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ETATS UNIS OU BRÉSIL © E R N E

CONTESTÉ FRANCO-BRÉSILIEN


SENTENCE DU

CONSEIL FÉDÉRAL SUISSE D A N S LA

Q U E S T I O N DES FRONTIÈRES DE

GUYANE

LA

FRANCAISE ET

DU

BRÉSIL

DU 1er D E C E M B R E 1900


IMPRIMERIE STÆMPELI &

Cie

BERNE


ABRÉVIATIONS L e s documents communiqués à l'arbitre par les parties sont cités comme suit dans la sentence ci-après: M. F . I = Mémoire contenant l'exposé des droits de la F r a n c e dans la question des frontières de la Guyane Française et du Brésil soumise à l'arbitrage du Gouvernement de la Confédération Suisse, Paris, Impri­ merie Nationale, 1899; M. F . II = Mémoire contenant l'exposé des droits de la F r a n c e dans la question des frontières de la Guyane Française et du Brésil soumise à l'arbitrage du Gouvernement de la Confédération Suisse, Documents et pièces justificatives, Paris, Imprimerie Nationale, 1899; A. F . = Mémoire contenant l'exposé des droits de la F r a n c e dans la question des frontières de la Guyane Française et du Brésil soumise à l'arbitrage du Gouvernement de la Confédération Suisse, Atlas, Phototvpie Berthand Frères, P a r i s ; M. B . I = Mémoire présenté par les E t a t s - U n i s du Brésil au Gouvernement de la Confédération Helvétique, Arbitre choisi selon les stipulations du T r a i t é conclu à Rio-de-Janeiro, le 10 Avril 1897, entre le Brésil et la F r a n c e , T o m e premier, 1899; M. B . II et III = Mémoire présenté par les Etats-Unis du Brésil au Gouvernement de la Confédération Helvétique, Arbitre choisi selon les stipulations du Traité conclu à Rio-de-Janeiro, le 10 Avril 1897, entre le Brésil et la F r a n c e , T o m e deuxième et T o m e troisième, Paris, A . Lahure, 1899; A . B . I = Atlas contenant un choix de cartes antérieures au Traité conclu à Utrecht le 11 Avril 1713 entre le Portugal et la F r a n c e , Annexe au Mémoire présenté par les Etats-Unis du Brésil au Gouvernement de la Confédération Helvétique, Arbitre choisi selon les stipulations du Traité conclu à Rio-de-Janeiro, le 10 Avril 1897, entre le Brésil et la F r a n c e ; Silva I et I I = D a Silva, Joaquim Caetano, L'Oyapoc et l'Amazone, Question Brésilienne et Française, Tome premier et Tome second, troisième édition, Paris, A . Lahure, 1899; R . F . = Réponse du Gouvernement de la République Française au Mémoire des Etats-Unis du Brésil sur la question de frontière soumise à l'Arbitrage du Gouvernement de la Confédération Suisse, Paris, Impri­ merie Nationale, 1899 ; R . B . I à V = Second Mémoire présenté par les Etats-Unis du Brésil au Gouvernement de la Condédération Suisse, Arbitre choisi selon les stipulations du Traité conclu à Rio-de-Janeiro, le 10 Avril 1897, entre le Brésil et la F r a n c e , Tomes I à V , Berne, Imprimerie Stæmipfli & C , 1899; A . B . II = Second Mémoire présenté par les Etats-Unis du Brésil au Gouvernement de la Confédération Suisse, Arbitre choisi selon les stipulations du Traité conclu à Rio-de-Janeiro, le 10 Avril 1897, entre le Brésil et la F r a n c e , tome V I , Atlas, Paris, A . Lahure, 1899. ie


L E CONSEIL FÉDÉRAL S U I S S E appelé par les

ÉTATS-UNIS DU BRÉSIL ET LA FRANCE a

trancher comme arbitre le différend qui divise les deux Etats au sujet des frontières du Brésil et de la Guyane

française, a rendu la s e n t e n c e dont la teneur

suit:

A. LES ÉLÉMENTS DU LITIGE I. Le traité

d'arbitrage. 1.

L e 10 avril 1897, a été signé à Rio de Janeiro entre le Gouvernement de la République française et le Gouver­ nement de la République des Etats-Unis du Brésil un traité par lequel les deux Etats ont chargé le Conseil fédéral suisse de fixer définitivement, par décision arbitrale, les frontières du Brésil et de la Guyane française. Dans ce traité, les parties ont défini comme suit les questions à résoudre, ainsi que la nature et l'étendue de la mission de l'arbitre ): 1

1

) Nous citons d'après le texte du traité d'arbitrage remis au Conseil fédéral par la République des Etats-Unis du Brésil. Dans le texte


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Article I. L a République des Etats-Unis du Brésil prétend que, conformément au sens précis de l'Article 8 du Traité d'Utrecht, le rio Japoc ou Vincent Pinçon est l'Oyapoc, qui se jette dans l'Océan à l'Ouest du cap d'Orange et qui, par son thalweg, doit former la ligne frontière. La République Française prétend que, conformément au sens précis de l'Article 8 du Traité d'Utrecht, la rivière Japoc ou Vincent Pinçon est la rivière Araguary (Araouary) qui se jette dans l'Océan au Sud du Cap Nord et qui, par son thalweg, doit former la ligne frontière. L'Arbitre se prononcera définitivement sur les préten­ tions des deux Parties, adoptant dans sa sentence, qui sera obligatoire et sans appel, l'une des deux rivières énoncées ou, à son choix, l'une de celles qui sont comprises entre elles. Article IL La République des Etats-Unis du Brésil prétend que la limite intérieure, dont une partie a été reconnue provi­ soirement par la Convention du 28 Août 1817, est sur le parallèle de 2° 24' qui, partant de l'Oyapoc va se terminer à la frontière de la Guyane Hollandaise. La F r a n c e prétend que la limite intérieure est la ligne qui, partant de la source principale du bras principal de l'Araguary, continue par l'Ouest parallèlement à la rivière des Amazones, jusqu'à la rencontre de la rive gauche du Rio Branco et suit cette rive jusqu'à la rencontre du parallèle qui passe par le point extrême des montagnes de Acaray. L'Arbitre résoudra définitivement quelle est la limite intérieure, adoptant dans sa sentence, qui sera obligatoire et sans appel, une des lignes revendiquées par les deux notifié au Conseil fédéral par la République française, les prétentions de la F r a n c e figurent partout avant les prétentions du Brésil.


— 7 Parties, ou choisissant comme solution intermédiaire, à partir de la source principale de la rivière adoptée comme étant le j a p o c ou Vincent Pinson jusqu'à la frontière hollan­ daise, la ligne de partage des eaux du bassin des Amazones, qui, dans cette région, est constituée dans sa presque tota­ lité par la ligne de faîte des monts Tumuc-Humae. L'article 8 du traité d'Utrecht du 11 avril 1713, visé dans la convention d'arbitrage, est ainsi conçu : «Afin de prévenir toute occasion de discorde qui pouroit naître entre les sujets de la Couronne de F r a n c e et ceux de la Couronne de Portugal, S a Majesté très Chrestienne se désistera pour toujours, comme elle se désiste des a présent par ce Traité dans les termes les plus forts, et les plus authentiques, et avec toutes les clauses requises, comme si elles étoient insérées icy, tant en son nom, qu'en celuy de ses hoirs, successeurs et héritiers, de tous droits et prétentions, qu'elle peut ou pourra pretendre sur la proprietté des terres appellées du Cap du Nord, et situées entre la riviere des Amazones, et celle de Japoc, ou de Vincent Pinson, sans se reserver ou retenir aucune portion desdites terres, afin qu'elles soient désormais possédées par S a Majesté Portugaise, ses hoirs, successeurs, et héri­ tiers avec tous les droits de souveraineté, d'absolue puis­ sance, et d'entier domaine, comme faisant partie de ces Etats, et qu'elles luy demeurent a perpetuité, sans que Sadite Majesté Portugaise, ses hoirs, successeurs et héri­ tiers puissent jamais estre troublés dans ladite possession par Sa Majesté très Chrestienne ny par ses hoirs, succes­ seurs et heritiers ). » 1

1

) D'après M. F . II, pp. 78 et suiv., qui reproduit le texte de l'ori­ ginal scellé, déposé aux Archives des Affaires étrangères. M. B . II, pp. 63 et suiv., donne le même texte, avec quelques variantes de peu d'impor­ tance ; il y ajoute le texte portugais.


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2. La convention distingue par conséquent entre la limite extérieure qui, partant de l'Océan, suit un cours d'eau à déterminer, et la limite intérieure, qui, partant de ce cours d'eau, continue dans l'intérieur du pays. En ce qui concerne la première, l'arbitre décidera quel est le cours d'eau que désigne l'article 8 du traité d'Utrecht ; en ce qui concerne la limite intérieure, l'arbitre adoptera ou bien l'une des fron­ tières revendiquées par les parties, ou bien, partant de la source principale du cours d'eau qu'il aura choisi comme frontière extérieure, il adoptera comme limite jusqu'à la Guyane hollandaise la ligne de partage des eaux du bassin de l'Amazone, qui, dans cette région, est constituée dans sa presque totalité par la ligne de faîte des monts TumucHumac. Quant à la limite extérieure, l'arbitre désignera soit l'un des cours d'eau revendiqués par les parties comme frontière, soit, à son choix, une des rivières comprises entre ces deux cours d'eau. Quant à la limite intérieure, l'arbitre choisira entre les frontières revendiquées par les parties et la ligne de partage des eaux des monts Tumuc-Humac, qui aura un point de départ différent selon que l'Araguary ou POyapoc ou un des cours d'eau intermédiaires sera adopté comme limite maritime. L a sentence de l'arbitre déterminant les limites inté­ rieure et maritime sera obligatoire pour les parties et sans appel. Quelque simples et claires que paraissent ces disposi­ tions, elles n'en ont pas moins donné lieu, dans les mé­ moires des parties, à des commentaires et parfois à des controverses qui doivent être mentionnées ici. 1. En ce qui concerne la limite extérieure, que les par­ ties appellent aussi « limite maritime », le Brésil soutient,


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dans son premier mémoire, que l'arbitre est libre d'adop­ ter comme frontière un des cours d'eau intermédiaires, «pourvu que le cours d'eau choisi soit, selon lui, le Japoc ou Vincent Pinçon de l'article 8 du Traité d'Utrecht » ). Suivant cette opinion, l'arbitre ne peut donc choisir une des rivières qui coulent entre l'Araguary et l'Oyapoc comme cours d'eau frontière que s'il tient cette rivière pour le Japoc ou Vincent Pinçon de l'article 8 du traité d'Utrecht. Dans sa réplique ), la F r a n c e fait observer à cet é g a r d : «Nous sommes amenés à adhérer à l'inter­ prétation brésilienne sur ce point et nous convenons que l'arbitre, devant statuer conformément aux stipulations d'Utrecht, ne pourra prendre comme frontière que le cours d'eau qui lui paraîtra représenter le plus exactement le Japoc ou Vincent Pinçon prévu par ce traité. Mais c'est à • lui seul à désigner librement la rivière qu'il adopte comme telle dans la pleine souveraineté de sa conscience. » Il n'est pas besoin de rechercher si cette interprétation répond au texte du traité, attendu que l'examen de la question a conduit l'arbitre à adopter une solution précise sur le point de savoir quel est le cours d'eau visé dans le traité d'Utrecht sous le nom de J a p o c ou Vincent Pinçon. Il sera permis de relever toutefois que si l'arbitre s'était vu obligé d'admettre que le J a p o c et le Vincent Pinçon sont deux fleuves différents et que, par conséquent, les rédac­ teurs du traité d'Utrecht se trouvaient dans l'erreur lors de la conclusion de cet acte, il lui serait impossible, sur la base de ladite interprétation, de rendre une sentence fixant la frontière. 1

2

1) M. B . I, page 8. 2) R . F . , page 7.


— 10 2. Selon cette convention, la France revendique comme limite intérieure la ligne « qui, partant de la source prin­ cipale du bras principal de l'Araguary, continue pur l'Ouest parallèlement à la rivière des Amazones »... Il y a lieu de remarquer à ce sujet: L e Brésil, se fondant sur les explorations auxquelles il a fait procéder en 1891 et 1896 par le capitaine d'étatmajor Felinto Alcino Braga Cavalcante, prétend que le cours supérieur de l'Araguary se dirige du nord au sud, qu'il faut chercher la source principale de cette rivière à proximité de la source principale de l'Oyapoc et non pas dans la direction de l'ouest 1). La F r a n c e conteste la valeur de cette exploration isolément entreprise par le Brésil ; lors de la signature de la convention d'arbitrage, explique-t-elle, l'opinion dominante était que l'Araguary cou­ lait de l'ouest à l'est ; il est donc conforme au compromis que l'Araguary ne constitue la limite extérieure que dans la partie de son cours qui vient de l'ouest, laquelle a été ex­ plorée scientifiquement, et que, par conséquent, on fasse commencer à la Grande Pancada la limite intérieure se dirigeant vers l'ouest ). L e s deux parties ont fait dresser des cartes à l'appui de leur démonstration. Au moyen d'une des cartes annexées à son mémoire, le Brésil expose com­ ment, dans son opinion, la frontière qui, partant de la source de l'Araguary et se dirigeant vers l'ouest parallèle­ ment à l'Amazone, se confondrait presque avec la ligne de partage des eaux des monts Tumuc-Humac. L a F r a n c e oppose à cette démonstration deux cartes annexées à sa réplique et dont la première a pour but d'établir qu'étant admise l'hypothèse du Brésil quant à la source 2

1

2

) M. B . I, page 22. ) R . F . , pp. 11 et suiv., 278 et suiv., 386 et suiv., et la carte n° 2.


11 de l'Araguary, la frontière serait déplacée beaucoup plus au sud que ne la fixe le Brésil ; la deuxième représente en son entier le territoire réclamé par la France. Par note du 27 juillet 1900, l'Ambassade de France a communiqué à l'arbitre une rectification de la deuxième de ces cartes, où la frontière partant également de la source de l'Ara­ guary se dirige vers l'ouest, de sorte que cette carte n° 2 se rapproche sensiblement de la carte n° 1 de R. F . ; la seule différence qu'on constate entre elles porte sur le tracé du cours supérieur de l'Araguary. L'Ambassadeur de F r a n c e dit dans sa note que cette carte n° 2, rectifiée, « a.... été établie d'une manière exactement conforme à la Convention ». L a F r a n c e ne maintient donc plus la manière de voir qu'elle a exposée dans sa réponse au sujet du point de départ de la limite intérieure. 1

3. L a F r a n c e prétend dans sa réplique ) que la con­ vention d'arbitrage règle et met hors de contestation un point de fait, savoir la position du Cap de Nord. L'article 1 désigne l'Araguary comme étant le cours d'eau « qui se jette dans l'Océan an Sud du Cap Nord». L e Cap Nord serait donc le promontoire au sud duquel l'Araguary se jette dans la mer. L a F r a n c e ajoute que les deux parties ont reconnu expressément par là que l'Araguary se jette dans l'Océan et qu'il n'est par conséquent pas un affluent de l'Amazone. er

Mais il est impossible d'attribuer cette portée à la con­ vention d'arbitrage. Bien que le texte en ait été arrêté d'accord entre les parties, le traité ne saurait à l'évidence déterminer ce qui, à diverses époques et d'après différents auteurs, a été considéré comme l'embouchure de l'Amazone, ou comme appartenant encore ou n'appartenant plus à cette l

) R . F . , pp. 5 et suiv.; 198-203.


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embouchure. On n'a pas pu davantage décider une fois pour toutes que, d'après les données géographiques et l'opi­ nion des auteurs sur la situation du Vincent Pinçon ou Oyapoc, le Cap de Nord devait être le cap qui est immé­ diatement au nord de l'embouchure de l'Araguary. Imposer cette interprétation à l'arbitre serait l'obliger à adopter des conclusions manifestement inexactes dans les cas où il est établi, sans doute possible, que, par Cap de Nord, il faut entendre le cap de l'île de Maraca et non pas le cap de l'embouchure de l'Araguary. Aussi importe-t-il de main­ tenir que toute liberté est laissée à l'arbitre d'examiner et de trancher cette question sans être lié par la terminologie employée par la convention. 4. Un désaccord plus profond s'est manifesté entre les parties au sujet de l'étendue des pouvoirs de l'arbitre. 1

Nous lisons à ce sujet dans le mémoire de la France ): «D'après ce traité (le traité d'arbitrage), le Gouvernement de la Confédération Suisse est appelé à connaître de tous les éléments du litige. S e s pouvoirs ne sont pas bornés à l'appréciation de formules irréductibles et invariables. Il peut, soit dire le droit tel qu'il lui paraît découler des textes, soit arbitrer ex æ q u o cl bono telle décision transactionnelle qui lui semblerait justifiée. Si nous avons cru devoir investir le Gouvernement de la Confédération suisse de ces pouvoirs illimités, ce n'est point par défiance de notre cause, c'est pour donner à l'arbitre un témoignage éclatant de notre confiance dans sa justice, dans son impartialité et dans l'élévation de ses vues. Désirant avoir une solution com­ plète, nous n'avons pas voulu entraver son jugement en l'enfermant dans des bornes trop étroites; nous avons tenu à lui fournir tous les moyens d'exercer librement sa 1) M. F . I, page 369.


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mission et de décider, sans appel et sans restriction, soit sur le terrain du droit, soit sur celui de la convenance et de l'équité. » L a France entend par conséquent donner à l'arbitre le droit de baser sa sentence sur des motifs tirés de la convenance ou de l'équité. Dans sa réplique ), le Brésil s'est élevé contre cette manière de voir que ne justifient d'après lui, ni la lettre, ni l'esprit, ni la genèse du traité d'abitrage. Les parties ont voulu s'en remettre non pas à un médiateur, mais à un véritable arbitre appelé seulement à dire le droit. L e premier projet de traité d'arbitrage rédigé par le Gouvernement français et remis en janvier 1896 par la Légation de France à Rio de Janeiro au Ministre des Rela­ tions Extérieures, Monsieur Carlos de Carvalho, contenait cette clause : 1

« Art. 2. L'Arbitre réglera définitivement la question, soit qu'il adopte entièrement dans sa sentence le tracé de frontière qui lui sera proposé par l'une ou l'autre des deux Puissances, soit qu'il choisisse toute autre solution inter­ médiaire qui lui paraîtrait plus conforme au sens précis de l'article V I I I du Traité d'Utrecht ).» L e 20 mars 1896, M. Berthelot, Ministre des affaires étrangères de France, remettait au Ministre du Brésil à Paris un second projet dans lequel le même article était rédigé comme suit : « L'Arbitre réglera définitivement la délimitation dont il s'agit, soit qu'il adopte dans sa sentence la ligne de frontière qui lui sera proposée par l'une ou l'autre des deux Parties, soit qu'il choisisse toute autre solution intermédiaire, les 2

1

2

) R . B . I., pp. 2 et suiv. ) R . B . III, pp. 345, 346.


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Parties entendant donner à l'Arbitre les pouvoirs les plus étendus afin d'arriver à une solution équitable de la diffi­ culté. » Le Ministre du Brésil répondit le 25 m a r s ) : «J'étudierai avec soin ces deux pièces (c'est-à-dire un projet de compromis arbitral du 20 mars et un projet de con­ vention relative à la constitution d'une police mixte) et j'aurai l'honneur de soumettre prochainement à Votre Excellence un contre-projet de traité d'arbitrage, mais, dès maintenant, et pour ce qui est de l'article 2 du nouveau projet, je prends la liberté de rappeler à V o t r e Excellence que l'arrangement amiable à intervenir, c'est-à-dire l'arrangement définitif des limites par un Arbitre, ne saurait être fait que «conformé­ ment au sens précis de l'article VIII du Traité d'Utrecht et aux stipulations de l'Acte du Congrès de Vienne », ainsi qu'il a été convenu à Paris le 28 août 1817. 1

Dans l'entretien auquel V o t r e Excellence fait allusion, j'ai eu l'honneur de la prier de vouloir bien préciser par écrit les limites réclamées par la France. Il importe que le Traité établisse clairement les lignes prétendues par les deux Parties; et cette délimitation préalable du territoire contesté, ainsi que les pouvoirs à conférer à l'Arbitre consti­ tuent certainement les deux questions délicates à discuter et à résoudre dans la négociation du Traité.» L e Brésil expose ensuite comment la convention défi­ nitive n'a pas repris la clause, inacceptable pour lui, auto­ risant l'arbitre à statuer en équité, tandis qu'elle a main­ tenu le renvoi à l'article 8 du traité d'Utrecht, malgré l'opposition des négociateurs français; elle oblige au con­ traire l'arbitre à fixer la limite maritime selon le sens précis de l'article 8 du traité d'Utrecht exclusivement. 1

) R . B . III, page 350.


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L'arbitre est lié par la convention d'arbitrage, telle qu'elle a été signée par les parties le 10 avril 1897 et rati­ fiée le 6 août 1898. Aux termes de cette convention, il doit dire quel est le cours d'eau appelé J a p o c ou Vincent Pinçon par l'art. 8 du traité d'Utrecht, comme il doit aussi fixer la frontière intérieure des deux Etats limitrophes. La frontière intérieure doit forcément être fixée d'après la limite maritime qui sera tout d'abord déterminée; pour la frontière intérieure, l'arbitre ne peut que choisir entre les prétentions des parties et une solution intermédiaire que pré­ voit la convention. Sur ce point, l'arbitre n'est pas lié par une convention, invoquée par les parties et qu'il aurait à inter­ préter. Il lui serait en conséquence loisible de tenir compte de motifs d'équité en ce qui concerne la limite intérieure. Mais, en revanche, pour ce qui concerne la limite mari­ time, le compromis arbitral l'oblige à rechercher et à fixer le sens précis de l'article 8 du traité d'Utrecht. Il s'agit donc d'interpréter le traité et, pour résoudre le problème, il lui faudra recourir aux données scientifiques que lui fournissent l'histoire et la géographie. L a nature des choses exclut toute interprétation du traité d'Utrecht tirée de motifs d'équité ou de convenance ; on ne saurait, en effet, déduire de considérants de cet ordre quelle fut, lors de la signature du traité, l'intention de ses auteurs.

3.

Pour plus de clarté, il y a lieu d'expliquer ici l'ar­ ticle 2 de la convention d'arbitrage. Le Brésil prétend que la limite intérieure, dont une partie a été reconnue provisoirement par la convention du 28 août 1817, est sul­ le parallèle de 2° 24' latitude nord, entre l'Oyapoc et la frontière de la Guyane hollandaise. Il se réfère à la con-


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vention de Paris, conclue à cette date entre la France et le Portugal ) et dont l'article premier est ainsi conçu: 1

« S a Majesté T r è s Fidèle étant animée du désir de mettre à exécution l'article 107 de l'Acte du Congrès de Vienne, s'engage à remettre à Sa Majesté T r è s Chrétienne dans le délai de trois mois, ou plus tôt si faire se peut. La Guyane française jusqu'à la Rivière d'Oyapock, dont l'em­ bouchure est située entre le quatrième et le cinquième degré de latitude septentrionale et jusqu'au trois cent vingtdeuxième degré de longitude à l'Est de l'île de Fer, par le parallèle de deux degrés vingt-quatre minutes de latitude septentrionale. » Incontestablement l'Oyapoc que mentionne cet article est le cours d'eau que le Brésil désigne aujourd'hui comme étant le Japoc ou Vincent Pinçon du traité d'Utrecht et qu'il revendique pour frontière maritime. L'article 2 de la convention de Paris dit en ce qui concerne la limite inté­ rieure : « On procédera immédiatement des deux parts à la nomination et à l'envoi de Commissaires pour fixer défi­ nitivement les limites des Guyanes française et portugaise, conformément au sens précis de l'article VIII du traité d'Utrecht, et aux stipulations de l'acte du Congrès de Vienne. Lesdits Commissaires devront terminer leur travail dans un délai d'un an, au plus tard, à dater du jour de leur réunion à la Guyane. Si, à l'expiration de ce terme d'un an, lesdits Commissaires respectifs ne parvenaient pas à s'accorder, les deux hautes Parties contractantes procé­ deraient à l'amiable à un autre arrangement sous la mé­ diation de la Grande-Bretagne, et toujours conformément 1

) M. F. II, page 114 (Archives des Affaires étrangères, — Original scellé); M. B . II, page 122.


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au sens précis de l'article VIII du Traité d'Utrecht, conclu sous la garantie de cette puissance. » Cette disposition resta sans exécution. Aussi la F r a n c e s'empare-t-elle du fait pour affirmer que la question est demeurée entière et qu'il faut, pour la trancher, interpréter définitivement l'article 8 du traité d'Utrecht, ainsi que le disait Guizot dans une dépêche qu'il adressait le 5 juil­ let 1841 au Ministre de F r a n c e à Rio de Janeiro et qui fut communiquée au Gouvernement brésilien ) : «Je vous ai entretenu, le 21 octobre précédent, des circonstances qui avaient empêché la nomination de commissaires français pour la démarcation des limites de la Guyane du côté de Para. J ' a i à vous parler aujourd'hui des motifs qui nous font regarder cette nomination comme inutile, parce que, dans notre opinion, la réunion de com­ missaires français et brésiliens serait peu propre à conduire à un résultat complet et définitif. Il ne s'agit point, en effet, d'un travail ordinaire de démarcation, suite naturelle d'une négociation où la limite qui doit séparer deux territoires a été convenue en principe, pour être réalisée ensuite sur le terrain. Avant que la question soit arrivée à des termes aussi simples, il faut d'abord s'entendre sur l'interprétation de l'article 8 du traité d'Utrecht et déterminer une base de délimitation ; il faut, ce qui ne peut se faire que par une négociation entre les deux Cabinets, vider d'abord la question des traités et définir les droits respectifs avant d'arriver à l'application pratique de ces mêmes droits ». 1

L e Brésil s'est dans la suite rangé à cette manière de voir, ce qui explique pourquoi l'article premier du compro1

) M. F . II, pp. 115, 116, d'après les Archives des Affaires étran­ gères, correspondance du Brésil, T . X X ; voir M. F . I, pp. 119, 229 et suiv., et M. B . II, pp. 129 et suiv. (№ 25 E . ) 2


18 mis d'arbitrage stipule que l'arbitre désignera le cours d'eau qui est le Japoc ou Vincent Pinçon du traité d'Utrecht, en se basant exclusivement sur le sens précis de ce traité et sans recourir à la convention de Paris. Et dans son premier mémoire, le Brésil déclare à réitérées fois qu'en ce qui concerne la frontière maritime il s'agit uniquement d'interpréter l'article <S du traité d'Utrecht ). Aucun désaccord ne règne entre les parties sur ce point, de sorte que l'arbitre peut se dispenser d'examiner si, pal­ la convention de Paris, les parties n'entendaient pas recon­ naître l'Oyapoc actuel pour le Japoc ou Vincent Pinçon de l'article 8 du traité d'Utrecht. 1

Mais si la convention de Paris n'a pas désigné défini­ tivement le cours d'eau frontière, elle doit, en ce qui con­ cerne la limite intérieure, avoir d'autant plus un caractère provisoire, puisque la fixation de cette limite dépend de celle de la limite maritime, qui est à déterminer tout d'abord. Il est vrai que la convention de Paris a essayé de formuler une norme constitutive de la frontière intérieure et c'est peut-être ce qui aura engagé le Brésil à en invo­ quer le texte. L e Brésil reconnaît d'ailleurs lui-même, dans sa prétention, que la démarcation de 1817 n'avait été fixée que provisoirement.

1

) V o i r , entre autres, M. B . I, page 8; R . B . I, page 10.


19

II. La

Procédure. 1.

L e traité d'arbitrage contient quant à la procédure les dispositions essentielles ci-après : Chacune des parties doit, dans le délai de huit mois après l'échange des ratifications du traité, présenter à l'arbitre un mémoire contenant l'exposé de ses droits et les docu­ ments qui s'y rapportent. Ces mémoires sont en même temps communiqués aux parties contractantes. Passé ce premier délai de huit mois, chacune des parties en aura un nou­ veau, de même durée, pour présenter à l'arbitre, si elle le juge nécessaire, un second mémoire en réponse aux allégations de l'autre partie. L'arbitre a le droit d'exiger des parties les éclaircissements qu'il juge nécessaires ; il règle les cas non prévus par la procédure de l'arbitrage et les incidents pouvant survenir. L e s frais du procès arbitral sont déterminés par l'arbitre et partagés également entre les parties contractantes. Les communications entre les parties contractantes ont lieu par l'intermédiaire du Département politique de la Confédération suisse. Enfin l'arbitre statuera dans le délai maximum d'un an à comp­ ter de la remise des répliques.

2. L'échange des ratifications a eu lieu le 6 août 1898, à Rio de Janeiro et le 8 septembre 1898 le Conseil fédé­ ral, sur la demande des deux parties, accepta la mission que lui confiait la convention du 10 avril 1807. 1

) M. B . II, page 137, note.


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L e s Etats-Unis du Brésil désignèrent pour les repré­ senter dans le litige Monsieur Paranhos do Rio-Branco qui présenta le 6 avril 1899 au Président de la Confédération ses lettres de créance comme Envoyé extraordinaire et Ministre plénipotentiaire en mission spéciale. L a F r a n c e se fit représenter par son Ambassadeur accrédité auprès du Conseil fédéral, feu le comte de Montholon, puis par son successeur Monsieur Paul-LouisGeorges Bihourd, auxquels furent adjoints comme conseil­ lers en mission spéciale le Marquis de Ripert-Monclar, Ministre plénipotentiaire, et Monsieur Albert Grodet, Gou­ verneur des colonies de première classe. L e 4 avril 1899, l'Ambassadeur de la République fran­ çaise remit au Président de la Confédération, pour être communiqués au Conseil fédéral : 1. En Mémoire contenant l'exposé des droits de la F r a n c e dans la question des frontières de la Guyane Française et du Brésil ; deux volumes, dont le premier contient l'exposé de la demande, le deuxième les documents et pièces justi­ ficatives. 2. Un atlas, contenant des reproductions de cartes du territoire contesté. L e 6 avril 1899, le Ministre du Brésil remit au Prési­ dent de la Confédération, pour être communiqués au Con­ seil fédéral : 1. Un Mémoire présenté par les Etats-Unis du Brésil au Gouvernement de la Confédération Helvétique, Arbitre choisi selon les stipulations du Traité conclu à Rio de Janeiro, le 10 avril 1897, entre le Brésil et la France ; trois volumes, dont le premier contient l'exposé de la demande du Brésil, le second des documents et le troisième des documents et procès-verbaux relatifs aux négociations qui


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ont eu lieu à Paris en 1855 et 1856 (Mission spéciale du Vicomte do Uruguay à Paris, 1855-1856) ; 2. L'ouvrage: L'Oyapoc et l'Amazone, question Brési­ lienne et Française, par Joaquim Caetano da Silva, deux volumes ; 3. Un atlas contenant des reproductions de cartes du territoire contesté ; 4. Un atlas contenant les relevés géographiques de la Commission brésilienne d'exploration du haut Araguary, sous la direction du capitaine d'état-major Felinto Alcino Braga Cavalcante. L e Département politique de la Confédération remit aux parties le nombre convenu d'exemplaires de ces diver­ ses pièces. On constata lors du dépôt des premiers mémoires que les parties différaient d'avis quant au calcul du délai de huit mois. Pour lever tout doute à cet égard, le Con­ seil fédéral décida, le 5 juin 1899, que le délai prévu à l'article 4 du traité d'arbitrage du 10 avril 1897 expirait le 6 décembre 1899, à 6 heures après midi, heure de l'Europe centrale, ce dont avis fut donné aux deux parties. L e 6 décembre 1899, les deux parties ont remis leurs répliques au Président de la Confédération ; le mémoire du Brésil est accompagné de trois tomes contenant des docu­ ments, d'un atlas et d'un volume renfermant le fac-similé de toute une série des pièces imprimées dans les tomes annexes. 3.

Dans l'intervalle, l'Ambassade de F r a n c e avait fait au Conseil fédéral les communications ci-après : a) Par note du 30 mars 1900, il fut expliqué que M. F . I, pages 171 et 175, contenait une erreur, en ce que


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deux passages d'une lettre de Pontchartrain à Lefebvre d'Albon. du 19 décembre 1714, y sont mentionnés, qui sont en réalité empruntés à deux documents différents. L'erreur a passé dans le volume contenant les pièces justificatives (M. F . II, pages 123-125) où l'on trouve, sous le titre de « Lettre de Pontchartrain, Ministre de la Marine, à l'ordon­ nateur de la Guyane, Lefebvre d'Albon » un document qui est visiblement composé de deux pièces différentes. Selon la première partie, en effet, le traité d'Utrecht n'est encore ni ratifié ni publié, tandis que, suivant la seconde, ce traité serait en voie d'exécution. Vérification faite, il a été con­ staté que la première partie est un extrait d'une lettre du Secrétaire d'Etat de la Marine, d'avril 1713, tandis que les passages subséquents sont la reproduction d'une lettre du même Secrétaire d'Etat, du 19 décembre 1714. b) Par note du 21 mai 1900, en réponse à une ques­ tion posée par le Conseil fédéral, il a été fourni des éclair­ cissements sur les rapports, de 1688, de M. de Ferrolles, qui fut plus tard Gouverneur de Cayenne. La question concernait la controverse qui s'est élevée entre les parties au sujet de la lettre de Ferrolles, du 22 septembre 1688, adressée à « Monsieur et Madame de Seignelay » et repro­ duite dans M. F . II, pages 155 et suivantes, et des pas­ sages qu'en donne M. F. I, pages 163 et suivantes, d'après les Archives des Colonies, t. LXIII. (Voir R. B. II, pages 143 et suivantes.) La note du 21 mai 1900 expose que c'est par erreur qu'il est renvoyé au t. LXIII des Archives des Colonies (M. F . I, page 164, note 1) « pour ce qui concerne le voyage de Ferolles à l'Araguary. Le rédacteur travaillait sur des notes réunies par divers employés, et l'inexactitude vient de ce que le volume LXIII a été plus particulièrement consulté. Mais il ne renferme rien sur le voyage de Ferolles


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en 1688.» De plus, la lettre à Monsieur et Madame de Seignelay n'est pas une pièce originale, mais une copie, dont il existe deux exemplaires, le premier, le meilleur, aux Archives des Colonies, volume II de la Correspondance générale (Guyane) fol. 44 et suiv., le deuxième, défectueux, aux Archives nationales, K 1232, n° 54 ; en outre, la lettre était adressée, non à Monsieur et Madame, mais au Ministre de Seignelay. L'original de la lettre de Ferrolles n'a pu être retrouvé, mais aucune des deux copies ne contient les mots : « à la rivière du Cap d'Orange. » Ces deux copies ont été remises à l'arbitre en expédition authentique, en partie en reproduction photographique. c) Enfin, l'Ambassade de France a, comme il est dit ci-dessus, page 11, communiqué au Conseil fédéral par note du 27 juillet 1900, une rectification de la carte n° 2 an­ nexée à R. F., sur laquelle la frontière méridionale revendiquée par la F r a n c e est tracée non plus à partir de la Grande Pancada, mais de la source de l'Araguary dans la direction de l'ouest. Sur la demande du Conseil fédéral, le représentant des Etats-Unis du Brésil a, le 11 juillet 1900, produit les pièces ci-après: a) Une copie du « Compendio das mais substanciaes Razoes e argumentos que evidentemente provam que a Capitania chamada do Norte situada na boca do rio das Amazonas legitimamente pertenee à Coroa de Portugal, etc.,» légalisée par le conservateur de la Bibliothèque royale de Ajuda à Lisbonne, M. Rodrigo V . d'Almeida. b) Des extraits de l'ouvrage d'Enciso « Suma de geographia, etc., » Séville 1519, que le représentant du Brésil déclare conformes au texte de l'exemplaire qui se trouve à la Bibliothèque nationale de Paris.


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4. R . F . , page 20, dit quant au droit de réplique accordé aux: parties par le traité d'arbitrage : « Nous t e n o n s . . . à dire un mot de la signification que nous don­ nons à l'article 4 (du traité d'arbitrage) relatif au droit de réplique. Après avoir imposé à chacune des deux parties, dans l'article 3, l'obligation de présenter un mémoire im­ primé contenant l'exposé de ses droits et les documents s'y rapportant, le compromis ouvre à chacune d'elles la faculté d'adresser à l'arbitre un second mémoire en réponse aux allégations de l'autre partie. Il ne s'agit plus, comme on le voit, que d'une réponse aux dires de l'adversaire, il nous semble résulter de ce texte qu'en principe les seconds mémoires doivent être consacrés à la discussion des pre­ miers. Ceci est plus amplement démontré encore par ce fait qu'après l'expiration du second délai de huit mois la procédure écrite est close. L e juge peut encore demander des éclaicissements ; mais les parties n'ont plus le droit d'argumenter l'une contre l'autre ; on est entré dans la période finale d'une année pendant laquelle l'arbitre a la parole pour élaborer et rendre sa sentence. Mettre au jour pour la première fois dans le second mémoire des systèmes tenus jusque-là en réserve, et qui ne pourront plus être contrôlés, nous paraîtrait contraire à l'esprit du compromis. C'est évidemment une question de mesure et de bonne foi; en combattant un argument adverse, on est tout naturel­ lement et très légitimement entraîné à des raisonnements nouveaux et à des justifications nouvelles. Mais nous pen­ sons que, d'une façon générale, le second mémoire doit être essentiellement une réponse, et c'est dans ces termes que nous nous sommes efforcés de nous maintenir.» L e Brésil ne se prononce pas sur la question, mais il a joint à sa réplique une si grande quantité de moyens de


25 preuve nouveaux qu'on est tenté de croire qu'il ne se place pas au même point de vue que la France. L'arbitre estime qu'il n'est pas réduit à s'en tenir aux allégations des parties et aux moyens de preuve qu'elles invoquent. Il ne s'agit pas, pour lui, de trancher un diffé­ rend de droit civil, selon les voies de la procédure civile, mais d'établir un fait historique ; il doit rechercher la vérité par tous les moyens qui sont à sa disposition. Il ne tiendra compte des allégations des parties et des documents produits, sur lesquels la partie adverse n'aura pas pu s'expliquer, que si leur exactitude et leur authenticité lui paraissent hors de doute.

III. Le territoire

contesté.

1. Vue générale. L'aperçu qui va suivre sur la configuration et la consti­ tution du territoire contesté servira de base aux considé­ rations d'ordre historique et géographique qui seront déve­ loppées ultérieurement. La partie nord-est de l'Amérique du Sud émerge du bassin occidental de l'Atlantique à un endroit auquel la carte de Supan assigne une profondeur de 4000 à 5000 mètres ). Le versant continental finit par une déclivité relativement rapide qui court parallèlement au littoral, à une distance d'environ 150 à 200 kilomètres. Ce n'est qu'au nord-ouest, 1

1

) Supan, Die Bodenformen des W e l t m e e r e s , mit Tiefenkarte, in Dr. A. Petermanns Mitteilungen, 45. Band, 1899.


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du côté des Antilles, que le bloc continental s'abaisse en pente plus douce vers les grands fonds marins. A la pente rapide qui limite les grandes profondeurs succède, dans la direction de la terre ferme, le vaste plateau continental sousmarin, particulièrement large en face de l'embouchure de l'Amazone; à partir d'une profondeur d'environ 200 mètres, il s'élève graduellement jusqu'au rivage. Le territoire émergé, qui est comme la continuation à peine interrompue du sol sous-marin, ne dépasse que faiblement le niveau de la mer et présente sa pente générale vers le nord-est. La zone côtière, basse et uniforme, qui borne au nordest l'Amérique du Sud est interrompue par la large embou­ chure du puissant Amazone et du Rio Para, coupure pro­ fonde qui constitue le trait dominant de la configuration générale de ce rivage. Au sud-est de la brèche formée par l'Amazone, il y a lieu de mentionner la profonde baie de Maranhão et au nord-ouest, du côté des Antilles, la courbe du delta de l'Orénoque. La ligne du rivage nordoriental de l'Amérique du Sud est marquée par ces traits caractéristiques. D'après Suess ), « le tracé de la côte de Cayenne à l'embouchure de l'Amazone est perpendiculaire à la direction des couches. Autant qu'on peut en juger d'après ce que l'on connaît aujourd'hui de la structure du Brésil, il faut admettre que jusqu'au cap San Roque le contour du con­ tinent est encore transversal à la direction du massif mon­ tagneux ». L e pays qui porte aujourd'hui le nom général de Guyane s'étend des bords de l'Océan atlantique jusqu'à l'Orénoque, l'Amazone et le Rio Negro, embrassant un territoire compris entre le 3 degré de latitude sud et le 1

e

1

) Suess,

L a F a c e de la T e r r e , P a r i s 1900, t. II, pp. 222 et 223.


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27 —

9 degré de latitude nord environ. 11 n'est connu que dans s'a plus petite partie, dans la région du littoral de la mer et des bords des grands cours d'eau ; de vastes étendues de terres sont restées incomplètement explorées. Toutefois, les traits dominants de la configuration du sol se révèlent dans son régime fluvial, dans la direction et le groupement de ses cours d'eau. Au sud se trouve le système fluvial de l'Amazone qui descend le long d'une large plaine de pente insensible pour se jeter à l'est dans l'Océan; la presque horizontalité du bassin et la régularité du profil longitudinal du fleuve ressortent de ce fait que de l'em­ bouchure il faut remonter de 2000 kilomètres pour arriver à une altitude de 80 mètres. Au nord s'étend un plateau qui, à l'ouest, limite le bassin de l'Orénoque par les lignes indécises d'un système de partage des eaux faiblement accentué; un fleuve, le Casiquiare, relie même directement l'Orénoque au Rio Negro. Au nord-ouest, entre l'Essequibo et l'Orénoque, le plateau, qui se prolonge jusqu'au Rio Negro, atteint dans la Sierra de Rincote sa hauteur maxi­ mum. Au nord et au nord-est se trouve le versant conti­ nental, divisé lui aussi par des lignes peu élevées de partage des eaux; il va s'aplanissant toujours plus vers la côte. Il compte un certain nombre de cours d'eau grands et petits qui coulent vers la mer, indépendamment les uns des autres, suivant des lignes sensiblement parallèles. L e s plus importants, par le développement de leur cours et leur volume d'eau, sont l'Essequibo, le Corentyne, le Maroni et l'Oyapoc; leurs larges estuaires sont un des traits distinctifs de la côte maritime. A l'est de l'Oyapoc jusqu'à l'Araguary s'étend le territoire qui fait en première ligne l'objet du présent litige; il s'appelle le contesté extérieur ou maritime, suivant une dénomination qui, avec le temps, a passé dans la langue géographique. Tous ces cours


28 d'eau ont leur source dans les chaînes de monts et de collines, dirigées principalement de l'est à l'ouest, formées par les Tumuc-Humac, la Serra Tucumuraque et la S e r r a Acaray, d'où proviennent aussi les affluents de la rive gauche de l'Amazone à l'est du Rio Branco, le puissant tributaire du Rio Negro. L e versant méridional du massif montagneux, de la région des sources de l'Araguary vers l'ouest jusqu'au Rio Branco, forme le territoire du contesté intérieur, dont la limite méridionale doit constituer, d'une manière indéterminée, la zone littorale de l'Amazone. a) L e climat de la Guyane (abstraction faite du contesté intérieur insuffisamment connu) peut être qualifié de climat tropical maritime. Hann ) écrit à ce sujet: « L e climat de la Guyane maritime est caractérisé par une chaleur élevée et très uniforme, ainsi que par une humidité constante et d'abondantes précipitations, sans saison sèche nettement m a r q u é e . . . . L e s maxima journaliers moyens se main­ tiennent très régulièrement entre 30.1° et 22.8" durant toute l'année. L a variation diurne de la chaleur atteint son maximum (8°.9) en octobre, son minimum (5°.9) en janvier et en février; sa moyenne pour l'année est de 7°.3. L a tension moyenne de la vapeur d'eau dépasse 21 millimètres; l'humidité relative se maintient entre 72 et 8 2 % . » 1

) Hann, Handbuch der Klimatologie, I I . Auflage, 1897, page 356: « D a s Klima des Küstengebiets von Guyana zeichnet sich aus durch sehr gleichmässige hohe W a r m e das ganze J a h r [hindurch, [ebenso gleichmässig hohe Luftfeuchtigkeit und reichliche Niederschläge, ohne eine scharf aus­ geprägte Trockenzeit . . . . Die mittleren Tagesmaxima der Temperatur halten sich recht gleichmässig das ganze J a h r hindurch bei 30.1° und 28.8", die Tagesschwankung der W ä r m e ist am grössten im Oktober 8.9°, am kleinsten im J a n u a r und F e b r u a r 5.9°, im Jahresmittel 7.3°. D e r mittlere Dampfdruck beträgt über 21 Millimeter, die relative Feuchtigkeit hält sich stetig zwischen 72 und 8 2 % » . 1


29

Il faut distinguer deux saisons : 1" de novembre à juin, la saison fraîche, pluvieuse, sous l'influence dominante de l'alizé du nord-est; 2° de juillet à novembre, la saison chaude et sèche, sous l'influence de l'alizé du sud-est. Voici la hauteur moyenne des pluies pour trois localités : Georgetown Cayenne . . Para ) . . .

213.8 cm. 301.1 » 202.3 »

1

On peut se rendre compte de la chute moyenne des pluies dans le contesté extérieur par la comparaison des observations faites à Cayenne, durant 38 années, et a Para, durant 4 années, et dont voici les résultats: Cayenne

Para

cm 36.1 31.6 39.4 38.5 48.9 37.7 16.9 6.8 2.8 3.4 12.0 27.0

cm 30.3 28.0 32.9 34.0 19.4 10.6 7.1 5.2 6.7 6.2 9.0 12.9

Moyenne annuelle 301.1

202.3

•Janvier Février Mars . Avril . Mai . Juin

. . . . .

Juillet Août . . Septembre Octobre

. . . . .

.

Novembre Décembre .

. . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

On voit par là que la Guyane contestée n'a qu'une saison pluvieuse; dans la Guyane anglaise déjà, on en 1

) Hann,

1. c , page 350.


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compte deux, la grande qui dure d'avril au mois d'août, la petite qui existe en décembre et en janvier. En ce qui concerne le régime des vents dans le contesté extérieur ou maritime qui appartient à la zone des vents alizés changeants, il est à constater ) qu'au commencement de l'année l'alizé du nord-est domine, atteignant sa plus grande intensité en janvier et février; puis il tourne peu à peu et, soufflant de l'est-nord-est et même de l'est, se fait sentir sur la côte de la Guyane et jusque vers l'équateur, occa­ sionnellement jusqu'au cap San Roque. Les mois de mars à mai sont caractérisés par le vent du nord-est qui décroît graduellement, puis par les vents changeants, et par l'alter­ nance des calmes plats et des rafales, qui sont dus à l'approche de l'alizé du sud-est. En avril, cet alizé atteint le cap San Roque; puis il se propage lentement le long de la côte dans la direction de l'ouest; c'est pour la (Guyane la période du second vent dominant qui s'ouvre, non pas subitement, car jusqu'en juin et au commencement de juillet les deux courants principaux se disputent la prédominance. L'alizé du sud-est s'avance ordinairement jusqu'au dixième degré de latitude nord. En août, septembre et octobre, il atteint son maximum d'intensité et de permanence. En novembre, il décroît peu à peu et, après un changement assez brusque, l'alizé du nord-est le remplace. Il y a lieu de remarquer que les courants atmosphériques qui passent sur la Guyane sont des vents de mer qui provoquent des précipitations presque en chaque saison ; ce n'est que rarement et tout près de la côte que l'on observe parfois des vents de terre, se dirigeant du sud-ouest, de l'ouest ou du nord-ouest. Brousseau dit à ce sujet: « De1

1

) V o i r T h e South America Pilot, P a r t . I, Fourth Edition, London 1893; de même T h e W e s t India Pilot, I, Fifth Edition, London 1893.


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puis deux ans le vent n'a pas soufflé une fois de la partie ouest ). » Voici, au sujet du climat du contesté intérieur, ce que dit Hann ), d'après Wallace : « L e climat de la plaine de l'Amazone est remarquable par l'uniformité de la tempéra­ ture et la périodicité régulière de l'humidité. Sur sa plus grande étendue, la plaine a six mois d'humidité et six mois de sécheresse, mais ni ces pluies ni ces sécheresses ne sont aussi excessives qu'en maint autre pays tropical. » Hann signale aussi la température relativement basse qui règne vers l'équateur, dans l'hylæa de la plaine amazo­ nienne. La région de l'embouchure de l'Amazone se dis­ tingue au point de vue climatologique par des pluies fré­ quentes accompagnées de rafales et par des orages d'une extrême violence. b) Des diverses formes qu'affecte la surface de la terre, il y en a peu qui soient soumises à des modifications aussi continuelles que les côtes maritimes. L e s vagues, les marées et par elles les érosions, d'une part, le travail de sédimentation et d'alluvion, d'autre part, tels sont les fac­ teurs qui, tantôt réunis, tantôt isolés, s'appliquent à mode­ ler les côtes. L e long du rivage de la Guyane, on constate des phénomènes de cette nature et dont les effets morpho­ logiques sont si marqués qu'ils donnent à cette contrée ses traits distinctifs. L a constitution du sol sous-marin joue dans ce domaine un rôle d'une grande importance. L e vaste pla­ teau continental qui s'étend au large de l'embouchure de 1

2

1

) L e T o u r du Monde, numéro du 16 décembre 1899, page 591. ) Hann, I. c , page 360: « D a s Klima des Amazonenthaies ist be­ merkenswert durch die Gleichförmigkeit der Temperatur und durch die regelmässige Zufuhr von Feuchtigkeit. In den meisten Teilen desselben sind 6 Monate nass und 6 Monate trocken, und weder Regenzeit noch Trockenzeit sind so excessiv wie in manchen andern tropischen Ländern. » 2


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l'Amazone avec une inflexion vers l'ouest, est le lieu de dépôt des sédiments apportés par le fleuve. D'après Andrée ); carte 176-177, l'isobathe de 4000 mètres est éloignée du Cap d'Orange et de la baie de Maranhão d'environ 220 kilo­ mètres du rivage, tandis qu'au large de l'embouchure de l'Amazome, elle se trouve à environ <S00 kilomètres du continent. Mais ce serait une erreur de croire que cette saillie continentale est due essentiellement à des dépôts modernes apportés par l'Amazone. A environ 600 kilo­ mètres en avant de l'embouchure, et d'une profondeur, d'après Andrée, de 3400 mètres, s'élève un cône dont la partie supérieure n'est qu'à 100 mètres au-dessous du niveau de la mer. Plus on se rapproche de la terre et du vaste estuaire qui, du Cap Tijoca au Cap de Nord, mesure 340 kilomètres, plus la profondeur diminue. D'après la carte marine française de Mouchez, n° 2729, édition de 1896, l'isobathe de 10 mètres se tient, entre Maraca et le Cap d'Orange, à une distance moyenne de 13 kilomètres du rivage ), tandis qu'à l'est de Maraca et au nord-est de Mexiana, elle s'éloigne à 118 kilomètres. Partout le littoral est précédé de bas-fonds, de bancs de sable et de vase. A une distance d'environ 55 kilomètres de la côte et à une profondeur d'à peu près 15 mètres, le courant équatorial du sud venant des eaux occidentales africaines, passe le long de la côte brésilienne et guyanaise, coulant dans la direction du nord-ouest. C'est entre juillet et octobre qu'il atteint sa vitesse maxima — de 4 à 6 kilomètres à l'heure — et sa plus grande puissance. Durant ces mois-là, il se forme entre le courant équatorial et celui qu'actionne l'alizé du nord-est un contre-courant se dirigeant vers l'est et qui 1

2

1

2

me

) Andrees Allgemeiner Handatlas, 4 ) V o i r Annexes, planche n° 3.

édition, 1899.


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se tient entre 5° et 9° de latitude nord ; plus à l'est, ce contre-courant se confond avec le courant permanent de Guinée ). Toute la côte nord-est de l'Amérique a des courants de marée réguliers et qui se manifestent généralement avec force ; leur puissance augmente vers l'ouest et atteint son maximum vers l'Amazone et sur la côte guyanaise. Leur influence se fait sentir jusque sur les franges du cou­ rant équatorial constant, c'est-à-dire jusqu'à 55 kilomètres environ du rivage. Par suite, ce courant et le flot de marée combinent leur action, d'où résultent une déviation du cou­ rant équatorial vers la côte et une augmentation du volume et de la puissance de l'afflux d'eau marine qui pénètre à la marée montante dans les embouchures fluviales. En revanche, le courant du reflux, dirigé vers le nord-est, tend à ralentir le courant équatorial qui marche vers le nordouest ; mais le second, de son côté, modère la force du premier et le fait incliner dans sa propre direction. L'im­ portance de ces facteurs au point de vue du transport des matières en suspension que le reflux a enlevées aux em­ bouchures fluviales mérite d'être mise en lumière; ce sont les causes qui déterminent la direction maîtresse que sui­ vent ces matériaux de transport. Dans le voisinage des côtes, sauf exceptions locales, la marée a, en général, une direction sud-ouest—nord-est ) ; le dessin de la ligne des côtes, parallèlement à laquelle les vagues se développent, joue encore un rôle essentiel et produit les déviations les plus variées. L a hauteur du flot de marée et sa vitesse de propagation présentent pareillement des variations locales 1

2

1

) V o i r T h e West-India Pilot, I, page 37.

2

) V o i r la carte marine française, n°2729, et la carte marine anglaise, n° 1803, et T h e West-India Pilot I. 3


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sensibles ; il y aura à revenir sur ce point dans la descrip­ tion des côtes. Touchant la formation du rivage, le phénomène redou­ table appelé « pororoca » a une importance toute spéciale ; c'est une vague de marée, un mascaret qui se précipite avec une force irrésistible contre la côte et la transforme en un chaos instable par la vase qu'il apporte et les éro­ sions qu'il cause. Des bancs de sable arrêtent soudain les petits cours d'eau; sur de longs espaces, le rivage se couvre de boue et de débris et se change en un désert ravagé. Le phénomène de la pororoca est limité à de faibles profon­ deurs et ne se produit guère sur des fonds dépassant 8 mètres. S e s maxima sont liés à ceux de la marée et coïncident par conséquent avec les syzygies. Elle atteint sa plus grande hauteur aux équinoxes et dans les mois de janvier et de juin. La zone où se manifeste la pororoca comprend l'em­ bouchure de l'Amazone, la région du Cap de Nord et de l'île de Maraca. L e phénomène est spécial à ces lieux, à l'est desquels il n'apparaît plus. Le South America Pilot signale bien des « heavy overfalls » intermittents dans la baie de Maranhão, mais pas de pororoca. Para est à l'abri de la pororoca, mais non pas les fleuves Guama et Guajara. L a vague de marée déploie une grande violence contre la rive gauche de l'estuaire de l'Amazone et se propage entre Marajo et le Cap de Nord avec une vitesse de 11 kilo­ mètres à l'heure, exceptionnellement de 20 à 28 kilomètres. L a hauteur du flux varie beaucoup, même dans des lieux peu distants les uns des autres; il peut y avoir aussi une différence sensible entre des flux et des reflux consécutifs au point de vue de la direction et de la force du courant. Cela provient de la hauteur des eaux dans l'Amazone, des vents dominants et des différences de niveau qui en résultent entre le fleuve et la mer.


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Telles sont les influences maritimes qui agissent sur la côte de la basse Guyane ; mais, pour comprendre sa forme et sa constitution, il faut encore tenir compte d'un facteur essentiel : les eaux de l'Amazone qui, même à une grande distance au large, ne se confondent pas avec celles de l'Océan et s'étalent au delà de l'embouchure en un véri­ table bassin d'eau douce. Avant de pénétrer en pays bré­ silien, l'Amazone a déjà traversé un vaste territoire et reçu divers affluents, mais c'est dans le Brésil qu'il se grossit de ses plus grands tributaires, les Rios Iça et Japura, le Rio Negro, qui, dans son cours inférieur, s'élargit en de véritables lacs, les Rios Trombetas, Parou et Vary sur la rive gauche, venant des vallées situées au nord, les Rios Yaquirana, Juruaj Purus, Madeira, Tapajoz et Xingú sur la rive droite, venant des vallées situées au sud. Actuelle­ ment, son cours supérieur jusqu'à son entrée sur territoire brésilien porte le nom de Marañon. Il n'y a pas à exa­ miner si le Rio Para, à son embouchure, doit être con­ sidéré comme un fleuve dépendant de l'Amazone ou comme un cours d'eau individuel ; dans tous les cas, on ne peut pas conclure des données cartographiques à la subordination du Rio P a r a à l'Amazone. Il est remarquable que ce fleuve puissant, qui charrie une prodigieuse masse de sédiments, n'ait pas constitué de delta à son embouchure ; les nombreuses îles, grandes et petites, qui parsèment son estuaire à forme de golfe, n'ont certainement pas été créées par l'Amazone actuel. L e s îles de Marajo, de Caviana et de Mexiana, même de Maraca, sont les restes d'une côte préhistorique qui se prolongeait beaucoup plus loin et qui a disparu g r â c e à un affaissement et au travail des vagues ). Une note du South America Pilot 1

1

) Ehrenreich, lin 1890, page 157.

Verhandlungen der Gesellschaft für Erdkunde, Ber­


36 donne une idée des effets de la pororoca: « some 30 years ago, Caviana and Jurupari islands were both divided by the strength of the current (la pororoca) and the channel between those islands rendered unnavigable except by boats ». On peut citer un exemple semblable d'île fissurée, bien antérieur à celui-là, et qui a été relaté par le Père Pfeil vers 1680 ; il en sera parlé plus tard, dans la partie géographique. La formation du Furo Grande d'Araguary, ainsi que de la jonction du Rio Para avec l'Amazone au sud de l'île de Marajo pourraient être attribuées aux mêmes causes ; elles proviennent l'une et l'autre d'un empiètement de l'océan sur la terre ferme, phénomène dont les mani­ festations sont si nombreuses dans l'estuaire de l'Amazone ). D e nos jours, le retrait de la côte paraît continuer dans cette région. Il est vrai que, d'après le South America Pilot, à l'embouchure du Rio P a r a le sol est en voie d'exhausse­ ment par suite des dépôts de sédiments ; la carte marine anglaise n° 2186 (small corrections II, 1899) donne l'aver­ tissement suivant au sujet de cette partie de la côte : « F r o m the incomplete nature of the original survey, and from the great changes that take place on a cost of this nature, the details of this chart cannot be now regarded as trustworthy ». Toutefois, l'accroissement de la terre ferme près du Rio P a r a doit être considéré comme une exception ; c'est ce qu'on peut déduire des données suivantes, fournies par Suess ) : 1

2

« Cette lutte entre l'eau salée et la terre se poursuit à travers tout un réseau de canaux et de lagunes, depuis P a r a jusqu'au Maranhão. Lorsque D a Silva Coutinho visita

l

) Il faut reconnaître que de telles jonctions ont aussi de l'importance comme canaux de dérivation — anciens ou actuels — des eaux de crue. ) Suess, 1. c , II, pp. 788 et 789. 2


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cette contrée en 1867, il constata que deux phares qui trente ans auparavant se trouvaient à 500 mètres de la mer étaient baignés par les flots. La marée, qui pénètre avec une force irrésistible dans les embouchures du fleuve et de ses divers bras, empiète perpétuellement sur les rives. L e s animaux marins s'établissent dans des stations précé­ demment occupées par l'eau douce, et de longues lignes de palétuviers s'avancent vers la terre ferme, tandis que la flore terrestre proprement dite recule. » Le niveau de l'Amazone varie suivant deux périodes de six mois environ ; le fleuve monte de novembre à avril et décroît de mai à octobre ) ; ce phénomène est en con­ cordance avec la répartition mensuelle de la chute de pluies dont nous avons déjà donné le tableau. L a différence de niveau entre les hautes et les basses eaux peut être de 9 à 15 mètres. L e s rives étant très basses, le flot recouvre de vastes espaces de janvier à mai ; la zone d'inondation s'étend sur les deux rives du fleuve, et la masse énorme de limon qui est déversée dans l'océan est susceptible de teinter les eaux de l'océan jusqu'à 100 kilomètres de l'embouchure. A cette époque régnent de forts vents de l'est-nord-est et du nord-est; la pression du vent arrête le flot du côté de l'est et le rejette contre la rive occidentale de l'estuaire, où il s'étend sur de vastes territoires. L e s inondations sur la rive orientale sont moins considérables parce que la côte est quelque peu plus élevée. L e s hautes eaux par­ viennent à l'océan où elles rencontrent le courant se diril

1

) Voici toutefois ce que dit A. de Lapparent, 1. c , page 6 6 3 : E n outre, grâce à la disposition en éventail du réseau hydrographique, les affluents de gauche compensent le déficit que le jeu des saisons impose aux affluents de droite. De cette manière, l'Amazone subit deux périodes de crues : l'une de mars à juillet, provenant des affluents méridionaux, l'autre de novembre à janvier, causée par ceux du Nord.


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géant vers le nord-ouest qu'elles déplacent un peu vers le nord ; mais, à l'aide des vents du nord-est, les eaux char­ gées de vase sont poussées vers le Cap de Nord et autour de l'île de M a r a c a ; puis elles cheminent le long de la côte guyanaise. C'est là principalement que les matières sédimentaires se déposent. Les Instructions nautiques fran­ çaises ) décrivent très bien les effets mécaniques du trans­ port de ces débris durant la période des hautes eaux : « L e fleuve charrie alors en abondance des débris de végétaux, des arbres entiers et quelquefois des îles flot­ tantes arrachés à ses rives ; des bancs de vase molle for­ més par les débris qui sortent de ces rivières, s'étendent dans quelques endroits à une distance considérable ; des palétuviers croissent dessus rapidement dans la saison sèche et sont ensuite arrachés par le courant violent et les marées produites par les crues de la saison des pluies.» 1

c) Sur la rive gauche de l'Amazone, où les vagues déferlent avec force, presque sous l'équateur, se trouve le vieux fort de Macapa qui a joué dans l'histoire du présent litige un rôle qui n'est pas sans importance. En aval de Macapa, on atteint sous 1° 15' latitude nord l'embouchure de l'Araguary, un peu au nord de l'île Bailique. Les parties ont discuté la question de savoir si l'Ara­ guary est, ou non, un affluent de l'Amazone ) . Au point de vue géographique, il n'y a pas de difficulté à étendre l'em­ bouchure de l'Amazone jusqu'au Cap de Nord (continental). V o i c i les motifs à l'appui : 2

1° On ne peut pas tirer un argument contraire de la configuration de l'ensemble de la côte, actuellement défor­ mée par l'affaissement. 1

) Nous citons d'après R . F . , page 184. ) V o i r ci-dessus page 10, chiffre 2; M. B . I, pp. 15 et suiv.; R . F . pp. 5, 198-203; R . B . I, page 156. 2


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2° L'Amazone surpasse potentiellement l'Araguary sous tous les rapports ; l'Araguary d'ailleurs ne déverse pas ses eaux directement dans la mer, mais les mêle aux flots d'eau douce de l'Amazone qui passe devant son embou­ chure. L'Araguary se jette dans le canal nord de l'Amazone par une baie bien ouverte, large de 9 kilomètres environ ; son cours inférieur, large et même majestueux d'après Reclus ) , s'allonge comme une continuation de l'estuaire, mais la pororoca qui y sévit avec une extrême violence le rend des plus dangereux. Toutefois les cartes marines anglaises et françaises indiquent deux endroits pouvant servir d'abri contre la violence du flot de marée, l'un à l'ouest de la pointe nord de l'île Bailique, l'autre au nord-ouest de l'entrée dans l'Araguary, sur la rive nord de celui-ci. L a pororoca se fait sentir jusqu'à 90 kilomètres en amont. Au sud-ouest, à 200 kilomètres de l'embouchure, ensuivant les nombreux méandres du fleuve, on se heurte aux premières chutes, à la Grande Pancada; jusque-là le fleuve est navigable pour les embarcations ayant un tirant d'eau de moins de 2.70 mètres et c'est jusqu'à ce point seulement qu'il avait été exploré avant que l'expédition toute récente du capitaine brésilien d'état-major B r a g a Cavalcante eût reconnu son cours supé­ rieur, qui peu en amont de la Grande Pancada ferait un coude accentué ; sa source, située au nord-ouest, serait formée de trois branches principales descendant des monts TumucHumac. Au-dessus de la Grande Pancada, le lit du fleuve est obstrué par de nombreux barrages de rochers ; ce n'est que dans le bassin supérieur que son cours paraît redevenir plus tranquille. Il est à remarquer que Reclus ) , (se basant 1

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1

) E. Reclus, page 24 ) E. Reclus, 2

Nouvelle géographie universelle, t. X I X , Paris, 1894. 1. c.j page 14.


40 probablement sur Coudreau) dit que pendant la saison des pluies les seuils de partage sont tellement incertains que des étangs et laguets intermédiaires rattachent en lignes d'eau continues les sources de l'Oyapoc, du Cachipour, de l'Araguary et du Y a r y . Il ressortirait de ce fait que les lignes de partage des eaux offrent une grande incerti­ tude dans leur dessin ; Brousseau ) suppose que Coudreau, dans son exploration, n'a pas, comme il le croyait, décou­ vert les sources du Cachipour dans le voisinage de l'Oya­ poc, mais celles de l'Araguary qui est le seul cours d'eau important entre l'Oyapoc et le Y a r y . 1

A partir de l'Araguary, dans la direction du nord, jusqu'au Cap de Nord ou Cabo Ràzo do Norte s'étend une zone littorale basse qu'aucun accident de relief n'interrompt ; il s'agit ici du cap continental sous 1° 4 0 ' 10" de latitude nord, en opposition au cap de l'île de Maraca. Peu élevé au-dessus du pays environnant et couvert de forêts, le Cap Razo do Norte s'avance dans la mer peu profonde ; la pororoca fait de la grève entière un immense champ de dévastation ; c'est un lieu redouté des navigateurs. Au nord-ouest émergeait l'île de Japioca qui n'est plus aujour­ d'hui qu'un dangereux banc sous-marin ) , témoignant de la violence de l'action des forces océaniques en ce point. Plus au nord-ouest encore se trouve l'île plate de Maraca, ex­ posée de tous côtés aux assauts de la pororoca. L e point le plus septentrional de l'île est le promontoire sous 2° 15' N, 2

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) L e T o u r du Monde, numéro du 16 décembre 1899, page 590 ) D E. A. Göldi, E i n e Naturforscherfahrt nach dem Litoral des südlichen Guyana zwischen Oyapock und Amazonenstrom, im Bericht über die Thatigkeit der S t . Gallischen Naturwissenschaftlichen Gesellschatt wahrend des Vereinsjahres 1896—1897, page 188; l'article se trouve aussi dans D A . Petermanns Mitteilungen, 43. Band, 1897. 2

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appelé aujourd'hui Vieux Cap de Nord; le Brésil le tient pour l'ancien Cabo do Norte des Portugais. Au sud-est, l'île de Maraca est séparée du continent par le canal peu profond de Tourlouri; à la Punta Pelada se trouve le passage le plus étroit, large de 1.5 kilomètre à peine, puis s'ouvre le canal de Carapaporis vers le nord? nord-ouest. La profondeur maximum du canal de Tourlouri est de 4.5 mètres, tandis qu'au nord de la Punta Pelada le canal de Carapaporis présente des fonds de 20 à 22 mètres ) ; cette profondeur diminue à mesure que le canal s'élargit vers le nord. Sans vouloir rechercher l'origine de ce chenal sous-marin, dont l'existence serait d'après Reclus ) en relation avec celle d'un ancien bras nord de l'Araguary, il y a lieu d'observer, que, s'il existe encore, il le doit sans doute aux courants de marée qui, atteignant sur ce point une extrême violence, arrivent momentanément, g r â c e à l'étran­ glement transversal près de la Punta Pelada, à une vitesse et une puissance extraordinaires et balaient du sol sous-marin tous les sédiments. L a carte marine de Mouchez, n° 2729, édi­ tion de 1896, indique qu'à l'époque des syzygies la plus grande montée de l'eau est de 10 à 12 mètres et la vitesse maximum de 18 à 22 kilomètres à l'heure, mais seulement durant très peu d'instants. L e flot de marée a ici une direction sud-ouestnord-est; il ne mesure que 2 à 3 mètres pendant les quadra­ tures. Seule la côte ouest de Maraca, près de la crique Cale­ basse qui coupe la partie nord de l'île, offre un abri contre la pororoca, qui, dit-on, a perdu quelque peu de sa violence. 1

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1

) V o i r Annexes, planche n° 3. ) E. Reclus, 1. c , page 2 8 : « L e détroit de Maraca ou l'estuaire de Carapaporis, ce bras de mer projeté entre l'île de Maraca et le continent et qui se distingue si nettement par sa protondeur de toutes les basses eaux environnantes, serait l'ancienne bouche de l'Araguari, à peine déformée depuis le temps où le fleuve se rejeta vers l'est.» 2


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11 est à rappeler en passant que Göldi ) conteste la forme donnée par Coudreau ) à l'île de Maraca et au canal de Carapaporis; en effet, l'exactitude de ce dessin qu'aucune carte marine officielle récente n'a adopté né paraît pas incontestable. 2

L a côte se prolonge ensuite dans une direction assez uniforme vers le nord-nord-ouest. Elle manque de bons ports. T o u s les havres sont des embouchures de cours d'eau, mais, dans le contesté, c e s bouches fluviales sont loin de posséder des formes stables par suite de l'abondant apport de vase qu'amènent les eaux courantes dans leur cours inférieur et qui se dépose le long des rives. Pendant la saison des pluies, les hautes eaux sont très chargées de sédiments, mais la puissance de leur courant est ellemême augmentée et suffit souvent pour rejeter la vase hors des embouchures, creusant ainsi du même coup les canaux d'écoulement. Ces canaux n'en seraient pas moins comblés depuis longtemps, si la marée ne travaillait sans cesse à les maintenir. Les matériaux entraînés hors des embou­ chures forment, parfois jusqu'à 10 et même 20 kilomètres au large, de vastes bancs latéraux qui, suivant les circons­ tances, peuvent prendre de la consistance avant que les courants de marée ne réussissent à les détruire ; ensuite ils finissent par constituer des formes durables de la région littorale. Les petits cours d'eau côtiers sont sous la dépen­ dance presque absolue des marées. Elles en règlent l'écou­ lement, et par suite le débit; elles déterminent les modifi­ cations incessantes du dessin des rivages, au sujet desquelles les Instructions nautiques françaises s'expriment ainsi : « L e s

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) D E. A. Göldi,

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1. c , pp. 152-153.

) H. Coudreau, D i x ans de Guyane. Bulletin de la Société Géographie, année 1891. Carte de la Guyane.

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déplacements sont si rapides que les cartes ne peuvent être tenues au courant, malgré les efforts faits dans cette vue ). » Pour donner une idée de la profondeur de la mer près des rives, il faut rappeler la situation de l'isobathe de 10 mètres qui cependant, fait essentiel à noter, est déjà en dehors de la zone à configuration changeante. D'après la carte marine française de Mouchez, n° 2729, édition de 1896, à l'est de Maraca l'isobathe de 10 mètres est à 100 kilo­ mètres de la côte, au nord de Maraca encore à 20 kilo­ mètres, puis elle se rapproche et près du Counani court à une distance de 9 kilomètres environ du rivage ; plus au nord, vers le Cap d'Orange et vers Cayenne, elle se tient jusqu'à 30 kilomètres du bord. L'aspect des côtes est caractérisé principalement par la végétation particulière qui les recouvre. D'après Göldi ), c'est la forêt de sirioubas (Avicennia) qui donne à tout le littoral guyanais sa physionomie propre. L e s palétuviers aux troncs élevés occupent aussi la bande comprise entre les limites du flux et du reflux, bande qui est très large sur le bas littoral ; à marée haute, ces arbres émergeant au-des­ sus de l'eau donnent l'impression d'une côte noyée (costa anegada), paysage tropical étrange, absolument nouveau pour les premiers découvreurs du pays et dont la mention figure, comme un souvenir durable dans les cartes du Nouveau Monde. Dès 20 kilomètres de distance, le navi­ gateur voit la côte comme une bande vert-bleu qui tranche sur l'horizon et se distingue de l'onde marine, jaunie par les matières en suspension. Seules, les brèches que forment les embouchures fluviales coupent cette ligne d'aspect mono­ tone; vus de plus près, les hauts palétuviers produisent, 1

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) D'après R . F . , page 185. ) D E. A. Göldi, 1. c , page 102.

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dans leur ensemble, l'effet d'une curieuse muraille rayée de traits verticaux. Ce tableau n'a rien d'agréable à l'oeil et fatigue par son uniformité. Dans le canal de Carapaporis se jette le fleuve du même nom ; puis viennent dans la direction du nord les embou­ chures du Mapa, du Mayacaré et du Carsevenne. Entre les deux premières, la carte n° 3 de la R. F. indique des «falaises» de 15 à 20 mètres de hauteur; elles sont aussi dessinées dans la carte marine française, n° 2720, édition de 1896, mais on ne les trouve pas sur les cartes marines anglaises, ni dans aucune instruction nautique, ni sur la carte d'Azevedo de 1860, ni dans Coudreau. L a première élévation qui, à partir de l'Amazone, inter­ rompt la longue côte uniformément plate, se trouve un peu au sud de l'embouchure du Counani ; c'est le Mont Mayé, (2° 56' lat. N.) aussi nommé Montagne de Counani. Quelque faible que soit la hauteur de cette colline, qui, étant visible à 16 milles de distance, peut mesurer 60 mètres au maxi­ mum, les Instructions nautiques françaises et le South Ame­ rica Pilot sont tout à fait d'accord pour la signaler comme étant la position la plus reconnaissable de la côte, entre le Cap de Nord et le Cap d'Orange, et un excellent point de repère pour les marins. L e Mont Mayé est l'unique acci­ dent de terrain sur cette longue côte qui, plus au nord, reprend son c a r a c t è r e uniforme. Toutefois le South Ame­ rica Pilot indique la côte située entre le Mont Mayé et le Cap Cachipour (sous 3° 49' latitude nord) comme étant plus haute que ce n'est le cas plus au sud. Au nord-ouest de ce Cap se trouve l'embouchure du fleuve Cachipour, et, plus au nord, par 4° 24' latitude nord, le Cap d'Orange. Dans l'espace compris entre les deux caps, Coudreau et après lui Reclus, 1. c , page 81, ainsi que l'atlas de Vivien de Saint-Martin, indiquent près de la côte trois collines que Cou-


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dreau dit être hautes de 50 mètres; toutefois aucune carte marine officielle ni aucune instruction nautique n'ont encore confirmé cette indication. Est-il d'ailleurs possible que ces collines, situées à 5 kilomètres environ du rivage et qui doivent être visibles jusqu'à 27 kilomètres au large, aient jusqu'ici échappé aux navigateurs? Il y a lieu de rappeler à ce p r o p o s que la carte marine française, n° 2729, édition de 1<S96, marque la courbe de 5 mètres à 10 kilomètres environ du rivage, d'où l'on doit conclure que des sondages ont été faits à cette distance de la côte. Entre le Cap de Nord et le Cap d'Orange, les marées sont moins fortes que plus au sud et, bien que le flux puisse atteindre de 4 à 5 mètres, on n'y observe pas de courant de marée comparable à la pororoca de la région de l'Amazone et de l'île de Maraca. A l'ouest du Cap d'Orange, qui portait aussi le nom de Cap Cécil, s'ouvre un golfe en forme d'entonnoir, large de 20 kilomètres ; c'est l'embouchure de l'Oyapoc. Si, venant de l'est, on s'approche de ce point, on voit le Cap d'Orange n'émerger que faiblement des terres basses; mais de ce côté encore, il est facile à reconnaître, d'abord à cause de la large brèche que l'embouchure de l'Oyapoc ouvre sur la ligne côtière, puis des collines qui se dressent derrière lui et forment un contraste remarquable avec l'horizontalité du littoral. Ce sont, d'après le South America Pilot, deux montagnes remarquables qui donnent à la contrée un aspect nouveau et caractéristique. Elles se trouvent sur la rive ouest de l'estuaire de l'Oyapoc; la plus élevée est le Mont d'Argent, qui se dresse en forme de coupole à la hauteur de 100 mètres et qui reste visible jusqu'à 38 kilomètres environ de distance; l'autre, située plus près du fond de la baie, à environ 17 kilomètres au sud de la première, s'appelle le Mont Lucas. C'est à cet endroit, à l'embou-


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chure de l'Oyapoc, que la côte basse prend fin. Le pay­ sage change, des monts rocheux et arrondis se détachent, qui, s'abaissant vers la mer, suivent Le littoral jusqu'au delà de Cayenne, dans la direction du nord-ouest. La carte de Coudreau indique dans la chaîne de collines, entre l'Oyapoc et l'Approuague, le Mont Coumarouman, près de la côte. A 22 kilomètres environ, à l'ouest-nord-ouest de la Montagne d'Argent, s'élève, situé plus à l'intérieur, le Mont Carimaré ), sommité isolée, d'une configuration semblable à celle de la Montagne d'Argent. La carte marine française n° 2729 l'indique comme visible à une distance de 36 milles, soit 67 kilomètres, ce qui lui donnerait une altitude approxi­ mative de 300 mètres. Il n'a pas été possible de rien trouver qui confirme cette indication; en revanche, le W e s t India Pilot dit que, de la mer, on peut confondre cette montagne avec la Montagne d'Argent. 1

Une série de cours d'eau de moindre importance se jettent dans l'estuaire ensablé de l'Oyapoc ; ce sont entre autres, sur la rive orientale, l'Ouassa, dont l'affluent, le Couroupi, est regardé par Coudreau comme la branche prin­ cipale ; sur la rive occidentale, tout près et au nord du Mont Lucas, l'Ouanari. Au delà de l'Oyapoc, dans la direction de l'ouest, on rencontre les cours d'eau suivants qui se rendent directement à la m e r : l'Approuague, l'Oyack, le Sinnamarie, la Mana, enfin, à la frontière ouest de la Guyane française, le Maroni (5° 40' lat. N ) , L'Oyapoc, qui à l'embouchure n'a guère que 6 mètres de profondeur, même à l'époque des crues, roule à la. mer des eaux assez rapides. L e s petites embarcations peuvent le remonter jusqu'à 65 kilomètres environ en amont du Mont ) Coudreau, 1. c , carte de la Guyane, et l'Atlas de Vivien Saint-Martin le rapprochent beaucoup plus de l'Approuague. 1

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d'Argent; il présente encore à cet endroit une largeur d'à peu près 650 mètres. Son cours supérieur, coupé de chutes et de rapides, n'est pas navigable. Tout un réseau étendu d'affluents, parmi lesquels le Camopi qui passa autrefois pour le cours principal, le Yaoué et le Yaroupi lui apportent leurs eaux, de gauche et de droite. S e s sources sont aux monts Tumuc-Humac ; d'après Coudreau, le Souanre serait le bras principal et la source proprement dite. L e cours [de l'Oyapoc a une direction générale du sud-ouest au nord-est. d) Avant de décrire l'intérieur du territoire con­ testé, il faut rappeler combien sont incertaines les données qu'on possède actuellement sur cette contrée. On ne doit utiliser qu'avec prudence celles de Coudreau qui a parcouru la Guyane pendant une dizaine d'années. L e D Göldi ), ainsi que les Petermanns Mitteilungen ), ont vivement critiqué les résultats de ses explorations. Ses propres déclarations sont de nature à permettre aux géographes de former leur opinion ) : «Je n'ai pu obtenir de déterminations astrono­ miques d'une précision suffisante pour les faire entrer en ligne de compte.» Et ailleurs: « Les levés par terre ont été mesurés au podomètre et leurs directions ont été données approximativement d'après les renseignements des Indiens. » Au point de vue géologique, le territoire guyanais est d'après A. de Lapparent ) «divisé par l'Essequibo en deux parties: celle de l'Orient est une pénéplaine archéenne, tandis que le grès abonde dans la partie haute ou véné­ zuélienne ». Il faut ajouter à cette donnée générale que la géor

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) E. A. Göldi, 1. c , pp. 98-99; 111; 128-129; 155. ) D A. Petermanns Mitteilungen, 39. Band, 1893, Litteraturbericht, page 128. ) H. Coudreau, 1. c., page 446. ) A. de Lapparent, 1. c., page b61. 2

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logie du pays, comme sa géographie, n'est que très insuffi­ samment connue. Toutefois Orville A. Derby ) a donné de la vallée de l'Amazone une vue d'ensemble qui nous per­ mettra de nous orienter. Suivant cet auteur, l'Amazone oc­ cupe une vallée synclinale symétrique qui, dans l'ensemble, n'a pas subi de dislocations et dont les couches se trou­ vent superposées dans un ordre qui n'a presque pas été troublé. L e s plus anciennes, celles qui recouvrent le ter­ rain archéen, datent de la période silurienne ; elles appartiennent au silurien inférieur et effleurent en Guyane jusqu'à une limite méridionale qui, partant d'à peu près 1° latitude nord sur la côte atlantique, va en ligne droite jusqu'aux environs du confluent du Rio Negro et du Rio Branco, par 2° latitude sud environ. Une ceinture de silurien supérieur fait suite à ce terrain, plus au sud, dans la direction de l'Amazone et probablement sur toute la lon­ gueur de cet alignement, ceinture à laquelle succèdent des formations dévoniennes qui, par places, ont un grand développement. Ensuite, sur une étendue plus considérable, on rencontre les dépôts carbonifères, qui occupent la zone médiane du bassin; leur limite orientale se trouve pro­ bablement dans le voisinage de l'embouchure du Parou. Dans la partie du bassin située au sud de l'Amazone, les conditions géologiques doivent être analogues; mais il n'y à pas lieu de s'occuper de cette région. On constate une lacune considérable dans les couches dont la formation est postérieure à celle des terrains paléozoïques ; on peut en déduire que, durant une longue période, le sol a été émergé et modelé par l'érosion et par l'accumulation des dépôts; les formations les plus anciennes après les précédentes dépôts du bassin supérieur du Purus — datent de l'époque 1

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) V o i r S u e s s , 1. c , I, pp. 679 et 680.


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crétacée et permettent de conclure qu'alors le bassin de l'Amazone fut un golfe limité par des roches paléozoïques. Les bancs de grès de la partie inférieure du cours de l'Amazone correspondent aux temps tertiaires ; c'est aux époques tertiaire et quaternaire que le golfe a été comblé. L e territoire de l'estuaire de l'Amazone et la zone conti­ nentale voisine se composent de terrains diluviens et alluviens. Au nord de la vallée paléozoïque de l'Amazone, on trouve à la surface les roches silicatées cristallines, c'est-à-dire le terrain archéen, sans revêtement postérieur, et cela, selon toute apparence, jusqu'à la bande alluviale de la côte. On peut se demander si l'on se trouve en pré­ sence d'un noyau solide primitif resté intact ou si ce noyau a été recouvert par des roches sédimentaires anciennes qui auraient disparu complètement par abrasion. On se tromperait si l'on considérait le domaine du terrain archéen comme étant d'une construction simple ; le croquis géologique que Ch. Vélain a construit d'après les indications de l'explorateur français D J. Crevaux ) montre que cette architecture est passablement compliquée. L e s données certaines que l'on possède sont si rares qu'elles ne per­ mettent en aucune manière de s'en faire une idée exacte. Autant qu'on peut l'affirmer, les roches qui occupent la plus grande étendue sont la biotite et le gneiss amphibolique, avec des intercalations de schiste et de quartzite, orientées principalement dans la direction ouest-est. L e granit, la diorite et le gneiss granitoïde sont parmi les roches les moins abondantes ) ; la présence de bandes de r

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) Bulletin de la Société de Géographie, Paris 1885, carte annexe. ) D Friedrich Katzer. D e r strittige Golddistrikt von BrasilianischGuyana. Österreichische Zeitschrift für Berg- und Hüttenwesen, X L V année, 1897, tirage à part, pp. 6 et suiv. 2

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50 grünstein n'a pas été formellement constatée, mais divers indices permettent d'en prévoir la découverte avec quelque certitude. L e contesté extérieur rentre exclusivement dans la région archéenne, plissée et dénudée, qui forme un versant faiblement ondulé, incliné vers l'océan, ou, en d'autres termes, une pénéplaine. Mais sous l'influence de divers facteurs, la contrée a subi des modifications, parfois essen­ tielles, qui lui ont imprimé ses traits caractéristiques. L a limite où la pénéplaine passe dans la région recouverte de terrains plus modernes est représentée par la ligne reliant les premières chutes d'eau que l'on trouve en remontant les rivières côtières. Partant de la Grande Pancada, elle passe par les sources de l'Aporema, affluent gauche de l'Araguary, se dirige vers le cours inférieur de l'Ouassa et aboutit à la première chute de l'Oyapoc, la chute de Karwosoka (à 78 kilomètres environ de la Montagne d'Argent). D'une manière générale, en amont de cette limite s'exerce l'action érosive des cours d'eau ; au-dessous s'accomplit le travail d'alluvionnement. En amont, le terrain monte par degrés, jusqu'aux sommets peu élevés des chaînons orientaux des monts TumucHumac. Ce système de collines dont la plus élevée a 800 mètres et dont les chaînons orientaux mesurent 400 à 450 mètres, est la région des sources de l'Oyapoc, du Cachipour et de l'Araguary. Dans le voisinage de ces grands cours d'eau prennent aussi leur source la plupart des rivières côtières moins volumineuses, qui, les unes, coulent parallèle­ ment, en formant des méandres, tandis que les autres se développent en lignes divergentes — disposition qui cons­ titue un trait distinctif des versants en pente continue. D'après le « profil supposé » de Coudreau, deux degrés accentués établissent une division dans la zone des hau-


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teurs ; l'un, aux premiers rapides des fleuves, est suivi d'un large plateau, l'autre, qui lui succède en amont, sert à son tour de passage à un plateau plus ou moins ondulé qui finit aux monts Tumuc-Humac. La pénéplaine paraît donc être interrompue par deux gradins qui ne constituent pas chacun un escarpement unique et nettement délimité, mais se présentent plutôt sous forme d'escaliers, d'échelons reliant les plateaux entre eux. Ainsi s'explique la présence, dans le cours supérieur des rivières, de nombreuses cata­ ractes qui, en seconde ligne, dépendent de la résistance plus ou moins forte que le sous-sol oppose à l'action de l'eau. En aval des dernières chutes, des terres basses et très plates s'étendent jusqu'au rivage atlantique. L a pente est minime, les rivières chargées de limon coulent paresseusement. Ce n'est que lors du reflux que leurs eaux subissent un mou­ vement marqué, parfois violent, dans la zone soumise à l'in­ fluence de la marée. Aux basses eaux, mainte embouchure peut, d'après le D Göldi ) , être comparée à une véritable mer de boue et ce n'est que grâce à l'action déblayante de la marée que les canaux d'écoulement restent ouverts; toutefois, cet écoulement n'est pas assuré. Si l'on se remet en mémoire la configuration du littoral, les crues de l'Ama­ zone, la pororoca et avant tout les bancs de sable mouvants qui bouchent souvent les rigoles d'écoulement, on com­ prendra que les eaux, ainsi arrêtées, doivent chercher sans cesse de nouvelles voies vers la mer, si bien que l'intérieur est couvert de bras fluviaux qui constituent un véritable labyrinthe. Ainsi se créent sur de grandes étendues des divagations fluviales, des ramifications et aussi par contre des endiguements, d'où résulte la formation d'eaux sta­ gnantes, de marais et de lacs. C'est avant tout à l'époque r

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E. A. Göldi, 1. c , page 154 notamment.


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des pluies que ces phénomènes atteignent leur plus grande intensité; les sources et les rivières augmentent de volume, tous les bassins, toutes les dépressions se remplissent d'eau et de vase ; on conçoit que dans cette période, cet état d'éparpillement des eaux en ramifications multiples qui s'en­ trecroisent, atteigne son plus fort développement. Ensuite, le réseau fluvial subit une réduction, les lacs diminuent d'étendue et au fur et à mesure la végétation s'étend. Le tissu épais et feutré des plantes aquatiques peut aussi de­ venir la cause de l'obstruction d'anciens canaux, qui oblige les eaux à s'ouvrir de nouvelles issues. On peut se repré­ senter cette masse de cours d'eau et de lacs aux conditions changeantes et qui n'offre pas plus de stabilité et d'équi­ libre que le rivage maritime. Il n'est pas rare que les dérivations du cours inférieur des rivières s'allongent pa­ rallèlement au littoral, c'est le courant côtier qui les repousse vers le nord-ouest; mais les grands cours d'eau, tels que l'Araguary, l'Oyapoc et l'Essequibo, doivent à leur volume plus considérable de ne pas subir cette déviation et de s'ouvrir un chemin direct vers la mer. Ce réseau de lacs et de bras fluviaux, dont les sys­ tèmes principaux sont le Carapaporis, le Fréchal, le T a r tarougal-Mapa (Amapá), le Mayacaré, le Carsevenne, le Counani et le Cachipour s'étend de l'Araguary jusqu'à ces deux dernières rivières. L a navigabilité de ces rivières est très limitée; même leur cours inférieur ne peut porter le plus souvent que de petites embarcations et cela à l'heure du flux ; leur cours supérieur n'est accessible qu'aux canots facilement transportables. Au nombre des c a r a c t è r e s typiques d'une pénéplaine, c'est-à-dire d'une région autrefois montagneuse et dont il ne reste que le noyau aplani, figurent des cours d'eau à pente presque complètement régularisée. Dans le ter-


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ritoire contesté, la zone bordière de la pénéplaine offre le phénomène inverse: des fleuves qui n'acquerront leur profil d'équilibre que dans un avenir éloigné et qui actuellement encore ont gardé leur puissance érosive et continuent à déposer beaucoup de matériaux. Si l'ancien état d'équilibre ne s'est pas maintenu, la cause en est à une modification postérieurement intervenue dans le sens vertical, dont témoignent les interruptions brusques de la pente du sol. C'est à ce phénomène que les cours d'eau jadis apaisés doivent d'avoir repris une activité nouvelle; l'expansion lacustre représente le travail accompli jusqu'ici, mais c'est un état transitoire et non définitif. Le réseau des lacs doit forcément diminuer de plus en plus, car les fleuves continuent à régulariser leur profil longitudinal. Mais avant que leur œuvre soit achevée, il est possible que les forces puissantes qui déterminent les mouvements de la croûte terrestre aient créé une situation nouvelle. Quant à la végétation, il est clair qu'elle dépend, d'une manière générale, de la configuration du terrain et de l'humidité. Dans la zone côtière se trouvent des forêts de palétuviers et des prairies marécageuses. A l'intérieur s'étend la forêt vierge, coupée de savanes ; ce sont tantôt des prairies à piti, formées d'une espèce de papyrus dé­ passant la taille de l'homme, tantôt des prairies naturelles analogues aux campos brésiliens. L a forêt vierge atteint son plein épanouissement surtout dans les basses terres et sur les rives des fleuves ; presque partout, elle forme de chaque côté de ceux-ci une bordure large d'un kilomètre environ. Dans les territoires plus élevés au sous-sol cris­ tallin, la selve existe souvent, avec faible formation d'humus. e) L e contesté intérieur est sous tous les rapports un pays dont le mystère n'a pas encore été pénétré. On ne connaît guère que ses approches et en partie le cours


54 des grands affluents de l'Amazone. La principale rivière du contesté intérieur, le Rio B r a n c o qui le ferme à l'ouest, semble être appelée à prendre dans l'avenir une grande importance comme voie de navigation entre la Guyane anglaise et l'Amazone )• L a reconnaissance en a été faite par les Portugais au siècle dernier déjà. Parmi les rares voyageurs européens qui se sont risqués dans la contrée, il faut citer le D Crevaux, qui a descendu le Y a r y et le Parou en 1877 et 1879, puis Coudreau qui a exploré la région du haut Trombetas. Le cours inférieur de ces rivières a été levé par des hydrographes brésiliens, en particulier par Barbosa Rodrigues. Les immenses régions du contesté intérieur sont presque entièrement couvertes d'épaisses et impénétrables forêts vierges qu'entrecoupent des savanes; c'est l'hylæa de la plaine amazonienne. 1

r

f) Quant à l'ethnographie, qui ne rentre pas dans le cadre de cette étude ), quelques brèves données suffiront. Dans tout le contesté, la population est excessivement rare. L e s indigènes appartiennent aux trois grandes familles indiennes, les Caraïbes, les Arawaks et les Tupis. Dans le contesté extérieur, la population actuelle est, vraisembla­ blement, en majorité ) d'origine brésilienne; à côté des Brésiliens, on trouve des Portugais, des créoles français, des métis indiens et des nègres. L a proportion de ces divers éléments n'est pas établie. L e s peuplades indiennes sont de plus en plus refoulées. 2

3

g) L e s principales ressources sont l'élevage du gros bétail dans les savanes ; les vastes forêts fournissent du

1

2

3

) E. Reclus, 1. c , page 129. ) V o i r R . F . , pp. 3, 4, 190, 191.

) R . F . , pp. 186-191, conteste les données fournies par M. B . I, pp. 41-46, sur la population.


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caoutchouc et des bois utilisés dans l'industrie ; la pêche est très fructueuse dans la région des lacs du Cap de Nord. Avec la découverte de l'or, à partir de 1890, a commencé pour le pays une ère nouvelle ; les territoires aurifères, jusque là inhabités, ont soudain pris de la valeur, et au­ jourd'hui ils constituent le principal foyer d'attraction et la source la plus importante de richesse. La zone d'exploi­ tation de l'or appartient à la région archéenne et embrasse actuellement le district situé au nord-est du cours supérieur de l'Araguary, jusqu'à la lisière des terres basses, c'està-dire la région des sources du Jovisá, du Cachipour, du Counani, du Carsevenne, de l'Amapá et du Tartarougal ) . 1

2. 2

Les frontières revendiquées par les Parties ). Les deux parties ont soumis à l'arbitre une représen­ tation graphique des frontières qu'elles revendiquent, basée sur les clauses du traité d'arbitrage du 10 avril 1897 (cartes n 1 et 2 de M. B . I et cartes n 1 et 2 de R. F . ) . Touchant l'admissibilité de ces prétentions, seules les sti­ pulations du traité font loi; c'est selon cette règle qu'elles doivent être examinées, il va de soi qu'il ne s'agit ici que de la frontière dite intérieure, non de la frontière mari­ time ; suivant quelle sera la frontière maritime adoptée, chacun des Etats présente des revendications différentes quant à la frontière intérieure. Il n'y a pas de points spéciaux à relever en ce qui concerne le tracé que le Brésil donne de la frontière qu'il os

1

os

r

) D'après la carte du D E. A. Göldi, 1. c. ) V o i r pour ce chapitre la planche n° 1 des Annexes.

2


56

réclame. C'est, d'après lui, le parallèle 2° 24' au nord de l'équateur qui doit, à partir de l'Oyapoc jusqu'au point de rencontre de la frontière hollandaise, séparer les posses­ sions françaises du territoire brésilien. Cette revendication est claire, nettement indiquée et concorde avec l'article II du traité d'arbitrage. L'expression graphique que la France a donnée de ses revendications n'a pas la même précision. D'après le texte du traité, la F r a n c e prétend que la limite intérieure doit être la ligne qui, partant de la source principale du bras principal de l'Araguary, continue par l'ouest parallèlement à l'Amazone jusqu'à la rencontre de la rive gauche du Rio Branco. On peut concevoir la question comme un simple problème de mathématique: étant donnés sur le même plan un point fixe et une courbe, tracer par le point une ligne parallèle à la courbe. On voit immédiatement qu'on peut déplacer la courbe parallèlement à elle-même d'une foule de manières différentes, tout en observant la condition que, dans ces déplacements, l'un de ses points coïncide avec le point donné. Toutes ces solutions sont acceptables, d'où résulte que la prétention française a un caractère indéter­ miné et qu'en tout cas, elle a été formulée dans le traité d'ar­ bitrage d'une manière très insuffisante. L e s cartes annexées aux Mémoires des deux parties ont mis ce fait en pleine lumière. Le Brésil pour représenter graphiquement la prétention de la F r a n c e , déplace droit vers le nord la ligne de l'Amazone jusqu'à ce qu'elle passe par la source de l'Araguary; ainsi la surface du contesté intérieur revendiqué par la F r a n c e serait réduite à un minimum. Il n'y aurait là rien de contraire aux termes du compromis, si ce n'était que la courbe tracée par le Brésil coupe à deux endroits 1)

1

) M. B . I, pp. 26-29.


57

-

un territoire étranger. On comprend difficilement pourquoi le Brésil s'en est tenu à cette ligne frontière qu'il eût suffi de déplacer de très peu pour remédier à ce défaut et mettre le tracé à l'abri de toute critique. Dans sa Réplique ), la France discute cette construction qu'elle écarte ) . S a carte n° 1 présente une rectification de la courbe qu'elle trace dans l'éventualité admise par le Brésil. Cette ligne correspond approximativement au territoire maximum qu'il est possible d'embrasser par le déplacement de la courbe pa­ rallèlement à elle-même. Comme cette ligne frontière tracée par la F r a n c e est parallèle à l'Amazone, elle doit être consi­ dérée comme compatible avec le texte du traité d'arbitrage. Toutefois l'argumentation par laquelle la R. P., pages 310-312, défend ce tracé ne peut être acceptée, parce qu'elle n'est pas fondée sur le compromis. Cette construction est l'une de celles qui peuvent être admises, mais force n'est pas de considérer comme s'imposant le principe sur lequel elle est établie. D'autre part, la R. F., page 384, dans son explication relative à la carte n° 1 de R. F., déclare : « Ce tracé (c'est-à-dire le tracé de la carte n° 1 de R. F., rectifiant celui de la carte n° 3 de M. B . I) ne représente nullement la prétention française », cela parce que la F r a n c e ne peut accepter le dessin que les cartes brésiliennes fournissent du cours de l'Araguary. Elle prétend qu'il ne peut pas être fait état des données rapportées sur la position de la source de l'Araguary par l'expédition de B r a g a Cavalcante, entreprise sur l'ordre du gouvernement brésilien, et ne se tient pas pour liée par les résultats de cette explo­ ration, qui ne lui ont pas été communiqués par le Brésil lors de la conclusion du compromis. Elle considère le cours 1

2

1

) R . F . , pp. 309 et suiv., 383 et suiv.

2

) R . F., page 239.


58 supérieur de l'Araguary, de la Grande Pancada jusqu'à la source du fleuve, comme non encore déterminé et adopte précisément cette chute comme point de départ de la frontière parallèle à l'Amazone. Elle insiste particulière­ ment sur ce qu'elle a admis comme indubitable, selon l'état des connaissances géographiques acquises au moment de la signature du traité, que, d'une manière générale, l'Ara­ guary supérieur venait de l'ouest, donnée qui est à la base du traité d'arbitrage. Par suite, dit-elle, l'Araguary ne peut servir de frontière que jusqu'au point où commence - d'aval en amont son coude brusque vers le nord; c'est de là que devrait partir la frontière intérieure pour continuer dans la direction de l'ouest jusqu'au Rio Branco ) . 1

En présence de la contradiction qui existe entre les opinions des parties au sujet du cours supérieur du haut Araguary, force est de partir de l'hypothèse que la source de l'Araguary n'est pas encore connue. Relativement au tracé de la frontière qu'elle reven­ dique à partir de la Grande Pancada, la F r a n c e s'exprime en ces termes ). «L'article 2 dit que la ligne séparative continue par l'ouest parallèlement à la rivière des Ama­ zones jusqu'à la rencontre de la rive gauche du Rio Branco. Or, si l'on continue la ligne jusqu'au bout parallèlement à la rivière des Amazones, on va aboutir au Rio Negro. Mais c'est au Rio Branco qu'elle doit arriver d'après le texte formel du compromis. Nous avons pensé nous con­ former à l'esprit du traité d'arbitrage et tout concilier au prix d'un sacrifice territorial de notre part, en continuant la parallèle le long et à la même distance du Rio Negro, à partir du déversement de ce cours d'eau dans l'Ama2

1

) V o i r ci-dessus page 10, chiffre 2. ) R . F . , page 388.

2


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zone. » D'où il résulte que la frontière proposée par la France n'est pas compatible avec les clauses du traité d'arbitrage, selon lesquelles la frontière doit arriver au Rio Branco et non au Rio Negro; le sacrifice territorial que la France voudrait consentir en acceptant une parallèle au Rio Negro n'y saurait rien changer. L a R. F., page 385, combattant la conception brésilienne de la prétention française insiste sur ce point: « La ligne réclamée Par nous, dit-elle, doit arriver à ce fleuve (le Rio Branco) sans subir d'interruption ; or l'on ne satisfait pas à cette condition». Mais cela s'applique aussi au projet français. En outre, la ligne que la F r a n c e , dans sa carte n° 2, revendique comme frontière n'est pas du tout une parallèle à l'Amazone; c'est une courbe graphiquement simple, mais mathémati­ quement très compliquée, dérivée de la « Ligne de M. de Castries tracée à 15 lieues portugaises de la rive gauche de l'Amazone et du Rio Negro» ), qui en soi ne répond pas aux exigences du traité. Car, par courbe parallèle, il faut entendre une courbe qui au moyen d'un simple déplace­ ment, doit pouvoir coïncider entièrement avec la courbe primitive; une telle courbe parallèle ne saurait présenter ni les raccourcissements, ni les déformations qu'offre la « Ligne de M. de Castries » qu'il est impossible de faire coïncider avec l'Amazone. Dans ces conjonctures, l'arbitre a pensé devoir tracer lui-même la ligne représentant le maxi­ mum de la revendication française. Il résulte du dessin des sinuosités de l'Amazone que le cas le plus favorable pour la France serait une parallèle passant à la fois par la Grande Pancada et l'embouchure du Rio Branco ; mais la construction d'une courbe répondant à ce cas est impossible. 1

l

) L'ordre royal, du 16 mai 1781, .sur lequel est basée la ligne de M. de Castries, ligure dans R . F . , pp. 153 et suiv.


60

L a solution qui s'en rapproche le plus devait donc être considérée comme représentant le maximum de la revendi­ cation française. il est devenu inutile de décrire cette construction, attendu qu'elle est écartée par la nouvelle carte (carte rectificative de la carte n° 2 de R. F.) que la F r a n c e a produite en date du 27 juillet 1900 et dans laquelle sont indiquées ses prétentions définitives touchant la limite intérieure. La re­ vendication primitive s'en trouve sensiblement modifiée, ce qui rend superflue toute réfutation de l'opinion exprimée en ces termes dans la R. P., pages 13 et 14: « Nous deman­ dons effectivement une ligne qui continue parallèlement au fleuve des Amazones. Ceci implique qu'elle ne peut pas en être trop éloignée. Une parallèle, et particulièrement une parallèle sinueuse, ne doit pas, vraisemblablement, et ne pourrait pas, en fait, être tracée à une trop grande distance de la ligne dont elle est appelée à reproduire les détours. » L a source de l'Araguary sert de point de départ; la F r a n c e a voulu par là mettre sa frontière exactement d'accord avec les stipulations du traité d'arbitrage. L a nou­ velle ligne est conforme à la revendication exprimée dans le compromis arbitral. L a modification principale que présente la carte recti­ ficative française au point de vue géographique consiste dans l'adjonction du cours supérieur de l'Araguary. D'après les indications du Brésil, la source de ce fleuve est située par 2° 35' de latitude nord environ; d'après les indications de la F r a n c e , par 1° 20' de latitude nord environ ; la distance de ces deux points est approximativement de 185 kilomètres. Il n'est pas nécessaire d'examiner cette divergence, attendu qu'il ne rentre pas dans la mission de l'arbitre de recher­ cher laquelle des deux données se rapproche le plus de la vérité.


61

11 n'y a pas d'observation à faire quant à la délimita­ tion septentrionale du territoire contesté par le parallèle tracé à partir du point extrême — c'est-à-dire, sans doute, le plus méridional — des montagnes de Acaray jusqu'au Rio Branco. L e s frontières définitives réclamées par les deux parties sont tracées sur la carte d'ensemble du territoire contesté (Annexes, planche n° 1).


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B. EXPOSÉ HISTORIQUE I. L'Epoque

antérieure du

4

au traité

mars

provisionnel

1700.

a ) Aperçu historique général. 1.

L e Portugal et l'Espagne se prévalaient de diverses bulles des papes pour se considérer comme les deux seules puissances ayant des droits sur le nouveau monde. A l'exemple du pape Nicolas V qui, en 1454, avait attribué à Alphonse V , roi de Portugal, tous les territoires qui, du Cap Non aux Indes, viendraient à être décou­ verts par les Portugais, soit un immense empire oriental, Alexandre V I , immédiatement après les premières décou­ vertes de Christophe Colomb, conféra au roi d'Espagne, par la bulle « Inter c e t e r a » de 1493, la possession exclusive des terres sises à l'occident. Une ligne tirée du pôle nord au pôle sud (linea a polo arctico ad polum antarcticum), distante de 100 lieues à l'ouest des îles du Cap V e r t , devait séparer le territoire portugais du territoire espagnol et il était défendu à quiconque sous peine d'excommunication, de mettre le pied sur les îles et les pays nouvellement découverts, même pour y faire le commerce.


63

Portugais et Espagnols étaient bien d'accord pour exclure toutes les autres puissances, mais leur entente se trouva menacée par la bulle de 1493. L e s Portugais se tenaient pour lésés ; selon eux, la ligne tracée par le pape se rapprochait trop de l'Afrique. L'Espagne se montra accommodante et, en 1494, signa le traité de Tordesillas (Ca­ pitulacion de la particion del mar Océano), qui reculait de 270 lieues plus à l'ouest la ligne du pape (linea de demar­ cación, vulgairement «la r a y a » , «la r a i e » ) ; la démarcation se trouvait ainsi à 370 lieues à l'ouest des îles du Cap V e r t . L e pape approuva le traité en 1506 ) . L a nouvelle démarcation fut, toutefois, impuissante à prévenir les conflits. Elle n'était tracée que sur le papier. L e traité de Tordesillas stipulait, à la vérité, que des délé­ gués portugais et espagnols entreprendraient en commun une expédition pour compter, vers l'ouest, les 370 lieues partant des îles du Cap V e r t et fixeraient la frontière des deux parties du monde attribuées à chacune des puis­ sances ; mais cette mensuration ne fut pas faite et la délimitation resta à l'état de simple conception théorique. L e s Espagnols pouvaient s'en réclamer pour s'annexer tout le territoire qui, du point frontière à la 370 lieue, s'éten­ dait vers l'ouest à travers 1<S0 degrés de longitude. Or il arriva qu'en 1521, une expédition espagnole, commandée par Gonzalo Gomez de Espinosa, doubla au sud le continent américain et, à travers l'Océan indien, parvint à Tidore, une des Moluques. L e s Portugais connaissaient ces îles depuis plusieurs années, mais ils en avaient caché la découverte. L'on vit alors chacune des puissances reven1

e

1

) V o i r le texte de la bulle de 1493 et du traité de Tordesillas dans K o c h - S c h ö l l , Histoire des traités de paix, Paris 1817, vol. III, pp. 229 et suiv., 235 et suiv. Conf. H. Harrisse, T h e diplomatie history of America, London, 1897,


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cliquer les Moluquès, prétendant qu'elles rentraient dans la partie du monde lui appartenant; tandis que les Portugais s'attribuaient leurs 180 degrés vers l'est, à partir du point frontière, à la 370 lieue, les Espagnols comptaient les leurs vers l'ouest. L e traité de S a r a g o s s e mit fin à la contestation en 1529. L'Espagne renonça à toute prétention sur les Mo­ luquès, moyennant le paiement d'une certaine somme par le Portugal et les deux puissances prirent comme frontière théorique une ligne qui, à la distance de 297 ½ lieues à l'est des Moluques (17 degrés de longitude), devait aller à travers l'Océan indien du pôle nord au pôle sud. e

Malgré cette délimitation, Philippe II s'empara en 1564, au nom de l'Espagne, de l'archipel des Philippines. En fait, la frontière de 1529 n'a donc pas été respectée ; mais il devint inutile d'en discuter, la réunion du Portugal à l'Es­ pagne, qui, accomplie en 1580, dura soixante ans, ayant suspendu tout conflit à ce sujet. L e mode de démarcation inauguré par la bulle de 1493 avait donc, échoué dans l'Océan indien; qu'en était-il, pour les terres d'Amérique, du côté de l'Océan atlantique? L o r s de la conclusion du traité de Tordesillas, on ignorait qu'il existât un continent sud-américain et que les terres brésiliennes s'étendissent aussi loin vers l'est, sinon les Espagnols n'eussent pas cédé à si bon compte les 370 lieues aux Portugais. Ce n'est qu'en 1498 que Christophe Colomb aborda à l'embouchure de l'Orénoque; deux ans plus tard, Cabrai ouvrit le Brésil à l'occupation portugaise et, dès 1508, les Espagnols, en s'emparant de l'isthme de Panama, tenaient la route qui par terre devait les conduire dans l'Amérique du Sud. En principe, les deux puissances maintenaient toujours la démarcation de Tordesillas. Mais comme rien n'avait


65 été tenté d'un commun accord en vue de la fixer matériel­ lement, on ne pouvait tout au plus la concevoir que sous une acception très générale: la partie la plus orientale de l'Amérique du Sud appartient au Portugal, la partie plus à l'ouest, à l'Espagne ; l'insécurité de la méthode apparaissait toutes les fois qu'il s'agissait de tracer une frontière. Aussi, la prise de possession s'effectua-t-elle, dans le sud de l'Amérique, par l'occupation portugaise de l'est du Brésil, tandis que les Espagnols pénétraient à l'ouest et au nord. Entre les terres ainsi occupées s'étendait un pays, encore inexploré, si vaste qu'aucun contact entre Portugais et Espagnols n'était à craindre pendant bien des années. E t c'est ce qui arriva, sauf sur deux points: Dès 1515, les Espagnols apparurent à l'embouchure du L a Plata, sur la rive orientale, et, au nord, sur la T i e r r a firma, CharlesQuint concéda des terres, non seulement sur le littoral du Vénézuéla, mais même sur l'Amazone, une fois, il est vrai, avec la restriction formelle que « si la concession est dans les limites de la démarcation de S a Majesté » Dans le cas particulier, la question des frontières se posait en ces termes: En étendant ses possessions jusqu'au L a Plata et jusqu'à l'Amazone, l'Espagne avait-elle dépassé la démarcation de Tordesillas? Durant la réunion des deux Couronnes, la question ne fut pas soulevée; mais, dès que le Portugal eût reconquis son indépendance (1640), elle fut reprise et atteignit toute son acuité lors des conflits auxquels donna lieu la posses1

) Il s'agit de la Capitulacion en faveur de du 13 février 1544. L e passage que nous citons duction française de M. B . II, page 4 : «si elle la démarcation de S a Majesté», dans l'original: limites de la demarcación de S u Majestad». R . la Capitulacion, sans contester l'exactitude de la

Francisco de Orellana est emprunté à la tra­ est dans les limites de «siendo dentro de los F . , page 28, mentionne traduction.


-

66

sion du La Plata. Sur la rive gauche de ce fleuve, les Por­ tugais avaient fondé la colonie de San Sagramento que les Espagnols détruisirent. En 1681, les deux puissances con­ vinrent de neutraliser provisoirement le territoire contesté, sur lequel elles conservaient l'une et l'autre une certaine juridiction ); elles cherchèrent en outre à aplanir le conflit en appliquant la méthode de Tordesillas. Une commission mixte qui siégea en Estremadure, sur les bords du Caya, entreprit de compter et mesurer les lieues et les degrés sur les cartes, mais elle ne réussit pas à se mettre d'accord, ce qui fut dû surtout à la diversité des cartes, les Espa­ gnols se servant de cartes hollandaises, les Portugais de la carte de Teixeira, ainsi qu'à l'incertitude où l'on était de savoir laquelle des îles du Cap V e r t devait être le point de départ ) . 1

2

Ici servir.

non plus la démarcation

de Tordesillas ne

put

Lorsque la contestation dut être tranchée par le traité d'Utrecht, la sentence s'inspira, non de la méthode théorique de démarcation, mais de la situation politique générale : la rive nord du La Plata fut attribuée au Portugal; le Portugal avait été, durant la guerre de la succession d'Es­ pagne, l'allié de l'Angleterre et l'Angleterre, à la fin de la lutte, était restée la puissance victorieuse. La décision n'était toutefois pas définitive; les Espagnols n'en restèrent pas moins sur la rive nord du L a Plata. 3

L e traité de paix de Madrid ), conclu en 1750, inaugura une ère nouvelle : L e Portugal et l'Espagne abandonnèrent 1

) Koch-Schöll, 1. c , III, pp. 216 et 217. ) Pour les détails, voir Koch-Schöll, 1. c., pp. 218 et suiv. ) V o i r le texte complet dans Koch-Schöll, 1. c , p. 273 et suiv. Pièces justificatives,.n° V . 2

3


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solennellement la méthode des lignes, qui avait échoué dans l'application, et adoptèrent une nouvelle règle aux fins de déterminer les frontières dans l'Amérique du Sud. Les deux puissances reconnaissent réciproquement que «les conquêtes se sont augmentées avec doute et incerti­ tude, parce qu'on n'a pas vérifié jusqu'à présent les véri­ tables limites de ces domaines, ni le lieu où doit être fixée la ligne divisoire qui devait être le principe inaltérable de la démarcation de chaque couronne». L e Portugal fit ensuite observer à l'Espagne qu'en occupant les Philippines, elle avait incontestablement dépassé la frontière qui lui avait été assignée dans l'Océan Indien, et que cela étant, l'Espagne n'était pas fondée à reprocher au Portugal ce qu'elle disait être des empié­ tements sur le territoire de la « démarcation espagnole » dans l'Amérique du Sud, que le Portugal était plutôt en droit de réclamer ailleurs une compensation des usurpa­ tions de l'Espagne. A quoi l'Espagne répondait : « L a Couronne de Portugal a occupé les deux bords de la rivière des Amazones ou du Marañon, en remontant à la source de la rivière Javari, qui y entre par le bord austral. » En adoptant même la mensuration la plus défavorable à l'Espagne, en calculant 370 lieues à partir des îles du Cap Vert, c'est à peine si la ville de P a r a serait sur territoire portugais ; c'est pourquoi tout le bassin des Amazones devrait en réalité appartenir à l'Espagne. Tenant compte de ces réclamations réciproques « et reconnaissant les difficultés et doutes qui embarrasseraient dans tous les temps cette dispute si on devait la terminer par le moyen de la démarcation convenue à Tordesillas», l'Espagne et le Portugal conviennent d'abandonner le mode de délimitation jusqu'alors adopté, « de mettre dans l'oubli


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et ne faire aucun usage de toutes les actions et droits qui pourraient leur appartenir en vertu des traités de T o r d e sillas ». Posant en principe le maintien de leurs possessions: « que chaque partie reste avec ce qu'elle possède actuelle­ ment», les deux puissances arrêtent que le mode «principal et essentiel» selon lequel il sera procédé aux délimitations dans l'Amérique du Sud, consistera à s'en tenir à des lieuxconnus, non susceptibles d'être confondus avec d'autres « comme sont la source et le cours des rivières et les montagnes les plus remarquables ». Ce sont donc les cours d'eau ou les bassins de cours d'eau marqués par des chaînes de montagnes qui doivent servir de frontière. En application de ce principe, les divers articles du traité stipulent entre autres : Le bassin du L a Plata appar­ tient à l'Espagne. Du côté du Brésil portugais, il faut fixer la frontière « en cherchant en ligne droite le plus haut et les cimes des montagnes dont les revers descendent d'un c ô t é . . . et de l'autre c ô t é . . . à la rivière de L a P l a t a ; de sorte que les sommets des montagnes servent de limites aux domaines des deux couronnes ». « T o u s les revers des montagnes qui descendent audit lac (Merim) ou à la grande rivière de Saint-Pierre appar­ tiendront à Portugal, et à la couronne d'Espagne ceux qui descendent aux rivières qui vont se rendre dans celle de L a P l a t a » (Art. 4). E t plus loin, ce sont également des cours d'eau ou des bassins de cours d'eau délimités par des montagnes qui forment la frontière. L e traité suit le même système pour l'Amazone. L e bassin de ce fleuve appartient au Portugal, tout comme celui du L a Plata à l'Espagne «appartiendra à la cou­ ronne de Portugal tout ce qu'elle occupe sur le Marañon

»


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ou la rivière des Amazones, en remontant, et le terrain des deux bords de cette rivière » (Art. 3). En ce qui concerne la délimitation plus précise de ce territoire du côté des possessions espagnoles, il est stipulé: L a frontière « descendra le Gabari jusqu'à sa jonction à la rivière des Amazones ou Marañon. Elle suivra le cours de celle-ci jusqu'à l'embouchure la plus occidentale de l'Yapura, qui s'y jette par le bord septentrional » (Art. 8). « L a frontière continuera par le milieu de la rivière Yapura, et par les autres rivières qui s'y joignent et qui pour la plupart se dirigent au nord, jusqu'à rencontrer le sommet de la chaîne de montagnes qui sépare la rivière d'Orinocco de celle des Amazones ou Marañon, et suivra par le sommet de ces montagnes, du côté de l'Orient, jusqu'où s'étend le domaine de l'une ou l'autre couronne » (Art. 9). Donc, lorsqu'il s'agit du territoire de l'Amazone aussi, la frontière est formée, soit par des cours d'eau, soit par des chaînes de montagnes qui délimitent les bassins. Substituant partout à la théorie des lignes une nouvelle méthode, le traité adopte comme limites soit des cours d'eau, sur lesquels alors les états limitrophes ont le droit de libre navigation, soit des bassins de rivières, et dans ce cas, ces bassins sont marqués par des chaînes de mon­ tagnes dont les eaux se jettent dans le fleuve principal ; la libre navigation n'appartient qu'à une seule des parties (Art. 18). Quant au bassin de l'Amazone plus spécialement, il com­ prend — comme territoire portugais par conséquent — tout le pays qui de la Cordillère frontière descend vers l'Ama­ zone entre ce fleuve et l'Orénoque : « Pour ce qui concerne les sommets de la Cordillère, qui doivent servir de limites entre la rivière des Amazones et l'Orinocco, ils appar-


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-

tiendront à l'Espagne, et tous ceux qui descendront à la rivière des Amazones ou Marañon, appartiendront au Portugal » (Art. 18). L e traité de 1750 fut abrogé par une nouvelle con­ vention de 1761; le traité de Paris, 1763, en changea les Clauses relatives au pays du L a Plata, cela au profit du Portugal; les traités de San Ildefonso et de Pardo, 1777 et 1778, furent, par contre, favorables à l'Espagne, mais au cours de ces diverses négociations aucune des deux puissances ne songea à reprendre le système de démar­ cation adopté a Tordesillas et l'on en resta aux principes établis en 1750.

2.

Cependant, Espagnols et Portugais avaient depuis longtemps abandonné la théorie qui voulait exclure les tiers des terres transatlantiques. L ' E s p a g n e y avait renoncé formellement par un des traités de paix qui mirent fin à la guerre de trente ans, le traité de paix particulier qu'en 1648 elle conclut avec la République des P a y s - B a s . Quelques années auparavant, en 1640, le Portugal s'était de vive force séparé de l'Espagne ; le gouverne­ ment espagnol n'était pas disposé à intervenir en faveur du maintien des possessions portugaises ; il n'avait d'ail­ leurs pas abandonné tout espoir de reconquérir le Por­ tugal. L ' E s p a g n e entendait garder sa liberté d'action vis-à-vis du Portugal, dont les intérêts n'étaient pas pour la préoccuper. Aussi se montra-t-elle [des plus accommo­ dantes à l'égard des P a y s - B a s dans le traité de 1648, confirmant la légitimité de toutes les conquêtes qu'ils avaient faites au détriment du Portugal durant la réunion


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des deux Couronnes, dans les Indes occidentales et orien­ tales, sur les côtes de l'Amérique, de l'Afrique et de l'Asie ; elle alla jusqu'à déclarer nulle la reprise par le Portugal de certains territoires qu'il avait perdus dans le Brésil et à reconnaître d'avance comme justifiées les conquêtes que les Pays-Bas pourraient faire à l'avenir sur le Portugal en Amérique et dans les Indes orientales ) . Onze ans plus tard, en 1659, l'Espagne conclut la paix avec la F r a n c e ; on retrouve dans le traité des Pyrénées la préoccupation de reconquérir le Portugal; la F r a n c e s'y engageait à ne pas secourir à l'avenir le Portugal. Il y a lieu de relever ici que la légitimité des actes de possession que la F r a n c e avait pu faire dans les Indes occidentales ne fut pas reconnue comme cela avait été le cas à l'égard des Pays-Bas, ce qui semble prouver qu'il n'y avait pas eu occupation de territoires de par l'état. V r a i est-il que, lors de la paix de 1661, consacrée par le traité de 1669, les Portugais ont maintenu, envers les Pays-Bas, leurs possessions dans le Brésil, mais ils ont en revanche reconnu la légitimité des conquêtes hollandaises dans les Indes orientales. Dès le milieu du X V I I siècle, l'Espagne et le Portugal avaient donc renoncé à l'exclusion des tiers. 1

e

3.

Dans quelle mesure ces tiers s'étaient-ils soumis au système d'exclusion et de démarcation adopté par l'Espagne et le Portugal pour le nouveau monde? Si l'on fait abstraction des expéditions dans les mers septentrionales et sur les côtes nord-américaines qui ame1

) Koch-Schöll,

1. c. I, page 167.


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nèrent l'expansion anglaise et française dans l'Amérique du Nord, les puissances coloniales, à l'exception de l'Espagne et du Portugal, suivirent la politique que les lignes suivantes vont résumer : D'emblée, ce sont trois groupes qui viennent battre en brèche le système hispano-portugais ) : des huguenots français, des Hollandais et des Anglais; ce sont de simples particuliers et non pas des états. Ils naviguent sur les mers interdites, font la course, pillent, se livrent à la contre­ bande sur les côtes qu'on veut leur fermer. F r a n c i s D r a k e est le type de ces aventuriers, de ces « loups de mer » ), D r a k e qui, en 1577, réussit à faire le tour du monde à tra­ vers la démarcation tracée par l'Espagne et le Portugal. 1

2

Après que Philippe II eut ouvertement attaqué l'An­ gleterre et qu'en 1588 l'Invincible Armada eût été détruite, l'Etat libre des P a y s - B a s aussi bien que l'Angleterre péné­ trèrent comme états dans le monde hispano-portugais donnant aux pays par eux conquis une organisation gou­ vernementale officielle. Ce sont des gouvernements qui s'attaquent au com­ m e r c e et aux colonies de l'Espagne et du Portugal, alors réunis en un seul état. E n 1600, la Compagnie anglaise des Indes orientales se constitue avec l'autorisation du gouvernement qui lui accorde le monopole du commerce au delà du cap et au delà du détroit de Magellan ; en 1602, se crée la Compagnie hollandaise des Indes orientales,

1

) M. F . I, pp. 150 et suiv. rappelle, au sujet de la démarcation, le mot de François I : «qu'on lui montrât l'article du testament d'Adam, qui avait partagé le monde entre les Espagnols et les Portugais et qui en avait exclu les F r a n ç a i s » . ) Nom sous lequel on désigne communément ces navigateurs. V o i r Green, Geschichte des englischen V o l k e s . (Traduction de E . Kirchner), Berlin 1889, vol. I, page 492. er

2


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dotée de privilèges encore plus étendus. Elle jouit non seulement du monopole du commerce, mais encore de droits politiques qui l'autorisent à conduire, au nom de l'Etat des Pays-Bas, des négociations politiques et à organiser poli­ tiquement les établissements dans l'Inde. Pendant la première moitié du X V I I siècle, les PaysB a s déployèrent une grande activité. En même temps que Hugo Grotius, dans son célèbre Mare liberum (1618), com­ battait scientifiquement le système d'exclusion adopté par l'Espagne et le Portugal, ils continuèrent lorsque la guerre recommença (1621) à l'expiration de la trêve de douze ans conclue avec l'Espagne, non seulement leurs entreprises dans l'est, mais fondèrent encore dans cette même année 1628 une Compagnie des Indes occidentales autorisée à faire la course contre les Espagnols et les Portugais et à conquérir des terres en Amérique. Entre 1623 et 1638, près de 800 navires furent armés pour la course, qui s'em­ parèrent de plus de 500 embarcations espagnoles et portu­ gaises, d'une valeur de 90 millions de florins. L a conquête prit surtout le Brésil pour point de mire. En 1624 déjà, San Salvador est au pouvoir des Hollandais, qui durent toutefois abandonner leurs premières conquêtes; mais, en 1630, l'attaque fut reprise et continuée avec une si grande énergie, par le comte Maurice de Nassau notamment, qu'en 1640 toute la côte nord, de San Salvador vers l'embou­ chure de l'Amazone, appartenait aux Hollandais. Un an après la séparation du Portugal et de l'Espagne (1640), un armistice fut conclu entre le Portugal et les Pays-Bas, sans toutefois que la guerre cessât dans les colonies où les Brésiliens relevant du Portugal réussirent peu à peu à l'emporter sur les Hollandais qu'en 1654 ils avaient com­ plètement chassés du Brésil; les traités de 1661 et 1669 consacrèrent diplomatiquement leur succès. m c


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L e s P a y s - B a s conservèrent quelques conquêtes qu'ils avaient faites en dehors du Brésil, dans les Indes occiden­ tales : plusieurs îles du groupe des Petites Antilles, entre autres Curaçao et des établissements dans la Guyane, sur l'Essequibo (depuis 1627), sur le B e r b i c e (depuis 1628), sur le Surinam (depuis 1634). Ce dernier établissement, aban­ donné de nouveau par les Hollandais, avait été occupé en 1650 par les Anglais ; à la paix de Bréda (1667), il fut rendu aux P a y s - B a s . 4. En Angleterre, c'est Cromwell qui dirigea la politique coloniale vers les Indes orientales et occidentales. L ' a c t e de navigation de 1651 équivalait à une déclaration par laquelle l'Angleterre proclamait son droit d'aller chercher elle-même tous les produits des colonies; partant du prin­ cipe du Mare liberum et de l'accès libre de toutes les côtes transatlantiques, la consécration de ce droit impliquait un développement actif des colonies et du commerce anglais au delà de l'Océan. Cromwell passa presqu'immédiatement à l'action. E n 1655, il fit occuper la Jamaïque. P a r cela le gouvernement anglais mis la main sur l'ar­ chipel des Antilles qui, pendant une génération, avait été au pouvoir de corsaires. Ce fut la fin de l'ère des flibus­ tiers ou boucaniers. D e s aventuriers anglais, auxquels vinrent se joindre des F r a n ç a i s , appelés flibustiers à cause de la légèreté de leurs embarcations, faisaient métier de s'emparer des navires marchands espagnols qui passaient dans ces parages ; ils s'étaient créé des lieux de refuge et des établissements dans celles des Petites Antilles que les Espagnols avaient négligées ; en 1625, des aven­ turiers anglais et français s'étaient installés à Saint-Chris-


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tophe et s'étaient partagé l'île d'un commun accord, tandis que d'autres îles étaient occupées par des groupes de colons exclusivement anglais ou français. C'est ainsi qu'à l'exception des quelques petites îles rocheuses appartenant aux Hollandais, les Petites Antilles se trouvaient partagées entre des particuliers anglais et français ; une colonie d'émigrants français s'établit même dans l'une des Grandes Antilles, sur la côte nord de Saint-Domingue abandonnée par les Espagnols. L a conquête de la Jamaïque par l'Etat, en 1655, vint modifier le système des prises de possession par des par­ ticuliers. Et quand, cinq années plus tard, à l'avènement du Stuart Charles II, commença l'alliance étroite des sou­ verains de F r a n c e et d'Angleterre, les deux puissances disposèrent de ces propriétés particulières comme de pays appartenant à l'état et, par un acte de partage (1660), elles s'attribuèrent réciproquement les diverses îles ; la F r a n c e eut la Martinique, la Guadeloupe, etc., l'Angleterre, les Bar­ bades, Antigoa, etc. C'est la première fois 'officiellement, la F r a n c e faisait acte de possession dans les Indes occidentales.

5.

Jusque sous le règne de Louis X I V , la participation de l'état français à des entreprises coloniales, surtout sur le territoire de la démarcation hispano-portugaise, est presque nulle et se borne à l'octroi de concessions à quelques parti­ culiers ). D'abord s'ouvre une longue période durant laquelle 1

1

) Heeren, Geschichte des europäischen Staatensystems und seine Kolonien, I. Per., I. T., K. 3., page 149, résume l'histoire de ces entre­ prises en ces termes : « Sous Richelieu, les entreprises commerciales dans


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de simples colons français sont seuls à l'œuvre ; ce sont en premier lieu, au X V I siècle, des huguenots émigrés qui, fuyant la persécution, s'en sont allés chercher loin de leur patrie un asile au delà des mers. L'entreprise du viceamiral Villegagnon ) se classe au nombre de celles-là. m e

1

Villegagnon, g r â c e à l'appui de Coligny, trouve de l'argent, deux navires, des soldats, « nobles aventuriers » et quelque menu peuple ; il quitte la F r a n c e en 1555, atteint les côtes du Brésil à l'embouchure du Gambara et bâtit sur une île le fort Coligny ; au début, dans une lettre à Coligny, il vante la richesse du pays et réclame de «bons théologiens de Genève ». Coligny lui en envoya qui avaient été choisis par Calvin lui-même, avec un renfort de 290 hommes, plus quelques femmes et des enfants. Mais bien­ tôt les choses se gâtèrent ; des discussions théologiques, des mécontentements, la sévérité de Villegagnon firent qu'une partie des émigrants rentra bientôt en F r a n c e . Villegagnon les suivit de près « assez généralement blâmé » et l'établissement qu'il avait créé ne tarda pas à disparaître. Une autre expédition particulière ayant le Brésil pour but fut celle qu'en 1594 entreprit le capitaine Riffault avec trois navires qu'il avait armés lui-même. A peine débarqué, Riffault paraît avoir renoncé à continuer son entreprise ; il rentra en F r a n c e sur le seul navire qui lui restait, laissant au Brésil un certain nombre de ses compagnons, parmi lesquels D e s V a u x . C e sont eux qui fondèrent sur la Maranhâo un

les Indes orientales n'eurent pas de succès ; en revanche, des particuliers réussirent à s'établir dans plusieurs des îles des Indes occidentales, dont ils conservèrent la propriété. » 1

)VoirBiographie universelle, vol. X L I X , M. F . I, page 1 5 2 ; ci-dessous, page 191.

article Villegagnon ;


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établissement que les Portugais détruisirent peu après ; les colons français furent tués ou chassés ). L e s flibustiers français des Antilles constituent un nouveau groupe de particuliers, dont l'entreprise, acte d'initiative privée, n'a rien d'officiel. Il est vrai qu'un des chefs de ces aventuriers, un gentilhomme normand du nom d'Anambuc se fit autoriser par le gouvernement français, qui lui conféra le titre de gouverneur de Saint-Christophe; d'Anambuc décida, en 1626, le cardinal de Richelieu à accorder à une compagnie que lui, d'Anambuc, avait fondée, une concession pour les Indes occidentales en qualité de société commerciale. Mais en 1630 déjà, survinrent les Espagnols qui reprirent Saint-Christophe. Puis, les posses­ sions des flibustiers furent achetées par des particuliers ; en 1650, un sieur Du Parquet en possédait une partie, en 1651, l'Ordre de Malte en acquit d'autres ; ces acquéreurs se considéraient comme les maîtres souverains de leurs possessions. Sur ces entrefaites, intervint entre la F r a n c e et l'An­ gleterre l'arrangement de 1660, qui répartit les îles entre les deux puissances; c'est à ce moment que l'intervention officielle de l'état français commence. En 1664, Colbert acheta aux particuliers les îles dont ils étaient propriétaires. îles qu'il incorpora au domaine de l'état ; entre autres, il paya près d'un million de livres les cinq possessions de l'Ordre de Malte. Alors la F r a n c e parut vouloir regagner tout d'un coup le temps perdu et édifier à son tour l'œuvre à laquelle l'Angleterre et surtout les Pays-Bas travaillaient depuis le commencement du siècle ; dans la même année 1664, Col1

1

) Conf. M. F. I, page 154, M. B . L, pp. 65 et 66. L e s mémoires de 1698 et 1699 traitent aussi de l'expédition de Riffault.


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bert fonda à la fois la Compagnie des Indes occidentales et la Compagnie des Indes orientales en leur octroyant les privi­ lèges les plus étendus. 6. L'intervention de la F r a n c e en Guyane paraît se ratta­ cher à son acquisition des Antilles et à la création de la Compagnie des Indes occidentales. Depuis longtemps des F r a n ç a i s avaient tenté d'y c r é e r des établissements ; c'est là un nouveau groupement d'entreprises privées dirigées par des F r a n ç a i s ) : D e s marchands de Rouen, qui faisaient le commerce des bois de teinture, fondèrent une société en 1626 ) et envoyèrent en Guyane une colonie de 26 hommes sous la direction du sieur de Chantail et du sieur de Chambaut, son lieutenant ; les émigrants s'établirent sur les bords du Sinnamarie. Ils furent suivis en 1630 par 50 hommes com­ mandés par le capitaine Legrand et en 1633 par 66 hommes dont le chef était le capitaine Grégoire. L'entreprise fut loin de prospérer, car en 1643 déjà il ne se trouvait plus en Guyane que 17 F r a n ç a i s ) . 1

2

3

En 1633, des Normands fondèrent une nouvelle société sous le nom de Compagnie du Cap de Nord; une conces­ sion royale octroya à cette Compagnie le monopole du com­ m e r c e et de la navigation, de l'Orénoque jusqu'à l'Amazone; l'entreprise n'eut pas de succès ) . 4

1

) V o i r les « M é m o i r e s » de 1688, 1698 et 1699, et aussi M. F . I, pp. 6 et suiv., M. B . I, pp. 99 et suiv.; infra, pp. 193 et suiv. ) 1626 d'après le mémoire de 1688, 1624 d'après celui de 1698. ) V o i r R . B . II, page 202, note 8. ) D'après le mémoire de 1688 : « pour faire seuls le commerce et la navigation de ces pays-là», d'après le mémoire de 1 6 9 8 : «pour faire seuls le commerce de ces pays ». 2

3

4


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Une autre compagnie, fondée à Rouen en 1640 par J a c o b Bontemps, envoya en 1643 Poncet de Brétigny comme gouverneur à Cayenne avec 300 hommes. Cet essai de colonisation échoua complètement, « la mauvaise conduite de M. de Brétigny et la révolte des sauvages qui en fut la suite causèrent seules la destruction de la colonie » ) . L a concession qui avait été accordée à Bontemps fut révoquée et, en 1651, l'abbé de l'Isle Marivault et le sieur de Roy ville en obtinrent une qui comprenait « la T e r r e ferme du Cap de Nord en l'Amérique depuis la Riviere des Amazones, icelle comprise, jusques à la Riviere d'Orenoque, icelle pareillement comprise » ; dans ce document, Louis X I V constate l'échec des essais de colonisation tentés jusqu'alors en cette contrée par des Français ) . Une expédition, forte de près de 500 hommes, s'embarqua sur deux grands vaisseaux, qui abordèrent, le 29 septembre 1652, à Cayenne. L a colonie ne put tenir, qu'une année à peine. « Plus de 400 personnes avaient déjà péri et les autres étaient réduits à la dernière extrémité, quand, le 11 décembre 1653, deux bâtiments, l'un hollandais et l'autre anglais, parurent devant Cayenne. L e commandant de ce dernier offrit au petit nombre de Français qui se trouvaient dans le fort de Céperon, de les transporter à Surinam, ce qu'ils acceptèrent avec la plus grande recon­ naissance )». l

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3

4

En 1663, la Compagnie du Cap de Nord disparaît ). M. B . 1, page 102, d'après H. Temaux-Compans, Notice historique de la Guyane Française, P a r i s 1S43, page 4 7 ; R . B . II, page 205, note 14. ) R . B . II, page 82, d'après les Lettres Patentes de Louis X I V , de septembre 1651. ) M. B . I, page 103, d'après H. Ternaux-Compans, 1. c , pp. 58-59); conf. M. F . I, page 160, R . B . II, page 205, note 16, Silva 1, § 88. ) M. F . I, page 161. 2

3

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Dès lors, le système de la colonisation par l'état fut appliqué en Guyane aussi; Colbert en fit le plan et, en 1664, le roi envoya à Cayenne un convoi composé d'environ 1200 laboureurs avec des forces militaires importantes. Un fonctionnaire royal, Lefebvre de la B a r r e , a le com­ mandement de l'expédition avec le titre de « gouverneur et lieutenant-général pour le Roi en l'isle de Cayenne et terre ferme de l'Amérique » ; il agit selon les instructions de Colbert, adresse des rapports au gouvernement et reçoit régulièrement des ordres directs du roi ) . 1

L'entreprise, qui avait été jointe à la Compagnie des Indes occidentales, eut à l'origine quelque prospérité ; les Hol­ landais furent chassés de Cayenne où fut fondée une colonie française, mais à la longue, l'établissement périclita, c a r après dix ans de durée, la Compagnie des Indes occiden­ tales, dont la situation n'avait fait qu'empirer, dut être dis­ soute en 1674, En 1674, Cayenne tomba aux mains des Hollandais et ne devint possession française stable qu'en 1676 ) . 2

7. D e cette étude générale découlent les résultats ci-après : 1. L ' E s p a g n e et le Portugal, les deux puissances colo­ niales premières en date, sont forcés de reconnaître que la méthode de démarcation suivant les lignes de 1403 et 1494 est impraticable ; ils s'efforcent d'y suppléer en partageant les territoires de l'Amérique du Sud d'après les frontières 1

) L e t t r e s de Louis X I V , par Morelli, P a r i s 1760, vol. II, page 119. L e roi écrit en date du 27 mai 1665 : « A Monsieur de la B a r r e , Lieute­ nant-Général en Cayenne »: «Vous recevrez ci-joint mes ordres touchant la rivière du Maron et sur quelques autres points ; outre cela, vous verrez encore mes intentions par les dépêches du S i e u r Colbert. » ) M. B . II, page 206. Notes 17 et 18. V o i r infra pp. 130 à 136. 2


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naturelles des diverses contrées; rivières ou bassins de rivières servent de limites. Ces bassins sont bornés euxmêmes par les versants des montagnes d'où les rivières descendent vers le cours d'eau principal. 2. L e bassin de l'Amazone appartient au Portugal. L e s Espagnols n'ont pas revendiqué d'anciennes concessions de Charles-Quint ; en 1750, ils reconnaissent expressément la légitimité de la possession portugaise. 3. L e s phases les plus importantes de l'intervention d'autres puissances dans l'empire colonial hispano-portu­ gais sont : a) Dès 1648, l'Espagne et le Portugal abandonnent le principe de l'exclusion des autres états. b) Dès le début, des particidiers, au mépris de l'inter­ diction, pénètrent dans l'empire colonial hispano-portugais ; ce sont des huguenots, des Hollandais, des Anglais. c) Dès 1588, l'Angleterre et presqu'en même temps qu'elle la Hollande apparaissent, en qualité de puissances, dans les démarcations hispano-portugaises ; elles accordent à des compagnies le droit exclusif de conquérir et coloniser. d) Du côté français, l'état n'intervient que depuis 1660 et surtout depuis 1664, avec les établissements coloniaux organisés par Colbert.

b) Actes de possession de l'Espagne et du Portugal et donations faites par ces pays.

1. Après qu'en 1498, Christophe Colomb eût découvert, près de Paria, le continent sud-américain, de nombreux navigateurs espagnols, pour la plupart anciens compagnons de Colomb, entreprirent de nouvelles explorations sur ce territoire. 6


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C'est ainsi qu'en 1499 Alonso de Hojeda arriva à P a r i a avec Juan de la Cosa et Amerigo Vespucci. Partis « des environs de l'équateur » »), ils avaient longé 200 lieues de côte jusqu'à Paria, ayant par conséquent découvert 200 lieues du littoral de la Guyane, comptées de P a r i a dans la direction du sud-est. En juin 1500, ils étaient de retour dans leur patrie ) . Ce voyage précéda l'expédition de Vicente Yañez Pinzón ), un marin expérimenté, originaire de Palos, qui avait participé à la première grande découverte de Colomb ) ; son compatriote Diego de L e p e le suivit immé­ diatement. Au commencement de décembre 1499, V i c e n t e Yañez Pinzón partit de Palos avec 4 navires. Il aborda le littoral sud-américain à un endroit qu'il appela Santa Maria de la Consolacion et qu'il connut plus tard sous le nom de Cap Saint-Augustin ) . Il admit que cet endroit rentrait dans la démarcation portugaise, calculant les 370 lieues et 2

3

4

5

1

) Navarrete, Coleccion de los viages et descubrimientos que hicieron por mar los Españoles. Madrid, 1829, t. III, p. 5 et p. 167: « casi doscientas leguas desde de cercanias del ecuador ». ) Ibidem, pp. 10 et 168. 2

3

) T e l est intégralement le nom que donnent les pièces officielles espa­ gnoles (p. ex. la donation de 1501, M. B . II, page 2 ; l'acte du 23 sep­ tembre 1519, dans Navarrete, 1. c , III, page 145) ; on trouve aussi l'abré­ viation, officielle, (donation de 1501) V i c e n t e Y a ñ e z , ainsi que les variantes et abréviations que voici : Vicenti A ñ e s Pinzon, Vicenti Añes, Vicentiañes (voir les dépositions des témoins dans le procès de Colomb, Navarrete, 1. c , III, pp. 547 et suiv.). L a forme latine chez Petrus Martyr ab Angleria, D e rebus Oceanicis et Orbo novo decades tres (édition de B â l e de 1533) est : Vincentius Annez ( D e c . II, lib. V I I , fol. 16 et lib. V I I I , fol. 39) et Vincentiagnes cognomento Pinzonus (ibid. D e c . I, lib. I X , fol. 20). V o i r M. F . I, pp. 240 et 241. 4

6

) Conf. l'Exposé géographique.

) R . B . I, page 25, conteste que le Cap S a n t a Maria de la Conso­ lacion et le Cap Saint-Augustin soient identiques.


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traçant la ligne frontière selon la méthode à laquelle, en 1495, Jaime F e r r e r avait eu recours et que, par ordre du roi, tous les marins espagnols devaient appliquer ) . Il dé­ couvrit par conséquent le Brésil pour le roi de Portugal ) . En effet, bien qu'on ne puisse pas fixer avec une certitude absolue la date de l'arrivée de Vicente Yañez Pinzón au Cap Santa Maria de la Consolacion, il est constant qu'il y atterrit près du 1 février 1500, donc plusieurs mois avant la découverte du Brésil par Cabrai ) . Vicente Yañez Pinzon, qui considérait le Cap Santa Maria de la Consolacion comme terre portugaise, n'a pu par conséquent faire là aucun acte de possession au nom du roi d'Espagne ; il s'en retourna, longea la côte et au 1

2

er

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1

) V o i r infra, page 90. ) Dans sa déposition lors du procès de Colomb, Vicente Y a ñ e z Pinzon en personne affirma (le 21 mars 1513) : « que descubrió desde el cabo de Consolacion, que es en la parte de Portugal » (qu'il avait découvert à partir du Cap Consolacion, qui est dans la partie (la dé­ marcation) du Portugal, Navarrete, 1. c. III, page 547) ; d'autres dépo­ sitions ont confirmé celle-là. Une communication de P i e r r e Martyr cor­ robore ces dires : « Intra jactam lineam (sc. Alexandri V I ) , licet negent nonnulli, cadit ejus terrae cuspis saneti Augustini Caput appellata. Propterea non licet Castellami figere pedem in ejus terrae initio. Regressus ergo inde est Vicentius Annez... » (1. c. D e c . II, lib. V I I I , fol. 39). L a dona­ tion de 1501 (M. B . II, page 2) prouve que V . Y . Pinzon a donné à ce lieu le nom de Santa Maria de la Consolacion. ) L a relation italienne sur les Paesi novamente retrovati (Vicenza 1507, Milan 1508 et 1519) donne la date du 20 janvier 1500, P i e r r e Martyr celle du 26 janvier. A supposer que, dans ce cas, selon l'usage d'alors, le nom donné à la côte découverte ait été celui du saint du jour, la fête de Marie, soit le 2 février, correspondrait le mieux à la dénomination Santa Maria de la Consolacion ; ce serait donc au 2 février qu'il faudrait fixer la découverte du Cap S a n t a Maria de la Consolacion et du Brésil par conséquent. V o i r Ruge, Die Entwickelung der Kartographie von Amerika bis 1570, Gotha, 1893, page 9. Cabrai est arrivé en vue des côtes du Brésil le 24 avril (d'après Navarrete, 1. c. III, page 19, note). 2

3


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premier point où il atterrit, à Rostro hermoso, il prit possession au nom de son roi ) . Pour marquer la prise de possession, il planta des croix de bois. Dans la suite de son expédition, il en érigea encore sur « plusieurs points principaux » ; outre les croix de bois, il planta aussi des « cruces de maderos » ) . 1

2

1

) L e Rostro hermoso ne coïncide pas avec le Cap S a n t a Maria de la Consolacion ; la capitulation de 1501 (M. B . II, page 3) dit : « desde l a dicha punta de S a n t a Maria de la Consolacion seguiendo la costa fasta Rostro hermoso», «de la pointe S a n t a Maria de la Consolacion le long de la côte jusqu'à Rostro hermoso ». D a n s leur déposition lors du procès de Colomb, plusieurs témoins ont décrit le débarquement à R o s t r o hermoso et l'occupation qui en eut lieu, notamment le médecin G a r c i a Hernández, qui était présent en qualité de notaire royal (escribano de S. A.), disait entre autres : « pusieron nombre alli donde tocaron este dia Rostro-hermoso, el dia que la dicha tierra se descubrió », « ils don­ nèrent à ce lieu un nom qui se rapportait au jour de Rostro hermoso où ledit pays fut découvert ». Il est probable que, par ce jour de R o s t r o hermoso (de la belle figure), on entendait le j o u r de S a n c t a facies, de veronikon ; les A c t a Sanctorum (de Bollandus et Henschen) indiquent en effet le 4 février comme étant la fête de Sainte-Véronique. Ils citent un hymne qui commence ainsi : « S a l v e S a n c t a facies | Nostri Redemptoris In qua nitet species | Divini splendoris | .... O felix figura», etc. Hefele, dans W e t z e r et W e l t e , Kirchenlexikon II, page 523, fait observer : « L e s savants du moyen âge ne parlent pas d'une Sainte-Véronique, c'est l'image qu'ils nomment ainsi. » Puis après le Cap S a n t a Maria de la Consolacion du 2 février, on aurait le Rostro hermoso du 4 février. E n ce qui concerne la continuation du voyage, Harrisse (cité dans R . B . I, page 26) Diplomatic History of Amerika, page 113, suppose que ce fut le 25 mars, fête de l'Annonciation, qu'eût lieu la découverte de S a n t a M a r i a de la M a r D u l c e , et da Silva attribue la dénomination du Cap de S a n V i n c e n z au fait qu'il fut découvert le 5 avril, fête de Saint-Vincent. (Silva II, page 391.) S u r la carte de J u a n de la Cosa le point d'atterrissage à R o s t r o her­ moso est marqué d'une manière très apparente par un navire attaché au rivage. 2

) A u dire du témoin Hernandez Calmenero : « en algunos princi­ pales lugares hacian cruces en señal de posesion e poniendo otras cruces de maderos ». Navarrete, 1. c. III, page 551.


85

Naviguant dans la direction du nord-ouest, Y . Y. Pinzon arriva à la Mar-Dulce, l'embouchure du grand fleuve, et au « pays (provincia) qui s'appelle Paricura » ; de là, il longea la côte jusqu'au golfe de Paria. L e 23 juin, il aborda à Saint-Domingue et fut de retour à Palos le 30 septembre. Son expédition eut pour résultats principaux la décou­ verte d'un point du littoral du Brésil portugais et la prise de possession, au nom de l'Espagne, de terres adjacentes. V . Y . Pinzon fut donc le premier qui, sur cette côte, dis­ tingua entre territoire portugais et territoire espagnol. L e premier endroit qu'il désigna formellement comme rentrant dans la démarcation espagnole fut Rostro hermoso, à l'est de l'embouchure de l'Amazone. Puis, il découvrit le grand fleuve de Mar-Dulce. L e s diverses personnes qui prirent part à l'expédition fixèrent de 600 à 800 lieues la longueur de la côte qui fut re­ connue du Cap Santa Maria de la Consolacion jusqu'à Paria ; Vicente Yañez Pinzon estimait la distance à 600 lieues C'est cette dernière donnée qu'admirent le roi Ferdinand et la reine Isabelle dans l'acte qui le premier a rattaché une conséquence politique à la nouvelle découverte. L a «Ca­ pitulación de Vicente Yañez», du 5 septembre 1501, dit entre autres ) : 2

1

) D'après la « R e a l provision » en faveur de Vicente Yañez Pinzon et de ses neveux, du 5 décembre 1500, où il est dit d'eux qu'il ont rap­ porté avoir découvert « seiscentas leguas de tierra firme » ; Navarrete, 1. c. III, page 82. ) M. B . II, pp. 1 et suiv., donne le texte espagnol et une traduction française de la donation qui se trouve aux « Archivo de Indias » à Séville; Varnhagen dans le tome X X I I de la Revista do Instituto His­ torico et Geographico do Brasil et da Silva, 1. c. II, pp. 423 et suiv. et le tome X X X des Documentos ineditos de Indias ont publié la pièce. Nous reproduisons la traduction du mémoire du Brésil ; conf. M. F . I, p. 241. 2


86

« L e Roi et L a Reine. — L e contrat qui par notre ordre a été passé avec vous V i c e n t e Yañez Pinzon au sujet des Iles et de la T e r r e F e r m e que vous avez découvertes éta­ blit ce qui suit : «Premièrement, que, attendu que vous, le susdit V i ­ cente Yañez Pinzon, domicilié au bourg de Palos, muni de notre permission et de nos pouvoirs, à vos frais et de votre gré, accompagné de plusieurs personnes, de vos parents et de vos amis, vous êtes allé faire des découvertes sur la Mer Océane, du côté des Indes, où à l'aide de Dieu Notre Seigneur, et par votre habileté, votre travail et vos efforts, vous avez découvert certaines îles et des terres continentales auxquelles vous avez donné les noms suivants: Santa Maria de la Consolación et Rostro hermoso ; et que de là vous avez longé la côte qui va vers le Nordouest jusqu'au grand fleuve que vous avez nommé Santa Maria de la Mar-Dulce, et, toujours vers le Nordouest, tout le long de la terre jusqu'au Cap de San Vicente ; et que pour découvrir et trouver ce même pays, étant à notre service, vous avez mis vos personnes en grand risque et danger... en rémunération de vos services et des dépenses et des pertes que vous avez eues par suite de ce v o y a g e , vous, le susdit V i c e n t e Yañez, aussi longtemps que ce sera notre volonté de maintenir cette gracieuseté, vous serez notre Capitaine et Gouverneur des susdites terres, ci-dessus nommées, de la susdite pointe de Santa Maria de la Consolacion, le long de la côte, jusqu'à Rostro hermoso, et, de là, de toute la côte qui va au Nordouest jusqu'au susdit fleuve que vous a v e z nommé Santa Maria de la Mar-Dulce avec les îles qui se trouvent à l'embouchure du susdit fleuve qui s'appelle Marinatambalo lequel em­ ploi et c h a r g e de Capitaine et Gouverneur vous pourrez tenir et e x e r c e r , et vous tiendrez et vous exercerez p a r


87 —

vous même et par toute personne à laquelle vous aurez délégué vos pouvoirs » . . . Il résulte de la donation royale ce qui suit : 1. Il est officiellement constaté que c'est Vicente Yañez Pinzon, le découvreur, qui a donné leur nom aux points principaux de la côte — Santa Maria de la Consolacion, Rostro hermoso, Santa Maria de la Mar-Dulce, Cap de San Vicente. 2. L e territoire dont V . Y . Pinzon est nommé « Capitaine et Gouverneur » a pour frontières « la Pointe de Santa Maria de la Consolacion » vers le sud-est et « le fleuve Santa Maria de la Mar-Dulce » vers le nord-ouest. L a ca­ pitainerie s'étend de l'endroit que Pinzon estimait être sur terre portugaise, c'est-à-dire de la frontière du Brésil por­ tugais jusqu'au fleuve des Amazones. 3. Comme frontières du territoire que la donation qua­ lifie de « territoire découvert » (« pour découvrir et trouver ce même pays »), sont mentionnés : Santa Maria de la Consolacion au sud-est et Cap de San Vicente au nordouest ). 1

De ces faits découlent les développements ci-après : 1. L e s dénominations que Vicente Yañez Pinzon avait données à divers points de la côte ne subsistèrent pas. L e nom de Santa Maria de la Consolacion disparaît, celui de Rostro hermoso se retrouve une fois encore lors du procès de Colomb dans les dépositions des témoins relatives au voyage de Vicente Yañez Pinzon ; un des témoins le rattache même par erreur à l'expédition de 1

) L e fait que la donation ne prolonge, pas la côte découverte jusqu'à Paria peut être attribué à ce que Hojeda avait déjà découvert une partie du littoral devant Paria, de sorte que cette partie-là fut exclue du territoire découvert par V . Y . Pinzon. (Voir ci-dessus, page 81, note 1.)


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1

Diego de L e p e ) . Au fleuve de la Mar-Dulce, l'autorité de Pierre Martyr ) fait qu'on substitue le Marañon, et les témoins entendus dans le procès de Colomb se servent de cette même dénomination ) . L e nom de Cap de S a n V i c e n t e disparaît également. 2

3

Si la nomenclature adoptée par Pinzon ne s'est pas imposée, cela est dû à ce que Diego de L e p e et lui ont exploré la même région. V i c e n t e Yañez Pinzon n'a précédé L e p e que de quelques semaines, voire de quelques jours ) , mais il ne revint à Palos que le 30 septembre ; Diego de L e p e l'y avait devancé ) . A cette époque, J u a n de la C o s a travaillait à sa carte des terres nouvellement découvertes en Amérique (A. B I, n° 1) qu'il a dû terminer en octobre 1500 au plus tard, puisque c'est ce mois-là qu'il quitta le domicile d'où la carte est datée. ) Il pouvait donc mettre 4

5

6

1

) Déposition de L u i s de V a l l e , citée par Navarrete, 1. c. III, p. 554. D e là aussi l'indication erronée reproduite par Navarrete lui-même (ibi­ dem, page 23). * S i la dénomination R o s t r o hermoso demeure sur les cartes, ce n'est que modifiée ; Rostro disparaît et de hermoso, on fait humos, par mégarde, sans doute. V o i r ci-dessous, page 93. 2

) Il dit 1. c. D e c . II, lib. I X , fol. 40 : « Maragnonum appellant hune fluvium incolae, adjacentes autem regiones Mariatambal, Camamorum et Paricoram » ; et il se sert de ce nom dans le rapport sur le voyage de V i c e n t e Y a ñ e z Pinzon déjà : « in fluvium se inquiunt incidisse, nomine Maragnonium » (ibidem, D e c . I, lib. I X , fol. 21). On lit dans une lettre de P i e r r e Martyr, du 18 décembre 1513 : « Fluminis est nomen patrium Maragnonus », Silva, I, page 441. Conf. M. B . I, pp. 47-50. 3

) Navarrete,

1. c. III, pp. 553 et suiv.

4

) D'après le compte-rendu du procès de Colomb (Navarrete, 1. c. I I I , p. 553) L e p e et ses compagnons ont donné à une baie située à l'est de l'embouchure de l'Amazone le nom de S a n t a J u l i a ; d'après le calendrier d'Enciso, la fête de S a n t a J u l i a n a tombe sur le 10 février. 6

) Navarrete, 1. c. I I I , pp. 23 et suiv. ) Silva, II, page 384.

6


89

à profit un plus grand nombre de données sur l'expédition de Lepe que sur le voyage de V . Y . Pinzon Pour la confection de sa carte, de la Cosa a subi en première ligne l'influence de Lepe, non celle de Pinzon. De même, on peut admettre que les indications de Lepe surtout ont servi de base à André Morales pour établir sa carte ). Au dire de Pierre Martyr, ces deux cartes précisément étaient fort appréciées ) . Ainsi les premières cartes qui avaient acquis de la réputation ne tinrent pas suffisamment compte des décou­ vertes de V . V. Pinzon. P a r ordonnance royale du 6 août 1508 ) il fut institué à Séville, auprès de la Casa de Contratacion de las Indias, fondée en 1503, un bureau cartographique central qui eut pour mandat d'établir une carte officielle — un « Padron real » — qui devait être tenue à jour ; la direction du service fut confiée à Amerigo Vespucci, qui reçut le titre de « PilotoMayor » ; J e a n Diaz de Solis et Vicente Yañez Pinzon faisaient partie de la commission des pilotes royaux ) qui l'assista. Cette situation permit à Pinzon de « faire insérer dans le 2

3

4

5

1

) C'est que figurent ainsi que le S. Anbrosio. 2

vraisemblablement en suite des indications de V . Y . Pinzon sur la carte la G. de S t . M (Santa Maria de la Mar-Dulce), P. fermoso (Rostro hermoso) et peut-être aussi la tierra de Conf. M. F . I, page 246, note 2. Ja

) Déposition d'André Morales lors du procès de Colomb, 1. c. III, page 552.

Navarrete,

3

) L . c , D e c . II, lib. X , fol. 40. Il parle de « navigatoria membrana » des Castillans, qui croient savoir mesurer des contrées et des côtes, et continue : « E x omnibus commendatiores servant, quos Joannes ille de la Cossa, Fogedae comes... aediderat, et gubernator alius navium, nomine Andreas Morales. » Conf. M. F . I, pp. 245, 246. 4

) R . B . L, pp. 47 et suiv., donne un passage de cette ordonnance.

5

) Voir la relation que donne de ces faits M. F . I, pp. 246-249, repro­ duite textuellement et approuvée par R . B . L, pp. 44 et suiv.

«


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Padron real» des données qu'il rapportait de son voyage E t comme le « Padron » devait aussi assigner leur nom aux diverses localités, on peut admettre qu'il fut tenu compte des données fournies par Pinzon lorsqu'il s'est agi de fixer la nomenclature officielle ; alors même que les dénomina­ tions qu'il avait adoptées n'ont pas été reprises, son nom n'en figure pas moins sur les cartes. L e nom de son collègue Diaz de Solis avait été donné au L a Plata ) , celui de V i c e n t e Yañez Pinzon fut assigné à un fleuve de la côte qu'il avait découverte. L e s noms de la donation de 1501 ont disparu, mais, dans la carte officielle de 1536, la rivière de Vicente Pinçon fait son apparition sur la même partie de la côte où figu­ rait le Cabo de San Vicente de la donation. 2. V . Y . Pinzon ne semble pas avoir jamais administré la capitainerie c r é é e par la donation de 1501 et embrassant le territoire situé entre le fleuve S a n t a Maria de la Mar-Dulce et la Punta de S a n t a Maria de la Consolacion. En tout c a s , le gouvernement espagnol de son côté ne l'a pas maintenue. G r â c e au manque de précision des règles à appliquer, la démarcation du côté du Brésil portugais avança quelque temps toujours plus vers le nord-ouest de la capitainerie de V . Y . Pinzon. Déjà Pierre Martyr d'Angleria dit dans son ouvrage, qui n'a paru qu'en 1516, mais qui reproduit une série d'études antérieures, le D e rébus Oceanicis et Orbo novo ) , qu'on n'admettait pas sans conteste que le Cap Saint-Augustin appartînt à la démarcation portugaise. 2

3

1

) Déposition de Pedro de Ledesma lors du procès de Colomb, citée d'après Harrisse, Discovery of North America, page 416, dans M. F . I, page 245, note 2. ) M. F . I, page 248, note 2. ) L . c , D e c . II, lib. V I I I , fol. 39 : «Intra jactam lineam, licet negent nonnulli, cadit ejus terrae cuspis Sancti Augustini Caput appellata. » 2

3


91

Voici d'où provenait cette incertitude: En 1495 déjà Jaime F e r r e r avait, sur l'ordre du roi Ferdinand et de la reine Isabelle, tenté de mesurer les 370 lieues sur la map­ pemonde et la carte ; c'était la première fois qu'on cher­ chait à fixer matériellement la démarcation. D'après le calcul de Harrisse, la démarcation est à 75 lieues à l'est de Maranhão, à 10 lieues à l'ouest du Paranahyba, donc en tout cas à l'est de l'embouchure de l'Amazone. Or, à teneur d'une ordonnance royale, la démarcation devait figurer sur les cartes marines ). Il a, par conséquent, fallu qu'elle servît de règle à V . Y . Pinzon, ainsi que nous en avons fait la remarque ci-dessus, page 82, quand il attribua son Cap de la Consolacion (Cap Saint-Augustin) au domaine portugais et qu'étant près de Rostro hermoso, il croyait se trouver dans la démarcation espagnole. L a concession de 1501 part de la même donnée. 1

En 1519, l'espagnol Enciso exposait dans la « Suma de geographia » ) adressée à Charles-Quint : « Puisque V o t r e Altesse et le roi de Portugal se sont partagé le globe ter­ restre et que la frontière, où commence la ligne de par­ tage, est à 370 lieues à l'ouest de l'île Fuego, lieues qui prennent fin sur le continent indien entre le fleuve M a r a n õ qui se trouve au sud-ouest de l'île Fuego avec une incli2

1

) Harrisse, T h e Diplomatie History of America, 1. c , pp. 91 et suiv. ) Suma de geographia q trata de todas las partidas y provincias del mundo : en especial del arte del marear : Juntam te con la esphera en romãce : con el regimieto del Sol del Norte ; nueuamente hecha. Con preuilegio real. F u e impressa en la nobilissima muy leal ciudad de Seuilla por Jacobo Crôberger allemã en el año d' la encarnacion de nuestro senor de mil e quinientos dies nueue. L e nom de l'auteur (Martin Fernãdez de Enciso) se trouve dans le privilège royal, daté de Saragosse, le 5 septembre 1518; au verso du titre. Conf. pour le surplus Harrisse, 1. c , pp. 103 et suiv. 2


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naison de près d'un quart vers le sud, et la Mar-Dulce, il faut que V o t r e Altesse sache que de cette frontière proche de la Mar-Dulce, où le partage commence en conformité dit traité, il y a 2270 lieues jusqu'à Malaca ; et à 200 lieues au delà de Malaca est la frontière du lot du roi de Portugal, et sur cette frontière se trouve l'embouchure du Gange et à l'embouchure du G a n g e commence le lot de V o t r e Altesse, qui commence au Gange.... » ) . Enciso place par conséquent la ligne de démarcation entre « Marañon et Mar-Dulce » et « à proximité de la MarDulce». Cela impliquait un déplacement important en fa­ veur du Portugal ; Enciso en effet évalue lui-même la dis­ tance entre le Cap Saint-Augustin jusqu'au Marañon à 300 lieues (il compte 16 / lieues pour un degré) et la dis­ tance entre le Marañon jusqu'à la Mar Dulce à 25 lieues ). Au congrès cosmographique de Badajoz et Elvas en 1524, à cette « Junta de la R a y a » (Commission chargée de fixer la frontière) qui avait pour mandat d'attribuer les Moniques à l'une des deux puissances, les délégués por1

2

3

2

1

) « E porque Vuestra Alteza tiene fecha particiò del Vniverso con el R e y de Portugal y el limite de do comiëça la particion esta treziètas e settêta leguas al poniête de la isla del F u e g o , las qles vã a star en la tierra firme de las Indias entre el rio Maraño q esta al Suoueste de la isla del F u e g o : y algo inclinado a la quarta del Sur y entre la Mar Dulce : ha de saber Vrã Alteza que desde este limite q esta acerca de la Mar Dulce a do comiêça la particiò segun la capituladõ fasta a Malaca ay dos mil y seteciètas y setëta leguas se acaba el limite de lo del Reyde Portugal, y al fin deste limite esta la boca del rio Ganjes, y en la boca del Ganjes comiëça lo de Vrã Alteza: lo q comiëça en el Ganjes...», ibidem verso du 2" feuillet de avj. 2

) Ibidem feuillet guij verso ; l'indication du nombre de lieues comprises dans un degré, au verso du 2 feuillet de avj. Nous n'examinons pas ici la question de savoir si le Marañon d'Enciso est la baie de Maranhào (comme l'admet Harrisse, 1. c , pp. 119 et suiv.) ou le bras du P a r a (selon da Silva, I, page 438). e


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-

tugais déterminèrent la situation de la ligne de démarca­ tion à peu près comme l'avait fait l'espagnol Enciso en 1519. D'après l'historien espagnol Herrera ), les « Procureurs de Portugal » établirent leurs indications cartographiques « en posant la ligne de partage vers la partie Occidentale qui passe par la bouche de la rivière Marañon et laissant toute la bouche à la partie Orientale ». 1

L'Espagne de son côté s'appliquait alors à déplacer la démarcation des Portugais encore plus à l'ouest que ne le désirait le Portugal lui-même. Car les Espagnols visaient les Moluques et pour repousser les prétentions portugaises du côté de l'est, force leur était de chercher à arriver le plus loin possible vers l'ouest avec les 180 degrés portugais, c'est-à-dire qu'il leur fallait ajouter au domaine portugais sur le littoral du sud de l'Amérique ce qu'ils en ôtaient à l'est. C'est pourquoi ils demandaient qu'on comptât les 370 lieues des Portugais à partir de celle des Iles du Cap V e r t située le plus à l'ouest, l'île de San Antonio, tandis que les Portugais entendaient rester plus à l'est et compter à partir de l'île de la S a l ). Si les Portugais en appliquant leur propre mensuration arrivaient au Marañon en partant de l'île de la Sal, ils devaient en partant de San Antonio, selon le mode de mensuration réclamé par l'Espagne, gagner au delà du Marañon, vers le nord-ouest, encore plus de territoire ; en d'autres termes, la démarcation se déplaçait davantage vers le territoire au nord de l'Amazone. Toutefois, Fernand Colomb, qui était un des délégués espagnols à la conférence, déclara expressément qu'avec le système des mensurations 2

1

) Cité par Silva, I, page 437. ) Rapport des astronomes et pilotes espagnols, de 1524, dans Navarrete, 1. c. I V , pp. 343 et suiv. 2


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il était impossible d'arriver à fixer la démarcation et qu'on n'aboutirait qu'au moyen d'une entente amiable « à déterminer et figurer le commencement et la fin de ladite démarcation » L'entente n'intervint pas en 1524 et même le traité de S a r a g o s s e de 1529 ne contient aucune clause relative à la frontière de l'Amérique du Sud ) . 2

Ce traité obligeait les Espagnols à abandonner les Moluques aux Portugais ; aussi les premiers n'avaient-ils plus aucun motif de céder aux seconds des terres dans l'Amérique du Sud. E t c'est pourquoi le Padron real de 1536 (Chaves-Oviedo) déplace la frontière à l'est de l'Ama­ zone, vers le Cap Humos. L e Padron real de 1536 adopte la démarcation de F e r r e r , de 1495, à laquelle s'était conformé V i c e n t e Yañez Pinzon et que consacrait probablement aussi le Padron real de 1508. Pour V . Y. Pinzon, R o s t r o hermoso est le pre­ mier point marqué dans la démarcation espagnole, de même pour Juan de la Cosa, où l'on lit P. fermoso (soit hermoso, le f et le h ayant la même valeur). Dans le Padron real de Chaves, le Cap Humos est le point-frontière. Comme la démarcation de Chaves se reporte à l'ancienne démarcation, que par conséquent la démarcation au Cap Humos provient de la démarcation à R o s t r o hermoso ou P. hermoso, on peut bien admettre que humos n'est qu'une altération qui a pu facilement se produire : dans hermos(o), u est venu remplacer er. L a conférence de 1524 eut pour résultat que l'Espagne 1

) Rapport de Hernando Colon du 13 avril 1524 dans 1. c. I V , pp. 333 et suiv. 2

) Voir et suiv.

le traité in extenso dans

Navarrete,

Navarrete,

1. c. I V , pp. 389


95

ne s'opposa pas à ce que la démarcation fût déplacée vers le nord-ouest. Des donations faites par Charles-Quint à partir de 1524 prouvent que le gouvernement espagnol, dans ses déli­ mitations, ne dépassait plus, comme il l'avait fait en 1501, le Marañon au sud ) : L e 20 mai 1530, Charles-Quint comme roi d'Espagne fit à Diego de Ordaz une donation « avec les pouvoirs nécessaires pour conquérir et peupler les terres qui se trouvent dans le rio Marañon jusqu'au Cap de Vela, dans le Gouvernement des Allemands, ce qui fait quelque deux cents lieues ». Ce Gouvernement des Allemands est incon­ testablement le Vénézuéla qu'en 1528 Charles-Quint avait donné en fief à la famille des W e l s e r d'Augsbourg. Une autre Lettre royale du même jour nomme Diego de Ordaz capitaine général de ces mêmes pays. E t en 1552, CharlesQuint autorise encore Jeronymo de Aguayo à « explorer et peupler » les provinces qui s'étendent de l'embouchure du « Rio de Orellana autrement nommé de L a s Amazo­ nas » jusqu'à l'Orénoque. Dans ces concessions de territoire vénézuélien jusqu'à l'Orénoque, Charles-Quint posait comme règle que les terres concédées se trouvaient sur le côté espagnol de la limite de Tordesillas. Quand, en 1544, une de ces donations comprit des terres au-delà de l'Amazone, il fit la réserve que le concessionnaire, Francesco de Orellana, pouvait occuper la rive de l'Amazone « si elle est dans les limites de la démarcation de S a Majesté » ) . Philippe II, à son tour, par une «Capitulación» de 1559 autorisa Diego de V a r g a s à occuper le « Rio Marañon ou 1

2

1

) V o i r des passages de la donation dans M. B . II, pp. 3 et suiv. ) M. B . II, page 4.

2


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Nueva Andalucias » et, en 1568, il donna à Diego Hernandez de S e r p a l'autorisation « d'explorer et peupler la province de Guyane et Cauria, laquelle formerait un gouvernement et serait nommée la Nouvelle Andalousie », et dont les frontières devaient être le bassin du cours inférieur de l'Amazone et l'Orénoque ). Le Portugal n'attachait pas une grande importance à la conquête de ces territoires, ni par conséquent à la démarcation; il suivait la même ligne de conduite que les délégués espagnols en 1524. D'une manière générale, le gouvernement portugais ne s'occupait guère du Brésil, abandonnant la colonisation à des particuliers auxquels il concédait de vastes territoires. Il vouait presque toute sa sollicitude à l'Inde orientale, réputée beaucoup plus riche ) . On rapporte toutefois que le Portugais Martim Alfonso de Souza, faisant route de Lisbonne pour le Brésil, ren­ contra le 28 décembre 1530, aux Iles du Cap V e r t , deux navires espagnols qui allaient au Marañon ; il leur enjoignit de renoncer à ce voyage « attendu que ce fleuve appar­ tenait au roi son maître et se trouvait en dedans de s a démarcation » ) . Lorsque Orellana s'occupait des préparatifs de son voyage de retour à l'Amazone, il demanda à Charles-Quint l'autorisation de prendre à son service des pilotes portu­ gais, comme étant les seuls à connaître le pays ; il emmena en effet un pilote portugais ) . 1

2

3

4

On relate aussi, d'après deux lettres écrites de Séville en date des 3 octobre et 20 novembre 1544, qu'aussitôt 1

) M. B . II, pp. 5 et 6. ) Schäfer, Geschichte von Portugal, III, pp. 359 et suiv. ) Silva, I, page 443. ) M. B . I, pp. 62 et suiv., d'après des lettres du 9 et du 30 mai 1544, qui sont aux archives des Indes à Séville. 2

3

4


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après le retour d'Orellana en Europe, le roi de Portugal aurait fait préparer une expédition pour prendre posses­ sion de l'Amazone ) . L e 11 novembre 1554, le Portugais Luiz de Mello da Silva fit naufrage près de P a r a ; c'est à lui que le roi J e a n III aurait donné la capitainerie de Para, en vertu d'une concession de 1553 ou 1554 ) . Quelque douteuse que soit la valeur de chacune de ces indications prises isolément ), il n'en résulte pas moins de l'ensemble de ces faits que de 1501 à 1529 la démarcation se déplaçait vers le nord-ouest, qu'en 1519, l'Espagne la considérait comme située entre le Marañon et la Mar-Dulce, qu'en 1524, les Portugais lui assignaient une position sem­ blable et qu'ils furent la même année encouragés par les Espagnols à aller plus loin encore. Jusqu'en 1529, la démarcation était toujours plus dépla­ cée en avant, dans la direction du point du littoral où le « Padron real » de 1536 mettait le fleuve de Vicente Pinçon. l

2

3

3. Quant au territoire découvert par Vicente Variez Pinzon, tel qu'il est décrit dans la donation de 1501, il res­ tait acquis : que V . Y . Pinzon avait découvert le grand fleuve ainsi que le Brésil et qu'il avait le premier sur ce littoral séparé effectivement la démarcation portugaise de la démarcation espagnole.

1

) L'exposé de Da Silva, auquel se réfèrent cette note et la précé­ dente, aurait beaucoup plus de valeur s'il reproduisait des citations plus exactes; conf. Silva I, page 443; M. B . I, page 63. ) M. B . II, page 5, note 2. L a concession, dont l'original n'existe plus, est mentionnée dans un rapport du « P r o c u r e u r de la Couronne» de 1608. Conf. aussi M. B . I, pp. 63 et suiv. ) R . F . , pp. 24-26, admet aussi que ces divers faits sont exacts, tout en disant, avec quelque exagération peut-être, que ce sont des « constata­ tions négatives ». 7 2

8


98

Lorsqu'en 1519, la famille Pinzon sollicita Charles-Quint de lui accorder des armoiries, un acte royal du 23 sep­ tembre 1519 ) l'autorisa à prendre comme telles trois cara­ velles naviguant sur la mer d'où sort une main qui montre le pays que les membres de la famille ont découvert ) . A titre de motifs justifiant cette faveur, l'acte rappelle les services rendus par les membres de la famille, au nombre desquels V i c e n t e Yañez est spécialement nommé. Entre autres « ils découvrirent six cents lieues de terres, le grand fleuve et le Brésil » ). 1

2

3

Dans son livre « D e la natural hystoria de las Indias», de 1526, Oviedo dit du Marañon que c'est le fleuve à l'em­ bouchure duquel la mer, à 40 lieues au large, a encore de l'eau douce, et il ajoute : « C'est ce que j ' a i souvent entendu dire au pilote V i c e n t e Yañez Pinzon, qui a été le premier chrétien qui ait vu ce fleuve Marañon ). » 4

Il répète cette information en 1548 dans son « Historia general y natural de las Indias » ; l'embouchure du fleuve portait auparavant le nom de Mar-Dulce, rappelle-t-il en s'appuyant sur l'autorité de Vincent Yañez Pinzon, « qui a découvert cette r i v i è r e . . . . et ce fut le premier Espagnol qui ait donné des nouvelles de ce grand fleuve et qui l'ait vu » ) ; il relate entre autres : « il m'a raconté que, avec 5

1

) Reproduit par Navarrete, n° X L I V ) .

1. c. III, pp. 145 et suiv. (Documentos

2

) «tres carabelas al natural en la mar, é de cada una de ellas salga una mano mostrando la primera tierra que asi hallaron é descubrieron. » 3

) « descubrieron seicentas leguas de tierra-firme, é hallaron el gran rio y el Brasil.» 4

) Silva I, page 441.

5

) Voir le passage dans R . B . II, page 6 et plus loin page 11 ; Silva page 442.

I.


99

quatre petites caravelles, il avait remonté le fleuve quinze ou vingt lieues en l'an 1500... » L a s Casas ) relate dans son «Historia de las Indias», composée vers le milieu du X V I siècle, comment Vicente Yañez Pinzon découvrit le promontoire qui s'appelle actuel­ lement Saint-Augustin et que les Portugais nomment Pays du Brésil (tierra de Brasil). Dans son ouvrage « De rebus Oceanicis et Orbe novo » ), paru en 1516, Pierre Martyr raconte qu'arrivé à ce cap Saint-Augustin, Pinzon revint en arrière parce que le cap rentrait « intra jactam lineam » et qu'il était défendu à tout castillan de mettre Je pied «in ejus terrse initio»... «Aussi Vicentius Annez s'en retourna-t-il, ayant appris des indi­ gènes que de l'autre côté des hautes montagnes qu'il avait devant les yeux, dans la direction du sud, se trouvait la province de Ciamba, riche en mines d'or ). » Dans le procès de Colomb, Vicente Yañez Pinzon put, par sa déposition du 21 mars 1513, établir une fois de plus: « qu'il avait découvert à partir du Cabo de Consolacion, qui est situé dans la démarcation (parte) du Portugal et s'ap­ pelle maintenant Saint-Augustin » ) ; ses compagnons at­ testèrent dans ce procès que, de Rostro hermoso, Pinzon avait fait les premiers actes de possession pour l'Espagne, qu'il avait, pour marquer la frontière, érigé des croix de bois et de «maderos» ) et que cet acte de possession, il 1

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) L . c , t. III, chap. C L X X X I I I , Edition Madrid 1875, pp. 448 et suiv.

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) L . c , D e c . II, lib. VIII, fol. 39 (ci-dessus page 89, note 3).

3

) « Regressus ergo inde est Vicentius Annez, habito ab incolis, quod Ciamba provincia ferax auro ad aliud latus montium altorum, quos ante oculos habebant, ad meridiem jaceret. » ) Navarrete, 1. c , I V , page 547, ci-dessus page 82, note 2. 4

5

) Hernandez Y a ñ e z hizo mujones

Colmenero : « este testigo vido como el dicho Vicente de tierra, » Navarrete 1. c. III, page 548.


100 —

l'avait encore accompli dans principaux ».

« plusieurs

autres

endroits

2.

L a désignation d'un cours d'eau sous le nom de V i n ­ cent Pinçon, le déplacement de la démarcation dans la direction du nord-ouest, au delà de l'Amazone, le fait que l'on admettait que Vincent Pinçon avait contribué à fixer la frontière entre le Portugal et l'Espagne, ont pu faire qu'on en est venu, en définitive, à l'idée que la frontière se trouvait au cours d'eau portant le nom de celui qui l'avait découvert, que la rivière de Vincent Pinçon était la rivière frontière entre l'Espagne et le Portugal. Cette opinion est exprimée pour la première fois par le cosmographe por­ tugais Pedro Nuñes qui fut professeur de mathématiques à l'université de Coïmbre de 1544 à 1562 ). L e mémoire français dit ) : « P a r une prétention dont le cosmographe Pedro Nuñez avait été le premier auteur responsable, la. rivière de Vincent Pinzon est revendiquée par cet ambi­ tieux Portugais comme la limite occidentale du Brésil. » 1

2

L'« ambitieux Portugais » qui avait fait sienne l'opi­ nion de Nuñez, était Gabriel Soarès de Souza qui publia en 1587 un « Itinéraire du Brésil » ) . Il fait observer tou3

1

) Conf. M. F . I, page 279, note 1; page 291, note 1. ) M. F . I, page 279. ) M. F . I, page 279, note 1, c i t e : « Roteiro g e r a l com l a r g a s informacôes de toda a costa do Brazile descripção de muitos de sens lugares e em particolar de B a i a de todos os S a n t o s » , 1587: chap. 3, «dans lequel on indique où commence la côte de l ' E t a t du B r é s i l ». L e chapitre com­ mence (d'après M. F . ibidem, page 299, note 1) par ces mots: « Mostrasse claramente segundo o que se contem neste capitolo atras que se começa a costa de B r a z i l alem do R i o das Amazonas da banda de oeste pella terra que se diz dos Caribes do R i o de V Pinsom (!) que demora debaixo da linea. » L a traduction que nous donnons de ce passage est empruntée à M. F . , ibidem, dans le texte. 2

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chant la frontière : « On a clairement montré dans le cha­ pitre précédent que la côte du Brésil commence au delà du Rio des Amazones, sur la rive occidentale, à la terre dénommée des Caribes du Rio de V'° Pinsom(!) qui reste au-dessous de la ligne». E t il ajoute: « D e cette rivière de V Pinson à la pointe du fleuve des Amazones qu'on appelle cap Corso, et qui est située sous la ligne équinoxiale, il y a quinze lieues ) ». to

1

Après Gabriel Soarèz de Souza, Symão Estacio da Sylveira mentionne la frontière du Vincent Pinçon. Dans la «Relation sommaire des choses du Maranhão )», Sylveira dit: « L e Maranhão est une très importante et vaste colo­ nie, s'étendant d'après la délimitation faite par S a Majesté, depuis Ceará (qui se trouve par 3 degrés / du côté du Sud) jusqu'à la dernière borne frontière du Brésil, par 2 degrés du côté du Nord; et dans cette étendue il y a environ 400 lieues de littoral jusqu'au fleuve de Vicente 2

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) M. F . I, page 279. D u « Descobrimento do Brazil » (Bahia 1627) de F r . Vicente de Salvador, M. F . I, page 291, note 1, cite ce passage: « L e fameux cosmographe Pedro Nuñez dit que le territoire du Brésil relevant de la couronne de Portugal commence au delà de la pointe du Rio des Amazones dans la partie occidentale, au port de Vicente Pinso qui est situé par deux degrés nord de la ligne équinoctiale. » Lopes de Velasco: « Geografía y descripcion universal de las Indias» (1571-1574) place le R i o de Vicente Pinzon par 2 / degrés de latitude nord ( R . B . II, page 13) et André Thevet : « Cosmographie universelle » (1575) indique le fleuve des Amazones comme situé par 2 ° 4 5 ' latitude méridionale, et dit: « à cinquante six lieues de ce fleuve, se trouve la riuiere de Vincent Pinçon » (R. B . II, page 16). 3

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) « Relaçào Sumaria das covsas de Maranhão escritta pello Capitão Symão Estacio da Sylveira Dirigida aos Pobres deste Reyno de Portugal. E m Lisboa Com todas as licenças necessarias. P o r Geraldo da Vinha. Anno de 1624. » Nous citons d'après la réimpression de cet écrit parue dans les Memorias para a historia do extincto Estado do Maranhão . . . , Rio 1874, t. II, pp. 1—31.


102

Variez Pinçon, où, dit-on, se trouve un pilier en marbre, aux armes de Portugal de notre côté et celles de Castille de l'autre, planté à cet endroit par ordre de S a Majesté Césarienne l'Empereur Charles-Quint. A partir de ce point le littoral suit la direction E . 1/4 S. E . . . )». Voilà, à côté de faits connus, des indications nouvelles : premièrement, sur l'ordre de Charles-Quint, il a été placé sur le bord du Vincent Pinçon une borne en marbre, a v e c les armes du Portugal d'un côté, les armes de Castille de l'autre, donc un véritable Padron — les documents produits ne permettent pas de rien établir au sujet de la provenance et de l'au­ thenticité de cette information — ; secondement, la « conquista » du Maranhão a été officiellement organisée. 1

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jusqu'au commencement du X V I I siècle, les écrivains portugais croyaient par conséquent que la frontière du Brésil portugais, au nord de l'Amazone, se trouvait au Vincent Pinçon. L ' E s p a g n e n'avait, durant la réunion des deux Cou­ ronnes, aucun motif de discuter ce point. L'écrivain espa­ gnol Guadalaxara se rallia si bien à l'opinion des Portugais qu'il fit sienne, en partie textuellement, la note de Syl­ veira sur la question dés frontières. C e Marcos de Guada­ laxara y X a v i e r , moine de l'ordre des carmes, a publié en 1630 un ouvrage intitulé «Cinquième Partie de l'Histoire

1

) « O Maranhão he uma conquista muito grandiosa e dilatada, cuja governaçâo S u a Magestade tem demarcado desde o C e a r á (que está em trez graos e um terco da parte do S u l ) até o ultimo marco do Brazil que está em dous graós da banda do Norte : em que ha de costa perto de quatrocentas legoas até o R i o de V i c e n t e Y a ñ e z Pinçon, onde dizem estar um padrão de marmore com as armas de Portugal desta Parte e as de Castella da outra, mandado alli fixar pela Cesarea Magestade do Imperador Carlos V , corre delle a costa a Leste quarta a Sueste . . . ».


103 1

Pontificale » ). Parlant des frontières, il dit: « . . . Quelquesuns de nos cosmographes l'appellent le grand Rio Marañon, en le délimitant à partir de Ceará, qui se trouve par 3 de­ grés et 1/3 du côté du Sud, si l'on ne se trompe pas, jusqu'à la dernière borne frontière du Brésil par 2 degrés du côté du Nord, étendue dans laquelle il y a environ 400 lieues de littoral jusqu'au fleuve de Vicente Jañes Pinzon, où l'on assure qu'il y a d'un côté un pilier de marbre aux armes du Portugal et de l'autre côté un autre aux armes de Castille, planté par ordre de S a Majesté Césarienne Charles V )». Donc, jusqu'en 1630, les auteurs espagnols eux aussi admettaient que le Brésil portugais s'étendait jusqu'au Vincent Pinçon. Guadalaxara pouvait en effet, en 1630, adopter sans scrupule la frontière que les auteurs portugais assignaient au Vincent Pinçon. Car le gouvernement espagnol s'était déjà placé sur le même terrain et avait consacré effec­ tivement l'attribution au Brésil portugais des terres s'étendant jusqu'au Vincent Pinçon. 2

1

) « Quinta P a r t e de la Historia Pontifical. A la Magestad Catolica de Don Felipe Quarto R e y de las Españas y Nuevo Mundo. P o r F r a y Marcos de Guadalaxara y X a v i e r , de la Orden de Nuestra Señora del Carmen de la Observancia de la Provincia de Aragon. Año 1630. Con licencia. Impresso en Barcelona. P o r Sebastian de Carmellas. Y a su costa ». 2

) V o i r ci-dessous, pp. 140 et suiv. en ce qui concerne l'erreur com­ mise par Sylveira au sujet de la borne-frontière. « . . . Algunos de nostros cosmographos le llaman el gran rio Marañon, demarcandolo desde el C e a r á que está en tres grados y un tercio de la parte del Sur, sino se. recibe engaño, hasta el ultimo marco del Brazil en dos grados de la banda del Norte, en que hay de costa cerca de quatrocientas leguas, hasta el rio de Vicente J a ñ e s Pinzon, donde afirman que hay un padron de mármol con las armas de Portugal desta parte, y otro de la otra con las de Castilla que mandó fijar en él la Magestad Césarea de Carlos V . . . » ( L e passage a été cité en 1855 déjà par le plénipotentiaire français, M. B . III, page 117).


104 3.

L e s terres données par Charles-Quint et Philippe II allaient de l'Orénoque à l'Amazone. E n 1601 et 1604 encore, un gouverneur espagnol déclare que son autorité s'étend sur le pays jusqu'à l'Amazone ) , et bien que les deux E t a t s fussent réunis en un seul, on est conduit à admettre, l'ad­ ministration espagnole étant restée distincte de l'adminis­ tration portugaise, qu'un tel gouverneur se considérait comme fonctionnaire de son roi, le roi d'Espagne ) . l

2

Toutefois, il n'est pas allégué de fait qui implique un véritable acte d'autorité de la part du gouvernement espa­ gnol ou la création d'une colonisation espagnole du terri­ toire de l'embouchure de l'Amazone. A la fin du X V I siècle et au commencement du X V I I , l'Espagne se trouvait d'ailleurs dans l'impossibilité de con­ s a c r e r de grandes forces à ce pays. Pourtant, il était absolument nécessaire qu'elle fît de sérieux efforts pour soutenir sa prétention. Dès la fin du X V I siècle, en effet, des Anglais, des Hollandais et des Français cherchèrent à pénétrer dans ce territoire et à s'y établir ) . E n 1594, des F r a n ç a i s , sous le commandement de J a c q u e s Riffault, vinrent à Maranhão ) e

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) M. B . II, page 6. ) R . F . page 29 s'exprime en ces termes : « nous sommes forcés d'admettre et nous le faisons sans difficulté, qu'au X V I siècle, les R o i s Catholiques ont fait à plusieurs reprises, particulièrement en 1530, en 1552, en 156S et même encore, si l'on veut, en 1601 et 1604, des actes de souveraineté sur la Guyane. » V o i l à qui implique l'abandon du point de vue insoutenable auquel se plaçait M. F . I, page 157, en prétendant que le roi d'Espagne considérait les terres concédées à P a r e n t e comme avant été jusque là res nullius. ) Conf. l'exposé donné des faits ci-après, par M. B . I, pp. 65 et suiv., M. F . I, pp. 152 et suiv., R . F . pp. 30 et suiv. ) Conf. ci-dessus pp. 71, 74, 78. 2

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et en 1604, de la Ravardière fit son voyage en Guyane; en 1612, il fonda Saint-Louis dans le territoire de Maranhão et entreprit une expédition vers le Para ) . En 1594 et en 1595, les anglais Robert Dudley et Walter Ralegh étaient sur les bords de l'Orénoque; en 1596, Laurence Keymis, envoyé par W . Ralegh, explore l'embou­ chure de l'Amazone et le littoral à partir de ce fleuve jusqu'à l'Orénoque. En 1597, l'anglais Léonard Berrie parcourt la même côte pour le compte de W . Ralegh également. L a relation que Laurence Keymis fit de son voyage en Guyane ) est la première de toute une série de des­ criptions de ce pays ) . En 1604, Charles Leigh aborda sur la rive gauche de l'Oyapoc ou Yapoco ; il prit possession de ces terres au nom du roi d'Angleterre et fonda un établissement qu'il nomma Principium et qui subsista jus­ qu'à la mort de Leigh survenue en 1606 ) ; Robert Harcourt en 1608 et Edouard Harvey en 1617 le constituèrent à noul

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) Conf. M. F . I, pp. 152—154; R . F . pp. 32 et suiv.; M. B . I, page 6 8 ; ci-dessous, page 107. ) A relation of the second voyage to Guinea, London 1596. V o i r M. B . I, page 66, note 2 et R . B . II, pp. 17 et suiv. ) D e même Jean Mocquet « V o y a g e s » de 1616 ), Robert Harcourt «Relation ) » de 1613, Pierre d'Avity «Monde )» de 1637 et surtout la «Description de l'Amérique ) » de Jean de Laet, parue en premier lieu en hollandais, en 1625. ) M. B . I, page 69, note 1, renvoie pour cette indication à deux lettres de Leigh, de 1604. 2

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) V o y a g e s en Afrique, A s i e , Indes Orientales et Occidentales faits par Jean MocP a r i s 1616. Conf. M. B. I, p a g e 68. ) A relation of a v o y a g e to G v i a n a . . . b y Robert Harcourt, L o n d o n 1603 (1613), conf. R. B. II, pp. 21 et suiv., ibidem, pp. 29 et suiv. E x t r a i t s du journal, dont le manus­ crit a été c o n s e r v é , du v o y a g e fait par les Pères de F a m i l l e s . . . par Jesse des Forest, ) L e Monde ou la description générale de ses quatre parties par Pierre d'Avity, Paris 1637, conf. R . B . II, p p . 43 et suiv. ) L'édition latine : « A m e r i c æ utriusque descriptio » a p a r u en 1633, une nouvelle édition latine et une traduction en français en 1640. R. B . II, pp. 49 et suiv. quet,

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veau. E n 1608, le même Harvey, avec Michel Harcourt, reconnut le cours inférieur de l'Araguary; en 1608 et en 1609 Robert Thornton explora le littoral de la Guyane. L e s capi­ taines William Clovel et T h o m a s Tyndall explorèrent la rive gauche de l'Amazone dans le territoire des Indiens T a p o y w a sooze (Tapujusûs); dans une lettre datée de Port d'Espaigne, Trinidad, et adressée à R o b e r t Cecil, comte de Salisbury, T h o m a s R o e déclare qu'il connaît la côte entre l'Amazone et l'Orénoque mieux que tout autre Anglais ) . E n 1613 (Lettres patentes du 28 août), le roi d'Angleterre, J a c q u e s I , concéda à R o b e r t Harcourt, T h o m a s Challoner et J e a n Rovenson le territoire compris entre l'Amazone et l'Essequibo ; en 1619 (Lettres patentes du 1 septembre), il renou­ vela la concession au bénéfice de R o b e r t Harcourt, à qui, le 3 avril 1626, Charles I donna, ainsi qu'au capitaine R o g e r North, une concession spéciale pour coloniser sur les rives de l'Amazone. L e 19 mai 1627, le roi Charles I transféra la concession au duc de Buckingham, au comte Penbroke et à 52 autres associés appartenant presque tous à la noblesse. Cette « Compagnie » avait pour projet de coloniser la Guyane, y compris l'Amazone. R o g e r North, représentant du duc de Buckingham, président de la Com­ pagnie, devait être le gouverneur des établissements anglais dans l'Amazone ) . 1

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Outre leur poste sur l'Oyapoc, les Anglais créèrent deux autres établissements, l'un dans la région occupée par les Indiens Tapujusûs, l'autre sur le territoire des Tucujús entre le J a r y et Macapá ) . E n 1623, ils possédaient 3

1

) M. B . I, page 70, note 1, d'après le Calendar of S t a t e Papers, Colonial Series, 1574—1660, page 11. ) L e s faits relatés par M. B . I, pp. 77 et suiv. sont empruntés au Calendar of S t a t e Papers, 1. c., pp. 15, 36, 37, 79, 84, 85. ) M. B . I, page 70. 2

3


107 1

sur le Cajary deux établissements, Tilletille et Uariminca ) et un troisième à quinze lieues plus loin, de plus le fort Taurege au confluent du Maracapucú, puis encore un fort, que les Portugais appelaient le fort Philippe, entre Matapy et Anauirapucú, et enfin le fort Cumaú, ces trois derniers sur la rive gauche de l'Amazone ) . Des Hollandais vinrent en 1598 « et même avant » dit de L a e t ), dans le pays amazonien; ils construisirent sur le Xingú deux forts, appelés fort « d'Orange » et fort « de Nassau », qui servaient de factoreries et protégeaient les plantations. V e r s 1610, ils avaient, comme les Anglais, des factoreries et des postes fortifiés dans le pays des Indiens Tapujusús, entre le J a r y et Macapá. V e r s 1616, ils construisirent un fort au lieu dit Mariocay, qui fut appelé plus tard Gurupá ; en 1625, ils bâtirent sur la rive droite de l'Amazone encore le fort de Madiutuba. En 1627, l'amiral Lucifer établit, sur l'ordre de la Compagnie hollandaise des Indes occidentales, un fort sur la rive gauche de l'Oyapoc ; il y avait ren­ contré des Hollandais qui étaient venus des bords de l'Amazone en fugitifs ) . L'Espagne, contrainte qu'elle avait été de laisser aux Hollandais durant l'armistice de 1609 leurs possessions même en Europe, ne pouvait refouler les Hollandais et les autres étrangers qu'avec l'aide des Brésiliens relevant du Portugal. Un certain nombre de gouverneurs et capitaines portugais, parmi lesquels on cite Martin Soares Morena, Manoel de Souza d'Eea, J é r o m e de Albuquerque, Alexandre de Moura, 2

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) M. B . I, page 79, d'après le « Journal » de Jesse de Forest, British Museum, Sloane Ms., 179 B . ) Ibidem, pp. 80 et suiv. ) E d . française de 1640, Liv. X V I I , chap. V . Conf. M. B . I, page 65, note 2. ) M. B . I, pp. 69, 70, 74, 79, 80. R . B . I, page 163. 2

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Francisco Caldeira de Castello Branco, Pedro Teixeira, Luiz Aranha de Vasconcellos, J a c o m e Raymundo de Noronha, Feliciano Coelho de Carvalho, Ayres de Souza Chichorro, J o ã o P e r e i r a de Caceres, Pedro da Costa Favella, Bento Rodrigues de Oliveira, Sebastião de Lucena de Azevedo et Bento Maciel Parente, entreprirent de chasser les étrangers par la force des armes, au nom de leur prince, Philippe I V , roi d'Espagne, Philippe III de Portugal ; ils avaient pour ordre, comme B . M. Parente en 1626, « qu'il faut chercher les Hollandais où l'on saura qu'ils se trouvent, et de les traiter comme rebelles, et qu'il n'en reste pas trace dans ces parties, ni d'aucune autre nation de celles d'Europe » ). l

L e s capitaines portugais s'efforcèrent tout d'abord d'éloigner de Maranhão L a Ravardière et ses F r a n ç a i s ) . En 1613 fut construit le fort de J e r i c o a c o a r a qui, l'année suivante, fut défendu contre Du Prat, un des lieutenants de L a Ravardière. Dans le courant de l'automne de 1614, J é r ô m e de Albuquerque aborda à la baie de S a n J o s é , à Guaxenduba, où il construisit un camp retranché qui eut à soutenir et repoussa une attaque de L a Ravardière. Après une trève de six mois, de Albuquerque recommença les hostilités avec l'aide d'une troupe qui, partie de F e r ­ nambuco sous le commandement d'Alexandre de Moura, était venue à son secours ; il attaqua le fort français SaintLouis et força L a Ravardière à capituler le 2 novembre 1615. 2

3

Avant encore la fin de 1615 ), de Moura envoya sur les bords de l'Amazone le capitaine F r a n c i s c o Caldeira de 1

) M. F . I, page 158, d'après la Bibl. nat. de Lisbonne, Mss. Y , 2-40, page 133. 2

) Conf. M. B . I, pp. 72 et suiv. ; M. F . I, pp. 153, 154 ; R . F . , pp. 32 et suiv. 3

) Conf. pour la suite M. B . I, pp. 74, 78 et suiv. ; R . F . , page 34.


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Castello Branco, et en 1616 furent fondés la ville et le fort Belem de P a r a destinés à préparer et à soutenir les expédi­ tions qui devaient se diriger vers le bassin de l'Amazone L e s hostilités commencèrent immédiatement après — Pedro Teixeira s'empara d'un vaisseau hollandais, — mais elles furent suspendues parce que probablement les Portugais étaient occupés avant tout à se garder des Indiens des environs de Para. En 1622, les Portugais de P a r a échouèrent dans une attaque dirigée contre les Hollandais et les An­ glais sur la rive gauche de l'Amazone. En 1623, Bento Maciel Parente et Luiz Aranha de Vasconcellos s'emparè­ rent des forts hollandais de Muturú et Mariocay (Gurupá) et livrèrent des combats sur l'eau; les Hollandais prirent et brûlèrent un poste installé par Parente sur le fleuve. D'autre part, le fort Saint-Antoine de Gurupá que Parente avait construit à Mariocay en 1623, resta définitivement occupé. En 1625, Pedro Teixeira s'empara des forts hollandais du Xingú et de celui de Mandiutuba ; ce dernier venait d'être construit. L e s Hollandais qui réussirent à s'enfuir se réfugièrent chez les Anglais, sur la rive gauche de l'Ama­ zone. Ce furent 46 de ces Hollandais échappés au désastre que l'amiral Lucifer rencontra en 1627 sur la rive gauche de l'Oyapoc. L e s postes anglais sur le Cajary furent aussi attaqués en 1625 par Teixeira, qui, le 24 octobre 1629, obligeait le fort de Taurege, sur la rive gauche de l'Amazone, à capituler après un siège de plusieurs semaines. L e fort détruit, Teixeira retourna à Gurupá, où il fut presque aussitôt attaqué par des Anglais récemment arrivés sous 1

) L e fort Presepio a été construit par Bento Maciel Parente, selon son mémoire de 1627, M. B . II, page 12, I V , page 18 ; Silva I, § 38, 267.


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le commandement de R o g e r North. En 1631, le nouveau fort anglais Philippe, construit par North entre Malapy et Anauirapucú, tomba entre les mains du gouverneur (capitão-mor) de Para, J a c o m e Raymundo de Norongha, et fut rasé. L e fort anglais Cumaú ne put pas tenir davan­ tage ; il avait été bâti par les gens de la Compagnie anglaise. 11 fut pris dans la nuit du 9 juillet 1632 par les Portugais de P a r a , sous le commandement de Feliciano Coelho de Carvalho. L e dernier poste anglais se trouvant ainsi détruit, la Compagnie anglaise renonça à toutes autres expéditions vers l'Amazone. D e même les établissements des Hollandais sur l'Amazone étaient anéantis. Mais, maîtres de S a n Sal­ vador ), les Hollandais pouvaient avec plus de chances espérer les reconstituer un jour, ainsi que l'écrivait L a e t en 1640: « T a n t eux (sc. les Anglois et les Hyrlandois) que nos gens, ayans esté inopinément attaqués et chassés par les Portugais venans de Para, y ont souffert de grandes pertes ; pour lesquelles recompenser, et se vanger des injures receuës, ils se préparent avec plus grand effort de poursuivre ce qu'ils avoyent commencé » ) . 1

2

Mais les capitaines brésiliens-portugais n'en restèrent pas aux succès obtenus jusqu'en 1632. Un des plus entre­ prenants d'entre eux, Pedro Teixeira, remontant le fleuve en 1637 avec une troupe importante de soldats portu­ gais et d'indiens, arriva à Quito ) . E n revenant, il dési­ gna, le 16 août 1639, conformément aux instructions qu'il avait reçues, la rive gauche du Napo comme frontière 3

1

) V o i r ci-dessus, pp. 72, 73. ) J. de Laet, Histoire du Nouveau Monde, L e y d e 1640, L i v . X V I I , chap. V , page 174, reproduit dans M. B . I, page 88. ) V o i r les sources citées dans M. B . I, page 83, notes 1 et 2 ; M. F . I, page 154. 2

3


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du territoire de la Couronne de Portugal. L'espagnol P. Christoval de Acuna, qui, au retour, voyageait avec lui, put se convaincre que les capitaines brésiliens-por­ tugais ne s'étaient pas attardés au cours inférieur de l'Amazone ; il rencontra une station portugaise sur les bords du Curupatuba « qui se jette dans l'Amazone du côté du nord », il vit le fort Desterro qu'avait construit B . M. Parente « six lieues en amont du confluent du Ginipape (Paru) » ) . Fait important à retenir: les étrangers qui avaient pénétré dans le bassin de l'Amazone en furent chassés sans que l ' E s p a g n e y eût contribué autrement que par des ordonnances royales ; les armes brésiliennes-portugaises avaient tout fait. 1

4. En 1621 déjà, dans le royaume uni d'Espagne et de Portugal, le dessein avait été conçu de transférer formel­ lement au Portugal la côte qui s'étend du Brésil jusqu'à Santo Tomé de Guyana et aux Bocas del Drago, cela dans l'intérêt de la défense contre l'invasion des Anglais et des Hollandais ) . Ce transfert n'a pas eu lieu ), mais il est possible qu'à cette date la situation de la frontière de l'Espagne et du Portugal au fleuve Vincent Pinçon ait été officiellement reconnue. En effet, Philippe I V , roi d'Espagne, troisième du nom en Portugal, ordonna le 13 juin 1621 que le territoire por2

3

1

) Conf. l'extrait de l'ouvrage de Acuña : « Nuevo descubrimiento del gran rio de las Amazonas », Madrid 1641, dans R . B . II, pp. 65 et suiv. ; M. B . I, page 94. 2

2

) Conf. M. B . I, pp. 76 et suiv. ; R . F . , page 35. ) Argument tiré de la donation faite à Parente en 1637.


112

tugais dans l'Amérique du Sud serait divisé en deux grands arrondissements administratifs : l ' E s t a d o du Brésil, avec Bahia, et l ' E s t a d o de Maranhão, avec S a m Luiz de Maran­ hao pour capitales ) . Quel territoire l'ordonnance royale assignait-elle au nouvel Etat de Maranhão? l

1. L'écrivain portugais S y m ã o Estacio da Sylveira dit, en 1624, dans le passage cité ci-dessus, page 1 0 0 : « S a Majesté (le roi d'Espagne et de Portugal) a délimité (demarcado) le gouvernement (governacão) de Maranhão depuis Ceará, qui se trouve par 3 degrés 1/3 du côté du sud, jusqu'à la dernière borne frontière du Brésil ) , par 2 degrés du côté du nord et dans cette étendue il y a environ 400 lieues de littoral jusqu'au fleuve de Vicente Yañes Pinçon....» « A partir de ce point, le littoral suit la direction de l'est, 1/4 sud-est ) ». 2

3

2. L'auteur espagnol Guadalaxara dans son Historia Pontifical (1630) s'est, dans le susdit passage, page 102, rallié à l'opinion de Sylveira touchant la délimitation du Maranhão : « à partir de Ceará qui se trouve par 3 degrés et / du côté du sud, si l'on ne se trompe pas, jusqu'à la dernière borne frontière du Brésil par 2 degrés du côté du nord, étendue dans laquelle il y a environ 400 lieues de littoral jusqu'au fleuve de V i c e n t e J a ñ e s Pinzon...» 1

3

3. Bento Maciel Parente, dans le mémoire qu'il remit au roi d'Espagne vers l'année 1630, parle du «gobierno » ou « estado de Marañon » alors existant. Il en décrit la superficie comme suit : « L e gouvernement de Marañon commençant à la Capitainerie de Ceará, et se terminant au Rio de Vicente Pinçon, compte 380 lieues de côte sous 1

2

3

) M. B . I, page 77, R . F . , page 35. ) L e Brésil pris, non comme Estado, mais dans son ensemble. ) Supposé en arrière du point terminal.


113

l'Equinoxiale depuis 3 ° sud jusqu'au 3° nord, cette côte ayant la direction de l'ouest 1/4 N. O.» ). Cette délimitation de l'Estado de Marañon est conforme, dans son ensemble, à celle de Sylveira ; elle en diffère dans les détails en ce que Parente au lieu de « environ 400 lieues » précise en disant « 380 lieues », qu'il place le Vincent Pinçon par 3 degrés au lieu de 2, et qu'il retranche 1/3 de degré des 31/3degrés par lesquels Sylveira place Ceará. Ces divergences sont importantes, parce que Parente connaissait l'ouvrage de Sylveira et le cite dans son mémoire ) ; elles sont voulues et ont été probablement introduites à titre de corrections. Il résulte : a) du rapport de Sylveira, de 1624, que l'Estado de Maranhão a été délimité par le roi alors régnant d'Espagne et de Portugal ; b) des trois rapports que, selon cette délimitation, l'Estado de Maranhão avait une étendue de côtes d'environ 400 lieues (380 selon Parente), à partir de Ceará (31/3° lati­ tude sud, 3° selon Parente) jusqu'à la frontière septen­ trionale de l'Espagne et du Portugal sur le fleuve Vincent Pinçon (2 ° latitude nord, 3 ° selon Parente) ; c) que par conséquent le roi a expressément déclaré que ce fleuve était le cours d'eau frontière. 1

2

1

) « E l gobierno del Marañon empeçando en la Capitania del Cearà y acabando en el rio de Vicente Pinçon, tiene trecientas y ochenta leguas de costa por baxo de la Equinocial desde trez grados a la parte del S u r , hasta trez a la del Norte, corre la costa Oeste, quarta al Noroeste ». Une ligne plus bas, le territoire de ce « gobierno » est appelé « este Estado », M. B . II, page 16. ) L a terre.... est fertile en produits alimentaires, ce dont le capitaine Simào Estacio a fait une description qui a été imprimée, M. B . II, page 11 ; ci-dessous, page 115, note 1. 8 2


114

L e s contrées pour la conquête desquelles les capitaines portugais-brésiliens combattaient ces années-là contre les Anglais et les Hollandais appartenaient donc à l'Estado de Maranhão. Lorsqu'il s'agit d'organiser l'Estado, on procéda tout naturellement comme on l'avait fait pour d'autres pays conquis par les Espagnols-Portugais ; on le partagea en capitaineries qui furent dévolues aux braves capitaines portugais-brésiliens, à titre d'encouragement ou de récom­ pense ; en même temps on assurait la propriété du pays à la couronne. C'est le plan que recommandait de suivre le capitaine Bento Maciel Parente qui, dans les vingt premières années du X V I I siècle, avait pris part aux combats livrés dans le territoire de l'Amazone. Il est probable que c'est durant un séjour qu'il fit à Madrid en 1627 ou 1628 qu'il remit au roi le mémoire mentionné ci-dessus ) . Il y explique : « Pour conserver et augmenter la conquête et les terres du Marañon ) et les Indiens que le capitaine major Benito Maciel Pariente ) y a réduits, les choses suivantes sont nécessaires et convenables : les terres de cette conquête doivent se répartir par Capitaineries, et être données à des personnes riches et respectables, afin que chacun à l'envi cherche à peupler, fortifier et mettre à profit la terre. » e

1

2

3

Après avoir indiqué l'étendue de tout l'Estado de Manranhão (Marañon) comme il est dit plus haut, Parente 1

) « Mémoire présenté au R o i d'Espagne par Bento Maciel Parente en 1627 ou entre les années 1627-1632 ». C'est ainsi que le mémoire est intitulé dans M. B . II, qui, pages 9-15, en donne une traduction française, suivie, pages 16-20, du texte espagnol. Nous utilisons la traduction fran­ çaise, tout en tenant compte du texte espagnol original. 2

3

) Soit l'Estado del Maranõn. ) Orthographe espagnole.


115

propose de le diviser en diverses capitaineries. Il fait observer tout d'abord que deux des capitaineries à constituer devront être réservées à la Couronne, celles du Marañon et du fleuve des Amazones, qui sont les plus importantes : « le Marañon parce qu'il est déjà peuplé et le fleuve des Amazones parce qu'il est conquis, et parce que ce sont les deux plus grands ports de cet Etat ; et ayant en considération tout ce qu'on peut espérer de chacune de ces Capitaineries par la grande étendue navigable de ses fleuves, particulièrement celui des Ama­ zones ou véritable Marañon, lequel pénètre l'Amérique et peut ouvrir la porte aux richesses du Pérou et à tout ce qu'il reste encore dans ce nouveau monde à découvrir et à conquérir. » Puis il énumère les diverses capitaineries, à partir du territoire frontière dans la direction de l'Estado du Brésil : 1. La capitainerie de Ceará, qui commencera au Jaguaribi pour finir au Mondohytuba, cinquante lieues de côte ; le port et le château de Ceará se trouvent au milieu de la capitainerie. 2. L a capitainerie de Jurucoaquara qui commencera au Mondohytuba pour finir au Paraoasú, cinquante lieues de côte, le port de las Tortugas se trouve presque au milieu de la capitainerie. 3. L a capitainerie du Marañon ) avec ses îles, qui commencera au Paraoasú pour finir à la pointe de Tapuytapera ) , plus de cinquante lieues de côte ; il s'y trouve l'île de Todos los Santos avec la ville de Sam Luiz, qui peut avoir 500 habitants, tant soldats que civils, et qui 2

3

1

) Jericoacoara ou Buraco de Tartarugas.

2

)

3

Maranhão.

) Aujourd'hui Alcantara.


116 possède trois couvents (de capucins, de carmes et de jésuites). L e « capitaine Simon Estacio » a donné des produits de cette contrée une description qui a été imprimée ). 1

4. L a capitainerie de Cumá qui commencera à la pointe Tapuytapera pour finir au Pindohytuba, quarante lieues de côte avec deux bons ports. 5. L a capitainerie de Cayté ) qui commencera au Pindo­ hytuba pour finir à l'Acotyperú, quarante lieues de côte ; il s'y trouve un établissement fondé par F r a n c i s c o Coelho de Carvalho sur l'Oatacapuhic ; le port a peu d'étendue. 6 . L a capitainerie de P a r á ) qui commencera à l'Aco­ typerû et, par la pointe de S e p a r a r á ) « remontera l'embou­ chure du P a r a , et suivra le premier bras de ce fleuve du côté de l'est » jusqu'à la première chute du fleuve des los Tocantines, dans la province de ce nom ; trente lieues de côte de l'Acotyperû jusqu'à la pointe de S e p a r a r á ; la chute est à cent cinquante lieues de la mer, ou un peu moins. Malgré le peu de développement de la côte, la capitainerie est aussi grande que les autres, car « comme on le verra sur la carte », elle va s'élargissant à mesure qu'on remonte le fleuve ) . Dans cette capitainerie se trouve 2

3

4

5

1

) V o i r ci-dessus, page 112, note 2.

2

) Aujourd'hui

3

Roajança.

) C'est la capitainerie de l'Amazone que, selon P a r e n t e , de réserver à la couronne. E l l e lui fut en effet attribuée, l'autre qu'avait désignée Parente (avec Maranhão, n° 3), par avril 1633 ; conf. la donation à P a r e n t e , M. B . II, page 22 ; page 14, note, donne par e r r e u r la date du 13 août.

il importe ainsi que acte du 13 M. B . II,

4

) Cap Tijoca.

) « A la Capitania del Cayté se sigue la Capitania del Parti, que empeçarâ en el dicho rio Acotyperû, y por la punta del S e p a r a r á cort a r â por la boca del P a r a arriba, y por el primer braço deste R i o de l a parte de L e s t e yra cortando hasta el primer salto del rio y Provincia de los Tocantines, que dista del mar ciento y cincoenta léguas, ò poco menos: 6


117 1

la ville de Belem avec le fort de Presepio ) fort que Bento Maciel a fait construire et qui vaut plusieurs mil­ liers de ducats, quoi qu'il en ait coûté moins de 400 au trésor royal. 7. « Depuis la pointe de Separará sous la ligne Equinoxiale et sur la rive orientale du fleuve, en allant vers le nord-ouest jusqu'au cabo del Norte, se trouve l'embou­ chure (la boca) du fleuve des Amazones, le vrai Marañon, et il y a quatre-vingts lieues toutes d'eau douce, et dans cet Archipel se trouvent de nombreuses îles peuplées de beau­ coup de sauvages, lesquelles îles peuvent se répartir en quatre Capitaineries ) » : 2

s

a) L a première comprendrait les îles de los Juanes ) , de los Aruans, Mapuas, Inhengahybas de Parijó. b) L a seconde, les îles situées entre les bras P a r á et les bras Pacajá ; elle aurait 20 lieues de largeur et 40 de profondeur, y compris les petites îles avoisinantes. c) L a troisième, l'île située entre le bras Pacajá et le bras Parnahyba ) ; elle aurait 20 lieues de largeur et 40 de profondeur. 4

la q u a l Capitania tiene por costa hasta la punta del Separará treinta leguas, y va-se ensanchando por el R i o arriba, con que viene a quedar tan grande como las otras, como en el Mappa se verá. » ) Fort, est-il dit en outre : « dont les murs sont en terre mêlée de chaux, les portes en pierre de taille et chaux, les trois bastions ont chacun leur cave, le tout fortifié à la moderne. » 1

2

) « D e la punta del Separará, que está en la linea Equinocial, de la parte de L e s t e del Rio, corriendo Noroeste, hasta el cabo del Norte, es la boca del rio de las Amaçonas, verdadero Marañon, y ay oitienta leguas todas de agoa dulce, y dentro deste Archipielago ay muchas Islas pobla­ das de muchos Gentiles, las quales Islas se pueden repartir en quatro Capitanias. » ) Marajó. 3

4

) Aujourd'hui Xingú.


118

d) L a quatrième, l'île entre le P a r n a h y b a et « el gran canal de las A m a ç o n a s » , avec les îles qui viennent après celle-ci du côté du « gran canal » et du côté « del Norte » ; la capitainerie aurait 12 lieues de largeur et 40 de longueur. 8. « D e l'autre côté du fleuve «en el cabo del N o r t e » , la côte se dirige vers l'ouest, jusqu'au rio de Vicente Pinçon à la hauteur de trois degrés au nord de la ligne ): il y aura environ quarante lieues de côte entre le grand canal et la démarcation entre le Portugal et l ' E s p a g n e . Ici on peut établir une autre capitainerie: pays de montagnes, de plaines et de terres noyées, propre à l'élevage du bétail, et où le tabac et le coton viennent bien ; et cette capitai­ nerie pourra s'étendre en remontant le fleuve, jusqu'à l'em­ bouchure du fleuve des Amazones et à la Province des Tapuyosús, comprenant aussi les Provinces des Tucuyús et des Mariguins, ce qui lui donne environ deux cents lieues en remontant le fleuve » ) . 1

2

B . M. Parente recommande ensuite d'appliquer à toutes les localités indiennes (los pueblos de Indios) des capitai­ neries le système des commanderies (Encomiendas) « selon l'usage des Indes », de manière qu'un tiers des revenus 1

) L a traduction française de M. B . II, page 13, dit par erreur environ trois degrés ; le texte espagnol est : « en altura de trez grados » ; conf. R. F . , page 36. 2

) L e texte espagnol est ainsi conçu : « D e la otra parte del R i o en el cabo del Norte, corre la costa a L o e s t e hasta el rio de Vicente Pinçon, en altura de tres grados de la linea al Norte : habrá cosa de quarenta leguas por costa entre el gran canal y la demarcacion entre Portugal y Castilla. Aqui se puede hacer otra Capitania. T i e r r a de sierras, campos, y lagadizos, buena para ganados, dá bien tabaco, y coton, y puede se es­ tender por el R i o arriba, hasta la boca del rio de las Amaçonas, y P r o ­ vincia de los Tapuyosús, comprehendiendo tambien las Provincias de los Tucuyús y Mariguins, en que habrá cerca de docientas leguas por el R i o arriba. »


119

soit attribué à l'Eglise, un tiers au « Commendador » et un tiers à la Couronne, « et avec ces ressources on pourra peupler les lieux en question, y maintenir les garnisons et fortifications nécessaires sans tirer rien, ou en tirant très peu de chose du T r é s o r Royal, et il y aura de l'argent et des hommes pour continuer à conquérir, peupler et fortifier en remontant ce grand fleuve jusqu'à Potosi ». L'Amazone, étant la voie la plus facile, la plus sûre et la plus courte, servira à transporter les trésors de la tierra firme ; il serait utile d'organiser un service régulier de navigation entre l'Espagne et ce littoral. Il faudrait que la mère-patrie envoyât des colons, pris, par exemple, dans les îles T e r ceiras qui sont très peuplées ; ces colons fonderaient une ville ) (ciudad) sur la rive gauche de l'Amazone, sur le Ginipapo ) « pour encourager la population et les Indiens réduits et empêcher qu'ils ne soient portés à faire du com­ merce avec les Hollandais, et que ces derniers n'y retour­ nent comme ils ont tenté de le faire après qu'ils ont été chassés». Il est nécessaire de faire accompagner les colons de moines de tous les ordres « pour catéchiser les Indiens qui seront attirés aux missions». L e s Indiens «délivrés du pouvoir de leurs ennemis quand ceux-ci les gardent pour les manger», sont selon les lois de S. M. «vraiment des esclaves » (verdaderamente cautivos), mais pour éviter le dépeuplement, il importe de ne pas les éloigner de leur patrie, sinon « ils périssent tous comme des poissons qu'on aurait retirés de l'eau». 1

2

L e s renseignements et les propositions les plus impor­ tants que contient l'exposé de Parente sont:

1

) E n 1639, de Acuña a constaté qu'en cet endroit existait un fort construit par Parente, M. B . II, page 66. ) Aujourd'hui le Parú. 2


120

1. L'« Estado del Marañon» a 380 lieues de côte à par tir de C e a r á (3° latitude méridionale) jusqu'au V i c e n t e Pinçon (3° latitude septentrionale). 2. L'« Estado » est divisé en capitaineries, dont chacune comprend une partie des 380 lieues de côte. 80 lieues comp­ tées de la Punta del Separará jusqu'au Cabo del Norte sont attribuées aux quatre capitaineries des îles de l'archi­ pel de l'Amazone, les 300 autres lieues aux sept capitaine­ ries restantes. 3. L e s capitaineries doivent avoir une importance à peu près é g a l e ; aussi chacune des sept comprend-elle un développement de côtes long de 40 à 50 lieues (un partage rigoureusement égal donnerait : 300 : 7 = 42.9 lieues) ; pour la capitainerie de Para, qui n'a que 30 lieues de côte, ce qui constitue un amoindrissement sensible, il est expressé­ ment dit que la différence sera compensée par la plus grande étendue de son territoire vers l'intérieur. 4. Il n'est tenu compte dans l'étendue de la côte assignée à chaque capitainerie que du littoral maritime, non des rives des fleuves ; la capitainerie de P a r a , est-il remarqué, « commencera à l'Acotyperú » et « aura 30 lieues de côte jusqu'à la punta del Separará ». D e là, elle remonte par la « boca » et le bras de Para, et cette étendue est spéciale­ ment évaluée à environ 150 lieues. 5. Il faut donc calculer les dernières 40 lieues de côte jusqu'au Vincent Pinçon le long du littoral maritime à partir du cabo del Norte et non du « gran canal » de l'Ama­ zone. Parente dit qu'elles s'étendent entre le gran canal et le Vincent Pinçon, il ne dit pas qu'elles vont du gran canal jusqu'au Vincent Pinçon. A quoi il faut ajouter que les 40 lieues doivent rejoindre les 80 lieues des quatre capi­ taineries des îles. Or ces 80 lieues vont de la punta del Separará jusqu'au cabo del Norte et par conséquent les


121 40 lieues qui suivent vont du Cabo del Norte jusqu'au Vincent Pinçon ). 6. Parente fait du Vincent Pinçon la frontière de l'Es­ tado del Maranhão, de la capitainerie de l'Estado qu'il propose de créer au nord-ouest, et la démarcation déjà existante du Portugal et de la Castille. Parente connaissait l'ouvrage de Symão Estacio Sylveira, qu'il cite dans son mémoire, et il savait fort bien ce que cet auteur avait dit du Vincent Pinçon et de la borne-frontière de CharlesQuint qui se trouve sur le bord de ce fleuve. 7. Parente renvoie à la carte (el Mappa), sur laquelle on peut contrôler certaines données fournies par le mémoire. 8. A l'exception de quelques parties situées au sudouest de l'Estado, l'administration, la colonisation par des Européens et l'exploitation du territoire sont encore à créer, d'après le mémoire. Parente n'a pas manqué, dans ce mémoire, de faire ressortir ses propres mérites. Ils lui valurent, ainsi que les services qu'il avait rendus dans les combats, soutenus contre les Hollandais dans l'Estado du Brésil et du Maranhão, plus d'une récompense : le roi lui conféra des lettres de noblesse, lui accorda une pension annuelle de 2000 reis et lui donna des terres sur l'Amazone ). Surtout, il ne fut pas oublié lorsque Philippe I V créa effectivement dans l'Estado de Maranhão les capitaineries proposées par Parente. Une ordonnance royale du 13 avril 1633 organisa en premier lieu les deux 1

2

1

) L'allégation de R . F . , page 3 8 : « C e s quarante lieues doivent donc être calculées à partir du Vincent Pinson en doublant le cap de Nord jusqu'au commencement du Grand Canal » qui se base presque uniquement sur les mots « en el cabo del Norte » séparés de leur contexte, n'est donc pas soutenable. ) Mentionné dans l'introduction aux Lettres Royales du 14 juin 1637, M. B . II, pp. 21, 22. 2


122 capitaineries de Maranhão et de Para, réservées à la cou­ ronne ). Puis, Alvaro de Souza reçut la capitainerie de Caité ) . En 1637, par lettres royales du 26 octobre, il fut fait donation à Feliciano Coelho de Carvalho de la capi­ tainerie de Carnuta ) , en 1639, par lettres royales du 15 mars, à F r a n c i s c o de Albuquerque Coelho de Carvalho, de la capitainerie de Cummá ) . 1

2

3

4

Auparavant, soit le 14 juin 1637, Bento Maciel Parente avait reçu, sur sa demande, la capitainerie du Cap de Nord (capitania do cabo do Norte). V o i c i quelques passages des lettres royales relatives à cette donation ) : 5

« . . . Attendu que le Conseil du T r é s o r , après avoir pris

1

) M. B . II, pp. 22, 23.

2

) Ibidem, page 23. ) R . B . II, page 41, dit: « C e document se trouve enregistré dans le L i v r e 35 , f° 95 et suiv. de la Chancellerie de Filippe III, Archives de T o r r e do T o m b o » . L e s lettres royales parlent en ces termes de la donation d'une capitainerie antérieurement faite à B . M. P a r e n t e : ...e yuntamente fyz merce a Bento Maciel P a r e n t e da Capitania das terras que yasem no Cabo do Norte com os Rios que dentro nellas estiverem que tem pella costa do mar, trinta te quarenta legoas de distrito que se contào do dito cabo tte o R i o de V i c e n t e pinçon onde entra a repartição das Indias do R e y n o de Castella e pella terra dentro R i o das amasonas arriba da parte do canal que vaj sahir ao M a r oitenta para cem legoas atte o R i o dos tapajusus... ». L e Père Pfeil reproduit ce passage dans son Compendio et indique comme source: Archivo da R e a l F a r e n d a do P a r a , C o r r e a 55 do livro 2. 3

e

4

) R . B . II, page 41, qui renvoie aux « Archives de T o r r e do Tombo » à Lisbonne. 6

) L e s L e t t r e s royales du 14 juin 1637 sont reproduites intégrale­ ment en portugais, avec une traduction française incomplète, dans M. B . II, pp. 25-34, (texte portugais certifié conforme à l'original enregistré qui se trouve aux « Archives de T o r r e do Tombo » à Lisbonne, L i v r e 34 de la Chancellerie de D . Philippe III, fol. 2 et suiv.), pp. 21-25, (traduction française). Conf. Silva II, pp. 428-440; R . B . II, pp. 39, 40, 2 2 4 ; M. F . I, page 203. e


123

tous les renseignements nécessaires et entendu le rapport de son Procureur, a attribué au susdit Bento Maciel la Capitainerie du Cap de Nord, dont l'étendue sur la côte de la mer est de 30 à 40 lieues, comptées à partir du susdit Cap jusqu'au Rio de Vicente Pinçon, ou commence la démarcation des Indes du Royaume de Castille, et vers l'intérieur, eu remontant l'Amazone, du côté du canal qui va à la mer, de 80 à 100 lieues jusqu'au Rio des Tapujusus ), laquelle Capitainerie n'est pas une de celles que j'ai réservées à ma Couronne, ni de celles que j'ai données à d'autres, il m'a plu, de cette façon, de lui faire don de la susdite Capitainerie du Cap de Nord et j'ai ordonné qu'on lui délivrât des Lettres de cette donation, qu'elles fussent pareilles à celles qui ont été délivrées dernièrement à Alvaro de Souza, concernant une autre Capitainerie dont j'ai fait don à celui-ci dans ce même E t a t . . . et considérant combien il importe au service de Dieu, à mon service, et au bien général de mes Royaumes, de mes Seigneuries et de mes sujets, que mes côtes maritimes et mes territoires du Brésil, du Maranhão et du Pará soient mieux peuplés qu'ils ne l'ont été jusqu'à présent, non seulement pour y faire célébrer le culte divin et mieux répandre notre sainte foi catholique, en appelant et convertissant à notre foi les indigènes infidèles et idolâtres, mais encore ayant en vue les grands avantages qu'en retireront mes Royaumes et Seigneuries, et mes sujets, il m'a plu de diviser ces terri­ toires en Capitaineries, et de les établir de manière à attribuer à chacune un certain nombre de lieues, dans 1

1

) « . . . a capitania do cabo do norte que tem pella costa do mar trinta te quarenta legoas de distrito que se contào do dito cabo ate o Rio de vicente pinçon onde entra a repartiçào das jnndias do Reino de cas­ tella e pella terra dentro Rio das amasonas ariba da parte do canal que vai sair ao mar oitenta pera cem legoas ate o R i o dos tapujusus . . . ».


— 124 l'intention de les accorder aux personnes auxquelles il me plairait. C'est pourquoi: Ayant en estime les services que m'a rendus Bento Maciel Parente, espérant de lui qu'il m'en rendra encore d'autres, et trouvant plaisir à lui accorder des faveurs pour l'en récompenser; Usant de mon pouvoir royal et absolu, et en parfaite connaissance de cause, j e trouve bon et il me plaît de lui faire, comme je le fais par ces présentes Lettres, donation irrévocable entre vifs, valable dorénavant pour toujours, a v e c le droit de transmission héréditaire (de juro e herdade), pour lui, ses enfants, petits enfants héritiers et successeurs qui viendront après lui, tant descendants directs que colla­ téraux, ainsi qu'il sera spécifié ci-dessous, des Terres ) qui gisent au Cap de Nord avec les rivières qui se trouvent sur ces terres lesquelles ont de côte sur la mer de 30 ci 40 lieues d'étendue comptées depuis ce cap jusqu'au Rio de V i c e n t e Piçon (sic), où commence le département des Indes du R o y a u m e de Castille, et vers l'intérieur en remontant le R i o des Amazones du côté du canal qui débouche à la mer, de 80 à 100 lieues jusqu'au Rio dos Tapujusus déclarant que dans les régions (partes) indiquées, là où se termineront les 35 à 40 lieues de côtes de sa Capi1

1

) . . . das terras que jazem no cabo do norte où os Rios que dentro que nellas estiuerem que tem pella costa do m a r trinta te quarenta legoas de distrito que se contào do dito cabo ate o Rio de vicente picon aonde entra a reparticào das jndias do Reino de castella e pella terra dentro Rio das amazonas ariba da parte do canal que vaj sair ao mar oitenta para sem legoas ate o Rio dos tapujusos, con declaracão que nas partes referidas por onde acabarem as trinta e sinco te quarenta legoas de costa de sua capitania se parAo marcos de pedra. E estes marcos correrAo via recta pello sertAo dentro».


125 tainerie, des bornes frontières en pierre seront placées. Et ces bornes seront placées en ligne droite vers l'inté­ rieur ) : l

Et, en outre, appartiendront au susdit Bento Maciel Parente et à ses successeurs, les îles qu'il y aura jusqu'à dix lieues au large devant la démarcation des 35 à 40 lieues de côtes de sa Capitainerie, largeur qui doit être mesurée en ligne droite et prolongée vers l'intérieur et la terre ferme, de la manière déclarée, jusqu'au Rio Tapujusus, et de là encore aussi loin qu'il sera possible de pénétrer et fera partie de mes conquêtes, et de ces terres, îles et rivières, avec les démarcations indiquées, je lui fais donation et je lui accorde le droit de transmission hérédi­ taire pour toujours, comme il a été dit. E t je veux, et il me plaît, que le susdit Bento Maciel et tous ceux de ses héritiers et successeurs qui hériteront des susdites terres, ou qui lui succéderont, aient les titres de Gouverneurs et Capitaines Généraux des susdites terres . . . En outre je déclare que je lui fais cette grâce non seulement comme Roi et Seigneur de ces Royaumes, mais encore comme Gouverneur et Administrateur perpétuel, que je suis, de l'Ordre de Chevalerie de la Maîtrise de Notre Seigneur Jésus-Christ. Et par ces présentes Lettres je donne pouvoir et autorité au susdit Bento Maciel pour que, par lui-même ou par quiconque il lui plaira, il puisse prendre, et prenne, possession réelle, corporelle et effective des terres de la susdite Capitainerie et du susdit Gouver­ nement. »

1

) L a traduction de cette phrase n'est pas absolument exacte. L e texte original dit : « E t ces bornes doivent courir via recta (en ligne droite) vers l'intérieur. Mathématiquement, il s'en suit que selon toute apparence la ligne frontière serait perpendiculaire à la ligne du littoral.


126

En vertu de cette donation, Bento Maciel Parente prit possession, le 30 mai 1639, de la capitainerie du Cap de Nord, ce dont procès-verbal officiel fut dressé Voici les faits qui découlent de la donation consignée dans les « L e t t r e s royales» du 14 juin 1637: 1. Le roi Philippe reconnaît le fleuve Vincent Pinçon comme constituant la frontière entre les deux royaumes, la couronne d'Espagne et la couronne de Portugal. 2. Il ordonne Vincent Pinçon.

de placer

une borne-frontière

sur le

3. L a capitainerie de Bento Maciel Parente appartient à l'Estado de Maranhão et fait partie du domaine de la Couronne de Portugal. Cette capitainerie est délimitée comme suit : le Vincent Pinçon la limite au nord, les 30 à 40 lieues qui vont du Cabo de Norte jusqu'au Vincent Pinçon forment la frontière côtière, l'Amazone est la frontière méridionale, en remontant de 80 à 100 lieues « da parte do canal » jus­ qu'au Rio dos Tapajusûs. E n 1640, le Portugal se sépara de l'Espagne par la force des armes. L e nouveau roi de Portugal, J e a n I V , prit possession dit territoire portugais dans le Brésil tel que l'avait délimité le dernier roi d'Espagne et de Portugal, y Compris par conséquent la rive septentrionale de l'Ama­ zone jusqu'au Vincent Pinçon; il ratifia, entre autres, l'or-

1

d

) «Cette donation est enregistrée au L i v r e 2 des R e g i s t r e s R o y a u x de la susdite ville de Belem, du folio 131 au folio 136, ainsi que le procèsverbal de la prise de possession de cette capitainerie par le donataire Bento Maciel P a r e n t e le 30 jour du mois de mai de l'année 1639, lequel procès-verbal est enregistré dans le même livre au folio 164 », d'après la réponse portugaise de 1698, R . B . II, page 224 ; Conf. M. F . II, page 21. e


127 1

ganisation de la capitainerie du Cabo do Norte ). L ' E s ­ pagne, bien qu'elle fût alors en guerre avec le Portugal, ne contesta pas la légitimité de l'occupation portugaise et reconnut expressément, dans le traité de paix de 1668, que les frontières entre l'Espagne et le Portugal devaient être maintenues telles qu'elles existaient avant la guerre ) . 2

Mais, avant 1640 déjà, les Hollandais s'étaient emparés de toute la rive septentrionale de l'Estado du Brésil. En 1641, ils pénétrèrent dans l'Estado de Maranhão et prirent Sam Luiz, où ils firent prisonnier Bento Maciel Parente qu'ils emmenèrent. Parente mourut la même année au Rio Grande do Norte, tandis qu'on le conduisait à Moritzstadt (Pernambuco), la capitale du Brésil hollandais. L a capitainerie du Cabo do Norte passa à son fils, qui s'appelait Bento Maciel comme lui ; la donation fut confirmée par les lettres patentes du 9 juillet 1645, dont il a été parlé. L e troisième seigneur de la capitainerie fut Vital Maciel Parente, qui mourut sans laisser de successeur ; la capitainerie fit alors retour à l'Etat de Portugal ). 3

Même la capitainerie du Cabo do Norte se trouva de nouveau menacée par les Hollandais, à ce que relatent deux lettres adressées les 1 janvier et 20 août 1647 au roi de Portugal par Sebastião de Lucena de Azevedo ) . Dans la première, Azevedo rapporte qu'un de ses officiers s'empara sur le territoire de l'embouchure de l'Amazone er

4

1

) M. B . 1, page 95 et R . B . II, page 41, où il est dit que les « L e t t r e s royales du 9 juillet 1645 », du roi J e a n I V de Portugal repro­ duisent intégralement la concession de 1637 et qu'elles se trouvent à Lisbonne aux « Archs. de T o r r e do Tombo, Liv. 1 de la Chanc. de D. João I V , f° 280 e suiv. » ) M. B . I, page 86. ) M. B . I, page 95. ) R . B . II, pp. 69 et suiv., I V , pp. 13-20, V , n 1 et 2. er

2

3

4

os


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d'un corsaire hollandais qui, disait-on, attendait de Hollande 300 hommes d'infanterie et d'artillerie. L e s Hollandais étaient en train de construire un fort « aux lacs de Maric a r y sur la rivière appelée des A m a z o n e s » . Azevedo y alla lui-même par un chemin difficile, coupé de cours d'eau, que seuls les Indiens connaissaient. Il vainquit les ennemis, s'empara «du fortin où ils étaient». L a rencontre eut lieu sous la latitude de 3 ° 3 0 ' , d'après la hauteur du soleil ) ; c'était « le point le plus éloigné où soient arrivés les P o r t u g a i s » . L e 20 août 1647, Azevedo annonça que 8 navires hollandais étaient arrivés au mois de mai et avaient attaqué Curupá ; ils furent découragés, n'ayant pas trouvé le corsaire « que j'avais pris et chassé du Cap du Nord, où il était fortifié », ce qui fit échapper les Portugais à un grand danger. 1

L e s Hollandais capitainerie du Cap dès 1654, ils avaient E n revanche, le

n'étaient plus à craindre ni dans la du Nord, ni dans le reste du Brésil; complètement évacué le Brésil. conflit a v e c les F r a n ç a i s était proche.

c) Actes de possession faits par la

France

et concessions f r a n ç a i s e s . 1.

L'exposé général de la politique coloniale française a montré que la F r a n c e ne pouvait pas intervenir dans la Guyane avant 1660. L e s premières entreprises tentées par les F r a n ç a i s au X V I siècle ont été mentionnées ci-dessus, pages 71 et suie

1

) Il est impossible de conclure avec R . B . II, pp. 69 et 70, en se basant sur cette donnée incertaine que ce poste était « entre T r è s B o c c a s et la pointe Cassiporé, peut-être sur la rivière de ce nom ».


129

vantes ; il n'y a pas à y revenir ici. Une fois, il est vrai, la F r a n c e parut disposée à agir ), alors qu'en 1602, René Marée, sieur de Montbarrot, reçut de Henri I V une concession comme « lieutenant-général pour le Roi en America Peruana » (Lettres patentes du 8 mai 1602); il prit pour associé L a Ravardière qui en 1604 fit en Guyane un voyage de décou­ verte. En 1605, le roi renouvela la concession, nommant en même temps L a Ravardière « lieutenant-général du Roi ès contrées de l'Amérique, depuis la rivière des Amazones jusques à l'Isle de la Trinité » ; mais ce n'était pas là une concession proprement dite, encore moins la prise de posses­ sion effective d'un territoire déterminé. Le 10 octobre 1610, L a Ravardière se fit donner une autre concession pour le littoral qui est au sud de l'équateur; François de Rezilli, Nicolas de Harlay de Sancy et lui furent nommés « lieute­ nants-généraux du Roi aux Indes Occidentales et terres du Brésil ». L a Ravardière, en 1612, fonda la ville de SaintLouis de Maranhão, mais en 1615 déjà son entreprise échouait. Plus tard (Lettres patentes du 27 novembre 1624) Louis XIII, renouvelant la concession précédente, nomma L a Ravardière et Lourdières « lieutenants-généraux du Roi ès pays de l'Amérique depuis la rivière des Amazones jusques à l'Isle de la Trinité » ; il n'est pas rapporté toute­ fois que cette concession ait jamais été suivie d'un acte d'exécution quelconque. Dans son mémoire (M. B . I, pp. 86-87), 1

1

) Conf. M. B . I, pp. 70-73, 86 et suiv., 98 et suiv. M. F . I, pp. 152154, R . F . pp. 50-52. L e s parties sont d'accord sur les faits essentiels relatés ci-dessus. Toutefois, c'est M. F . I, page 152, seul qui mentionne encore la concession du 8 mai 1602, plus deux autorisations de 1609 et 1610, accordées par Montbarrot pour découvrir le pays, de l'Amazone à l'île de la Trinité. L e texte des diverses lettres patentes n'ayant pas été com­ muniqué à l'arbitre par les parties, il lui est impossible de déterminer exactement le rapport que ces concessions ont entre elles.

9


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le Brésil, invoquant le « Calendar of State Papers, Colo­ nial S e r i e s » et les documents des Archives de la Com­ pagnie hollandaise des Indes occidentales, prétend que, durant les dix premières années du X V I I siècle, les Por­ tugais ont bien rencontré dans le bassin de l'Amazone des Hollandais, des Anglais et des Irlandais, mais pas de Fran­ çais ) . L a F r a n c e (M. F . I, pp. 152 et suiv., R . F . , pp. 50 et suiv.) est dans l'impossibilité d'opposer à cette allégation d'autres faits que ceux mentionnés ci-dessus, savoir les concessions accordées à L a Ravardière et à ses associés, ainsi que leurs entreprises; mais cela ne prouve pas que la F r a n c e ait occupé la Guyane. e

1

En 1626, les diverses compagnies françaises commen­ cèrent à prendre pied sur la côte de Guyane en même temps que les premiers essais de colonisation avaient lieu sur le Sinnamarie ) . Une de ces concessions royales commissionnant une entreprise de ce genre est connue, c'est celle par laquelle, en 1638, le cardinal de Richelieu, au nom de Louis X I I I , autorise J a c o b Bontemps et ses compa­ gnons ) : « que les associez et autres continueront la colo­ nie par eux commencée en l'isle qui est à l'entrée de la riviere de Cayene et clans la riviere de Maronin en l'Amé­ rique vers le Cap de Nord, et s'establiront s'ils le peuvent 2

3

1

) M. B . I, pp. 86 et suiv. D a n s le « Certificat » que L a Ravardière remit le 8 décembre 1615 au « Commandant en chef Alexandre de Moura » au fort Saint-Louis de Maranhão, on lit : « j e dis que la R i v i è r e appelée G r a n P a r a , sur cette côte, est une des barres et des bouches de celle qu'on appelle l'Amazone et que ni sur l'une, ni sur l'autre il n'y a aucun fort, ni aucune garnison de soldats, ni résidents d'aucune partie de l'Europe », R . B . II, pp. 25 et suiv. 2

3

) V o i r ci-dessus, page 77.

) D'après la réplique française de février 1699, M. F . II, pp. 37, 38 ; conf. M. F . I, page 6.


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en autres terres, rivieres et isles non habitées par aucun prince chrestien, les plus commodes qu'ils pourront choisir pour le commerce depuis la rivière d'Orenoque icelle com­ prise, jusques a la riviere des Amasones, icelle comprise, qui est depuis le trois cent dixième degré de longitude jusques au trois cent trentième et dans les terres si avant qu'ils se pourront étendre, et ez isles qui sont depuis le premier degré de latitude du costé du nord jusques au troisième degré, et si les dites terres, isles et rivieres ou partie d'icelles se trouvaient occupées par Princes Chrestiens, se pourront établir avec eux, s'ils le peuvent commodement ». L e s « Lettres patentes » de Louis X I V , de septembre 1651, nous renseignent officiellement sur le sort qu'eut cette concession. Ces lettres révoquent la concession Bontemps, que les bénéficiaires n'ont pas su exploiter « en telle sorte que les pays, terres et isles du Cap de Nord, sont depuis longtemps et à présent dénués de tous Habi­ tants François » ). L'abbé Louis de l'isle Mariuault et Estienne le Roux chevalier, sieur de Royuille, reçurent alors la concession de la « T e r r e ferme du Cap de Nord en l'Amérique, depuis la Riuiere des Amazones, icelle comprise, jusques à la Riuiere d'Orenoque, icelle pareille­ ment comprise ». 1

L a société à laquelle fut octroyée cette concession se mit à l'œuvre en 1651, mais sans aucun succès; des 500 personnes environ qu'en 1652 elle avait débarquées à Cayenne, il ne restait l'année suivante que quelques mal­ heureux qui acceptèrent l'offre d'un navire anglais de les

1

) R . B . II, page 82. L e texte est emprunté à la « Bibl. nat. Paris. Département des Manuscrits, V o l . in-folio. S. F . 303 »

de


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1

transporter à Surinam ). En 1656, Cayenne abandonnée tomba au pouvoir des Hollandais. D è s 1663, Colbert chercha à changer le système jusqu'alors suivi, en procédant comme il est dit plus haut, page 78. L a « Compagnie de la F r a n c e Equinoctiale » fut fondée; sa concession avait pour frontières l'Amazone et l'Orénoque ; Lefebvre de la B a r r e qui en était le lieutenantgénéral avait reçu les pleins pouvoirs pour « commander en ladite qualité, tant aux peuples de ladite terre de l'Amé­ rique ou F r a n c e équinoxialle qu'à tous nos sujets ou estrangers, ecclésiastiques, nobles, gens de guerre et autres de quelque condition qu'ils soient, estant audit pays » ) . 2

L'année suivante déjà la Compagnie de la F r a n c e Equinoxiale fut réunie à la grande Compagnie des Indes Occidentales à laquelle fut expressément attribué entre autres le territoire situé entre l'Amazone et l'Orénoque. L e 15 mai 1664. La B a r r e prit Cayenne aux Hollandais. Après un séjour de treize mois à Cayenne, il retourna en F r a n c e et publia, toujours en sa qualité de lieutenant-général de la Guyane, une étude sur la Guyane française, intitulée : « Description de la F r a n c e Eqvinoctiale, cy-devant appellee Guyanne et par les Espagnols, E l Dorado, Nouvellement remise sous l'obéissance du R o y , par le Sieur L e F e b v r e de la B a r r e , son Lieutenant General dans ce Païs. A v e c la Carte d'iceluy faite et présentée à S a Majesté par ledit Sieur D e L a B a r r e . Paris 1666 ) » . 3

1

) M. B . I, page 103. Rouillé, dans son mémoire de 1698, donne la même date pour l'arrivée et le même chiffre pour les nouveaux débarqués, mais il ne dit rien de leur sort ultérieur, M. F . II, page 2. ) M. F . I, page 7, R. F . , page 5b, d'après les Archives coloniales B , 1671, fol. 103 à 106 et fol. 106, verso à 109. ) R . B . II, pp. 95 et suiv. reproduit le titre et quelques passages du document. 2

3

3


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La B a r r e désigne « L a F r a n c e Equinoctiale » comme « cette Coste de T e r r e ferme, qui commence sous la Ligne à la pointe du Nord de l'embouchure de la grande Riuiere des Amazones et court premierement au Nord, quart de Nordest, jusqu'au Cap de Nord, puis Nord-Nordotiest jusqu'au Cap d'Orange, de là jusqu'à l'embouchure de la Riuiere de Marony Nordotiest quart à l'Ouest, et depuis celle de Marony jusqu'à celle de l'Orinoque Oüest, Nordotiest et quart de Nordotiest ; le tout contenant à peu près trois cents lieues Françoises de coste, coupée d'vn nombre presque infiny de Riuieres, qui fournissent vne commodité tres-grande à ceux qui habitent et qui vou­ draient cy-apres peupler cette vaste étendue de Païs, à qui nous ne donnerons point de bornes dans les T e r r e s ». L a B a r r e décrit l'étendue du territoire conformément aux données des concessions antérieures, bien que celles-ci n'eussent pas été suivies d'exécution ; la remarque par laquelle il termine laisse entrevoir une future possession illimitée. Il donne de l'état réel du pays l'aperçu suivant : « Pour en faire vne exacte Description nous la diuiserons en trois Parties. L a premiere contiendra toutes les T e r r e s qui sont depuis la Ligne, jusqu'au Cap d'Orange : L a seconde, celles qui forment la Coste depuis ce Cap jusqu'à la Riuiere de Marony ; Et la troisième, celles qui sont depuis cette Riuiere jusqu'à celles de l'Orenoque: Lesquelles trois Parties l'on pourra proprement appeller du nom de ceux qui les habitent ; sçauoir, la premiere, Indienne à cause que toutes ces T e r r e s ne sont occupées que par des Indiens ; la seconde, Fran­ çoise, parce que les François sont à present Maistres de toute la Coste, et y ont étably des Habitations considé­ rables, auec des Forts pour s'y maintenir ; la troisiéme, Anglicane et Belgique, parce que les Anglois et Flamans


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y ont diuerses Habitations, et en sont comme les Maistres et Seigneurs. L a Guyanne Indienne, qui contient enuiron quatre-vingts lieues Françoises, est vn P a ï s fort bas et inondé vers les Costes Maritimes, et depuis l'embouchure des Amazones jusq'au Cap de Nord, qui est presque inconnu aux F r a n ç o i s ; depuis lequel jusqu'au Cap d'Orange, quoy que le P a ï s soit de mesme nature, et que l'on ne voye sur ses R i u a g e s aucune T e r r e releuée, ny Montagne, mais seulement des Arbres comme plantez dans la Mer, et diuerses coupures de Ruisseaux et Riuieres, qui ne produisent d'autre aspect que l'objet d'vn P a ï s noyé ; l'on ne laisse pas d'auoir vne plus grande connoissance de ces T e r r e s , parce que les Barques Françoises, Angloises, et Holandoises y vont souent traitter du Lamentin ou V a c h e de Mer, que les A r a c a r e t s ou Palicours qui habitent cette Coste, leur traittent après les auoir harponez dans les Ruisseaux et Marais qui composent la meilleur partie de la T e r r e qu'ils habitent. Nous connoissons dans cette Coste les Riuieres d'Aricary, Vnimamary, et Cassipouro ; dans les deux premieres desquelles la Mer monte en b a r r e de sept, huit à neuf brasses à pic, auec vn péril extraordinaire des Bastimens qui y seroient entrez et ne se seroient pas mis à couuert de ladite barre, ou derriere quelque Isle (dont il y en a plusieurs) ou dans quelques ances, où les Nauires et B a r ­ ques demeurent à sec, apres que la Mer s'est retirée. L e peu de T e r r e propre à estre cultiuée, et la mauuaise qualité de l'air de cette Coste, la rend inhabitable aux Européens, qui y sont presque tous malades dans leurs V a i s s e a u x et Barques, lors que par la durée de leur traitte ils sont obligez d'y faire vn faire séjour considerable. » E t plus loin : « L e s Yaos Indiens y ont vne Habitation plus belle et mieux cultiuée, que l'on ne pourroit attendre


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du soin barbare de ces gens-là qui y sont au nombre d'enuiron trente-cinq ou quarante. Ils sont si anciens Habitans de ces Costes, que ie connois et ay parlé plusieurs fois à vn Anacaïoury, petit-fils d'un Anacaïoury que J e a n Mocquet dit auoir veu en 1604, Roy de ce Païs. En quoy il erre, ces Peuples n'ayans point de Roys, mais des Chefs dans chacune Famille, comme cet Anacaïoury l'estoit alors de celle auec laquelle Mocquet negotia. » Parlant ensuite de la Riviere d'Yapoco : « Nous n'auons pas encore connoissance de cette Riuiere plus loin que trois ou quatre lieuës haut dans les T e r r e s ; mais elle est nauigeable, et auant qu'il soit un an, l'on en sera plus instruit. A vne lieue, et le long de la Coste, est la Mon­ tagne de Comaribo . . . . L a Riuiere d'Aprouague . . . est éloignée de huit lieues d'Yapoco . . . L'on peut à la Riuiere de Marony mettre les bornes de la Guyanne Fran­ çoise, et le commencement de l'Anglicanne, puis que les Anglois ont fait vn petit F o r t sur cette Riuiere, où ils ont mis quelque Canon, et tiennent quinze ou vingt hommes ordinairement. » Quant aux Portugais, L a B a r r e en signale quelquesuns qui sont établis sur la rive septentrionale de l'Ama­ zone. Il rapporte que les Indiens Aricarets ont eu avec les Portugais « qui habitent le F o r t Stierro, assis à la Bande du Nord de la Riuiere des Amazones » un conflit à la suite duquel une partie des Indiens est allée se fixer sur les bords du fleuve de Cayenne. Selon cet exposé du gouverneur, la Guyane française s'étendait donc du Cap d'Orange au Maroni. Jusqu'en 1666, les Français n'avaient exploré le Yapoco que trois à quatre lieues en amont. L e pays situé au delà du Cap d'Orange dans la direction de l'Amazone leur paraissait inhabitable pour des Européens. L e Cap de Nord leur était « presque


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inconnu » ; ils connaissaient bien sur le littoral les fleuves « d'Aricary, V n i m a m a r y et Cassipouro », et avec leurs barques ils allaient, comme les Anglais et les Hollandais, au pays des « A r a c a r e t s ou Palicours, qui habitent cette Coste » pour faire la pêche du « Lamentain ou V a c h e deMer ». P a r crainte des Portugais qui étaient établis sur la rive gauche septentrionale de l'Amazone, les Indiens étaient allés se fixer sur la rivière de Cayenne. Toutefois, à cette époque, l'occupation française était loin d'être définitive. Pendant l'absence de L a B a r r e , Cayenne fut prise en octobre 1667 par un amiral anglais; la F r a n c e était, en effet, l'alliée de la Hollande dans la guerre que cet état soutint contre l'Angleterre. A la nouvelle de la paix de Bréda, Cayenne fut rendue aux Français, en décembre 1667, mais elle avait été rava­ g é e et toutes ses fortifications détruites L a colonie n'eut pas le temps de se relever de ses désastres, entraînée qu'elle fut en 1674 dans la ruine de la grande Compagnie des Indes occidentales et dans la guerre qui, dès 1672, eut lieu entre la F r a n c e et les P a y s - B a s . Cette fois les Hollan­ dais envahirent la Guyane française et, à la fin de 1674, ils avaient repris Cayenne ; en 1675, les Etats Généraux décidèrent qu'il serait créé un nouveau poste sur l'Oyapoc ) , une ville fortifiée à laquelle fut donné le nom de ville d'Orange ). A la fin de 1676, l'amiral français d'Estrées reprit aux Hollandais Cayenne, en 1677 le fort sur l'Oyapoc fut occupé par les F r a n ç a i s ) . L e traité de paix de Nimègue de 1678 assit enfin cette possession jusqu'alors si chan2

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4

1

) M. B . I, page 106, note 1. ) D è s 1627, il existait un poste hollandais sur la rive gauche de l'Oyapoc. ( V o i r ci-dessus, page 106). ) M. B . I, page 107. ) M. B . I, pp. 108, 109. 2

3

4


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geante. L e chevalier de Lezu de L a Barre, frère du pré­ cédent, fut nommé gouverneur ; il avait pour aide-major Pierre-Eléonor de la Ville de Ferrolles, qui fut plus tard créé marquis de Ferrolles et succéda en 1690 à de L a Barre. 2.

C'est alors que commencent les conflits avec les Por­ tugais. En 1666 déjà, le gouverneur Lefebvre de L a B a r r e avait parlé de barques françaises, anglaises et hollandaises qui allaient souvent faire la pêche dans la Guyane indienne, sur le territoire du Cap d'Orange, vers l'embouchure de l'Amazone, sur la rive septentrionale duquel existait alors déjà, à Macapa, la place fortifiée portugaise. Depuis 1679, les incursions des négociants et pêcheurs français devinrent de plus en plus fréquentes ; venant de Cayenne, ils passaient l'Oyapoc pour pénétrer dans la « Guyane indienne » ). 1

L e s autorités portugaises, s'inquiétant de ces expédi­ tions successives, prirent des mesures pour défendre leur territoire. L e 2 septembre 1684, le roi de Portugal avait donné l'ordre au gouverneur-général du Maranhão de rendre compte de la convenance qu'il pourrait y avoir « à fonder un bourg ou forteresse au Cap du Nord et de l'intérêt que l'on trouve, ou que l'on pourrait trouver, dans les terres situées de ce côté, de la nature des Indiens qui les habitent et de la distance qu'il y a entre la dernière habitation et ledit Cap, et s'il était utile de fonder ledit bourg ou forteresse, comment on le pourrait faire sans l

) V o i r ci-dessous, pp. 180 et 182, le passage du mémoire de F e r ­ rolles, de 1698.


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porter ombrage aux étrangers, et surtout aux Français qui habitent Cayenne et font le commerce dans ledit Cap ) ». L e gouverneur-général G o m e s F r e i r e de Andrada ré­ pondit le 15 octobre 1685 ) : « L e Cap du Nord est une borne qui se trouve à côté de la Rivière de V i c e n t e Pinson, près de Cayenne, par où l'on a fait la démarcation de ce qui appartenait aux Portugais et aux Espagnols ), et tout ce qui se trouve entre ladite borne et P a r á est appelé Cap du Nord L e s terres de cette partie du pays ne pro­ duisent rien dont on puisse espérer du profit ; elles sont très peuplées d'Indiens et riches en plantes alimentaires, quoique le sol soit marécageux. Jusqu'à Cayenne il n'y a aucun établissement d'étrangers, ces baies n'étant d'ailleurs pas accessibles aux navires, à cause de la violence des courants que les indigènes appellent Upororocas. 1

2

3

C'est en terre ferme, à l'endroit nommé T o r r e g o , que l'on peut bâtir une forteresse destinée à mieux défendre cette région contre l'intrusion des étrangers ; en cet en­ droit, il y en eut jadis une autre bâtie par des Anglais, et qui fut prise par les armes de V o t r e Majesté, du temps 1

) R . B . II, page 127, I V , page 35, cité dans la réponse du gouver­ neur-général. ) R . B . II, pp. 127 et suiv., pp. 35 et suiv. T e x t e de la lettre qui se trouve à la Bibl. Nat. de Lisbonne, A r c h . du Cons. Ultram , L i a s s e n» 1028. ) L e traité dit T r a t a d o de Justilicacão, conclu en 1681 entre le Por­ tugal et l'Espagne (le protocole des délibérations des délégués chargés de déterminer la frontière de la P l a t a ) avait fixé la démarcation au Cabo do Norte, d'après ce que dit le P . Pfeil dans son Compendio, ci-dessous visé. L e P . Pfeil exprimait la crainte que la F r a n c e n'en tirât avantage pour augmenter ses possessions de Cayenne. E n adoptant l'emplacement proposé, on conjurait ce danger, car non seulement le Vincent Pinçon était relié à la frontière, mais encore on insistait sur ce qu'il était proche de Cayenne. 2

o

3


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ou Francisco Coelho de Carvalho gouvernait cet Etat. L e climat est insalubre. C'est ce pays qui produit tout le Cacao qui vient au Para, d'où il est éloigné douze ou treize journées. L a plus forte raison que l'on trouve pour l'utilité d'une forteresse en cet endroit, c'est que déjà les Français com­ mencent à y venir, séduisant les Indiens et leur achetant des esclaves, et s'emparant peu à peu du Fleuve des Ama­ zones, ainsi que V o t r e Majesté le verra par la pétition des Capucins à la Municipalité da P a r á qui sera présentée à V o t r e Majesté en même temps que cette lettre ; et comme le pays est habité par la plus grande et la plus belliqueuse des tribus d'Indiens, celle des Tucujûs, ceux qui l'auront de leur côté réussiront en toutes leurs entreprises, car sans l'appui des Indiens on ne pourra pas s'emparer de nos terres, de même que sans eux nous ne pourrons pas nous défendre. Sur la pointe des Iles de Janúyanes, en face de la Rivière de Araguary, terre noyée à la marée haute, bien pourvue de gibier et de poisson, et très saine, on peut aussi bâtir un fort, car aucun des canots qui viennent de Cayenne dans nos terres ne pourront y entrer sans être vus dudit fort. Cette pointe se trouve à onze journées de P a r á et un peu moins loin de Cayenne. Aucune de ces fortifications ne peut raisonnablement éveiller les susceptibilités des Français de Cayenne, attendu qu'elles seraient situées dans les terres de V o t r e Majesté, et qu'ils ne pourraient pas craindre que nous en profitions pour nous emparer de leur ville, qui ne nous apporterait aucun des avantages qu'ils en tirent ; mais ce sujet mérite d'être mûrement étudié, car le dessein de ces gens devient de plus en plus visible et je ne sais même si ce ne sera pas déjà trop tard quand nous voudrons les en empêcher ».


140 L e gouverneur-général portugais n'attachait pas grande valeur au territoire portugais du Cap du Nord, mais il reconnaissait que sans cette barrière, les F r a n ç a i s seraient bientôt sur les bords de l'Amazone. C'est pourquoi il pro­ posait de construire un fort sur le T o r r e g o ) et un autre sur l'Araguary. L e Conseil des ministres recommanda au roi de prendre la proposition en considération « pour défendre nos terres et en interdire l'entrée aux nations étrangères » ) . L e 24 février 1686, le roi ordonna au gouverneurgénéral ) ; « de faire bâtir une forteresse sur la terre ferme, à l'endroit nommé T o r r e g o , où les Anglais en ont eu une, que nos armes leur ont enlevée, et de r e c h e r c h e r en même temps l'amitié des Indiens Tucujús, qui habitent ces parages, en employant à cette fin les P è r e s de St. Antoine, qui ont acquis du prestige et de l'influence sur eux. » En ce temps-là, le gouverneur-général et le gouverneur de Cayenne avaient échangé des lettres « sur l'entrée et le commerce que les sujets du roi T r è s Chrétien cherchent à établir dans les terres de cet Etat qui sont du côté du Nord ». L e gouverneur-général adressa, le 23 août 1686, un rapport au roi ) , qui répondit en date du 21 décem­ bre 1686 ) : « Il m'a paru bon de vous dire, que la mesure, prise par vous, de renvoyer à leur Gouverneur les prison1

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) R . B . II, page 128, note 2, fait observer : « L a rivière que les Anglais nommaient T a u r e g e : le Maracapucú, à l'ouest de Macapá. » ) Ibidem, page 130. ) M. B . I, page 114, note 1, R . B . II, page 131, d'après Rivara, Catalogo dos Manuscriptos de Bibliotheca Publica Eborense, Lisboa 1850, t. I, page 66 ; conf. Silva, II, page 78. ) M. B . I, pp. 115 et suiv., R . B . II, page 132, cité dans la réponse du roi. ) M. B . I, pp. 114 et suiv., R . B . II, page 132, Bibl. Nationale de R i o de Janeiro, Ms. 878, fol. 56, 57. 2

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niers français a été fort sage, comme toutes celles de votre gouvernement. E t attendu que les moyens les plus efficaces pour empêcher le projet des français sont ceux que votre lettre contient, vous tâcherez de les laisser si bien disposés, qu'Artur de Sá de Menezes, qui va vous succéder, les puisse mettre à exécution. » Et la réponse du gouverneur étant revenue sur la con­ struction de forts destinés à protéger le domaine de la couronne de Portugal, le roi lui ordonne de choisir pour ce fort, qu'il avait été auparavant déjà autorisé à bâtir, l'emplacement qui lui paraîtrait le plus convenable ; puis le roi continue : « Vous pourrez même faire construire, non pas une forteresse seulement, mais encore toutes celles que vous jugerez nécessaires, tant pour assujettir les sau­ vages du côté du nord, que vous aurez soin de persuader par les cadeaux auxquels ils sont sensibles, que pour mettre obstacle à toute nation qui entrerait dans les terres de ma couronne sans les conditions requises pour le faire. » L e roi charge Antonio de Albuquerque Coelho, capi­ taine-major et gouverneur de P a r a ) , de diriger la construc­ tion du fort. L e roi écrit en outre : « Vous aurez recours, en même temps, aux Missionnaires Franciscains de St. Antoine qui ont des Missions au Cap du Nord, et à ceux des Pères de la Compagnie de Jésus, qui seraient les plus aptes à ce service, les prévenant en mon nom de ce qu'ils doivent faire à fin de maintenir la loyauté et l'obéissance des Indiens des Missions et d'arriver à assurer la paix et l'amitié avec ceux des gentils qui n'ont pas encore été soumis... ; j ' a i ordonné aux Pères de la Compagnie de Jésus d'établir une 1

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) Conf. Silva, I, pp. 24 et 28.


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nouvelle Mission au Cap du Nord et vous les trouverez dans la disposition habituelle à leur zèle dans les matières du service de Dieu, notre seigneur, et du mien. E t pour que les uns et les autres agissent sans se disputer leurs juridictions, vous prendrez soin de séparer leurs résidences et leurs Missions par des distances telles qu'ils n'aient point à avoir de doutes sur ce qui revient aux uns et aux autres pour la conservation des sauvages et pour le bien de l'Etat ». Ensuite de cet ordre, on commença à bâtir plusieurs forts, dont l'un, sur la rive gauche de l'Araguary, se trouvait terminé à la fin de décembre 1687 ) . Antonio de Albuquerque, qui avait été c h a r g é de la construction du fort, entreprit en 1687 une expédition dans les terres du Cap du Nord; conformément à 1'«ordre» du roi, le gouverneur-général G o m e s F r e i r e de Andrada lui enjoignit ) : « de passer à l'autre rive du fleuve des Amazones, en compagnie de l'ingénieur de cet Etat, des soldats et d'autres personnes pouvant servir de guides, et choisis à cet effet ; de pénétrer dans l'intérieur du Cap du Nord en liant c o m m e r c e a v e c quelques tribus de Gentils, de celles qui se trouvent en dehors de notre influence : d'aller voir et examiner les emplacements où furent les forts de T o r r e g o , de Cumaú et de Mayacary, tous gagnés par les armes portugaises ), et s'il en résultait que quelques-uns se trou­ vassent dans des positions favorables pour empêcher les étrangers de venir trafiquer dans cet Etat, de faire dresser l

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) M. B . I, page 122, note 2, R . B . II, page ) R . B . II, page 134. ) T o r r e g o fut pris aux A n g l a i s en 1629 par en 1632 par F . Coelho de Carvalho et M a y a c a r y par L u c e n a de Azevedo. Conf. supra, pp. 108 et

138, note 15.

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Pedro T e i x e i r a , Cumaú en 1646 aux Hollandais suiv.


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par ledit ingénieur, des plans pour les relever ou les bâtir à nouveau, tout en cherchant d'autres positions meilleures, s'il s'en trouvait...». L e 19 juillet 1687, de Albuquerque adressa au roi un rapport ainsi conçu ) : ...«Faisant ma route par des endroits d'où l'on peut bien examiner et signaler les entrées les plus importantes dudit fleuve des Amazones, j'entrai dans la rivière d'Araguary voisine de la pointe dudit Cap du Nord, laquelle je n'ai pu doubler vu le péril de la navigation sur cette côte qui ne se fait qu'à de certaines saisons. Des régions où cette rivière prend sa source, ayant appris mon arrivée, descendirent à ma rencontre quantité d'Indiens, de la nom­ breuse tribu des Maruanuns qui habite cet intérieur, les­ quels j'ai fait aussitôt entretenir de ce qui convenait au service de Dieu et de V o t r e Majesté, et, montrant leur contentement, ils exprimèrent leur grand désir d'être chré­ tiens, en demandant de leur donner immédiatement un missionnaire, ce qui n'était pas en mon pouvoir vu que je n'avais avec moi que le Père Antonio Pereira, de la Com­ pagnie de Jésus, et son compagnon, lesquels devaient continuer le voyage avec moi ; mais je les ai contentés avec la promesse que bientôt ils obtiendraient ce qu'ils désiraient. Sur cette dite rivière, j'ai appris que huit Français faisaient séparément le trafic d'esclaves dans le fleuve des Amazones, aux îles des Aroans, où les Religieux Capucins ont leur mission : et les envoyant chercher, on n'en trouva que trois avec quelques esclaves qu'ils avaient déjà achel

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) M. B . I, pp. 91 et suiv., 118 et suiv., R . B . II, pp. 133 et suiv., I V , pp. 43 et suiv., d'après la Bibl. Xat. de Lisbonne, Arch. du Cons Ultram , Liasse n° 1031. o

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tés, et j ' a i appris que, poursuivant leur commerce, les autres étaient passés dans l'intérieur des Tocujuz, à peu de distance du fort de Gurupá. E t après leur arrivée, j ' a i fait part au Gouverneur de l'Etat des circonstances où je les rencontrai, continuant cependant à pénétrer dans la rivière et les lacs de Mayacary, où vivent plusieurs autres tribus de gentils dont j ' a i fait convoquer les chefs au vil­ lage situé au milieu d'un grand lac nommé Camonixary. L e s ayant entretenus de la façon que j ' a i dit, ils accueil­ lirent a v e c empressement mes propositions et exprimèrent le désir d'être admis à la conversion de la Foi et à notre amitié, laissant entendre combien les contrariaient les rela­ tions avec les F r a n ç a i s qui fréquemment parcouraient ces régions et passaient devant leur village qui se trouve sur la route qu'ils prennent habituellement pour aller au dit fleuve des Amazones. Sur ces mêmes lacs, j ' a i fait la rencontre d'un canot avec d'autres F r a n ç a i s venant de Cayenne, pourvus de quantité d'outils et autres marchandises pour le commerce d'esclaves, qui est le but de leurs incursions, et porteurs d'un permis par écrit de leur gouverneur, P i e r r e Ferrolle, lesquels, malgré leur répugnance, bientôt vaincue, se rendirent en bonne paix. Après quoi, les traitant a v e c modération, tout en leur faisant de sévères remontrances sur leur hardiesse d'entrer ainsi dans les terres de V o t r e Majesté, et les avertissant de bien prendre garde de ne pas être de nouveau rencontrés dans c e s parages, ou dans d'autres qui nous appartiennent, et cela sous peine d'être différemment traités, je les ai fait aussitôt retourner a v e c une lettre pour leur gouverneur, dont une copie s e r a pré­ sentée à V o t r e Majesté a v e c celle-ci. Pour ce qui est des rameurs qui les transportaient, lesquels étaient des Indiens de la Rivière de V i c e n t e Pinson (endroit où, disent les


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anciens, fut placée la borne de la limite de cette Couronne), je les réprimandai en leur déclarant qu'ils n'étaient pas vassaux desdits Français, mais de V o t r e Majesté, et que comme tels ils seraient châtiés si de nouveau ils s'employaient à ramer pour eux (les Français) ou à les guider vers ces régions, avec d'autres raisons convenables à notre but, ce à quoi ils se soumirent, en disant qu'ils le feraient savoir à leurs Chefs. E t ils ont promis de ne plus accompagner lesdits Français, pour lesquels cette entrée ne sera pas facile, si lesdits Indiens ne leur portent quelque aide; car on ne permet pas aux Indiens de Cayenne de les accom­ pagner jusque là. A ces dits rameurs j ' a i fait aussitôt dis­ tribuer quelques cadeaux, qu'ils apprécièrent beaucoup, signe pour tous de fidèle amitié, que seuls la crainte ou l'intérêt entretiennent chez eux. Et voyant que la baisse des eaux rendait difficile le passage de mes canots et m'empêchait de poursuivre mon voyage à travers l'intérieur du pays jusqu'au point de la côte où fut ladite forteresse de Mayacary, je me suis décidé à retourner, laissant audit village Camonixari le mission­ naire qui m'accompagnait, plus nécessaire à cet endroit vu les demandes des gentils, lesquels se mirent aussitôt, et en toute diligence, à bâtir une église et la maison pour ledit missionnaire. Il est certain, Sire, que, si cet ordre de V o t r e Majesté était arrivé plus tôt, ma mission aurait été terminée, car ce passage n'est ouvert que du mois de janvier à celui de mai. Dans tous ces parages, je n'ai trouvé aucun emplace­ ment qui fût avantageux pour l'établissement de forts, et seulement au confluent de la rivière Mayacary, qui se jette clans l'Araguary (par où sortent tous les Français qui viennent de Cayenne à travers lesdits lacs), j ' a i ordonné au capitaine du génie de dresser le plan d'un blockhaus,

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et pour le moment on a commencé à y en bâtir un, en forme de vigie, qu'on pourra rendre plus important pour empêcher l'entrée desdits F r a n ç a i s , ce qui serait faisable très facilement. E t quoique le pays soit marécageux, on y a l'avantage du voisinage des Indiens Maruanuns pour le ravitaillement de la garnison ; et ce blockhaus ne pourra pas être enlevé par lesdits F r a n ç a i s , lesquels parcourant cette région des lacs sur de petits canots, seraient aisément repoussés. Ayant accompli ces choses et visité ces parages de la Rivière d'Araguary et des lacs de Mayacary, et fait connaissance avec tous ces Indiens, j ' a i dépensé avec eux force cadeaux, ce qui était nécessaire pour qu'ils fussent satisfaits de notre commerce . . . E t au retour, en remontant le fleuve des Amazones du côté du Cap du Nord, nous n'avons pas vu d'endroit propre à être fortifié, ni de terre ferme, si ce n'est l'ancien emplacement dudit fort de Cumaú; et, quoique j e n'en aie pas trouvé de vestige, l'endroit m'a paru très favorable et les terres bonnes pour être habitées. Il y a aussi le voisinage de quelques Indiens et celui du pays des Tocujuz, tribu très étendue, d'où lesdits F r a n ç a i s emportent le plus grand nombre d'esclaves. » Ce rapport démontre: 1° que c'est sur l'ordre du roi et selon les instructions du gouverneur-général de Maranhão, donc officiellement, qu'Antonio de Albuquerque, gouverneur de Para, entreprit en 1687 son expédition sur la rive septentrionale de l'Ama­ zone ; 2° qu'il pénétra dans l'intérieur du pays jusqu'aux lacs de Mayacary, mais dut renoncer à aller plus loin, la saison étant trop a v a n c é e ; 3° qu'il traita le pays comme une dépendance de la cou­ ronne de Portugal et en conséquence a) fit prisonniers les


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Français qu'il y trouva, les expulsa et chercha à rendre impossible à l'avenir toute intrusion des Français dans la contrée ; b) rappela sévèrement aux indigènes leurs devoirs de sujets, laissa chez eux des missions et commença à y construire des forts ; 4° que, se basant sur le témoignage de personnes âgées, il considérait le fleuve Vincent Pinçon comme la frontière septentrionale de la Guyane portugaise ; aussi rappelait-il à leurs devoirs de sujets les indiens qui, habitant sur les bords du fleuve, avaient servi de rameurs aux Français de Cayenne pour les amener aux lacs de Mayacary; 5° que, selon lui, la rivière de Vincent Pinçon se trouvait entre Cayenne et les lacs de Mayacary. L a Guyane des Indiens indépendants, telle que la con­ cevait L a Barre, n'existait pas pour les autorités portu­ gaises; on put le constater lors de la rencontre de quelques Français avec l'expédition du gouverneur Albuquerque, en 1687. 3.

A cette époque, les publications du P. De Souza F e r r e i r a et du P. Aloysio Conrado Pfeil vinrent étayer la conception portugaise revendiquant pour le Portugal la contrée au nord de l'Amazone jusqu'au Vincent Pinçon. J o â o D e Souza Ferreira, prêtre de l'Ordre de St. Pierre, résida pendant de longues années à Belem de Para ; vers 1685, il rédigea un « Noticiario Maranhense», dont le ma­ nuscrit a été conservé ) . Il y donne les indications ci-après : 1

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) R . B . II, page 123, cite d'après la copie de la Bibl. Nat. de Lis­ bonne, Manuscrit, Cod. n° 467 ( B . 6, 19); il existe, dit R . B . , une seconde copie à la Bibl. d'Evora. V o i r un passage de l'ouvrage, ibidem, pp. 123


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« D e l'embouchure du P a r á » il y a 70 lieues jusqu'au « Cap du Nord » (ainsi nommé parce que c'est la pointe de terre que le fleuve des Amazones avance de l'autre côté sur la mer par 2 degrés 40 minutes Nord), telle est la « largeur de l'embouchure du fleuve»; «vers le Couchant, en doublant ce Cap autrement nommé de los Humos, à 40 lieues der­ rière lui se trouve le r y o de V i c e n t e Pinçào, par un autre nom dit aussi ryo F r e s c o , et les indigènes dans leur langue le nomment Quachipurú, où d'après le bon accord des deux couronnes, se termine la frontière du Brésil pour cette partie du Nord et commence celle des Indes Occi­ dentales, et d'où, en longeant la côte à vue de terre, il y a 60 lieues jusqu'à Cayenne, par 4 degrés». Ensuite il parle des expéditions des Anglais, des Hol­ landais et des F r a n ç a i s ayant pour but « la célèbre Cayenne, si disputée, plutôt à cause de ses dépendances de la terre ferme voisine, que par la valeur de l'île même qui n'est pas g r a n d e » . Il continue en ces t e r m e s : « La multiplicité des prétendants à cette côte a fait disparaître une borne, qui avait été plantée à l'embouchure de la rivière de Vicente Pinção, ayant les Armes de Castille sculptées sur la face qui regardait au couchant, et sur celle qui était tournée vers l'Orient les Armes de Portugal, ainsi qu'en témoignent les explorateurs encore vivants qui ont vu et touché ladite borne apportée de Portugal et érigée par le deuxième Gouverneur de l'Etat, Bento Maciel Parente, lequel prit possession de cette Capitainerie du Cap du Nord, en vertu de la donation que lui en fit S a Majesté Sérénissime Philippe I V , signée de sa royale main, le 14 juin 1637,

et suiv., I V , pp. 31-33. L e s notes du P . de Souza ont été utilisées pour la rédaction de la duplique du Portugal de 1699, R . B . II, page 320, note 73.


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quand il régnait en Portugal et gouvernait les terres de ce Royaume par l'intermédiaire de Bureaux et de Ministres portugais; ainsi qu'en fait foi le Livre du Registre des Douanes de Para, indiquant les originaux en Portugal dans le Livre X I I I d'India e Mina, et dans ceux des Finances.». .. L e P. Souza Ferreira, renvoie aux documents offi­ ciels, ce qui prouve qu'il connaissait fort bien la donation faite à Parente; il suivait avec attention les entreprises des Hollandais, des Anglais et des Français en Guyane. Il ne donne pas une description proprement dite de la côte, se bornant à en mentionner les points principaux, le Cap du Nord, le Vincent Pinçon et Cayenne. Voici les plus importantes de ces indications: 1° Il évalue à 40 lieues la distance du Cap du Nord (2° 40' N) au Vincent Pinçon, à 60 lieues la distance entre le Vincent Pinçon et Cayenne (au delà de 4°). 2° Il admet que le ryo Vicente Pinção s'appelle aussi ryo F r e s c o et ne serait autre que le Quachipurú des indigènes. 3° Il affirme que Bento Maciel Parente a placé à l'embouchure du Vincent Pinçon une borne-frontière appor­ tée du Portugal et portant sculptées les armes de Castille et du Portugal; cette borne aurait toutefois disparu, mais il invoque le témoignage de « conquistadores » encore vivants qui l'avaient vue et touchée. En 1693, le P. Souza Ferreira écrivit l' « America Abbreviada ) », dont le manuscrit a été également con1

1

) America Abbreviada, suas noticias e de seus naturaes e em particular da Maranhão, pelo P . João de Sousa Ferreira, Presbytero da Ordem de S . Pedro, natural da V i l l a da P o n t e ; R . B . II, pp. 157 et suiv., I V , 39 et suiv., Bibl. d'Evora, Cod. C X V I , 1-8, 1 vol., 185 et suiv., reproduisent des passages du manuscrit.


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servé. Il y répète une partie de ses informations anté­ rieures; l'histoire de la borne-frontière est modifiée. D e u x nouvelles bornes viennent s'ajouter à celle que Parente avait placée sur le Vincent Pinçon: « L à furent plantées deux bornes de marbre, l'une au Levant avec les Armes du Portugal, l'autre au Couchant avec les Armes de Castille, suivant les ordres de S a Majesté Charles-Quint et de S a Majesté le R o y Dom J e a n I I I . . . P a r suite de la multiplicité des prétendants à la possession de cette côte du Cap du Nord, ont disparu non seulement les premières bornes, mais encore la deuxième, plantée au Levant du R y o V i c e n t e Pinçon...» La nouvelle version est empruntée à 1' « Historia Pon­ tifical, 5. part., liv. 9, cap. 5, let. D » c'est-à-dire à l'exposé historique du carme Guadalaxara (1630), exposé mentionné ci-dessus, page 101 ; Guadalaxara l'avait trouvée dans la « Relacào » de Sylveira (1624), dont il est question à la page 100 mais, g r â c e à une interprétation erronée du texte, de l'unique borne-frontière de Charles-Quint signalée par Sylveira, il en avait fait deux ). 1

Souza F e r r e i r a expose ensuite : « Dans le mémoire explicatif de ce traité (se. de l'inutile et inappliqué Traité du Sacramento de 1681) on a argu­ menté a v e c les Fleuves des Amazones et de L a Plata per accidens de la grandeur, mais on a en même temps déclaré les points précis et définis, sans qu'il soit besoin de déter1

) Comparez entre eux les deux passages de Guadalaxara et S y l ­ veira, ci-dessus pp. 102, note 2, et 101, note 1 ; le texte de Guadalaxara, emprunté à Souza F e r r e i r a , reproduit presque mot à mot, le texte de Sylveira. Toutefois, Guadalaxara a pris « l'un » et « l'autre » côté du padrAo dont parle Sylveira, pour «l'un» et «l'autre» côté du fleuve, ce qui donne deux bornes-frontières au lieu d'une seule et unique, une borne sur chaque rive du fleuve.


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miner tous ceux de la partie du Nord où la limite est déjà hors de question et reconnue par le R o y Catholique lui-même. L e s Portugais y ont toujours exercé leur droit, non seulement en délogeant par de fréquents combats les Hol­ landais des différents endroits où ils s'étaient introduits sur cette côte . . . , mais encore en soumettant les indigènes en plusieurs expéditions, dont les chefs reçurent des Gouver­ neurs les cédules et provisions pour gouverner et exercer le commendement sur ces peuples au moyen d'un com­ merce familier et quotidien au temporel comme au spirituel. L e s Missionnaires de la Compagnie de Jésus y résident et enseignent depuis plus de soixante ans, et il y a peu de temps encore, les gentils (par haine de leur doctrine, sur­ tout parce qu'elle leur interdit d'avoir plusieurs femmes selon leur coutume) en ont martyrisé deux qui enseignaient sur la côte de cette Capitainerie et Cap du Nord, en les assommant avec des massues aux lacs de Aragoary )» et les attachant ensuite à des arbres. L'un deux était le P. Antonio P e r e i r a . . . et son compagnon le P. Bernardo Gomes . . . L a même entreprise est poursuivie par les Reli­ gieux de l'ordre des Capucins de Saint Antoine dans les peuplades des Aroans et les nations qui habitent ces côtes et barre du Cap du Nord. Chose non moins importante fut la grande dépense faite avec ces gentils, pour les tenir en bonne paix, par le Donataire et son fils Vital Maciel Parente, dont sont encore grevés leurs h é r i t i e r s . . . E t quand même le Portu­ gal n'aurait pas le titre, il lui suffirait de son droit acquis 1

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) Albuquerque, ainsi qu'il le mentionne dans son rapport (voir cidessus, page 144). les avait laissés là lors de son expédition de 1687. Il faut qu'ils aient été mis à mort dans le courant de la même année, ainsi qu'il résulte du rapport de Ferrolles, de 1688.


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avec possession pendant soixante-dix ans, dont il jouit maintenant, tant de ladite Capitainerie du Cap du Nord que de tout le fleuve des Amazones, ses terres et versants des eaux de l'une et l'autre rive depuis le R y o de V i c e n t e Pinçon jusqu'à la nation des Cambebas et confluent du R y o do Ouro, dont le 26 août 1639, Pedro Teixeira . . . prit possession au nom de la Couronne de Portugal. » C'est ainsi que le P. Souza F e r r e i r a considère comme établie la domination du Portugal sur le territoire du Cap du Nord jusqu'au fleuve de Vincent Pinçon: par la délimitation ordonnée par le roi d'Espagne Philippe I V , par l'exercice de certains droits de souveraineté, par l'or­ ganisation d'une administration civile et ecclésiastique, par les dépenses faites au profit du pays et par une possession effective de 70 ans. D è s 1680, le P. Aloysio Conrado Pfeil consacra une vingtaine d'années à rassembler des matériaux relatifs aux droits du Portugal sur le territoire de l'Amazone et à écrire l'exposé de ces droits. L e P. Pfeil )né en 1638 à Constance, membre de la Compagnie de J é s u s depuis 1676, envoyé en 1679 dans la province du Maranhão, à P a r a , était missionnaire dans la Capitainerie du Cap du Nord; en 1682, il porta à la connaissance des Indiens de ce pays la loi du roi de Por­ tugal qui interdisait de les réduire en esclavage ). E n 1683, 1

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) R . B . II, pp. 108 et suiv. donne la plus grande partie de ces notes biographiques. ) « E n l'année 1682 le R o i notre M a î t r e ordonna au P è r e Pedro Luiz, supérieur des missions, et au P è r e Aloisio Conrado, tous les deux de la Compagnie de J é s u s , d'entrer dans l'intérieur de ce pays sans dépasser les limites des possessions de la Couronne de Portugal. L e but, dans lequel ils ont été envoyés outre celui d'aller prêcher l'Evangile, fut de publier parmi ces Indiens la loi que S a Majesté (que Dieu l'ait en sa garde) venait de promulguer, prohibant l'esclavage des Indiens », R . B . II, p. 237. 2


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le roi de Portugal lui ordonna de mettre ses notes au net ) ; en 1688, il se trouvait encore dans une mission « au nord de l'Araguary ». Il fut ensuite durant plusieurs années pro­ fesseur de mathématiques au collège de Para, écrivit une « Relation » que le Portugal utilisa dans sa duplique de 1699 ; le 1 avril 1700, il envoya, sur l'ordre du roi, au gouvernement portugais son « Compendio » sur la question des frontières du territoire de l'Amazone, fut appelé en 1701 par le roi Pedro III à Lisbonne et mourut pendant la traversée ) . er

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Parmi les écrits du P. Pfeil, le « Compendio » a été conservé ; il a pour titre en français : « Résumé des raisons et des arguments les plus importants qui prouvent évidem­ ment que la Capitainerie appelée du Nord, située à l'entrée de l'embouchure du Fleuve des Amazones, appartient légi­ timement à la Couronne de Portugal, et que le Roi de F r a n c e n'a et n'a jamais eu un droit sur elle, ni sur le Para, ni sur le Maranhão non plus». L'original de l'écrit existe, l'authenticité en est par conséquent incontestable, comme il est hors de doute que l'auteur est bien le P. Pfeil ) . . 3

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) Rapporté par le P. Pfeil dans la préface du Compendio, R . B . II, page 372. ) « Missionnaire au Cap du Nord, appelé en Portugal par le Roi Dom Pedro et décédé pendant la traversée ». Note ajoutée à la copie du Compendio conservée à la Bibl. Nat. de Lisbonne (Collection Pomballina, n° 687, page 193), R . B . II, page 372. ) L e « Compendio » est conservé à la Bibliothèque du R o i de Portugal, au palais d'Ajuda, Lisbonne, dans un volume in-folio Mis­ cellanea; il porte le titre: « P a p é i s juridicos e politicos ». Ce ma­ nuscrit, lit-on dans la préface, a été mis au net par le copiste ordinaire du P . Pfeil, « lequel (copiste) allègue des raisons de santé pour ne pas continuer la copie commencée du livre » et par le sergent-major José Velho de Azevedo ; la préface est signée de l'auteur, qui a ajouté au2

3


— 154 L a préface mentionne un ouvrage plus complet (tout le livre) auquel le même auteur aurait travaillé pendant vingt années ; une note qui se trouve à la fin de la préface annonce que le « Sommaire » du livre sera joint au Com­ pendio et le « Sumario » des trois parties du livre se trouve en effet joint à l'original du Compendio. C e « Sumario » lui aussi est donc authentique ; il in­ dique quel fut le contenu du grand ouvrage du P. Pfeil. Une partie de cet ouvrage a été conservée en une copie ; il est intitulé: « Anotaçam », etc. ) « R e m a r q u e s sur les frontières du Brésil avec une détermination de la ligne, tirée d'un pôle à l'autre, qui divise les terres occi­ dentales du Portugal et de Castille » etc. ; sur le titre est mentionné comme auteur : « P. Aloysio Conrado Pfeil, da Companhia de Jesu, Germano e Missionario do Maranhão ». Outre le texte de la première partie de l'Anotaçam, cette copie contient de nouveau le Sumario de cette partie. Il est par là établi que le Compendio aussi bien que les Anotaçam sont authentiques et ont pour auteur le P. Pfeil. Dans la préface du Compendio, le P. Pfeil fait observer que les Anotaçam ont été écrites au jour le jour ; elles n'ont peut-être jamais été mises complètement au net. C'est pourquoi les « brouillons des Anotaçam » ont été conservés. Voici les raisons qui démontrent que ces brouillons, trouvés en pages détachées dans un volume de la Biblio­ thèque d'Ajuda ), ont pour auteur le P. Pfeil : 1

2

dessous de sa signature neuf lignes de sa m a i n ; R . B . II, pp. 371-375; I V , pp. 143-146 et le fac-similé de la dernière partie de la préface dans R. B. V. 1

) V o i r le titre dans R . B . II, page Bibl. R o y a l e d'Ajuda à Lisbonne. 2

107. L a copie se trouve à la

) R . B . II, page 107. U n e partie de ces brouillons a été reproduite en photographie dans R . B . V , n° 3. D a n s R . B . I V , pp. 21-29, se


155

1. Leur auteur était arrivé dans le pays en 1679, il était missionnaire dans le territoire de l'embouchure de l'Amazone, il connaissait un agent de Parente, il avait des nouvelles de Cayenne et suivait l'expansion française dans le pays, etc. ; tout cela s'applique au P. Pfeil. 2. Ces brouillons traitent des mêmes sujets que le Compendio et l'Anotaçam : de la frontière du Vincent Pinçon, du traité de 1681, dont ils parlent dans les mêmes termes dédaigneux que le Compendio, du Cap Humos qui, d'après les notices aussi bien que le Compendio, doit se trouver sur la rive droite de l'Amazone, à proximité du Tapajoz. 3. Leur rédacteur a à sa disposition les ouvrages scientifiques consultés par l'auteur du Compendio et des Anotaçam ; non seulement Laet, Harcourt, d'Avity, etc., mais encore des livres beaucoup plus rares : celui de Riccioli et les tables du jésuite Aigenler, d'Ingolstadt, qui, d'après le Compendio, avait été le condisciple de Pfeil à Ingolstadt et dont la « Table géographique » avait été en­ voyée par Pfeil en Portugal en même temps que le Com­ pendio ). 4. L'argument décisif est : toute une partie des brouil­ lons (fol. 108 et 109) contient un exposé correspondant aux rubriques du Sumario (chap. I de la Parte segunda) et tout un passage est absolument identique. Il est dit dans le Sumario : « Parte Segunda. Contem a resoluçao conforme os solennes e jurados contratos antigos » les mêmes mots se retrouvent dans les brouillons, fol. 104. 1

trouve une reproduction partielle du texte original, mais qui n'est pas partout exacte ; R . B . II, pp. 109 et suiv., donne une traduction incom­ plète. R . B . n'établit que d'une manière incomplète que l'auteur est le P . Pfeil. ) Conf. R . B . II, page 373. 1


156

Il existe donc trois œuvres du P. Pfeil : 1

1. le « Compendio » complet ) ; 2. le livre des « Anotaçam », incomplet ) ; 3. des brouillons des Anotaçam ). 2

3

Voici quelques extraits de ces brouillons : L a largeur de l'estuaire de l'Amazone du « Cabo do Norte proprio » jusqu'à V i g i a est d'environ 60 lieues espa­ gnoles, le Cabo do Norte se trouve par la latitude de 2° 52', longitude 334° 36' (fol. 106 recto). L'île de Cayenne est par 4° 37' de latitude, 330° 35' de longitude ; il est donné des indications sur l'étendue et la position de cette île (fol. 106 verso); un croquis de l'île est dessiné au haut de la m a r g e de la page. A u x pages 106 (verso) à 109 (recto), le P. Pfeil examine de près la question du « Rio Pinçon ». Il signale le commencement de cet exposé par une note marginale folio 106 (recto) écrite en gros c a r a c t è r e s : « Incipit Pinçon V e r t e folium Já que o Pinçon ». «Puisque la rivière Pinçon —ainsi commence ce passage — est la limite certaine de la Couronne du Portugal, et que cela est méconnu, on doit expliquer en détail sa nature et plus encore au Roi son Maître, car il importe qu'il ait presque sous les yeux cette rivière, qui lui est soumise et

1

) Un passage dans R . B . II, pp. 371 et suiv., I V , pp. 143 et suiv. Conf. ci-dessus, page 23. 2

) R . B . II, page 107. L e texte que le B r é s i l ne reproduit pas eût eu peut-être de l'importance pour élucider la question de savoir comment le V i n c e n t Pinçon est devenu le fleuve frontière entre les possessions portugaises et espagnoles. 3

) Comme il est dit ci-dessus, en reproduction photographique ( R . B. V , n° 3), transcrits (ibidem, I V , pp. 21 et suiv.) avec une traduction française de certains passages (ibidem II, pp. 109 et suiv.).


157

remplit les conditions requises pour être la limite des terres du Portugal du côté du Nord » Puis il énumère plusieurs « cosmographes ou pilotes de différentes nations » qui ont étudié et décrit cette ri­ vière : « Laet, d'Avity, Harcourt, Moquet, Samuto, Linschot, Ralegh, Knivet, Candish, Kemnys, etc. » et continue en ces termes : «J'ajoute peu de particularités nouvelles que je possède d'après des renseignements sûrs obtenus des Fran­ çais de Cayenne qui constamment la traversent » ) . L a rivière porte le nom de l'espagnol Vicente Yañez Pinçon, dont le P. Pfeil dit par erreur qu'il accompagna Christophe Colomb dans son troisième voyage, celui de 1499, et que lors de cette expédition, au cours de laquelle il découvrit « lo rio W i a p o c », il aurait longé la côte vers le sud. L e s géographes donnent au « Rio Pinçon » divers noms empruntés aux dialectes des Indiens, « mais c'est toujours la même rivière » (mas sempre he mesmo) que Harcourt appelle « Wiapoc », Moquet « Yapóc », ou d'Avity, d'après les cartes françaises « Vaiabógo », « communément et mieux on dit Oyapóc, qui veut dire la même chose que Oyapucú ou grand Oya, pour le distinguer de Oya min, ou petit Oya, la rivière de la T e r r a firme plus voisine de l'île de Cayana et que (je crois) Riccioli tient pour la même rivière nommée de Cayána ) » . 2

3

1

) « J á que o Rio Pinçon he certo limite da Coroa Portugal, e o mesmo ser desconhecido se deve ao leitor a mendo explicar sua constituiçam, e m mais a E l R e y seu senhor importa que o veja quasi di antes (?) dos olhos o seu subdito que he muy capaz de ser limite das terras de Portugal pelo Norte », R . B . I V , page 23, conf, ibidem II, page 110. ) « Poucas são as particularidades que acrescentado tenho mesmo das seguras informações dos de Cayena Francezes que continuamente o passão », R . B . I V , page 23, conf. ibidem II, page 110. ) Communemente melhor corre Oyapóc, que quer dizer o mesmo que Oyapucú ou Oya grande, à distincção de Oya mir ou pequeño, Rio to

2

3


158

« T o u s les cosmographes donnent à cette rivière de Vincent Pinçon une latitude nord d'au moins 2 degrés ». «J'ai trouvé seulement, dit l'auteur, le P. Simâo Vasconcellos, qui, s'étant trompé, dans sa Chronologie, page PS, le place sous l'équateur, comme aussi le Cabo do Norte, ce qui est une erreur très grave et intolérable ).» 1

Puis sont énumérées les diverses latitudes sous lesquelles quelques auteurs ont placé le Vincent Pinçon : Riccioli 2° 40' latitude nord, Barnicio 3° 40', L a n g r e n 3" 30', Laet 4° 30', d'Avity 4°, Aigenler 3° 40'. C'est la détermination d'Aigenler qu'adopte le P. Pfeil « parce qu'il a comparé autant qu'il était possible, comme j ' a i comparé moi-même, les meilleures cartes » ; il admet donc la latitude de 3° 40' et prend pour longitude 325° 13'. Plus loin, le P. Pfeil indique la distance à laquelle se trouve le Vincent Pinçon des points principaux du litto­ ral : « en voyageant le long de la côte » (itinerando pela costa), il y a 48 lieues espagnoles, 70 lieues françaises du Vincent Pinçon au Cabo do Norte, « selon ce que m'ont assuré les Cayennais » (segundo os Cayenenses me affirmarâo). L e méridien du Vincent Pinçon est éloigné du mé-

de T e r r a firme mais proximo a Ilha Cayána, c que (creo) o Ricciolio tem por o mesmo Rio dito Cavana », fol. 108 verso ; R . B. II, page 113, I V , page 25. l

) « Comtudo a este Rio de Vicente Pinçon pöem todos os cosmographos em latitud p o Norte e ao menos em dous graos. Somente achei o P a d r e Simão Vesconcellos enganado que na sua Chronologia pag. 18 o mete debaixo da linea Equinocial, como tambem o Cabo do Norte ; que he erro gravissimo e intoleravel », fol. 108 verso ; R. B . II. page 114, I V , page 26. L'histoire, ici citée, de la Compagnie de Jésus de l'Etat du Brésil, par le P. Simão Vasconcellos, de 1663, (R. B. II, page 114, note 10) est mentionnée aussi dans le Compendio, où le P . Pfeil reproche à son collègue de nommer « injustamente » la rivière Vincent Pinçon, un « Riacho de Pinçon ». a


159

ridien du Cabo do Norte de 2° 50' ; Laet ne donne pas la distance, mais il place le Cap de Nord par 1° 50', ce qui est plus favorable au Portugal (que fica mais favoravel a Portugal). En ligne droite, le Vincent Pinçon est à 1° 11' de Cayenne ; en naviguant, à 22 lieues espagnoles, à 30 lieues françaises. L a distance de Para est de 5° et d'envi­ ron 10'. L a distance de l'île de Saint-Antam (une des Iles du Cap V e r t ) est de 24° ou 420 lieues, ce que les plénipo­ tentiaires auraient dû insérer dans le Tratado da justificacâo ) . l

« Depuis deux siècles déjà, cette rivière de Pinçon en elle-même est célèbre pour tous les géographes des rois, (Laet, p. ex.), parce qu'elle fait partie comme frontière de la fameuse ligne du pape Alexandre ). » Après la rivière Aper Wacque, elle est certainement la plus importante et la plus renommée de toutes les rivières de la province Guaiana ou Guiana, d'après Laet. Vient ensuite la description de­ là rivière, empruntée pour la grande partie à Laet, à ce que dit le P. Pfeil. 2

Quelques cartes placent la source du Vincent Pinçon non loin de celles des rivières Arawary, Macapà, Mahy et Anaguaripucu. « Mais le Pinçon reste exclu de la commu­ nication avec le fleuve des Amazones et d'autres (Laet I, 17, etc.), et il le fuit au contraire en se dirigeant vers l'oc-

1

) Ces plénipotentiaires ont siégé du 10 novembre 1681 au 22 jan­ vier 1682 (Koch-Schöll, 1. c. III, page 218) ; la note a donc été écrite posté­ rieurement à cette date. 2

) «Já por dous secolos agora de sy este rio de Pinçon he celebre a todos Geographos dos R e y s Grandes (por ventura L a e t ) tambem em razão de ser elle por divisorio limite da famosa linea do Papa Alexandre », photographie du fol. 108 verso. L a transcription dans R . B. I V , page 27, et avec elle la traduction dans R . B . II, page 116, contiennent des erreurs. E n particulier les mots « dous secolos» de l'original, ne sont pas reproduits.


160

cident. » Il reçoit sur sa rive méridionale la rivière A r w y . 16 lieues avant son embouchure, il forme une cataracte. Son embouchure mesure environ une lieue de largeur ; embarrassée de nombreux rochers, elle n'est pas navigable pour les grandes embarcations. « Mais il se jette dans la mer en formant une belle baie de 4 lieues de large et son eau douce se perd entre les deux célèbres promontoires du Mont d'Argent et du Cap d'Orange, lesquels se trouvent à environ huit ou neuf lieues l'un de l'autre vers la haute mer ).» Enfin, il est question (fol. 117, recto et verso) de la do­ nation faite à Parente ; la distance entre le Cap du Nord et le Vincent Pinçon est évaluée, d'après cet acte, à en­ viron 40 lieues espagnoles ou portugaises. Dans cet exposé du P. Pfeil, il y a lieu de relever les points principaux que voici : 1. L'auteur met toute l'insistance possible à signaler le Vincent Pinçon comme étant à la fois l'ancienne frontière adoptée par la démarcation d'Alexandre V I et la frontière naturelle de l'Espagne et du Portugal dans la Guyane. Le fait qu'il admet de façon erronée que la rivière était connue depuis deux siècles, à l'origine par conséquent, comme le cours d'eau frontière, ne marque que mieux sa tendance à placer cette frontière hors conteste. Cette préoccupation procède de la ligne politique alors suivie, aussi bien que sa demande au roi «d'avoir la rivière sous les y e u x » , de même que l'ordre donné par le souverain au P. Pfeil de mettre ses notes au net. 1

1

) « P o r e m desagua no mar em hua fermosa enseada formando hua baya l a r g a de 4 legoas, e perde a agua doce entre dous famosos promon­ torios do Mont-Argent e do Cabo d'Orange distantes entre (et non sobre, comme dit la Transcription dans R . B . I V , page 28), sy quasi 8 ou 9 le­ goas no alto m a r » , R . B . I V , page 2 8 ; conf. ibidem II, page 118.


161

2. Il identifie le Vincent Pinçon et l'Oyapoc : a) en ce qu'il accorde la même valeur aux diverses dénominations, disant que Vincent Pinçon, Oyapoc et les variantes de ce nom désignent tous le même cours d'eau; b) par une des­ cription du Vincent Pinçon qui est la description de l'Oya­ poc du Cap d'Orange. 3. Lui-même n'a pas exploré le Vincent Pinçon soit Oyapoc, sa description est faite essentiellement d'après les renseignements fournis par de Laet. Il a vécu toutefois avec les indigènes habitant la rive nord de l'Amazone, il a eu personnellement des rapports avec un agent de la fa­ mille Parente et a pu par conséquent apprendre ce que savaient du pays les explorateurs portugais ; il a reçu enfin des renseignements sur le fleuve par les Français de Cayenne qui le « passaient » constamment et qui lui ont indiqué les distances de Cayenne au Vincent Pinçon, de là jusqu'au Cap de Nord, savoir 22 (soit 30) lieues pour le premier parcours, 48 (soit 70) lieues pour le second. 4. Pour le P. Pfeil, la position du Vincent Pinçon est fixée par l'assimilation de ce cours d'eau avec l'Oyapoc du Cap d'Orange et par la détermination des distances qui le séparent de Cayenne, d'une part, du Cap de Nord, de l'autre. L e s données du P. Pfeil s'écartent de celles du P. Souza F e r r e i r a sur deux points : Souza F e r r e i r a voit dans le Vincent Pinçon le Rio F r e s c o et le Quachipurú des Indiens, tandis que pour le P. Pfeil le Vincent Pinçon est l'Oyapoc; Pfeil met le Vincent Pinçon à 22 (soit 30) lieues de Cayenne, tandis que Souza évalue la distance à 60*lieues. L a distance qui selon le P. Pfeil sépare de Cayenne son Vincent Pinçon du Cap d'Orange est certainement 11


162

exacte *), tandis que celle de 60 lieues adoptée par le P. Souza F e r r e i r a ne l'est pas, même si l'on part de son Vincent Pinçon soit Cassipour. Quant à l'identification que le P. Souza F e r r e i r a établit entre le Vincent Pinçon et le Rio F r e s c o , il y a lieu de remarquer que le P. Pfeil assimile aussi son Vincent Pinçon du Cap d'Orange au Rio F r e s c o ). Enfin, le P. Souza F e r r e i r a est seul à rattacher le Vincent Pinçon au Cassi­ pour; s'il eût eu raison, on aurait dû chercher les bornesfrontière sur le bord de ce cours d'eau aussi, ce qui n'a jamais eu lieu. Les autorités portugaises se sont ralliées à l'opinion du P. Pfeil, ainsi que l'ont montré les événe­ ments ultérieurs; elles considérèrent le V i n c e n t Pinçon et l'Oyapoc du Cap d'Orange comme un seul et même fleuve. 2

Au surplus, le P. Souza F e r r e i r a et le P. Pfeil étaient d'accord pour affirmer les droits du Portugal sur le terri­ toire jusqu'au Vincent Pinçon. Ils ont fourni des armes scientifiques aux autorités portugaises pour les aider à repousser effectivement les prétentions françaises.

5.

D e la B a r r e , alors gouverneur français de Cayenne, ne laissa pas sans réponse les mesures de défense prises par les Portugais. En 1688, il envoya de Ferrolles sur les

1

) E l l e concorde avec les données fournies plus tard par F e r r o l l e s ; voir ci-dessous, pp. 174, 181. 2

) Il dit dans le « Compendio » : « Concorda neste limite Pinçon o gravissimo P e d r o Nuñez Portuguez, Cosmographo del rey D . Sebastiam, que o chama R i o F r e s c o . » « U n éminent écrivain, Pedro Nuñez, cosmographe du roi D . Sébas­ tien, admet aussi cette frontière du V i n c e n t Pinçon, qu'il appelle R i o Fresco. »


163

bords de l'Amazone pour sommer les Portugais « d'aban­ donner les forts qu'ils venaient de bâtir sur la rive gauche de ce fleuve, attendu que toute la rive septentrionale de l'Amazone appartenait de droit à S a Majesté T r è s Chré­ tienne ) ». L e rapport de Ferrolles sur son expédition aux postes portugais sur l'Araguary (1688) a fait, entre les rédacteurs des mémoires français et brésiliens, l'objet d'une vive con­ troverse qui porte sur un point très précis : L e texte du rapport de Ferrolles, reproduit par le Brésil, mentionne « la rivière du Cap d'Orange, appellée par les Portugais rivière de Vincent Pinson et par les Français Oyapoc ». L e s mé­ moires français déclarent que ce passage est « une addition au texte original ) » et que « cette identification (du Vin­ cent Pinçon et de l'Oyapoc) a purement et simplement pour base une interpolation ) ». L e Brésil répond par des explications sur les textes ) ; il maintient l'authenticité du passage contesté et reproche de son côté au mémoire français d'avoir « omis la partie essentielle » ) du rapport de Ferrolles. 11 résulte ce qui suit des pièces imprimées produites jusqu'à la fin de 1899 : L a F r a n c e parlait d'un mémoire de Ferrolles (a), le Brésil d'un autre mémoire (b) qu'il attribuait à Ferrolles. a) L e rapport qu'invoque la F r a n c e est reproduit dans M. F . II, pp. 155 et suiv., d'après une copie conservée aux 1

2

3

4

6

1

) M. F . I, pp. 163, 164, d'après « les Archives des Colonies, t. L X I I I », et M. B . I, page 123, également d'après les « Archives (françaises) du Ministère de la Marine et des Colonies»; conf. toutefois ci-dessous, pp. 163 et suiv. ) M. F . II, page 158. ) R . F . , page 68. ) R . B . II, pp. 143-151. ) R. B . II, page 147. 2

3

4

5


164

Archives nationales, K. 1232, n° 54. L'adresse en e s t : « à Monsieur et Madame de Seignelay, le 22 septembre 1688 ». Ce n'est donc pas la reproduction d'un « texte origi­ nal », comme le prétend M. F . II, page 158: l'adresse ôte au rapport le c a r a c t è r e d'une pièce officielle; à en juger d'après ce texte, c'est une lettre particulière. b) Quant au rapport qu'invoque le Brésil, le premier mémoire brésilien (M. B . I, page 122) dit qu'il est conservé aux « Archives du ministère de la Marine et des Colonies à P a r i s » ; le mémoire le qualifie de « rapport officiel de de F e r r o l e », « revêtu de la signature autographe de c e personnage » ). En 1840, le vicomte de Santarem a fait du document original un extrait qu'il a communiqué en juillet 1852 ) à da Silva, l'auteur de l'ouvrage : « L ' O y a p o c et l'Amazone ». L e premier mémoire du Brésil l'a emprunté à cet ouvrage ) . 1

2

3

C'est la F r a n c e qui a fourni la meilleure justification des assertions du Brésil. Dans son premier mémoire (M. F . I, pp. 163 et 164), elle a publié plusieurs passages d'un rapport sur l'expédition de Ferrolles, passages qu'elle dit être textuellement cités et empruntés, d'après deux notes qui sont au bas de la page 164, aux « A r c h i v e s des Colonies, t. L X I I I ». Or, les passages cités sont entière­ ment conformes au rapport invoqué par le Brésil, rapport que le mémoire français se trouve ainsi confirmer. Seul le passage qui mentionne la « rivière du Cap d'Orange » manquait clans la reproduction que M. F . I donne de la 1

) M. B . I, pp. 122-123.

2

) S i l v a , II, page 82 (§§ 1954 et suiv.). L a communication a été faite à Silva, à ce qu'il affirme : « à condition que j e n'en ferais aucun usage pendant sa vie ». 3

) M. B . II, pp. 122-123.


165 1

pièce ), et c'est à cette lacune que le Brésil fait allusion lorsqu'il allègue que « le Mémoire français a omis la partie essentielle ». Pour plus de clarté, voici les deux textes en regard l'un de l'autre : Texte du passage cité le Brésil.

par

Texte du mémoire

français.

M. F . I, pp. 163-164.

M. B . I, pp. 123-124.

(Le Gouverneur de la Bar­ re envoya de Ferrolles dans l'Amazone pour sommer les Portugais) d'abandonner les forts qu'ils venaient de bâtir sur la rive gauche de ce fleuve, attendu que toute la rive septentrionale de l'Amazone appartenait de droit à S a Majesté Très-Chrétienne. Ferrolle partit de l'Ouya, sur un brigantin et deux piro­ gues; il explora l'Approuage, l'Oyapoc et le Cassipour ; laissa son brigantin à l'em­ bouchure du Cassipour, et continua à longer la côte a v e c les deux pirogues. Ar­ rivé au Mayacaré, il pénétra, par cette rivière dans le lac Macary ; traversa les sava­ nes noyées ; et toujours em­ barqué, parvint, à la fin du 1

(Le Gouverneur de la Bar­ re envoya de Ferrolles dans l'Amazone pour sommer les Portugais) d'abandonner les forts qu'ils venaient de bâtir sur la rive gauche de ce fleuve, attendu que toute la rive septentrionale de l'Amazone appartenait de droit à S a Majesté T r è s Crétienne.... Ferrolles partit de l'Ouya sur un brigantin et deux piro­ gues, explora l'Approuage, l'Oyapoc et le Cassipour ; laissa son brigantin à l'em­ bouchure du Cassipour, et continua à longer la côte avec les deux pirogues » *).

*) Archives des Colonies, t. L X I I I .

) M. F . I, page 158 ; R . F , pp. 67, 68.


166

mois, à la forteresse portu­ gaise de l'Araguary, qu'il trouva située sur la pointe occidentale de l'embouchure de la rivière Batabouto, affluent de la rive gauche de l'Araguary, et garnie de vingt-cinq soldats et de trois petits canons de fonte. Il fit s a sommation au commandant portugais. E t le commandant portugais lui répondit que : En vertu d'une donation faite à Bento Maciel Parente, les limites des pos­ sessions portugaises étaient à la rivière du Cap d'Orange, appellée par les Portugais ri­ vière de Vincent Pinson, et par les F r a n ç a i s Oyapoc. Ferrolle le menaça de ve­ nir le déloger de force, s'il ne prenait pas le parti de décamper volontairement; et il lui remit une lettre de L a B a r r e pour le Capitào Mór du P a r a .

Notre agent le « menaça de venir le déloger de force, s'il ne prenait pas le parti de décamper volontairement ; et il lui remit une lettre de L a B a r r e pour le Capitào mor du Para...»

Dans les deux textes, le premier et le dernier passage sont identiques. Cette concordance absolue frappe d'autant plus que le texte brésilien n'est qu'un extrait ; elle est pour donner entière confiance dans l'authenticité du texte inté­ gral de l'extrait.


167

Après le passage initial, conforme au texte de la France, le Brésil donne la suite du récit de Ferrolles ; cette suite, très naturelle, ne s'écarte sur aucun point important du rapport de Ferrolles, du 22 septembre ). Après le passage initial, conforme au texte du Brésil, l'exposé de la F r a n c e interrompt la narration ; il y a là une lacune. Et cette lacune est remplie par une citation de l'histoire de la Guyane, d'Artur ), qui relate, sans qu'on puisse s'en rapporter entièrement à son dire, que de Ferrolles ne serait pas allé en personne jusqu'au fort portugais sur l'Araguary, mais y aurait envoyé un Indien avec une lettre pour le commandant du fort ; ce qui serait en contradiction même avec le rapport de Ferrolles pro­ duit par la F r a n c e ). A la lacune ainsi remplie succède une phrase qui est, elle aussi, empruntée au rapport invoqué par le Brésil et qui, comme le passage initial, est absolument conforme au texte brésilien. Dans ces circonstances, force a été d'admettre que le passage intermédiaire du texte brésilien, le passage qui comprend l'extrait incriminé par la France, a la même authenticité que les passages initial et final. Cela étant, on aurait pu baser la constatation des faits de la cause sur l'extrait donné par le Brésil. L e passage contesté par la F r a n c e n'est pas une interpolation, car il ne fait nullement partie du rapport du 22 septembre invoqué par cette puissance. Sur la demande de l'arbitre, l'Ambassade de F r a n c e à Berne, par note du 21 mai 1900, a fourni les éclaircisse­ ments ci-après : 1

2

3

1

2

3

) Conf. M. F . II, page 157. ) Conf. M. F . I, page 164, note 2. ) M. F . II, page 157.


-

168

1. Quant au rapport de Ferrolles, du 22 septembre 1688, produit par la F r a n c e , on constate : L'original de ce rapport n'existe plus. « On se trouve donc en pré­ sence de deux copies contemporaines de ce document. L a première dans le registre Correspondance générale, t. II, Guyane aux Archives des Colonies se trouve dans ce registre à la suite d'un long « Extrait d'une lettre de M. de la B a r r e , Gouverneur de Cayenne, escrite à M. le M. de Seignelay le 4 Octobre 1688 ». « L e s deux lettres, dont l'analyse et la copie ont été faites en même temps, sont à la place que devraient chro­ nologiquement occuper les originaux dans ce volume II de la Correspondance générale de la Guyane embrassant la période de 1685 à 1691. On peut donc dire en présence de cette copie, qu'elle a été prise directement sur l'original et qu'elle offre une garantie complète d'authenticité. » « L a seconde copie (Archives Nationales, K 1232, Nr. 54) provient des papiers du père Léonard . . . L e s erreurs de cette copie ne consistent que dans une mauvaise lecture de l'entête et de quelques chiffres ou noms sans portée. L'erreur de l'entête est d'avoir lu M. et M de Seignelay au lieu de « M. le M. de Seignelay ». T o u s les termes de la lettre sont absolument conformes au texte de la pièce con­ servée au Ministère des Colonies, notamment dans le pas­ sage relatif à la rivière Vincent Pinson, et c'est bien là le rapport officiel de F e r r o l l e s sur sa mission à l'Araguary. » « Si le Mémoire F r a n ç a i s a donné cette pièce d'après la copie des Archives Nationales, cela paraissait indiffé­ rent, l'authenticité de la pièce ne faisant aucun doute et e

1

) D'après la reproduction photographique de cette copie, celle-ci se trouve aux Archives du Ministère des Colonies. Correspondance générale de la Guyane française, vol. 2, C. 14, fol. 44, seq.


169

les termes mêmes de la lettre étant identiques dans les deux. On ne songeait pas dès lors à s'attacher à une cri­ tique de texte. » A cette communication, le gouvernement français avait joint une reproduction photographique et une transcription de la première copie. Ces diverses pièces permettent de constater: L e texte du rapport de Ferrolles du 22 septembre 1688; le texte de la seconde copie que reproduit M. F . II, contient beaucoup d'erreurs, mais concorde en général avec la première copie. L e texte bien meilleur de la première copie permet maintenant de corriger ces erreurs, aussi bien que de combler quelques lacunes. L e s erreurs (une comparaison attentive en a fait découvrir plus de cinquante) portent non pas seulement sur des détails, mais plus d'une fois sur des points importants. Tout d'abord l'en-tête est inexact; il ne porte pas Mon­ sieur et Madame de Seignelay, mais M. le M. de Seignelay. Grâce à cette rectification, le caractère officiel du rapport est hors conteste ; on peut qualifier d'officiel le rapport du 22 septembre. Puis, en mettant constamment le chiffre 2 à la place du chiffre 1, la copie de M. F . II a embrouillé toute la chro­ nologie du voyage de Ferrolles, qu'il n'est possible de reconstituer qu'après coup. Enfin, la comparaison avec la première copie fait dis­ paraître l'Ouyaproque, dont la F r a n c e voulait faire un cours d'eau spécial ) en se basant exclusivement sur une faute qui se trouve dans la copie reproduite par M. F . II ; l'Ouyapoque de la première copie le remplace. 1

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) Conf. M. F . I, page 47 ; R . F . , page 68.


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Si M. F . II, au lieu de la seconde copie défectueuse, eût reproduit la première qui contient beaucoup moins d'erreurs, bien des confusions eussent été évitées. L'arbitre y aurait probablement gagné qu'on lui eût produit, avec le rapport de Ferrolles, la pièce qui le précède, soit l'« Extrait d'une lettre de M. de la Barre, gouverneur de Cayenne à M. Sei­ gnelay », du 4 octobre 1688. L a charge élevée que rem­ plissait alors de la B a r r e donnerait de l'importance à son rapport. 2. Quant au rapport qu'invoque le Brésil et que cite aussi M. F . I, pp. 163 et suiv., il est dit : « C'est par erreur que le Mémoire F r a n ç a i s s'est référé (p. 164, note 1) au tome L X I I I des Archives des Colonies, pour ce qui concerne le voyage de F e r r o l l e s à l'Araguary. L e rédacteur travaillait sur des notes réunies par divers employés, et l'inexactitude vient de ce que le volume L X I I I a été plus particulièrement consulté. Mais il ne renferme rien sur le voyage de Ferrolles en 1688. » L a note de la F r a n c e ne s'explique pas sur la prove­ nance des deux passages de M. F . I : « d'abandonner — pirogues » et « Notre agent — P a r a », laissant de la sorte aussi douteux avant qu'après le point de savoir à quoi est due la concordance de ces passages avec le rapport auquel se réfère le Brésil. V r a i est-il que le rapport bré­ silien ne peut plus s'appuyer sur la déclaration de M. F . I, pp. 163 et suiv., disant que le rapport n'existait pas dans le tome L X I I I des Archives des Colonies. Il faut bien pourtant que les rédacteurs de M. F . I aient trouvé ces deux passages quelque part. Mais comme le Brésil est, lui également, dans l'impossibilité de désigner la provenance exacte, indispensable à connaître, du rapport auquel il se réfère, ce rapport ne peut être utilisé comme moyen de preuve.


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Aussi l'arbitre est-il réduit à se servir du rapport de Ferrolles du 22 septembre 1688, dont il résulte : L e 13 mai 1688, de Ferrolles partit du fleuve Ouya « qui ferme du costé de l'est nostre isle » (Cayenne), avec un brigantin et deux pirogues, montés par 36 Français et autant d'Indiens. Après avoir fait 6 lieues, il arriva à la rivière de Caux : « le lendemain 14 je suis venu mouiller vis-à-vis la rivière d'Aprouage », 4 lieues de Caux. « L e 15, après avoir fait 10 lieues, je me rendis à Ouyapoque. L'embouchure de cette rivière est aussi establie nord et sud et a une lieüe de large. Il y a deux passages à l'est et à l'ouest de 2 brasses en rangeant la terre. A 4 lieues de là du costé de l'ouest estoit le fort des Holandois. L a rivière s'y estrecit tout d'un coup en faisant un coude et qui done lieu d'une tres bone defense contre les bastimens qui voudroient y passer. A 8 lieues plus hault on y voit le Sault lequel est une des plus curieuses choses de l'Amé­ rique. C'est une rivière de demie lietie de large, dont le cours impétueux est arresté par un banc de roches et semblant s'enfler de colère tombe par cascade avec une rapidité affreuse à l'espace d'une portée de fuzil de large, formant au dessous, plus de 300 pas de long, des ondes aussi grosses qu'une pleine mer. Dans ce lieu je rencontré un pirogue d'Indiens, nommez Carannes, qui ramenoient deux traiteurs françois de quatre vingt à cent lieues de là, où leurs camarades n'avoient encore jamais esté. Ils m'as­ surèrent avoir traversé plusieurs cantons de pays de dix à douze lieues de longueur où il n'y avoit pas d'autres arbres que des cacaotiers et avoir trouvé une rivière na­ vigable qui court au Sud dans celle des Amazones. Cela estant, on pourrait par ceste route, avec moins de danger que par le Cap de Nord, aller où les Portugais vont cher­ cher le bois de canelle crabe. J e trouvé les terres de cette


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rivière bien meilleures que celles de Cayenne et très pro­ pres pour des sucreries, ses deux bords estant terres fermes et point m a r e s c a g e u x comme dans les autres de la coste. Si la navigation en est empeschée par le Sault, on peut facilement y remedier par un canal qu'on peut faire à l'ouest à peu de frais ; les gros vaisseaux pourraient venir mouiller à l'embouscheure, et, quoyque de basse mer ils touchent, ils n'y souffrent pas, d'autant que la vase y est si molle qu'ils peuvent siller dessus estant à la voile. L a mer n'y est jamais grosse, parce que le Cap d'Orange et la Montagne d'Argent, y form(a)nt une grande baye, font qu'elle y est toujours belle. Dans cette baye, il s'y descharge deux autres rivières. L a plus petite, à l'ouest, se nomme Machourou, et l'autre, du costé de l'est, Coresicribo. » e

L e 20 mai il partit de l'Oyapoc. « L e 20 j ' e n suis party et j e ne suis arrivé que le 3 de juillet ) à Cassipoudre, quoyqu'il n'y ait que 20 lieues, à cause du mauvais tems, des vents et marées tousjours contraires. C'est une rivière qui ne passe que par des Savannes, et par conséquent inhabitable. Son emboucheure a une demie lietie de large et est establie sud quart sud est et nord quart d'ouest. Depuis cette rivière jusqu'à celle de Larahouori y a 20 lieues au dela du Cap de Nord où l'on compte prez de 80 lieues. Tout ce que les cartes nomment rivières, ce ne sont que des esgoux de Savannes ou petits lacs qui contiennent cette longueur, où l'on peut naviguer pendant 8 mois de l'année dans de petits canots pour croiser la coste, qui, jusqu'à Caracapoury est fort dan­ gereuse à cause des batures causées par les hauts fonds et les bancs de sable. » L e s indigènes de cette contrée (Palicours. Aracans, Arouanais et Mayées) le reçurent très e

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) E r r e u r , lire juin.

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bien et acceptèrent avec joie les présents qu'il leur fit «de la part du Roy et de Monsieur de la B a r r e » et lui deman­ dèrent de les protéger contre les Portugais « qu'ils appré­ hendent tellement que ceux qui en sont les moins esloignez ont quitté depuis peu leurs càrbets pour se cacher dans de petits islets ». « J e laissay, » continue Ferrolles, « chez eux mon brigantin et m'embarquay dans des pirogues pour avancer outre, et aprez avoir costoyé la coste jusq(u)à la rivière de Mayacary, je monté dedans pour gagner les savannes et arrivay le 25 au lac d'Amocary » ). Des jé­ suites portugais, qui s'étaient établis sur l'une des îles de ce lac, avaient été massacrés l'année précédente par des Indiens «nommés Maprouanes et Marones». Autrefois les Hollandais s'y livraient à la pêche, ce que « nos Français » peuvent faire aussi « tant pour leur subsistance que pour en débiter aux Isles Antiles ». e

l

Après avoir traversé les savanes avec de grandes difficultés, il arriva, le 27 juin, dans la rivière Batabouto qui se jette dans le Larahouary, sur la rive occidentale duquel il a son embouchure. L à se trouve le fort portugais de Saint-Antoine « construit depuis un an » avec une gar­ nison de 25 Portugais et 60 « Indiens Arianes ». Ferrolles parvint à ce fort le 28 juin. L e s Portugais tirèrent deux coups de canon d'alarme, mais laissèrent débarquer Ferrolles sur sa déclaration qu'il voulait parler au commandant ; ce dernier le reçut, sans toutefois le lais­ ser entrer dans le fort. E t le rapport continue en ces termes : « Il me demanda ensuite ce que j'estois venu faire. J e dis que j'estois venu savoir pourquoy ils s'establissoient sur les terres du R o y qui estoient séparées des leurs par l

) Macary dans le rapport auquel se réfère le Brésil.


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le fleuve des Amazones. Ce qui l'estonna, disant que le capitaine major de P a r a avoit encore des ordres de cons­ truire des forts plus prez de nous, et que les terres du R o y son maistre s'estendoient jusqu'à la rivière Pinson, que nous appelons Ouyapoque ) , en vertu d'une commission donnée en faveur d'un Gouverneur de Para par Philippe second ), roy d'Espagne et de Portugal, où la concession de toutes ces terres estoit portée, et de plus m'allegua que les Superieurs generaux des ordres religieux de Portugal inceroient dans les obediances de leurs missionnaires la permission de prescher la foy chez les Indiens de tous ces cantons, en me donnant coppie de celle d'un Père Jésuite qui estoit present. 1

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J e luy respondis que ce n'estoit pas là des tittres va­ lables auprez des nostres et que j e leur signifiois de la part de M de la B a r r e , mon gouverneur, de se préparer à se retirer au delà des Amazones ; autrement que nous employerions à la suite nos forces pour les chasser et qu'en attendant des ordres de F r a n c e sur cette affaire, qu'ils eussent à ne pas troubler le negoce de nos traiteurs comme ils avoient fait l'année dernière. » D e F e r r o l l e s écrivit à ce sujet une lettre au Gouverneur de P a r a et la remit au commandant « lequel ne m'aida pas moins à avoir des vivres pour mon retour. J e permis dans ce lieu, pour faire voir nos droits, à neuf F r a n ç o i s d'aller traiter chez tous les Indiens en deçà des Amazones.... r

L e premier juillet j e suis party de l'Arahouary. L e s bastiments n'y sçauroient entrer à cause de la quantité de bancs qui sont au devant et qui continuent jusqu'au Cap de Nord et mesme au dessous, où je mis pied à terre. 1

) Ouyaproque dans la seconde copie. ) Philippe I V .

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C'est le Cap d'une isle qui a 20 lieues de tour ) nommée par les Indiens Caracapoury, elle est separée de la terre ferme par un bras des Amazones d'une lietie de large, elle est toute en marais et savannes. L e s pirogues ne pas­ sent par là qu'en petite marée, à cause que dans les grandes la barre y est tellement rude que de gros bastimens ne s'en pourroient sauver. L e 7 j'arrivay chez les Indiens où j'avois laissé mon brigantin, et, aprez y avoir fait des vivres, je me rendis à Cayenne le unziesme du courant. » L e s données les plus remarquables de ce rapport sont : 1. La distance de l'Ouya, la première rivière sur le côté est de Cayenne, jusqu'à « l'Ouyapoque » est de 20 lieues. 2. Ferrolles resta du 15 au 20 mai sur l'Ouyapoque, dont il reconnut l'embouchure, le cours jusqu'à la cataracte et les rives ; sur les renseignements que lui donnent deux « traiteurs français » qui revenaient de l'intérieur « où leurs camarades n'avoient jamais esté », il étudie le moyen de surmonter l'obstacle que la cataracte oppose à la naviga­ tion de la rivière, pour pénétrer dans l'intérieur jusqu'à une autre rivière navigable qui coule au sud de l'Amazone et, évitant ainsi la voie dangereuse autour du Cap du Nord, arriver « où les Portugais vont chercher le bois de canelle crabe ». 3. Il décrit cet Ouyapoque comme étant la rivière qui se trouve au Cap d'Orange ; le rapport ne connaît pas d'autre cours d'eau de ce nom. 4. L a distance de l'Ouyapoque au « Cassipoudre» est de 20 lieues (Ferrolles est resté du 20 mai au 3 juin pour les parcourir, à cause il est vrai « du mauvais tems, des 1

) Dans la seconde copie, il y a terre.


176 vents et marées toujours contraires »). L'autre indication « depuis cette riviere jusqu'à celle de Larahouori (l'Arahouary) y a 20 lieues au dela du Cap de Nord où l'on compte prez de 80 lieues » paraît sujette à caution. 5. L e s Indiens de la région du « Cassipoudre », chez lesquels il laisse sa brigantine pour aller, sur des pirogvies, longer la côte et arriver jusqu'au Mayacary, ont peur des Portugais et les Indiens qui sont sur les bords du lac Amocary, où il arriva en remontant le Mayacary, ont l'année précédente,, tué des jésuites portugais qui s'étaient établis là. 11 offre des présents aux Indiens. 6. L e 3 juin, Ferrolles est sur le « Cassipoudre », le 25 juin sur le lac A m o c a r y et après le passage difficile des savanes, il pénètre le 27 juin dans le Batabouto ; le 28 juin, il arriva jusqu'au confluent de cette rivière dans le « L a r a houary », soit jusqu'au point où, à « son confluent sur la rive ouest » était situé le « F o r t de Saint-Antoine » construit « depuis une année » par les Portugais, distant de l'Amazone de cinq lieues. 7. L e commandant portugais est « étonné » (« ce qui l'estonna ») d'apprendre de F e r r o l l e s que les possessions françaises s'étendent jusqu'à l'Amazone, que son fort par conséquent se trouve « sur les terres du R o y » (de F r a n c e ) . 8. D e F e r r o l l e s interprète la réponse du commandant portugais dans ce sens : L e « capitaine major » de Para a en outre l'ordre de son gouvernement de construire des forts « plus prez de nous » donc sur des points plus rap­ prochés du territoire français que ne l'est le fort SaintAntoine. l

) L'interprétation de R . F . , page 68, qui prétend que par les mots « plus près de nous » le commandant portugais entendait l'endroit même où il» se trouve, ne se concilie pas avec le contexte.


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9. Il interprète la seconde réponse du commandant portugais en ce sens : L e territoire portugais s'étend « jusqu'à la rivière Pinson, que nous appelons Ouyapoque ». Or, la rivière que « nous (Français) appelons Ouyapoque », Ferrolles l'a indiquée comme étant la rivière du Cap d'Orange. A ce qu'a compris Ferrolles, le com­ mandant portugais identifie le Vincent Pinçon et l'Oyapoc du Cap d'Orange et Ferrolles lui-même admet cette iden­ tification. 10. L e commandant portugais rattache cette délimita­ tion à la donation faite à Parente. 11. Ferrolles proteste contre la conception portugaise qui veut étendre le territoire portugais jusqu'au Vincent Pinçon, l'Oyapoc du Cap d'Orange ; c'est l'Amazone qui constitue la frontière et, conformément aux ordres du Gouverneur de Cayenne, il exige que les Portugais se retirent sur la rive droite du fleuve, abandonnant la rive gauche et qu'en tout cas, en attendant de nouveaux ordres, les marchands français qui pénètrent jusqu'à l'Amazone, ne soient pas inquiétés par les Portugais. Il remet au com­ mandant du fort portugais une lettre qu'il écrit à ce sujet au Gouverneur de Para. 12. Pour garantir les droits de la F r a n c e sur la rive gauche de l'Amazone, Ferrolles autorise sur place neuf Français à faire le commerce sur toutes les terres indiennes de la rive gauche de l'Amazone. 13. Ferrolles revient par le Cap de Nord. L e Cap de Nord est le cap de l'île que les Indiens appellent Caracapoury ; cette île est séparée du continent par un bras de l'Amazone large d'une lieue ; le « tour » de l'île est de 20 lieues. 14. D e Caracapoury au Cassipour la côte est très dan­ gereuse ; quant aux rivières que les cartes indiquent sur 12


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cette côte, « ce ne sont que des esgoux de Savannes ou petits lacs ». 15. Pour aller de l ' A r a g u a r y chez les Indiens auxquels il avait laissé sa brigantine, Ferrolles resta du 1 au 7 juillet et jusqu'au 11 juillet pour rentrer de là à Cayenne. er

6. L e s Portugais n'obtempérèrent pas à la « Sommation» que leur avait faite la F r a n c e d'avoir à évacuer le territoire de la rive septentrionale de l'Amazone ) . Ils gardèrent le fort de Saint-Antoine et, pour assurer la sécurité de leurs pos­ sessions, construisirent deux forteresses, Macapà (Cumaú) et Paru ) . Après comme avant, ils interdirent aux F r a n ç a i s l'accès de ce territoire, firent prisonniers et renvoyèrent en général à Cayenne ceux qu'ils y trouvaient ). Mais comme de leur côté les autorités de Cayenne n'en continuaient pas moins à autoriser des F r a n ç a i s à pénétrer dans le territoire de l'Amazone, notamment à y faire le commerce ) , Ferrolles, Gouverneur de Cayenne depuis 1690 et Antonio de Albu1

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) M. F . I, page 164, mentionne d'après Artur, 1. c , une seconde sommation de 1694 ordonnant d'évacuer le fort Macapà et qui ne fut pas davantage suivie d'effet. ) Conf. ci-dessous, page 180, M. B . I, page 127. ) M. B . I, page 129 ( L e t t r e de Albuquerque, de 1691); M. F . II, pp. 122 et suiv. ( L e t t r e de F e r r o l l e s du 1 juillet 1697 relative au P . de la Mousse et à cinq autres Français). L'allégation de Froger, 1698 ( R . B . II, pp. 192 et 193) : « L e s portugais.... font cruellement massacrer ceux qui auparavant y alloient en toute seureté », paraît empreinte d'exagération. F e r r o l l e s ne mentionne rien de pareil. L'enquête faite par le Portugal, en 1696 et 1697, au sujet du meurtre de quatre F r a n ç a i s sur les bords du Y a r i , n'est pas à l'abri de toute critique; R. B . II, pp. 167-173. Conf. la réponse portugaise de 1698, ci-dessous, page 204 et l'article 5 du traité provi­ sionnel du 4 mai 1700. ) M. B . II, pp. 37, 38. 1

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querque, alors Gouverneur de Maranhão, semblent avoir continué à échanger des lettres dans lesquelles ils faisaient valoir leurs réclamations et prétentions réciproques Convaincu que les Portugais ne consentiraient pas à ad­ mettre de bonne grâce la légitimité des prétentions de la F r a n c e sur l'Amazone, Ferrolles fit ses préparatifs pour les y contraindre. Il projeta de faire construire une route de l'Ouia au Paru. Il pensait descendre le P a r ú ) pour atteindre les forts portugais sur l'Amazone. Ayant reçu de Louis X I V l'ordre d'agir ), il attaqua les postes portugais. Parti de Cayenne le 20 mai 1697, il s'empara le 31 mai des forts Cumaú ou Macapá ) , fit prendre et détruire par un détachement le fort Parú ) , laissa dans le fort Cumaú une petite garnison française de 50 hommes environ ) et rentra à Cayenne a v e c le reste de sa troupe. Mais les Français n'occupèrent 2

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) V o i r ci-dessous, page 181. Cette correspondance n'a pas été com­ muniquée à l'arbitre. ) Froger, « Relation d'un voyage fait en 1695... » 1 éd., Paris 1698, extrait publié par R . B . II, pp. 193, 194 : « Monsieur de Feroles a fait commencer un chemin pour aller par terre à cette Rivière (sc. de Ama­ zones) et prétend les (sc. les Portugais) en chasser; elle nous appartient... On verra par la carte de ce gouvernement (que j ' a y reformée sur les Mémoires de Monsieur de Feroles pour envoyer en Cour) le chemin qu'on a fait pour les en chasser. Ce chemin commence à la Rivière d'Ouïa, et doit se rendre à celle de Parou, qu'on descendra ensuite avec des canots ». ) ...« S a Majesté, Elle a donné des ordres pour les (sc. Portugais) en chasser, s'ils refusent de se retirer » (instruction française donnée à Rouillé, du 28 juillet 1697), M. F . I, page 10, d'après les Affaires étran­ gères, Portugal, Supplément, t. X X X I ; M. F . I, page 165; M. B . I, page 130 ; R. B . II, page 179. Conf. les mises en demeure des années 1687 et 1688, M. F . I, pp. 162 et 163. ) Pour la détermination des dates, voir R. B . II, page 175, note au bas de la page. ) R . B . II, page 176. ) Ibidem, pp. 178, 183. 2

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Cumaû que durant 40 jours ; des soldats portugais, au nom­ bre de 1.60, et 150 Indiens ) survinrent et reprirent le fort, le 10 juillet, après un siège de plusieurs jours ) . Ferrolles avait échoué dans sa tentative de chasser les Portugais de vive force ; il ne la renouvela pas. L e Gouvernement français recourut alors à la voie diplomatique pour régler « l'affaire de la rivière des Ama­ zones » ; c'était la dénomination officielle. Dans son « Mémoire concernant la possession de la Guyanne par les François », écrit et signé à Cayenne le 20 juin 1698, F e r ­ rolles expose le point de vue français comme suit ) : « Il y a plus de cent ans que les F r a n ç o i s ont commencé à faire commerce avec les Indiens qui habitent dans la Guyanne tant ceux de la Coste qui présente à la Mer, que ceux qui habitent le long du rivage Septentrional de la Rivière d'Orenoc». En 1596, un anglais Laurent Keyniss, dans la relation rapportée par Laet, dit tenir des indigènes « que les F r a n ç o i s avoient accoutumé d'y recuillir une certaine espèce de Bois du Brésil ». J e a n Mocquet, qui voyagea dans la contrée en 1604, rapporte qu'ils y continuent leur c o m m e r c e ; bientôt après, ils commencèrent à s'y établir. En 1633, plusieurs marchands de Normandie formèrent une Compagnie et obtinrent de Louis X I I I des Lettres patentes leur octroyant 1

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) R . B . II, page 178, note 6. ) Ibidem, pp. 175, 324. L a duplique du Portugal de 1699, parle d'une « reprise immédiate ». — Il n'est pas question du fort sur l ' A r a g u a r y à l'occasion de la seconde expédition que fit F e r r o l l e s en 1697. L e rapport, daté de 1706 seulement ( R . B . II, page 176, note 2), ne constitue pas une preuve suffisante. 2

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) D'après une copie conservée à la Bibl. Nationale de P a r i s , S e c ­ tion des Manuscrits, Collection Clairambault, Ms. 1016, pp. 512, 513, reproduite dans M. B . II, pp. 35-39, et à nouveau, mais partiellement, dans R . B . II, pp. 195-198.


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le monopole du commerce dans les pays entre l'Amazone et l'Orénoque qui « n'estoient occupez par aucun autre Prince Chrestien ». L a Compagnie s'appelait Compagnie du Cap de Nord. Elle s'établit « à Macapa ), où les Portugais ont trouvé quatre pièces de canon et plusieurs boulets et baies de mousquet, cette circonstance me fut confirmée non seulement par les Indiens des Amasones, mais encore par le Commandant de Macapa, lorsque je fus le prendre ». l

L e s Portugais n'ont construit les forts de Macapá qu'en 1688, et le fort de Paru que cinq années plus tard « par jalousie » « de ce que les Indiens Maitres et na­ turels de ces païs-là nous préféraient à eux ». Auparavant « ils n'avaient aucun establissement en deçà de la rivière des Amasones, ils n'y venoient que pour r e c i l l i r le Cacao, le bois de Crabe et la Vanille dans la saison ». Macapá dépend du Cap du Nord « qui s'estend jusques là » et, selon les Portugais eux-mêmes, les environs de Macapa appartiennent aux « T e r r e s du Cap du Nord».

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) Ici, F e r r o l l e s commet une erreur, qu'il reproduit dans sa carte qu'en 1696, il envoya au gouvernement français, et où le F o r t Makaba (Macapa) est mentionné comme « F o r t portugais pris aux F r a n ç a i s », M. F . I, page 315, note 2. Ce que nous savons du pays et de l'entre­ prise de 1633 ne concorde pas avec cette information. L e silence gardé à ce sujet par tous les rapports français antérieurs (dont toute une série est énumérée dans R . B . II, page 257, note 29), surtout par le rapport de la B a r r e , nous confirme dans notre opinion. D'ailleurs, fait capital, en 1632 Macapa était un fort anglais, qui fut pris par les Portugais dans la nuit du 9 juillet 1632. (M. B . I, page 82.) Aussi faut-il considérer comme sans portée l'objection de R . F . , page 52, selon laquelle il aurait été dit à Ferrolles par M. de Gennes, qui le tenait d'un sieur Robin, « que ce fort avait été bâti par le père de ce dernier, l'un des associés de l'ancienne Compagnie du Cap de Nord » ; il est de moindre importance encore que cette assertion erronée ait été reprise par la réplique française de 1699, qui l'a empruntée à Ferrolles précisément.


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Macapâ ne peut donc pas être « des dépendences du fort de Coroupa », parce qu'il y a entre les deux le fleuve de l'Amazone. D e 1679 à 1684, Ferrolles a, en qualité de Commandant en chef de la Colonie de Cayenne, « toujours donné des pas­ seports aux françois pour aller traitter sur la rivière des Amasones de nostre Costé. Ils ont toujours fait paisible­ ment leur commerce jusqu'à la rivière d'Yary 30 lieues par de là Macapa, sans que les Portugais se soient avisés de s'y opposer. Ce ne fut qu'en 1686 qu'ils commencèrent à arrester nos F r a n ç o i s ». Ferrolles continue en ces t e r m e s : « J ' a i envoyé en cour l'Original des Lettres que le S D'Albuquerque capi­ taine général du Maranhom m'a escrites sur ce sujet, et mes responses, dans lesquelles je lui ay fait connoitre, qu'il se trompoit pour les limittes qu'il marquoit entre la F r a n c e et le Portugal prenant un Ouyapoc pour l'autre, car il y en a deux. L'un est dans la Guyanne au deçà du Cap de Nord à quinze lieues de nos habitations de Cayenne. L'autre est une Isle assez grande au milieu de la rivière des Amasones, qui a toujours été prise pour borne ). L e s r

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) Il est question de cette île « Ouyapoc » dans une lettre de F e r rolles au « Ministre de la Marine et des Colonies » de 1694, où il est dit: « La rivière (se. des Amazones) est éloignée de l'île de Cayenne de 70 lieues ; son embouchure est remplie d'ilets où les Indiens sont habitués ; le plus grand est nommé Ouiapoc (Oyapok, M. B . II, page 38, note 4) et situé à moitié chemin ou environ du cap de Nord à P a r a : il doit faire la séparation des dépendances de F r a n c e et de Portugal. L'entrée pour des vaisseaux n'y est encore connue que du côté du Brésil, du notre il semble que ce ne soit que des bancs de sable », M. F . I, page 46, d'après les « Archives du Ministère des Colonies », de même dans M. B . II, page 38, note 4 et R . B . II, page 180, note 9 (toutefois la dernière phrase ne se trouve que dans M. B . et R. B . et non dans M. F . ) . E n 1699, le 14 mai, les « principaux et les plus anciens habitants de Cayenne


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rivières de la Guyanne qui donnent leurs noms aux en­ droits qu'elles arrosent sont Ouyapoc, La Raoury, Merioubo, Macàpa, Yarj, Parou, Orobotiy, Couroupatcoua, et autres plus petites dont pas une ne s'appelle du nom de Vincent Pinson, que le S d'Albuquerque marque néantmoins pour bornes vers notre Ouyapoc. C'est une rivière et un nom que personne ne nous a appris que Luy. L e s Cartes géo­ graphiques nj les Indiens d'icy ne la connoissent point ». r

Il conclut : Si les terres doivent appartenir à qui les a possédées le premier, « toutte la Province de Maranham » appartient à la F r a n c e . Car aujourd'hui encore le fort de la ville de Maraignon s'appelle fort Saint-Louis ; les Por­ tugais l'ont en 1615, en pleine paix, pris à la Ravardière, qu'ils ont longtemps gardé prisonnier à Lisbonne, sans lui avoir jamais payé de dédommagement. Et antérieurement déjà le capitaine Riffaud avait là un établissement; d'après le « Mercure français » Monsieur de Razilly y avait été également et des capucins avaient commencé à y établir une mission chez les Indiens. « Que s'il faut une possession centenaire pour avoir droit de prescription les Portugais ne l'ont pas encore pour s'attribuer le Maraignon. Ils

ayant fait le commerce dans la rivière des Amazones » confirment à F e r rolles, « que de temps immémorial et par tradition continuelle ils savent certainement par eux et leurs auteurs, comme ils l'assurent, qu'il y a dans le milieu de l'embouchure de la rivière des Amazones une île beau­ coup plus grande que celle de Cayenne, que les Portugais, les Indiens Arouas habitants de cette île, les Français, les autres voisins et aussi les Gabilis sous la domination du Roi, ont toujours nommée Hyapoc... et les naturels de la dite contrée d'Hyapoc de la rivière des Amazones ont de tout temps sans difficulté eu commerce avec les habitants de Cayenne et les Indiens qui en dépendent », M. B . I, page 137, d'après un document cité par Avesac, Considérations géographiques sur l'histoire du Brésil, Paris, 1857, pp. 130, 131 ; de même, mais sans indiquer la provenance, M. F . I, pp. 46, 47, 334, R . F . , pp. 76, 77.


184

doivent donc encore bien moins s'attribuer le P a y s de la Guyanne et les T e r r e s qui sont en deçà de l'Amazone sur la partie occidentale et septentrionale de ce fleuve. »

d) Les négociations de Lisbonne, de 1698 et 1699, et le t r a i t é provisionnel du 4 m a r s 1700. 1.

A l'époque où le roi de Portugal ordonnait la cons­ truction de forts destinés à défendre la rive gauche et le territoire de l'Amazone contre les incursions des F r a n ç a i s , Ferrolles reçut de Saignelay, le 4 août 1687, la lettre ciaprès : « J e vois encore par ce que vous m'écrivez que les Portugais font aussi des entreprises du costé de la rivière des Amazones et qu'il y a dans les terres qui appartien­ nent au R o y des bois de cannelle et de gérofle. V o u s devez faire tout ce qui vous s e r a possible et par toutes voies pour les empescher de continuer, et m'envoyer des procèsverbaux de ce que vous découvrirez, afin d'en pouvoir demander réparation au roi de Portugal ).» Cette demande de réparation ne se fit pas longtemps attendre. Quatre marchands français de Cayenne ayant été faits prisonniers du côté de l'Amazone par les Portugais, Louis X I V donna l'ordre, le 21 mai 1688, à son ambassa­ deur à Lisbonne d'adresser à la Cour de Portugal des plaintes au sujet « de cette violence », de réclamer la mise en liberté immédiate des F r a n ç a i s , ainsi qu'une indemnité pour les dédommager de leurs pertes ; l'ambassadeur 1

1

7

) M. F . I, page 162, d'après les Archives de la Marine, B , t. L V I 1 I , fol. 68.


185

devait exiger en outre que « pareille chose » n'arrivât plus à l'avenir, sinon « S a Majesté ne pourrait pas s'empêcher de se servir des moyens qu'elle a en mains pour faire rendre justice à ses sujets si on la leur refusait». En même temps, l'ambassadeur recevait un mémoire, « qui explique le droit de S a Majesté sur cette partie de l'Amérique par les établissements et le commerce que les Français y ont fait successivement depuis l'année 1 5 9 6 » ) ; il avait à se servir de cette pièce dans les négociations avec le gou­ vernement portugais. 1

2

Ce mémoire de 1688 ) est le premier de toute une série de mémoires français qui jouent un rôle dans cette phase du conflit. Tous ont un fond commun et commencent par la même phrase stéréotypée : « Il y a plus de cent ans que les Français ont commencé», etc. L e s extraits du mé­ moire de Ferrolles, de 1698, reproduits ci-dessus, pages 179 et suivantes, indiquent clairement d'où provient cette coïn-

1

7

) M. F . I, page 163, Archives de la Marine B , t. L V I I I , loi. 171; R . F . , page 83. 2

) Il a paru dans la «Collection et Correspondances de Mémoires officielles sur l'administration des Colonies et notamment sur la Guiane française et hollandaise », par V. P. Malouet. ancien administrateur des Colonies et de la Marine, Paris, An X , t. I, pp. 111-118. Il débute en ces termes : « Il y a plus de cent ans que les F r a n ç a i s ont commencé de faire le commerce avec les Indiens de la Guiane.... J e a n Mocquet dans sa relation rapporte », etc. ( R . B . II, page 155, note 4). Malouet a trouvé le mémoire aux Archives de l'administration des Colonies, même dans le « portefeuille de Cayenne » ( R . F . , page 89), ce qui, nonobstant les arguments contraires de R . F . , prouve que Ferrolles est bien l'auteur du document; Ferrolles à cette époque n'était nullement « un fonctionnaire de second rang » ( R . F . , page 90) ; ne dit-il pas lui-même avoir été depuis 1679 déjà commandant en chef de la colonie (de Cayenne) ; d'ailleurs R . F . I, page 162, réfute les assertions de R . F . , en se référant à une correspondance échangée directement entre Ferrolles et le Ministre Seignelay ; conf. en outre R . B . II, pp. 237 et 23S.


186

cidence. L e dernier mémoire commence exactement comme le premier, de 1688, et cette identité se retrouve dans un grand nombre de passages qui se suivent, d'où l'on est amené à conclure qu'ils ont le même auteur, Ferrolles, ou que celui-ci avait sous les yeux en 1698 un mé­ moire de son gouvernement. Cette dernière hypothèse n'est guère plausible, car Ferrolles n'eût certes pas une fois de­ plus écrit à son gouvernement c e que c e dernier avait déjà dit dans les mêmes termes. On se représente très bien par contre que Ferrolles en 1698 se soit servi de son mémoire de 1688 pour rédiger le second document, qu'il l'ait même suivi de près une partie durant. Le mémoire remis en 1688 à l'ambassadeur de F r a n c e auprès de la Cour de Portugal était donc, selon toute apparence, rédigé intégralement, ou tout au moins en partie, d'après des ren­ seignements fournis par Ferrolles. Jusqu'en 1697, tant que dura Europe, l'affaire resta en suspens.

la grande

guerre

en

2.

C'est pendant l'année de la paix de R y s w y c k que la F r a n c e s'occupa plus activement de la question de l'Ama­ zone: en Guyane, au mois de mai 1697, Ferrolles entre­ prend son expédition militaire; en Europe, le 28 juillet, le président Pierre Rouillé, ambassadeur de Louis X I V à Lisbonne, reçoit les instructions ci-après : « Comme les Portugais... ont passé la rivière des Ama­ zones et se sont établis en différents endroits de la côte du nord de cette rivière qui appartient à S a Majesté, Elle a donné ses ordres pour les en chasser, s'ils refusent de­ se retirer. Comme les ministres de Portugal pourront peut-


187 être lui (se. Rouillé) en faire des plaintes, quand la chose sera exécutée, il peut leur dire en attendant les ordres de S a Majesté, que les Français sont de temps immémorial les maîtres du continent qui est entre la rivière des Ama­ zones et celle de Surinam » )• A la nouvelle de l'échec de l'expédition militaire en Guyane, le gouvernement français changea d'attitude ; le 11 décembre 1697, Rouillé, à qui le gouvernement portugais avait marqué son mécontentement du coup de main de Ferrolles, recevait des instructions précises ) , qui ne men­ tionnent que succinctement l'expédition de Ferrolles contre les forts portugais et son résultat, avec cette remarque : « le peu de succès de cette expédition a apparemment empesché qu'on ne vous en ayt fait des plaintes plus vives». Quant à l'expédition avortée, il est déclaré que « S a Majesté veut bien ne point approuver l'action du sieur de Ferrolles » et l'ambassadeur reçoit l'ordre « qu'à cette occa­ sion vous renouvelliez au R o y de Portugal les désirs sin­ cères qu'elle (S. M. Louis X I V ) a de vivre toujours avec luy dans la bonne intelligence qu'il y a eu jusqu'à présent entre les deux couronnes ». Mais l'ambassadeur doit en même temps faire observer au Roi de Portugal qu'il s'agit d'une « invasion » des Por­ tugais dans « des quartiers... ayant esté découverts par les François, et qu'ils y ayent eu des establissements longtemps avant que les Portugais ayent estendu leurs colonies jusques là », même que « dans les règles de la justice » les 1

2

1

) M. F . I, page 10, Affaires étrangères, Portugal, Supplément, t. X X X I . ) M. F . II, pp. 121 et suiv. L e t t r e de Pontchartrain au président Rouillé, du 11 décembre 1697 (1698 est une faute d'impression), Affaires étrangères, Portugal, t. X X X I , fol. 5 8 ; conf. M. F . I, pp. 11, 166; R . B . II, pp. 185 et suiv. 2


188

-

Portugais ne devraient même pas conserver « le Maragnon », dont le principal fort s'appelle encore Saint-Louis, du nom que lui avaient donné les F r a n ç a i s qui l'ont construit. Mais l'ambassadeur n'avait ordre d'exposer tout cela aux Ministres du Roi de Portugal que pour leur « faire voir que ce serait au Roy de F r a n c e à se plaindre de l'injustice de leurs prétentions » et après avoir engagé la négociation, il lui était recommandé de stipuler «que la rivière des Amazones serve de borne aux deux nations et que les Portugais laissent aux F r a n ç o i s la possession libre de la partie occidentale de ses bords ». L e mémoire, joint aux instructions, devait servir à démontrer le droit qu'avait le Roi de F r a n c e à émettre cette prétention ; au besoin, on pouvait lui fournir encore « quelques preuves » en faisant r e c h e r c h e r les concessions invoquées dans le mémoire. «Il serait bien important pour le maintien et l'augmentation de la colonie de Cayenne que vostre négociation pust avoir c e succès ». Comme il n'était pas à prévoir que les Portugais ne feraient aucune difficulté à accepter la frontière de l'Ama­ zone, Rouillé n'avait d'abord pas à en parler; il devait s'en tenir aux établissements français sur l'Amazone et dans le Maragnon, attendre les objections des Portugais, y répondre pour enfin tâcher d'insinuer aux Portugais « de chercher quelques ajustements par lesquels on puisse, en terminant la discussion du passé, éviter pour- l'avenir les occasions d'en faire naistre de nouvelles ».

Il a été exposé ci-dessus, page 184, qu'en 1688 la F r a n c e avait remis à son ambassadeur à Lisbonne un premier mémoire dont l'auteur était vraisemblablement Ferrolles,


189

qui en avait reproduit des passages dans son nouveau mémoire de 1698. Il fut fait en 1697 comme en 1688; l'am­ bassadeur reçut avec ses instructions un mémoire intitulé :

Mémoire contenant les droits de la France sur les pays scitues à l'ouest de la riviere des Amazones. Ce mémoire contenait la justification des prétentions de la F r a n c e ; il n'était pas dit dans l'instruction du 11 décembre 1697 qu'il dût être remis au gouvernement portugais. Rouillé n'en a pas moins, ensuite de nouvelles instructions probablement, remis un mémoire en janvier 1698 L a F r a n c e prétend que c'est celui qui accompagnait les instructions de Rouillé ) ; elle l'a publié comme tel dans le recueil des documents à l'appui de son premier mémoire ). L e Brésil affirme en revanche que le gouvernement portugais n'a pas eu connaissance de ce document et allègue comme preuve que le mémoire contient un long passage (c'est, en effet, toute la seconde moitié de la pièce) que la réponse, d'ailleurs très complète, du gouvernement portugais passe complètement sous silence. L e Brésil en conclut avec raison que ce passage n'existait pas dans le mémoire remis par Rouillé ) . Il n'en reste pas moins qu'un mémoire a été remis ; le fait que le Portugal y a répondu suffit à le démontrer. R. B . II, page 199, allègue que lors de la reproduction du mémoire dans M. F . II, pp. 1 et suiv., une pièce s'est substituée à une autre", erreur provenant de la presqu'identité des textes. Selon R. B . , 1. c., un texte, concordant avec 2

3

4

M Conf. M. F . I, page 13, note 2. ) M. F . I, page 11. ) M. F . II, pp. 1 et suiv. L e document, est-il dit, se trouve aux A r ­ chives des Affaires étrangères, Correspondance de Portugal, t. X X X I I I , fol. 300. ) R . B . II, pp. 200, 201. 2

3

4


190

M. F . Il, pp. 1 et suiv., est conservé à la « Bibliothèque Nationale de Paris, Collection Clairambault, Manuscrits, n° 1016, p. 635 et suivantes » et le même texte se trouve aussi probablement quelque part aux Archives du Minis­ tère des Affaires Etrangères, mais pas à l'endroit indiqué par M. F. H, page 1; R . B . , 1. c dit: « L e Mémoire remis par le Président Rouillé en 1698 au Gouvernement Portu­ gais ne peut pas être.... une copie de la minute originale conservée aux Archives des Affaires Etrangères, à Paris, t. X X X I I I de la Correspondance de Portugal ». Ce qui revient à dire que M. F . II, page 1, indique exactement l'endroit où est conservé le « Mémoire remis », mais qu'à cet endroit (Archives des Affaires Etrangères, Portugal, t. X X X I I I , fol. 300) ne se trouve pas le texte reproduit par M. F . II, pp. .1 et suiv. R. B . II, page 200, prétend ensuite qu'il a été possible de « reconstituer » le texte du « Mémoire remis ». Charles Meyniard qui, en 1896, aurait comparé ce texte avec le pre­ mier mémoire de 1688, aurait déclaré qu'à l'exception de certains passages qu'il reproduisit, les deux documents concordaient ). 1

On peut, par conséquent, admettre que, pour opérer la « reconstitution », on a simplement inséré dans le texte du mémoire de 1688, transcrit dans Malouet (1. c , conf. cidessus, page 185, note 2), les modifications signalées par Meyniard. D e l'exposé de R. B . II, page 200, on est amené à conclure que le texte produit, ibidem, pp. 201 et suiv., par le Brésil, est le texte, reconstitué selon la méthode indiquée, du « Mémoire remis ». Il n'est pas fourni de jus­ tification à l'appui de l'authenticité de ce texte, mais l'ar1) M. Charles Meyniard, L a question du contesté franco-brésilien (suite) dans L a Marine Française, Paris, 10 septembre 1896, pp. 211 et 212.


191

bitre et le gouvernement français sont invités à le faire collationner avec la minute originale déposée aux Archives des Affaires Etrangères à Paris (ibidem, page 201). 11 n'a pas été procédé à cette comparaison des textes. Il faut constater toutefois que le texte de R . B . II, pp. 201 et suiv., ne peut pas avoir été reconstitué à l'aide uniquement du mémoire de 1688 et des modifications signalées par Meyniard. Car à côté de celles-ci, il en renferme un certain nombre d'autres, toutes étrangères au mémoire de 1688 ) En conséquence, il ne peut pas être tenu compte du texte de R. B. Il, pp. 201 et suiv. L'authenticité du texte de M. F., pp. 1 et suiv., a été contestée par le Brésil et ne peut en aucun cas faire foi dans sa seconde partie (page 4, ligne 9 : « Ils ne peuvent pas alléguer...» jusqu'à la fin « sont establis avant eux »). il ne reste plus, dans ces circonstances, a) qu'à prendre connaissance de cette seconde partie, ou b) pour établir les faits, qu'à utiliser la première partie, comme étant relativement digne de foi (M. F . II, pp. 1-4, ligne 8, du haut de la page, jusqu'à : « de cette colonie françoise »). a) Dans la seconde partie (M. F . II, pp. 4 et suiv.), il est exposé : L e s Portugais ne peuvent invoquer contre la France la bulle d'Alexandre V I , attendu que cette bulle règle unique­ ment le partage entre le Portugal et l'Espagne. Les autres 1

1

) Ainsi le mémoire de 1688, dans la première phrase déjà dit : « .... commerce avec les Indiens de la Guiane ou des pays situés entre la rivière des Amazones et celle d'Orénoc » (Malouet, 1. c. I, page 111) tandis que R . B . II, page 201, relate : « .... commerce avec les peuples scituez à l'Ouest ou a la gauche de la riviere des Amazones ». Immédiatement après, dans le premier texte, on lit « L a ë t », dans le second « J e a n de L a e t d'Anvers », dans le premier « Sauvages », dans le second «Indiens», etc., etc.


192

princes chrétiens n'y sont point mentionnés et n'en ont pas tenu compte ; « quoyque catholiques » les rois de F r a n c e et d'Angleterre n'ont point cessé d'envoyer des expéditions pour découvrir et habiter les pays qui n'étaient pas occu­ pés par les Castillans et les Portugais. Il n'y avait rien là de contraire au véritable sens de la bulle, sinon les papes n'eussent pas érigé d'évêché, ni autorisé des missions « dans la nouvelle F r a n c e » . Si les Espagnols et les Portugais venaient à ne pas accepter cette interprétation, il n'y aurait jamais de paix en Amérique, car les F r a n ç a i s , pas plus que les Anglais, les Hollandais et les Danois ne sont disposés à abandon­ ner ce qu'ils y possèdent. « Il est donc évident que le droit et la possession sont entièrement du costé des F r a n ­ çois. » L e s F r a n ç a i s seraient d'ailleurs en droit de demander réparation des injures que les Portugais leur ont faites, malgré l'amitié qui a toujours existé entre les deux R o y a u ­ mes. Il y a plus de 140 ans que les Portugais ont com­ mencé à e x e r c e r des actes de violence au Brésil « dont près de la moitié nous devrait appartenir » ; ils ont, en 1558, détruit à main armée la colonie de Villegagnon; en 15S4, ils ont chassé les colons français de Paraiba, puis de la capi­ tainerie de T a m a r i c a où existe encore un « Porto dos F r a n c e s e s » , puis vers 1601, du gouvernement de Rio Grande et enfin de Maragnon, où Riffault avait fondé une colonie en 1604. Cette colonie, Ravardière la dirigea depuis 1612, jusqu'à ce que, en 1615, le F o r t Saint-Louis eut été pris par les Portugais et Ravardière et le sieur des V a u x emme­ nés prisonniers à Lisbonne. Ainsi ce n'est point aux Portugais, mais à la F r a n c e à demander raison des hostilités e x e r c é e s en pleine paix, et « comme les F r a n ç a i s estoient establis en divers endroits


193 — du Brésil avant les Portugais», la F r a n c e peut «demander la restitution de tous ces pays » ; car « la force et la vio­ lence, surtout en pleine paix, ne peuvent donner aucun droit » ; toutefois, en considération de la bonne amitié qui a toujours subsisté entre les deux pays, la F r a n c e se con­ tentera « qu'ils nous cèdent ce qu'ils occupent sur le rivage occidental de la rivière des Amazones, où les François sont establis avant eux ». b) La première partie du mémoire (M. F . II, pp. 1-4) débute en ces termes : « Il y a plus de cent ans que les François ont com­ mencé à faire commerce avec les peuples scituez à l'ouest ou a la gauche de la riviere des Amazones ou de Maragnan. » L. Keymis, qui était dans le pays en 1596, dans sa relation rapportée par J . de Laet, dit que les Français avaient l'habitude de charger une espèce de bois du Brésil ). J e a n Moquet qui fit un voyage dans ce pays avec R a vardière en 1604, rapporte de quelle manière ils firent com­ merce avec les Indiens « de la riviere d'Yapoco, scituée entre l'isle de Cayenne et la riviere des Amazones » ) . Moquet raconte également que Ravardière avait déjà fait auparavant un voyage dans ce pays, « depuis ce temps la les François continuerent a y faire commerce, et commen­ cerent bientost après, a y habiter » ) . 1

2

3

]

) D'après R . B . II, page 201, note 2, Keymis et L a e t ne parlent pas de «la rive gauche de l'Amazone», mais de la rivière de Cawo, à l'ouest de l'Oyapoc. 2

) On lit dans le mémoire de 1688 (Malonet, 1. c , page 111): «de la rivière d'Yapoco, située à quatre degrés et demi de la ligne». ) L e passage entier «Jean Moquet... y habiter» est condensé dans le mémoire de Ferrolles de juin 1698 en cette phrase: «Jean Moquet ra13 3


194

-

E n 1624 quelques marchands de Rouen y envoyèrent une colonie ) qui s'établit « sur les bords de la riviere de Sinamary à 30 lieues à l'ouest de Cayenne » ) . E n 1628, le capitaine Hautespine conduisit « une nouvelle colonie ) » sur la rivière Conanama « à 5 lieues à l'ouest de Sina­ m a r y ». E n 1630, le capitaine L e Grand y mena 50 hommes le capitaine G r e g o i r e « quelques autres » ) en 1633. 2

3

4

5

Dans la même année 1633, des marchands normands formèrent une Compagnie et obtinrent des L e t t r e s patentes de Louis X I I I et du cardinal de Richelieu « pour faire seuls le commerce de ces pays qui n'estoient pas occupez par aucun autre prince chrestien, et dont les bornes furent marquées dans ces lettres par les rivieres des Amazones et d'Orenoc. Mesme cette compagnie fut nommée la com­ pagnie du Cap de Nord, qui est celuy qui borne l'embou-

porte aussy dans sa relation du voyage qu'il fit en 1604 dans les mesmes païs que les François y continuoient leur commerce et commencèrent bientost après à s'y establir ». 1

) Mémoire de 1688 : 1626 au lieu de 1624. ) Mémoire de 1688 ( M a l o u e t , 1. c , page 112) parle non pas seulement d'une colonie, mais «d'une colonie de 26 hommes». ) On lit dans le mémoire de 1688 {Malouet, 1. c , page 112): «...Sinamari, qui entre dans la mer par cinq degrés et demi de latitude.» L'indication de la latitude n'est plus indiquée, pas plus qu'elle ne l'est pour le Yapoco, parce qu'il existait sur ces données une incertitude; en effet, il y avait une contradiction entre Ferrolles qui, en 1688, plaçait le Y a poco par 1/2° latitude nord, et son aide, F r o g e r , dont la carte de 1698, indique pour le Y a p o c o une latitude de 2 ° . L a modification apportée au texte de ces deux passages montre le peu d'importance que les F r a n ç a i s eux-mêmes attachaient à la détermination des latitudes. 2

3

4

) « Une nouvelle colonie de quatorze de 1688. 5

hommes

» dans le mémoire

) Ces renseignements sur des faits postérieurs à 1624 manquent dans le mémoire de Ferrolles de juin 1698. L e mémoire de 1688 au lieu de «quelques autres» dit: 66.


195

chure de la riviere des Amazones du costé gauche ou du Nord » ) . En 1638, le cardinal de Richelieu confirma la conces­ sion de 1633, avec la mention expresse « que les associez de cette compagnie continueroient les colonies commencées à l'entrée de la rivière de Cayenne et dans la riviere de Marony vers le Cap de Nord ». En 1643, il se constitua une « Compagnie plus forte » avec de nouvelles concessions « et ou s'intéressèrent beaucoup de gens de qualité » ; elle envoya « pour gouverneur le Sieur Poncet de Bretigny avec 300 hommes pour y habiter ». Ayant appris que la colonie « estoit fort en desordre », le sieur de Royville, « avec diverses personnes de conside­ ration», entreprit de la rétablir (1651); ces personnages obtinrent une nouvelle concession du roi et envoyèrent sur deux grands navires près de 500 hommes, « qui, le 28 juillet 1652, mouillèrent à l'isle de Madère, dont le gou­ verneur les regala beaucoup de rafraichissements, quoy qu'il n'ignorât pas le sujet de leur voyage ». En 1664, le roi fonda une « Compagnie des Indes oc­ cidentales, a qui il accorda la propriété de toutes les isles et de tous les pays habitez par les François dans l'Ame­ rique Meridionale ». Elle donna mission au sieur de la B a r r e « de prendre possession de Cayenne » ) . D e la B a r r e y laissa pour gouverneur le chevalier de Lezy, son frère. 1

2

1

) L e mémoire de Ferrolles de juin 1698 contient également ce pas­ sage, hormis toutefois l'adjonction «qui est celuy... Nord». Mais à partir de là, il abandonne le texte du mémoire antérieur pour passer à des ex­ plications relatives au fort de Macapá et destinées à justilier l'attaque qu'il avait entreprise l'année précédente contre Macapá. — Dans le mé­ moire de 1688, il est dit en premier lieu: «pour faire seuls le commerce et la navigation de ces pays-là», puis: «par les rivières des Amazones du côté gauche ou du nord» ; la fin manque (Malonet, 1. c , page 112). ) L e mémoire de 1688 ajoute: «et des pays voisins». 2


196

«Depuis ce temps là (1664), les F r a n ç o i s sont toujours demeurez en possession sans aucun trouble, si ce n'est que l'isle de Cayenne fut pillée par les Anglois en 1667 et prise par les Hollandois pendant la première guerre (en 1674, pendant la première guerre, commencée en 1672 par Louis X I V , contre les Hollandais) mais elle fut reprise sur eux l'année suivante par le Maréchal d'Estrées» (1676, donc deux ans après), et la possession française fut con­ firmée par le traité de paix de Nimègue (1678).» «Pendant un si grand nombre d'années, les F r a n ç o i s ont e x e r c é tous les actes de véritables et légitimes pos­ sesseurs » : faisant le commerce a v e c les Indiens des envi­ rons, chassant dans le pays, péchant sur toutes les côtes et même dans la rivière des Amazones « sans aucune op­ position », ils ont construit des forts à l'ouest et à l'est de Cayenne «jusqu'à Camaribo ), pres du Cap d'Orange». Ils ont défendu cette colonie contre les Anglais et les Hollandais; partant de tous les points de la côte, ils ont voyagé, et les P è r e s Grillet et Bechamel, jésuites français, ont pénétré, au sud de Cayenne, à plus de cent lieues dans la contrée, jusque chez les peuples « qui habitent à l'oiiest du Cap de Nord, et ou jamais aucun Portugais n'avait mis le pied ). Enfin les F r a n ç o i s ont fait des cartes fort exactes de ces pays et des costes depuis la riviere des Amazones jusqu'à celle de M a r o n y » . 1

2

Et pour résumer, le mémoire constate qu'il existe « une possession de plus de cent ans », une « habitation actuele et continuée de plus de soixante et dix ans » ;

1

) Camaribo (Comaribo) est sur la rive gauche de l'Oyapoc.

2

) R . B. II, page 207, note 25, explique, en se basant sur leur Journal de V o y a g e , que ces deux jésuites aussi sont restés sur la rive gauche de l'Oyapoc


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« l'habitation » se fonde sur plusieurs concessions royales, qui n'ont jamais soulevé de réclamations de la part des Portugais. Quant aux Portugais, ils n'ont jamais paru « sur ces costes » au nord de l'Amazone ). P a r conséquent, «on ne comprend pas sur quel fondement ils ont entrepris de s'establir sur la coste occidentale de la riviere des Ama­ zones, qui a toujours esté comprise dans les bornes decette colonie françoise». 1

4. L e gouvernement portugais envoya sa réponse en juin 1698, au plus tard. Elle est intitulée: « Réponse au Mémoire présenté par le tres excellent seigneur ambassadeur du Roy Très Chrestien, touchant le droit que la France pretend avoir sur les terres occidentales de la riviere des Amasones ) ». Comme les archives portugaises 1

1

) Dans le texte portugais aussi bien que dans la traduction fran­ çaise de M. F . II, page 6 et page 18, se trouve ajoutée la date de « 1698»; dans la reproduction de la traduction française que donne R . B . II, page 217, I V , page 61, il est même dit, d'une manière encore plus précise: «mai 1698 ». Mais M. F . I, pp. 11-13, assigne lui-même une autre date à la réponse du Portugal, celle de 1699. Ce mémoire expose ce qui suit : « S u r l'instance de notre ambassadeur, il fallut bien se résoudre à examiner nos droits et nos griefs. Mais la Cour de Lisbonne y mit aussi peu d'empressement ou, pour mieux dire, autant de mauvais vouloir qu'elle le put, répondant à nos réclamations qu'elle préparait un mémoire. Cette préparation fut longue: le mémoire vit enfin tardivement le j o u r ; il ne parvint à Versailles qu'au commencement de 1699. D'ailleurs la réponse du Portugal a pris date certaine, par le fait de son insertion dans le volume 34 de la correspondance de Portugal, volume coté, relié aux armes du marquis de T o r c y et portant le millésime de 1699 et 1700 ; dans ce volume, le mémoire portugais correspond au folio 310. » Selon la F r a n c e , la réponse du Portugal se trouve toutefois dans le volume 33, fol. 326, de la correspondance de Portugal (Archives des


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n'en possèdent pas le texte authentique, le Brésil renonça à publier la réponse. L a F r a n c e par contre en a reproduit le texte portugais original ainsi que la traduction française, pas partout exacte, tirés des Archives des Affaires Etran­ g è r e s (Correspondance de Portugal, tome X X X I I I ) repro­ duit par M. F . II, pp. 6 et suiv., où l'a pris R. B . II, pp. 217 et suiv., I V , pp. 61 et suiv. L a première partie de la réponse donne un exposé des actes de possession accomplis par les Portugais dans le territoire contesté : L e roi J e a n III a fait don de la ca­ pitainerie de Maragnon à J o ã o de B a r r o s , qui, en 1539, envoya une flotte avec 900 hommes ; ils se maintinrent dans la contrée longtemps, bien qu'une partie des hommes eussent perdu la vie à la suite d'un naufrage près de l'île S a m Luiz. En 1614, le gouverneur de « l'Estado do Brazil », à qui tout le Maranhão « qu'on en a depuis séparé » était alors enencore soumis, y expédia Jeronimo de Albuquerque avec une petite troupe ; la même année, de Albuquerque construisit, à proximité de l'île S a m Luiz, un petit fort, Santa Maria, en un Affaires étrangères) et date de 1698. Or la note ci-dessus affirme l'exis­ tence d'une réponse du P o r t u g a l de 1699, réponse qui se trouve dans le volume 34; d'où l'on peut conclure qu'elle est la seconde réponse du Portugal (la duplique). Un renseignement fourni par Rouillé dans une lettre du 2 septembre 1698 servira à fixer la date de la réponse du Portugal : L e Portugal a répondu par un mémoire que Rouillé a envoyé à P a r i s il y a trois mois, R . B . I I , page 243, d'après la « Bibl. Nat. de Paris, Manuscrits, collection Clairambault, 1005 (Mel. 234), pp. 919 à 929». L a réponse du Portugal a donc été remise à Rouillé au plus tard en juin 1698. L ' e r r e u r provient de l'adjonction, dans la traduction française des mots «Janvier 1699», alors que le texte portugais original dit «un mé­ moire non daté non signé » ; conf. M. B . I I I , pp. 138, 185. Il semble d'ailleurs qu'il y a une autre erreur dans l'indication des folios ; en 1855, on prétend que l a réponse se trouve : vol. n° 33, fol. 305 (texte portugais original), fol. 295 (traduction française), M. B . III, pp. 138,139).


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lieu appelé Buraco das Tartarugos. « Et, comme en ce même temps les Sieurs de Labardier et de Rauly, avec le Baron de Sansi, étoient entrés dans cette île pour se mettre à cou­ vert du mauvais temps, ainsi qu'il est amplement rapporté dans la relation imprimée du P è r e Claude d'Abbeville, capucin, et qu'ils essayèrent de chasser les Portugais dudit fort, et il y eut guerre entre eux, jusqu'à ce qu'une armée navale, commandée par Alexandre de Moura, arriva avec des renforts aux Portugais, et les Français furent obligés d'abandonner l'île et le fort Sam Luiz qu'ils avaient bâti, comme on le voit par les capitulations signés le deux no­ vembre 1615. » L a même année, Alexandre de Moura envoya le capitaine Caldeira de Castello-Branco dans la région de Para, avec ordre de se rendre maître de la contrée jusqu'au Rio de Vicente Pinson, ou Oyapoc, du nom que lui donnent les indigènes. Ce territoire se trou­ vait alors occupé par des Hollandais et des Anglais qui y avaient construit plusieurs forts et factoreries. Cas­ tello-Branco s'acquitta de sa mission de 1615 à 1617, en fondant la ville de Belem de Para et en prenant des forts hollandais « à l'entrée de cette embouchure». En 1618, le capitaine-major Bento Maciel Parente lui succéda, qui « prit aux Hollandais les îles de Joannes, Aroans et Genecù, situées à l'embouchure du fleuve des Amazones, près de la terre ferme du Cap du Nord». Il leur prit aussi Gorupá, qu'ils occupaient depuis plus de 12 années, repoussa une invasion qu'ils tentèrent en 1624 et fonda à cet endroit « une bourgade ». Dans les années qui suivirent, Maciel P a ­ rente s'avança vers le Cap du Nord, soumettant les indigènes aux Portugais par des traités ou par la force des armes, et chassant les Anglais et les Hollandais des forts et habitations qu'ils avaient « sur ces rivières et sur la côte » (por aquelles rios e costa). En 1629, il fit prendre par le capitaine Pedro


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T e i x e i r a le fort occupé par les Anglais sur la rivière de T o r r e g o et que les Portugais ont appelé par la suite fort Desterro. L'année suivante, T e i x e i r a prit encore aux Anglais les forteresses de la rivière de Felipe et du port de Camaû (près de Macapá), ainsi qu'un fort sur le lac de Mayacari, « et enfin dans les années suivantes, il dégagea la côte du Cap de Nord, que quelques auteurs appellent Cap de Humos, en chassant jusqu'à la Rivière de Vincente Pinson ou de Oyapoca les Hollandais et les Anglais, les deux seules nations qui, clandestinement ou par violence, avaient occupé ces territoires ». L e s Portugais occupèrent la plupart de ces forts, jusqu'à ce que la côte fut débarrassée des ennemis et les Indiens « de ces parages » soumis, ce qui permit de démolir les forteresses, «comme l'attestent encore leurs ruines». La raison pour laquelle les Portugais n'ont pas dépassé l'Oyàpoca ou Vincente Pinson, comme l'appellent les E s p a ­ gnols, ou Rio F r e s c o , selon quelques cartes et descriptions de voyage, est que Philippe I V , par une ordonnance du 13 avril 1633, avait divisé l'Estado de Maranhão en capitaineries, dont une, la capitainerie du Cap de Nord fut donnée, en 1637, à Bento Maciel P a r e n t e , pour lui et ses descendants; les lettres de donation délimitaient expressément les terres de 30 à 40 lieues le long de la côte, depuis le Cap de Nord jusqu'à la rivière de Vincente Pinson, « où se trouvait la frontière des Indes d'Espagne » (« adonde entrava a reparticào das Indias de Castella »). V e r s l'intérieur, la donation comprenait un grand nombre de lieues et le Rio de T o cujus, et de là en avant autant que pourrait comprendre la « conquista ». Cette donation est enregistrée au livre second des registres royaux de la ville de Belem, fol. 131 à 136; dans le même livre, fol. 164, se trouve le procès-verbal de la prise de possession par Bento Maciel Parente du 30 mai


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1639. Cette capitainerie fut délimitée par des bornes qu'on voyait, il y a quelques années encore, à la rivière de Oyapoca ou Vinsente Pinson. Ces bornes portaient les armes d'Espagne sur la face tournée du côté du territoire espagnol et les armes du Portugal sur la face tournée du côté du Brésil, « et il est certain qu'elles ont été enlevées soit par les Indiens, soit par quelqu'une des nations d'Europe qui ont occupé Cayenne ». Parente et après lui son fils Vital Maciel ont défendu avec succès ce territoire contre les ennemis de la couronne de Portugal « en soumettant les Indiens à son obéissance, tant par l'influence des Missionnaires que par la force des armes. Il établit le chef-lieu de cette capitainerie à Curupatuba, lieu où il fonda une habitation, résidence des Missionnaires de la Compagnie de Jésus. Il fit toute sorte d'actes de posses­ sion et de seigneurie ». Vital Maciel étant mort sans laisser d'héritiers, la capitainerie fit retour à la couronne de Portugal. Dans sa seconde partie, la réponse du Portugal, après avoir fait observer que ce sont là des actes de possession qui, pendant plus de 70 ans, ont établi la domination por­ tugaise, passe à l'examen des prétentions et des arguments du mémoire français. Elle relève tout d'abord: L a F r a n c e allègue qu'en 1604 déjà, des Français fai­ saient, sur les bords de l'Oyapoc, le commerce avec les Indiens. L e Portugal ne cloute pas que des Français aillent commercer à la rivière d'Oyapoc, ou de Vincente Pinson ou Rio Fresco, qui sépare l'Inde espagnole du Brésil; il ne conteste pas davantage que l'île de Cayenne appartienne aux Français « par une possession de cent ans » ou « par quelqu'autre principe plus moderne ». En effet, le territoire que les Portugais ont conquis, défendu et qu'ils possèdent, se trouve entre la rivière d'Oyapoc et le fleuve des Ama-


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zones. L e mémoire de la F r a n c e n'a opposé à cette pré­ tention aucun argument valable. L e s clauses des concessions octroyées par Louis X I I I en 1633 et 1638 démontrent clairement que d'autres « princes chrétiens » avaient déjà occupé des terres entre l'Amazone et la rivière de Cayenne, ce qui ne pouvait viser d'autres princes que ceux d'Espagne et de Portugal, dont les droits étaient expressément réservés dans les concessions. D'autre part, on n'a pas entendu dire que les F r a n ç a i s aient jamais eu une colonie ou un comptoir depuis la rivière d'Oyapoc jusqu'à l'Amazone. En outre, les concessions autorisaient les marchands à faire le commerce dans un pays limité, compris entre 3 ° et 4 /4° de latitude nord ) ; or, comme le Cap de Nord se trouve par deux degrés et le Vincente Pinson ou Oyapoc tout juste par trois degrés, il est évident que Louis X I I I a entendu exclure le territoire qui va du Cap du Nord jusqu'au Vincente Pinson ou Oyapoc. Lorsque la concession parle du Cap du Nord, c'est donc « dans un sens général et improprement », puisqu'en 1633, il n'y avait pas encore de colonie française à Cayenne et qu'à cette époque il n'y avait pas sur ces côtes d'autre cap plus connu. 3/4

3

1

L e mémoire français attache quelque importance à l'ac­ cueil bienveillant que le gouverneur portugais de Madère fit aux F r a n ç a i s qui, en 1652, se rendaient dans la Guyane, cela bien qu'il connût le but de leur expédition. Selon la Réponse du Brésil, le fait qu'il savait à quoi s'en tenir ne devait pas empêcher le gouverneur d'accorder aux émigrants l'hospi­ talité qu'il est de tradition de donner aux F r a n ç a i s dans

1

) L e texte authentique de ces concessions n'a pas été produit. L'affirmation ci-dessus est empruntée à « l'Hydrographie » du P . G . Fournier S . J . de 1643, liv. 6, chap. 29, page 352.


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les ports portugais, d'autant qu'il savait combien il y a de place pour les Français entre Oyapoc et Cayenne et « que cette étendue de terre a la dénomination de Cap du Nord aussi bien que celle qui est entre cette rivière et le fleuve des Amazones ». Il est d'ailleurs hors de doute que cette Compagnie de 1652 n'a pas établi « ses hommes sur les terres en litige ». Quant aux entreprises de la B a r r e et de la Compa­ gnie des Indes occidentales dont s'occupe ensuite le mémoire, il est à remarquer que jamais la Compagnie n'est parvenue au Cap du Nord et que la B a r r e n'a jamais pris possession des terres en question ; même les Anglais et les Hollandais qui, à cette époque, ont deux fois occupé Cayenne (les premiers en 1667, les seconds en 1674), n'ont jamais dépassé le Vincente Pinson ou Oyapoc qui forme la frontière des possessions de Cayenne. Des cartes et d'anciens routiers montrent que le Vin­ cente Pinson ou Oyapoc (soit son embouchure) était appelé Port des Navires portugais (porto de navios Portuguezes) et les Indiens peuvent encore aujourd'hui affirmer qu'il s'y trouvait des bornes-frontière. Ce que le mémoire de la F r a n c e dit des forts construits à l'ouest et à l'est de Cayenne jusqu'à Comarimbo dans le voisinage du Cap d'Orange, de la défense du territoire contre les Anglais et les Hollandais, ne peut se rapporter qu'au territoire de Cayenne qui n'était pas plus vaste qu'en 1638, lorsque les Espagnols le perdirent ; entre l'Oyapoc et l'Amazone, les Français n'ont pas livré de combats aux Anglais et aux Hollandais. Que les Français, comme l'af­ firme le mémoire, aient fait le commerce avec les indi­ gènes, qu'ils aient chassé et pêché jusque sur les bords de l'Amazone, que leurs missionnaires aient voyagé dans


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ces contrées, rien de tout cela n'implique des actes de pos­ session. Si les F r a n ç a i s ont fait le commerce, chassé et pêché dans le territoire portugais, c'était à l'insu des P o r ­ tugais, clandestinement, d'une manière passagère ; on com­ prend qu'il soit impossible de surveiller tous ces vastes terri­ toires, « surtout les pays de l'Amérique et des Indes (qui) se maintiennent sous la domination de leurs souverains par l'obéissance des indigènes, indépendamment de la présence des conquérants, car s'il fallait avoir dans chaque village des gentils une colonie ou une garnison, toute la popula­ tion de l'Europe ne suffirait pas pour occuper une seule de ces régions ». L a présence de F r a n ç a i s n'implique pas de leur part une possession, sinon aucun prince ne possé­ derait ses états en sûreté ; il suffirait d'envoyer deux jésuites français voyager à travers un pays, pour qu'il pût être déclaré possession française. Pour ce qui est des cartes, chacun est libre d'en faire faire, surtout secrètement ; elles ne constituent aucun titre de propriété sur le pays qu'elles représentent. Il est de fait que les Portugais ont toujours conservé la propriété et la possession des terres du Cap du Nord depuis le Vincente Pinson jusqu'à l'Amazone ; en ce qui concerne les missions, il en a toujours été entretenu sur les deux rives de l'Amazone ; il s'en trouve actuellement au Cap du Nord où elles ont pénétré et ont toujours été depuis que B. M. Parente a pris possession de cette capi­ tainerie ; la mission de Saint-Antoine y passe tous les ans, venant des îles contigües à la terre ferme, pour aller e x e r c e r son ministère à la rivière d'Araguary ; cette mission a été longtemps établie sur la rivière Aguirù, près du Cap du Nord, sous la protection d'une forteresse dont on voit encore les ruines sur une colline de terre rouge.


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La réponse portugaise reprend ensuite la justification de la possession par le Portugal et réfute les allégations du mémoire de la F r a n c e , selon lequel les Portugais n'ont jamais paru sur la rive nord de l'Amazone et ne se sont jamais plaints de l'occupation, par les Français, de tout le territoire jusqu'à l'Amazone. Le Portugal ne se soucie pas des terres qui sont de l'autre côté de la rivière de Vincente Pinson ; mais celles qui s'étendent du Vincente Pinson ou Oyapoc jusqu'à l'Amazone appartiennent au Portugal ; les Portugais y entretiennent des factoreries de cacao dans lesquelles ils résident ordinairement, trafiquent avec les Indiens qu'ils traitent comme des vassaux qui reconnais­ sent la couronne de Portugal à laquelle ils prêtent obéis­ sance « et dont ils ont reçu parfois les punitions ou les récompenses méritées » ; on n'en trouverait pas un qui contredise cette « vérité ». C'est parce qu'ils étaient mal renseignés par les gou­ verneurs de Cayenne que les Français ont prétendu que les Portugais ne s'étaient jamais plaints des incursions françaises. Avant que le maréchal d'Estrées eut repris Cayenne (1676), les Français n'avaient jamais pénétré dans ces parages ; deux ou trois années plus tard, le comman­ dant de Gorupá empêcha des Français de passer devant sa forteresse, et quand, en 1682, le roi de Portugal fit pro­ clamer dans l'intérieur du pays par les jésuites Pedro Luiz (Gonzalvi) et Aloyxio Conrrado (Pfeil) la loi qui interdisait de réduire les Indiens en esclavage, les deux pères ren­ contrèrent cinq Français auxquels ils reprochèrent d'avoir pénétré sur territoire portugais ; ils les renvoyèrent à Cayenne où ils se plaignirent du commerce d'esclaves que les Français faisaient sur territoire portugais. En 1685, le gouverneur de Maragnon dut, pour des faits analogues, adresser des réclamations à Cayenne.


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D e même, c'est sur des informations erronées que repose l'allégation qu'avant les Portugais les F r a n ç a i s auraient occupé le Maranhão. S i la F r a n c e entend rattacher de grandes provinces à son insignifiante Cayenne, quelles devront être les dépendances d'un Estado « qui compte des villes, des bourgs, des villages et un grand nombre de vassaux, dans lequel il y a des plantations, des comptoirs sur les terres des Indiens, le tout peuplé de plus de 7000 habitants, qui sont maîtres de la plus grande partie du fleuve des Amazones, dont les Indiens vont c o m m e r c e r à P a r á et y recevoir les brevets et les commissions poul­ ies emplois qu'ils exercent dans leurs villages ; et ces Indiens voyagent sur les rivières avec les Portugais, font c o m m e r c e avec eux, se mettent à leur service, et établis­ sent dans leurs terres des factoreries de girofle et d'autres drogues que le pays produit )». 1

Quand la nation française voudra acquérir à la cou­ ronne de F r a n c e de nouveaux sujets et de nouvelles pro­ vinces, il lui reste entre l'Oyapoc ou V i n c e n t e Pinson, qui est situé par 2 degrés 50 minutes de latitude nord et Cayenne, assez de place pour bien des années : environ 60 lieues de côte a v e c quelques ports et les vastes régions vers les déserts de l'intérieur. 5.

Cette réponse du Portugal fut remise à Lisbonne à l'am­ bassadeur de F r a n c e Rouillé, qui la communiqua au gouver­ nement français au plus tard au commencement de juin 1698. Après quelque temps, ne recevant pas de communi­ cation de son gouvernement « sur l'affaire de la rivière 1

) R . B . II, page 240 ; M. F . II, page 30 (sans divergences notables).


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des Amazones », il s'enquit des causes de ce silence. L e 2 septembre 1698, il écrivait à Monsieur de la Combe1): « Permetés-moy de vous demander la raison du silence qu'on garde sur l'affaire de la rivière des Amazones, je l'ay entamée, j ' a y parlé, j ' a y donné des Mémoires, on y a répondu icy par un Mémoire qu'on m'a donné que j ' a y envoie il y a trois mois depuis ce temps là on ne m'a pas écrit un mot sur ce sujet, soit qu'on ait trouvé les défenses des Portugais bonnes et qu'il n'y ait pas de répli­ ques, soit que par raison de ménagement on veille dissi­ muler quant à présent, convenés que je dois estre instruit du parti qu'on veut prendre ; ce qui est certain est que cette Cour regarde comme un désistement tacite l'inaction dans laquelle ils me voient sur cette affaire depuis qu'ils m'ont doné leurs raisons par écrit, je croi M. de F e r o l e plus sensible que moy, sur l'article, car où il est il connoist mieux que je ne sais icy l'importance de terminer hono­ rablement ce diferent. » Nous ne connaissons pas la réponse que reçut Rouillé ; mais il lui fut envoyé, le 4 février 1699 ) , la Réplique à la Réponse faite au Mémoire présenté par l'ambassadeur de France en Portugal touchant les droits du Roy très Chrétien sur les Terres situées au nord de la riviere des Amasones ). L e gouvernement français n'était pas disposé à laisser de côté la question de l'Amazone ; encore moins admit-il 2

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1

) R. B . II, page 243, Bibl. Nat. de Paris, Manuscrit, Collection Clairambault, 1005 (Mel. 234), pp. 919 à 929. 2

) Conf. M. F . I, page 13, notes 3 et 4, avec renvoi aux Affaires étrangères, Portugal, X X X I I I , fol. 287, 336. 3

) M. F . II, pp. 31 et suiv., Archives des Affaires étrangères, Correspondance de Portugal, t. X X X I I I , fol. 336, reproduit également par R. B . II, pp. 245 et suiv.


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comme concluantes les preuves alléguées par la réponse du Portugal. En premier lieu, la réplique résume comme suit les renseignements fournis par la réponse portugaise sur les premiers actes de possession effectués dans le Brésil : « Pour etablir le droit des Portugais sur la province ou capitainie de Maragnon, on allegue que le Roy de Por­ tugal J e a n 3 en fit donation en 1539 a Jean de Barros, lequel y envoya des troupes, qui y firent naufrage, et neantmoins s'y établirent, et s'y maintinrent durant quel­ ques années. Que depuis ce temps la ce pays etoit demeuré abandonné, jusques a ce que, en 1614, on y envoya J e r o m e d'Albuquerque qui s'y établit, et chassa les F r a n ç o i s de l'Isle de Saint Louis, qu'ils occupoient alors, y estant decendus par hasard pour se mettre a couvert du mauvois temps. » e

Puis la réplique française donne en ces termes la dé­ finition du droit d'occupation, « que suivant l'usage de touttes les nations de l'Europe la donation qui n'est pas suivie de la possession actuelle et non interrompue, si ce n'est pour fort peu de temps, ne donne aucun droit. Ces pays esloignez sont estimez abandonez, et ils appartien­ nent au premier qui les occuppe, autrement il s'en suivroit qu'un prince auroit droit sur tous les pays dont il auroit accordé la concession et ou il auroit envoyé faire descente et planter ses armes, sans se mettre en peine de les faire habiter ; ce qui seroit assurément injuste et contre la pra­ tique de tous les peuples ». L e Portugal n'a qu'à se rap­ peler un fait qui s'est passé sur le territoire en litige : Charles-Quint avait, en 1549, donné à F r a n c i s c o de Orellana une concession concernant les terres de l'Amazone, d'où Orellana se retira par la suite. S i donc la concession doit faire loi, le Portugal est obligé de reconnaître la légitime


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possession de l'Espagne sur l'Amazone ; or, les Portugais, pas plus que les Français, ne sont disposés à admettre ce droit. L a réplique compare alors entre elles les prétentions du Portugal et de la F r a n c e sur le Maranhão : « L a possession des Portugais se réduit à l'établissement commencé en 1614 par Jerome d'Albuquerque et continué jusques a présent. Cette possession seroit legitime, si son origine n'estoit vicieuse et insoutenable. » L e s droits de la F r a n c e , en revanche, découlent du voyage que fit, en 1594, Riffault au Maranhão, où il laissa de V a u x ; après le retour de celui-ci en France, Henri I V , en 1608, envoya au Brésil de la Ravardière, dont le premier séjour dans le pays ne fut que de six mois; le 12 juillet 1612, il revint et avec ses compagnons, mouilla à la « baye de Maragnon » et « peu de jours apres ils planterent une grande croix et travaille­ rent a construire le Fort de Saint Louis, ou ils mirent vingt-deux pieces de canon ». En 1613, il envoya sur les bords de l'Amazone le capitaine P r a qui était arrivé de F r a n c e avec 6 capucins et 300 hommes ; au retour de son voyage qui avait duré neuf mois, P r a trouva le fort de Saint Louis au pouvoir des Portugais ; en 1619 il était à Lisbonne. Tout cela prouve que la possession de Maranhão par la F r a n c e dura un grand nombre d'années et était bien établie, tandis que la possession portugaise repose sur un acte de violence ; mais si la possession portugaise du Maranhão est « injuste et violente », il est certain « que tout ce qui s'en est ensuivy est aussy défectueux et ne peut donner aucun titre legitime ». Or l'occupation violente du Maranhão P a r conséquent, cette occupation aussi est injuste et les Por­ tugais ne sont pas fondés, déjà pour cette seule raison, à 14


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« disputer aux F r a n ç o i s le rivage septentrional de cette riviere ». L a réplique continue : L e Portugal invoque les luttes qu'il a soutenues contre les Anglais et les Hollandais, auxquels il a pris les forts construits sur les deux rives de l'Amazone. En outre, dit-il, Philippe I V , en 1637, « partagea cette partie de l'Amerique par la riviere de Vincent Pinson autrement appelée Yapoco ) entre les Portugais et les Castillans », et fit donation à B . M. Parente de la capitainerie du Nord « qui s'estend 30 ou 40 lieues le long de la coste jusques au Cap de Vin­ cent Pinson» ) , etc. A quoi l'on répond: 1° C'est l'occupation violente du Maragnon qui a amené aussi ces actes de violence. 2° L e s entreprises que les Portugais ont faites contre les Anglais et les Hollandais peuvent avoir été légitimes puisqu'ils étaient en guerre avec eux, «mais il n'en est pas de mesme des F r a n ç o i s qu'ils ont aussi attaquez contre toutte justice » et qui s'étaient établis sur la rivière des Amazones longtemps avant eux ; preuves en soient la cons­ truction du fort de Macapa par les F r a n ç a i s et le récit du P. Acuña et du P. Manuel Rodriguez, qui relate que les F r a n ç a i s établis sur la rivière de Tocantins chargeaient leurs vaisseaux uniquement de terre ). 1

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) L a Réponse du P o r t u g a l dit c l ' O y a p o c » . L e Gouvernement fran­ çais ne fait par conséquence pas de différence entre l'Oyapoc et l ' Y a p o c o . ) L a Réponse du P o r t u g a l ne parle pas du Cap de V . P., il n'y est question que de la rivière de V i n c e n t Pinzon. ) « P . d'Acuña (num. 81) et P . Manuel Rodriguez (livre 2, chap. 13) en parlant de la riviere des Tocantins, disent que les F r a n ç o i s s'y estoient establis en ces termes : Ninguno ha conocido su caudal, sino solo el F r a n c e s , que quando poblara sus costas c a r g a r a naos de sola la tierra que de sus orillas sacaba, etc. », M. F . II, pp. 35 et suiv., R . B. II, page 258, note 30. 2

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3° et 4°. L e s guerres contre les Anglais, les Hollan­ dais et les Français « ne donnent aucun droit, si elles ne sont pas suivies d'une possession véritable, continue et ac­ tuelle », pas plus que la concession de Philippe I V et la prise de possession de Parente « n'ayant pas esté suivie de la possession ou habitation actuelle ». En outre, on n'a « jamais veu vers la riviere d'Yapoco les armes du Roy de Portugal ny du R o y d'Espagne;... les pierres qu'on dit avoir esté elevées pres de la par Maciel Parente y avoient esté mises par les François pour couvrir le corps d'un Jesuite françois mort en travaillant a la conversion des Indiens, afin d'empescher les bestes sauvages de le deterrer, et que le pere L a Mousse, jesuite françois allant à Macapa en 1697 avec le Sieur de Ferolles le fit chercher pour le transporter a Cayenne, quoy qu'inu­ tilement, ayant esté consommé par la chaleur et par l'hu­ midité du pays ». 5° Quand il y aurait eu une possession exercée par le Portugal depuis 1639, elle n'en serait pas moins «injuste», puisque le droit de possession de la F r a n c e est antérieur; les Français y habitaient et négociaient au X V I siècle déjà, et, en 1633 et 1638, le roi Louis X I I I octroya des concessions, confirmées en 1640 et 1643, qui ne comprenaient pas un degré de latitude seulement, comme le dit le P. Fournier, un compilateur inexact ; au contraire, la conces­ sion de 1638 va depuis le 310 degré de longitude jusqu'au 330 et du 1 jusqu'au 3 degré de latitude nord. 6° L a frontière fixée par Philippe I V au Vincent Pin­ son ou Yapoco n'a pas seulement été déterminée injuste­ ment, elle est encore « imaginaire et sans fondement puis­ qu'on n'a pu trouver aucune carte ny géographe qui donne à cette riviere le nom de Vincent Pinson, et que L a e t qui rapporte tout ce que les autheurs de differentes nations en e

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212 ont dit n'en fait aucune mention. A l'égard du nom d'Yapoco, le gouverneur de Cayenne soustient que ce n'est qu'une équivoque et qu'il y a une isle de ce nom assez grande au milieu de la riviere des Amazones, et qui peut servir de borne ) d'autant plus que les Portugais ne se sont jamais establis depuis le Cap de Nord jusques a Cayenne » ) . Ce n'est qu'à partir de 1686 que les Portugais ont commencé « a troubler la possession des F r a n ç o i s », d'une part en faisant prisonniers et en conduisant à Para des F r a n ç a i s qui se livraient à la pêche sur l'Amazone ou négo­ ciaient avec les Indiens, ce qu'ils ont répété trois fois depuis, d'autre part lorsqu'en 1686 ils «bastirent le fort de Saint Antoine sur la riviere d'Arouary ou d'Alaouarry ». Le fort ayant été détruit l'année suivante «par les marées ou la barre de riviere des Amazones », ils transportèrent leur habitation «sur les ruines du fort de Macapa qu'ils réta­ blirent ». Les Portugais prétendent en outre qu'ils faisaient le commerce sur les deux rives de l'Amazone. Il vaut mieux garder le silence à ce sujet, c a r ce commerce con­ siste à enlever des Indiens libres pour les réduire en esclavage. 1

2

L a Réplique conclut ainsi : L a frontière de l'Amazone est la seule possible. L a division que propose le Portugal « par la riviere d'Yapoco est inutile et insuffisante, parce que cette riviere vient du midy et a sa source a la hau1

) Conf. ci-dessus, page 181, note 1. ) V o i l à qui démontre que le gouvernement français avait tait sienne l'opinion de F e r r o l l e s ; V i n c e n t Pinçon et Y a p o c o sont identiques: l'un est une riviere imaginaire, puisqu'il n'y a pas de carte ou de géo­ graphe « qui donne à cette riviere le nom de V i n c e n t Pinson » et l'autre « n'est qu'une equivoque ». U n e île Yapoco qui est au milieu de l'Ama­ zone peut servir de frontière. 2


213

teur ou latitude du Cap de Nord, et quand on seroit ar­ rivé a l'endroit ou elle prend naissance, il faudroit chercher, et convenir d'autres bornes, ce qui seroit impossible en ce pays la, et exposeroit les deux nations a de continuelles guerres ». Aussi la F r a n c e espère-t-elle que le roi de Portugal donnera ordre à ses sujets de ne plus troubler les Fran­ çais « dans une possession aussy ancienne et aussy bien fondée que celle qu'ils ont sur les terres situées au nord de la riviere des Amazones ». Ce serait le moyen de ter­ miner tous différends au sujet du Maranhão et d'autres lieux que les Portugais ont pris aux Français, par la force, en temps de paix. 6. Voici l'ordre chronologique dans lequel ces divers mémoires ont été échangés : L a F r a n c e a remis son premier mémoire au mois de janvier 1698; le Portugal répondit au commencement de juin 1698 au plus tard ; la réplique de la F r a n c e a été envoyée à l'ambassade de F r a n c e à Lisbonne au mois de février 1699 ; la duplique du Portugal pouvait donc être attendue dans le courant de l'année 1699. Aujourd'hui, la F r a n c e allègue qu'il paraît bien que les Portugais ont travaillé à un projet de duplique, mais qu'il est certain que cette duplique ne fut jamais remise à l'am­ bassadeur de France, qu'elle n'a jamais été communiquée par ce dernier au gouvernement français et qu'elle n'existe pas dans les Archives françaises ) . Cette opinion n'est guère soutenable. 1

1

) R. F . , pp. 86 et 87.


214 —

L o r s des négociations qui eurent lieu entre le Brésil et la F r a n c e en 1855, le plénipotentiaire français, baron His de Butenval disait qu'il n'existe dans les Archives des Affaires étrangères que deux mémoires du Cabinet portu­ gais ) relatifs au débat; mais enfin, il y avait deux mémoires. Or, le premier mémoire de la F r a n c e , à la page 13, con­ state qu'il existe dans les Archives des Affaires étrangères une réponse du Portugal, de 1699, qui a été insérée dans le volume X X X I V , folio 310, de la Correspondance du Por­ tugal; cette réponse est probablement une autre pièce que celle qui figure dans le volume X X X I I I . l

L'examen de la question, telle qu'elle est élucidée par les documents visés par la F r a n c e , conduit donc à la con­ clusion que la duplique du Portugal existe, ignorée, dans le volume X X X I V de la Correspondance du Portugal, qu'elle a par conséquent été non seulement rédigée, mais encore remise au gouvernement français. L e s Archives de l'état du Portugal ne possèdent le texte ni de la duplique, ni des autres mémoires qui ont été échangés. En revanche, deux copies de la duplique sont conservées, l'une à la Bibliothèque publique d'Evora (ma­ nuscrit coté C. V , 1-5), l'autre à la Bibliothèque publique nationale de Lisbonne (manuscrit n° 2767, fonds ancien K. 2, 2). Celle-ci fait partie d'une collection de documents, réunie par Gaetano de Lima, qui fut secrétaire des plé­ nipotentiaires portugais au Congrès d'Utrecht. Le texte de la duplique, reconstitué d'après les deux copies, a été reproduit dans la R . B . II, pages 277-322 et I V , pages 79-130, sous le titre : Réponse à la réplique de l ' A m bassadeur de France. Il faut bien l'utiliser, à défaut de l'original ; ce n'est 1

) M. B. III, page 96.


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apparemment pas une pièce falsifiée, mais une copie, plus ou moins exacte, de l'original. A supposer môme que celui-ci n'ait pas été remis officiellement au gouvernement français, la copie n'en refléterait pas moins les arguments que le gouvernement portugais entendait opposer à la réplique de la France. Il y a lieu par conséquent de tenir compte ici de ce document pour établir les faits de la cause. L a duplique portugaise examine, en premier lieu, la question du Maranhão dans tout son ensemble, posant en fait « que les Portugais se sont réintégrés à juste titre dans la possession de l'île de Saint-Louis du Maranhão, que les Français avaient voulu leur usurper ». La réplique de la France, dit-elle ensuite, admettant que c'est à bon droit que les Portugais ont chassé les Hol­ landais et les Anglais de ce territoire, elle doit admettre aussi la légitimité de la possession portugaise, car c'est avec ces deux nations uniquement que le Portugal avait alors affaire et non avec les Français qui « n'y avaient ni pro­ priété ni possession ». A l'argument de la réplique française « que la posses­ sion prise par Bento Maciel Parente des terres du Cap du Nord ne fut pas suivie et continuée par une habitation actuelle », la duplique répond que la possession « fut tou­ jours conservée au moyen de plusieurs forteresses et éta­ blissements (habitations) », savoir par les forts «de Cumaú, Araguari, Rio Negro et du Torrego, autrement nommé du Desterro, sans en compter d'autres, ni différentes fac­ toreries, conquises sur les Anglais et les Hollandais, ainsi qu'en témoigne le Cosmographe J o ã o Teixeira, qui les pré­ sente dans la carte de la riviere des Amazones de sa Description du Brésil, ce qui, au besoin, pourrait être montré sur un grand nombre d'autres cartes anciennes ».


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L e s établissements (habitations) « sont ceux qu'en plu­ sieurs villages, fondés depuis plus de soixante cinq ans, possèdent, dans toute l'étendue des mêmes terres, les P è r e s de la Compagnie et les Capucins de Saint-Antoine et de la Pitié, villages soumis au domaine et aux lois de la Cou­ ronne de Portugal, comme aussi ceux que possèdent encore dans l'intérieur, du même côté du Nord, les dits P è r e s de la Compagnie, les religieux de la Merci et les Carmes », à quoi les F r a n ç a i s ne sauraient opposer que le commerce que quelques Français, munis de passeports de Cayenne avaient coutume de faire « dans les terres en litige » ; plu­ sieurs de ces Français, dans les dernières années, furent tués par les Indiens auxquels ils voulaient faire violence. L'existence de l'établissement de Corupatuba, le fait que d'autres villages indiens qui sont sur la riviere Genipape ), sont soumis aux Portugais, fournissent la meilleure preuve qu'on puisse donner en faveur de la solidité de la domi­ nation portugaise sur ce pays. 1

En revanche le Portugal reconnaît « qu'on n'a jamais trouvé les Portugais de l'autre côté de la Rivière Ojapoc ) , mais cela parce qu'ils ont toujours observé l'ordre d'après lequel le Portugal ne cherche qu'à conserver la propriété des terres dont il est maître ; ils ont respecté la division de ces terres que l'Empereur Charles V a prescrite, par la Rivière de Vincent Pinçon, en y faisant placer les armes des deux Couronnes en regard des pays qui leur appartenaient, ainsi que le rapporte, d'a­ près les relations de Portugal, de F r a n c e et de Hol­ lande, le P è r e Marcos déjà cité, au chap. 5 , p. 243, à la 2

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1

) Genipape ou Paru ; Corupatuba, d'après la carte du P . Fritz sur la rive gauche de l'Amazone, au-dessus de l'embouchure du P a r u . ) Oyapoc dans la copie d'Fvora. 2


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1

lettre A ) , et ainsi que l'affirme le capitaine Simão Estacio da Silveira à la première page de sa relation citée cidessus ) , laquelle fut imprimée en l'année de 1624, treize ans avant la donation, faite en 1637, par le R o y Philippe I V audit Bento Maciel Parente; et on en conclut que les Por­ tugais occupent et entendent conserver les terres qui appar­ tiennent à leur Couronne et ne prétendent pas à celles qui peuvent appartenir à d'autres Princes ». L a réplique de la F r a n c e voit dans ces bornes-fron­ tières des pierres apportées par des Français pour couvrir le corps d'un missionnaire ; mais « ni la date citée, ni la forme de ces pierres n'indiquent qu'il en puisse être, ainsi. La date, parce qu'il est impossible de se rappeler exacte­ ment ce qu'il en fut de ce cadavre depuis l'an 1637, où lesdites terres furent délimitées par ordre de Philippe I V . . . jusqu'en 1697 ), époque à laquelle M. de Ferrolles ) est allé chercher ces restes ; la forme, parce que les pierres de ladite démarcation avaient et ont encore les Armes des Rois de Portugal et de Castille. On est plutôt convaincu que les pierres qui servirent à couvrir le cadavre seraient quelques-unes de celles prises dans les bornes-frontières qui manquent». Daniel la Penher ) , missionnaire français, dans une lettre qu'il adressait à un missionnaire portugais appartenant au même ordre, et comme lui d'origine alle­ mande, le P. Aloisio Conrado ) , reconnaît l'existence de ces 2

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) P . Marcos de Guadalaxara, Historia Pontificale (voir ci-dessus, pp. 102 et 112). ) V o i r ci-dessus, pp. 101 et 111. ) R . B . II, page 312, indique 1692 au lieu de 1697 ; conf. R . B . I V , page 111. 2

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) L a copie de Lisbonne porte Seroles. Lapinier selon la copie de Lisbonne. ) Pfeil.


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bornes-frontières, « lettre dans laquelle il indiquait l'emplace­ ment de l'une de ces bornes, ce que l'on voit dans la R e ­ lation faite par ledit P è r e Aloisio Conrado et qu'on pro­ duira s'il le faut ) ». L e s concessions françaises n'ont aucune portée en l'espèce, à cause d'abord de la condition expresse sous laquelle elles ont été données, que les terres ne seraient pas déjà occupées par quelque autre prince et parce qu'en­ suite «aucune n'a été rendue effective». Peu importe que la Compagnie s'appelât «Compagnie du Cap du Nord», « cette Compagnie ne pouvant pas exister au Cap du Nord qui appartient aux sujets de la Couronne de Portugal ». L e s F r a n ç a i s n'ont réussi à occuper définitivement l'île de Cayenne qu'en 1670 ; ils n'avaient pas de possessions ailleurs et l'on ne saurait notamment prétendre qu'ils aient fondé depuis des colonies «dans les terres du Cap du Nord». 1

L a réplique française déclare «imaginaire» la délimi­ tation par la Rivière de Vincent Pinçon, parce que L a e t n'a pas mentionné cette riviere et « qu'on ne peut trouver aucune carte, ni aucun géographe qui donne à cette riviere le nom de Vincent Pinçon ». A quoi le Portugal répond : « il nous a paru nécessaire de montrer le bien fondé de cette division à l'aide des auteurs, des cartes et des géographes qui s'en occupent et en parlent, et à l'aide des cartes, auteurs et géographes qui font mention de ladite riviere en employant le nom de Vincent Pinçon et Oyapoc ou Oviapoc, ce qui revient au même » ). En premier lieu la détermination de la frontière du 2

1

) V o i r ci-dessus, page 1 5 / . ) L a note 71 au texte R . B . II, page 318, dit à ce sujet : « D a n s l'original, il y avait probablement W i a p o c , comme plus loin ». 2


219

Vincent Pinçon ou Oyapoc est « juste et légitimement faite » : « L a justice de ladite division se c o n s t a t e . . . par le droit que les rois de Portugal et de Castille avaient de la faire en leur qualité de confinants et de premiers découvreurs et occupants qu'ils maintenaient être des dites terres. » Puis, le Portugal et l'Espagnol ont le droit de procéder à ce par­ tage en vertu de la bulle du pape Alexandre V I qui a établi la ligne de démarcation de 1493 (par suite d'une erreur 1497 dans la duplique). Enfin, se basant sur cette démar­ cation, ils avaient par le traité de 1529 (traité de Saragosse) conclu des arrangements valables au sujet de la frontière des Moluques, et cette délimitation devait être étendue à l'Amérique du Sud, attendu que la convention stipulait qu'au­ cune des parties ne pouvait pénétrer dans la démarcation de l'autre. « Il en découle clairement que ladite dernière divi­ sion que les rois de Castille et de Portugal ont faite quant aux terres situées au Cap du Nord de la riviere des Ama­ zones, qu'elle ait eu lieu avant ou après ledit contrat, fut en tout cas juste et légitimement faite et ordonnée avant le contrat par l'Empereur Charles V , ayant été confirmée, après le contrat, par cet empereur et par Philippe I V , car elle fut mise à exécution et observée. » La frontière du Vincent Pinçon n'était et n'est ensecond lieu pas imaginaire : « Auteurs qui parlent de cette riviere et la designent sous le nom de Vincent Pinçon » : « le Père Manoel Rodriguez, livre I , page 15, fl. 149 ; le P è r e Marcos de Guad a l a x a r a , . . . dans la 5 partie de l'Historia Pontifical, livre 9, chap. 5, page 243, litt. D ; Solors, livre I , chap. 6, n° 5 9 ; Simào Estacio da Silveira, à la première page de sa Rela­ tion ; le capitaine Francisco Teixeira de Moraes, dans la I partie de ses Relations Historiques, chap. 3 ; le Père er

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Simão de Vasconcellos, dans son livre des Notices du Brésil, page 14, n° 16 et ad finem, et page 18, n° 21 ; le P è r e Alonso d'Ovalle, dans sa Description du Chili, chap. 7, page 118, lequel dit que Vincent Pinçon ou Vicente Annes Pinçon, comme d'autres le nomment, après avoir pénétré dans la riviere des Amazones, poursuivit sa route vers Par(ia), ce que dit également Solors déjà cité, et qu'il trouva une autre riviere moins grande, dont il prit pos­ session; d'où l'on peut conclure que ce fut celle-ci et qu'elle a pris le nom de son premier découvreur ) ; le Père J o à o de Souza F e r r e i r a , dans son Noticiario Maranhense, chap. 4, où il nous apprend qu'au Maranhão vivaient, dans le temps où il écrivait, plusieurs personnes qui avaient vu et touché la borne avec les Armes du Portugal mise à ladite Rivière de Vincent Pinçon, et, au fol. 5, il cite plusieurs auteurs et cartes qui font passer ladite division par le Cap de Humos, qui est celui du Nord, et par le Rio F r e s c o qui est celui du Vincent Pinçon. Cette même démarcation a été adoptée par Jeronimo Girava T a r r a g o n e z en son T r a i t é de Cosmographie, livre 2, page 110, où il donne le nom de Cap de Humos au Cap du Nord. Et mieux que tous, le grand Reinel ), dans sa Carte générale de l'Amérique, présente les terres et les limites de Castille et de Portugal avec les pavillons des deux Couronnes, et signale distinc­ tement le méridien de la ligne de démarcation des terres respectives, plaçant la limite à l'embouchure du Rio F r e s c o , qui dans sa carte est la même riviere que le V i n c e n t 1

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1

) Ici le cours d'eau mentionné dans le texte, mal compris, de P i e r r e Martyr, apparaît donc comme étant le V i n c e n t Pinçon. ) Cartographe portugais (né aux environs de 1505), au service de l'Espagne depuis 1522. Auteur d'une carte qui est à Munich (Hof und Staatsbibliothek), Kretschmer, Tafel I X , 2. Conf. Ruge, Petermanns Mit­ teilungen, Ergänzungsband, 23, page 37. 2


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Pinçon à la seule différence du nom, car qu'il s'agisse d'un nom ou d'autre, c'est toujours le cours d'eau où l'on a placé la borne et par où ladite division a été faite.» Au nombre des « géographes et cartes », qui « parlent spécialement de cette riviere, en lui donnant le nom de Vincent Pinçon » il y a lieu de citer : « Gerard Mercator qui, dans la première Carte générale de l'Amérique, de sa Fabrique du Monde, donne à cette riviere le nom de Vin­ cent Pinçon, et qui, dans sa description de la province de Guyane, présente cette même riviere sous le nom de Wiapoc ou Yapoc ), au Nord du fleuve des Amazones », ainsi que les Hollandais Frédéric Wit et J e a n Blaew ; sur la carte d'Abraham Ortelius, le cours d'eau porte le nom de Vin­ cent Pinçon, de même sur la carte de João Teixeira, « cos­ mographe du Royaume de Portugal ». « Il s'ensuit donc que l'objection de l'Ambassadeur, provenant aussi de ce qu'il n'y avait pas de carte ni de géographe donnant à la riviere Yapoc ) le nom de Vin­ cent Pinçon, ne peut plus subsister. » L'ambassadeur « ne pourra pas non plus soutenir que ce nom de Yapoc ) est celui d'une île située au milieu du fleuve des Amazones, car, outre ce qui a été dit, toutes les îles de ce fleuve se trouvent placées dans les cartes avec leurs noms particuliers, et celui de Yapoc ) ne se trouve sur aucune île, ainsi que le dit Ambassadeur pour­ rait le voir sur les cartes que les cosmographes français Sanson et Duval ont composées. Il peut encore moins soutenir que l'île en question doive servir de limite entre les deux Couronnes, puisqu'elle n'existe pas. » Répondant enfin à la dernière objection de la réplique 1

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) Oyapoc dans la copie d'Evora.


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française, d'après laquelle la frontière du Yapoc ) serait «inutile et insuffisante», parce que cette riviere, qui vient du midi, a sa source à la hauteur du Cap du Nord et qu'on ne pourrait, sans se heurter à d'inextricables difficultés, dé­ terminer la suite de la frontière à partir de la source, La duplique portugaise dit: Si la frontière de l'Oyapoc ou Vincent Pinçon fut « utile et suffisante » pour séparer les terres du Portugal d'avec celles de l'Espagne, pourquoi ne le seraitelle pas pour délimiter les possessions fran­ çaises des possessions portugaises ?

7. L a duplique portugaise est signée du Conseiller d'Etat Roque Monteiro Paim et porte la date du 30 juillet 1699. Mais une lettre de Rouillé à son gouvernement, d'août 1699 ) , citée M. F . I, page 14, ne concorde pas avec cette date. En effet, Rouillé y dit que le gouvernement portu­ gais s'excuse de n'avoir pas encore donné de réponse, parce qu'il avait fallu du temps pour travailler à un deuxième mémoire, qu'on lui remettrait bientôt. Il est permis de croire que la duplique du Portugal était terminée le 30 juillet, mais que l'expédition n'en a été faite et remise à Rouillé que quelques jours plus tard. 2

Quoi qu'il en soit, dans le courant de l'automne de 1699, la F r a n c e considéra l'échange des mémoires comme clos et estima le moment propice pour obtenir une solu­ tion, favorable à ses vues, de la question de l'Amazone.

1

) Oyapoc dans la copie d'Evora. ) M. F . I, page 14, qui renvoie aux « Affaires étrangères, Portugal, t. X X X I V , fol. 98 » ; le texte exact de la lettre et la date du jour ne sont pas communiqués. 2


223

Rouillé demanda d'abord que la question fut réglée dans des conférences avec les représentants du gouverne­ ment portugais, conférences en vue desquelles, le 23 sep­ tembre, il recevait de son roi pour instruction : S a Majesté « vous ordonne de déclarer au roi de Portugal que, s'il ne prend cette voie, en sorte que la discussion puisse être finie dans le cours du reste de cette année, Elle s'est déterminée de se servir des moyens que Dieu lui a mis en mains pour se faire raison de toutes les entreprises des Portugais » ) . L e s conférences commencèrent à la fin de septembre. On ignore comment furent soutenues de vive voix les thèses contenues dans les mémoires et quels arguments nouveaux furent invoqués ) . Il est probable que Rouillé, sans s'arrêter 1

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) M. F . I, page 15, Affaires étrangères, Portugal, t. X X X I , fol. 246; conf. M. F . I, page 166. ) L e mémoire du comte Ericeira, du 28 septembre 1699 d'une part, les « Instructions du Gouvernement Français au Gouverneur de Cayenne, 2 septembre 1699 » d'autre part, établissent que les parties se sont pré­ occupées, en vue de ces conférences, de rassembler de nouvelles preuves à l'appui de leurs prétentions. — R . B . II, page 336, donne l'extrait que voici du mémoire d'Ericeira : « L e s plus grands Géographes, tels que Sanson, Duval, Coroneli, D e F e r , Villemont, Baudrant, Roube et Lacroix, ainsi que tous les autres, ne nient pas que ces Capitaineries ne nous appar­ tiennent, et nul n'attribue à la France sur ces côtes autre chose que l'île de Cayenne, qui se trouve par 5 degrés de latitude septentrionale. Plusieurs de ces Géographes font aussi mention du fleuve de Vincent Pinçon (A. Ortelius, Novus Orbis, Mercator, Atlas, et alii), et tous lui donnent le nom de Wiapouco, car c'est le même fleuve, comme on le voit clairement par les latitudes (Sanson, Carte de l'Amérique, Paris 1679; Coroneli, Globe terrestre, Venise 1688)...». M. B . I, page 135 et R . B . II, pp. 333 et suiv. communiquent un sommaire des « Instructions au gouverneur de Cayenne », d'après Santarém, Quadro Elementar, etc., Paris 1844 : « on lui ordonne de s'informer dans le plus grand détail des titres qu'avaient les Français pour pouvoir naviguer sur l'Amazone, afin que l'on pût les opposer aux Portugais, qui disputaient à la F r a n c e le 2


224 — à développer longuement lu question de droit, se sera plutôt attaché à exposer la revendication par la F r a n c e de la rive gauche de l'Amazone; tout au moins adresse-t-il le 30 septembre à Louis X I V un rapport où on lit entre autres qu'il avait demandé, « que le roi de Portugal vou­ lût bien déclarer purement et simplement s'il entendait continuer l'usurpation faite par ses sujets au delà de la riviere des Amazones du côté de Cayenne ou en faire raison à votre Majesté » ). M. F . I, page 15, explique, en se fondant sur les documents déposés aux archives fran­ çaises, que, peu après le commencement de la conférence, le premier des négociateurs portugais, le duc de Cadaval, lui fit entrevoir la possibilité d'obtenir la démolition des forts construits sur l'Amazone, mais que l'on ne pouvait entrer en négociation sur la conclusion d'un traité avant que le représentant de la F r a n c e fût muni d'un pouvoir spécial. « Ce pouvoir étant arrivé ), Rouillé s'empressa de l'exhiber à Cadaval. Il le prévenait en même temps de la détermi­ nation de sa Majesté très chrétienne de ne vouloir plus entendre à aucun accommodement, si l'affaire n'était ter1

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droit de naviguer sur ce fleuve, prétendant réduire des limites à l'Oyapoc». L'Instruction, est-il dit, se trouve aux « Archives du Ministère de la Marine, à P a r i s , vol. Documents historiques de la Guyana, 1664 à 1716». R . F . , pp. 75 et suiv., 331, prétend il est vrai que cette instruction du 2 septembre 1699 est une «pièce supposée», par la raison qu'à cette date il a bien été adressé une dépêche à F e r r o l l e s , mais que cette dépêche avait un tout autre contenu (Archives coloniales, B . 21, année 1699, fol. 1 5 5 ; A . M. le marquis de F e r r o l l e s , V e r s a i l l e s , le 2 septembre 1699). Or cela ne prouve pas que l'Instruction soit une pièce supposée : d'abord, dans ces deux ci­ tations, l'adresse n'est pas absolument la même, ensuite, il se peut fort bien que l'Instruction existe, mais qu'il y ait une erreur dans l'indication de la date du jour (2 septembre). 1

2

) R . F . pp. 87, 88, Affaires étrangères, Portugal, t. X X X I V , fol. 125. ) L e pouvoir est du 25 octobre 1699, M. F . II, page 41.


225 minée dès la fin de cette année et d'agir aussi puissam­ ment après ce terme expiré qu'elle avait été de temps à s'y résoudre » ). L e pouvoir de Rouillé désignait comme objet du litige : « la possession des terres scituées aux en­ virons de la riviere des Amazones» ) , tandis que le pou­ voir des représentants du Portugal mentionnait : « les terres situées entre la Colonie de Cayenne et la riviere des Ama­ zones et taisant partie du Maragnon » ; Rouillé protesta contre ces termes et demanda la suppression de cette ex­ pression, attendu que la F r a n c e aurait pu dire avec plus de raison de ce pays, « faisant partie de la Colonie de Cayenne » et qu'elle ne l'avait pas fait, Il reçut du Por­ tugal une réponse qui ne préjudiciait pas à la conclusion du traité ). Toutefois, à la fin de 1699, les conférences n'avaient pas encore abouti. « P r e s s é s de plus en plus par Rouillé», les négociateurs portugais proposèrent enfin « de faire un traité provisionel, par lequel on conviendrait que les forts seraient rasés et que la question du fond demeurerait in­ décise jusqu'à ce qu'elle fût plus éclaircie de part et d'autre » ) . Rouillé reçut de son gouvernement l'autorisation de signer le traité proposé par le Portugal, moyennant quelques changements. Il n'y en eut qu'un seul ) qu'il ne put faire admettre, c'était la modification du terme fixé pour trancher définitivement le différend (conf. art. 9 du traité). « Sur 1

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) M F . I, pp. 15-l6, «Affaires étrangères, Portugal, t. X X X I V » . ) M. F . II, page 41. ) Rapport de Rouillé du 17 novembre 1699, M. F . I, page 16, « Af­ faires étrangères, Portugal, t. X X X I V ». L e s pleins pouvoirs des négocia­ teurs portugais portent d'après M. B . I, page 141, la date du 21 novembre ) M. F . I, pp. 16-17, sans autre indication de la provenance. ) Conf. M. F . I, pp. 32 et suiv. 15 2

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226

tous les autres points, il s'obstina et l'emporta : pour arri­ ver à c e résultat, il feignit de rompre ), ne consentit à renoncer qu'à la demande personnelle du roi Dom Pedro et ne se résolut à signer qu'après avoir eu satisfaction sur presque toute la ligne » ) . Rouillé a relaté dans le compte-rendu de son ambassade à quels moyens il dut recourir pour en arriver là : « . . . Le Roi . . . m'envoya des ordres pour les commandants de quelques-uns de ses vaisseaux, qui étaient pour lors dans la riviere de Lisbonne, de courir sur les vaisseaux portu­ gais dès que j e leur demanderai de faire. J e pris soin de faire savoir au roi de Portugal que j'avais cet ordre entre les mains et je le déterminai par là à en finir, non pas décisivement, mais d'une manière qui commençait à donner au roi la satisfaction qu'il desirait » ). L e gouvernement français exprima à Rouillé sa vive gratitude pour la façon dont les négociations avaient été dirigées et menées à bien et lui manda le 20 janvier 1700 déjà qu'il pouvait se vanter « d'avoir tiré la F r a n c e de grands embarras en donnant aux affaires une tournure qui n'obligeât pas (la F r a n c e ) à se tourmenter encore cette année au sujet de la question de la riviere des Amazones » ). 1

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1

) Conf. M. F . I, pp. 37 et 38, selon lequel Rouillé aurait, à cause de l'article 4 du traité, menacé de rompre les négociations ; le Portugal céda et Rouillé écrivit à son gouvernement: « J ' a i fait convenir que les F r a n ç a i s de Cayenne pourront s'étendre jusqu'à la riviere des Amazones et fait déclarer qu'elle termine les terres en question ». 2

) M. F . I, page 17.

3

) M. F . I, page 18, Affaires étrangères, Portugal, t. X L , fol. 414.

4

) R . B . II, page 340, extrait de la lettre du Comte de Pontchartrain, Ministre de la Marine de F r a n c e , à l'Ambassadeur Rouillé. Conf. en outre R . B . II, page 363, E x t r a i t d'une lettre de Pontchartrain, du 1 avril 1700. er


227 8. L e traité fut conclu le 4 mars 1700 entre Pedro II et Louis X I V . Il fut rédigé en portugais et ensuite traduit en français ). L e traité introduit tout d'abord la question: Quelques contestations se sont élevées entre les sujets du Roi de F r a n c e et ceux du Roi de Portugal « au sujet des T e r r e s du Cap de Nord situées entre Cayenne et la riviere des Amazones » et les motifs de discorde se sont renouvelés à l'occasion de la construction et du rétablis­ sement des forts d'Araguary et de Comaú ou «Massapá» ). Pour arriver à une entente, les deux gouvernements ont commencé par échanger des mémoires, puis l'ambas­ sadeur de F r a n c e Rouillé a demandé des conférences qui lui ont été accordées ; on y a examiné les points litigieux à l'aide des « auctores, mappas e cartas, que tratavào da adquisicão e divisão das ditas terras ». E t comme on estima 1

2

1

) Une première traduction, qui n'avait pas été trouvée entièrement correcte, fut rectifiée sur la demande du Portugal; la traduction française rectifiée et une autre traduction récemment faite d'après le texte portu­ gais original, R . B . II, pp. 344 et suiv. ; le texte portugais original (voir aussi R . B . I V , pp. 135-141) et la traduction française rectifiée, M. F . II, pp. 42 et suiv. ; dans M. B . II, pp. 42 et suiv., le texte portugais original et la première traduction non corrigée. Nous possédons par conséquent : 1. L e texte portugais (Archives des Affaires étrangères, à Paris. — Ori­ ginal scellé) ; 2. la traduction française non corrigée (Ministère de la Ma­ rine, à Paris, légalisée par la note: « Collationnée», signée Phelypeaux) ; 3. la traduction française corrigée (Archives des Affaires étrangères, Corresp. de Portugal, t. X X X V , fol. 36) ; 4. une traduction française exacte nouvellement faite par le Brésil. Dans tous les cas où il y aura quelques divergences entre les docu­ ments, nous nous en tiendrons au texte portugais qui est le texte original. ) Orthographe du texte portugais, Macapa dans la traduction fran­ çaise non corrigée. 2


228

que des négociations aussi importantes exigeaient des pou­ voirs spéciaux, la F r a n c e donna les siens à son ambas­ sadeur Rouillé, le Portugal à Dom Nuno Alvares Pereira, Duque de Cadaval ) , à Roque Monteiro Paim, à Gomes F r e i r e de Andrada, et à Mendo de F o y o s Pereira. L é s conférences n'aboutirent pas relativement à la pos­ session « des terres du Cap de Nord situées entre Cayenne et la riviere des Amazones », les plénipotentiaires des deux états n'ayant de part et d'autre pas voulu se départir de leur droit. E t comme il parut nécessaire de chercher de « nouvelles informations et de nouveaux documents, outre ceux qui avaient déjà été produits et examinés », on a dressé un projet de « T r a i t é provisionnel et suspensif afin d'éviter, jusqu'à la décision du droit des deux Cou­ ronnes, toutes les occasions qui pourraient troubler et mettre la discorde entre les sujets de l'une et de l'autre Couronne » ) . 1

2

Le texte du traité fut « com maduro accordo e sincero animo » arrêté comme suit : « Article 1 . L e R o y de Portugal fera evacüer et deer

1

) L e titre de Duque de Cadaval manque dans les traductions fran­ çaises aussi bien que dans le texte portugais de M. F . II, page 43, et de R . B . I V , page 136 ; il ne se trouve par conséquent que dans le texte portugais de M. B . II, page 44, mais il est évidemment exact. ) L a traduction française corrigée dit : « il a été proposé un projet de T r a i t é provisionel et de suspension, pour avoir lieu jusqu'à la decision du droit des deux Couronnes, et empescher jusques la toutes les occasions qui pouroient troubler et mettre la discorde... ». L e texte portugais porte: « se passou a hum Projecto de Tratado Provisional c suspensivo, para que em quanto se nào determinava decisivamente o direito das ditas Coroas, se pudessem evitar todos os motivos que podião causar aquella discordia e pertubação... ». D'après le texte français, le traité provisoire doit rester en vigueur jusqu'à la décision définitive, tandis que le texte portugais original ne stipule rien au sujet de la durée de la validité du traité. 2


229 1

molir les forts d'Araguary, et de Cumau ou Macapa ), retirer les garnisons et généralement tout ee qu'il y a dedans, aussy bien que les villages des Indiens qui se sont établis pour le service et l'usage desdits forts ), et ce dans le terme de six mois du jour de l'eschange des ratifications du present Traité, et en cas qu'il y ayt d'autres forts dans l'étendue des terres qui s'étendent depuis lesdits forts par le rivage de la Riviere des Amazones vers le Cap de Nord et le long de la coste de la mer jusqu'à l'embouchure de la Riviere d'Oyapoc dite de Vincent Pinçon, ils seront pareillement demolis comme ceux d'Araguary, et de Cumau, ou Macapa dont la demolition est convenue en termes expres ). 2

3

1

) Massapa dans le texte portugais. ) T e x t e portugais : as aldeias de Indios que os accompanhão e se tormarão para o serviço e uso das ditos fortes ». L e texte portugais et la traduction française non corrigée marquent d'une manière plus précise que les habitations des Indiens étaient voisines des forts. (« Habitations d'Indiens, qui sont proches des d. forts. ») 2

3

) L e s textes ne concordent pas sur la délimitation du territoire contesté : 1. L e texte portugais de M. B . II, page 46, dit : « e achando se mais alguns fortes pela margem do rio das Amazonas para o cabo do Norte e costa de mar até a foz do rio Ojapoc ou de Vicente Pinson, se demolirào igualmente com os de A r a g u a r y e de Comaû ou Massapá que por seus nomes proprios se mandarào demolir ». 2. L e texte portugais dans M. F . II, page 44, et dans R . B . I V , page 137, de même que da Silva, II, page 443, portait : e achandose mais alguns fortes no districto das terras que correm dos ditos fortes pela m a r g e m . . . » 3. L a traduction française non corrigée dans M. B . II, page 47, dit: « et en cas qu'il y ait d'autres forts dans l'estendue de T e r r e s depuis lesd. forts jusques à la riviere...». 4. L a traduction française corrigée est reproduite dans le texte cidessus. L e n° 1 contient une omission, due au copiste ou à l'imprimeur, le n° 3 une modification du sens.


230 e

Article 2 . L e s F r a n ç o i s et les Portugais ne pouront occuper lesdits forts ny en elever de nouveaux clans les mémes endroits ny en quelqu'autre que ce soit dans l'eten­ due des terres marquées dans l'article precedent dont la possession demeure indecise entre les deux Couronnes, les uns ny les autres ne pourront non plus y faire aucune habitation ny y establir aucun comptoir de quelque qualité que ce soit jusqu'à ce qu'il soit décidé entre les deux R o y s a qui demeurera de justice et de droit la veritable et actuelle possession desdites terres. e

Article 3 . T o u t e s les habitations et nations d'Indiens qui se trouveront dans l'etendue desdites terres demeure­ ront pendant le tems de la suspension convenue dans le méme etat ou elles sont a present sans pouvoir etre pre­ tendues ny soumises de part ny d'autre, et sans qu'on puisse de part ny d'autre y faire commerce d'esclaves, mais elles seront secourues par les Missionnaires qui y assisteront, les instruiront et maintiendront dans la foy, et au deffaut d'aucun d'eux, ceux qui manqueront seront rem­ placés par d'autres de la méme nation, et en cas qu'il se trouve qu'on ayt chassé desdites habitations quelques Mis­ sionnaires françois qui y fussent etablis pour en prendre soin, ils y seront retablis dans le meme etat qu'ils se trou­ veront avoir eté. e

Article 4 . L e s F r a n ç o i s pouront entrer dans lesdites terres dont par les articles 1 et 2 du present T r a i t é la possession demeure suspendue entre les deux Couronnes jusqu'au bord de la Riviere des Amazones (qui s'étend) ) 1

1

) L e texte portugais ajoute après Amazonas, les mots « que corre » (traduction brésilienne nouvelle : qui s'étend ; de même M. F . I I , page 50, note à l'article 4), qui manquent dans les traductions françaises, celle qui n'a pas été corrigée et celle qui l'a été ; d'après le texte original


231

depuis la situation desdits forts d'Araguary et de Cumaü ou Macapa vers le Cap de Nord et coste de la mer, et les Portugais pouront faire de méme jusqu'au bord de la Riviere d'Oyapoc ou Vincent Pinçon qui s'etend vers l'em­ bouchure de ladite Riviere et la coste de la mer ; l'entrée des François etant par lesdites terres qui sont du costé de Cayenne et non par autres, et les Portugais par celles qui sont le long de la Riviere des Amazones et non par autres, et tant les uns que les autres se contiendront respective­ ment entre les bords desdites Rivieres cy dessus declarées qui font les bornes et les limites des terres qui demeurent indecises entre les deux Couronnes. e

Article 9 . De la part de l'une et de l'autre Couronne on recherchera et on fera venir jusqu'à la fin de l'année prochaine 1701 tous les titres et enseignements alegués dans les conferences pour servir à l'entier eclaircissement de la possession qui par le Traité demeure indecise entre les deux Couronnes, et les pouvoirs donnés par les deux Roys demeureront dans leur force pour dans ledit temps et jusqu'a la fin de l'année 1701 le different dont est ques­ tion etre terminé definitivement. e

Article 10 . E t comme ce traité est seulement provisionel et suspensif, iceluy ny aucune des clauses condi­ tions et expressions y contenues, ne donneront aucun droit de part ny d'autre pour la jouissance et propriété desdites terres qui par ledit Traité demeurent en suspend et en quelque tems que ce soit on ne pourra se prevaloir de

portugais le fleuve des Amazones de Nord.

coule dans

la

direction

du

Cap

A l'article 4, ainsi que dans tout le traité, le texte portugais Ojapoc, le texte français Oyapoc.

a


232

part ny d'autre de ce qu'il contient pour diferend ) . »

la décision du

1

Voici les principales constatations de fait résultant du traité, et qui diffèrent de quelques-unes des conclusions de M. F . I, pages 21 et suivantes : 1° L'expression générale, deux fois employée dans l'introduction, sous laquelle les parties désignent le terri­ toire contesté, est: « L e s terres du cap de Nord, situées entre Cayenne et la Rivière des Amazones». 2° L e territoire contesté est situé entre l'Oyapoc ou Vincent Pinçon et l'Amazone ; ce sont les cours d'eau « que fazem o termo, raia, e limite das terras, que ficão ha dita suspensào da posse de ambas as Coroas )» (article 4). 3° L ' O y a p o c et le V i n c e n t Pinçon sont identiques. Cette identité est exprimée par les art. 1 et 4 du texte portugais, qui fait foi: «Rio de Ojapoc ) ou de Vicente Pinson ». 4° Il est dit, quant au territoire contesté, « que la pos­ session demeure indécise entre les deux Couronnes » (article 2). 2

3

1

) L e texte portugais qui fait foi dit (au lieu de «pour la etc.») « quando esta materia se houver de dcterminar decisivamente ». L e texte français dit : L e traité n'emporte aucun accord sur le fond. L e texte portugais, plus précis, prévoit que lorsqu'il s'agira de prendre une décision définitive, aucune des parties ne pourra se prévaloir du traité. ) D a n s la traduction remise par le B r é s i l : « qui font les termes les frontières et les limites des terres dont la possession reste indécise entre les deux Couronnes ». F a i t caractéristique, pour mieux faire ressor­ tir le mot «frontière», on l'a encadré de deux synonymes. ) L a traduction française a constamment suivi l'orthographe adoptée par F e r r o l l e s et F r o g e r qui écrivent le nom avec y. E l l e met l'y, bien que cette lettre ne figure pas dans le texte portugais original. D a n s sa correspondance avec Rouillé, le ministre français écrit : « riviere d'Yapoco», M. F . I, page 27, Affaires étrangères, Portugal, t. X X X I , fol. 312. 2

3


233 —

5° En conséquence, le fort portugais sur l'Araguary, le fort de Curnaú ou de Macapa seront démantelés et évacués, les villages indiens du voisinage démolis, puis ) il sera fait de même des forts portugais qui pourraient se trouver « dans l'étendue des terres qui s'etendent depuis lesdits forts par le rivage de la Riviere des Amazones vers le Cap de Nord et le long de la coste de la mer jusqu'a l'embouchure de la Riviere d'Oyapoc ou de Vin­ cent Pinçon » (article 1). L a construction de nouveaux forts, l'installation de nouveaux établissements en général sont interdites aux Portugais et aux Français dans l'étendue des terres contestées, jusqu'à ce que la question de droit soit tranchée. 1

6° Par contre, pourront pénétrer dans tout le territoire contesté, en venant de leurs possessions réciproques : les Français «jusqu'au bord de la Riviere des Amazones qui s'étend depuis la situation des dits forts d'Araguary et de Cumaú ou Macapa vers le Cap de Nord et coste de la mer », les Portugais « jusqu'au bord de la Riviere d'Oyapoc ou Vin­ cent Pinçon qui s'étend vers l'embouchure de ladite Ri­ viere et la coste de la mer )» (article 4). 2

1

) L e projet de traité proposé par le Portugal ne mentionnait que la démolition des forts A r a g u a r y et Macapa ; Rouillé demanda cette ad­ jonction «pour éviter l'équivoque des noms», M. F . I, pp. 32, 33, Affaires étrangères, Portugal, t. X X X I V , fol. 176. 216. ) V o i r ci-dessus, page 226, note 1. 2


234

II. Depuis 1700 jusqu'à la conclusion Traité d'Utrecht, 11 avril Î7Î3.

du

1. 1

Dans ses Memorias particulares ) , J o s é da Cunha Brochado, alors ministre du Portugal à Paris, exprime en ces termes son mécontentement au sujet du traité de 1700: « Nos Plénipotentiaires se sont donc réunis avec celui de F r a n c e , et ils ont fait d'emblée tout ce que le F r a n ç a i s a voulu. Ils ont promis de démolir les forts, de retirer les missionnaires des villages indiens, de se désister de la possession et de l'habitation des terres qui vont de la rive septentrionale (de l'Amazone) au Vincent Pinson, ce qui est un grand espace de terre». En exécution du traité, le gouverneur général du Maranhão, Antonio de Albuquerque, reçut de son gouver­ nement l'ordre de démolir les forts désignés dans l'acte diplomatique ). L e gouvernement portugais ne put tirer aucun avantage de l'avis que de Albuquerque lui adressait de S a m Luiz do Maranhão le 12 février 1700, savoir que quatre Hollandais de Surinam «située sur la côte du Cap du Nord, au delà de C a y e n n e » , lui avaient rapporté «que leur Gouverneur s'offrait à nous aider contre les Français, ayant appris que ceux-ci étaient en guerre a v e c nous dans ces Provinces; et que s'ils avaient su que le Gouverneur 2

1

) D'après une copie, qui se trouve à la Bibliothèque Nationale de Rio de J a n e i r o , citée par da S i l v a II, page 103. 2

) M. F . I, page 45, Affaires étrangères, Portugal, t. X X X I , fol. 338, et R . B . I I , pp. 359 et suiv.


235

de Cayenne était venu prendre la forteresse de Macapa au temps qu'il en était parti, ils auraient pu s'emparer de Cayenne, car il l'avait laissée presque sans garnison )». L'affaire de la succession d'Espagne se compliquait chaque jour davantage, mais elle n'était pas encore deve­ nue menaçante au point d'obliger la F r a n c e à faire au Portugal dans la question de la Guyane des concessions qui dépassassent les stipulations du traité de paix de 1700. L a F r a n c e s'était mise d'accord avec les deux grandes puissances maritimes sur un projet de partage de la succes­ sion d'Espagne, avec l'Angleterre par le traité du 13 mars, avec la Hollande par le traité du 25 mars 1700, de sorte qu'il ne resta plus au Portugal qu'à conclure avec la France, le 18 juillet, soit le 27 septembre 1700, un traité d'alliance reposant sur les mêmes bases. 1

Mais après la mort de Charles II, roi d'Espagne, sur­ venue le 1 novembre 1700, la F r a n c e abandonna cette com­ binaison. Pendant que Louis X I V convenait du partage de la succession d'Espagne avec l'Angleterre, la Hollande et le Portugal, sa diplomatie avait traité avec Charles II : L e s états espagnols devaient, selon le désir de ce prince, rester réunis, sans aucun partage, et toute sa succession être dévolue à Philippe, le petit-fils de Louis X I V . L e s négo­ ciations réussirent à Madrid, et Charles II laissa un testa­ ment qui désignait Philippe comme héritier de tout le royaume d'Espagne. L a succession fut acceptée par Louis X I V au nom de son petit-fils, et par là tous les traités basés sur le partage er

l

) D e Albuquerque avait si peu de confiance dans les Français que provisoirement, il retint les quatre Hollandais, les soupçonnant d'être des espions français « car ils pourraient bien venir de Cayenne sous déguise­ ment pour voir nos domaines», R . B . II, pp. 365 et suiv., « Bibl. Nat. de Lisbonne, Arch. du Cons. Ultram., liasse n° 604 ».


236

et passés avec l'Angleterre, la Hollande et le Portugal devenaient sans effet; la situation était modifiée du tout au tout. Il n'échappa pas au Portugal que le nouvel état des choses créait à la F r a n c e de graves difficultés, qu'il consti­ tuait même un grand danger pour elle; un conflit avec l'empe­ reur Léopold, les intérêts de l'Angleterre et de la Hollande détachés de ceux de la France, voilà qui donnait à l'amitié ou à l'hostilité du Portugal à l'égard de la France une toute autre importance qu'auparavant. Effectivement, la France fit sans tarder des propositions d'alliance au Portugal. Au printemps de 1701, le Portugal entra dans ces vues, mais entre autres conditions, il exigeait que la France admettrait comme légitimes les prétentions portugaises relatives à la question de la Guyane. Dans son projet de traité, le Por­ tugal avait inséré un article 15 ainsi conçu: « S a Majesté très chrétienne se désiste et renonce à toute prétention des terres du Cap du Nord confinant à la riviere des Amasones et n'empêche que la couronne de Portugal les possède toutes jusqu'à la riviere de Vincent Pinson autrement dit de Oyapoc, la division des terres appartenantes à la couronne de Portugal demeurant faite par la riviere de Vincent Pinson, comme elle l'a toujours été et ce nonobs­ tant le traité provisoire fait entre les deux Cours )». 1

L e Portugal revendiquait par conséquent la propriété incontestée des «terres du Cap de Nord confinant à la riviere des Amazones», désignait le territoire d'une ma­ nière encore plus précise en indiquant outre l'Amazone 1

) M. F . I, page 48, Affaires étrangères, Portugal, t. X X X V , fol. 353. D a n s le traité définitif, un nouvel article X V , réglant la question de la Guyane a remplacé cet article X V du Projet de traité. L a remarque de R . F . , page 125, que l'article X V serait devenu l'article V I du traité définitif, n'est pas tout à fait exacte, comme il sera démontré ci-après.


237 comme frontière méridionale, « la riviere de Vincent Pinson autrement dit de Oyapoc » comme frontière septentrionale, le Vincent Pinson qui aurait «toujours» servi de limite; il assignait par conséquent à ce territoire le pays qui s'étend entre l'Amazone et l'Oyapoc et déclarait que toute cette contrée lui appartenait. Le gouvernement portugais notifia à Rouillé, l'am­ bassadeur de France à Lisbonne, qu'il attachait la plus grande importance à cet article 15, « que l'article que S a Majesté portugaise avait le plus à cœur était celui des terres du Cap de Nord )». Malgré cela et bien que la situation générale fût difficile, le négociateur français ne se montra pas accom­ modant; il assura que tout ce qu'il pouvait faire était de consentir une prorogation du traité provisionnel de l'année précédente « et qu'absolument je ne passerais pas outre ) » ; aussi opposa-t-il à l'article 15 du projet portugais son propre article 15, portant « que le traité provisionnel conclu l'année dernière au sujet des terres du Cap de Nord sera converti en traité définitif ) ». Par une dépêche du 4 avril 1701, Louis X I V approuva la conduite de son ambassadeur et accepta tous les articles du projet portugais, sauf l'article 15, disant: «Il n'est pas juste qu'en vertu de cette alliance j'abandonne au roi de Portugal des droits dont il n'est nullement question dans l'affaire présente ». Il maintint l'article 15 proposé par Rouillé et écarta l'article 15 du projet du Portugal ) . 1

2

3

4

1

2

3

) M. F . I, page 49, Affaires étrangères, Portugal, t. X X X V , fol. 267. ) Ibidem.

) Dépêche de Louis X I V à Rouillé du 4 avril 1701, M. F . 1, pp. 5 0 , 51, Affaires étrangères, Portugal, t. X X X V , fol. 254. ) M. F . I, pp. 50, 51, Affaires étrangères, 1. c. 4


238

Rouillé obtint gain de cause auprès des autorités por­ tugaises pour son article 15; le 18 mai, le duc de Cadaval lui mandait: « L e Roi mon m a î t r e . . . a accepté l'article touchant le Maragnon, le traité provisionnel fait entre L e u r s Majestés sur les différends passés demeurant définitif ) » . L e 18 juin 1701, le traité fut signé ) , en même temps qu'une autre convention conclue entre le Portugal et le nouveau roi d'Espagne, Philippe V . P a r ce traité entre le Portugal et la F r a n c e « T r a t a d o de alliansa e garantia de testamento de Dom Carlos segundo », le roi de Portugal s'engageait à reconnaître Philippe V dans tous les états du royaume d'Espagne et à fermer les ports portugais à tous les ennemis de Phi­ lippe V ; le roi de F r a n c e , de son côté, s'engageait à prêter aide et assistance au royaume de Portugal et à ses pos­ sessions d'outre-mer « con o numero de tropas e navios necessarios para a sua defensa », pour écarter et prévenir 1

2

1

) M. F . I, pp. 49, 50, Affaires étrangères, Portugal, t. X X X V , fol. 329 ; au même endroit (fol. 295) une instruction à Rouillé du 24 mai 1701, de laquelle il semble résulter qu'au besoin la F r a n c e aurait accepté la proposition du Portugal ; on y lit : « Quant à la cession absolue des terres du Cap du Nord, vous ne la devez point faire pour une simple neutralité ». 2

) L e texte portugais du traité en son entier (20 articles) est repro­ duit par de Castro, Colleçao de T r a t a d o s II, pp. 128 et suiv., d'après les documents qui sont au ministère des Affaires étrangères à Lisbonne. L e texte portugais du traité incomplet (.les articles 6—14 manquent et l'article 15 est devenu l'article 6) dans M. F . II, pp. 53 et suiv., « A r ­ chives des Affaires étrangères. — Original scellé ». L o r s des négociations de j a n v i e r 1856, M. B . III, pp. 204 et 205, conf. M. F . I, page 50, le baron de Butenval produisit une traduction incomplète de l'article 6 de la seconde rédaction (c'est-à-dire l'article 15 de la première rédaction). M. B . II, page 54, donne une traduction fran­ çaise de ce même article d'après le texte portugais de de Castro. Conf. S i l v a I, page 44, II, pp. 105 et suiv. ; M. B . I, page 199. E n conséquence le texte portugais doit seul faire foi.


239

tout acte d'hostilité, si la guerre venait à être déclarée à cause de la succession d'Espagne. L e traité comprenait 20 articles; l'article 15 traite du territoire contesté sur l'Amazone. Cet article 15 avait donc gardé sa place ). Mais on convint d'en tenir quelques-uns secrets, parce qu'ils eussent pu susciter des réclamations de la part des Anglais et des Hollandais ). C'est ainsi que le traité reçut une nouvelle rédaction ), où les articles 6 à 14 furent supprimés et les articles 15 à 20 devinrent les articles 6 à 11. L'article 15 (première rédaction), soit l'article 6 (seconde rédaction), est ainsi conçu : « P a r a faser cessar toda a causa de controversia entre os vassalos da Coroa de F r a n ç a e Portugal, entre os quaes Suas Magestades querem que haja a mesma boa correspondencia e amisade que ha entre as duas Coroas, a qual não permitte que se deixe subsistir occasiÒo alguma de differença e de menos boa intelligencia que possa faser conceber a seus inimigos alguma esperança mal fundada, querem Suas Magestades que o Tratado Provisional conclùido aos quatro de Marco do anno passado de mil e setecentos sobre a posse das terras do Cabo do Norte confinante com o Rio das Amazonas seja e fique daqui em diante como Tratado definitivo e perpetuo para sempre ». Dans la traduction, l'article est ainsi conçu : « Pour faire cesser toute cause de désaccord entre les sujets de la cou­ ronne de F r a n c e ) et ceux de la couronne de Portugal, entre lesquels Leurs Majestés tiennent à ce qu'il y ait la 1

2

3

4

) T e x t e de de Castro, 1. c. ) Schäfer, Geschichte von Portugal, V , page 35, note 2. ) T e x t e de M. F . II, pp. 53 et suiv. ) « de F r a n c e » manque dans la traduction produite par M. B . II, page 54. 4

2

3

4


240

même bonne entente et la même amitié qui existe entre les deux couronnes, laquelle ne permet pas de laisser sub­ sister ) aucune occasion de différend et de mésintelligence qui puisse inspirer à leurs ennemis quelque espoir mal fondé: L e u r s Majestés veulent que le traité provisionnel conclu le 4 mars de l'année précédente 1700 sur la pos­ session des terres du Cap de Nord, confinant à la riviere des Amazones, soit et demeure désormais comme traité dé­ finitif et perpétuel à toujours ». 1

L'article 15, soit 0 du traité du 18 juin 1701, se borne à faire du traité provisoire du 4 mars 1700 un traité définitif. L e s clauses demeuraient les mêmes; ainsi rien ne fut changé à la délimitation et à la désignation du territoire contesté, indiquée par le traité de 1700. Les deux traités ont exactement le même objet. Dans l'article 15 de son projet, le Portugal avait, une fois de plus, déterminé l'éten­ due et les frontières du territoire contesté, telles que les in­ diquait le traité de 1700, à quoi la F r a n c e n'avait fait aucune objection; même, dans la brève définition qu'elle donnait de ce territoire dans son article 15, elle empruntait les termes de l'article 15 portugais « terras do Cabo do Norte confinante com o Rio das Amazonas », laissant de côté toute description des frontières, puisque le traité de 1700 les indiquait intégralement ) . 2

2.

Peu de temps après la conclusion du traité d'alliance du 18 mai 1701, par lequel le Portugal avait cédé devant la

1

) A u lieu de «subsister», M. B . II, page 54, dit: « s e produire». ) C'est ainsi que se termine la contestation entre les parties au sujet du « confinant », conf. Silva, II, page 108, M. F . I, pp. 51 et 52. 2


241

puissance de la F r a n c e , la situation générale se modifia au préjudice de Louis X I V . Depuis le mois de mai, l'Autriche menait contre la F r a n c e une campagne victorieuse en Italie ; en septembre 1701, l'Autriche, l'Angleterre et la Hollande conclurent un traité d'alliance et au commencement de mai 1702, la reine Anne d'Angleterre, continuant la politique de son beau-frère Guillaume, déclara la guerre à Louis X I V ; la Hollande se joignit à elle. Pendant quelque temps, le gouvernement portugais chercha à obtenir la neutralité à laquelle il avait renoncé dans le traité avec la France, mais les puissances mari­ times lui offraient leur alliance à des conditions favo­ rables. L a cour portugaise mit, pour en finir, la F r a n c e à l'épreuve et, forte du traité de 1701, réclama le secours d'une flotte française capable de défendre le Portugal et ses colonies. E t quand la F r a n c e dut reconnaître qu'elle était impuissante à fournir cette aide, le Portugal reprit sa liberté d'action. En octobre 1702, Rouillé manda de Lisbonne que les résultats de ses travaux, qui avaient duré des années, étaient mis à néant; il écrivait à son gouver­ nement que la ligue avec le Portugal devait être consi­ dérée comme expirée ). A la même époque, l'Angleterre envoyait pour la seconde fois son négociateur Methwen à Lisbonne. En mai 1703, les puissances avaient réussi à gagner entièrement le Portugal à leur cause. L e 16 mai 1

1703, le traité d'alliance entre l'Empereur, l'Angleterre, les Pays-Bas et le roi de Portugal fut signé à Lisbonne. Au nombre des avantages que le traité apportait au Portugal — cession du territoire contesté sur le L a Plata et d'une série de villes jusqu'alors espagnoles, Badajoz, 1

) Schäfer, Santarém.

1. c , pp. 37 et suiv., d'après les documents réunis par

16


242 —

Valencia, etc., toutes expressément a lieu de mentionner spécialement puissances alliées des prétentions Guyane. Cette garantie était stipulée conçu ) :

1

dénommées ) — il y la garantie par les portugaises dans la dans l'article 22, ainsi

2

«Eodem modo etiam pax fieri non poterit c u m . R e g e Christianissimo, nisi ipse cedat quocumque jure quod habere intendit ) in Regiones ad Promontorium Boreale vulgo Caput de Norte pertinentes, et ad ditionem Status Maranonii spectantes, jacentesque inter fluvios Amazonium et Vincentis Pinsonis, non obstante quolibet F o e d e r e sive provisionali sive decisivo inter S a c r a m Regiam Majestatem Lusitaniae et ipsum R e g e m Christianissimum inito super possessione jureque dictarum Regionum. » 3

Il va sans dire que, par ce traité, le Portugal ne se fai­ sait pas garantir moins que ce qu'il avait jusqu'alors récla­ mé de la F r a n c e . S i donc le fleuve devant servir de frontière septentrionale porte ici le nom de «Vincentis Pinsonis», il est clair que le Portugal entendait désigner le même cours d'eau que dans ses négociations et traités avec la F r a n c e , il appelait « V i n c e n t Pinçon ou Oyapoc ». Dans ses pour­ parlers avec les puissances maritimes et l'Autriche, le Por­ tugal se servait du terme qui lui était familier ; il n'avait pas de motif pour y ajouter la dénomination sous laquelle les F r a n ç a i s désignaient le même fleuve. L a définition du territoire « Regiones ad Promontorium Boreale vulgo Caput de Norte pertinentes », est, contrairement aux assertions

1

) Conf. Silva I, page 45, § 222 ; M. B . T, page 201. ) M. F . II, page 57 (texte latin et portugais de l'article X X I I « d'après J . F . B . de Castro, Colleção de tratados. . . t. II, page 1 7 6 » ) ; M. B . II, page 56 (texte latin). Conf. en outre M. F . I, page 53, M. B . I, page 200. ) M. F . I, page 53, cite : « contendit ». 2

3


243 de M. F . I, pages 54 et 55, la traduetion fidèle de « T e r r e s du Cap de Nord», des traités de 1700 et de 1701. L e fait que le traité de 1703 renvoie expressément aux traités de 1700 et de 1701 prouve que tous les trois avaient le même objet. 3.

L a conclusion du traité d'alliance du 16 mai 1703 n'a­ mena pas immédiatement la rupture complète entre le Por­ tugal et la France. L'archiduc Charles, le candidat au trône espagnol, élu par la Grande Alliance, n'était pas encore entré en Espagne ; ce n'est qu'après son arrivée que le Portugal devait, aux termes du traité, se prononcer ouverte­ ment et jusque-là on tint le traité secret. L'ambassadeur Rouillé connut bientôt, il est vrai, l'existence du traité et il abandonna son poste de Lisbonne. On lui donna toutefois un successeur dans la personne de Chateauneuf, qui cher­ cha à reprendre les négociations. En 1704 seulement, le Portugal prit ouvertement parti. Lorsqu'en mars de cette année, l'archiduc Charles entra à Lisbonne, il fut reçu en qualité de roi d'Espagne - et l'ambassadeur de F r a n c e sollicita son audience de congé. En mai 1704, le roi Pedro déclara la guerre et en 1705 il entra en campagne. Il mourut à la fin de 1706, laissant le gouvernement à son fils J o â o V Lorsqu'en 1709, Louis X I V s'adressa en premier lieu à la Hollande en vue de la conclusion d'un traité de paix, les prétentions du Portugal devinrent immédiatement l'objet des négociations. A la Haye, le président Rouillé, l'ancien ambassadeur à Lisbonne et le marquis de Torcy,

1

) Schäfer,

1. c , pp. 40 et suiv., 211 et suiv.


244 —

ministre des affaires étrangères, représentaient la F r a n c e , tandis qu'au nom de la partie adverse Marlborough et même le prince Eugène s'occupaient de la question de l'Amazone ) . C'est ainsi qu'au nombre des 40 articles pré­ liminaires que Marlborough et le prince Eugène avaient rédigés a v e c le concours du Grand Pensionnaire de Hol­ lande Heinsius et qu'ils soumirent le 27 mai 1709 aux pléni­ potentiaires français, un article, l'article 20, était consacré au litige pendant entre le Portugal et la France. Cet article 20 stipulait: «A l'égard du roi de Portugal, S a Ma­ jesté T r è s Chrétienne consentira qu'il jouisse de tous les avantages établis en sa faveur par les traités faits entre lui et ses Alliés ) . » l

2

On demandait par conséquent à la F r a n c e de recon­ naître comme valables les clauses du traité du 16 mai 1703, c'est-à-dire d'admettre la revendication par le Portugal du territoire qu'avaient pour objet les traités passés en 1700 et 1701 entre le Portugal et la F r a n c e . Louis X I V ne souleva pas de difficultés au sujet de cette affaire secondaire et au cours des négociations «qu'en 1710 ) dirigèrent le maréchal d'Uxelles et l'abbé de Polignac, il accepta formellement l'article 20. 3

Mais presque immédiatement après, la politique géné­ rale subit un profond changement. E n Angleterre, lord Bolingbroke, le chef principal du parti favorable à la F r a n c e , devint secrétaire d'état, et dès le commencement de 1711, il avait ouvert a v e c la cour de F r a n c e des négo­ ciations secrètes qui furent continuées jusqu'à la signature

1

) Schiifer, 1. c , page 212. ) M. B . I, page 201, Silva I, page 47. ) Silva I, page 48.

2

3


245 — 1

des préliminaires du 8 octobre 1711 ), sans que l'Angleterre se préoccupât beaucoup de ses alliés. L e s préliminaires contenaient en premier lieu une pièce qui relatait les réclamations de l'Angleterre avec les réponses de Louis X I V sur chaque point ) , puis une seconde, réclamée spécialement par l'Angleterre et relative au duc de Savoie. L'Angleterre, dans les préliminaires, faisait donc valoir tout d'abord ses réclamations et celles du duc de Savoie. Un troisième document contenait : « L e s articles pro­ posés par la F r a n c e pour parvenir à la paix générale ) ». L e gouvernement anglais avait par conséquent laissé à la F r a n c e le soin de formuler les clauses préliminaires qu'elle entendait proposer aux puissances, hormis l'Angleterre et la Savoie ; l'article 3 de cette proposition française stipu­ lait : « Tous les princes et états engagés dans cette guerre obtiendront une satisfaction raisonnable dans le traité de paix qui se fera » ). A l'exception du troisième document, les articles préli2

3

4

1

) M. F . I, page 56, donne la date du 27 septembre. L e rapport officiel français dans le manuscrit Mortem., Schlosser, Geschichte des 18. Jahrhunderts, I, page 100, note 47, dit le 8 octobre. Koch-Schöll, 1. c. II, page 79, indique comme date le 8 octobre. ) Dans le texte reproduit par Koch-Schöll, 1. c , pp. 79 et suiv., d'après Lamberty et les « actes et mémoires d'Utrecht », les seules récla­ mations de l'Angleterre sont énumérées ; Schlosser, 1. c , manuscrit Mor­ tem., en revanche dit expressément : « L e premier écrit sur deux colonnes contenait d'un côté les conditions que demandait l'Angleterre, de l'autre, les réponses du r o i » . ) Manuscrit Mortem., 1. c. ) Koch-Schöll, 1. c , page 81. Un article V I I cité dans M. F . I, page 56, sans indication de provenance, s'exprime dans le même sens : « . . . on y discuterait de bonne foi et à l'amiable toutes les prétentions des princes et E t a t s engagés dans la guerre, et qu'on ne négligerait rien pour les régler et terminer à la satisfaction des parties intéressées.» 2

3

4


246

minaires furent tenus secrets à l'égard des Etats généraux des P a y s - B a s ), bien que, jusqu'à l'année précédente, ceuxci eussent eu connaissance de toutes les négociations. L'Angleterre se contenta de demander aux Etats généraux s'ils étaient disposés à prendre part à la discussion d'un traité de paix et, comme ils ne dissimulèrent pas leur sur­ prise, l'Angleterre donna l'assurance qu'on imposerait à la F r a n c e les conditions prévues par les traités antérieurs conclus par les alliés ) . L e s Etats généraux, là-dessus, con­ sentirent à prendre part à un congrès de paix qui devait s'ouvrir à Utrecht le 12 janvier 1712 ) . Une fois les négociations ainsi engagées, le Portugal fut mis au courant, et, le 20 novembre 1711 ) , la reine Anne faisait savoir au roi du Portugal que, d'accord avec les Etats généraux, le congrès de paix s'ouvrirait à Utrecht le 12 janvier pour examiner les propositions de la F r a n c e . L e Portugal était invité à envoyer des ministres plénipoten­ tiaires ; on ne doutait pas de son consentement, puisqu'il s'agissait d'établir « une P a i x solide et dans laquelle chaque Allié puisse trouver sa satisfaction raisonnable ». 1

2

3

4

1

) Koch-Schöll fait la même constatation, en donnant quelques détails, 1. c , page 81. L e s « articles proposés par la F r a n c e » ont été toutefois communiqués, ainsi qu'il résulte de la lettre de la reine Anne, du 20 novembre 1711 : «lesquelles offres ont esté communiquées à tous les dits Alliez . . . », R . B . II, page 377. 2

) Koch-Schöll,

1. c , pp. 81, 82.

3

la lettre de la reine Anne du 20 novembre . . . les E t a t s G é n é r a u x ayant là dessus declaré entrer en negociation d'une P a i x bonne et Nous pour convier les Puissances engagées G u e r r e d'envoyer leurs Ministres et Pleni­ ».

4

State

) Conf. le passage de 1711, R . B . II, page 377 : « qu'il sont portez et prets à generale, et à se joindre à avec Nous dans la presente potentiaires au C o n g r è s . . .

) R . B . II, pp. 377 et suiv., Public R e c o r d Office, London. Papers, F o r e i g n Various, Portugal V , 42.


247

L a lettre était de nature à éveiller les appréhen­ sions du Portugal, car elle ne faisait aucune mention des engagements que l'Angleterre et les autres Alliés avaient pris envers lui par traité en prévision de la conclusion de la paix. Aussi le Portugal prit-il soin de rappeler ses enga­ gements au gouvernement anglais. Un mémorandum du ministre de Portugal à Londres, Dom Luis da Cunha ), en date du 14 décembre 1711, priait la reine Anne de faire figurer les prétentions du Portugal ) dans les instructions qui devaient être remises aux plénipotentiaires anglais. L e s réclamations faisaient l'objet de huit articles, dont le cin­ quième et le sixième avaient trait à la question de la Guyane. 1

2

L'article V était ainsi conçu : « Pour ce qui regarde le R o y de France, ce Prince devra aussi ceder au R o y de Portugal, moyennant le vigou­ reux office de V o t r e Majesté, le Droit qu'il pretend avoir sur les T e r r e s du Cap du Nord situées entre la Rivière des Amazones et celle de Vincent Pinson, afin que le R o y de Portugal et ses successeurs en jouissent à jamais, nonobstant quelque Traité Provisionel fait entre les deux Couronnes. . . . . Votre Majesté, par le Traité de cette heureuse Alliance s'est obligée de porter le R o y de F r a n c e à faire ladite cession dans l'Article 22 du même Traité. » e

1

) Il laut rappeler ici, pour éviter une confusion, que ce Dom Luis da Cunha était second ministre plénipotentiaire du Portugal au congrès d'Utrecht et qu'à l'époque de ce congrès J o s é da Cunha Brochado était ministre du Portugal à Londres. ) R . B . II, pp. 379 et suiv., Public Record Office, London, State and Treaty Papers. Portugal n° 26; conf. M. B . T. page 203, II, page 57. 2


248 —

Ce ne sont pas, lit-on ensuite dans le mémorandum, des « nouveaux avantages que V o t r e Majesté aye promis au Roy de Portugal pour entrer dans son Alliance ; mais seulement des Dedomagements auxquels Votre Majesté s'est obligée, puisque le R o y de Portugal quittoit celle du R o y de F r a n c e et du Duc d'Anjou qui lui assuroient ces memes avantages ; de sorte qu'il y va de l'honneur et de l'interest de V o t r e Majesté de bonifier au Roy mon Maître les conditions qu'il aimera mieux recevoir de la main de V o t r e Majesté que de celles de ses Ennemis ». Il faut ici poser en fait que, au commencement de ces négociations, le Portugal réclamait le même territoire qu'avaient pour objet les traités de 1703, de 1701 et de 1700, qu'en particulier « la Rivière de Vincent Pinson » du mémorandum est identique au « fluvius Vincentis Pinsonis » du traité de 1703 et à la « riviere d'Oiapoc ou de Vincent Pinçon (« riviere d'Oyapoc dite de Vincent Pinzon ») du traité de 1700 et par conséquent du traité de 1701 aussi. L a démarche de l'envoyé extraordinaire à Londres fut appuyée par une lettre personnelle du roi J o â o à la reine d'Angleterre, du 4 janvier 1712 ) , lettre dans laquelle le roi exprimait l'espoir « que vous prendrez tant de part à mes interès comme j'aurois pris aux votres dans un pareil cas ». L e congrès s'ouvrit le 29 janvier 1712. L e Portugal y envoya comme plénipotentiaires le comte de T a r o u c a et D o m Luis da Cunha, jusqu'alors son ministre à Londres. L a F r a n c e était représentée par le marquis d'Uxelles, maréchal de F r a n c e , l'abbé de Polignac et le sieur Mesnal

1

) R . B . II, pp. 383 et suiv., P . R e c o r d Office, London, S t a t e Papers, F o r e i g n Various, Portugal V . 42, n° 27.


249 —

ger, l'Angleterre par l'évêque de Bristol (John Robinson, Lord Privy Seal) et lord Strafford ). Les deux plénipotentiaires du Portugal n'ayant pas assisté aux premières séances du congrès, — Tarouca, le premier plénipotentiaire, n'y fut introduit que le 12 février, da Cunha, le second plénipotentiaire, que le 5 avril — les plénipotentiaires anglais furent chargés de la défense des intérêts portugais. En janvier 1712, da Cunha remit à ces fins à l'évêque de Bristol un mémorandum qui exposait les réclamations du Portugal. Celle relative à la question de la Guyane était formulée en ces termes ) : «On demande, quant à la France, la cession des terres appelées du Cap du Nord, situées entre les Rivières des Amazones et de Vincent Pinson, et appartenantes à l'Etat du Maragnan, dont le Portugal a toujours été en possession, et sur les­ quelles on a fait dans l'année 1700 un Traité provisionnel, à l'occasion de quelques contestations qui y étaient surve­ nues, par suite duquel Traité les Portugais ont démoli les forts qu'ils y avaient bâtis. On demande aussi que la F r a n c e cède tout le droit qu'elle prétend avoir sur les dites terres du Cap du Nord ainsi que sur tout autre pays du domaine du Portugal ». 1

2

A Utrecht, on vit immédiatement les avantages que la F r a n c e avait retirés de ses stipulations préliminaires avec l'Angleterre. Procédant comme elle l'avait fait lors des préliminaires, la France soumit le 11 février 1712 des pro­ positions générales à toutes les puissances intéressées ; elles avaient pour titre: «Exposition spécifiée des offres de la France pour la paix générale )», et stipulaient au sujet du 3

1

) S u r la position prise par le Portugal au congrès d'Utrecht en général, conf. Silva I, page 51, § 248. ) R . B . II, pp. 385 et suiv., M. B . I, pp. 203, 204, II, page 58. ) Koch-SchOll, 1. c , pp. 84 et suiv. ; M. B . I, page 204. 2

3


250

Portugal : « L e s choses sur le Portugal seront rétablies et demeureront sur le même pied en Europe qu'elles étaient avant la présente guerre, tant à l'égard de la F r a n c e que de l'Espagne ; et quant aux domaines de l'Amérique, s'il y a quelques différends à régler, on tâchera d'en convenir à l'amiable ) ». Rien ne restait donc debout de tous les arrangements jusqu'alors intervenus, la question de la Guyane se pré­ sentait entière. Ainsi que l'Angleterre, lors de la discussion des pré­ liminaires anglo-français, avait formulé ses prétentions dans un document distinct ne traitant que des affaires d'Angle­ terre et avait opposé ses réclamations aux propositions de la F r a n c e «pour la paix générale », chaque puissance alliée dut maintenant libeller les siennes dans des documents dis­ tincts et opposés à « l'Exposition spécifiée » de la F r a n c e . Il n'y a pas action commune des puissances contre la F r a n c e ; chacun des alliés lui oppose ses «demandes spécifiques )». D'avance, la F r a n c e avait divisé et isolé ses adversaires. L e Portugal dut à son tour produire ses «Demandes spécifiques » ). Il le fit le 5 mars 1712. En ce qui concerne la succession d'Espagne ) , ces demandes (signées de J . comte T a r o u c a ) restaient sur le terrain du traité d'alliance de 1703; c a r a v e c ce traité à la main, le Portugal entendait obtenir à son profit, contre l'Espagne, une rectification de frontière. 1

2

3

4

1

) M. B . I, pp. 204 et suiv. ) Koch-Schöll, 1. c , pp. 86 et suiv.

2

3

) M. B . I, page 205, II, page 59 et R . B . II, pp. 387 et suiv. ( E x t r a i t des textes latin et français ; « Imprimé à U t r e c h t en 1712 ») ; M. F . II, pp. 58 et suiv. (texte latin du document entier « d'après les Actes. Mé­ moires . . . Concernant la paix d'Utrecht. 1714, t. I, page 326 »). 4

) A r t . 1 dans M. F . II. page 58.


251

Les revendications du Portugal relatives à la Guyane étaient formulées comme suit : « Quod sibi, cœterisque Lusitaniæ regibus cedatur a Gallià in perpetuum quodeumque jus, quod habere intendit in Regiones ad Pro­ montorium Boreale vulgo Caput do Norte pertinentes et ad ditionem Status Maranonii spectantes, jacentesque inter fluvios Amasonum et Vincentis Pinsonis, non ob­ stante quolibet fœdere, sivè Provisionali sivè Decisivo inito super possessione jureque dictarum Regionum ; quin etiam quodcumque aliud jus, quod eadem Gallia habere intenderit in cœteras Monar­ c h i e Lusitanae ditiones.»

« Que la F r a n c e lui cède, et à tous les R o y s de Por­ tugal après lui pour toujours, tout le droit qu'elle prétend avoir sur les terres appelées communément du Cap de Nord, appartenantes à l'Etat du Maragnan, et situées entre les Rivières des Amazones et de Vincent Pinson, nonobstant tout Traité Provisionnel ou Décisif qu'on peut avoir fait sur la possession et sur le droit desdites terres ; aussi bien que tout autre droit que la F r a n c e pourrait avoir sur les autres Domaines de la Monarchie de Portugal.»

Bien qu'elle se fût d'avance mise d'accord avec la France ), l'Angleterre aussi déposa des «Demandes spéci­ fiques». Mais comme il n'y était pas question de la suc­ cession d'Espagne, que par conséquent l'Angleterre aban­ donnait les intérêts autrichiens, l'Autriche et même le Por­ tugal ) marquèrent quelque mécontentement. De plus, tous les alliés de l'Angleterre devaient se contenter d'une « satis­ faction juste et équitable » ou d'une « satisfaction raison1

2

) Koch-Schöll, 1. c , page 92. ) Ibidem, page 93.

1

2


252 —

nable », vagues formules consignées dans les préliminaires anglo-français et dans la lettre de la reine Anne ) . Tout cela montrait que la grande alliance n'existait plus en réalité, que chacun des alliés poursuivait ses intérêts particuliers, c e qui assurait à la France une position plus forte vis-à-vis de puissances ainsi isolées. C'est sous de tels auspices que commencèrent les délibérations sur les propositions générales de la France et les « Demandes spécifiques » des autres puissances; mal engagées, elles subirent plusieurs arrêts et même en août, de la part de la France, une suspension complète. Comme le congrès semblait devoir faillir à sa mission, la conclusion de la paix fut de nouveau complètement subordonnée aux arrangements à intervenir entre la France et l'Angleterre. L e s lettres et les courriers se succédaient sans cesse entre les deux cours qui projetaient d'obliger les autres puissances à acquiescer aux conventions francoanglaises ou de conclure une paix spéciale entre la F r a n c e et l'Angleterre. En juillet, on était si près de s'entendre que les troupes anglaises qui étaient en Belgique reçurent l'ordre de se séparer du gros des alliés, laissant ainsi aux F r a n ç a i s la prédominance sur le théâtre de la g u e r r e ; le 19 août 1712, un armistice fut conclu entre l'Angleterre et la F r a n c e . L e s négociations continuèrent sans interrup­ tion, l'Angleterre s'assurant les avantages auxquels elle tenait. V e r s la fin de l'année, le secrétaire d'état Bolingbroke se rendit en personne à Versailles, pour terminer l'affaire sur place. 1

Dans l'intervalle, cette procédure avait depuis long­ temps abouti, à l'égard des autres puissances, aux résul­ tats attendus. En septembre 1712, la Hollande et même 1

) Conf. supra, pp. 244, 245.


253

l'empereur, pour ses états non-allemands, avaient conclu un armistice; le 7 novembre 1712, le Portugal en fit autant avec l'Espagne et la France. Tous, sauf l'empereur, recon­ naissaient que si l'on voulait avoir la paix, il fallait traiter sur la base de l'arrangement anglo-français, et sous la direction de l'Angleterre. C'est ainsi qu'en janvier 1713, les négociations purent être reprises à Utrecht avec la perspective d'arriver bien­ tôt à une solution. L e Portugal spécialement avait, en juillet 1712 déjà, abandonné le terrain sur lequel il s'était placé pour formuler ses demandes spécifiques, c'est-à-dire la succession de l'Au­ triche au trône d'Espagne; il avait à craindre en effet d'être abandonné par l'Angleterre, de ne pas être soutenu par l'Autriche et d'être laissé ainsi sans défense contre la F r a n c e et l'Espagne. C'est dans ce sens qu'au congrès les plénipotentiaires portugais, dans un mémoire du 22 juillet 1712, avaient exposé la situation à l'évêque de Bristol. L e même jour le plénipotentiaire anglais en référait à Bolingbroke ) : L e Portugal désire une prompte solution, d'une manière ou d'une autre ; ses plénipotentiaires ont les pouvoirs les plus étendus de leur souverain, ils peuvent les remplir à leur gré, pourvu qu'ils « corne to some resolution and not run the danger of beeing abandon'd by both sides ». L e s plénipotentiaires lui (à l'évêque de Bristol) ont confié leurs réclamations pour les transmettre aux représen­ tants de la F r a n c e et demandent une réponse dans les dix jours. Il (l'évêque) leur a déjà fait observer qu'ils devaient s'attendre à voir réduire leurs prétentions dans une notable mesure ; et effectivement, quand il communiqua 1

1

) R . B . II, page 393, Record Office, London, T r e a t y Papers, Foreign Office, vol. 96 et 103.


254

ces réclamations aux plénipotentiaires français, ils semblè­ rent surpris qu'elles comprissent un nombre de villes si considérable, dont il n'avait pas été question auparavant et que jamais, déclarèrent-ils positivement, les Espagnols ne céderaient ). L e s plénipotentiaires portugais réclamaient en ce qui concerne la Guyane : « On demande à l'égard de la F r a n c e la cession des T e r r e s appellées du Cap du Nord, situées entre les Rivieres des Amazones et de Vincent Pinson, et appartenantes à l'Etat du Maragnan dont le Portugal a été toujours en possession et sur lesquelles on a fait un T r a i t é Provisionel l'année 1701, a l'occasion de quelques disputes qui y etoient survenues, et par la les Portugais raserent les F o r t s qu'ils y avoient bâtis. 1

On demande aussi que la F r a n c e cede tout le Droit qu'elle prétend avoir tant sur lesdites terres du Cap du Nord que sur tout autre pays du Domaine du Portugal ) . . . . » On réclame donc expressément pour frontière septen­ trionale le Vincent Pinson, qu'en renvoyant au traité de 1700 (non de 1701) on assimile à l'Oyapoc ou Vincent Pinson. E n juillet 1712, le Portugal désirait une prompte solu­ tion. E n l'attendant, il pourvoit momentanément à sa sécu2

1

) T e l est le sens de ces diverses phrases : « I told them they may certainly expect considerable retrenchments, and I could only hope that an answer may be given. Upon communicating these demands to the F r e n c h Ministers, they seem'd surpris'd to find so many Towns demanded that they heard of before, and were very positive the Spaniards will never yield them ». L'opinion de M. F . I, page 60, selon laquelle « re­ trenchments » viserait les revendications du Portugal en Guyane, n'est pas fondée, puisqu'il s'agit expressément de demandes que le Portugal veut faire valoir envers l ' E s p a g n e . ) M. F . II, page 59 ; R . B . II, page 395. 2


255

rité et conclut l'armistice du 7 novembre 1712. Si, pour l'obtenir, il avait eu besoin de l'aide de l'Angleterre ), pour avoir une paix acceptable il lui fallut tout l'appui de cette puissance. L e 6 décembre 1712, le roi J o ã o écrivait à la reine Anne ) que son «dessin étant... de suivre ses très pru­ dents sentiments en la negociation de la Paix », il attendait de sa véritable amitié que l'Angleterre ne conclurait pas la paix, avant que celle du Portugal fût assurée; aussi mettait-il entre les mains de la reine ses prétentions sur les places frontières espagnoles. Manifestement, les prétentions du Portugal visaient en première ligne ces places frontières en Espagne ; les ter­ ritoires frontières sur le L a Plata et le fleuve des Ama­ zones ne venaient qu'en second lieu. L e s Records du Foreign Office contiennent un projet de traité, également du 6 décembre 1712, entre le Por­ tugal et la France, qui doit être un document officiel portugais, sans que toutefois sa provenance immédiate soit indiquée ; on ne sait s'il est dû au gouvernement de Lis­ bonne ou aux plénipotentiaires portugais à Utrecht. Il est intitulé : Certains articles qui pourront estre inserés dans un traité entre les Roys de France et de Portugal, duquel la Reyne et le Roy d'Espagne pourront estre garands. L'article 1 de ce document décrit en ces termes le territoire revendiqué par le Portugal : « Le Roy de Portugal demeurera en possession des Forts d'Aragary et de Camau ou Massapa aussi bien que de Villages d'Indiens et en g e n e r a l de tous les autres 1

2

er

1

) R. B . II, page 397.

2

) R . B . II, pp. 397 et Office, T r e a t y Papers, n° 111.

suiv.,

Record

Office, London,

Foreign


256

Forts, Villages, Habitations, Comptoirs et Terres situées depuis les dits Forts par les bords de la Riviere des Amazones vers le Cap du Nord et les Costes de la Mer jusques à l'embouchure de la Riviere d'Ojapoc ou de Vincent Pinson, qui sont déclarées par le present Traité lui appartenir en propre avec tout ce qui en dépend ).» 1

Toutes les clauses du traité de 1700 devaient être ainsi modifiées au profit du Portugal, et, de même qu'à cette époque, la frontière maritime était décrite comme allant des forts Macapa et A r a g u a r y le long du fleuve des Ama­ zones dans la direction du Cap du Nord, puis de là le long du littoral de la mer jusqu'à l'embouchure de l'Ojapoc ou Vincent Pinson. Il y a lieu de constater que : Jusqu'en décembre 1712, les

prétentions du Portugal portaient en première ligne sur les places frontières espagnoles, donc sur un territoire situé en Europe, en seconde ligne sur un territoire américain, cela : A l'égard de l'Espagne, sur la rive gauche du La Plata, à l'égard de la France, sur la rive gauche de l'Amazone. Dans le projet de traité du 6 décembre, le Portugal réclamait expressément l'Ojapoc ou Vincent Pinson comme frontière nord de ce dernier territoire. Et à la même époque la France savait exactement quel fleuve le Portugal entendait par l'Ojapoc ou Vincent Pinson. L e 26 décembre 1712 en effet, Louis X I V écrivait 2

à ses plénipotentiaires au congrès d'Utrecht ) : « J e veux bien entrer dans la discussion de celles (les demandes) du R o y de Portugal s'il réduit toutes ses pré­ tentions a partager avec moy le pays contesté entre la

1

) R . В . II, pp. 399 et suiv., F o r e i g n Office Records, Portugal, n° 2/ ) R . В . II, pp. 403 et suiv., F o r e i g n Office Records, T r e a t y P a p e r s 112 E . 2


257

Rivière des Amazones et celle d'Oyapoco, mais comme ce partage ne peut se faire avant la paix, vous pouvez con­ venir qu'il sera fait soit à Paris soit à Lisbonne soit sur les lieux mesmes dans le terme d'un an a compter du jour de l'exchange des ratifications de la paix ou plustost s'il est possible. Qu'en attendant, le Traité Provisionel fait a Lisbonne aura lieu, et qu'enfin la condition fondamentale du partage que les Portugais proposent sera de laisser a mes sujets la liberté de la navigation sur la riviere des Amazones. » Voici la situation : En décembre 1712, les Portugais demandent le terri­ toire qui s'étend entre le fleuve des Amazones et « l'Ojapoc*) ou Vincent Pinson». L e même mois, Louis X I V dit : L e s Portugais récla­ ment le pays entre l'Amazone et « l'Oyapoco » ; cas échéant, nous le partagerons. Pour désigner le cours d'eau que les Portugais appel­ lent « Ojapoc ou Vincent Pinson », Louis X I V dit : « L'Oya­ poco ». Il admet par conséquent que « l'Ojapoc ou Vincent Pinson » des Portugais est le même cours d'eau que « l'Oya­ poco » des Français. Or, « l'Oyapoco » ou « Oyapoc » des Français est la riviere à laquelle Ferrolles déjà donnait ce nom, qu'il a explorée, décrite et que F r o g e r a indiquée dans sa carte. En décembre 1712, Louis X I V et les Portugais étaient encore d'accord sur ce point, comme l'avaient été au­ paravant Ferrolles et le commandant portugais du fort de l'Araguary. 1

) Ojapoc aussi dans le texte portugais du traité provisionnel de 1700, Oyapoc dans la traduction française. V o i r ci-dessus, page 230, note. 17


258

L a F r a n c e ne consentait au partage du territoire con­ testé que sous deux conditions : Premièrement, le Portugal devait renoncer à la recti­ fication de frontière (la « barrière ») qu'il réclamait sur terri­ toire européen. Deuxièmement, la F r a n c e devait avoir la libre navi­ gation sur l'Amazone. L e Portugal avait jusque-là maintenu ses propres pré­ tentions, mais par la lettre du roi, du, 6 décembre, il avait presque abdiqué le droit de trancher de son chef ; quant à la rectification de la frontière entre l'Espagne et le Por­ tugal, en Europe notamment, il s'en était remis à la reine Anne: « Qu'Elle les regle comme Elle le trouvera à propos )». Si le gouvernement anglais avait voulu n'avoir aucun égard pour le Portugal, il eût pu, au nom de cette puis­ sance, accepter d'emblée la première des conditions posées par la F r a n c e . Mais on n'entendait pas en user de la sorte, c a r — les déclarations des hommes d'état anglais en fournissent la preuve ) — l'entière confiance avec laquelle le roi s'en était rapporté à l'Angleterre avait produit à Londres une bonne impression ; on y avait de la bienveil­ lance pour le Portugal. Mais ce que l'Angleterre ne fit pas, le Portugal le fit lui-même. L e 3 janvier 1713, les plénipotentiaires anglais au congrès d'Utrecht mandaient à lord Bolingbroke ) : L e s plénipotentiaires portugais ont remis la copie d'une lettre du roi, du 6 décembre, en déclarant en même temps 1

2

3

1

) R . B . II, page 398. ) Ainsi, les plénipotentiaires anglais écrivent au secrétaire d'état anglais, c'est-à-dire que des hommes d'état anglais correspondent entre eux en ces termes : « W e heartily wish to success may be to the content of Portugal. » R . B . II, page 410. 2

3

) R . B . II, pp. 409 et suiv., F o r e i g n Office Records, T r e a t y Papers, n° 97.


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que, pour éviter des difficultés au sujet de leurs réclama­ tions, ils se départiraient de toutes, hormis de celle relative au Brésil (« T o render their demands more easy, they had orders to tell us, that excepting their interests in Brasile they could depart from all the rest ») ; en Europe, ils con­ voitent le port de Vigo, et deux autres, ou même une seule autre localité. C'était faire un grand pas dans la voie des conces­ sions ; la première des conditions formulées par Louis X I V se trouvait, à peu de chose près, remplie. Mais le Portugal se trompait s'il croyait par là atteindre au but. Dans leur rapport à Bolingbroke, du 3 janvier 1713, rapport ci-dessus cité, les plénipotentiaires anglais ajoutaient: Lorsque les plénipotentiaires français prirent connais­ sance des propositions du Portugal, ils qualifièrent le reste des prétentions concernant l'Europe de « chimerical », « declar'd they had no orders to dispose of one inch of Ground belonging to Spain », et renvoyèrent les plénipotentiaires portugais «aux ministres espagnols». Quant aux prétentions visant l'Amérique, voici ce qu'il en était dit : « As to the difference about the country lying between the river of Amazons and the French settlements to the northward of it which by the T r e a t y made between France and Portugal, before the beginning of this war was not to be possessed by either side, till a farther agreement should be made ; the French Ministers continue to insist that the said Provisional Article be made definitive, and that no settlements be made in that district by either party, and we do not yet percieve they will go farther. » C'est dans la soirée du 2 janvier ) qu'eut lieu à Utrecht l

1

) L e s plénipotentiaires anglais disent le 3 janvier « we spoke with the F r e n c h Ministers last night », R . B . II, page 410.


260

cette entrevue entre les plénipotentiaires anglais et fran­ çais ; la lettre de Louis X I V à ses plénipotentiaires est datée de Versailles, le 26 décembre, et selon une note placée en tête de la copie du Foreign Office, elle a été « receue » à Utrecht le 31 décembre ). Si l'on en peut conclure que dans la soirée du 2 janvier les plénipotentiaires français à Utrecht avaient la lettre de leur roi, ils n'en reste pas moins qu'ils n'opposèrent pas, aux concessions que voulaient faire les Portugais, toutes celles que comportait l'instruction de leur souverain. Ils ne soufflèrent mot du partage du territoire contesté, éventua­ lité admise par Louis X I V . F o r t s du traité provisionnel de 1700, ils demandaient que cet acte fût de nouveau déclaré définitif. Aussi ne parlèrent-ils pas de la liberté de la navi­ gation sur l'Amazone, bien qu'elle fût mentionnée par le roi dans sa lettre, comme «condition fondamentale du partage». D'ailleurs, le rapport sur l'entrevue du 2 janvier a de l'importance aussi parce qu'on voit pour la première fois les hommes d'état anglais au congrès d'Utrecht se prononcer de leur chef sur la délimitation du territoire contesté ; pour eux, c'est le pays entre l'Amazone et les établissements français au nord du fleuve « F r e n c h settlements to the northward of it » ; pour eux, le fleuve des Amazones constitue la frontière méridionale, la frontière du nord passe auprès du « seule­ ment » français qui est le plus au sud. En d'autres termes, aussi loin qu'au nord de l'Amazone il n'existe pas encore d'établissement français, aussi loin s'étend le territoire con­ testé. 1

E t les plénipotentiaires anglais disent du territoire ainsi délimité que c'est le même territoire qu'a pour objet le traité provisionnel de 1700. 1

) R . B . II, page 403.


261 —

L e 11 janvier 1713, les plénipotentiaires français à Utrecht qui avaient envoyé à leur gouvernement un rapport ) sur les conférences qu'ils avaient eues avec les Portugais « tou­ chant l'Isle de Cayenne et la Province de la Guyane », reçurent une instruction du comte de Pontchartrain, le ministre de la marine ). L e ministre se réfère à des mémoires qu'il avait mis à la disposition des plénipoten­ tiaires et qui, sous le titre de « France Equinoctiale » ), expli­ quaient que le fleuve des Amazones forme la frontière ) . Avant toute chose, les plénipotentiaires devaient chercher à obtenir l'acquiescement des Portugais à cette thèse, c'està-dire l'acceptation de leur part de la frontière de l'Ama­ zone. Si les pourparlers échouaient sur ce point, les pléni­ potentiaires avaient à maintenir, « que les François auront la liberté entière de la Nauigation dans la Riuiere des Amazones ». A cette condition, le traité provisionnel de 1700 pouvait rester en vigueur jusqu'à ce que les com­ missaires du roi de F r a n c e et du roi de Portugal, réunis à Paris, Lisbonne ou Cayenne, fussent convenus « défi­ nitivement des Limites de la Province de la Guyanne». Si dans le délai d'une année dès la conclusion de la paix, la frontière n'était pas ainsi déterminée, l'Amazone devait servir de limite. 1

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3

4

1

) Ce rapport n'a pas été communiqué à l'arbitre. ) R . B . II, pp. 413 et suiv., Foreign Office Records, Treaty Papers, 111 D . ) L o r s de l'expédition de la Ravardière, on entendait par là un territoire au sud de l'Amazone (Silva I, page 8, § 3 4 ) ; de la B a r r e se sert de cette dénomination pour désigner le territoire qui va de l'Ama­ zone à l'Orénoque (R. B . II, pp. 95 et suiv.) ; F r o g e r parle du « Gouverne­ ment de Cayenne, que quelques-uns nomment autrement F r a n c e Equinoxiale » ( R . B . II, page 193, A . B . I, n° 85). 2

3

4

) L a thèse de Ferrolles qui se fonde sur les concessions françaises; conf. supra, pp. 179 et suiv.


262

L a ligne de conduite suivie par la diplomatie française engagea Bolingbroke à écrire, le 19 janvier 1713, ce qui suit à Prior, ministre d'Angleterre en F r a n c e ) : « Nous ne pouvons pas arriver à la conviction que la conduite des F r a n ç a i s soit droite ou sage ; ils semblent nous presser de conclure, pour avoir d'autres états à leur merci et, en même temps, ils chicanent avec nous au sujet de l'article capital de tout notre traité et cherchent à mettre à néant un arrangement conclu, renouvelé et ratifié. » S'il ne dépendait que de lui, Bolingbroke, la F r a n c e devrait immédiatement conclure un traité qui donnât satis­ faction à l'Angleterre et en même temps se déclarer prête à faire la paix avec les autres puissances, sur des bases équitables, avec le Portugal entre autres sur la base « of our proposition». Une dépêche de lord Bolingbroke au duc de Shrewsbury, ambassadeur d'Angleterre à la cour de F r a n c e , montre en quoi consistait à cette époque la « proposition d'Angle­ terre ». Cette dépêche est également du 19 janvier ). On y lit ) : S a n s vouloir exprimer « too particularly » 1

2

3

1

) R . B . II, pp. 415 et suiv., F o r e i g n Oftice, London, T r e a t y P a p e r s , M* Prior's loose Papers, n° 90 . . . « W e cannot persuade ourselves here, that the F r e n c h act either fairly or wisely ; they seem to press us to con­ clude, that they may have others at their mercy, and at the same time they chicane with us concerning the most essential article of all our Treaty, and endeavour to elude an agreement made, repeated and con­ firmed. » 2

) R . B . II, pp. 417 et suiv., reproduit quelques passages de l a dé­ pêche, R e c o r d Office, London, F o r e i g n Office, T r e a t y P a p e r s , n° 90, pp. 614—616; en partie, avec quelques divergences, M. F . II, pp. 60, 61 3

) V o i c i le texte de ce passage : «The Queen would have your G r a c e , without showing Monsieur de T o r c y too particularly how low the King of P o r t u g a l sinks in his demands, let that Minister know, that the preten­ tions of this (le texte de R . B . dit par erreur his, M. F . Il a le terme exact this) Ally, to whom Her Majestie is under stronger engagements


263

au ministre de T o r c y combien le roi de Portugal rabat de ses prétentions, l'ambassadeur devra faire comprendre au ministre que les revendications de cet allié « envers le­ quel la reine a contracté des engagements plus forts qu'en­ vers aucun autre » ne retarderont pas la conclusion de la paix. Il doit faire connaître en même temps ce que la reine exigeElle réclame « tout au moins que les traités provisionnels ) deviennent définitifs au profit du Portugal et elle compte que la F r a n c e et l'Espagne prendront des engagements spéciaux pour garantir les possessions portugaises dans toutes les parties du monde ; la reine se charge de faire observer ces engagements ». L a stipulation qui veut que les traités provisionnels soient rendus définitifs au profit du Portugal, n'est pas très claire ) ; Bolingbroke tâtonnait encore, en même temps qu'il était sollicité par J o s é da Cunha Brochado, le ministre du Portugal à Londres, qui de tout temps avait exprimé son mécontentement au sujet du traité de 1700 ). C'est Brochado qui fit que Bolingbroke envoya sa dépêche à Shrewsbury. L e même jour en effet — Boling1

2

3

by treaty than almost to any other, shall not retard the conclusion of the P e a c e , your G r a c e will at the same time say, that the Queen will require at least the Provisional Treaties to be made delinitive in his fa­ vour, and that she will expect particular engagements from F r a n c e and Spain for the security of his dominions in all parts of the world, of which engagements she will become guarantee . . . » ) C'est le traité passé avec la F r a n c e au sujet des terres de l'Ama­ zone et le traité avec l'Espagne relatif au territoire du L a P l a t a ; R . B . II, page 420. » Conf. M. F . I, page 59, où, pour expliquer cette dépêche de B o ­ lingbroke du 19 janvier 1713, on renvoie au rapport de l'évêque de Bristol et à des pièces qu'y avaient jointes les plénipotentiaires portugais à Utrecht, du 22 juillet 1712 ; mais ce renvoi n'élucide pas le texte de la dépêche. ) V o i r ci-dessus, page 234. 1

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3


264

broke le relate dans sa dépêche — il lui avait représenté une fois de plus que son roi avait confié à la reine d'An­ gleterre sa propre défense et celle de ses intérêts, ainsi qu'il le savait bien ; que dans les circonstances présentes, la reine ne pouvait pas faire pour le roi de Portugal tout ce qu'elle eût voulu, mais qu'il espérait obtenir une fron­ tière (some Barrier) ou à défaut, un acte de garantie. «Il fit allusion à la démolition de Badajoz et semblait désirer V i g o plus qu'il n'espérait l'obtenir. Puis il en vint à parler de ces traités provisionnels, au sujet desquels il avait déjà remis des extraits à lord Dartmouth » ) . 1

Bolingbroke joignit à sa dépêche une copie de ces «extraits» de Brochado, qui donnent par erreur au traité la date de 1699 ) . L e territoire, contesté, de l'Amazone y est délimité comme suit : « that district of country, on the coast of Brazil, situate(d) between the River Yapoco and the Cape North of the River of Amazone inclusive. » Brochado s'efforça d'inculquer aux hommes d'état anglais les clauses du traité provisionnel, dont il fit une fois de plus la paraphrase (extrait du traité provision­ nel, sur les terres de Maragnan) ) ; il remit cette pièce à titre de mémorandum, le 23 janvier, à lord Bolingbroke, qui l'envoya aux plénipotentiaires anglais au congrès d'Utrecht ). L e territoire contesté y est défini de nouveau ) : 2

3

4

5

1

) R . B . Il, page 418 : « After which he let himself in to speak of those Provisional Treaties, extracts whereof he had put into my L o r d Dartmouth's hands » . . . 2

) T e x t e dans R . B . II, page 420.

3

) D e nouveau avec la fausse date de 1699.

4

) L e mémorandum a comme note : « R e c ' d from Lord Bolingbroke, M a r c h . 11 1712/13.» th

s

) R . B . II, pp. 423 et suiv.. Public Record Office, London, Papers, Utrecht, n° 112.

Treaty


-

265

«Terres qu'il (sc. le roi de Portugal) possedoit, situées depuis la Riviere appellée Yapoco jusques au Cap du Nort de la Riviere des Amazones inclusive. » En même temps, Brochado expliquait combien ce traité provisionnel était préjudiciable au Portugal ) : « P a r cet accord provisionel le Roy de Portugal fut obligé de faire sortir ces Sujets des dites T e r r e s , de depeupler les Bourgs, qu'il y avoit fait bâtir depuis la première decouverte du Brazil, de demolir les Forts sur le rivage de la Riviere des Amazones du coté du Nort, et d'abandonner entière­ ment tout ce Païs la, au grand prejudice de son ancien Domaine, avec si peu de seureté pour le reste du Maragnan. » Il était, selon lui, impossible d'asseoir un traité définitif sur une convention de cette nature. Aussi fait-il observer, ainsi que rapporte Bolingbroke le 19 janvier, que changer le traité provisionnel en un traité définitif « serait la source de nouvelles querelles ). » L e 24 janvier 1713, Brochado récapitula les derniers événements dans un rapport qu'il adressa au secrétaire d'état du Portugal, Diogo de Mendonça Corte-Real ). Il 1

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3

1

) R . B . II, page 424. ) R . B . II, page 420 : « B y the alliance between F r a n c e , Spain and Portugal, to guarantee the succession according to the will of Charles II, it was proposed that these Provisional Treaties should be definitive, but Bruchearde observes, that this would be the source of fresh disputes. » ) R . B . II, pp. 425 et suiv., reproduit le rapport, qu'il accompagne de nombreuses remarques relatives au texte. Il mentionne: « T r o i s copies manuscrites : Deux à la Bibliothèque du Roi de Portugal, au Pa­ lais d'Ajuda ; . . . 3 copie à la Bibliothèque de l'Académie Royale des Sciences de Lisbonne » . . . M. F . II, pp. 63 et suiv., reproduit une partie de la dernière copie du rapport. M. F . I, pp. 62 et suiv., se sert de cette reproduction-là. Or voici ce qui en est du document imprimé dans M. F . II, pp. 63 et suiv. : Il porte une date erronée, celle du 14 février, ce qui provient 2

3

e


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reproduit son « extrait » des traités provisionnels (avec de nouveau la fausse date de 1699) et désigne derechef le ter­ ritoire contesté de l'Amazone en ces termes : « T e r r a s cituadas entre o Rio Yapozo, e o Cabo do Norte do Rio das Almazonas, inclusivamente » ; puis, vient le tableau des conséquences fâcheuses qu'a eues le traité provisoire des­ tiné à régler la question de l'Amazone, traité que l'auteur qualifie de «violento acordo », accord f o r c é ; pour terminer il revient à l'appréciation qu'il avait consignée à la fin de son «extrait» au sujet de la conversion du traité provi­ soire en traité définitif. Elle est ainsi conçue dans la tra­ duction française que donne R . B . II, pages 428 et suivantes ) ; 1

de ce qu'il est formé de deux documents, savoir de deux rapports, dont l'un a été fait le 24 janvier et l'autre le 14 février. L'ensemble du texte, composé de deux documents, a reçu la date du second de ceuxci. L e texte du premier document va jusqu'à « tanta diferença », celui du second commence par « Tambem o mesmo », 1. c , page 64. D e plus, en transcrivant le premier document le copiste a par mégarde écrit «ao» au lieu de «do» et mis devant son « ao » une vir­ gule qui n'existe pas dans l'original ; il écrit : « terras cituadas entre o R i o Japozo e o Cabo do Norte, ao R i o das Almazonas inclusivamente », au lieu de « terras cituadas entro o R i o Yapozo e o Cabo do Norte do R i o das Almazonas inclusivamente », R . B . II, page 426, V , fac-simile n° X I V . L'authenticité du texte original de ce passage est établie par la comparaison des trois manuscrits dont R . B . II, page 425, prouve l'existence (qui ne présentent guère d'autre particularité remarquable que les diffé­ rences d'orthographe Yapozo ou Yapouco), et aussi par l'emploi du terme dont se sert Brochado dans ses extraits des 19 et 23 janvier. L e texte erroné de ce passage est ainsi traduit dans M. F . II, page 63 : « T e r r e s situées depuis le R i o Japozo et le Cap du Nord, jusqu'au Rio des Amazones, inclusivement». F t dans M. F . I, page 6 2 : « T e r r e s si­ tuées entre le R i o j a p o z o et l e Cap du Nord, depuis le R i o des Ama­ zones inclusivement». L e « ao » = «jusqu'au» copié par mégarde, est à la fin devenu « depuis le ». L e s déductions que M. F . I, pp. 62 et suiv., développe et qui ont cette erreur de copie pour point de départ, ne sau­ raient dès lors être prises en considération. ) Manque dans le texte de M. F . II, page 63. 1


267 —

«J'ai terminé en disant que dans la dernière Alliance que nous avons faite avec la F r a n c e et l'Espagne ) , il fut sti­ pulé que ces deux Traités, quoique provisionnels et tem­ poraires, seraient réputés définitifs et perpétuels, mais qu'on voyait bien quels étaient l'inconvénient et la contrariété de les transformer en définitifs, ce qui rendrait la chose impraticable, et amènerait de nouvelles disputes et de nouvelles querelles, comme, dans une autre lettre, je l'ai déjà dit à V o t r e Grâce. » A la fin de son rapport, Brochado relate en ces termes son impression au sujet de la ligne de conduite suivie par le gouvernement anglais dans la question de la Guyane: « D'après ce que j'entends de ces Ministres, ils préten­ dent que les Français abandonnent totalement ces terres-là, pour les éloigner du voisinage du Brésil, mais avec tant d'égard pour la Cour de France, qu'ils veulent montrer que cette crainte qu'ils ont vient toute de nous, sur quoi j'ai écrit à nos Ministres, pour qu'ils montrent à ceux de F r a n c e la raison qu'ont les Anglais pour nous soutenir dans ces demandes, alors qu'ils traitent les autres en d'autres termes et avec tant de différence ) . » Voici le tableau général qu'offrait la situation à Lon­ dres vers la fin de janvier 1713 : L e gouvernement anglais s'en tient encore au pro­ gramme insuffisamment clair : « L e s traités provisionnels doivent être convertis en traités définitifs au profit du Portugal ». C'est en ces termes que la tendance à ne pas laisser en tout cas le Portugal s'en aller les mains vides trouve son expression. 1

2

]

) Il s'agit du traité d'alliance de 1701, conf. ci-dessus, pp. 238 et suiv. ) R . B . II, page 429; la traduction de M. F . II, pp. 63 et suiv., n'est pas entièrement conforme à celle-ci. 2


268

Le représentant du Portugal à Londres s'attache à bien faire ressortir aux yeux du gouvernement anglais les inconvénients du traité provisionnel, pour empêcher qu'il ne soit converti en traité définitif. L e s informations qu'il a recueillies lui donnent à croire que le point de vue du gouvernement anglais est celui-ci: L'Angleterre n'entend pas que les Français s'approchent du Brésil et demande par conséquent que la F r a n c e évacue complètement le territoire contesté ; mais elle cherche à c a c h e r ses propres appréhensions, car, en se donnant l'air de se montrer des plus accommodantes envers la F r a n c e , elle veut faire passer le Portugal pour l'auteur de toutes les difficultés. On voit par là que l ' A n g l e t e r r e a des intérêts propres à poursuivre en Guyane. Peu de jours après que Brochado eût fait son rap­ port, cette préoccupation se manifesta avec toute l'évidence possible, cela le jour où fut soulevée la question du partage, entre la F r a n c e et le Portugal, du territoire contesté. Con­ formément à leurs instructions, les plénipotentiaires français déclarèrent que Louis X I V subordonnait son consentement au partage à une condition sine qua non, la liberté de la navigation sur l'Amazone pour les Français. Cette condi­ tion imprime dorénavant une direction précise à la politique anglaise. Sous aucun prétexte, l'Angleterre n'entendait laisser aux Français le chemin le meilleur et le plus commode pour pénétrer dans l'intérieur de l'Amérique du Sud. Il lui appartient à ce moment de défendre ouvertement ses inté­ rêts et ses intérêts sont entièrement ceux du Portugal. 11 s'agit de tenir les F r a n ç a i s loin de l'Amazone et, pour cela, d'assurer au Portugal sur c e fleuve la position la plus solide et la plus étendue possible.


269

C'est ainsi que l'acte qui fit connaître la condition posée par la France décida de la marche des négociations. Cet acte n'est autre que la conférence tenue par les plénipotentiaires à Utrecht le 9 février 1718 ) . l

4. L e s plénipotentiaires portugais, français et anglais prirent part à la conférence du 9 février. Chacun des gou­ vernements reçut de ses représentants un rapport sur la conférence. 11 a été produit : un rapport des plénipoten­ tiaires portugais, soit leur dépêche, du 14 février, au secrétaire d'état Mendonça Corte-Real, avec un passage des mémoires de Dom Luis da Cunha, relatif à la confé­ rence ; un passage, relatif à la conférence, de la dépêche adressée par les plénipotentiaires français à Louis X I V le 10 février; enfin, un passage d'une dépêche adressée par les plénipotentiaires anglais à Bolingbroke le 10 février. Tous ces documents, avec l'indication de leur prove­ nance, ont été reproduits dans R . B . II, pages 431 et sui­ vantes (les documents portugais traduits ; le texte original se trouve dans R. B . I V , pages 147-154). Un passage du rapport que les plénipotentiaires français ont adressé au roi est transcrit dans M. F . II, pages 61 et suivantes ) . L e rapport le plus complet est celui des plénipoten­ tiaires portugais. L'arbitre le prendra pour guide, tout en le contrôlant et le complétant au moyen des données em­ pruntées aux documents français. L'extrait très court de la dépêche anglaise suivra. 2

1

) M. B I, pp. 206 conférence eut lieu « au ) V o i r aussi M. F . pp. 206-210; Silva II, pp. 2

et suiv.; R . F . , page 128, dit par erreur que la mois de mars 1712 ». I, pp. 60 et suiv., R . F . , pp. 128 et suiv., M. B . I, 136 et suiv.


270

L e s plénipotentiaires portugais avaient désiré une conférence — à ce qu'on lit du moins dans le rapport français — ; elle eut lieu sans retard, à cause du prochain départ de l'abbé de Polignac ) ; les plénipotentiaires se réunirent chez les ministres anglais, « ainsi que le font maintenant tous les Ministres lorsqu'ils ont à négocier a v e c ceux de F r a n c e » ) . 1

2

L e but immédiat de la conférence était le renouvelle­ ment de l'armistice. Mais ce n'était pas là le seul, ni même le principal objet des délibérations ; les plénipotentiaires portugais rap­ portent ) : « L a raison que nous eûmes de nous tenir sur nos gardes fut la crainte que, en échange du nouvel Armistice, ils voulussent obtenir la permission de naviguer sur le fleuve des Amasones, ce qu'ils recherchent avec un ardent désir, comme nous avons pu le voir au cours de cette même conférence. » Il s'était, en effet, écoulé assez de temps depuis le 26 décembre pour qu'il eût pu percer quelque chose de la « condition fondamentale » de Louis X I V . 3

Mais l'attention des sphères politiques portugaises avait

1

) L e s plénipotentiaires français : Nous eûmes le mesme jour (9 février) une conférence avec les Portugais ; ils l'avoient désirée pour dire qu'ils l'avoient eue, M. F . II, page 61, R . B . II, page 443. — L e s plénipotentiaires portugais: L e Maréchal d'Uxelles déclara non seulement qu'il serait disposé à conclure un nouveau traité (d'armistice), mais qu'il aurait été heureux de le conclure le lendemain, jour auquel, ayant à écrire à son Maître, il pourrait lui adresser ce traité ; et comme le départ de l ' A b b é de Polignac était prochain, car il avait été appelé à P a r i s pour y recevoir le chapeau de Cardinal, nous convînmes de nous réunir chez les Ministres d'Angleterre, R . B . II, page 432. Conf. Mémoires da Cunha, R . B . II, page 438. 2

3

) R . B . II, page 432. ) Ibidem.


271 depuis longtemps été attirée sur le danger qu'il y avait à laisser les Français devenir maîtres de la navigation sur l'Amazone. Brochado notamment avait, pendant son séjour à Paris (1700), lors des négociations franco-portugaises, étudié la question de l'Amazone et consulté entre autres un mé­ moire qu'un missionnaire jésuite, le P. Acuña, avait remis au gouvernement de Philippe I V peu après la séparation du Portugal et de l'Espagne (1641). Ce rapport signalait le péril que la possession, par le Portugal, du fleuve des Amazones faisait courir à l'Amérique espagnole. Brochado concluait en disant que ce que les Espagnols redoutaient de la part des Portugais, Portugais et Espagnols ont à le redouter aujour­ d'hui de la part de la F r a n c e ) . L e s plénipotentiaires por­ tugais à Utrecht connaissaient aussi l'ouvrage d'Acuña, ils s'en étaient servis, avant la conférence du 9 février déjà, pour mettre les plénipotentiaires anglais en garde contre les projets des Français, mais « mal renseignés sur les choses de cette partie de l'Amérique », les Anglais ne leur prêtèrent que peu d'attention. L e s Portugais avaient même parlé déjà de l'affaire avec les Français ) . 1

2

A la conférence du 9 février, les plénipotentiaires français réclamèrent instamment la libre navigation sur le fleuve des Amazones ). On passa de la question de l'armistice à une grande discussion « au sujet des T e r r e s du Cap du Nord qui con­ finent avec le Maranhão » ; la dépêche des plénipotentiaires portugais remarque à ce sujet : «l'Abbé de Polignac s'y est 3

1

) V o i r les deux rapports de Brochado du 14 février 1713, R . B . II, pp. 451-455. 2

3

) Mémoires da Cunha, R . B . II, pp. 437 et suiv.

) L e s plénipotentiaires français : L a première chose que nous de­ mandames fut la liberté de la navigation pour les sujets de V o s t r e Majesté dans la riviere des Amazones, M. F . II, page 62, R . B . II, page 444.


272

efforcé de soutenir sa cause en alléguant des faits notoire­ ment controuvés, et en se servant d'un grand nombre d'ar­ guments sophistiques» ), un reproche que les plénipoten­ tiaires français ont incontinent renvoyé à leurs collègues du Portugal: «Il n'y eut ni sens ni raison dans tout ce qu'ils dirent», lit-on dans leur rapport ) . Il résulte des renseignements un peu plus détaillés que fournit sur ce point Dom Luis da Cunha que Polignac se servait des données documentaires contenues dans les mé­ moires de 1698 et 1699. Luis da Cunha écrit en effet au sujet de la discussion concernant « l'affaire des T e r r e s de Maranhão » : « Polignac voulut montrer que la possession que nous avions eue des dites terres avait été prise par violence, parce que la propriété en avait appartenu à S a Majesté Très-Chrétienne par la préférence que lui donnait la découverte, ce qu'il croyait prouver par certains docu­ ments ou lettres de concession ou d'incorporation, que le Cardinal de Richelieu avait accordés à des marchands, en donnant à la compagnie le nom de Compagnie du Cap du Nord ).» 1

2

3

Comme la discussion générale se prolongeait beau­ coup, le plénipotentiaire anglais, lord Strafford ) y mit fin. Jusqu'alors les plénipotentiaires anglais — la dépêche des Portugais le leur reproche avaient « plutôt fait l'office de médiateurs que celui de bons alliés, quoique nous leur eussions rappelé qu'ils étaient tenus de s'intéresser à cette affaire, parce qu'ils nous avoient promis la restitution des 4

1

) R . B . II, pp. 432 et suiv. ) M. F . II, page 61 ; R . B . II, page 443. ) R . B . II, pp. 438 et suiv. ) D'après les mémoires de da Cunha, ibidem, page 439 ; la dépêche des plénipotentiaires portugais se sert de l'expression générale : « L e s A n g l a i s », ibidem, page 433. 2

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dites terres» ) . L e u r intervention donna à la discussion une tournure décisive. Strafford posa au maréchal d'Uxelles cette question : « Si l'on ne pourrait trouver quelque moyen d'accommodement. » D'Uxelles répondit : « que l'expédient serait de partager entre les deux Couronnes le territoire en question, pourvu que l'entrée et la navigation du fleuve des Amazones fussent libres aux Français» ). C'était la «condition fondamentale» de Louis X I V . La F r a n c e ne consent au partage du territoire en litige que si la libre navigation de l'Amazone est garantie aux Fran­ çais. L e rapport des plénipotentiaires français, du 10 fé­ vrier, établit que cette proposition fut faite après mûre réflexion. Leur rapport est ainsi conçu ) : « L a premiere chose que nous demandames fut la liberté de la navigation pour les sujets de Vostre Majesté dans la riviere des Amazones. Ils ne voulurent jamais y consentir. Ils dirent que cette pretention interessoit toutes les nations de l'Europe. L e s Anglais ne les desapprouve­ rent pas ), et ils proposerent ou de n'en point parler du tout, ou de convenir seulement que cette navigation se feroit comme par le passé, après que les Portugais eurent asseuré qu'elle ne s'estoit jamais faite au moins de leur consentement ; cela nous fit encore plus insister à pretendre 2

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1

) R . B . II, page 433.

2

) Dépêche des plénipotentiaires portugais, ibidem, page 433. D'après les mémoires de da Cunha (ibidem, page 439) ce serait Polignac qui au­ rait le premier mis en avant l'idée d'un partage : « A ce moment, l'Abbé de Polignac parla d'un partage des terres en l i t i g e . . . » 3

) M. F . II, pp. 61 et suiv. ; R . B . II, page 444.

4

) Cette première impression au sujet de l'attitude des Anglais s'ac­ centua encore, ainsi que la suite du rapport le montre immédiatement. 18


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que la liberté en fust clairement stipulée, afin qu'il n'y eut plus d'équivoque ni de disputes à l'avenir. Quant au pays contesté entre ce fleuve et celuy d'Oyapoco ) nous offrîmes ou de nous en tenir au Traité provisionel ou de le changer en definitif, ou de partager ega­ lement le terrain, ou de renvoyer l'affaire à des Commis­ saires qui la decideroient après la paix, à Paris, à Lisbonne, sur les lieux, ou à Londres par la mediation de la R e y n e d'Angleterre. D e toutes ces alternatives, ils n'accepterent que celle du partage, mais à condition qu'il se fist avant la paix. Nous primes les cartes, nous mesurames le pays, mais ils n'en voulurent jamais ceder que le quart ), et se reserverent toujours, non seulement la plus grande partie des costes jusqu'au Cap de Nort, mais encore tous les bords de la riviere des Amazones, jusqu'au fort le plus rea dé, qu'ils avoient avant 1700 ).» 1

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3

L e rapport des plénipotentiaires portugais, pour être moins exact, fait mieux connaître les détails de la discus­ sion que soulevèrent les propositions de la F r a n c e .

1

) L'étendue du territoire en litige ne donne lieu à aucune discussion ; les F r a n ç a i s nomment ici « Oyapoco », la riviere que les Portugais ont en vue ; leur riviere frontière « Oyapoco » est aussi la riviere frontière pour les Portugais. 2

) L e sens qui se présente le premier à l'esprit est : un quart de tout le territoire contesté, mais il est fort possible qu'il y en ait un autre plus juste : les F r a n ç a i s parlaient d'une démarcation « entre trois degrés et demi...» (dépêche portugaise, R . B . I I , page 434). L e s Portugais voulaient accorder 3 / 4 d e g r é s ; nous aurions là le « q u a r t » constituant la concession des Portugais. 3

3

) L e s côtes du territoire en litige sont ici aussi divisées clairement en littoral maritime et en bords des cours d'eau ; elles sont mesurées toutefois en sens inverse, non plus comme c'était jusqu'alors le cas, à partir de l'Amazone, mais à partir de l'Oyapoc, direction toute naturelle pour les F r a n ç a i s qui voyaient et mesuraient en venant de Cayenne.


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L'idée d'un partage plut «grandement» aux Anglais, tandis que la liberté de navigation sur l'Amazone ne leur agréait pas du tout. Aussi proposèrent-ils de traiter en premier lieu la question du partage, à quoi les Portugais acquiescèrent ; ils avaient bien l'impression ) d'être aban­ donnés par les Anglais, mais ils agirent ainsi, dit leur dépêche, «pour nous conformer à l'opinion des Anglais )». L a perplexité des Portugais avait plus d'une cause. L e s Français leur avaient montré leurs instructions «dont nous avons admiré la rédaction minutieuse ainsi que les documents et les cartes qui les accompagnaient ) » ; ils cons­ tatèrent donc immédiatement que les Français étaient bien outillés, tandis qu'eux-mêmes n'avaient que des matériaux très insuffisants; ils avaient bien pu prendre connaissance par J o s é da Cunha Brochado de documents relatifs aux négociations de 1700 et réclamé des pièces à leur gouverne­ ment, mais, comme s'exprime leur dépêche « quoique de L a Haye, le 29 juillet 1710, moi le Comte de Tarouca, je vous aie demandé des documents, aucun autre que le Traité Provisionnel ne nous est parvenu de Lisbonne ) ». Il est évident que les plénipotentiaires n'avaient pas été mis au courant des données géographiques fournies par Manoel Pimentel, le «Cosmographo Mor» du royaume portugais, qui venaient d'être publiées en 1712 ). Car d'après ces «Positions géographiques de la côte de la Guyane» la lati­ tude du «Rio Oyapoc ou de Vicente Pinson» est de 4° 0 6 ' 1

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) Mémoires da Cunha, R . B . II, page 439 : « comme les Anglais nous abandonnèrent ». ) R . B . II, page 434. ) R . B . II, page 433. ) R . B . II, page 434. ) R . B . II, pp. 405 et suiv., M. B . I, pp. 210 et suiv., d'après Silva II, pp. 131 et suiv. 2

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nord; ce fut pour les plénipotentiaires portugais chose nouvelle que la carte produite par les F r a n ç a i s , carte sur laquelle une ligne, qui coupait le territoire en litige presque par le milieu ), et qui par conséquent était à une distance notable de l'Oyapoc ou Vincent Pinçon au sud, restait sous la latitude de 3 /4 . Aussi, ne connaissant pas les tables de Pimentel, les plénipotentiaires portugais tenaient-ils pour «plus exacte» que la carte française, leur propre carte ) qui donnait au Vincent Pinçon la latitude de 3 ° ; sans s'entourer d'autres informations, ils agirent en conséquence. 1

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Au cours de la discussion, les F r a n ç a i s firent état d'un document que le Portugal même leur avait livré : la réponse qu'en 1698, le Portugal avait donnée au mémoire français de la même année. Ils y puisèrent un argument qui ne laissa pas d'embarrasser les Portugais. Admettant que le Vincent Pinçon ou Oyapoc était situé par 3 degrés de latitude, la réponse avait mis à profit les indications du jésuite F o u r nier d'après lesquelles les concessions de Louis X I I I , de 1633 et 1638, comprenaient uniquement le territoire situé entre 3 / ° et / ° de latitude nord ; par conséquent, argu­ mentait la réponse, la F r a n c e de Louis X I I I s'arrêtait au nord de l'Oyapoc ou Vincent Pinçon ) . L a F r a n c e avait alors repoussé ces allégations du Portugal en déclarant que le P. Fournier était un compilateur inexact ). Mais, en cette situation nouvelle, elle utilisa cet ouvrage ; l'abbé de Poli3

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') « L e s trois degrés et trois quarts coupent presque par le milieu les terres en litige», dépêche des plénipotentiaires, R. B . II, page 434. «Coupait par le milieu», Mémoire da Cunha, ibidem, page 440. -) R . B . II, page 440, texte et note 9. D a n s une des copies des mé­ moires la carte est dite « la nôtre » (a nossa), dans l'autre « carte géné­ rale » (a geral) ». ) V o i r supra, pp. 202 et suiv. ) V o i r supra, page 211. 3

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gnac produisit la carte mentionnée ci-dessus d'après laquelle « les trois degrés et trois quarts coupent presque par le milieu les terres en litige », d'où il tirait la conclusion : Etant admis que la ligne de 3 / 4 passe par le milieu du territoire en litige, le Portugal par sa réponse se trouve avoir re­ connu la légitimité des prétentions de la France sur la moitié du contesté, puisque lui-même fait partir la conces­ sion française de 3 / ° ; «de sorte que », disent les plénipoten­ tiaires portugais, « cette ancienne réponse de notre Cour a fourni aux Français un nouvel argument pour prétendre à la possession des terres qui, d'après la démarcation de leur carte, se trouvent entre trois degrés et demi et la Rivière de Vincent Pinson ) ». A ce moment les plénipotentiaires portugais firent une déclaration qui rompait avec tous les errements suivis jus­ qu'alors par la politique du Portugal en l'affaire : Nous sommes prêts à partager, mais à la condition que la solu­ tion ne soit pas renvoyée après la conclusion de la paix, qu'il ne soit pas recouru à des commissaires qui seraient, au besoin, envoyés sur les lieux; il faut dès à présent fixer la frontière sur la base des 3 / degrés mentionnés dans les Lettres patentes octroyées par Louis X I I I à la Compagnie du Cap du [Nord : les terres qui de cette ligne de 3 / ° s'étendent vers Cayenne appartiennent à la France, celles qui s'étendent de la même ligne vers le fleuve des Ama­ zones appartiennent au Portugal. L e s plénipotentiaires por­ tugais disent à ce sujet dans leur rapport : «N'approuvant pas l'expédient suggéré par les Français, que ce fût au moyen de Commissaires, afin d'éviter de 3

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) R . B . II, page 434. — 3 / ° et non 3 / ° , dans le but probablement d'obtenir la moitié exacte, au lieu de la moitié approximative, du terri­ toire à partager. 1

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grands embarras et des retards, nous avons proposé que la dite division et démarcation fût réglée par les degrés men­ tionnés dans les Lettres patentes de la dite Compagnie du Cap du Nord, à savoir que les terres qui vont de trois degrés trois quarts vers Cayenne demeurassent aux Français, et que celles qui vont des mêmes degrés vers le Fleuve des Amazones et le Cap du Nord fussent du domaine de Por­ tugal ) » 1

Qu'est-ce qui avait déterminé les plénipotentiaires portu­ gais à faire cette concession? L e s mémoires de da Cunha donnent la réponse à cette question : « Comme la carte générale, que nous estimions être plus exacte, place par trois degrés et trois quarts, la riviere de Vincent Pinson, qui désigne ) nos limites, nous étions d'accord pour régler le partage de cette manière ). » L e s Portugais avaient donc la certitude que leur Vin­ cent Pinson était situé par 3 / 4 ° , ils ne voulaient pas autre chose que la frontière Vincent Pinson ; aussi pouvaient-ils facilement concéder la frontière par 3 /4°. Mais alors les plénipotentiaires français combattirent ce projet de démarcation. Ils soulevèrent des difficultés et à la fin, le maréchal d'Uxelles « irrité selon son habi­ tude » déclara « qu'il était inutile de continuer à se rompre la tête à propos de ce partage, si les F r a n ç a i s n'avaient pas, comme auparavant, l'usage du fleuve» ) ; « l e point principal consistait à savoir, si les F r a n ç a i s auraient ou 2

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) R . B . II, pp. 434 et suiv. 2

) Conf. R . F . , page 129, où se trouve la remarque que « désigna » doit être traduit par «désigne» et non par «signale» comme le font M B . I, page 213, et R . B . II, page 440. ) R . B . II, page 440. 3

4

) Mémoires de da Cunha, R . B . II, page 441.


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non la libre entrée et la libre navigation du fleuve des Amazones » ) . C'est ainsi que la question du partage fut éliminée par les plénipotentiaires français eux-mêmes ; on passa à la discus­ sion de la « condition fondamentale » de Louis X I V , la libre navigation de l'Amazone. L e s plénipotentiaires portugais avaient cette fois l'appui des ministres anglais et ils décla­ rèrent nettement : « que nous ne pouvions nullement consentir à une pareille prétention » ). En effet, lord Strafford intervint personnellement dans le débat: «Polignac a voulu montrer que les Français avaient été dans la jouissance de cette navigation, ce qu'il a cherché à prouver par le même Traité Provisionnel ; mais, voyant son manque de raison, Lord Strafford lui dit qu'il tombait en contradiction mani­ feste, car si le Roi de F r a n c e dans les Instructions qui venaient d'être montrées ordonnait à ses Plénipotentiaires de demander la liberté de navigation et d'insister sur ce point, il était notoire qu'ils n'avait jamais réussi à avoir cette jouissance» ). Ensuite de cette intervention des An­ glais, qui ajoutèrent qu'ils feraient rapport à leur gouver­ nement au sujet du désaccord des parties sur ce point ) , le maréchal d'Uxelles proposa : « que nous laissions cette affaire à la décision de la Reine» ). Mais quand il vit l'empressement des Portugais à accepter cette proposition, 1

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) Dépêche des plénipotentiaires portugais, R . B . II, page 435. ) R . B . II, page 435. ) Dépêche des Portugais, ibidem, page 435. de même Mémoires de da Cunha, ibidem, page 441. ) Mémoires de da Cunha : « Strafford répliqua que . . . il était certain qu'ils (les Français) n'avaient pas eu une possession antérieure, et que dans ce sens il prétendait rendre compte à sa Cour, attendu que nous (Français et Portugais) n'étions pas d'accord sur les faits >, R . B . II, page 441. ) R . B . II, page 435. 2

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il dit encore que la question devait être ajournée jus­ qu'après la conclusion de la paix. L e s Portugais s'opposèrent à tout ajournement et demandèrent que les contestations fussent intégralement liquidées avant de signer la paix ), insistant pour que la démarcation fût tracée immédiatement d'après le degré de latitude et non d'après une mensura­ tion faite sur place, qui donnerait lieu à de nouvelles que­ relles; ils répétèrent: «Que nous accepterions la décision de la Reine » ) . Dans le rapport qu'ils adressèrent à leur gouverne­ ment sur ces faits se trouve en outre cette mention : «Car nous croyions bien que sur cette affaire les Anglais se trouveront sincèrement d'accord avec nous»; ils relatent de plus qu'après la conférence lord Strafford leur dit qu'il écrivait à son gouvernement, «en lui donnant nos raisons fondées sur la justice de la cause et sur la promesse de la Reine », et lui signalerait en même temps le danger que ferait courir aux intérêts du c o m m e r c e anglais l'octroi aux F r a n ç a i s de la libre navigation de l'Amazone ). 1

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En effet la dépêche adressée par les plénipotentiaires anglais à leur gouvernement le 10 février, dit en termes concis ) : 4

1

) R . B . I l , page 435 : « Nous ne voulions pas de différends après la conclusion de la paix. » ) Ibidem. 2

:3

) Ibidem, page 436. V r a i est-il que les plénipotentiaires portugais ajoutent : « S'il avait voulu se prononcer aussi clairement pendant la conférence, il aurait peut-être pu faire a v a n c e r de quelque manière notre intérêt. » D a Cunha, dans ses mémoires, donne à entendre que, malgré ce résultat, les Portugais étaient loin d'être rassurés, ibidem, pp. 441 et suiv. 4

) « In a conference yesterday the F r e n c h stood very stiffly upon the liberty of their Navigation in the R i v e r of A m a z o n e s . . . W e held with the Portuguese, taking it to be as much the Interest of E n g l a n d as P o r ­ tugal that nothing be innovated in that particular », R . B . II, page 443.


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« Dans une conférence qui a eu lieu hier, les Français ont demandé avec insistance la libre navigation de l'Ama­ zone . . . Nous avons tenu le parti des Portugais estimant qu'il est dans l'intérêt de l'Angleterre comme du Portugal, que rien ne soit innové sur ce point. » La conférence du 9 février n'aboutit donc à aucun des résultats désirés par les plénipotentiaires français touchant la libre navigation de l'Amazone et le partage du territoire en litige ; leur rapport le constate en ces termes : « Après avoir bien disputé, nous ne conclûmes rien ).» En revanche, les délibérations jettent beaucoup de lumière sur l'état où se trouvait alors l'affaire et il importe de retenir les points ci-après qui ressortent manifestement des rapports des plénipotentiaires : 1° L e s plénipotentiaires français et portugais avaient en vue un seul et même territoire contesté, un seul et même cours d'eau qui devait constituer la frontière septentrionale du territoire, cours d'eau que les Français appelaient Oyapoc, les Portugais Vincent Pinçon; l'Oyapoc des Français et le Vincent Pinçon des Portugais sont un seul et même cours d'eau « Oyapoc ». 2° L a dénomination « terres en litige » dont se servent les Portugais et mieux encore, les termes dans lesquels est formulée l'offre des Français — touchant le « pays contesté entre ce fleuve (des Amazones) et celui d'Oyapoco », ils veulent «tenir au Traité provisionnel » ou consentir à un partage — désignant le territoire en litige qu'il s'agit de partager comme identique avec le territoire qui fait l'objet du traité provisionnel de 1700; d'où il suit qu'à la confé­ rence par l'Oyapoco les Français, par le Vincent Pinçon les Portugais, entendaient le même cours d'eau que d'un com1

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) M. F . II, page 62 et R. B . II, page 445.


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mun accord F r a n ç a i s et Portugais appelaient Oyapoc*) ou Vincent Pinson dans le traité de 1700 (article 4). En d'autres termes, l'Oyapoc ou Vincent Pinson des F r a n ç a i s et des Portugais (1700), l'Oyapoco des F r a n ç a i s (1713), le Vincent Pinson des Portugais (1713) sont identiques. En 1713 comme en 1700, les deux parties désignent sous ces noms le même cours d'eau, qu'elles placent en un même lieu comme cours d'eau frontière du territoire litigieux dont elles ont la même conception. 3° L e s plénipotentiaires portugais plaçaient ce cours d'eau par 3 /4° de latitude nord, les Français par plus de 4 ° en se basant sur leur carte qui différait de celle des Portugais; leurs 3 /4° en effet coupaient le «territoire en litige » presque par le milieu ; le cours d'eau frontière au nord devait donc, dans leur opinion, être vers le nord à une distance notable de 3 /4°, ou du milieu du territoire en litige. 4° Dans la conférence, les Portugais revendiquaient les terres allant de 3 /4°" jusqu'à l'Amazone; ils plaçaient par 3 /4° leur Vincent Pinson, le cours d'eau frontière; ils avaient donc en vue le Vincent Pinson comme étant le cours d'eau qui coule par 3 ° - Or, ces 3 / ° faisaient plus de 4 ° , d'après le calcul de la partie française ; les Portugais revendiquaient en conséquence le territoire au delà de 4 ° jusqu'à l'Amazone. 5° Selon les plénipotentiaires français, les Portugais réclamaient, même en cas de partage du territoire en litige, tout le bord occidental de l'Amazone et la plus grande partie du littoral maritime entre le Cap du Nord et la ri vière constituant la frontière septentrionale. L a conférence du 9 février ne fournit pas que des éclaircissements; elle a abouti à une solution importante. 3

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) Orthographe portugaise Ojapoc, orthographe française Oyapoc.


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Les déclarations faites par les plénipotentiaires français au sujet de la « condition fondamentale » exigée par leur roi dictèrent aux Anglais leur ligne de conduite, et l'atti­ tude de l'Angleterre décida à Utrecht du sort du litige pendant entre la F r a n c e et le Portugal. 5.

Après la conférence du 9 février, Louis X I V confirma une fois de plus à ses plénipotentiaires, les instructions qu'ils avaient reçues pour la conférence. A v e c une lettre du roi du 13 février, il leur fut adressé un «Sommaire des conditions de la Paix Générale », qui, au chapitre « Portu­ gal », expose en ces termes le point de vue auquel se plaçait la F r a n c e : « L e R o y consent à convertir en Traité definitif le Traité provisionnel conclu a Lisbonne en l'année 1700 pour sus­ pendre alors les contestations formées entre les François et les Portugais. S a Majesté et le R o y de Portugal nom­ meront des Commissaires soit a Paris, soit a Lisbonne, soit dans l'Amérique Méridionale pour convenir du partage du pays situé entre la riviere des Amazones et celle d'Oyapoco, à condition qu'il sera estably pour fondement du Traité que la Navigation sur la riviere des Amazones sera libre aux François» ). En se référant au « Traité provisionnel » qu'il s'agit de convertir en un traité définitif, ce document établit de nou­ veau que les négociations de 1713 avaient le même but que le traité de 1700, que les deux parties, en 1713 comme en 1700, avaient en vue le même territoire contesté, que la détermination de la frontière restait la même, que, par con1

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) R . B . II. pp. 447 et suiv., Record Office, London, Foreign Office, Treaty Papers, 112 D .


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séquent, le « S o m m a i r e » de 1713 par le cours d'eau qui devait former la frontière septentrionale, par l'« Oyapoco » entendait le même cours d'eau que le « T r a i t é provisionnel» de 1700 appelait « Oyapoc ou Vincent Pinson » ; en d'autres termes, le cours d'eau nommé « Oyapoc ou Vincent Pinson » par les Portugais et les F r a n ç a i s en 1700, n'est autre que le cours d'eau qu'en 1713 Louis XXV nomme « Oyapoco ». Peu de jours après l'envoi du « S o m m a i r e » , Louis X I V put se convaincre qu'il ne réussirait pas à faire a g r é e r son « fondement du T r a i t é », la libre navigation de l'Ama­ zone pour les F r a n ç a i s . Le 14 février 1713, le ministre du Portugal à Londres, da Cunha Brochado, écrivait à Lisbonne au secrétaire d'état Mendonça Corte-Real ) : « Lord Bolingbroke m'a dit... que quoique les F r a n ç a i s à Utrecht eussent déclaré qu'ils vou­ laient la navigation de la Rivière des Amazones, je pouvais être sûr qu'ils ne l'obtiendraient pas, et que, ici même, la Reine l'avait déclaré ainsi au I )uc d'Aumont et avait ordonné que la même déclaration fût faite au Roi de F r a n c e par le Duc de Shrewsbury, que cette affaire était de l'intérêt commun de toute l'Europe et qu'elle ne s'en désistera pas, parce que, d'après les informations qu'elle avait, l'entrée des F r a n ç a i s dans cette Rivière pouvait les rendre maîtres non seulement du Brésil, mais du Pérou. » 1

L'intérêt commun de l'Europe exige qu'on éloigne les F r a n ç a i s de l'Amazone, telles étaient la conviction et la décision du gouvernement anglais. Brochado estimait que c'était en grande partie à ses efforts que ce résultat était l

) R . B . II, pp. 449 et suiv.. publie la lettre de da Cunha Brochado, en portugais avec une traduction française. M. F . II, pp. 63 et suiv., repro­ duit la seconde moitié du document composée de deux parties distinctes. L e s traductions que les parties ont produites de ces lettres ne concordent pas entièrement.


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dû. il fait rapport ensuite sur les événements postérieurs à la lettre que, le 6 décembre 1712 le roi de Portugal avait écrite à la reine d'Angleterre et aux conférences qu'il avait eues avec les ministres anglais: « L e s ministres d'ici... s'appliquent avec toute activité à réparer les fautes qu'ils ont commises au commencement de cette malheureuse né­ gociation» ). Il ne fonde pas de trop grandes espérances sur leur pouvoir; il a plus de confiance dans leur bonne volonté dont ils ont donné des preuves une fois qu'ils furent fixés sur l'importance de la question de l'accès de l'Ama­ zone, au sujet de laquelle il leur a donné les renseignements qu'il avait réunis à Paris au temps de la conclusion du « Traité provisionnel » ) de Lisbonne. Dans cette lettre du 14 février, Brochado relatait avoir transmis le même jour aux plénipotentiaires portugais à Utrecht des communications circonstanciées ). Il invitait le comte de T a r o u c a à ne pas négocier plus longtemps avec les Français « en ce qui concerne le Maranhão » : « V . Excel­ lence ne doit pas entrer en matière avec les Français, soit en discutant la propriété, soit en faisant une concession quelconque... Après les extraits, que j ' a i remis de nos traités du Maranhão . . . cette négociation a été entièrement placée entre les mains de la Reine, q u i . . . parle et s'occupe de cette affaire, et avec grand intérêt pour celle de Maranhão, qui est le seul sujet sur lequel ces Ministres se montrent fermes, en déclarant qu'il leur faut que les Français renoncent absolument à ces terres. » 2

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1

) V o i r ci-dessus, page 255. ) R . B . II, page 451, M. F . II, page 64. ) Conf, supra page 271. ) R . B . II, pp. 453 et suiv., donne en portugais, avec une traduction française, un passage de cette lettre adressée au comte de Tarouca, British Museum, London, Mss. Add. 20, 819. 2

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286 Brochado parle ici de l'Estado Maranhão, y compris le territoire en litige, auquel, selon lui, le gouvernement an­ glais exige que la F r a n c e renonce complètement. Il ne manque pas d'expliquer au comte de T a r o u c a aussi les services qu'il a rendus dans l'affaire ; il lui expose qu'il a détruit la « prétendue autorité de deux livres de voyage faits par deux pauvres capucins » ) et rappelle que lors des négociations de 1700: «j'ai suggéré à notre Cour que le Pape ou le R o i Guillaume pourrait être notre ar­ bitre»; il marque quelque mécontentement à l'égard de la diplomatie portugaise d'alors : « mais nos Ministres se sont montrés si pressés qu'il n'ont rien voulu attendre». 1

Dans les lettres qu'il envoyait tant à Lisbonne qu'à Utrecht, Brochado n'avait rien e x a g é r é touchant la ligne de conduite que l'Angleterre entendait suivre désormais. T r o i s jours plus tard déjà, soit le 17 février, le gou­ vernement anglais adressait à la France son ultimatum. L'ambassadeur d'Angleterre à la cour de F r a n c e , le due de Shrewsbury, fut chargé de remettre cet ultimatum. Lord Bolingbroke lui écrivit le 17 février ) : 2

L a conduite de S a Majesté paraîtra droite et cohérente (fair and uniform) à tout le monde, tandis que celle de la cour de F r a n c e aura un aspect tout contraire, si la F r a n c e ne se prête pas sans délai à conclure la paix a v e c l'Angle1

) C e sont la relation du voyage de P . Claude d'Abbeville « qui lit imprimer sa relation en 1613 à Paris, chez F r a n ç o i s Huby » et celle du P . d'Yves d'Evreux «compagnon du père Claude», dont la «Suite de l'histoire des choses plus memorables avenues en Maragnon es années 1613 et 1 6 1 4 . . . fut imprimée chez le mesme F r a n ç o i s Huby en 1615 ». L a réplique de Rouillé de 1699, M. F . II, pp. 33 et 34, fait état de ces relations. 2

n° 91.

) R . B . Il, pp. 457 et suiv., Foreign Office, London, T r e a t y Papers,


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terre et accepte les ouvertures que Shrewsbury est chargé de lui faire, soit dans une conférence avec les ministres français, soit par un mémoire présenté au ministre de T o r c y ou par ces deux moyens : La reine a jusqu'ici différé l'ouverture du Parlement dans l'espoir que les quelques difficultés (these few diffi­ culties) qui n'ont pas encore reçu leur solution, soit dans le traité de paix et de commerce entre la Grande-Bretagne et la France, soit dans la discussion des intérêts des alliés de l'Angleterre, seront bientôt aplanies. S a Majesté demande que les contestations pendantes entre l'Angleterre et ses alliés d'un part, et la F r a n c e d'autre part, soient tranchées en conformité des documents joints à sa déclaration (n" 1 et n° 2). Ces documents seront remis « comme l'ultimatum de la Reine aux Français » (as the Queen's Ultimatum to the French). Quant au Portugal, Bolingbroke dit avoir quelque raison de croire que la demande faite en faveur de cette puis­ sance sera très peu goûtée à la cour de F r a n c e (will go very hardly down at the French Court) et cependant, il n'y a rien de plus raisonnable pour la F r a n c e que de con­ sentir à ce que la reine propose. L e Portugal ) avait le 1

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) « Portugal was entitled to demand a considerable Barrier, and whatever contempt the French Ministers may think fitt to treat the Por­ tuguese with, yet they ought to pay respect to this pretension, since it was become H e r Majesty's pretension by the engagements she entered into when she made the T r e a t y of 1703. This B a r r i e r is at once given up, and in lieu thereof a promissary security only is demanded of F r a n c e and Spain. Now since the Portuguese do consent to accept of this secu­ rity, in lieu of that which they had stipulated for themselves, and since the Queen's honour is concerned not to oblidge them to part with the one without making the other effectual to them ; it is to be considered, that in Europe no attempt can be made upon the Nation, which the Crown


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droit de demander une barrière considérable (a considerable Barrier) défendant son territoire en Europe contre l'Espagne et, quel que soit le dédain avec lequel les ministres fran­ çais ont cru devoir traiter les Portugais, ils n'en doivent pas moins respecter cette prétention qui a pour base le traité de 1703 et que la reine a faite sienne par les enga­ gements qu'elle a pris vis-à-vis du Portugal. Le Portugal a renoncé à cette barrière par gain de paix et se conten­ tera de la promesse de la F r a n c e et de l'Espagne de res­ pecter sa sécurité ; l'Angleterre veillera à l'exécution de cet engagement. D e fait, aucune attaque ne pourrait en Europe être dirigée contre le Portugal sans que l'Angle­ terre ne la repoussât immédiatement.

of G r e a t Britain will not be almost as much at hand to oppose, as F r a n c e or Spain can be to c a r r y it on ; but in Brazil the case is not the same. T h e F r e n c h have there slided themselves into the neighbourhood of the Portuguese, they are every day starting new pretensions and making new encroachments upon them ; the Queen is at a distance, and those feeble illgoverned Colonies may be overrun, before the news of their being attacked will arrive in London. Nothing, therefore, can be more just than tor the Queen to expect that, in consideration of what she yields (for that expression may be properly used) in Europe, F r a n c e should yield something in A m e r i c a . F a r t h e r the navigation of the R i v e r of the Amazons cannot but give umbrage even to the Spanyards. W h o e v e r is informed of the freshest accounts which have come from those parts, and of the latest discoverys which have been made, will easily perceive what reasons the Spanyards must have for their appre­ hensions. In short, my L o r d , the source of the R i v e r must belong to the Spanyards and the mouth of it to the P o r t u g u e s e ; and neither the F r e n c h , nor the English, nor any other Nation, must have an avenue open into that Countrey. I am almost ashamed to have used so many words upon this subject, when I consider that I am arguing against an Advantage purely notional, when I am not proving that the F r e n c h ought to give up what they have had an actual possession of, but am barely desiring them to forego that which they never enjoy'd but in idea », R . B . I I , p. 460—462.


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« Mais ) au Brésil le cas n'est pas le même. Les Français s'y sont glissés dans le voisinage des Portugais, ils avancent tous les jours de nouvelles prétentions et y font de nouveaux empiétements ; la Reine est loin, et ces Colonies, faibles et mal gouvernées, peuvent être envahies avant que la nouvelle en arrive à Londres. Rien ne peut donc être plus juste de la part de la Reine que, eu égard à ce qu'Elle cède (expression qui est bien employée ici) en Europe, la France cède quelque chose en Amérique. En outre, la navigation de la Rivière des Amazones ne saurait laisser de donner de l'ombrage même aux Espagnols. Quiconque est informé des dernières nouvelles arrivées de ces régions et des plus récentes découvertes qui y ont été faites, comprendra facilement les raisons sur lesquelles les Espagnols doivent fonder leurs appréhensions ). Enfin, my Lord, il faut que la source de la riviere appartienne aux Espagnols et son embouchure aux Portugais ; et ni les Français, ni les Anglais, ni aucune autre nation ne doivent avoir une avenue ouverte sur ce pays. Je suis presque honteux d'avoir insisté si longuement sur ce sujet, quand je considère que je discute un avantage purement imaginaire, lorsque je n'ai pas à prouver que les Français doivent renoncer à une chose dont ils aient eu la possession effective, mais simplement à ce dont ils n'ont jamais eu la jouissance que par l'idée. » 2

3

L e premier document ) accompagnant cette lettre était : № 1. Mémorial of the Queen's last resolutions upon the différences in the Treaty of Peace and Commerce, between Her Majesty and the most Christian Ring, et le deuxième : 1

) R . B . II, page 461. ) Visiblement inspiré par la thèse de Brochado. ) R . B . II, pp. 465, 466.

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№ 2. Memorial of the differences relating to the interests of the Allies, and others, with the Queen's ultimate resolution upon each h e a d ). Ce deuxième mémoire oppose « T h e Queen's Pro­ posais » aux propositions de la F r a n c e concernant le Por­ tugal et ainsi conçues : « L e Roi Très-Chrétien offre de convertir le T r a i t é provisionnel conclu entre la F r a n c e et le Portugal en T r a i t é définitif, sous reserve ) de la navigation du fleuve des Amazones, laquelle appartiendra en commun aux deux nations». « T h e Queen's P r o p o s a i s » ) stipulent: « L e Portugal, dans l'intérêt de la paix et par déférence pour la Reine, ayant consenti à renoncer à la barrière ) à laquelle il avait droit de s'attendre d'après leur Traité, S a Majesté se voit dans l'obligation d'insister en sa faveur pour que la F r a n c e et l'Espagne, dans les termes les plus forts et les plus clairs, s'engagent à ne pas inquiéter ) les possessions du Portugal, ni de lui donner aucun trouble, sous n'importe quel prétexte, soit en Europe, soit aux Indes Occidentales ou dans toute autre partie du monde. Que les dures vexations imposées au Portugal par la F r a n c e dans le T r a i t é Provisionnel (dont une copie est envoyée avec le présent document de même qu'un exposé de la question tel qu'il a été donné par le Ministre de Portugal ici) soient complètement levées ) ; que, dans ce but, la Reine insiste 1

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) T e x t e anglais et traduction française, M. F . I, page 64 ; II, pp. 65, 66 ; R . B . II, page 466. L e s traductions produites par les parties pré­ sentent quelques divergences entre elles. ) « R e s e r v i n g » selon R . B . II, page 466, tandis que par erreur, M. F . I, page 64, II, page 66, porte « referring » d'où « se référant ». ) M. F . I, pp. 64, 65, II, 65, 66, R . B . II, pp. 466, 467. ) M. F . I, page 64 : « limite » ; texte anglais : barrier. ) M. F . , 1. c. : « à ne point molester » ; texte anglais : not to molest. ) M. F . , 1. c. : « Que les charges i m p o s é e s . . . . soient entièrement abo­ l i e s » ; texte anglais: T h a t the hardships imposed shall be wholly removed. 2

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pour que la F r a n c e renonce à toutes ses prétentions à la liberté de la navigation du fleuve des Amazones ; qu'il soit entendu pour l'avenir que tant le côté nord que le côté sud de ce fleuve appartiennent aux Portugais ) ; qu'ils rentre­ ront dans la possession du pays que, par le traité ci-dessus mentionné, ils furent forcés d'abandonner ; que le susdit Traité sera rendu définitif de telle sorte que le droit sur la région, tenu en suspens, soit entièrement laissé, et reste pour toujours ) , à la Couronne de Portugal, et que les limites soient clairement et distinctement établies ) dans un Traité entre la F r a n c e et le Portugal, de sorte qu'il ne soit laissé de place pour aucune contestation dans l'avenir à ce sujet. A tout cela la Reine promet de donner sa garantie. » Pour bien faire ressortir la portée de cette déclaration, il en faut énumérer les points principaux dans un ordre systématique : 1. En Europe, le Portugal renonce à la barrière contre l'Espagne, qu'il est en droit de revendiquer en vertu du traité conclu par les alliés en 1703 ; il se contente d'un engagement exprès et solennel (in the strongest and clearest terms) par lequel la F r a n c e et l'Espagne déclareront ne vou­ loir inquiéter ses possessions dans aucune partie du monde. 2. L e traité qu'il s'agit de conclure se rattache au traité provisionnel de 1700. On entend exprimer par là que l'objet 1

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1

) M. F . , L e : « Que la rive septentrionale aussi bien que la rive méridionale de cette riviere soient considérées à l'avenir comme appar­ tenant aux Portugais » ; texte anglais : that the north as well as the south side of that R i v e r shall to the future be understood to belong to the Portuguese. ) M. F . , l. c. : « Que les droits sur la région jusque là réservée soient entièrement abandonnés et demeurent pour toujours» ; texte anglais: that the right of the Country thereby kept in suspense shall be entirely given up and remain for ever. ) M. F . , l. c. : « définies » ; texte anglais : settled. 2

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du traité reste le même qu'en 1700. 11 est déclaré à cet égard : a) les « hardships » ) , les vexations et les duretés que le traité provisionnel a fait subir au Portugal, c e s s e n t ; b) les Portugais « rentrent dans la possession du pays que par le traité ci-dessus mentionné, ils lurent forcés d'a­ bandonner » (shall enter again into the possession of the country which by the above mentioned T r e a t y they were obliged to abandon) ; c) « le droit sur le pays tenu en suspens sera entière­ ment laissé (par la F r a n c e ) et reste pour toujours à la Couronne de Portugal » (the right of the country thereby kept in suspense shall by entirely given up and remain for ever to the Crown of Portugal) ; d) « les limites seront clairement et distinctement éta­ blies dans un traité entre la F r a n c e et le Portugal, de sorte qu'il ne soit laissé de place pour aucune contestation dans l'avenir à ce sujet » (the boundaries shall be so clearly and distinctly settled in a T r e a t y between F r a n c e and Portugal that no room may be left for any future dispute upon this head). l

3. Il est décidé en outre : a) « L a F r a n c e renonce à toutes ses prétentions à la liberté de la navigation du fleuve des Amazones » ( F r a n c e shall depart from all pretentions to a freedom of naviga­ tion in the R i v e r of the Amazons). b) « 11 est entendu pour l'avenir que tant le côté nord que le côté sud de l'Amazone appartiennent aux Portugais » (the north as well as the south side of that R i v e r shall for the future be understood to belong tho the Portuguese). 1

) L e mot a un sens plus étendu que le terme « vexations » même renforcé du qualificatif « dures ».


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c) (Ne se trouve pas dans le mémoire, mais dans la dépêche de Bolingbroke, voir ci-dessus, page 289.) L a source de l'Amazone doit appartenir aux Espagnols et son embou­ chure aux Portugais, à l'exclusion de toute autre nation (the source of the River must belong to the Spaniards and the mouth of it to the Portuguese ; and neither the French, nor the English, nor any other Nation, must have an avenue open into that Country). 1

Voici les clauses essentielles ) : 1. La libre navigation de l'Amazone n'est pas garantie aux Français. 2. L e bord septentrional et le bord méridional de l'Ama­ zone appartiennent au Portugal, ce qui comprend la navi­ gation du fleuve. 3. Un traité devra délimiter clairement et d'une manière qui ne laisse place à aucune contestation le territoire jus­ qu'alors contesté, désormais propriété du Portugal.

1

) On remarquera en quels termes l'ambassadeur de F r a n c e à Lon­ dres, le duc d'Aumont, exposait dans sa dépêche au roi du 2 mars 1713 les revendications de l'Angleterre (M. F . I, pp. 65 et suiv.. Affaires étran­ gères, Angleterre, t. C C X L I V , fol. 42) : « L a R e i n e étant à portée de soutenir la garantie de Portugal, il n'est plus question que de chercher une plus grande précaution pour la sûreté du Brésil et en ce cas on n'oste rien à la F r a n c e . Mais il faut qu'elle se départe de deux choses à l'égard de sa prétention de la libre navigation de la riviere des Ama­ zones. Il faut qu'elle en laisse la source aux Espagnols et l'embouchure aux Portugais. L ' A n g l e t e r r e entrera dans la même stipulation que la France à cet égard. Il faut également laisser aux Portugais la coste de cette riviere, tant du côté du nord que du côté du sud, et que le pays dont il y avait un accord provisionnel soit cédé définitivement aux Por­ tugais. » Toutes les revendications essentielles de l'Angleterre sont indi­ quées et comme telles aussi bien la revendication de « la propriété exclu­ sive de l'embouchure du fleuve des Amazones » pour le Portugal (M. F . I, page 66), que celle visant « le pays dont il y avait un accord provisionnel soit cédé définitivement aux Portugais ».


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6. L'ultimatum de l'Angleterre décida du sort de la suite des débats sur l'affaire du Portugal. Deux points principaux restaient à liquider: il fallait en premier lieu, faire accepter par la F r a n c e les demandes formulées par l'Angle­ terre le 17 février, en second lieu, donner au nouveau traité portugais sa forme définitive et une sanction sur la base des revendications admises. L'une de ces négociations se poursuivait à Versailles, l'autre à Utrecht. L e soin de mener à bien la première incombait à l'am­ bassadeur d'Angleterre, le duc de Shrewsbury, à qui lord Bolingbroke avait remis l'ultimatum du 17 février. S h r e w s ­ bury ne notifia pas tout de suite l'ultimatum officiellement au gouvernement de Louis X I V ; il conféra préalablement avec de T o r c y , le ministre français des affaires étrangères ; de là vient que les demandes de l'Angleterre reçurent, le 6 mars 1713, une rédaction ) dont les termes ont été vrai­ semblablement arrêtés par Shrewsbury et de T o r c y . L e 7 mars, le gouvernement français envoya ces demandes à ses plénipotentiaires à Utrecht ) , tandis que Shrewsbury, de son côté, se conformant aux instructions de Boling1

2

1

) M. F . I, page 67, II, pp. 67 et suiv. Dans le second mémoire, l'ulti­ matum anglais est désigné sous le titre de « Mémoire de la reine de la Grande-Bretagne (mars 1713) » ; le document se trouve aux Archives des Affaires étrangères, Corresp. d'Angleterre, t. C C X L I V , fol. 49 ; reproduit également sous le titre : « Dernières propositions de la Reine A n n e » dans R . B . II, pp. 479 et suiv., d'après la copie d. d. « V e r s a i l l e s , le 7 mars 1713 », Public R e c o r d Office, London Foreign Office, T r e a t y Papers, n ° 9 1 . 2

e

) M. F . II, page 67 : « R e m i s le 6 mars par M. le duc de Shrews­ bury. E n v o y é à M M . les Plénipotentiaires, le 7 mars 1713 », Affaires étrangères, 1. c , t. C C X L T , fol. 49. e


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broke ), les adressait aux plénipotentiaires anglais, avec une dépêche ainsi conçue ) : « Upon the Directions which I re­ ceived from the Queen of the 17 and 18 February O. S. by which her Majesty explained her ultimate resolutions on the points which remain unsettled in the General Plan of P e a c e as well in relation to her own interests as to those of her Allyes, I have conferred with Mounsieur Torcy, and for help of his memory, as well as to avoid any mistake which may happen in a matter of so great importance, I gave him a paper containing every point in which Her Majesty demands satisfaction, a copy of which paper I send your Exellencies enclosed. » 2

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th

L'ultimatum de l'Angleterre, dans la teneur qu'il avait reçue le 6 mars, stipulait quant au Portugal ) : 3

« Comme la Reine est bien asseurée de la part du Roy de Portugal, que ce Prince est dans le dessein ) de signer la Paix en même tems que Sa Majesté, pourveu qu'il ait une satisfaction entière sur les points suivants : Elle insiste : Que la France et l'Espagne s'engageront en termes formels et clairs, a ne point inquieter les Domaines, Terri­ toires, ni les sujets du R o y de Portugal, soit en Europe, ou dans les Indes, sous quelque pretexte qu'il puisse être. Que les Traités faits par provision avec le Roy de Por­ tugal, seront convertis en Traité définitif, dans lequel sera 4

1

) R . B . H, page 484 : « I give you the earliest notice, as I am advised from the L o r d Bolingbroke to do . . . » d'après la dépêche de Shrewsbury du 7 mars 1713. 2

) Dépêche de Shrewsbury aux plénipotentiaires anglais à Utrecht du 7 mars 1713, R . B . II, pp. 483-485, Foreign Office, London, Treaty Papers, n° 91, Paris Letters 1712 à 1713. ) M. F . II, page 68 ; R . B . II, page 480. ) R . B . II, page 480 : dessin. 3

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aussi stipulé et a c c o r d é : Que pour mieux asseurer aux Portugais la paisible jouissance de leurs Colonies en Amerique, les F r a n ç a i s desisteront de toute pretension à la liberté de la navigation sur la Riviere des Ama­ zones, et que le rivage de cette Riviere, tant du côté septentrional que meridional, appartiendra desormais aux Portugais. Comme aussi qu'ils rentreront dans la possession des P a ï s qu'ils étoient obligés de quitter en vertu du T r a i t é provisionel, pour en jouir des à present, sans y être en aucune maniere inquietés de la part des François. Que les limites entre les possessions des Portugais establies (comme il est cy dessus enoncé) et celles que les F r a n ç o i s pourroient avoir sur les mêmes côtes, seront reglées et determineez de telle maniere que de prevenir tout sujet de dispute qui y puisse naître à l'avenir. En consideration de ces articles accordez, et de la satisfaction que le Roy de Portugal pretend de la part de l'Espagne a l'égard de la Colonie du Sacrement, et de ce qui reste à liquider entre c e s deux Couronnes sur quelques dettes de l'Assiento, dont on ne disconvient pas : S a Majesté Portugaise desistera de toute pretension à l'égard de la B a r r i e r e sur quelques places qui soient sur le continent de l'Espagne et la Reine deviendra garante des conditions de P a i x entre la F r a n c e , l'Espagne et le Portugal. » L e s « Queen's Proposais » du 17 février ont subi dans leur teneur du 6 mars des modifications notables : 1 . Tout en mentionnant que le roi de Portugal est dis­ posé à conclure la paix sur la base des conditions qui lui sont soumises, l'acte ne dit plus, comme le faisaient les « Proposais », qu'il agit par déférence « to the Queen » ; en revanche, il n'est plus question des engagements de la reine envers le Portugal.


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2. Le Portugal renonce à la « barrière » à l'égard de l'Espagne, par la raison, entre autres, qu'il a été donné suite à ses réclamations relatives à la Colonie du S a c r e ­ ment, e t c . ; c'est une adjonction au texte du 17 février. 3. Il n'est fait aucune mention des « hardships » qu'en­ gendra le traité provisionnel de 1700 ; la note, entre parenthèse dans les « Proposais », relative à la copie du traité provisionnel et à l'exposé de la question par le ministre da Cunha Brochado joints au document, est sup­ primée. Ces passages sont remplacés par une phrase: « Que les Traités faits par provision avec le R o y de Por­ tugal seront convertis en Traité définitif », qui dans les « Proposais » figure presque en dernier lieu. 4. A la clause par laquelle la France renonce à la libre navigation de l'Amazone, on donne pour motif, au lieu de la suppression des «hardships», qu'il en est fait ainsi « pour mieux asseurer aux Portugais la paisible jouissance de leurs Colonies en Amerique » ; et cette adjonction s'ap­ plique aussi à l'attribution au Portugal des deux rives de l'Amazone. 5. L e territoire qu'il s'agit de délimiter est désigné en termes plus précis : « les limites entre les possessions des Portugais establies (comme il est cy dessus enoncé) ) et celles que les François pourroient avoir sur les mêmes côtes ». L e fait que l'ultimatum, dans le texte qu'il a reçu le 6 mars, mentionne les possessions que pourrait avoir la France, témoigne manifestement de la part que la F r a n c e a prise à cette rédaction; on n'entendait pas par là modi1

1

) « Cy dessus», on mentionne comme possession portugaise: les deux rives méridionale et septentrionale de l'Amazone en général et en particulier le territoire évacué en vertu du traité provisionnel.


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fier les « P r o p o s a i s » du 17 février à l'égard de la France sur la question de la délimitation du territoire contesté. Ces modifications apportées au texte des « Proposais » n'ont pas trait à la substance même de cet acte, car le 6 mars les demandes essentielles de l'Angleterre étaient toujours les suivantes : 1. L a F r a n c e renonce à toute prétention relativement à la libre navigation de l'Amazone. 2. L e s deux rives, méridionale et septentrionale, de ce fleuve appartiennent au Portugal. 3. Au Portugal appartient notamment le territoire évacué en vertu du traité provisionnel. 4. D u côté des possessions françaises, la frontière devra être déterminée de manière à écarter tout conflit à l'avenir. L e 7 mars, Louis X I V joignit à l'ultimatum anglais une lettre, adressée à ses plénipotentiaires à Utrecht, dans laquelle il acceptait expressément les revendications de l'Angleterre ). Il annonce l'envoi de la ratification du traité de suspension d'armes conclu avec le Portugal, en ajoutant toutefois qu'il a lieu de croire que la paix avec cette puis­ sance sera bientôt faite « toute difficulté sur ce sujet estant levée par le consentement que j'ay donné aux dernieres propositions que le Duc de Shrewsbury m'a faites suivant les ordres qu'il en a receus de la Reyne de la Grande Bretagne ». 1

11 écrit au sujet des demandes formulées par la reine Anne en faveur du Portugal : « Quoyque les Portugais n'ayent ni raison ni prétexte de prétendre ce qu'Elle demande pour eux, je veux bien cependant l'accorder 1

) R . B . II, pp. 487 et suiv., Foreign Office, London, T r e a t v P a p e r s n° 112, D .


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plutost que de retarder la conclusion de la paix. » E t il donne en conséquence pour instruction à ses plénipoten­ tiaires : «Ainsy vous ne f e r e z nulle difficulté de signer les articles qui regarderont le Portugal de la manière que la Reyne de la Grande Bretagne le demande, et qu'il est porté par l'extrait que je vous envoye ». Par là commence l'acte final du congrès d'Utrecht. Les plénipotentiaires français connaissaient, par ces communications du 7 mars, l'état de la contestation entre le Portugal et la France et la ligne de conduite qu'ils avaient à suivre leur avait été tracée. D'autre part, les plénipotentiaires anglais avaient reçu de leur gouvernement des nouvelles et des instructions qui, en les mettant au courant des événements survenus depuis la conférence du 9 février, leur permettaient de prendre position en toute connaissance de cause. Lord Bolingbroke avait, le 17 février, répondu à leur rapport du 10 du même mois ) : qu'ils avaient eu bien raison de se joindre aux Portugais pour repousser les nouvelles demandes (innovations) des Français. L a reine ne peut pas accorder aux Français la libre navigation de l'Amazone. « Aucune de leurs prétentions — écrivait Bolingbroke — sur le littoral du Brésil ne peut être admise non plus, attendu qu'elles ne leur sont d'aucune utilité ni d'aucun avantage à présent et ne visent qu'à servir de base à toutes les tentatives qu'ils pourraient trouver l'occasion de faire plus tard, ou à des motifs pour provoquer des démêlés avec le Portugal toutes fois qu'il leur conviendra d'en avoir ) ». l

2

1

) R . B . II, pp. 471 et suiv., Public Record Office, London, T r e a t y Papers, Utrecht, n» 109; la date de la réponse (10 février) est inexacte. ) « Neither are any of their pretentions on the coast of Brazil to be admitted, which are of no use or advantage to them at present, but are only aim'd at to serve as a foundation to any attempts they may find 2


300 1

L e 20 février ), il leur avait envoyé une copie des «Proposals» du 17 février, en leur recommandant de les tenir pour des instructions auxquelles ils auraient à se conformer sitôt qu'ils en auraient reçu l'avis du due de Shrewsbury. Cet avis leur parvint, ainsi qu'il est dit ci-dessus (pages 294, 295), le 7 mars. « C ' e s t a v e c une grande satisfaction», écrivait le duc de Shrewsbury, « que je mande à V o t r e Excellence que Monsieur de T o r c y a soumis toute l'affaire au Roi, son Maître, que S a Majesté en a délibéré ce matin a v e c le Conseil des Ministres et qu'Elle a déclaré accepter entièrement chaque clause ) . » Cela étant, les plénipoten­ tiaires pouvaient signer le traité sans autre délai et il était probable que le Portugal, ainsi que la Hollande et la Savoie, signeraient également. Il est vrai, continuait Shrews­ bury, qu'immédiatement après s'être décidé, le roi s'était plaint de l'injustice commise à son égard sur deux points, dont l'un concernait la libre navigation de l'Amazone; aussi le roi s'était-il réservé de les soumettre ) à nouveau à la reine pour pouvoir, entre la signature et la ratifica­ tion du traité de paix, insérer dans cet acte les modifi­ cations qu'il espérait obtenir ) . 2

3

4

opportunity to make hereafter or for a pretence to quarrel with Portugal whenever it shall be to their purpose to do it », R . B . II, page 473. ) R . B . II, pp. 475 et suiv. Public R e c o r d Office, London, T r e a t y Papers, Utrecht, n° 109. ) R . B . II, page 4S4. ) L e passage complet est : . . . . « this King consents that they (sc. two points) shall be submitted to the Queen, reserving to himself the liberty of laying before her Majesty the justice of these his pretensions, that in case she may think fitt to recede in any part from what he esteems rigourous in these two Articles they may be explained or allowed between the signing and the ratifying of the P e a c e », R . B . II, pp. 484, 485. ) D a n s ses « Réflexions sur; le T r a i t é de P a i x . . . . conclu à Utrecht », R . B . II, page 522, de Lima premier secrétaire des plénipotentiaires por1

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La dépêche de Shrewsbury, du 7 mars, parvint à Utrecht le 11 mars, en même temps que des nouvelles de Londres Les plénipotentiaires portugais eurent connaissance immédiatement des informations reçues par les plénipoten­ tiaires anglais ; depuis la conférence du 9 février, la bien­ veillance de l'évêque de Bristol et de lord Strafford leur était acquise ). L e jour même de l'arrivée de la dépêche, les plénipotentiaires anglais convoquèrent leurs collègues portugais à une conférence où ils leur communiquèrent les nouvelles de Londres et de Paris, en ajoutant que B r o chado leur ferait probablement rapport directement de Londres, mais qu'il ne savait pas encore ce qui s'était passé à Paris. Cela permit aux plénipotentiaires portugais de donner avis à leur gouvernement ) que la reine avait adressé à Louis X I V un ultimatum ) dans lequel il était demandé pour le Portugal : 2

3

4

tugais, rapporte dans le même sens : « . . . . que si, avant la notification, le Roi convainquait la Reine de son droit à cette navigation, l'article fût corrigé . . . . » ) M. F . I, page 69 ; II, pp. 70, 71 ; M. B . I, page 215. ) V o i r la dépêche des plénipotentiaires anglais à Bolingbroke, du 28 février 1713, R. B . II, page 477, Foreign Office, London, T r e a t y Papers, 1

2

n° 97. 3

) De Tarouca et Luis da Cunha au secrétaire d'état portugais Mendonça Corte-Real, M. F . Il, pp. 70-72, R . B . II, pp. 489 et suiv., I V , pp. 155 et suiv. 4

) C'est l'ultimatum en sa teneur du 6 mars, ainsi qu'il résulte de sa reproduction dans le rapport des Portugais et de l'indication précise fournie par les plénipotentiaires français en date du 13 mars: «Les Pléni­ potentiaires d'Angleterre ont parlé à ceux de Portugal pour les porter à conclure avec nous suivant ce qui est porté dans le mémoire envoyé par le duc de Shrewsbury », R. B . II, page 493. Bien que les plénipo­ tentiaires anglais eussent les « Proposais » du 17 février, ils ne les ont pas


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« Que le traité provisionnel du Maranhão ne demeure­ rait pas définitif dans la forme que les F r a n ç o i s le propo­ saient, mais qu'ils se désisteraient dans les termes les plus forts de la prétention d'entrer dans le fleuve des Amazones, sans avoir plus de liberté ou de possession que ce qu'ils avaient auparavant. Que les terres de l'une et de l'autre partie du fleuve demeureraient dans la possession du Portugal, et que nous pourrions conserver les terres contestées et relever les forts qui avaient été démolis. » Ils sont à même de rapporter que : « L e Roi de F r a n c e a accordé les susdites prétentions», et d'ajouter: « Pour ce qui touche les prétentions en Amérique, nous sommes satisfaits dans la partie principale qui était l'affaire avec la France ». Considérant toutefois que « ce qui nous est assuré au Brésil revient trop cher en vue de ce que nous renon­ çons à acquérir sur nos frontières » (la barrière contre l'Espagne en Europe), les plénipotentiaires n'entendent pas hâter la conclusion de la paix ; ils écrivent : « Nous ne risquons rien par le délai, parce que les Anglais ne se départiront pas de l'ardeur qu'ils ont montrée dans la ques­ tion du xMaranhão, vu qu'ils agissent dans leur intérêt pro­ pre ». Peut-être aussi « les accidents qui peuvent survenir » augmenteront-ils les chances en faveur de l'obtention de la barrière. L'attitude de l'Angleterre et les résultats dus à son intervention avaient rassuré les plénipotentiaires portugais, chez qui le découragement fit place à la confiance.

communiqués aux Portugais. L e 11 mars, ceux-ci apprirent pour la pre­ mière fois ce qu'il en était de l'ultimatum, ainsi que le démontre leur rapport.


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En tergiversant, sous prétexte de n'avoir pas reçu d'instructions ), ils comptaient gagner davantage. Mais ils se virent contraints de ne pas ajourner plus longtemps la rédaction du projet de traité ). L e 17 mars, ils promettaient à l'évêque de Bristol de lui remettre au premier jour un projet de traité de paix entre la F r a n c e et le Portugal qui serait conforme aux clauses de l'ultimatum de Shrewsbury et n'y ajouterait rien ). Malgré cela, les plénipotentiaires portugais auraient bien voulu introduire dans le traité la question de la « barrière » et d'autres encore, mais les Français protestèrent contre toute mention des affaires espagnoles. E t lorsque les Por­ tugais revinrent à la charge auprès des plénipotentiaires anglais, ceux-ci se bornèrent à déclarer que la conclusion de la paix dépendait de la renonciation à la Barrière, que les Portugais avaient à rédiger leur projet selon ce plan et que « ce devait être pour la nuit même. » Dom Luis da Cunha qui raconte le fait dans ses mémoires, ajoute : « Il nous fallut travailler toute la nuit, non pas pour combiner les matières des articles, car nous les avions assez examinés entre nous, mais pour les placer dans l'ordre convenable et dans les deux langues portugaise et française ). Cela se passait dans la nuit du 19 au 20 mars. L e 20 mars au matin, le projet était prêt ; il fut remis dans la 1

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) R . B . II, pp. 493 et suiv. ) Ainsi que les Portugais, les autres alliés de l'Angleterre avaient à préparer les projets de traité de paix qu'ils devaient soumettre à la F r a n c e . Luis da Cunha écrit dans ses mémoires (R. B . II, page 497, note) : « A ce moment, les Plénipotentiaires des Alliés travaillaient aux minutes de leurs traités ». ) Dépêche de l'évêque de Bristol au gouvernement, du 17 mars 1713, R . B . II, page 494, Record Office, London, T r e a t y Papers, Utrecht, n° 97. ) R . B . II, page 497, note. 2

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journée à lord Strafford qui le transmit aux plénipoten­ tiaires français ; ceux-ci l'envoyèrent à la cour de F r a n c e ) . Da Cunha dans ses mémoires explique cette hâte par la nécessité où l'on fut de permettre au maréchal d'Uxelles, qui n'entendait prendre aucune responsabilité, d'écrire au marquis de T o r c y ) . Le projet rédigé en cette seule nuit-là est devenu le traité de paix, sans avoir, pour ainsi dire, subi de modification. L e s constatations ci-après se dégagent du projet de traité ) : 1° L e projet a été rédigé par les plénipotentiaires portugais uniquement et cela dans le texte portugais aussi bien que dans le texte français. Aussi l'orthographe des noms propres est-elle portu­ gaise ; c'est Massapa et non Macapa, J a p o c au lieu d'Oyapoc. De l'Oiapoc ou Ojapoc des Portugais, que mentionne le traité provisionnel, on a retranché l'O, qu'on prenait peut-être pour l'article en portugais. Ainsi on obtenait un J a p o c ou Yapoc, comme le nommait Brochado, par exemple, qui, au fait de toute la question, était assez écouté des plénipotentiaires portugais pour que ceux-ci aient adopté son orthographe. D e là vient aussi que le Vincent Pinçon, dénomination usitée chez les Portugais, figure là où l'on veut parler de l'Oyapoc ou Vincent Pinçon. l

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) Communication des plénipotentiaires portugais à leur gouverne­ ment, en date du 24 mars, R . B . I l , page 497 (avec une copie du projet) et des plénipotentiaires anglais à B o l i n g b r o k e , du 21 mars, ibidem, page 495. ) R . B . I I , page 497, note. ) L e s art. 8-13 du projet, avec les observations des plénipotentiaires portugais sont reproduits, en français et en portugais, par M. F . Il, pp. 73 et suiv., Archives du comte de T a r o u c a « d'après l'exemplaire de la Bibliothèque Nationale de Lisbonne », et dans M. B . II, pp. 499 et suiv., I V , pp. 163 et suiv. 2

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305 2 ° Abstraction faite des sept premiers articles, qui n'ont pas de rapport avec le présent litige, les dispositions du projet sont empruntées à l'ultimatum de Shrewsbury, à celui de Bolingbroke ) indirectement ; elles ont pour objet : a) Le territoire dont disposait le traité provisionnel de 1700. L'article 8 stipule que les « terres appellées du Cap du Nord et situées entre le rio ) des Amazones et celui de J a p o c ou Vicente Pinson )» sera la propriété in­ contestée du Portugal. On n'a donc pas jugé nécessaire de déterminer les frontières du territoire jusqu'alors litigieux autrement que par les cours d'eau frontière des Amazones et du Japoc ou Vicente Pinson ). L'article 9 dispose qu'en vertu de l'article 8, sur le territoire compris entre les fron1

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) C'est ce que mandaient aussi, le 21 mars, les plénipotentiaires anglais à lord Bolingbroke : « T h e Portuguese have given us their Project agreably in the main to the contents of the Duke of Shrewsburys Memorial », R . B . II, page 495. 2

) R . B . II, page 500 : L a Rivière.

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) R . B . II, page 500 : Vicente Pinçon ; texte portugais de R . B . I V , page 164 : Vicente Pinçon. 4

) Art. 8 Afin de prévenir toute occasion de discorde qu'il pourrait y avoir entre les sujets des deux couronnes, S a Majesté T r è s Chrétienne se désistera pour toujours, comme elle se désiste présentement par ce traité dans les termes les plus efficaces et les plus solennels et avec toutes les clauses qui sont requises de droit, comme si elles étaient insé­ rées ici, tant en son nom qu'en celui de ses descendants, successeurs et héritiers, de tout droit quelconque qu'elle prétend avoir ou peut prétendre à la propriété des terres appelées du Cap du Nord et situées entre le rio des Amazones et celui de Japoc ou Vicente Pinson, sans réserver ou retenir aucune portion desdites terres, afin qu'elle[s] soient désormais pos­ sédées par S a Majesté Portugaise, ses descendants, successeurs et héri­ tiers avec tous les droits de souveraineté, de pouvoir absolu et d'entier domaine, comme faisant partie de ses États et qu'elles lui demeurent à perpétuité sans que S a Majesté Portugaise, ses descendants, successeurs et héritiers puissent jamais être troublés dans ladite possession par S a Majesté T r è s Chrétienne, ni par ses descendants, successeurs et héritiers. 20


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tières ainsi mentionnées, les forts portugais dont le traité provisionnel avait demandé la destruction ) seraient rétablis et qu'il en pourrait être élevé d'autres. E n renvoyant au traité provisionnel, déclaré nul, on entend que le projet a pour objet le territoire dont dis­ posait ce traité et que le cours d'eau frontière que cet a c t e mentionne n'est autre que le J a p o c ou Vicente Pinson du projet. b) Des matières dont le traité provisionnel ne s'occupe pas. Conformément à l'ultimatum, le projet dispose aux articles 10 et 11 ) : L e bord méridional et le bord septentrional du fleuve des Amazones appartiennent au Portugal, et L a libre navigation de l'Amazone est interdite aux Français. 1

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) A r t . 9. E n conséquence de l'article précédent, S a Majesté P o r ­ tugaise pourra faire rebâtir les forts d ' A r a g u a r i et de Camau ou Massapa aussi bien que les autres qui ont été démolis en exécution d'un traité provisionnel fait à Lisbonne, le 4 mars 1700, entre S a Majesté T r è s Chrétienne et le S e i g n e u r R o i D . Pedro I I de glorieuse mémoire, lequel traité provisionnel reste nul et de nulle vigueur en vertu de celui-ci, comme aussi il s e r a libre à S a Majesté Portugaise d'élever les autres forts qu'il lui paraîtra bon et de les pourvoir de tout ce qui sera néces­ saire pour la défense desdites terres. 2

) A r t . 10. S a Majesté T r è s Chrétienne reconnaît par le présent traité que les deux bords de la riviere des Amazones, tant le méridional que le septentrional, appartiennent en toute propriété, domaine et souveraineté à S a Majesté Portugaise, ce pourquoi elle promet que ni elle, ni ses descendants, successeurs et héritiers ne prétendront j a m a i s user de la navigation de ladite riviere sous quelque prétexte que ce soit. A r t . 11. D e la même manière que S a Majesté T r è s Chrétienne se désiste en son nom et en celui de ses descendants, successeurs et héri­ tiers de la prétention de naviguer sur la riviere des Amazones, elle se désiste également de tout droit quel qu'il soit et de toute action qu'elle peut avoir sur quelqu'autre domaine de S a Majesté Portugaise en A m é ­ rique ou dans tout autre partie du monde.


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c) Conformément à l'ultimatum, les articles 12 et 13 du projet prévoient des mesures ) destinées à garantir la pos­ session accordée au Portugal ) . Sous la forme d'observations en marge des divers articles, les plénipotentiaires portugais avaient ajouté un commentaire du projet à l'exemplaire qu'ils adressèrent le 24 mars à leur gouvernement ) . Ils remarquent quant aux articles 8 et 9 (touchant la renonciation de la part de la F r a n c e au territoire contesté du traité provisionnel et la construction de forts portugais) : « Nous espérons que, dans ce 8 article et dans le suivant, on n'a oublié aucune des clauses qui peuvent lui donner plus de force et de validité». 1

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) Art. 12. E t comme il est à craindre qu'il y ait de nouvelles dis­ sensions entre les sujets des deux couronnes, si les habitants de Cayenne entreprenaient d'aller commercer dans le Maranhão et dans l'embouchure de la riviere des Amazones, S a Majesté T r è s Chrétienne promet pour elle, ses descendants, successeurs et héritiers de ne point consentir que lesdits habitants de Cayenne, ni aucun autre de ses sujets commercent dans les endroits susmentionnés, ou dans d'autres quelconques du Brésil, comme aussi il leur est absolument interdit de passer la riviere de Vincent Pinson pour faire commerce et acheter des esclaves dans les terres du Cap du Nord. Art. 13. S a Majesté T r è s Chrétienne promet aussi en son nom et en celui de ses descendants, successeurs et héritiers, d'empêcher que dans toutes les terres qui en vertu de ce traité demeurent dans la possession incontestable de la Couronne de Portugal, il n'entre des missionnaires français ou autres quelconques sous sa protection, la direction spirituelle de ces peuples restant entièrement aux missionnaires portugais ou envoyés de Portugal. ) L e s Anglais, ainsi que l'événement l'a prouvé tôt après, n'enten­ daient pas se contenter de l'interdiction faite aux F r a n ç a i s de commercer dans l'ensemble du territoire brésilien. L e s Portugais s'étaient mépris, en exprimant, comme ils le firent dans leur annotation à l'article 7, l'espoir de pouvoir faire adopter cette prohibition : « pello grande horror e eiume que os Ingleses tem mostrado a F r a n ç a sobre as couzas do Brazil ». ) Conf. R . B . II, page 499. 2

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Ils attachaient une grande importance au maintien sans changement de l'article 10 (concernant l'attribution au P o r ­ tugal des deux rives de l'Amazone et l'interdiction faite aux Français de l'accès du fleuve). Ils savaient probablement que Louis X I V reviendrait à la c h a r g e auprès de la reine au sujet de cette question-là et faisaient observer : « Il serait bon que cet article passât sous la forme dans laquelle il est, mais nous craignons qu'il n'y ait dispute à son sujet, p a r c e que, encore que les F r a n ç a i s nous cèdent ) le domaine dudit bord septentrional, peut-être tâcheront-ils qu'on fasse à présent une distinction : qu'ils nous cèdent ledit bord depuis l'embouchure de ladite riviere jusqu'à nos derniers forts, mais qu'en amont de ce point l'usage de la riviere leur sera libre, dans le cas où, par la province de Guyane ou par un autre endroit, ils pourraient communiquer avec elle. » 1

L a question de la frontière intérieure se pose ici, sous une forme purement hypothétique, il est vrai, puisqu'on fait allusion à un danger qui pourrait surgir : les plénipoten­ tiaires portugais redoutent qu'on décide en principe qu'entre le cours supérieur espagnol et le cours inférieur portugais, on ne réserve à la libre navigation la partie du fleuve demeurée sans maître ; cette appréhension a pour cause l'éventualité possible que les F r a n ç a i s quelque jour « par la province de Guyane ou par un autre endroit » ne par­ viennent à ce tronçon du fleuve resté libre. Il n'était pas besoin, en 1713, de tracer la frontière le long du cours moyen de l'Amazone, les Français n'a­ vaient alors aucune possession réelle dans ces pays ; il

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) C'est à dessein qu'on a évité dans le traité le ternie « céder », ainsi que le montre une remarque de L i m a au sujet de l'article 8, R . B . II, page 518.


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suffit, pour le prouver, de rappeler l'observation de B o ­ lingbroke au sujet du défaut de toute « possession effective » sur l'Amazone ) . Quant à la dernière clause de l'article 1 2 : «Il leur (aux Français) est absolument interdit de passer la riviere de Vincent Pinson pour faire commerce et acheter des esclaves clans les terres du Cap du Nord », les plénipoten­ tiaires portugais font observer : « Ce fut là l'occasion des disputes au sujet desquelles se fit le Traité Provisionnel de 1700. » Cette annotation rappelle clairement toute la nomencla­ ture usitée pour le cours d'eau frontière : la riviere qui pour de la B a r r e devait servir de limite du côté de sa « Guyane des Indiens», la riviere signalée et décrite par de Ferrolles en opposition à l'île Hyapoc, le cours d'eau frontière du traité provisionnel de 1700, du traité d'alliance de 1703 et du projet de traité de 1713 — c'est toujours le même cours d'eau, sous les mêmes dénominations communes : Vincent Pinçon, soit Oyapoc, soit Oyapoc ou Vincent Pinçon, soit J a p o c ou Vincent Pinçon. L e s plénipotentiaires français, portugais et anglais eurent plusieurs conférences au sujet de ce projet de traité entre le Portugal et la F r a n c e ; la première eut lieu le 25 mars ). L e s plénipotentiaires français ne présentèrent pas seulement leurs observations personnelles, mais encore celles qui leur avaient été communiquées de Versailles par leur gouvernement ). Il y a lieu de retenir à ce sujet ce qui suit : l

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) Voir ci-dessus, page 287, note 1, et page 289. ) R . B . II, page 4 % , communication des plénipotentiaires anglais à lord Bolingbroke, Record Office, F o r e i g n Office, T r e a t y Papers, Utrecht, n° 97. ) R . B . II, pp. ,520, 523, 524, d'après les Réflexions de L i m a . 2

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Sur quelques points, les termes français employés dans le projet furent critiqués ; Luis da Cunha dit à cet égard dans ses mémoires ) : « C o m m e c'étaient nous autres qui com­ posions le traité, Menager voulut paraître un grand ministre en élevant des doutes sur les mots, dans l'impossibilité de le faire désormais sur les choses. Nous n'avons j a m a i s c h e r c h é à éclaircir, si les F r a n ç a i s avaient jugé qu'il leur seyait mieux de nous c h a r g e r de la rédaction des articles pour qu'il leur restât la prérogative de les c o r r i g e r . . . ; mais comme l'un des originaux était en français, la juste crainte de manquer à la gravité, à la clarté et à la c o r ­ rection des termes requis dans les traités, nous obligeait à nous servir de certaines expressions qui donnaient lieu aux dites remarques » . . . 1

Il fut donc tenu compte des observations de M e s n a g e r et c'est ce qui explique les différences entre le style du traité de paix et celui du projet. Les articles 8, 10 et 12 du projet soulevèrent des objections plus sérieuses. Dom Luiz Caetano de L i m a , premier secrétaire de légation du Portugal au C o n g r è s d'Utrecht, fournit, sur les débats que souleva l'article 8, des renseignements dans s e s « Réflexions sur le T r a i t é de P a i x entre la Couronne de F r a n c e , d'une part, et la Couronne de Portugal, de l'autre, conclu à Utrecht le 11 avril 1713 ) ». Il r e l a t e : « L e s F r a n ­ çais ont beaucoup insisté pour limiter le désistement des terres du Cap du Nord, disant que, d'après leur démarca­ tion, elles avaient toujours commencé d'un côté de la R i 2

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) R . B . II, page 498. ) R . B . II, pp. 517 et suiv., les reproduit en partie, avec la date du 9 avril 1713. L ' o r i g i n a l portugais des « Memorias » de L i m a , dont sont tirées les « Réflexions », se trouve à la Bibliothèque Nationale de L i s ­ bonne, Manuscrit n° 2767, A n c i e n fonds, K . 2. 2. 2


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vière de Vincent Pinson ou J a p o c et continué par la ligne qui se termine à la Rivière des Amazones en passant par le F o r t de Camaú. Ils alléguaient que cela avait été con­ venu dans le Traité Provisionnel ; et que leurs dernières instructions leur ordonnaient, ou leur disaient qu'il était important d'insister pour que cette limitation fût ajoutée au présent article. L e s Ministres de Portugal persistèrent à n'admettre aucune limitation, et s'en excusèrent en disant que ce point avait été réglé entre le Roi de F r a n c e et la Reine d'Angleterre. » L e s plénipotentiaires portugais n'en­ tendaient par conséquent concéder aucune « limitation » du « désistement des terres du Cap du Nord » et s'en tinrent simplement à la teneur de l'article 8. Outre les renseignements de Lima, il existe au sujet de la discussion que souleva l'article 10 une dépêche des plénipotentiaires portugais au secrétaire d'état Diogo de Mendonça Corte-Real ). Dans leurs annotations rela­ tives à l'article 10, les plénipotentiaires avaient prévu ce qui se passerait ; ils rapportent : « L a grande contesta­ tion a été sur l'Article 10, les F r a n ç a i s prétendant que dans la cession indéfinie qu'ils nous font des deux rives ) du Rio des Amazones, on posât une limite ; car il serait possible qu'une fois dépassée ) l'étendue des T e r r e s du Cap du Nord, en amont du fleuve, ils eussent des villages ) sur la même rive septentrionale ; et que nous fermions, si nous le voulions, l'entrée de la Rivière, mais que nous ne les em­ pêchions pas, à une si grande distance de nos posses1

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) C'est la dépêche du 15 avril 1713, qui a communiqué officiellement la conclusion du traité de paix du 11 a v r i l ; elle est reproduite en partie dans R . B . II, pp. 509 et suiv., I V , pp. 169-172, et M. F . II, pp. 84 et suiv. ) M. F . II, page 84 : bords ; texte portugais : margens. ) M. F . II, page 84 : déterminée ; texte portugais : acabada. ) M. F . II, page 84 : colonies ; texte portugais : povoaçôes. 2

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sions ), de naviguer dans les embarcations construites dans lesdits villages ) . » Selon ce rapport officiel des plénipotentiaires portugais, les F r a n ç a i s , comme l'avait annoncé l'annotation marginale, n'ont pas parlé d'établissements sur l'Amazone qu'ils possédassent déjà, ils se sont contentés de dire qu'il « serait possible qu'une fois . . . ils eussent » des établissements. L e s « Réflexions » de Lima ) font la même constata­ tion : « L e s F r a n ç a i s cherchèrent à introduire un terme dans la cession indéfinie des deux rives de l'Amazone, et une exception, pour avoir les terres qui bordent le cours supé­ rieur de cette riviere au delà des possessions portugaises, v e r s le Nord, alléguant qu'il se pourrait, qu'ils y eussent quelques villages ». L a demande des plénipotentiaires fran­ çais leur était dictée par une instruction qu'ils avaient en mains ; c a r « dans les observations qu'ils ont reçues de V e r ­ sailles, il était dit que, quoique l'on eût promis de céder au Portugal les deux côtés de la Rivière des Amazones, il est à croire qu'on a p r é t e n d u excepter ce qui est le long des habitations Françaises du costé Septentrional qui doit appartenir aux Français, sans néantmoins pouvoir descendre la riviere )». 2

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Ces « Observations » n'ont pas été communiquées à l'arbitre dans leur teneur intégrale ) . Il est constant toute5

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) M. F . II, page cS5 : domaines; texte portugais: Dominios. ) M . F . Il, page 84 : colonies ; texte portugais : povoações. ) R . B . II, page 520. ) Réflexions de U r n a , R . B . II, page 520. ) M. F . I, page 72, d'après « Affaires étrangères, Hollande, Négo­ ciations d'Utrecht, 3 partie, » explique que, le 27 mars, les plénipotentiaires français, tout en reconnaissant au P o r t u g a l la propriété des deux rives du fleuve, auraient désiré en excepter « ce qui est le long de nos habitations du côté septentrional qui doit appartenir aux F r a n ç a i s , sans toutefois pouvoir 2

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fois qu'en 1713, il n'y avait pas d'établissements français (colonies) sur l'Amazone, d'où il faut conclure que les « Observations » de Versailles ne réclamaient pas une clause exceptionnelle en faveur d'établissements français existants; la faculté devait plutôt être laissée aux Fran­ çais de s'établir une fois ou l'autre sur le cours intermé­ diaire de l'Amazone. La demande des plénipotentiaires français ne fut pas accueillie. L e s Portugais « se sont toujours refusés ferme­ ment à admettre aucune limitation, alléguant que le Roi Très-Chrétien avait formellement promis à la Reine d'An­ gleterre que les deux côtés de la Rivière des Amazones, tant le côté septentrional que le méridional, resteraient aux Portugais ). » Comme les plénipotentiaires portugais interprétaient l'ultimatum de l'Angleterre en ce sens qu'il fallait aussi déterminer dans une certaine mesure la frontière intérieure, ils cherchèrent une démarcation passant par l'Amazone, le Vincent Pinçon et le Rio Negro, mais ne purent y par­ venir à cause de la défectuosité des cartes et « persistèrent à vouloir ces terres indéfiniment par les deux bords ) . » Sur ce point encore, ils s'en tinrent simplement à l'article 10 1

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descendre la riviere ». Bien que cette citation, surtout si on la rapproche du passage de L i m a reproduit dans le texte, donne quelques indications sur la teneur des Observations de Versailles, elle ne prouve pas pour autant qu'il existât en 1713 des établissements français sur l'Amazone. ) Réflexions de L i m a , R . B . II, page 520. 1

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) Voici le passage entier dans les Réflexions de L i m a : « L e s mêmes ministres (portugais) voulurent bien également établir quelques limites, comme le disait la R e i n e dans l'ultimatum mentionné, faisant la démar­ cation de ces terres par les trois rivieres des Amazones, de Vincent Pinson et du R i o Negro ; mais n'ayant point de cartes à l'échelle et avec la clarté nécessaire, ils persistèrent à vouloir ces terres indéfiniment par les deux bords », R . B . II, page 521.


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du projet et le firent adopter. Il s'en suit qu'il doit seul faire règle. D a n s l'article 12 du projet, ainsi que clans l'article 7, les Portugais, entre autres clauses, avaient inséré la défense faite aux F r a n ç a i s de trafiquer dans le Brésil en général. L a discussion de cet article, que combattirent également les Anglais, eut pour résultat que la clause, en tant qu'elle impliquait une mesure générale, fut retirée et qu'avec les restrictions qui y furent apportées, elle interdit aux P o r ­ tugais aussi de faire le c o m m e r c e à Cayenne ). 1

S u r tous les points principaux, le projet de traité de paix présenté par le Portugal l'avait emporté dans la dis­ cussion. G r â c e à l'aide que l'ultimatum de l'Angleterre avait prêtée au Portugal, les modifications que réclamaient les plénipotentiaires français ne furent pas admises. Aussi les plénipotentiaires français acceptèrent-ils le traité de paix, comme Louis X I V avait accepté l'ultimatum. Ils le signèrent le 11 avril 1713, en même temps que les pléni­ potentiaires portugais et en présence des plénipotentiaires anglais ), mais firent consigner au protocole la réserve formulée par leur roi ) : « L e u r s E x c e l l e n c e s Messieurs les Ambassadeurs Extraordinaires de S a Majesté T r è s Chré­ tienne ont déclaré en signant la paix entre le R o y leur Maître et S a Majesté le R o y de Portugal, qu'en c a s qu'avant l'échange des ratifications, on aurait convaincu S a Majesté la Reine de la Grande B r e t a g n e , et qu'elle l'ayt trouvé juste et convenable de faire quelque changement en ce qui r e g a r d e la navigation dans les parties supérieures de la 2

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1

) R . B . II, pp. 523 et suiv. ) D é p ê c h e des plénipotentiaires anglais à B o l i n g b r o k e du 14 avril 1713, R . B . I I , page 508. 2

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) R . B . II, page 507 ; conf. M. F . T, page 74.


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Rivière des Amazones, on se reserve à en faire dans un article séparé ». L e s plénipotentiaires portugais répondirent par cette déclaration : « Qu'ils ne prenaient pas connaissance de cette matière qui ne regardait que la Reine d'Angleterre ». E t les plénipotentiaires anglais conseillèrent aux Portugais « de ne faire aucun cas des prolixités du Maréchal d'Uxelles, parce que, s'il protestait que son Maître tâcherait de con­ vaincre la Reine, ils étaient certains que la Reine ne se laisserait pas convaincre » ). C'est ce qui arriva ; à Londres on ne tint aucun compte de cette réserve, et le traité de paix signé fut ratifié par la F r a n c e tel qu'il était. L e s articles 8 et suivants, importants en l'espèce, sont ainsi conçus ) : 8. Afin de prevenir toute occasion de discorde qui pouroit naitre entre les sujets de la Couronne de F r a n c e et ceux de la Couronne de Portugal, S a Majesté tres Chrestienne se désistera pour toujours, comme elle se desiste des a present par ce Traité clans les termes les plus forts, et les plus autentiques, et avec toutes les clauses requises, comme si elles étoient inserées icy, tant en son nom, qu'en celuy de ses hoirs, successeurs et heritiers, de tous droits et pretentions qu'elle peut ou pourra pretendre sur ) la 1

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1

) D'après les Réflexions de L i m a , R . B . II, page 522, de même rapport des plénipotentiaires portugais du 15 avril 1713, R . B . II, page 514; conf. la dépèche des plénipotentiaires anglais à Bolingbroke, du 14 avril 1713, R . B . I l , page 50S. 2

) L e s textes, portugais et français, tous deux authentiques, de l'acte entier dans M. B . II, pp. 62 et suiv., le texte français d'après l'original de P a r i s dans M. F . II, pp. 78 et suiv., est reproduit ici. 3

) L e projet du 20 mars dit : « de tout droit quelconque qu'elle pré­ tend on peut prétendre à avoir ».


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proprietté des terres appellées du Cap du Nord, et situées entre la riviere des Amazones, et celle de J a p o c , ou de V i n c e n t ) Pinson, sans se r e s e r v e r ou retenir aucune por­ tion desdites terres, afin qu'elles soient desormais possedées par S a Majesté Portugaise, ses hoirs, successeurs, et heri­ tiers a v e c tous les droits de souveraineté, d'absolue puis­ sance, et d'entier domaine, comme faisant partie de ses Etats, et qu'elles luy demeurent à perpetuité, sans que Sadite Majesté Portugaise, ses hoirs, successeurs et heri­ tiers puissent jamais estre troublés dans ladite possession par S a Majesté tres Chrestienne ny par ses hoirs, succes­ seurs et heritiers. 1

9. En consequence de l'article precedent, S a Majesté Portugaise pourra faire rebastir les forts d'Arguari ) et de Camau ou Massapa, aussy bien que tous les autres qui ont esté demolis, en execution du T r a i t é provisionnel fait a Lisbonne le 4 mars 1700 entre S a Majesté tres Chrestienne et S a Majesté Portugaise P i e r r e 2 de glorieuse memoire ; ledit T r a i t é provisionel restant nul et de nulle vigueur, en vertu de celuy-cy. C o m m e aussy il sera libre a S a Majesté Portugaise de faire bastir dans les terres mentionnées au precedent article autant de nouveaux forts qu'elle trouvera a propos, et de les pourvoir de tout ce qui s e r a necessaire pour la deffence desdites T e r r e s . 2

d

10. S a Majesté tres Chrestienne reconnoist par le pre­ sent T r a i t é que les deux bords de la riviere des Amazones, tant le meridional que le septentrional, appartiennent en toute proprieté, domaine et souveraineté a S a Majesté P o r ­ tugaise, et promet tant pour elle que pour tous ses hoirs, successeurs et heritiers, de ne former jamais aucune pre1

) P r o j e t : « ou V i c e n t e ».

) M. B . II, 1. c. : A r a g u a r i .

2


317 1

tention sur la navigation et l'usage de ladite riviere ) sous quelque prétexte que ce soit. 1 1 . De la mesme maniere que S a Majesté tres Chrestienne se depart en son nom, et en celuy de ses hoirs, successeurs et heritiers de toute pretention sur la naviga­ tion et l'usage de la ) riviere des Amazones, elle se desiste de tout droit qu'elle pourroit avoir ) sur quelque autre domaine de S a Majesté Portugaise, tant en Amerique que dans toute autre partie du monde. 12. E t comme il est a craindre qu'il n'y ayt de nou­ velles dissensions, entre les sujets de la couronne de F r a n c e et les sujets de la Couronne de Portugal, a l'occasion du commerce que les habitants de Cayenne pouroient entre­ prendre de faire dans le Maragnan, et dans l'embouchure de la riviere des Amazones, S a Majesté tres Chrestienne promet, tant pour elle que pour tous ses hoirs, successeurs et héritiers, de ne point consentir que lesdits habitants de Cayenne, ni aucuns autres sujets de Sadite Majesté, aillent commercer dans les endroits susmentionnez ) , et qu'il leur sera absolument deffendu de passer la riviere de Vincent Pinson, pour negocier et pour achetter des esclaves dans les terres du Cap du Nord. Comme aussy S a Majesté P o r ­ tugaise promet tant pour elle, que pour ses hoirs, succes­ seurs et heritiers qu'aucuns de ses sujets n'iront commercer à Cayenne ) . 2

3

4

5

1

) P r o j e t : «promet que gation de ladite riviere ».

ne prétendront jamais user de la navi­

2

) P r o j e t : «prétention de naviguer sur l a » .

3

) Projet : « de tout droit quel qu'il soit et de toute action qu'elle peut avoir ». 4

) L e projet ajoutait : « ou dans d'autres quelconques du Brésil ». ) L a dernière phrase : « Comme a u s s y . . . Cayenne » manquait dans le projet. 5


318 -

13. S a Majesté tres Chrestienne promet aussy en son nom, et en celuy de ses hoirs, successeurs et héritiers, d'empescher qu'il n'y ait des Missionaires françois, ou autres sous sa protection, dans toutes lesdites terres, censées appar­ tenir incontestablement par c e T r a i t é a la Couronne de Portugal, la direction spirituelle de ces peuples restant en­ tierement entre les mains des Missionaires portugais, ou de ceux que l'on y envoyera de Portugal. 14. S a Majesté tres Chrestienne et S a Majesté Portu­ gaise, n'ayant rien tant a c œ u r que le prompt accomplisse­ ment de ce T r a i t é , d'où s'ensuit le repos de leurs sujets, on est convenu qu'il aura toute sa force et vigueur immé­ diatement apres la publication de la paix. 15. S'il arrivoit par quelque accident (a c e que Dieu ne plaise) qu'il y eut quelque interruption d'amitié, ou quelque rupture entre la Couronne de F r a n c e et la Couronne de Portugal, on accordera toujours le terme de six mois aux sujets de part et d'autre, apres ladite rupture, pour vendre ou transporter tous leurs effets, et autres biens, et retirer leurs personnes ou bon leur semblera. 16. E t parce que la tres haute, tres excelente et tres puissante Princesse la Reine de la Grande B r e t a g n e offre d'estre garente de l'entiere execution de ce T r a i t é , de sa validité et de sa durée, S a Majesté tres Chrestienne et S a Majesté Portugaise acceptent la susdite garantie, dans toute s a force et vigueur, pour tous et chacun des presens articles. L e s articles du traité d'Utrecht sont conformes au pro­ jet du 20 m a r s ; les constatations faites au sujet du projet s'appliquent par conséquent à l'acte définitif et l'on peut répéter, a v e c de légères modifications, c e qui a été établi au sujet du premier : 1. Quant à la forme, il faut retenir que le texte portugais, aussi bien que le texte français, sont l'œuvre des plénipoten-


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tiaires portugais, que par conséquent, ici encore les noms et leur orthographe sont ceux dont se servaient les Portugais. Pour l'authenticité, les deux textes sont équivalents. 2. Quant au fond, il importe de s'attacher en premier lieu aux dispositions qui concernent le territoire au sujet duquel le traité provisionnel de 1700 contient des dispositions. L'article 8 stipule au sujet de ce territoire : Ces terres appartiennent au Portugal, et ses frontières sont désignées : « terres appellées du Cap du Nord et situées entre la riviere des Amazones, et celle de J a p o c , ou de Vincent Pinson ». Ces cours d'eaux sont les mêmes que ceux mentionnés dans le traité provisionnel, puisqu'en 1713 il s'agissait du même territoire qu'en 1700 ; le fait que l'article 9 se réfère au traité provisionnel, les clauses de l'ultimatum, les phases diverses qu'ont subies les négociations depuis 1700, ne sau­ raient laisser aucun doute à cet égard. L e J a p o c ou Vincent Pinson du traité d'Utrecht est par conséquent le même cours d'eau, coulant à la même place que l'Oyapoc ou Vincent Pinson du traité provision­ nel, que l'Ouyapoque de Ferrolles. 3. Quant au dispositif, deux clauses sont immédiatement connexes avec les conditions posées par l'ultimatum : a) L a rive nord et la rive sud du fleuve des Amazones appartiennent au Portugal (article 10). b) L a libre navigation de l'Amazone est interdite aux Français (articles 10 et 11). Au cours de la discussion de l'article, les plénipoten­ tiaires français ont cherché à obtenir une modification de ces dispositions pour assurer aux F r a n ç a i s la libre navigation du fleuve en amont des dernières possessions effectives des Portugais, cela au cas où il eût existé des établisse­ ments français sur le cours supérieur du fleuve. Cette ten­ tative échoua; le traité de paix adopta la teneur du projet.


320

-

Mais les Portugais de leur côté en vinrent pendant les délibérations à vouloir modifier leur projet, en précisant la notion « bord septentrional », ce qui eût fixé une frontière intérieure précise. Ils renoncèrent à leur dessein et l'on en resta aux articles 8 et 10. 4. L e s articles 12, 13 et suivants prévoient des mesures destinées à garantir la possession portugaise conformément à l'ultimatum et, abstraction faite d'une seule disposition, au projet. 7. A v e c le traité de paix d'Utrecht, du 11 avril 1713, les Portugais gagnaient plus qu'ils ne demandaient à l'origine. J u s q u ' à la conférence du 9 février, il ne s'agissait pour eux que du territoire du traité provisionnel ; dès ce jour la question s'élargit; l'intervention de l'Angleterre la fit trancher au profit exclusif du Portugal; s a double demande, principale et accessoire, lui fut adjugée. Outre que le traité de paix lui attribuait non seulement le territoire contesté du traité provisionnel, mais encore et d'une manière générale le bord septentrional et méridional de l'Amazone, il inter­ disait expressément aux F r a n ç a i s de naviguer sur ce fleuve. Au nord du Brésil, le Portugal eut en partage la rive nord de l'Amazone, au sud la rive nord du L a Plata. Aussi les plénipotentiaires portugais étaient-ils en droit de témoigner leur satisfaction comme ils le firent par leur dépêche du 15 avril 1713 au secrétaire d'état à Lisbonne ) : « L e T r a i t é que nous remettons à V o t r e G r â c e nous laisse le grand plaisir de croire . . . que la cause de S a Majesté, que Dieu garde, a été bien servie », et de définir en c e s termes explicites et instructifs l'avantage que remportait le Portugal : « T o u t ce que nous prétendions de la F r a n c e à l'égard du 1

1

) L a dépêche souvent mentionnée dans R . B . II, pp. 509 et suiv.


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Maranhão était le désistement des T e r r e s du Cap du Nord, et on n'esperait pas, d'abord, plus que celles où se trou­ vaient les forts d'Araguary et de C a m a û ; mais à présent, elles nous sont cédées sans aucune restriction, et au con­ traire avec la grande augmentation qu'on nous donne en propriété tout le bord septentrional du Rio des Amazones ; et en verité, si nous voulons tenter le commerce par cette riviere . . . , nous pouvons juger d'une extrême importance que cette porte sur le Pérou soit affranchie, laquelle le R o i de F r a n c e reconnaît nous appartenir, et nous la lui avons fermée, quoique nous n'eussions d'ordres ni pour l'une ni pour l'autre circonstance. » Ce passage résume toute l'histoire des intérêts du Portugal dès 1700: il s'agissait d'abord de réoccuper le territoire évacué, sur lequel les Portugais avaient construit des forts ; en second lieu, il fallait obtenir la possession incontestée du territoire litigieux, entre l'Amazone et l'Oyapoc ou Vincent Pinçon; en troisième et quatrième lieu, il importait aux plénipotentiaires portugais de constater l'avan­ tage résultant de la conférence du 9 février. S a n s qu'ils eussent contribué à ce résultat, par le seul effet de l'ulti­ matum de l'Angleterre, le traité de paix d'Utrecht concède aux Portugais les deux bords de l'Amazone et interdit aux F r a n ç a i s la navigation du fleuve

1

) L a teneur de la dépêche portugaise du 15 avril 1713, aussi bien que les diverses phases qu'ont suivies les négociations du traité d'Utrecht ne permettent pas d'atténuer, comme le fait R . B . II, pp. 510 et 511, notes 3 et 5, la portée de l'ultimatum et des clauses du traité qui en découlent ; on ne saurait davantage admettre la conclusion que M. F . I, page 76, dégage de cette dépêche : « que tout ce qui est au delà et derrière c e s forts (sc. A r a g u a r y et Cumau), tout ce qui en amont excède le bord sep­ tentrional (sc. de l'Amazone) est demeuré aux F r a n ç a i s » ; car, abstraction faite des termes du traité d'Utrecht, il serait indispensable, pour que 21


322 L e gouvernement de Lisbonne prit connaissance a v e c satisfaction des clauses du traité de paix. L e 10 mai, le secrétaire d'état Diogo de Mendonça C o r t e - R e a l exprima aux plénipotentiaires à Utrecht, le comte de T a r o u c a et D o m Luis da Cunha la « satisfaction » du roi pour la « grande prudence et habileté » dont ils avaient fait preuve pendant les négociations et leur fit savoir que « S a Majesté l'a ratifié (le traité) immédiatement, parce qu'Elle a trouvé qu'il était conclu conformément à ses ordres r o y a u x ) » . 1

L a ratification du traité de paix par le roi J e a n V est datée de Lisbonne du 9 mai 1713. Louis X I V l'avait ratifié à V e r s a i l l e s le 18 avril déjà ) , sans dire mot de sa récla­ mation auprès de la reine d'Angleterre. L e 31 mai 1713, eut lieu à U t r e c h t ) l'échange des rati­ fications, sans qu'aucune r é s e r v e fût formulée après que la réclamation de Louis X I V , présentée à la reine Anne à Londres le 13 avril par l'ambassadeur de F r a n c e , duc d'Aumont, fut restée sans résultat ). 2

3

4

cette thèse fût justifiée, qu'en 1713 la F r a n c e eût effectivement occupé les contrées en question. ) R . В . II, pp. 526 et suiv., M. F . II, page 87. L e 25 avril déjà, Mendonça, en accusant réception des articles du traité aux plénipotentiaires à Utrecht, mandait : « S a Majesté a trouvé qu'ils étaient faits avec cette habileté avec laquelle V o s S e i g n e u r i e s ont coutume d'agir toujours », R . В . II, page 526. ) L e s deux ratifications dans le texte M. В . II, pp. 76 et suiv. ) R . В . II, page 508. ) M. F . I, page 74, se référant à une dépêche du roi du 13 avril et à deux dépêches du duc d'Aumont des 13 et 15 mai 1713 (Affaires étran­ g è r e s , A n g l e t e r r e , t. C C X L V I I I , fol. 356, et t. C C X L V ) : . . . . le duc d'Aumont dut annoncer à sa Cour l'échec de ses démarches : « Quelque tour spécieux que j ' a i e pu donner à la demande de la liberté de la navi­ gation sur la riviere des A m a z o n e s , écrit-il, ce n'est point une raison pour obliger la R e i n e à changer de sentiment ou à se départir de ce qui vient d'être stipulé ». 1

2

3

4


323

III. L'histoire

du litige depuis 1713. 1.

1. Quelque faibles que fussent les chances d'apaisement offertes par le traité franco-portugais de 1713, les relations des deux puissances commencèrent par être assez amicales. L e Portugal avait besoin des bons offices de Louis X I V pour arriver à une solution avec l'Espagne. L e gouverne­ ment français de son côté parlait, en 1714, dans l'instruc­ tion qu'il remettait à son ambassadeur auprès de la cour de Portugal du « penchant ordinaire à la bien traiter (sc. la couronne de Portugal) » et attribuait son acquiescement aux articles 8-13 du traité d'Utrecht surtout à « un effet de l'an­ cienne affection de S a Majesté pour la maison royale de Portugal et pour la nation » ) . Mais c'était sur place, au lieu même du litige dans l'Amérique du Sud, qu'il fallut éprouver jusqu'où irait ce désir de maintenir la paix et l'amitié et de se conformer aux clauses du traité d'Utrecht. Quant aux Portugais, il était tout naturel qu'ils tinssent à la stricte observation du traité d'Utrecht qui leur avait assuré un vaste empire brésilien. D'autre part, la colonie française de la Guyane était dans une triste situation à la fin de la guerre. Jusqu'aux trèves de 1712, la mère-patrie avait été dans la pres1

1

) Mémoire pour servir d'instruction au S i e u r A b b é de Mornay, du 22 mars 1714, R . B . II, pp. 8 et suiv. E n revanche — lit-on un peu plus loin dans l'instruction — les P o r t u g a i s étaient « traités (par leurs nou­ veaux alliés) dans leur propre continent, comme ils traiteraient euxmêmes les nègres».


324 —

qu'impossibilité de rien faire pour elle. On peut sous c e rapport en croire le tableau que donne de la situation Artur, l'auteur de « l'Histoire des Colonies françaises de la Guiane » (manuscrit) : « L a faiblesse de la colonie française et de la garnison, mal recrutée comme on pense bien, et la misère dans laquelle on languissait à Cayenne nous empêchait de rien tenter contre ces voisins, qui, de leur part, maîtres du p a ï s au Nord de l'Amazone et des terres du Cap Nord et conséquemment de la navigation de l'Amazone où les F r a n ç a i s ne pouvaient plus pénétrer, se tenaient tranquilles dans les terres qu'ils avaient occupées et qui leur furent cédées définitivement par le traité ) . » Aussi la paix comportait-elle un grand avantage pour les F r a n ç a i s de la Guyane égale­ ment; Pontchartrain, le ministre de la marine, écrivait sans plus attendre, en avril 1713 ), à L e f e b v r e d'Albon, «ordon­ nateur de la Guyane » : L e traité s e r a ratifié dans quelques jours ; que d'Albon annonce « cette bonne nouvelle » à Cayenne, « elle doit y causer bien de la j o y e » ) . l

2

3

E t par lettre du 19 décembre 1714, le ministre mandait à d'Albon le désir du roi, « que vous teniez ponctuellement la main » à l'exécution du traité et que tous actes soient évités, « qui fussent contraires au traitté de paix » ) . 4

1

) R . B . I I I , pp. 1 et suiv. ) C e passage constitue la première partie de la pièce n° X L I I dans M. F . II, pp. 123 et suiv. Conf. ci-dessus, page 22, lettre a. L e texte contient un grand nombre de lacunes, même à quelques endroits qui eussent eu de l'importance pour la constatation des faits. Ainsi « S a M désire que vous m e t t i . . . . en usage pour faire occuper 1 . . . . qui sépare les terres des F r a n ç a i s de celles des P o r t u g a i s », ibidem, page 124. ) M. F . I I , page 172, considère cette « joie » comme inexplicable si la frontière eût été reculée jusqu'à l'Oyapoc du Cap d'Orange, mais cette opinion ne saurait se concilier a v e c les faits. ) M. F . II, page 124. 2

3

4


325

2. Toutefois le texte, incomplet, de la lettre du 19 dé­ cembre 1714 relate déjà des symptômes fâcheux. D'Albon avait fait savoir au gouvernement qu'après la conclusion de la paix, des Indiens Arouas avaient pris sur territoire portugais une pirogue qu'ils cherchèrent à vendre sur terre française. D'Albon, par respect du traité de paix, leur avait interdit d'en rien faire, mais les avait consolés par des présents et engagés à venir s'établir sur territoire français. L e ministre, dans sa lettre, applaudit à la con­ duite de d'Albon, en l'invitant à persévérer dans cette voie : « S a Majesté a approuvé que pour consoler les Indiens de ce refus vous leur ayez fait les présens dont vous m'avez informé, et que vous les ayes excités à venir s'établir dans les terres de la colonie, il faut continuer à les y engager aussi bien que les Palicours et autres » ; si l'occupation de certaines localités (les noms manquent dans le texte incomplet) « ne se peut point faire par les habitants de Cayenne il faut les faire occuper par les na . . . . Indiennes qui se retireront sur nos ter . . . . cela méritte toute votre attention » ). 1

C'est ainsi qu'immédiatement après la conclusion de la paix, on songe à des mesures qui devaient avoir pour con­ séquence de troubler à nouveau une situation qui venait d'être réglée, de battre en brèche la délimitation des terri­ toires strictement arrêtée par le traité et, g r â c e à l'immi­ gration des Indiens, de rendre les frontières indécises. P e u après, un nouveau pas fut fait dans cette voie. M M. F . II, page 124. M. F . I, pp. 176 et 177, en conclut que le ministre n'a pas admis que la frontière fût l'Oyapoc du Cap d'Orange, puisqu'il prévoit que les « habitants de Cayenne » ne pourront pas occuper les terres trop éloignées. On en pourrait tout aussi bien tirer la conclusion inverse, savoir que le terrain à occuper était très rapproché, puisque c'était les habitants de Cayenne qui devaient l'occuper tout d'abord.


326

L'article 12 du traité d'Utrecht prohibait tout c o m m e r c e dans l'Amérique du Sud entre les possessions françaises et portugaises limitrophes. Du moment qu'aucune des deux parties n'avait plus le droit de mettre le pied sur le territoire de l'autre, le danger des collisions se trouvait fort diminué et tout prétexte à des revendications de territoire supprimé. Or, la F r a n c e voyait dans cette interdiction une entrave dont elle cherchait à se défaire. L e 20 juin 1720, le gouverneur portugais du Maranhão, B e r n a r d o P e r e i r a de B e r r e d o , adressa au gouvernement à Lisbonne une lettre qu'il avait reçue du gouverneur de Cayenne, Claude d'Orvilliers. L e m e s s a g e r , lit-on en tête de cette missive aura à donner avis au gouverneur por­ tugais, « que le Roy mon Maître (sur la demande que je luy en ay fait) approuve que votre Colonie et celle de Cayenne se visitent et commercent ensemble ». C'était faire table rase de l'article 12 du traité de 1713 ) . T o u t c e que sait le gouverneur français, c'est que ces relations commerciales constitueront « un bien pour les deux Colonies », et comme il a lieu de croire qu'on le sou­ haite du côté de P a r a , il est ravi du plaisir que la décision du roi de F r a n c e causera au gouverneur portugais. « T o u s vos Messieurs seront les très bien venus à Cayenne » ; il leur suffira d'un passe-port du gouverneur por­ tugais ou de son remplaçant; et de même «il n'ira aucun F r a n ç a i s dans votre Colonie, que j e ne le sache, si cela 2

1

) Reproduite (sans indication de date) dans R . B . III, pp. 26 et suiv. ) L ' a r t i c l e 12 du traité d'Utrecht stipulait : « S a Majesté tres Chrestienne promet, tant pour elle que pour tous ses hoirs, successeurs et heritiers, de ne point consentir que lesdits habitants de Cayenne, ni au­ cuns autres sujets de Sadite Majesté, aillent commercer dans les endroits susmentionnez et qu'il leur sera absolument deffendu de passer la riviere de V i n c e n t Pinson, pour negocier . . . » 2


327

vous sera agréable, et aucuns n'iront sans ma permission. S'il vous convenoit et à vos habitans, lon pourroit prendre un rendez-vous, comme a Coanany, ou a quelque autre endroit plus commode pour les deux nations, ou lon se trouveroit au temps marqué, et lon pourroit convenir du prix des Indiens, du T a b a c etc., egalement des toiles de notre part. Si, Monsieur, vous aviez besoin de quelque chose de Paris, faites moy l'honneur de me le m a n d e r . . . » E t plus loin: « I l y a quelquns de nos Indiens, qui ont de leurs familles parmy vos Indiens, ce sont jens libres, qui reclament leurs familles; je vous suplie d'ordoner. que s'ils veulent revenir, il leurs soit libre; j ' e n feray toujours autant de mon coté ». L e rapport suivant que fit au roi le « Conseil d'OutreMer » ) montre l'accueil que cette lettre reçut à Lisbonne : L a F r a n c e propose à notre gouverneur à P a r a de créer des relations commerciales entre les deux contrées; notre gouverneur ne voudrait sous aucun prétexte accorder une permission générale. Mais il consentirait à ce qu'une seule chaloupe vînt par an de Cayenne à P a r a et qu'il en allât une autre de P a r a à Cayenne. L e Conseil estime en revanche que de l'ouverture de tout commerce de ce genre, il «pourrait résulter pour la Couronne de Portugal des dommages i r r é p a r a b l e s , . . . attendu que la Nation F r a n ç a i s e est si orgueilleuse et ambitieuse de dominer et d'élargir les domaines de son souverain». C'est pourquoi « il a semblé au Conseil que, ayant égard à cela, il conviendrait de répondre au Gouverneur du Maranhão qu'en aucune façon 1

1

) R . B . III, pp. 23 et suiv., donne une traduction française du rap­ port, ibidem I V , pp. 179 et suiv., se trouve le texte portugais, Bibliothèque Nationale de Lisbonne, Archives du Conselho Ultramarino, L i a s s e 861, original. A u document est jointe la lettre de « Dorvilliers », dont un passage est reproduit ci-dessus.


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il ne doit consentir à ce qu'il y ait de pareilles relations de commerce : car, outre qu'il est défendu par nos lois de les entretenir a v e c les étrangers dans nos possessions, il se trouve encore que cette interdiction a été également stipulée au T r a i t é conclu a v e c la Couronne de F r a n c e à la P a i x signée à Utrecht ». Il convient d'informer le gouver­ neur qu'il a à veiller à la stricte observation du traité et à exécuter les ordres de S a Majesté qui sont: « qu'en aucune façon on n'ait de commerce ». 3. Il n'a pas été établi comment le gouverneur B. Perreira de B e r r e d o a suivi les instructions que lui donnait son gouvernement en 1720. Deux ans plus tard il était rem­ placé par J o à o da M a y a da G a m a , à qui d'Orvilliers écrivit le 30 janvier 1723 ): « A y a n t entendu dire qu'il y a beau­ coup de chevaux dans votre Capitainerie, j'ai résolu d'en­ v o y e r ce navire pour savoir si cela est certain, ainsi que pour apprendre s'il vous s e r a agréable que ceux qui en ont dans cette Capitainerie en vendent à notre colonie de C a y e n n e qui est obligée de s'en fournir chez les Anglais. » L e P. Chrysostomus fut c h a r g é de ce message. Mais Maya da Gama n'accueillit pas c e s ouvertures; il ne se rendit pas plus aux motifs invoqués par le gouverneur qu'à c e u x que développa oralement le P. Chrysostomus. S e fondant sur le traité et les ordres exprès qu'il avait reçus de son roi, il repoussa catégoriquement ces propositions, répondant ) au gouverneur de Cayenne le 12 avril 1723: 1

2

1

) R . B . I I I , pp. 35 et suiv., retraduction française de la traduction portugaise. L e texte de cette dernière, faite à P a r a en 1723, ibidem I V , pp. 183 et suiv., Bibliothèque Nationale de Lisbonne, Archives du Conselho Ultramarino, L i a s s e n° 1052. 2

) L a réponse, Bibl. Nat. de Lisbonne, A r c h . du cons. U l t r a m a r i n o , Liasse n° 1052, en traduction française, R . B . I I I , pp. 37 et suiv., texte portugais, ibidem, I V , pp. 185 et suiv.


329

« J e regrette vivement que, oublieuse d'un solennel Traité de Paix et d'Amitié entre S a Majesté Très-Chrétienne et S a Majesté Portugaise L e Roi Mon Maître, que Dieu garde, et contre le stipulé et déterminé au Chapitre 12 dudit Traité, V o t r e Seigneurie envoie un vaisseau, si petit qu'il soit, rempli de marchandises, pour trafiquer et faire du commerce dans les Capitaineries de ce Gouvernement Général, dont je suis chargé, croyant quе, avec un aveugle oubli de mes devoirs, je voudrais contribuer par mon consentement à la violation d'un Traité, fait, stipulé et contracté entre L L . MM. les Rois nos Maîtres, sans une résolution juridique et expresse de leur part, discutée et traitée entre Leurs Ma­ jestés par leurs Ministres, déclarant nul le dit Article 12 du Traité d'Utrecht que, de la part du Roi mon Maître, je défendrai et ferai observer religieusement dans tout cet E t a t ; et je prie V o t r e Seigneurie de faire observer de même, au nom du Roi Son Maître, ledit Traité et très spé­ cialement son Article 12, ne permettant ni le consentant que des administrés, sujets de S a Majesté Très-Chrétienne, viennent trafiquer sur les domaines de S a Majesté Portu­ gaise, que Dieu garde, ni qu'ils traversent la riviere de Vincent Pinçon pour venir de ce côté-ci, ce qui leur est absolument défendu, ainsi que le déclare expressément ledit Article 12, et si V o t r e Seigneurie permet le contraire, je proteste auprès d'Elle contre l'inobservance du traité et toutes les conséquences qui pourraient résulter de sa vio­ lation. Outre ledit Traité, j ' a i des ordres exprès du Roi mon Maître par lesquels il défend le commerce avec toutes les nations, m'imposant les peines les plus graves si je le permets ou y consens . . . E t je suis obligé à défendre inviolablement les lois du Roi mon Maître et à les défendre même au prix de ma vie. »


330

A la fin de sa lettre, M a y a da G a m a parle encore de la « fuite de quelques esclaves » et propose au gouverneur de Cayenne : « Si V o t r e Seigneurie veut que nous nous livrions réciproquement les blancs et les noirs qui s'en­ fuiraient d'une partie à l'autre, V o t r e Seigneurie s'y enga­ geant, j ' e n ferai autant de mon côté. » C e s incidents prouvent que les autorités françaises de Cayenne, d'accord a v e c leur gouvernement, n'ont pas tardé à vouloir éluder l'article 12 du traité d'Utrecht, tandis que les Portugais s'en tenaient énergiquement à toutes les clauses de l'acte diplomatique. L e Portugal put se convaincre qu'il était nécessaire de s'occuper davantage du territoire, autre­ fois contesté, maintenant rattaché à son domaine, d'en assurer la défense par la construction de forts et une coloni­ sation toujours plus dense ) et aussi de vérifier sur place la frontière que le traité d'Utrecht assignait à ses posses­ sions du côté de Cayenne. 1

2. 1. C'est ainsi que, en 1723, le gouverneur général da Maya da G a m a se trouva en présence de diverses questions auxquelles il a été fait allusion à plusieurs reprises dans cet exposé. Qu'avait fait le Portugal pour explorer, peupler, administrer et délimiter le territoire autrefois contesté?

1

) Conf. les Instructions d'Amaral de 1723, R . B . III, page 57 : « E t que . . . en allant ou en revenant de l'expédition pour laquelle il partait, il eût à voir la position et le fort de Macapâ et le Cap du Nord, voyant si dans l'un ou l'autre de ces endroits il y aurait un emplacement convenable pour la construction d'un fort, position qui fût balayée par le vent, et ayant de la t e r r e ferme pour la culture des plantes potagères et des céréales ; et s'il possédait un port commode ayant un bon fond pour la sûreté des navires . . . » ; en outre, ci-dessous, pp. 345, 362, 370.


331 D e s pièces versées au débat découle cette constatation: Ce qu'avait fait le Portugal n'était pas suffisant. L a lecture du mémoire de Parente (vers 1630) laisse l'impression que la colonisation de l'Estado do Maranhão, dans les contrées du nord-ouest, n'en était qu'à ses débuts; le P. de Acuña constata quelque progrès en 1639. Après la mort de B . M. Parente, Sebastian de L u c e n a de Azevedo entreprit, en 1646, une expédition dans les territoires situés au nord de l'Amazone et détruisit un poste hollandais établi depuis peu. Rien ne prouve qu'on ait tenté davantage pour coloniser ce pays. Il en faut croire une description que faisait, en 1662, de l'Estado un auteur portugais: la capitainerie de Bento Maciel « n'est pas peuplée, faute de monde; elle n'a qu'un comptoir, où l'on fait le commerce avec les indigènes » ) ; ce qu'on doit, il est vrai, rapprocher de l'observation de la B a r r e ), qui disait le pays inhabi­ table pour les Européens. 1

2

Ce n'est qu'une fois les F r a n ç a i s définitivement établis à Cayenne (1676) qu'on s'occupa un peu plus des terres du Cap du Nord; l'apparition de marchands français dans la capitainerie éveilla chez les autorités de P a r a la crainte de voir des étrangers se fixer dans le pays. En 1687, Albuquerque fit son expédition dans le but d'asseoir l'occupation portu­ gaise; quelques forts furent construits, des missions créées, en même temps qu'on réunissait des matériaux géogra­ phiques et diplomatiques sur lesquels on pût étayer les droits du Portugal ; et si, d'après le rapport de Ferrolles, de 1688, les Indiens de Cassipour redoutaient les Portugais, cela prouve que la domination du Portugal n'avait pas passé sans laisser des traces. Mais ce n'était pas encore là une 1

) Cité par M. F . I, page 308, note 2.

2

) V o i r ci-dessus, page 133.


332

colonisation ni même une exploration, car, d'une part, les ressources manquaient et, d'autre part, la considération dominante était celle qu'en 1685 le gouverneur général de Andrada avait exprimée en ces t e r m e s : « L e s terres de cette partie du pays ne produisent rien dont on puisse espérer du profit ) . » Sous l'empire du traité de 1700, on renonça simplement à c e qu'on avait, et, pendant la période des guerres qui commença en 1703, il n'est pas fait mention de nouveaux établissements portugais. Depuis le traité d'Utrecht, disait Maya, on a fait beau­ coup trop peu pour le territoire attribué au Portugal ; il se plaignait encore en 1727, dans son rapport au roi ), des « négligences antérieures, de ceux qui ont omis de faire avancer l'occupation sur ces parages, de sorte que l'on ne savait rien ici (à P a r a ) de ce qui s'y passait, c a r les flot­ tilles que mon prédécesseur appellait des gardes-côtes ne dépassaient pas la bouche de Macapá qu'on nommait ici Cap du Nord, sans savoir où se trouvait celui-ci, qui était si éloigné de ladite pointe. » 1

2

En 1723, M a y a da G a m a entendait faire mieux. Il fallait maintenir les possessions acquises en vertu du traité d'Utrecht et avant tout les explorer exactement. L e plus pres­ sant était la reconnaissance de la frontière. C'est encore sur ce point-là qu'on était le mieux rensei­ gné. On savait par des c a r t e s et des descriptions quel était le cours d'eau Oyapoc-Vincent-Pinçon ; il restait à le voir sur place, puis à en déterminer officiellement la situation. Certaines délimitations auxquelles on procède de nos jours dans l'Afrique centrale et dans quelques parties de l'Amé1

) Voir ci-dessus, page ) R. B. III, page 135.

2

137.


333

rique du Nord peuvent servir d'éléments de comparaison, en ce qu'on dispose là de contrées qui ne sont pas encore exactement connues in natura des deux parties ou de l'une d'elles, mais dont on trace la limite exacte sur la carte ; avec cette différence qu'en l'espèce les connaissances car­ tographiques s'appuyaient sur une tradition historique et que les données effectives étaient plus abondantes, g r â c e au v a - e t - v i e n t des individus qui passaient la frontière Oyapoc-Vincent-Pinçon. La tradition historique enseignait que la frontière était depuis longtemps tracée et déterminée aussi in natura. Il ne restait donc plus qu'à retrouver l'ancienne délimitation. On peut suivre dans une certaine mesure la genèse de cette tradition : Déjà des témoins entendus au procès de Colomb font mention des bornes-frontières (mujones de tierra) placées par Vicente Yañez Pinzon en 1500, au cours de son voyage de découverte ; on se souvenait de V . Y. Pinzon comme ayant sur cette côte indiqué la frontière entre l'Espagne et le Portugal. A cette tradition vint s'en substituer une autre selon laquelle Charles-Quint avait donné l'ordre de placer la borne-frontière sur la riviere de Vincent Pinçon, avec l'écusson espagnol d'un côté, l'écusson portugais de l'autre. Cette borne-frontière, dont aucun témoignage contemporain ne fait mention, apparaît pour la première fois dans le « R e l a ç ã o » de Estacio da Sylveira, de 1624; et, tôt après, en 1630, le rapport de Sylveira est embrouillé par une méprise du P. Guadalaxara, qui fait dire à Sylveira que Charles-Quint avait placé une borne-frontière sur chaque rive du cours d'eau ). 1

l

) V o i r ci-dessus, pp. 101-103, 150.


334

L e mémoire de P a r e n t e (vers 1630) montre que l'auteur avait sous les yeux le rapport de Sylveira, qu'il connaissait par conséquent l'histoire de la borne-frontière, selon la première version, celle de la borne unique de Charles-Quint. Il y avait là de quoi l'inciter à rétablir l'ancienne délimi­ tation à laquelle se rattachait le nom du grand empereur et qui, en 1637, se confondit a v e c la frontière de sa proprecapitainerie. D e plus, la concession donnée à Parente par le roi d'Espagne et de Portugal (1637) portait en termes exprès que des bornes-frontières seraient placées sur le Vincent P i n ç o n ) . Enfin, en 1639, P a r e n t e prend solennellement possession de sa capitainerie ) ; outre qu'il satisfaisait à sa mission, son intérêt lui commandait de marquer effective­ ment la frontière au Vincent Pinçon. Il y a lieu, par conséquent, d'admettre que la donation faite à Parente a fourni l'occasion de placer une bornefrontière sur le Vincent Pinçon et que celle-ci a été effec­ tivement érigée. Pour mettre en doute que l'ordre du roi soit resté sans exécution, il faudrait justifier que la bornefrontière n'a pas été p l a c é e ; or, rien de pareil n'a été établi, tandis que la preuve contraire, basée sur la tradi­ tion, a été rapportée. Cette tradition s'est établie parmi la première génération après Parente et dans des sphères qui étaient en relation a v e c la famille de ce dernier. L e P. Souza F e r r e i r a , qui a vécu longtemps à P a r a , parlait, en 1685, d'une « borne plantée à l'embouchure de la riviere de V i c e n t e P i n ç â o » , qui, apportée du Portugal, placée par B . M. Parente, avait été vue et touchée par des explora1

2

1

) V o i r ci-dessus, page 125 : « Des bornes-frontières en pierre seront placées. E t ces bornes seront placées en ligne droite vers l'intérieur. » ) V o i r ci-dessus, page 125. 2


335 teurs encore vivants, mais avait disparu par suite « de la multiplicité des prétendants à cette côte ) ». En 1685, il connaissait par conséquent la tradition locale de la délimi­ tation opérée par Parente ; dans son rapport de 1698, il élargit cette tradition en y ajoutant (remarque empruntée à Guadalaxara) que Charles-Quint déjà avait placé une -borne-frontière sur chacune des rives du Vincent Pinçon ; sa conclusion est que non seulement les anciennes bornesfrontières, mais aussi celles de Parente, que des témoins encore vivants ont vues et touchées « ont disparu par suite de la multiplicité des prétendants à la possession de cette côte du Cap du Nord » ) . Il existait donc une double tradition à la fin du X V I I siècle : des bornes-frontières avaient été placées sur l'ordre de Charles-Quint, une délimitation avait été opérée par B . M. Parente. L a première avait un caractère légendaire, la seconde un caractère très net d'authenticité. C'est pourquoi les mémoires échangés entre le Portugal et la F r a n c e en 1698 et 1699 les relatent toutes les deux. L a réponse du Portugal au mémoire français de 1698 ne parle que des bornes-frontières dont B . M. Parente avait marqué sa capitainerie ) : « Cette capitainerie a été démarquée et délimitée par des bornes en pierre qu'on voyait il y a quelques années encore à la Rivière de Oyapoca ou Vinsente Pinson, ayant sur la face du côté des Indes les Armes d'Espagne, et sur celle du côté du Brésil les Armes du Portugal ; et il est certain qu'elles ont été enlevées soit par les Indiens, soit par quelqu'une des nations d'Europe qui ont occupé Cayenne.» L e rédacteur de la réplique française (1699) semble avoir 1

2

e

3

1

) V o i r ci-dessus, page 148.

2

) V o i r ci-dessus, page 150.

3

) V o i r ci-dessus, page 200.


336

pensé à toutes les deux, à la borne-frontière de CharlesQuint et à la délimitation de P a r e n t e : « on n'a jamais veu (dit-il) vers la riviere d'Yapoco les armes du R o y de Portu­ gal, ny du R o y d'Espagne », et, quant aux pierres que Maciel P a r e n t e aurait érigées « pres de la », elles ont « été mises par les F r a n ç o i s pour couvrir le corps d'un Jesuite françois» ) . E n 1699 le Portugal répond ) quant à la borne-frontière de Charles-Quint : que le P. Guadalaxara et de Estacio da Silveira en font mention, le premier « d'après les relations de Portugal, de F r a n c e et de Hollande » ; et pour établir l'existence de la délimitation de Parente, il s'en réfère à un témoin français, Daniel la Penher (Lapinier), jésuite fran­ çais, originaire d'Allemagne, qui, dans une lettre au P. Pfeil «indiquait l'emplacement de l'une de ces b o r n e s » ; il Se croyait fondé à dire que les pierres dont on avait couvert un corps « seraient quelques-unes de celles prises dans les bornes-frontières qui manquent». 1

2

Pour la F r a n c e , il s'agissait alors de pierres tombales qu'on avait prises pour des bornes-frontières ; elle n'en reconnaissait pas moins qu'il avait existé, sous forme de pierres, des objets qui avaient prêté à cette confusion. L e s allégations du Portugal démontrent que cette puis­ sance maintient la tradition des bornes-frontières de CharlesQuint, qu'elle considère comme établie l'érection de ces bornes par Parente, mais ne savait pas ce qu'il en était advenu. T e l était vers 1700 l'état de la question des bornes-fron­ tières ; rien n'est venu prouver qu'une enquête ait eu lieu depuis à c e sujet. Mais lorsqu'en 1723, il devint nécessaire de déterminer la frontière, les anciennes bornes reprirent 1

2

) V o i r ci-dessus, page 210. ) V o i r ci-dessus, page 216.


337

une importance spéciale. L'expédition que da Maya da G a m a envoya, au printemps de 1723, sur les bords du « Vicente Pinson, chamado Yapoco », sous la direction du capitaine João Paes do Amaral, avait surtout pour tâche de les rechercher sur place. 2. Les parties ont communiqué à l'arbitre deux docu­ ments relatifs à cette expédition : L'un est un procès-verbal de l'interrogatoire de témoins entendus au sujet de l'expédition, par devant le «Juiz de justificações » tenu, sur l'ordre du gouverneur, à Belem do Gram-Para. Il est reproduit dans M. F . II (n° L I V ) , pages 159 et suivantes (en traduction française) sous le titre : « P r o c è s verbal extrait des archives publiques de la ville de Belem do P a r a ». M. F . I, page 340, indieme que ce texte est em­ prunté à l'ouvrage : « L ' E t a t de P a r a . . . . Paris, Lahure, 1897»; il ne contient toutefois, outre l'introduction, que le rapport même de da Maya da Gama. R . B . I V , pages 195 et suivantes (texte portugais), III, pages 49 et suivantes (tra­ duction française), d'après un « Manuscrit à la Bibliothèque Nationale de Rio de Janeiro, Cod. C C L X V I I I , 17 à 56 », donne un texte plus complet, comprenant le rapport du gou­ verneur ainsi que les dépositions du capitaine J o â o P a e s do Amaral et du sergent Antonio F r e i r e de Mendonça L'autre document est l'itinéraire d'Amaral. M. F . I I (n° L V ) , pages 166 et suivantes, en reproduit le texte portu­ gais sous le titre : « Roteiro da Costa da A r a g u a r y até o Rio de V i c e n t e Pinzon pelo nome de terra de Guayapoco, que mandou fazer o Capitão commandante J o â o Rodriguez do Amaral, por ordem do general o Capitào general do Estado J o â o da Maya da Gama, indo o dixo Capitão commandante 1

) C e texte non plus ne reproduit pas intégralement le procès-verbal ; voir R . B . I I I , page 61 ; ci-dessous, page 347. 22


338 —

a reconhecer a paragem onde estavão os marcos das terras de Portugal ». Selon M. F . II, p a g e 166, note, le texte est emprunté à l'ouvrage : « Brazil Reino e Brazil Imperio », du D MelloMoraes, R i o de J a n e i r o , 1871, t. I, pages 149 à 151, en note. L e Brésil a pris le texte de c e document, dont l'original n'a pas pu être retrouvé, dans une ancienne copie contem­ poraine, qui selon R. B . III, page 41, provient des archives de P a r a et se trouve actuellement à la « Bibliothèque Na­ tionale de Rio, Ms. C C X L V I , 17 à 3 4 » . Il donne le facsimilé photographique de son texte dans R. B . V , n° 8, la reproduction du texte portugais dans R . B . I V , pages 189 et suivantes, et la traduction française dans R. H. III, pages 41 et suivantes. L e Brésil affirme l'authenticité des deux documents. L a F r a n c e ne conteste pas celle du procès-verbal de l'interrogatoire des témoins; M. F . I, page 306, invoque au contraire cette pièce comme « un document officiel portugais, qui s e r a reproduit parmi les annexes (n° LTV) » ; M. F . I, page 340, dit (« cet a c t e officiel », ibidem, page 342) : « Il vient, heu­ reusement, d'être publié, ou du moins d'être rendu a c c e s ­ sible, g r â c e à son insertion dans un ouvrage intitulé : l ' E t a t de Para, auquel les noms et les fonctions de ses auteurs prêtent un c a r a c t è r e semi-officiel. On ne nous en donne, il est vrai, qu'une traduction française ; la pièce, toutefois, est reproduite in extenso, depuis le préambule jusqu'aux signatures finales ». E n publiant le texte portugais, tout en complétant la pièce incomplète produite par la F r a n c e , le Brésil a levé le seul doute qui pouvait rester au sujet de l'authenticité du document. Quant au second document, le « Roteiro », la F r a n c e n'en considère que la première partie comme authentique; pour elle, le reste est « un récit arrangé » (M. F . II, page 164); r


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elle dit, 1. e. II, page 165 : « L e titre, ainsi que les détails de la première partie, jusqu'au Counani, se rapportent pro­ bablement aux renseignements fournis en 1723 par Amaral. La deuxième partie a été ajoutée pour les besoins de la cause. Elle est en contradiction sur plusieurs points essen­ tiels avec les circonstances. » Cette manière de voir, outre qu'elle est en contradic­ tion avec la teneur du document, n'est pas soutenable poul­ ies motifs que voici : Il a été produit deux copies du « R o teiro », contenues l'une dans M. F . II, 1. c , l'autre dans R. B . , 1. c. Toutes les deux renferment aussi bien la partie incontestée du « Roteiro » que la partie contestée par la F r a n c e , et cette seconde partie ne peut donc pas avoir été rédigée après seulement que les copies aient été faites. D e plus, les deux copies sont indépendantes ) l'une de l'autre, en ce sens que l'une n'est pas la copie de l'autre, mais qu'elles ont dû être faites d'après un troisième document au moins, servant de modèle ; il faudrait par conséquent que le « récit arrangé » se fût trouvé déjà dans le modèle ; il faudrait même qu'il existât déjà lorsque Maya da Gama, en 1727, envoya F r a n c i s c o de Mello Palheta sur les bords du Vincent Pinçon et lui remit, en même temps qu'une ins­ truction, une copie du « Roteiro » d'Amaral. Ce Roteiro de 1727 allait en effet « jusqu'à la riviere de Vincent Pin­ çon ) », mais à teneur de la même instruction, pour da Maya da Gama, le Vincent Pinçon était au delà du Cassiporé, dans la direction de Cayenne ) ; l'exemplaire de 1727 1

2

3

1

) A côté de nombreuses autres divergences dans le texte, il en existe une dans le nom d ' A m a r a l : Une des copies p o r t e : « J o ã o Rodri­ guez do A m a r a l » (M. F . II, page 166), l'autre : « J o ã o Paiz do A m a r a l » ( R . B . I V , page 189). ) R . B . III, page 107. ) Ibidem. 2

3


340

comprenait donc la partie déjà située vers le Couanani. D e tout cela il résulte que le Roteiro, tel qu'il a été produit, doit être pris en considération. L e s arguments que M. F . I I tire de son contenu seront examinés ci-dessous. 3. Il résulte d'abord de l'interrogatoire des témoins : L' « Ordonnance » du gouverneur da M a y a da G a m a , du 12 juillet 1723, portait: L e Gouverneur ayant trouvé « au sujet des terres du Cap du Nord » des ordonnances de S a Majesté qu'elle avait prescrit à mon prédécesseur de s'informer et vérifier si des bornes-frontières avaient été placées sur la ligne de partage des domaines de S a dite Majesté et de c e u x de la Couronne de F r a n c e , et si les v a s s a u x de cette dernière, contrairement au T r a i t é signé à Utrecht, dépassaient c e s bornes et pénétraient sur notre territoire », et la réponse de son prédécesseur lui ayant paru « insuffisante, étant donné l'importance de la matière et les instructions qu'au sujet de cette réponse j ' a v a i s apportées a v e c m o i . . . il m'a. paru convenable de faire une enquête e x a c t e sur ce sujet, et, bien que j ' y ai apporté le plus grand soin, je n'ai pu trouver de personne â g é e ou jeune ayant vu les bornes dont il est question, ou ayant connaissance qu'elles aient été placées, ni sachant à quel endroit se trouve la riviere de V i n c e n t Pinson, nommée Y a p o c o dans les cartes fran­ çaises et U a y a p o c o par les indigènes ; et voulant éclaircir une question si importante, j ' e n ai c h a r g é le capitaine J o ã o P a e s do Amaral, officier très brave, très prudent, actif et dévoué au service du R o i » . . . . A m a r a l partit a v e c trois chaloupes de guerre « garnies d'infanterie », doubla la « pointe de Macapa que quelques ignorants appelaient Cap du Nord » ; « à grand' peine » et au péril de sa vie, il doubla le « vrai cap du Nord » ; trois


341

ou quatre fois les chaloupes furent près de sombrer à cause du « mascaret » et « par la force des courants qui s'entrecroisaient à travers tous les bas-fonds et les canaux de cet endroit ». Après avoir surmonté toutes les difficultés, Amaral arriva à la riviere Guanany ). Il croyait « d'après ce que lui disait un des guides », se trouver déjà à la riviere de Vicente Pinson ; il parla de cette riviere aux indigènes qui l'informèrent que plusieurs F r a n ç a i s se trouvaient sur une riviere plus petite, appelée Guairapo ), qu'il avait déjà passée. Il revint sur ses pas pour les chercher, les trouva et leur demanda ce qu'ils faisaient « sur les terres et domaines de S a Majesté ». Ils répondirent qu'ils étaient venus acheter des perroquets et autres animaux, qu'ils n'étaient pas venus par mer et en suivant la côte « qui appartient à la couronne de Portugal, mais qu'ils avaient pénétré par la riviere de V i c e n t e Pinson nommée Y a p o c o ), et ensuite par terre allant de village en village, parmi les Indiens leurs amis ) » . Amaral leur intima l'ordre de partir sur le champ et de s'en retourner dans leurs territoires « sous peine d'être emmenés prisonniers » ; ils s'en allèrent ) . Plus tard, des Indiens déclarèrent qu'ils étaient des marchands d'esclaves 1

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1

) M. F . II, page 160: Guanani ; dans le Roteiro, M. F . II, page 168: G o a n a n e ; R . B . I V , page 191 : Goanani. 2

) M. F . , 1. c.: Guairapa, dans le R o t e i r o : Vairapu. ) D a n s la déposition d'Amarai : « R i o de V i c e n t e Pinson chamado Yapoco ou Guaiapucú », R . B . I V , page 200. ) D a n s la déposition d'Amarai, plus précise : « P e l o s Indios seus Compadres os quaes sâo dos nossos dominios » (parmi les Indiens leurs amis, lesquels habitent nos possessions), R . B . III, page 5 8 ; I V , page 2 0 0 ; de même selon Mendonza : « que sâo dos destrictos d'esta Corôa », R . B . IV, page 202. 3

4

5

) Dans la déposition d'Amarai avec l'adjonction : S u r ces entrefaites les Indiens qui les accompagnaient, prirent la fuite, R . B . I I I , page 58.


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qui aidaient Guaimâ, le chef rebelle des Aroans, et qu'ils l'incitaient à manquer d'obéissance envers le roi de Portugal. « E t le susdit capitaine, en observant heureusement mes instructions, ce qui lui fit courir des dangers et lui causa des fatigues et des misères, atteignit effectivement le véritable Rio de Vicente Pinson (e seguindo c o m effeito o dito Capitào o regimento que lhe dei, passando perigos, trabalhos, e descomodos ) ; entrou com effeito no verdadeiro Rio de V i c e n t e Pinson). 11 chercha les bornes en question à l'embouchure de la riviere et au-dessus ; il ne les trouva pas, non plus qu'un terrain assez solide sur lequel elles eussent pu tenir (e fazendo dilligencia na boca. d'elle, e dentro desta para poder descobrir os ditos m a r c o s ; os não achou, nem terra firme en que pudessem estar). V o y a n t au delà de la riviere quelques élévations de terrain, il fit tous ses efforts et mit tout le soin nécessaire pour découvrir les bornes et il eut enfin la bonne fortune de voir son travail et son zèle couronnés de succès » (e vendo que se descobria da outra parte alguma terra alta, fez toda a dilligencia, e pôz todo o cuidado por descobrir os ditos m a r c o s até que teve a fortuna de lograr o effeitto do seu trabalho e dilligencia). 1

« F a i s a n t l'ascension d'une montagne presque taillée à pie ou présentant une pente raide jusqu'au milieu, qu'ils gravirent a v e c peine en se tenant aux racines des arbres,

1

) L e s mots : passando perigos, trabalhos e descomodos, manquent dans la traduction française de M. F . II, page 160, ainsi que dans R . B . III, page 53, alors qu'ils figurent dans R . B . I V , page 198. Mais le passage est d'une telle importance, que si M. F . I, pp. 340 et suiv., II, page 164, l'eût connu, il n'aurait pas probablement émis la thèse du retour immé­ diat d ' A m a r a l de G u a n a n y ; c a r cette thèse part du fait que, d'après le rapport ci-dessus, A m a r a l serait « immédiatement » arrivé au V i n c e n t Pin­ çon. L e passage exclut cet «immédiatement».


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ils trouvèrent depuis le milieu jusqu'au sommet une pente plus douce ; arrivés au sommet de cette montagne, ils trou­ vèrent une pierre de roche naturelle, laquelle avait été taillée presque en forme de carré, ayant un peu plus de trois palmos ) de long et de large, qui était coupée sur les côtés et se trouvait hors de terre d'un peu plus d'un palmo ; et sur cette pierre (n'ella), ils ont trouvé sculptées des armes qui, d'un côté, ressemblaient à celles du Portugal, c a r on y voyait les cinq plaies ou « R e a e s Quinas » ) , et de l'autre côté des tours et un lion ; et autour de cette pierre, il s'en trouvait d'autres, dressées comme témoins ou gardes de cette borne; et l'une de celles qui se trouvaient du côté des « Quinas » de Portugal présentait une croix comme celle de l'Ordre du Christ, ce qui semblait prouver infaillible­ ment que c'était la borne signalant la ligne de séparation entre les domaines du Portugal et de Castille, qu'elle y ait été placée l ' a n . . . sous l'empereur Charles V , comme ra­ content les « Historias », ou en 1637, sous Philippe, lorsqu'il a fait don à Bento Maciel Parente de la Capitainerie du Cabo do Norte ) . » 1

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) L e «palmo » ou « l a paume de la main» égale, en mesure portu­ gaise, 0.217 m. 2

3

) L e s cinq « écussons » sur fond d'argent des armes portugaises.

) « Sobindo a hum monte quazi talhado a pique até o meio, ou com pouca escarpa, e sobindo pegados a raizes com trabalho acharào do meio para cima mais facil a sobida, e chegando ao cume do tal monte acharào huma pedia, e rocha natural, e nesta talhado um quaze quadro de lar­ gura, e comprimento de pouco mais de tres palmos, cortado pelas bandas e fora de terra pouco mais de palmo, e n'ella acharào escolpidas humas armas que paressem ser de huma parte as de Portugal, vendo-se ainda as cinco Chagas ou R e a e s Quinas, e da outra hums Castellos com hum Leào, e roda d'esta pedra se achavào outras levantadas como testemunhas ou guardas do mesmo marco, e huma das que f i c a v a para a parte das quinas de Portugal, mostrava huma cruz como habitto de Christo o que


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D a n s l'intérêt de son roi, pour préserver le territoire portugais et pour éviter des contestations qui pourraient s'élever entre la F r a n c e et le Portugal, le gouverneur da M a y a da G a m a j u g e a utile que les faits ci-dessus « soient établis d'une façon authentique » et ordonna à l'Ouvidor G e r a l (au docteur P r e m i e r J u g e ) « de faire dresser procèsverbal des témoignages de tous ceux qui ont vu les susdits F r a n ç a i s , de leur faire raconter l'endroit où ils les ont ren­ contrés, ce qu'ils ont entendu dire aux Indiens, et aussi c e qui est relatif à l'entrée dans la riviere de V i c e n t e Pinson, à l'ascension de la susdite montagne, à la borne-frontière, aux marques (sinaes) qu'ils y ont examinées, au côté de la riviere où elle se trouve, car, par cette borne, il est prouvé que toute l'embouchure de la riviere V i c e n t e Pinson appar­ tient à la Couronne portugaise et fait partie des domaines de S a Majesté » . . . Conformément à l'ordre du gouverneur général, il est procédé à l'enquête ; le capitaine J o ã o P a e s do A m a r a l est entendu le premier, le 18 juillet 1723. Il dépose ) : . . . . L e 17 mars de cette année, il est parti de B e l e m do G r a m - P a r a en qualité de commandant de la « flotille 1

parecia justificar infalivelmente ser alli o marco da devizào dos dominios de P o r t u g a l e de Castella, ou fosse posto no anno de . . . pelo Imperador Carlos Quinto, como dizem as Historias, ou no anno de mil seis centos trinta e sette por Fillipe, quando deo a Capitania do Cabo do Norte a Bento Maciel Parente. » L a traduction française de ce passage dans M. F . II, page 161, R . B . I I I , pp. 54 et suiv. n'est pas c o r r e c t e (elle concorde à l'exception des mots « peu d'escarpement », dans M. F . , « une pente raide », dans R . B . ) , de sorte que R . B . I I I ne donne pas la traduction exacte du texte portugais de R . B . I V . 1

) M. F . II ne contient pas les dépositions qui vont suivre ; elles se trouvent dans R . B . I V , pp. 199 et suiv. (texte portugais), R . B . I I I , pp. 56 et suiv. (traduction française).


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garde-côte » алее trois chaloupes armées en guerre « por­ tant de l'infanterie ». Selon les instructions qu'il avait reçues, il devait examiner de la manière la plus exacte et la plus minutieuse tous les « igarapés et rivieres qui se jetent dans la mer sur cette côte qu'il longerait jusqu'à ce qu'il pût entrer dans l'embouchure de la riviere de Vicente Pinson appelée Yapoco ; et là, il examinerait et explorerait de tous les côtés la dite riviere, les endroits et les points où furent posées les bornes-frontières qui séparent les possessions de S a Majesté des possessions de la F r a n c e . . . » Ayant plusieurs fois risqué sa vie, il arriva « le long du rivage jusqu'à Macapá et au Cap du Nord » et de là jusqu'au Guanany; puis, étant revenu sur ses pas, il eut sa rencontre avec les F r a n ç a i s (« ils n'étaient que deux ») sur les bords du Guairapo, incident qu'il rapporte presque dans les mêmes termes que le gouverneur; il apprit des détails au sujet du commerce d'esclaves que pratiquaient les F r a n ­ çais, avec l'aide du « r e b e l l e » Guaimá, le chef des Aroans ; celui-ci incite les Aroans « à faillir à l'obéissance due à S a Majesté », et les Aroans sont « instigateurs de désordres sur toute la côte jusqu'au Cap du Nord et au voisinage de Cayenne ». Après être entré « dans la vraie riviere de Vicente Pinson » et avoir vainement cherché les « bornes-frontières » à son embouchure, « ayant vu et découvert de l'autre côté de hautes montagnes, il y alla, quoique cela fût contre les ordres qu'il portait, parce qu'on supposait qu'elles faisaient partie des domaines de la F r a n c e (on s'assura ensuite qu'il n'en était rien, mais que, au contraire, toutes les bouches et les passes de la riviere de V i c e n t e Pinson font partie de nos possessions) ».


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Il fit l'ascension a v e c une partie de ses soldats. Ils trouvèrent «huma pedra et r o c h a natural ) do comprimento de tres palmos, e fora da terra pouco mais de hum», a v e c les armes du Portugal et de l'Espagne. (Ce sont presque les termes mêmes dont se servait Maya da Gama ; il est ajouté au rapport qu'Amaral a emporté « a copia » de ces armes qu'il remit au gouverneur.) Après Amaral, ce fut le sergent Antonio Freire de Mendonça qui déposa : Il est arrivé à la riviere Guanany avec l'expédition d'Amaral, après avoir, en courant de grands dangers, passé M a c a p a et le Cap du Nord ; sur la foi des guides, Amaral se croyait déjà parvenu sur les bords du Vincent Pinçon, mais après avoir consulté quelques indigènes, il apprit « où il se trouvait», et qu'il y avait des F r a n ç a i s sur le Guairapo qu'il venait de passer. Ils rebroussèrent chemin et « le j o u r suivant » rencontrèrent deux F r a n ç a i s à l'endroit désigné. L e témoin raconte l'entrevue comme Amaral et Maya da G a m a . L e s F r a n ç a i s aident le rebelle Guaimá, le chef des Aroans, les Aroans, bien que « natifs des possessions de cette couronne », ont déjà attaqué parfois des villages près de B e l e m do P a r a . 1

L e témoin déclare en outre que « passant la riviere Guanany, ils arrivèrent à celle de Vincent Pinçon » (que passando o sobredito rio Guanany, c h e g a r ã o ao de V i ­ cente Pinson), où l'on a vérifié que toutes ses bouches appartiennent à la couronne de Portugal, ainsi qu'il résulte 1

) Il est possible qu'il y ait ici une lacune dans le texte, qu'on pourrait remplir par les termes correspondants qui se trouvent dans le rapport du gouverneur. Un rocher « long de trois palmos » et « s'élevant au-dessus du sol d'un peu plus d'un palmo » ne se conçoit guère. D u moment que la longueur est indiquée, il semble que la largeur devrait l'être aussi.


347

de la découverte des « marcos », qu'il raconte comme Amaral. Outre ces témoins, on entendit encore un second ser­ gent, cinq soldats et deux Indiens, dont R . B . ne reproduit pas les dépositions, attendu qu'elles sont sur les points essen­ tiels conformes aux précédentes. 4. Le Roteiro d'Amaral contient les indications les plus détaillées qui aient été fournies au sujet d'une expédition sur le littoral du contesté ; il renseigne sur la direction des diverses parties du rivage, leurs distances, la configu­ ration de la mer, l'aspect des côtes, la végétation, les acci­ dents de terrain, etc., sur les fleuves qui se jettent dans l'Océan le long de la côte, les habitants du pays. Pour apprécier la valeur du Roteiro, il faut poser en fait qu'il n'entend pas être une description de voyage, un récit d'aventures de voyageurs, mais un simple itinéraire, un indicateur des chemins et des localités (Annexes, planche n° 4). Il y a lieu de retenir surtout : L e « Roteiro » part de la « ponta de A r a g u a r i . . . cette pointe d'Araguari forme une anse au Nord-Ouest et dans cette anse, venant du Sud-Ouest, se jette la riviere d'Araguari » ; il mentionne plus loin une « ponta ao Norte, . . . esta ponta hé o Cabo do N o r t e » , puis « a outra ponta ) grossa ao Norte . . . laquelle forme une sorte d'anse où . . . se jette un igarapé nommé Orapumaça », puis entre autres le « rio Igarapepucá », le « igarapé de M a y a c a r y », dont il est dit: «on trouve un bon chenal à son embouchure, qui est à environ dix lieues du parcours », puis le « igarapé Vairapu » (le Guairapo du procès-verbal de l'interrogatoire des témoins). On note ici une nombreuse peuplade indienne 1

1

) E t non « parte », comme le dit M. F . II, page 166.


348 1

de la tribu des A r i c u r a s é s ) ; la rencontre des F r a n ç a i s est relatée d'une manière c o n c i s e : « I c i nous avons parlé à des Français ». Viennent ensuite le « igarapé Uruatury » et le « rio Goanani » ) . Le Roteiro ne mentionne pas le voyage aller et retour du Vairapu au Goanani; le plan général du récit excluait toute double indication de la même distance p a r c o u r u e ; c e s indications réitérées auraient été de nature à apporter la confusion dans la mensuration du littoral; en outre, la partie narrative proprement dite est ramenée à ses traits essentiels. D u Goanani, le Roteiro continue dans la direc­ tion du nord-ouest, pour conduire au Vincent Pinçon. Pour M. P. Il, page 164, c'est là un motif qui prouve à l'évidence que le « Roteiro » est un « récit arrangé ; il interprète comme suit le procès-verbal de l'enquête : L'ex­ pédition n'est pas revenue du V a i r a p u au Goanani et n'a pas repris ensuite la direction du nord-ouest; au contraire, pour parvenir au Vincent Pinçon, elle a rebroussé chemin depuis le Vairapu pour se diliger au sud-est et a trouvé le Vincent Pinçon à l'Araguary. T o u t d'abord, cette opinion ne se concilie pas a v e c la mention contenue dans l'ordon­ nance du gouverneur da Maya da G a m a , d'après laquelle A m a r a i et les siens n'ont atteint le V i n c e n t Pinçon qu'après avoir été sur les bords du Vairapu, et avoir surmonté des « perigos, trabalhos et descomodos ». D e plus, les F r a n ç a i s qui, sur les bords du Vairapu, déclarèrent être venus du Vincent Pinçon ou Yapoco, n'étaient certainement pas ar­ rivés de l'Araguary et Amarai eût encore moins pu leur donner l'ordre d'y retourner. E t Amarai qui, à l'aller, avait passé l'Araguary et le connaissait exactement, ne l'a pas pris 2

1

) M. F . II, pp. 167, 168: B r i c u r a r e z .

2

) G o a n a n e , dans le texte de M. F . II, page 168.


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pour le Vincent Pinçon ; si la thèse de M. F . était fondée, Amaral eût dû à l'évidence déclarer, qu'il n'avait pas trouvé de Vincent Pinçon, mais seulement les bornes-frontières sur l'Araguary. D'ailleurs, le sergent Antonio F r e i r e de Mendonça dit expressément dans sa déposition : « que passando o sobredito rio Guanany, chegarão ao de V i c e n t e Pinson », en d'autres termes, du Vairapu, dans la direction du nordouest, l'expédition est revenue sur les bords du Guanani, qu'elle a passé ensuite pour arriver au Vincent Pinçon. Enfin, il importe de relever que les diverses montagnes et chaînes de montagne signalées près du V i n c e n t Pinçon, en particulier la haute montagne escarpée, où Amaral dit avoir trouvé les bornes, n'existent pas près de l'Araguary; en revanche, des montagnes de cet aspect caractérisent rembouchure de l'Oyapoc. Il résulte de tout cela que le procès-verbal et le Roteiro s'accordent pour affirmer que du Guanani le voyage a continué vers le nord-ouest ; c'est donc à tort qu'on con­ clut, d'une prétendue contradiction entre les deux documents, à la non-authenticité du Roteiro. Quant à la « pointe de la riviere Goanani » il est dit : « On reconnaîtra facilement cette riviere parce que, à envi­ ron deux lieues avant d'y arriver, on voit vers le Sud-Ouest une petite montagne ou morne à l'intérieur du pays, assez élevée et allant du Nord-Ouest au Sud-Est, ce qui est le meilleur signalement, car la côte est couverte de végétation rabougrie, de bambous et la terre est noyée ) . » D u Gua­ nani, le Roteiro conduit d'abord au « grande rio chamado Caxipurú », du Caxipurú à la « ponta chamada Camarupy ». Plus loin (ou en face), au nord-ouest, se trouve un « monte alto », distant de trois à quatre lieues de la rive de la ponta 1

1

) L e Mont Mayé actuel, conf. ci-dessus, page 44.


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Camarupy. E n t r e la montagne et la baie s'étend la « b o c a do rio ou bahya de V i c e n t e Pinson....... Pour entrer dans cette riviere, on prend la direction de S u d - S u d - O u e s t . Elle est large et profonde ; j e ferai remarquer que ses rives d'un côté et de l'autre sont très b a s s e s et s'écartent à 40 ou 50 brasses à m a r é e b a s s e . . . la partie de Sud-Est est m a r é c a g e u s e ». E n amont, « un bas-fond près de l'île » partage la riviere en deux bras, dont les indigènes et les F r a n ç a i s ont fait deux rivieres ; ils appellent celui qui se trouve à main g a u c h e « Curupi », l'autre « G u y a p o c o ». Au confluent du G u y a p o c o et du Curupi (donc en face de l'extrémité du bas-fond sur le côté nord de la riviere) « il y a une montagne élevée et par de là, la côte se dirige à l'ouest-nord-ouest, présentant quatre chaînes de mon­ tagnes élevées qui s'avancent vers l'intérieur » ( E na entrada deste rio ou b r a ç o G u a y a p o c o esta hum monte alto e delle corre a costa p a r a Oes-Noroeste coatro S e r r a s ) altas que vão pela terra dentro). 1

« E t en venant vers l'embouchure de cette riviere baie, il y a une autre montagne ) élevée au nord-ouest, le sommet de laquelle se trouvent les bornes-frontières Portugal ) » ( E vindo sahindo para a boca desto rio 2

3

ou sur du ou

1

) T e r r a s dans le texte de M . F . I I , page 170.

2

) C'est manifestement la montagne située en face de la « ponta Camarupy ». 3

indiquée

auparavant

comme

) M. F . II, page 164, fait observer : « l'objet essentiel du voyage, la reconnaissance des marques de frontières, est raconté tout autrement dans les deux textes » (Procès-verbal et R o t e i r o ) . Mais, d'une manière géné­ rale, le R o t e i r o ne raconte pas et ne pouvait pas raconter, ainsi qu'il en a été fait la remarque. A m a r a l se borne à reconnaître le lieu où sont les bornes-frontières. D e ce que le R o t e i r o ne pouvait pas faire le récit des circonstances dans lesquelles ces bornes ont été trouvées, il n'est pas


-

351

B a y a está outre- monte alto que demora ao Noroeste onde em cima estão os marcos de Portugal). D e cette montagne vers le sud-ouest, on voit trois chaînes de montagnes ; de là, la côte s'étend vers Cayenne dans la direction de l'estnord-ouest. « Cette terre est nommée du mont Camaripú. » (Chamase a esta terra do oiteiro Camaripú). « C'est le Rio de Vicente Pinson lequel, les Français nous l'ont dit, sépare les terres du roi de Portugal, notre maître, de celles de la France, et de cette pointe de la montagne, dont j'ai parlé, on compte 24 lieues jusqu'à Cayenne. » (Este hé o Rio de V i c e n t e Pinson que os F r a n cezes nos disserâo se dividião as terras de el R e i nosso Senhor de Portugal com F r a n c a , e desta ponta ao monte que tenho dito são 24 legoas a Cayana.) A la fin, cette remarque : «J'ai fini ce routier le 12 mai 1723. » 5. C'est à bon droit que M. F . II, page 164, qualifie de « si importante pour l'interprétation du Traité d'Utrecht », la question des bornes-frontières qui firent l'objet de l'expé­ dition d'Amarai. Mais cette expédition, importante pour l'interprétation du traité d'Utrecht, ne l'est pas uniquement en ce qui concerne la question des bornes-frontières; elle l'est pour la question de la frontière tout entière. A ce point de vue, les principaux renseignements que le rapport fournit au sujet de l'expédition sont les suivants : a) Quant à la question de la frontière en général, le procès-verbal montre que le gouverneur da M a y a da Gama, le capitaine Amarai et ses compagnons de voyage tenaient l'Oyapoc du Cap d'Orange pour le «Japoc ou Vincent Pinson» du traité d'Utrecht: Sur le Guairapo, Amarai, ses admissible de tirer la conclusion : « l'opération est présentée comme n'ayant offert aucune difficulté ». Il n'y a pas d'antinomie entre les rapports.


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compagnons et les F r a n ç a i s qu'ils rencontrèrent étaient d'accord pour r e c o n n a î t r e qu'ils se trouvaient sur terre portugaise ; au dire de ces F r a n ç a i s , le V i n c e n t Pinçon est entre Cayenne et le Guairapo ; au dire de ces mêmes F r a n ç a i s , sur le même trajet se trouvait «la côte des. pos­ sessions de la Couronne de Portugal» (costa dos dominios da Corôa Portugueza) ; des terres même au nord du Guairapo appartiennent par conséquent au Portugal. Ama­ ral et ses compagnons arrivèrent ensuite au Vincent Pinçon, après avoir continué leur route dans la direction du nordouest au delà du Counani ) « exposés à des périls, des fatigues et des misères », et ils reconnurent enfin le « rio de V i c e n t e Pinson chamado Yapoco », soit « verdadeiro Rio de V i c e n t e Pinson » clans la riviere auprès de laquelle se trouvaient « terra alta », « serras altas » et une mon­ tagne spécialement décrite, haute et escarpée (« monte quazi talhado a pique », «monte a l t o » ) , élévations qui le long de cette côte entre l'Amazone et Cayenne se rencontrent pour la première fois au bord de l'Oyapoç. ]

L e s indications du « Roteiro » établissent a v e c encore plus de précision et d'exactitude que, pour Amaral, l'Oyapoc du Cap d'Orange était le même cours d'eau que celui désigné par le traité d'Utrecht comme frontière, sous le nom de « J a p o c ou V i n c e n t Pinson » : à l'embouchure, la « ponta chamada C a m a r u p y » (Cap d'Orange) pour bordure au sudest; un « monte alto » (Mont d'Argent), pour bordure au nord-ouest ; entre les deux, l'embouchure : « E s t a hé a b o c a do rio ou bahya de V i c e n t e Pinson », et cette riviere (d'après

1

) Lorsqu'ils arrivèrent pour la première fois sur les bords du Cou­ nani, A m a r a l crut, d'après le renseignement erroné donné par un des guides, que c'était déjà (jâ) le V i n c e n t Pinçon, d'où resuite que le véri­ table V i n c e n t Pinçon était encore plus au nord.


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-

un de ces bras) s'appelle « Guyapoco ». Sur sa rive nord se trouvent, outre un « outro monte alto », « serras altas » et la «terra do oiteiro Camaripú» le long de la côte qui, de l'est au nord-ouest, s'étend vers Cayenne. Sur le sommet d'un « monte alto » (Mont d'Argent) est la borne-frontière du Portugal. Ce sont « les F r a n ç a i s qui nous on dit » que cette riviere forme la frontière. D e la montagne où est plantée la borne-frontière, on compte 24 lieues jusqu'à Cayenne. Cela impliquait que les F r a n ç a i s considéraient bien la riviere Oyapoc du Cap d'Orange comme la frontière ; mais la frontière ne s'arrête pas au cours d'eau, elle le dépasse pour aller jusqu'au sommet du « monte alto » où se trouve la borne-frontière; toute l'embouchure de l'Oyapoc est par conséquent portugaise. C'est ainsi que le Portugal entra le premier dans la voie qui devait conduire à la violation du traité d'Utrecht. Amaral outrepassa l'ordre qu'il avait reçu, ce dont était cause la borne-frontière sur le « monte alto ». b) Aucune des parties ne conteste qu'Amaral ait trouvé une borne-frontière; la F r a n c e reconnaît en effet qu'il en a trouvé une, seulement c'était, selon elle, sur le bord non de l'Oyapoc du Cap d'Orange, mais de l'Araguary. M. F . I, page 177, dit : « C'est, en effet, en 1723 qu'un des succes­ seurs de da Cunha envoie P a e s do Amaral reconnaître le Vincent Pinzon et rechercher les bornes de Bento Maciel, et il les trouve à l'Araguary»; ibidem, page 308: « le pilier recherché par P a ë z do Amaral fut précisément retrouvé par lui sur le bord de l'Araguary » ; et M. F . II, pages 164 et suivantes, relève « l'accent plus véridique » du procès-verbal, à cause du récit de la découverte de la borne, mais en conclut qu'en 1723, cette trouvaille n'a pas pu avoir lieu sur le Mont d'Argent; si l'on veut que la borne ait été trouvée sur ce mont-là, il faut admettre que le rapport si 23


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-

e x a c t consigné clans le procès-verbal n'est qu'un « long men­ songe » (« ou cette description n'est qu'on long mensonge, ou il s'agit d'une autre montagne que la montagne d'Argent et d'une autre riviere que celle qui la baigne »). Cette déduction de M. F . tend donc uniquement à éta­ blir que la borne-frontière se trouvait, non sur l'Oyapoc du C a p d'Orange, mais sur l ' A r a g u a r y ; M. F . admet que la borne a été trouvée. Or, une étude attentive du procèsverbal de l'audition des témoins amène à la conviction que la borne n'a pas été trouvée sur le bord de l'Araguary, c a r l ' A r a g u a r y fut le point de départ et non le but et le point d'arrivée de l'expédition d'Amaral. C e n'est pas au pre­ mier, mais au second de c e s points que la borne a été découverte. Voici les considérations qui militent en faveur de la découverte, effectuée au printemps de 1723, de la bornefrontière sur le bord de l'Oyapoc du Cap d'Orange : aa) la conclusion, tirée des événements antérieurs, que rien ne permet de clouter que Parente avait placé une borne-frontière ; bb) les dépositions, r e ç u e s sous la foi du serment, des personnes qui ont assisté à la découverte; cc) les renseignements e x a c t s et circonstanciés que fournit le rapport sur la découverte m ê m e ; dd) la description e x a c t e des armes sculptées sur la borne principale ; ee) la mention de la sculpture d'une croix « c o m m e celle de l'Ordre du Christ » sur une des pierres plus petites (des « levantadas como testemunhas ou guardas »), c e qui correspond à la stipulation de la donation royale faite à Parente, selon laquelle le roi Philippe I V procédait à la donation en qualité aussi de Commandeur de l'Ordre du Christ ;


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ff) la mention du fait qu'Amaral apporta à Belem et remit au gouverneur une des copies qu'il avait dessinées des armes trouvées; gg) le fait que la borne-frontière a été trouvée sur la montagne et non pas sur une rive basse, où une pierre de cette nature n'eût pu rester longtemps ; hh) le fait que le procès-verbal relatif à la découverte de la borne-frontière a été envoyé à Lisbonne en expédi­ tion authentique, voir R. B . III, pages 56, 129; ci-dessous, page 383 ; ii) le fait que le Roteiro confirma la découverte de la borne-frontière ; kk) le fait que le précédent gouverneur, Berredo, qui, en 1723, était encore au Brésil, annonça la découverte de la borne-frontière comme effectuée ) On ne saurait opposer à cette démonstration ni la rela­ tion par laquelle, en 1685, Souza F e r e i r a rapportait que les bornes-frontières avaient disparu par suite des intempéries, ni le fait que les mémoires portugais de 1698 et 1699 parais­ saient adopter cette opinion; car ni Souza F e r e i r a ni les auteurs des mémoires n'ont procédé sur place à une enquête ; en outre, le témoignage du P. la Penher ne saurait être écarté du débat. V r a i est-il toutefois que la description de la borne-frontière n'est pas exactement la même dans le rapport de da Maya da Gama, d'une part, et dans les dépositions d'Amarai et du sergent Mendonça, d'autre part. Ce défaut de concordance provient peut-être d'une erreur due au copiste. Si l'on prend pour base la description de da Maya da Gama, l'idée la plus naturelle qu'on a de la borne-frontière 1

1

) Silva II, page 287, cite les mots de Berredo : « Cette borne . . . a été retrouvée, en 1723, par J o à o P a e s do A m a r a i . » V o i r en outre ci-dessous, page 363.


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retrouvée est celle-ci: sur un côté de la pierre (pedra), un c a r r é avait été taillé et dans c e c a r r é les armes du Portugal étaient sculptées, sur l'autre côté, dans un c a r r é semblable, les armes d'Espagne. Pour arriver à une reconstitution complète, il ne faudrait pas qu'il ne fût fait mention, comme c'est le cas, que d'un seul c a r r é . D'après les dépositions d'Amaral et de Mendonça, telles qu'elles ont été conservées, c'est en revanche la pierre même qui est le c a r r é ; elle aurait donc été taillée en forme quadrangulaire. Mais cette pierre est de dimensions si modestes qu'elle n'aurait pas pu servir de padrão ni porter sculptées toutes les figures des armoiries. Quoi qu'il en soit, on était alors à P a r a au clair sur c e point : la frontière du traité d'Utrecht était à l'Oyapoc du Cap d'Orange et il avait été officiellement constaté qu'il existait toujours à cet endroit une ancienne borne-frontière. D a n s le courant de 1723 encore, il y eut un échange de vues entre le gouverneur français de Cayenne et le gouverneur portugais de P a r a au sujet de la délimitation du contesté. 3.

L e P. Chrysostomus avait apporté au gouverneur d'Orvilliers la lettre du 12 avril 1723, par laquelle da Maya da G a m a faisait savoir qu'à aucune condition et d'aucune ma­ nière il ne pouvait admettre que des relations commerciales s'établissent entre les deux colonies, française et portugaise, l'article 12 du traité d'Utrecht et les ordres exprès du roi s'y opposant. L e 30 mai 1723 ) , le gouverneur français ) répondit : 1

1

2

) M F . I, pp. 178 et suiv., mentionne le rapport de d'Orvilliers à son gouvernement, du 27 juin 1723, dans lequel il fait part de ses négo­ ciations avec le gouverneur portugais. L e s données que M. F . reproduit


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« Il n'y a rien de plus juste et qui soit mieux de notre devoir que de mettre à exécution le Traité fait par nos Souverains à Utrecht. » E n conséquence: «J'interdis et défends absolument aux Français de traverser l'Oyapock suivant ce qui est contenu et déclaré aux Articles 8 et 12 : — S a Majesté T r è s Chrestienne se désistera . . . . de tous droits et prétentions . . . . sur la propriété des terres appelées du Cap du Nord, et situées entre la riviere des Amazones et celle de Oyapock, ou Vin­ cent Pinson.» « P a r ce traité, toutes les T e r r e s du Cap du Nord sont au Roy de Portugal et celles du Cap d'Orange au R o y mon Maître, lesquelles ne commencent, je crois, qu'au Cachipou. Si, comme on me le fait espérer, V o t r e Sei­ gneurie vient l'année prochaine à l'Oyapock, je m'y trou­ verai et nous ferons d'accord la démarcation des limites de nos Gouvernements. » Il veut écrire à la cour de F r a n c e , afin que les deux gouvernements s'entendent sur le point de savoir si « un commerce de bœufs et autres animaux » ne peut s'établir entre les colonies. Il est d'accord pour convenir d'un arrangement au sujet de l'extradition réciproque des esclaves fugitifs ; il d'après ce rapport établissent l'authenticité de la lettre du 30 mai, en ce qu'elles concordent en partie avec le contenu de celle-ci et n'apportent d'ailleurs rien qui soit en contradiction avec cette pièce. E l l e s en disent moins que la lettre, en ce qu'elles ne mentionnent pas la reconnaissance de la frontière de l'Oyapoc, elles présupposent toutefois qu'elle a eu lieu, à quoi elles ajoutent même l'indication de la latitude du Cap d'Orange et du Cap du Nord. V o i r ci-dessous, page 362, note. ) L a traduction portugaise, faite à P a r a , de la lettre de d'Orvilliers est reproduite dans R . B . I V , pp. 205 et suiv., d'après la Bibl. Nat. de Lisbonne, A r c h . du Cons. Ultramarino, L i a s s e n° 1052 ; en retraduction française, ibidem III, pp. 63 et suiv. 2


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statue sur nombre de c a s de même nature, à la satisfac­ tion, croit-il, du gouverneur portugais. Il répond aux plaintes que, de tout temps, les Portugais faisaient entendre au sujet du c o m m e r c e d'esclaves pratiqué par des F r a n ç a i s sur territoire portugais, par une contre-plainte : « On me dit que beaucoup de Portugais se rendent aux terres du R o i mon Maître pour acheter des Indiens esclaves et des pro­ duits qu'on trouve sur lesdites terres. » Cette lettre montrait où, en 1723, le gouverneur fran­ çais de Cayenne plaçait la frontière du traité d'Utrecht ; d'Orvilliers défendait à ses administrés de passer l'Oyapock, c'est-à-dire d'aller sur territoire portugais. C e devait être un cours d'eau déterminé, évidemment connu, sinon la défense n'aurait eu aucun sens. E t puisque c'était pour se conformer au traité d'Utrecht, ainsi qu'il le disait expressé­ ment, que d'Orvilliers interdisait de passer cette frontière sur l'Oyapock, il faut que, dans son opinion, cet O y a p o c k et le « J a p o c ou Vincent Pinson » du traité d'Utrecht fussent identiques ; c'est pourquoi il l'appelle, non pas Japoc, mais «Oyapock ou V i n c e n t P i n s o n » . Quel était cet « O y a p o c k » connu de tous les F r a n ç a i s de C a y e n n e ? C'était, depuis la B a r r e et F e r r o l l e s , l'Oyapoc du Cap d'Orange. D'emblée, il était évident que d'Orvilliers n'en entendait pas d'autre, mais ce qui le démontrait encore mieux, c'est qu'il ratta­ chait la riviere-frontière Oyapock au Cap d'Orange et au Cassipour. D'Orvilliers reconnaissait bien que l ' O y a p c c k du C a p d'Orange était la frontière adoptée par le traité d'Utrecht, et défendait de le passer, mais son opinion personnelle « (je crois) » était : il faut en réalité faire rentrer dans la démar­ cation française tout le territoire de l'embouchure de l'Oyapock, même celui qui est au sud, comme terres dépendant du Cap d'Orange, terres dont la frontière natu-


359 relie est le cours d'eau important le plus rapproché, le Cassipour. C'est ainsi que, tout en admettant l'Oyapoc du Cap d'Orange comme constituant la frontière adoptée par le traité d'Utrecht, d'Orvilliers en arriva à déplacer cette frontière sur un certain espace vers le sud-est. Il reçut du gouverneur portugais da Maya da G a m a une réponse, datée du 4 août 1723 ), disant : « J e suis heureux . . . que V o t r e Seigneurie comprenne, combien il est de notre devoir d'exécuter fidèlement les stipulations du Traité conclu à Utrecht entre nos Souverains, et que V o t r e Seigneurie aie expressément défendu à ses F r a n ç a i s de dépasser la riviere Japouco, qui n'est autre que la riviere de Vicente Pinçon. » Il se voyait néanmoins obligé de se plaindre de ce que, nonobstant cette défense, on avait trouvé trois F r a n ç a i s sur une petite riviere qui se trouve en deçà du rio Guarapo ) « très loin du Rio de V i c e n t e Pinçon, dans les terres appar­ tenant aux domaines du Roi mon Maître » ; « ainsi qu'il résulte du procès-verbal et enquête que j'en ai fait faire pour servir en tout temps ». Dans le cas où, à l'avenir, « d'autres F r a n ç a i s seraient rencontrés dans les mêmes parages, je les ferais arrêter, et Votre Seigneurie pourra traiter de même mes Portugais, s'ils venaient à dépasser le Cap Comaribô, qui se trouve du côté de Votre Seigneurie, au delà du Rio de 1

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) T e x t e portugais Bibl. Nat. de Lisbonne, Arch. do Conselho Ultramarino, Liasse n° 1052, reproduit par R . B . I V , pp. 209 et suiv. ; traduc­ tion française dans R . B . III, pp. 67 et suiv. ) D'après la déposition de da M a y a da G a m a recueillie dans le procès-verbal, le Guarapo même était l'igarapé, la petite riviere ; en outre, d'après le procès-verbal, il s'agissait non de trois, mais de deux F r a n ç a i s seulement. 2


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Vincent Pinçon, p a r c e que, à son embouchure vers l'Ouest on a posC les bornes qui limitent les possessions du Roi mon Maître, ces bornes ayant été posées sur l'ordre de l'Empereur Charles Quint et puis sur celui de Philippe I V en 1639, le 30 Mai, jour auquel le Capitaine Major Bento Maciel prit possession des dites terres, et l'on doit par con­ séquent entendre que les territoires dit Roi Très-Chrétien commencent à la dite pointe appelée Comaribô, qui se trouve à l'Ouest de la riviere de Vicente Pinçon et non pas au Cap d'Orange, comme le dit Votre Seigneurie, attendu que celui-ci se trouve à l'Est, et que toute l'embouchure de la riviere de Vicente Pinçon, laquelle est et forme la limite des deux territoires, appartient au Roi mou Maître, comme il est déclaré par le susdit traité ». L e gouverneur portugais prend occasion de la plainte de d'Orvilliers rapportant que des Portugais pénètrent sur le territoire français, pour se prononcer sur la question de la frontière intérieure : « Quant à la nouvelle mentionnée par Votre Seigneurie, que beaucoup de Portugais s e ren­ dent par l'Amazone dans le territoire du Roi Très-Chrétien, pour faire la traite des Indiens, et pour acheter des d r o ­ gues ou des fruits, qui se trouvent dans ces terres, ces nouvelles sont fausses et dénuées de fondement ; car un tel v o y a g e serait impraticable, non seulement à cause du grand éloignement et des difficultés du terrain dans l'inté­ rieur, mais aussi parce qu'il n'y a pas de riviere que depuis l ' A m a z o n e on puisse remonter pour arriver aux possessions de la Couronne de France. »... D'ailleurs, il demande que les F r a n ç a i s de C a y e n n e cessent de venir en aide à Guaimâ et aux autres A r o a n s insurgés auxquels ils fournissent de la poudre et donnent asile ; il serait content que les deux gouvernements « puissent autoriser quelque c o m m e r c e entre nos colonies », mais, à


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défaut d'un tel accord, il est obligé de faire exécuter dans le Brésil la loi portugaise qui interdit absolument tout commerce avec les nations étrangères ; il entend main­ tenir si strictement l'interdiction de tout a c c è s du terri­ toire portugais qu'il prie le gouverneur français « de ne pas m'envoyer des embarcations » ; « si V o t r e Seigneurie a un avis quelconque à me faire parvenir, elle peut le faire par un soldat qui pourra m'apporter sur une petite embar­ cation les lettres et en remporter d'autres avec lui, mais pas autre chose. » Dans cette lettre, da Maya da G a m a s'explique a v e c une complète clarté sur la question la plus importante pour l'arbitre, celle de la frontière du «Japoc ou Vincent Pin­ son ». S e fondant sur la délimitation fixée par le traité d'Utrecht et fort des résultats obtenus par l'exploration d'Amaral, il prétend que la riviere frontière est le Vin­ cent Pinçon, qui a son embouchure entre le Cap d'Orange et le Cap Comaribô. Mais comme l'ancienne borne-fron­ tière se trouve sur la montagne qui est sur la rive nord de la riviere, les deux rives, tout le territoire de l'embou­ chure, appartiennent au Portugal. L e territoire français ne commence qu'à partir de la montagne où est la bornefrontière, avec la « pointe de Comaribô », non, par con­ séquent, au Cap d'Orange ; il ne dit mot du Cassipour, le considérant tout naturellement comme un cours d'eau portugais. D a Maya da G a m a affirme en ce qui concerne la fron­ tière intérieure : Il n'y a pas d'affluent de l'Amazone par lequel on puisse arriver sur le territoire de la F r a n c e . Il est par conséquent d'avis que tout le réseau fluvial du bas Amazone appartient au Portugal. A teneur de leurs lettres, le gouverneur français et le gouverneur portugais étaient donc d'accord en 1723 pour


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admettre que la riviere frontière du traité d'Utrecht, « J a p o c ou V i n c e n t Pinson » est l'Oyapoc du C a p d'Orange. E n t r e eux, il n'existait qu'une divergence : chacun d'eux revendiquait pour son pays le territoire entier de l'embouchure de l'Oyapoc ; d'Orvilliers opposait au terri­ toire portugais du Cap du Nord un territoire français du C a p d'Orange, traversait l'Oyapoc et n'entendait s'ar­ r ê t e r qu'au Cassipour ; da Maya da G a m a suivait l'an­ cienne démarcation, réelle ou supposée, passant par le Mont d'Argent, et arrivait ainsi sur la rive septentrionale de l'Oyapoc. Tous deux dépassaient la frontière d'Utrecht et tous deux n'en restaient pas moins à la frontière d'Utrecht. L ' a c c o r d ne subsista pas longtemps ; la F r a n c e ne tarda pas à élargir notablement s a prétention.

4. 1. On voyait à C a y e n n e dans l'expédition d'Amaral, r a t t a c h é e à la déclaration faite par le gouverneur portu­ gais au sujet de la frontière, une tentative d'occupation opérée par le Portugal sur la rive g a u c h e de l'Oyapoc. A cela vint s'ajouter que da M a y a da G a m a « ayant fait faire cette année (1723) un établissement assez près d'Oyapoc par les t e r r e s », annonça que l'année suivante il viendrait en personne sur l'Oyapoc « où il prétend faire un établisse­ ment », et où il désirait se rencontrer a v e c le gouverneur de C a y e n n e « pour r é g l e r les limites ». On constata à C a y e n n e que, par des mesures de cette nature « cette nation devient voisine de bien près de Cayenne ) » . 1

1

) D ' a p r è s le rapport de d'Orvilliers du 27 juin 1723, M. F . I, pp. 178 et suiv.


363 L e capitaine des R o s e s qui avait porté à P a r a la lettre de d'Orvilliers, du 30 mai 1723, revint a v e c la nouvelle qu'Amaral avait planté sur la « montagne de L u c a s » « un poteau a v e c les armes du Portugal ». D'Orvilliers ne vou­ lut pas le croire, mais il ordonna d'enlever la borne en tout cas ) . Plus tard, il s'est plaint lui-même au gouverneur por­ tugais d'un officier portugais qui « a osé » mettre sur la « Montagne d'Argent » les armes du roi de Portugal ) , fait que da Maya da G a m a dans le rapport qu'il a adressé à son gouvernement le 25 septembre 1727, qualifia d'inven­ tion et de mensonge, attendu qu'Amaral avait retrouvé les anciennes bornes, qu'il n'en avait pas érigé de nou­ velles ) . D e s écrivains français contemporains maintenaient qu'en 1723 les Portugais avaient non seulement placé une 1

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1

) D'après le rapport de d'Orvilliers du 28 mars 1724, M. F . I, pp. 179 et suiv., « Archives du Ministère des colonies, Limites de Cayenne avec les Portugais » : « L e sieur des Roses, capitaine à Cayenne, qu'il avait envoyé à P a r a , lui a rapporté, qu'un officier envoyé par le général por­ tugais avait fait planter un poteau avec les armes du Portugal à la mon­ tagne de L u c a s , qui est au N. O. de la riviere (l'Oyapoc) ; il ne le croit pas, mais si l'officier portugais avait été assez imprudent pour l'avoir fait, il a donné ordre au sieur Capron, qu'il a envoyé dans le Camopy, de faire couper le poteau. Il demande des ordres pour en faire planter un aux armes du R o y ; il est de conséquence qu'il les reçoive et qu'il lui soit prescrit ce qu'il doit faire. » — S i l'officier était chargé de détruire le poteau au cours de son expédition sur le Camopy (affluent de la rive gauche de l'Oyapoc), la borne se trouvait non sur l'Araguary, mais précisément sur l'Oyapoc du Cap d'Orange. 2

) D a n s les lettres de d'Orvilliers du 20 août 1726 (R B . III, pp. 85 et suiv.) et du 4 mai 1727 (ibidem, page 112). « J ' a i des motifs de me plaindre », est-il dit dans la première de ces lettres, « d'un des officiers portugais de V o t r e Seigneurie, qui a osé mettre les A r m e s du R o i de Portugal à la Montagne d'Argent. » ) R . B . III, pp. 131 et suiv. ; voir ci-dessous, page 384. 3


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borne-frontière sur la rive septentrionale de l'Oyapoc, mais encore g r a v é les a r m e s du P o r t u g a l dans le r o c ; sur l'ordre du gouverneur d'Orvilliers, le poteau fut abattu et les pierres jetées à la mer ). Mais les a c t e s même d'occupation accomplis par la F r a n c e sur l'Oyapoc étaient plus importants que la destruc­ tion de bornes-frontières portugaises. E n relatant qu'il avait ordonné de détruire la borne-frontière portugaise, d'Orvil­ liers demanda à son gouvernement l'autorisation d'en faire planter une aux armes du roi de F r a n c e ) . Et, en 1724, on c o m m e n ç a la construction d'un poste fortifié français sur la rive septentrionale de l'Oyapoc. 1

2

1

) Conf. K . B . III, pp. 73 et suiv. Pierre Barrère, . . . ci-devant Méde­ cin-Botaniste du Roi dans l'Isle de Cayenne, E x t r a i t de la « Nouvelle R e l a ­ tion de la F r a n c e E q u i n o x i a l e », P a r i s 1743, pp. 28 et 29 : « L e s P o r t u g a i s . . . se sont avisés de venir en 1723 faire un abaty à Ouyapok, où ils ont érigé sur un poteau, l e s A r m e s du roi de P o r t u g a l , et les ont même gra­ vées sur des rochers. » De Milhau, « Histoire de L ' i s l e de C a y e n n e et P r o v i n c e de Guianne »... 1732 ( R . B . I I I , page 74, imprimé par e r r e u r 1723), Manuscrit, 3 vol., Bibl. du Museum d'Histoire Naturelle à P a r i s , 476, t. I, pp. 71 et 7 3 : « On avait même planté une B o r n e où estoient g r a v é e s les A r m e s du R o y de P o r t u g a l . . . Mais feu M . D ' O r v i l l i e r s . . . la fit enlever. » D Artur, « Histoire des colonies françaises de la G u y a n e », B i b l . Nat. de P a r i s , Manuscrit, Nouv. A c q . fr. 2571, page 4 1 4 : « E n 1726 (par e r r e u r au lieu de 1723) . . . les P o r t u g a i s , instruits de l'établissement des F r a n ç a i s à Oyapoc, s'avisèrent d'envoyer une pirogue armée planter un poteau aux A r m e s de P o r t u g a l sur la Montagne d ' A r g e n t ou Quomaripo, qui fait la pointe nord de l'embouchure de l'Oyapoc pour en prendre aussy possession. S u r la nouvelle qu'on en eut à Cayenne, M. Dunezat reçut l'ordre d'aller abattre ce poteau. 11 s'y transporta par terre, l'abattit, et fit en même temps rouler à la mer des quartiers de roche sur lesquels l e s P o r t u g a i s avoient aussi g r a v é l e s A r m e s de P o r t u g a l , et dont ils avoient aussi entouré le pied de leur poteau. » — Il est à remarquer que ces écrivains parlent de l'Oyapoc du cap d'Orange. r

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) V o i r le rapport ci-dessus de d'Orvilliers du 28 mars 1724, M. F . I, page 179.


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Toutefois, il ne suffisait pas d'assurer la défense de la ligne de l'Oyapoc. G r â c e aux relations entretenues à Cayenne avec des peuplades indiennes établies au sud de l'Oyapoc, la domination française franchit cette riviere. Immédiate­ ment après la paix d'Utrecht, le gouvernement avait recom­ mandé aux autorités de Cayenne d'entretenir des rela­ tions de cette nature. L'expédition d'Amaral avait révélé que, quelqu'exagérés que fussent les récits des Indiens habitant sur les bords du Guairapo, il régnait une cer­ taine agitation parmi les Indiens de ces contrées ; on cons­ tatait des mouvements hostiles aux Portugais, auxquels l'in­ fluence de Cayenne n'était pas étrangère ) . 1

D'année en année, on voit désir de régler la question des laisser se développer la sphère On ne tarda pas à donner des politique. 1

se préciser davantage le frontières de manière à d'influence de la F r a n c e . motifs à l'appui de cette

) A en croire un « Routier » portugais anonyme reproduit par R . B . III, pp. 91 et suiv., I V , pp. 219 et suiv., avec la date «vers 1727» ( « V o y a g e du Cap du Nord »), il y avait à cette époque sur le Cassipour (Rio Ocosiperú) « un village d'esclaves marrons ayant appartenu à des habitants du P a r a et beaucoup d'Indiens évadés des Missions des Religieux de la Con­ ception et de S t . Antoine, et de celles des P è r e s de la Compagnie de J é s u s , lesquels Indiens, quoique se trouvant ici dans nos domaines, don­ nent obéissance à Cayenne et commercent avec les F r a n ç a i s ». Cet écrit ne saurait être utilisé pour la constatation des laits de la cause, vu l'in­ certitude de sa date et de sa provenance (« Bibliothèque Municipale de Porto, Manuscrit »). S'il était authentique, il fournirait l'explication la plus simple du désir de d'Orvilliers qui voulait la frontière du Cassipour. D a n s le même Routier, il est dit des « gentils de la nation des Aricurarez » sur « l'igarapé de Maraipo » (un jour de distance du R i o Guanani), qu'ils « pen­ chent plutôt pour les F r a n ç a i s que pour les Portugais ». L e rédacteur connaît en outre le R i o de V i c e n t e Picam ou Hiapouco, la riviere « d'où l'on voit trois monts que les Indiens appelent Comaripû et les F r a n ç a i s Montagne d'Argent ; en entrant dans la riviere il y a un fort aux F r a n ­ çais . . . à main droite ».


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2. L e 20 août 1726, le gouverneur d'Orvilliers écrivit à da M a y a da G a m a *) une lettre qu'il fit porter de nouveau par le capitaine des R o s e s . Cette lettre dit au sujet de l'affaire de la frontière: « J e d o n n e . . . . pouvoir au dit des R o s e s pour établir nos bornes : et quoique la Baie de Vincent Pinson. soit plus au Sud que la Rivière de Cachipour, je conviendrai, pour le Roi mon Maître, que nos limites soient à la riviere de Cachipour. Cette riviere ne dépend nullement des terres dites du Cap du Nord qui sont celles que le Roi a cédées par le dernier Traité au Roi de Portugal ; mais comme la Rivière de Vincent Pinson, autrement nommée Ojapoc, est petite, je crois que le Roi ne désapprouvera pas que nous placions la limite à la Rivière de Cachipour, qui est une grande riviere. » Cette ouverture impliquait un changement d'opinion complet chez d'Orvilliers. Il est vrai que sa conclusion se rapprochait de celle de 1723: les deux Puissances s'arrêteront au Cassipour. Mais il arrivait à cette conclusion à l'aide de prémisses totalement nouvelles. Autrefois il était dit: l'Oyapoc du Cap d'Orange est la riviere frontière, il est identique a v e c le J a p o c ou V i n c e n t Pinson du traité d'Ut­ recht; toutefois, il faut attribuer à la F r a n c e le territoire de l'embouchure de l'Oyapoc, p a r c e que le Cap d'Orange appartient à cette puissance et que, « j e crois », on peut considérer le Cassipour comme la frontière des terres du Cap d'Orange. Alors, il ne restait plus que la conclusion, fort modifiée, et l'argumentation dans son ensemble consis1

) L a traduction portugaise de la lettre « faite à P a r á , certifiée con­ forme par le P . B u c a r e l l i (Louis M a r i e ) , de la Compagnie de J é s u s , le 11 septembre 1727, et envoyée au Conseil d'Outre-mer, à L i s b o n n e » , Bibl. Nat. de Lisbonne, A r c h i v o do Conselho Ultramarino, L i a s s e n° 1052, reproduite par R . B . I V , pp. 213 et suiv., la retraduction française dans R . B . I I I , pp. 83 et suiv.


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tait en ceci : « la riviere de Japoc ou de Vincent Pinson » n'est pas identique avec l'Oyapoc du Cap d'Orange ; la première dénomination, Japoc, est éliminée, « la riviere » est éliminée aussi, reste: «Vincent Pinson». Auprès du «Vincent Pinson » se trouve une « Baye ». La frontière s'appelle en conséquence « Baye de Vincent Pinson ». La Baye est située « plus au sud que la Rivière de Cachi pour », et la frontière par conséquent est aussi « plus au sud que la Rivière de Cachipour ». Mais comme la « Baye » - ou plutôt la « Rivière de Vincent Pinson, autrement nommée Ojapoc », en laquelle subitement la « Baye » se transforme de nouveau — est petite, d'Orvilliers estime que le roi de France n'aura rien à objecter à ce qu'on place la frontière à une grande riviere plus au nord, qui est le « Cachipour ». Selon la nouvelle conception de d'Orvilliers, c'était donc en quelque sorte par la faveur du roi de F r a n c e que la frontière du Cachipour devait être donnée aux Portugais; la même frontière jusqu'à laquelle, en 1723, il avait hésité à se risquer. On n'en met que plus d'âpreté à vouloir faire respecter cette frontière. « On m'a affirmé », continue-t-il dans sa lettre, « comme chose certaine que des Portugais s'étaient établis à Cachipour. Pourvu que cela soit du côté du Sud de la dite riviere, jusqu'à ce que les ordres du Roi mon maître arrivent, je ne mettrai à cela aucun empêchement. Mais si qui que ce soit allait demeurer au Nord ou au Nord-Ouest de cette riviere, j e ne pourrais faire autrement que de les en faire c h a s s e r . . . ». Outre la lettre adressée au gouverneur portugais, d'Or­ villiers remit à des R o s e s des Instructions ) qui l'autoril

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) R . B . I V , pp. 216 et suiv. (traduction portugaise), ibidem, III, pp. 86 et suiv. (retraduction française). D e s R o s e s avait ordre de com-


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saient à négocier, au nom du gouverneur français et selon les ouvertures faites au gouverneur portugais « au sujet des limites entre le Roi de F r a n c e et le Roi de P o r t u g a l » . « Il fera remarquer à M. le Général que la riviere de Cachipour est celle qui doit servir de limite. II demandera une carte portugaise et fera remarquer que la Baie du Vincent Pinçon se trouve au delà du Cachipour ; par conséquent que c'est l'emplacement de leurs limites. 11 fera considérer à Monsieur le G é n é r a l que, par le dernier T r a i t é de Paix, le Roi mon Maître cède au Roi de Portugal les terres dites du Cap du Nord que, d'après ce T r a i t é , il aurait été juste qu'on s'arrêtât aux t e r r e s qui sont en face des îles du Cap du Nord, mais que, pour éviter tout diffé­ rend, je m'arrêterai à la riviere qui est au Nord de la B a i e du V i n c e n t Pinçon, j e m'arrêterai même au Cachipour. Si ledit G é n é r a l veut signer cet accord, j e l'enverrai au Roi mon Maître, comme il l'enverra de son côté au Roi son Maître, pour le faire approuver » . . . Mais ces propositions de d'Orvilliers ne furent pas com­ muniquées à temps au gouvernement portugais ; des R o s e s n'arriva pas à P a r a et la lettre du 20 août 1726, qu'il était c h a r g é de remettre, ne parvint qu'après coup (postérieure­ ment au 4 mai 1727) en mains du gouverneur portugais ). Ce retard était dû aux circonstances que voici : Un fonctionnaire français de la colonie, le sieur D a g e , détaché à proximité de Cayenne, avait été assassiné par 1

muniquer également ces instructions au gouverneur portugais (R. B . III, page 86). 1

) A sa lettre du 4 mai 1727, d'Orvilliers joignit la copie de celle du 20 août 1726, non parvenue au destinataire, avec les instructions pour des Roses; R . B . I I I , page 114: « J e vous adresse ci-joint copie de la lettre que j'avais envoyée à V o t r e Seigneurie par l'intermédiaire du Sieur des Roses, l'officier qui commandait cette chaloupe, et j'y joins aussi les instructions que je lui avais données. »


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ses esclaves, en même temps que sa femme, son nour­ risson et un administrateur. L e s assassins s'étaient enfuis, emmenant un petit enfant, dans la direction de l'Amazone, à ce qu'apprit d'Orvilliers. « Cette noire action crie ven­ geance », écrivait celui-ci dans la lettre du 20 août 1726, adressée à da Maya da Gama, à qui il annonça en même temps que des Roses, le porteur de la missive, avait l'ordre de poursuivre les fugitifs dans son voyage à P a r a et de demander leur extradition « s'ils sont allés du côté de la résidence de V o t r e Seigneurie ; . . . chose que je suis per­ suadé que V o t r e Seigneurie ne lui refusera pas, puisque ce crime regarde toutes les colonies en général et que toutes les têtes couronnées y sont intéressées » ). Pour poursuivre les meurtriers, il avait été adjoint au sieur des Roses un sous-lieutenant, un sergent et quelques soldats. « Il s'informera », prescrivait l'instruction, « auprès de tous les Indiens qu'il rencontrera en route, d'ici au Pará, s'ils ont appris que lesdits assassins aient été sur quelque riviere... Si sur ces rivieres il n'y a point de nouvelles de ces gens, il ira jusqu'au P a r á » ) . ]

2

C'était de la part de l'autorité française un empiètement sur les droits de souveraineté du Portugal ; l'excuse en était dans l'horreur du crime commis. L a colonie portugaise professait une certaine méfiance à l'égard de ces expéditions des F r a n ç a i s ; aussi le sieur des R o s e s y fut-il très mal accueilli. A la station des « P è r e s Missionnaires de T o u a r é » ), on lui refusa un guide pour 3

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) R . B . III, page 84. ) R . B. III, page 87. ) C'est ainsi que l'écrit d'Orvilliers le 4 mai 1727 (R. B . III, page 114); ou T a u e r é selon da Maya da G a m a (R. B . III, page 9 6 ) ; il s'agit du T o h e r é , un petit affluent de l'Amazone, qui a son embouchure entre le J a r y et le P a r u . (R. B . III, page 96, note 2.) 2

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P a r a ; il dut rebrousser chemin, fit naufrage en route et périt ) . Cela causa une grande exaspération à Cayenne, alors qu'en même temps le gouverneur portugais de P a r a , qui ne connaissait pas ou ne connaissait qu'incomplètement les motifs de l'expédition de des R o s e s , était irrité de c e nou­ vel empiètement des F r a n ç a i s sur le territoire portugais. 3. Au commencement de 1727, M a y a da G a m a décida d'envoyer une autre expédition portugaise vers le nord pour se renseigner sur la situation dans le Contesté, opérer une nouvelle reconnaissance sur l'Oyapoc et faire remettre une lettre de plaintes au gouverneur de Cayenne. Il en confia le commandement au major F r a n c i s c o de Mello Palheta, à qui il remit une instruction. a) Cette instruction ), datée de B e l e m do P a r a le 20 fé­ vrier 1727, stipule: Une ordonnance royale a décidé que tous les ans quelques chaloupes a r m é e s en g u e r r e aillent croiser « à la côte du Nord », pour savoir si des F r a n ç a i s violent la frontière, et dernièrement le roi a expressément ordonné la surveillance et la défense de ses domaines situés, de notre côté, à l'embouchure de la riviere de V i c e n t e Pinçon, appelée J a p o c o , sur laquelle riviere de l'autre côté se trouvent les bornes . . . E n outre, il est devenu nécessaire de châtier les Indiens Aroans, qui ont attaqué des sujets de S a Majesté. Ensuite : « le bruit a couru ici que les F r a n ç a i s ont enlevé, ou avaient l'intention d'enlever lesdites B o r n e s et 1

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) Conf. R . B . III, page 96, note 2, et page 114. ) « R e g i m e n t o que ha de g u a r d a r o S a r g e n t o - M ó r F r a n c i s c o de M e l l o P a l h e t a », B i b l . Nat. de L i s b o n n e , A r c h , do Cons. Ultramarino, L i a s s e n° 1032, texte portugais R . B . I V , pp. 229 et suiv.; la traduction française, R . B . I I I , page 101, prête à équivoque. 2


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de bâtir des forts ou fortifications à l'embouchure de ladite riviere ou sur les domaines de S a Majesté, et d'autres disent sur les terres qui leur appartiennent au delà de la riviere de V i c e n t e Pinçon, ce qu'il faudra éclaircir, pour empêcher qu'ils ne passent en deçà de ladite riviere. » Là-dessus est arrivée la dernière nouvelle, « qu'ils sont entrés dans la riviere des Amazones à la poursuite de quelques-uns de leurs esclaves qui se sont enfuis de ce côté-ci ». D e là cette expédition : F . de Mello Palheta con­ duira quatre chaloupes, il prendra le P. Bernardino au Tajapurú et il se renseignera auprès de lui pour savoir s'il vaut mieux châtier d'abord l'insurgé Guaimá et ses hommes, ou aller à la « riviere de V i c e n t e Pinçon », il consultera sur la même affaire le « P. J o â o , commissario da Conceicão que esta na ilha defronte do Macapâ ». D'après les renseignements que possède le gouverneur, il semble « qu'il faut d'abord faire le voyage à la riviere de V i c e n t e Pin­ çon ». Mais, auparavant, Mello demandera « s'il y a des F r a n ç a i s dans l'intérieur sur la riviere des Amazones et s'il en trouve, il les mettra en état d'arrestation. C a r à teneur du traité d'Utrecht, dont les articles applicables sont rappelés à Mello, « la possession et le domaine de toutes lesdites terres depuis ladite riviere de V i c e n t e Pin­ çon, ou J a p o c o , qui est une seule riviere » appartiennent au Portugal (posse e dominio de todas as ditas terras desde o dito rio de V i c e n t e Pinçon, ou J a p o c o , que hé o mesmo). D e Macapa, il a ordre d'aller à l'Araguary « et aux autres cours d'eau du Cap du Nord », « et lorsqu'il les aura dépassés, il c h e r c h e r a la riviere de V i c e n t e Pinçon, entrant, s'il lui semble bon, en allant ou en revenant, dans la riviere Guanany et dans le Caxipurú, qui se trouve


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avant la riviere de V i c e n t e Pinçon, prenant grand soin d'éviter le mascaret, les bas fonds, les courants de toutes les pointes et les terres du Cap du N o r d . . . » . Pour qu'il connaisse la route qu'il doit suivre, il lui sera remis « un Routier de la C ô t e d'Araguari jusqu'à la riviere de V i c e n t e Pinçon, lequel a été dressé par mes ordres par le capitaine J o â o P a e s ». « Il s'assurera partout si les F r a n ç a i s , en contravention de c e qui est stipulé au Chapitre 12 du T r a i t é d'Utrecht, entrent et trafiquent sur toutes c e s terres, situées en deça de la riviere de V i c e n t e Pinçon....» « Entrant dans la riviere de V i c e n t e Pinçon appelée Japoco, où sont les bornes, il les examinera de nouveau pour voir s'ils ont modifié les marques, c a r elles ont été faites dans la r o c h e même au sommet de la montagne qui se trouve à main droite en entrant dans ladite riviere. » Ici « dans la même riviere » il devait attendre a v e c toute s a flottille et pendant qu'un officier ( J o â o da Matta ou J o s e p h Mendes) porterait la lettre au gouverneur à Cayenne, s'as­ surer s'il y avait des indigènes près de la riviere, « et il s'informera, si les F r a n ç a i s y ont ) un établissement». E n revenant, il châtiera les A r o a n s et les Mexiannas, peuplades rebelles. Il appert de l'instruction que le 20 février 1727 l'opinion de da M a y a de G a m a était toujours que le «Japoc ou V i n c e n t Pinson » du traité d'Utrecht était l'Oyapoc du C a p d'Orange, avec, sur la rive gauche, la montagne qui portait les bornesfrontières. E n venant du Cap du Nord, il faut passer le Cassipour pour arriver au « V i n c e n t Pinson ». D a M a y a da 1

1

) L a traduction française de R . B . I I I , page 108, dit par e r r e u r « o n t v u » . L e texte portugais e s t : « sahendo se os F r a n c e z e s tem nelle povoação», R . B . I V , page 234.


373 G a m a conteste ensuite qu'on doive séparer le « J a p o c » du « Vincent Pinson » ; le J a p o c o et le V i c e n t e Pinçon, dit-il, sont une seule et même riviere (hé o mesmo). b) Il n'existe que des informations incomplètes sur la marche et la durée de l'expédition. D e s vigies françaises constatèrent sa présence sur l'Oyapoc du Cap d'Orange, où, conformément à l'instruction qu'elle avait reçue, elle procédait à ses recherches sur la riviere de «Vicente Pinçon appelée J a p o c o » et devait attendre le navire envoyé à Cayenne. Lefebvre d'Albon écrivait à ce sujet le 15 juin 1727 au comte de Maurepas : ) . . . « L e s Portugais de leur côté nous chicannent et le Gouverneur de P a r a envoia le mois passé sur notre côte neuf pirogues montées de 200 hommes, tant Indiens pour Équipage, que soldats, pour, à ce qu'ils disent, châtier les Indiens. Ils mouillèrent devant notre nouvel Établissement d'Oyapok, d'où le Commandant de la flotte détacha une Pirogue avec deux officiers et un père Recolet, pour remettre ès mains de M. Dorvilliers une L e t t r e du Gouverneur de P a r a . » ]

Ce rapport aussi montre que la riviere de «Vicente Pinçon, appelée J a p o c o » que da Maya avait en vue, était réellement l'Oyapoc du Cap d'Orange. L e s renseignements fournis par les membres mêmes de l'expédition se trouvent dans le procès-verbal de l'au­ dition des témoins qui, à cette occasion, ont procédé à une nouvelle inspection des bornes ). Plusieurs des personnes 2

1

) M. F . II, pp. 125 et suiv. ( « A r c h i v e s de C a y e n n e » ) . Reproduit par R . B . III, pp. 125 et suiv. 2

) « Procès-verbal de l'examen fait aux pierres du sommet de la Mon­ tagne d'Argent par le Major F . de Mello P a l h e t a et sa suite. Vayapouco iOyapoc), 13 mai 1727 », d'après la « Copie annexée à la dépêche du 1 octobre 1793 du Capitaine-Général de P a r á , D . F r a n c i s c o de Souza Coutinho, d'après l'original au secrétariat du Gouvernement de P a r á . er


374

qui y assistèrent avaient pris part à la découverte des pierres faite par l'expédition d'Amaral; en outre, un souslieutenant français et deux soldats de C a y e n n e étaient pré­ sents. Il fut constaté : Qu'on c h e r c h a les pierres sur le même Mont d'Argent, où A m a r a l disait les avoir t r o u v é e s ; que « étant arrivés à cet endroit, le dit commandant a vu les pierres ainsi que d'autres » ; que les anciens compagnons d'Amaral, à la question « si c'étaient bien là les mêmes pierres qu'ils avaient trouvées portant les A r m e s R o y a l e s », répondirent tous : « que c'étaient les mêmes pierres qu'ils avaient vues a v e c les m ê m e s dessins ». L e s sculptures « de chacune de c e s pierres » furent dessinées sur papier, ainsi que les signes t r a c é s sur les « petites pierres brutes naturelles qui étaient dans le m ê m e endroit ». c) L a lettre que da M a y a da G a m a fit porter à C a y e n n e au gouverneur français d'Orvilliers, par l'expédition de Mello Palheta, était datée du 20 février 1727 ). C e dont le gouverneur portugais se plaignait le plus dans cette lettre, c'était de l'affaire des R o s e s : . . . « une chaloupe, montée par un officier et des soldats, est entrée par la R i v i è r e des Amazones jusqu'aux villages du T a u e r é à la poursuite de quelques esclaves évadés, ou sous ce prétexte . . . violant de cette façon ledit T r a i t é ( d ' U t r e c h t ) . . . , d'où il aurait pu et il peut encore s'ensuivre une rupture entre les deux Cou1

Bibl. Nat. de Lisbonne, A r c h . do Cons. Ultramarino, L i a s s e 479 A », texte portugais, R . B . I V , pp. 245 et suiv., traduction française, R . B . I I I , pp. 121 et suiv. 1

) B i b l . Nat. de Lisbonne, A r c h . do Conselho Ultramarino, L i a s s e n° 1052, texte portugais reproduit par R . B . I V , pp. 223 et suiv., traduc­ tion française R . B . I I I , pp. 95 et suiv.


375 ronnes, parce que, lorsque cette nouvelle m'est parvenue, j'ai envoyé mes gens à leur recherche, et s'ils les avaient trouvés, il n'y a pas de doute qu'il y aurait eu entre eux lutte et combat, c a r ces F r a n ç a i s avaient pénétré dans les domaines du Roi mon Maître, où ils n'ont ni droit ni pou­ voir d'entrer ni de faire des arrestations, même si c'étaient des esclaves en fuite ». D'Orvilliers aurait dû lui demander d'arrêter et de livrer les esclaves fugitifs, « en m'envoyant un ou deux soldats dans une petite barque ainsi que j e le fais pour remettre la présente ». Il ne se considérait d'ail­ leurs comme tenu de c e faire que si le gouverneur français de son côté avait agi de même à l'égard des esclaves réfu­ giés sur territoire français. Da Maya da Gaina mettait donc en question l'obligation même d'extrader, à cause du défaut de réciprocité. Il proteste ensuite énergiquement contre les violations de frontières jusqu'alors commises par des Français. Lui-même s'est toujours strictement conformé au traité : « Mes cha­ loupes de guerre n'ont jamais dépassé la Rivière de V i c e n t e Pinçon », jamais il n'a toléré « que mes ressortissants, sous aucun prétexte, passassent au delà de la Rivière de V i c e n t e Pinçon et arrivassent plus loin que les bornes-frontières (marcos) ». P a r contre, « tant V o t r e Seigneurie que ses administrés agissent en contravention de tout ce qui y a été stipulé, V o t r e Seigneurie en le permettant, et ses admi­ nistrés en entrant par les rivieres et en circulant sur les terres du Roi mon Maître. Dans ces conditions j e suis obligé à envoyer mes chaloupes de guerre jusqu'à la Rivière de V i c e n t e Pinçon et d'expédier de là à Votre Seigneurie, par un petit canot la présente lettre dans laquelle j e la requiers, de ma propre part et de celle du Roi mon Maître, d'observer sincèrement et religieusement ledit Traité, em­ pêchant ses sujets de traverser ladite Rivière de V i c e n t e


376

Pinçon pour entrer de c e côté-ci dans les rivieres, les b a r r e s et les terres du Roi mon Maître, et j e proteste contre la violation dudit T r a i t é , p a r c e que tous ceux qui dorénavant seront trouvés sur lesdits domaines seront par mon ordre faits prisonniers et envoyés au R o i mon Maître, pour qu'il le fasse savoir au R o i Très-Chrétien et que celui-ci com­ mande à V o t r e Seigneurie de faire réparation pour la vio­ lation dudit T r a i t é , ayant agi en complète contravention de ce qui y est stipulé ; et, en attendant, j e défendrai de toutes mes forces les domaines du Roi mon Maître et je châtierai quiconque voudrait s'en emparer. » Au fond, cette lettre constituait le refus de livrer les esclaves aussi longtemps que la F r a n c e ne remplirait pas de son côté ses obligations à cet é g a r d ; elle revendiquait catégoriquement la frontière du « Japoc ou Vincent Pineau du traité d'Utrecht à l'Oyapoc du Cap d'Orange. Rien qu'en ce qui concernait la question de la frontière, cette lettre devait soulever une vive opposition à Cayenne, depuis que la théorie de la baie de V i c e n t e Pinson y était admise. D e plus, les termes dans lesquels elle était conçue étaient si absolus qu'elle devait j e t e r de l'huile sur le feu, à un m o ­ ment où les esprits étaient déjà fort excités à Cayenne. 4. L e gouverneur français répondit sur le même ton, accentuant aussi ses prétentions. D'Orvilliers écrivit le 4 mai 1727 à da M a y a da G a m a ) : Il a reçu la lettre de da M a y a « dont j ' a i été très peu satisfait... Il semble que dans sa lettre V o t r e Seigneurie 1

l

n° 11 de R.

) Bibl. Nat. de L i s b o n n e , A r c h . do Cons. U l t r a m a r i n o , L i a s s e 1052. Traduction en portugais faite à P a r á et certifiée conforme, le septembre 1727, par le P è r e L o u i s - M a r i e B u c a r e l l i de la Compagnie J é s u s , reproduit par R . B . I V , pp. 237 et suiv., retraduction française, B . I I I , pp. 111 et suiv.


377

use de menaces. » Il demande « quelques explications » sur ce que da Maya a voulu dire en parlant de « châtier » ; il ne veut pas envoyer immédiatement à son gouvernement, en F r a n c e , la lettre de da Maya, « pour vous laisser le temps d'y réfléchir... mais de grâce, n'usez pas de termes qui pourraient en quoi que ce soit ressembler à des me­ naces . . . Peut-être V o t r e Seigneurie m'apprendra-t-elle à faire la guerre », et ainsi de suite. Quant aux divergences sur la question même, d'Orvilliers s'explique comme suit : Il dit au sujet des esclaves dont il avait demandé l'extra­ dition, de ces assassins, que « même pendant une guerre, j'aurais eu le droit de vous réclamer les gens de cette espèce. E t si V o t r e Seigneurie ne les livre pas, elle en r e c e v r a l'ordre du Roi son Maître ». En ce qui concerne la frontière « je désire faire toucher du doigt à V o t r e Seigneurie que ceux qui ont violé ce traité, ce sont les Portugais, et que V o t r e Seigneurie elle-même le viole aujourd'hui, attendu que . . . un officier portugais a été assez mal avisé pour venir en cachette à la Montagne d'Argent et pour y placer les Armes du Roi de Portugal » ; mais cette montagne se trouve « à plus de trois lieues au Nord-Ouest de notre riviere de l'Oyapoc ». En 1723, l'officier portugais qui est venu au Cachipour, où il a rencontré deux soldats français, a également commis une violation de fron­ tière. « . . . . E t si V o t r e Seigneurie était venue à Oyapoc comme elle me l'avait mandé par le P è r e J o â o Chrysostome, j ' y serais aussi allé et nous aurions déterminé nos fron­ tières. Mais V o t r e Seigneurie n'y est pas venue ». Et si da Maya s'était bien renseigné, il aurait appris « qu'il n'a jamais existé de riviere du nom de V i c e n t e Pinson dans toutes ces contrées, et que la riviere d'Ojapoc, autre-


378

ment dite V i c e n t e Pinson, à supposer qu'elle existe, se trouve dans l'Amazone.» « Q u e V o t r e Seigneurie se renseigne auprès des gens â g é s de P a r á ; ils lui diront où se trouve cette riviere-là. Qu'elle examine ses cartes géographiques, et elle verra que la B a i e de V i c e n t e Pinson est vis-à-vis du Cap du Nord. L e P è r e capucin de V o t r e Seigneurie est d'accord a v e c nous sur tous ces points. L e traité de paix stipule que le R o i de F r a n c e cède au Roi de Portugal les terres ap­ pelées du Cap du ) Nord. Quelle connexion ont-elles les terres du Cap d'Orange a v e c celles du Nord et du NordOuest, qui se trouvent à un degré de latitude septentrionale, alors que le Cap d'Orange est sous le quatrième d e g r é ? 1

Il est donc nécessaire, Monsieur, de fixer nos fron­ tières . . . . Pour en finir, il s'agit, Monsieur, de t r a c e r la frontière, et. jusqu'à c e que cela soit fait, que les Portugais ne re­ montent pas plus haut que la baie de V i c e n t e Pinson qui se trouve à l'Ouest du Cap du ) Nord, ni que les F r a n ç a i s dépassent Cachipour, terre du Cap d'Orange ) ; ni que les Portugais s'allient a v e c les Indiens qui habitent les terres du Roi mon Maître. J ' a i entendu dire que les gens de V o t r e Seigneurie ont donné la chasse à quelques Indiens Palicours qui ont de tout temps habité le Cachipour. J e prie V o t r e Seigneurie de faire le nécessaire pour que cela ne se renouvelle pas ) . 1

2

3

1

) Dans la traduction française de R . B . III, page 113, « Cap Nord », dans le texte portugais « Cabo do Norte », R . B . I V , page 239. ) R . B . III, page 115, traduit « Cachipour où finit le Cap d'Orange »; dans le texte portugais « Cachipur, terra do Cabo d'Orange », R . B . I V , page .240. 2

3

) Ici apparaît de nouveau la connexité qui existe, pour l'autorité de Cayenne, entre la question de la frontière et ses relations avec les Indiens établis sur le Cassipour.


379 D'après l'article 10 du T r a i t é d'Utrecht, les deux rives du fleuve des Amazones appartiennent au R o i de Portugal. Il ne s'agit que de savoir où se trouve la riviere de Vicente Pinson. L a baie est connue ; la riviere doit s'y déverser » (A bahia he conhecida; o rio deve estar nessa bahia) ). En résumé, d'Orvilliers prétend que : aa) Il n'a jamais existé de riviere du nom de V i c e n t e Pinson. bb) L a riviere « d'Ojapoc autrement dite de V i c e n t e Pinson » se trouve, à supposer qu'elle existe, dans l'Amazone. cc) Il existe une « Baie de V i c e n t e Pinson » « vis-à-vis du Cap du Nord ». L a baie est connue; la riviere doit être dans cette baie. dd) Au roi de Portugal appartiennent « les terres appe­ lées du Cap du Nord ». L e s « terres du Cap d'Orange » n'ont pas de connexion avec celles-là. Au lieu d'une délimitation, il y en a trois: en premier lieu la riviere d'Ojapoc, autrement dite de V i c e n t e Pinson dans l'Amazone forme la frontière « à sup­ poser que cette riviere existe » ; en second lieu, « la Baie de Vicente Pinson » près du Cap du Nord « où doit être la riviere », forme la frontière ; en troisième lieu, « les terres du Cap d'Orange » appar­ tiennent à la F r a n c e et vraisemblablement le Cassipour forme la frontière. Voilà qui explique l'incertitude qui caractérise la con­ clusion provisoire : L e s F r a n ç a i s ne devront pas dépasser le Cassipour, les Portugais ne pas aller au delà de la « baie de V i c e n t e Pinson ». L e territoire intermédiaire est une sorte de terri­ toire neutre. Mais du coup, la « riviere Ojapoc autrement 1

1

) L a traduction littérale est: « l a riviere doit être dans cette b a i e »


380 —

dite de V i c e n t e Pinson dans l'Amazone » disparaît de nouveau. 5. Dans s a missive, d'Orvilliers annonçait « la copie de ma lettre s e r a expédiée à la Cour de F r a n c e », et L e f e b v r e d'Albon relate que d'Orvilliers envoya à la cour ) la lettre de da Maya da G a m a , du 20 février 1727, traduite en français, le gouverneur portugais n'ayant apparemment pas mis à profit le délai qui lui avait été a c c o r d é pour retirer ses griefs. L e gouvernement français a donc été mis au courant, par cette correspondance déjà, du conflit de frontières qui avait éclaté ) . En outre, L e f e b v r e d'Albon écrivit à ce sujet au comte de Maurepas le 15 juin 1727 ): P a r la lettre du gouverneur portugais « V . G. v e r r a a v e c un stile un peu menaçant et fanfaron des prétentions tout à fait opposées aux notres. Il n'est que de consulter le traité d'Utreck, pour connoitre les mieux fondés. D a n s l'Article 8 il est dit que les terres appellées du Cap du Nort situées entre la R i v i è r e des Amazones et celle d'Oyapok ou de V i n c e n t Pinson appartiendront au R o y de Portugal, il s'agit de démontrer où est située cette dernière R i v i è r e ; c'est à l'endroit où j e la marque dans la carte hollandoise ci-jointe. S i V . G. veut se faire représenter la C a r t e Géographique de la R i v i è r e des Amazones dressée 1

2

3

1

) M. F . I I , page 125.

2

) U n e note empruntée par M. F . I, page 180, a u x A r c h i v e s du Ministère des colonies, montre qu'à la cour, on désirait être exactement renseigné sur l'administration de d'Orvilliers et qu'on enjoignit à ce fonc­ tionnaire « que cependant il soutînt les droits de S . M. et qu'il envoyât des mémoires concernant les établissements qu'il avait proposé de faire ». 3

) M. F . I I , pp. 125 et suiv., « A r c h i v e s de Cayenne » ; d'après ce texte, R . B . I I I , pp. 125 et suiv.


381

par Defer sur des mémoires Portugois, elle y est bien marquée la baye de Vincent Pinson; et le père Récolet dont j'ai parlé ci-dessus en convint devant l'officier com­ mandant la d Pirogue (qui partit de l'Oyapoc avec la lettre a d r e s s é e à d'Orvilliers) ; il en parloit savament, puis­ qu'il est missionnaire en ce quartier là. Il est constament vrai que jamais à Cayenne on n'a oui parler que notre Oyapok ) ni autre Rivière en deça du Cap de Nord ait porté le nom de Vincent Pinson, si ce n'est celle que j e citte. e

1

Il est tout évident que les terres appellées du Cap de Nord ne peuvent raisonnablement s'étendre en deça de la grande Isle où est situé ce cap, et que la pointe Septen­ trionale de cette Isle doit être censée faire le véritable point de démarcation; cela se confirme encore par l'Article 10 où il est uniquement dit que les deux bords de la Rivière des Amazones seront reconnus apartenir au R o i de P o r ­ tugal ; à quoi bon cette seconde explication ? elle auroit été tout à fait inutile, si la côte de la mer en deça des terres Cap de Nord et les terres du Cap d'Orange, dont il n'est pas parlé, lui eussent aussi dû apartenir, outre que l'ar­ ticle 8 , avec cette spécification expresse du nom de Vin­ cent Pinson, pour ne point confondre plusieurs Oyapok, s'explique de manière à conclure que le bord Septentrional de l'Isle borne les terres du Cap de Nord à la b a y e Vin­ cent P i n s o n . . . . e

e

M. Dorvilliers a aussi l'honneur de vous en écrire et souhaiterions en voir bientôt la décision, elle est importante pour le repos des Indiens sujets du Roi ) . Ils sont cruelle2

1

) L a vérité est qu'à Cayenne les F r a n ç a i s disaient exclusivement Oyapoc, comme les Portugais de leur côté disaient Vincent Pinçon. ) U n e fois de plus, on invoque les relations entretenues avec les Indiens du Contesté comme un motif pour réclamer le déplacement de la frontière. 2


382

ment molestés par les Portugois, qui leur courent sus à main armée, et aussi pour prévenir telle action qui pourroit naitre de leur part contre nos traiteurs françois. » Cette pièce s'inspire de la conception de d'Orvilliers, quelque peu modifiée et élargie. D'Albon préconise a v e c plus de force la frontière de la « b a y e de V i n c e n t Pinson », la seule possible, et son argumentation est celle-ci : ni « notre Oyapok », ni aucun autre cours d'eau en deça du Cap du Nord (vers Cayenne) n'ont jamais porté ce nom. Mais il existe une « b a y e de V i n c e n t Pinson » sur certaines cartes. Cette baie est située près du Cap du Nord. L e Cap du Nord convient d'ailleurs comme frontière pour d'autres raisons e n c o r e : le traité d'Utrecht attribue au roi de Por­ tugal les « t e r r e s appellées du Cap du N o r t » , et ces termes ne sauraient viser un territoire qui s'étend bien au delà du Cap du Nord, puisque le traité n'a cédé au Por­ tugal que « les deux bords de la Rivière des Amazones ». E n conséquence, la frontière est évidemment « la pointe Septentrionale » de la grande île du Cap du Nord « à la b a y e de V i n c e n t Pinson » et la « spécification expresse du nom de V i n c e n t Pinson » a eu lieu « pour ne point con­ fondre plusieurs Oyapok ». Certes, il ne suffisait pas de mentionner « plusieurs Oyapok » pour prouver qu'ils existaient ; en outre, L e f e b v r e d'Albon n'avait pas vu que la clause du traité d'Utrecht relative aux bords de l'Amazone n'avait rien de commun a v e c la délimitation du Contesté; mais avant tout le cours d'eau qui devait être identique a v e c la baie n'était pas encore trouvé. 6. D'Orvilliers, capucin portugais apporter la lettre la nouvelle thèse

ainsi que d'Albon, relève que le père qui était venu de l'Oyapoc à Cayenne de da Maya da G a m a avait compris de la F r a n c e au sujet de la délimi-


383 tation. Néanmoins, les autorités de P a r a ne la compri­ rent pas. L e gouverneur da Maya da Gaina s'expliqua sur ce point dans un rapport général détaillé que, le 25 sep­ tembre 1727, il envoya de Belem do P a r a à son gouver­ nement ). D a Maya da G a m a y récapitulait les événements des dernières années : En 1723, l'expédition qu'il avait envoyée a eu le bon­ heur « de découvrir les Bornes à l'embouchure du V i c e n t e Pinsson » ) , fait sur lequel un « document authentique » a été remis au gouvernement. Déjà alors, il ne cessait d'in­ sister dans ses rapports sur les dangers de la pénétration des F r a n ç a i s « dans les domaines de V o t r e Majesté » ; il a réclamé des « Ingénieurs, des armes, des munitions, de l'ar­ tillerie et des soldats » et proposé de construire un fort portugais sur le V i c e n t e Pinsson. « S i le fort avait été bâti sur la riviere de Vicente Pinsson, les F r a n ç a i s ne se seraient pas emparés maintenant de cette position. » Bien qu'à teneur du traité d'Utrecht, les terres de cette riviere vers Cayenne leur reviennent « néanmoins, les bornes étant de l'autre côté, nous aurions pu le construire facilement ». Mais comme il n'a rien reçu, pas même « des ordres de V o t r e Majesté », il décline la responsabilité « de tout ce qui pourrait s'en­ suivre à l'avenir », montrant toutefois qu'il a fait tout ce qui était possible avec les moyens insuffisants dont il usait : « j ' a i disposé de mon mieux la flotille de gardecôtes . . . j e fis partir le commandant F r a n c i s c o de Mello 1

2

1

) Bibl. Nat. de Lisbonne, A r c h . do Cons. Ultramarino, L i a s s e n° 1052, publié en extrait par R . B . I V , pp. 247 et suiv. (texte portugais), R . B . I I I , pp. 129 et suiv. (traduction française). 2

) C'est ainsi que le nom est écrit dans le texte portugais.


384

Palheta . . . jusqu'à la riviere de V i c e n t e Pinsson », d'où ce commandant devait envoyer une lettre de da Maya au gouverneur français à Cayenne. « C e commandant arriva, en effet, jusqu'à ladite riviere de V i c e n t e Pinsson ou V a y a pouco, comme ils l'appellent, et il apprit qu'en amont on avait élevé un fort, et ayant demandé la permission, qui lui fut a c c o r d é e , l'officier vit qu'on était en train de bâtir une forteresse de terre et de fascines, ou de terre battue, sur une pointe de la même riviere du côté de C a y e n n e » . . . De là il envoya un « adjudant pour porter ma lettre au Gouverneur de Cayenne, lequel se montra très courroucé, inventant et disant que, dans l'année 1723, j'avais envoyé le Capitaine J o ã o P a e s mettre des Bornes sur les t e r r e s du Roi son maître et y apposer les A r m e s Royales de Portugal, voulant par ce mensonge étendre les domaines du R o i de F r a n c e et nier le bonheur que nous avons eu de les découvrir par les renseignements qui nous avaient été fournis par un de ses propres F r a n ç a i s ; et ledit Gou­ verneur affirma que la riviere de V i c e n t e Pinsson était ici en dedans de la riviere des Amazones » . . . . L e gouverneur français s'était montré irrité de la lettre de da M a y a et avait envoyé une réponse que da M a y a joignit à son rapport « lettre qu'il convient de voir et appré­ cier, de même que celle que j e lui ai écrite, pour se rendre compte de l'orgueil de ce F r a n ç a i s , et que la ligue dans laquelle se trouve son R o i a v e c l'Angleterre et la Hollande ) les encourage dans cette fierté et dans leurs prétentions à étendre leurs domaines, prétentions qui ont été motivées par notre incurie et le manque de décision de V o t r e Ma­ jesté, . . . c a r si on avait construit la forteresse sur le point 1

1

) C'était l'époque des alliances éphémères entre les puissances, 1714 à 1735.

de


385

que j'indiquais de ladite riviere, nous ne trouverions pas maintenant la place occupée . . . Tout ce que déclare ledit F r a n ç a i s dans sa lettre est faux, et pour la raison apparente qu'il veut faire droit à son Roi et étendre ses domaines, car pour ce qui concerne les Bornes, j'ai répondu plus haut, et quant à la riviere qu'il appelle Caxipu, elle est bien en deçà de la riviere de V i c e n t e Pinsson ; et il dit aussi qu'il n'y a jamais eu de riviere de V i c e n t e Pinsson, qu'il n'y en a jamais eu, et que la riviere d'Ojapouco, autrement dite V i c e n t e Pinsson, se trouve dans l'Amazone. Ou ce F r a n ç a i s est fou et mal intentionné, ou il croit que j e le suis, car même les cartes françaises placent leur riviere J a p o u c o dans l'endroit où les bornes furent trouvées et quoique sur leurs cartes ils aient mis au Cap du Nord, et de leur côté, une Baie de V i c e n t e Pinçon, ils l'ont fait exprès et par fourberie, dans l'intention de prouver que là était la riviere de Vicente Pinsson. » « Pour détruire tout cet édifice de fausseté » il faut considérer que « tous les anciens écrivains » ) disent que Charles-Quint avait fait mettre « les B o r n e s à l'embouchure de la riviere de V i c e n t e Pinsson qui est au delà du C a p du Nord », et du Cap du Nord jusqu'à la riviere où les bornes-frontières ont été découvertes, il n'y a « pas d'autre grande riviere que celle-là » et ce n'est qu'à son embou­ chure que se trouve « cette montagne ». Après avoir déclaré que le V i c e n t e Pinsson est sur l'Amazone, le gouverneur français dit que ses ressortissants ne dépasseront pas le Caxipur, « comme s'il nous faisait la g r â c e de nous laisser ce qui est en deçà de cette riviere jusqu'à celle des Amazones». l

1

) Il entend Silveira (1624) et Guadalaxara (1630). 25


-

386

« E t il en est de même de tout ce qu'il dit à c e sujet, dans le seul but d'étendre leurs domaines, et pour tirer profit de ces t e r r e s et des Indiens qui les habitent. » . . . « Quant à moi, si j ' a i occasion de répondre au F r a n ­ çais, j e le ferai sans démonstration de rupture, mais de façon qu'il comprenne qu'on ne craint pas ses menaces, et que s'il venait poser ses B o r n e s au P a r a , j'irais les mettre à C a y e n n e » ; ce ne serait pas la première fois qu'il se bat­ trait a v e c un général français. « Enfin, j e déclare à V o t r e Majesté que ce Grand P a r a et cette riviere des Amazones forment le domaine de V o t r e Majesté, qui est sans forces comme sans défenses et que c'est celui qui en a le plus besoin, tant à cause du mauvais voisinage des F r a n ç a i s , qui est le pire, que de celui des Hollandais et des Espagnols ; a v e c c e s derniers nous nous entendrions m i e u x . . . . L e s F r a n ç a i s dépensent largement et, poussés par leur ambition, ils ne regardent pas à la dépense qu'ils font, quelque grande qu'elle soit. . . . S i ce rapport n'est pas écouté, j e déclare à V o t r e Majesté même, que je ne puis pas prendre la responsabilité des suites de cet oubli, quoique j'attende à toute heure l'ar­ rivée de mon successeur pour me voir déchargé de ces responsabilités. » 5.

L e 14 avril 1728, Alexandre de Souza F r e i r e , le nou­ veau gouverneur qui avait remplacé da M a y a da G a m a , arriva à S a m Luiz de Maranhão ; en octobre 1728, il était à P a r a ). L a même année, d'Orvilliers qui avait obtenu une 1

1

) D'après Baena, Compendio das eras da P r o v i n c i a do P a r a , cité p a r R . B . III, page 140, note.


387

congé rentra en F r a n c e où il mourut au commencement de 1729 1. Manifestement le nouveau gouverneur portugais s'ef­ força de rétablir des rapports amicaux avec l'autorité fran­ çaise, s'il en faut croire une lettre qu'il aurait adressée à d'Orvilliers, peu avant le départ de celui-ci pour la F r a n c e ) . Après les formules de politesse, de Souza F r e i r e aurait écrit dans cette lettre : « J e suis si convaincu de la solliditté de vos raisons sur la division de nos limittes que je trouve fort étrange que quelqu'un ait voulu formé la moindre difficulté sur cette matière )». D e Souza F r e i r e s'explique immédiatement sur ce point : « L a riviere de Vincent Pinson » du traité d'Utrecht, doit être et rester la frontière, ainsi en ont décidé nos sou­ verains ; « et je le souhaitte moy mesme tout comme v o u s . . . mais il est nécessaire d'observer que la riviere est notre point de démarcation » ; de même que, vers Cayenne, le 2

3

1

) R . B . III, page 156, texte et note. ) L a lettre fait mention de « l'avis que vous me donniés de votre prochain départ pour la F r a n c e », ce qui en fixe approximativement la date. E l l e a dû être écrite encore en 1728. L e texte (en traduction française) est reproduit par M. F . II, pp. 126 et suiv. (Archives du Ministère des Colonies, Guyane, t. X L I I I , f. 132 ; dans M. F . I, page 184, on cite t. L X I I I ) . L a lettre porte là la date de « Belem de P a r a , 12 novembre 1729 ». M. F . I, page 184, la cite en renvoyant à cette reproduction ; il lui donne la date du « 12 novembre 1727 ». L e s deux dates sont évidem­ ment fausses ; celle mentionnée au commencement de la lettre, le «13 août», comme jour de l'arrivée de F r e i r e dans son gouvernement ne correspond pas au 14 avril indiqué ci-dessus d'après Baena. L e document, tel qu'il a été produit, n'offre donc pas toutes les garanties voulues. R . B . III, pp. 139 et suiv., le reproduit d'après M. F . II. 2

3

) Il a été communiqué à l'arbitre la traduction française, faite à Cayenne, d'une lettre dont l'original était écrit en portugais ou peut-être en portugais et en latin (de même qu'une lettre postérieure de Souza F r e i r e , voir R . B . III, page 175). D a n s ces conditions, une erreur a pu facilement se glisser dans la traduction. Conf. R . B . III, page 165.


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bord de cette riviere appartient à la F r a n c e , de même l'autre bord, v e r s Macapa, appartient au Portugal, «de sorte qu'en toute la distance depuis le bord de la riviere Vincent Pinson jusqu'à Macapa le Roy mon m a î t r e . . . peut é l e v e r des f o r t e r e s s e s . . . Mon Capitaine g a r d e coste F r a n c i s q u e de Mellopaillent ) porte dans ses instructions les ordres qu'il doit suivre spécialement sur cette démarcation, voyant qu'il ne r e s t e aucun doutte entre vous et m o y » . . . 1

2. Une lettre de Paul L e f e b v r e d'Albon à A l e x a n d r e de Souza F r e i r e , datée de C a y e n n e du 10 ou 11 août 1729 ) , est la première explication connue qu'ait fournie l'autorité française au nouveau gouverneur de l'Estado de Maranhão. 2

D'Albon écrit : On ne peut que se féliciter des deux parts « persuadé que nous allons voir renaître cette dési­ rable correspondance, qui semblait en train de se déranger par l'entetement mal fondé de M. votre prédécesseur au sujet de nos véritables ) limites ». Un mémoire relatif à la contestation qu'il avait envoyé à son gouvernement, a été probablement communiqué à l'ambassadeur du Portugal à Paris, en même temps qu'une c a r t e « non suspecte » tirée d'un « flambeau de m e r » hollandais. 3

« J e voudrais en avoir une pareille à vous envoier, vous y verriés nomement marquée au fond de la b a y e

l

2

) F r a n c i s c o de Mello P a l h e t a .

) Reproduit par M . F . II, pp. 128 et suiv., d'après les « A r c h i v e s de C a y e n n e » , avec la date du 11 août 1 7 2 9 ; reproduit par R . B . III, pp. 143 et suiv., avec en r e g a r d le texte de M. F . II, d'après la « Colleção de Manuscriptos », annexée à une dépêche en 1793 par le gouver­ neur D o m F . de S o u z a Coutinho de P a r a (Bibl. Nat. de Lisbonne, A r c h . do Cons. Ultramarino, L i a s s e n° 479 A ) , avec la date du 10 août 1729. L e s deux textes ne concordent pas sur tous les points. ) « V é r i t a b l e s » manque dans le texte de R . B . 3


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Vincent Pinson, près de l'embouchure du canal, qui par derrière les terres du Cap de Nort communique à la riviere des Amazones, une riviere nommée J a p o k . Notre carte française dressée en 1702 sur les mémoires du R. P. P o r ­ tugais Dacuna, Rodriguez et d'Herrera marque et confine les terres du Cap de Nord par la b a y e Vincent Pinson et le R . P. Bernardin, Recollet, missionnaire en ce quartier là, venu ici il y a deux ans avec le même Sieur François X a v i e r ne put en sa présence disconvenir de ces vérités. Il est donc incontestable suivant le sens naturel du 8 article du traité d'Utrecht que la dite baye Vincent Pinson qui confine les terres du Cap de Nort et toute la côte en deça appartiennent à la F r a n c e . J e pourrais appuier mon dire par un raisonnement plus étendu, mais j ' e s p è r e qu'il n'en sera pas besoin, car selon votre gracieuse lettre, nous voions avec grand plaisir cette difficulté presque ) applanie. » Plus loin, d'Albon reconnaît volontiers que des Indiens du Cap du Nord ont trouvé asile dans la colonie de Cayenne ; les F r a n ç a i s traitent les Indiens en hommes libres, tandis que les Indiens redoutent les Portugais. 11 y a deux choses nouvelles dans ces allégations de d'Albon : en premier lieu, il attribue à une source por­ tugaise l'indication de la baye de Vincent Pinson qui figure sur la carte de de l'Isle — ce qui n'est pas exact ; en second lieu, la riviere « qui doit être dans la baie » est trouvée ; c'est un J a p o k du « flambeau de mer » hollandais - ce qui n'est pas établi davantage, attendu que la carte du « flambeau de la mer » de Claes J . V o o g t , publiée par J . van Keulen, n'a, pas plus qu'une des cartes de l'atlas de Pieter Goos, de b a y e de Vincent Pinson, ou de J a p o k au e

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1

) R . B . : comme.


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Cap du Nord, mais, presque dans le m ê m e territoire, uni­ quement un R i o W a r y p o c o , le Iwaripoco de K e y m i s . 3. D e Charanville, gouverneur français ad interim, écri­ vit en même temps que d'Albon (le 10 août 1729) ) de C a y e n n e à A l e x a n d r e de Souza F r e i r e ) . Il avise le gouverneur portugais de la mort de M. d'Orvilliers et de la nomination de son successeur en la per­ sonne de M. de la Mirande. Il revient en ces termes sur le conflit entre d'Orvilliers et da M a y a da G a m a : « s'il eut vecu . . . il eut sçu faire differance entre vous et votre pré­ décesseur qui n'avoit jamais g a r d é a v e c luy aucune regle, j e ne dis pas de politesse, mais e n c o r e d'egards, et bien­ seances, que les personnes de condition se doivent ». Charanville expose, quant à l'affaire des « limites » : « il falloit. . . être peu instruit ou fort prevenu pour prétandre etendre c e u x de P o r t u g a l jusqu'à notre riviere d'Ouyapoc, ou nous avons c o m m e n c é de nous établir ». On n'avait qu'à j e t e r les y e u x sur la c a r t e et sur les articles 8 et 9 du traité d'Utrecht « pour dissiper cette vision ». S i telle avait été l'intention des parties contractantes, elles auraient mentionné non seulement les « t e r r e s du Cap du Nord, mais encore celles du C a p d'Orange ». Puis, la lettre relate que « quelques Arrouans et Marones sont venus d'eux memes de temps près qu'immemorial s'etablir dans les terres de la Domination F r a n ç o i s e , en quoy ils n'ont suivi que leur arbitre » ; elle s'occupe ensuite de l'extradition réciproque des fugitifs, se plaint de c e que 1

2

1

) S i c R . B . I I I , page 162, confirmé ibidem, page 171 ; d'après R . F . II, p a g e 1 3 9 : « d u 12 a o û t » . ) « Copie annexée à la dépêche du l octobre 1793 du CapitaineG é n é r a l du P a r á , D . F r a n c i s c o de S o u z a Coutinho, Bibl. Nat. de L i s ­ bonne, A r c h . do Cons. Ultramarino, L i a s s e n° 479 A », reproduite par R . B . III, pp. 155 et suiv. 2

er


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les assassins du sieur Dage, dont il a été souvent question, n'aient pas encore été livrés et de ce que « plusieurs (canots) de Portugais sont à Cachipour à dessain d'emmener les Palicours et d'autres Indiens de nos terres ) ; . . . on a de plus trouvé un de nos Soldats mort dans un Canot aban­ donné des Indiens ». « P o u r obvier, Monsieur», ainsi conclut la lettre, « à tous inconvéniants d'équivoque et méprises ou prétandues cauzes d'ignorance, il me paroit qu'il seroit a propos que des deputés intelligents et judicieux munis de part et d'autres de pouvoirs suffisants allassent de concert reconnoitre et marquer les bornes des deux dominations, c'est de quoy vous pourrés convenir avec Mr. notre nouveau Gouverneur. » 4. L e gouverneur portugais répondit en novembre 1729 ) à la lettre de Charanville; tout en affirmant sa grande sympathie pour les Français, il repousse de la manière la plus catégorique les prétentions émises par l'autorité colo­ niale de Cayenne en ce qui concerne la délimitation : « L e principe de la contestation naît de la riviere que vous voulez appeler riviere de Vincent Pinson, laquelle a tou­ jours été celle sur les bords de laquelle la F r a n c e a fait ériger une forteresse, que je vois par les cartes est le l

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1

) Cette expédition portugaise (1729) sur le Cachipour serait inexpli­ cable si, en 1728, le gouverneur portugais avait réellement partagé l'opinion de d'Orvilliers, de d'Albon et de Charanville quant à la frontière. ) M. F . II, pp. 135 et suiv., Archives du Ministère des colonies, Guyane, t. L X I I I , fol. 119, sous le t i t r e : "Traduction de la réponse du Gouverneur du P a r a . B e l e m de Grand-Para, 1 novembre 1729 ». Cette lettre est la réponse à celle de Charanville, du 10 août. Comme dans une lettre postérieure, Charanville dit qu'il a été répondu le 17 novembre à sa lettre du 10 août, ou bien cette indication est inexacte, ou bien il faut changer la date de la lettre dont il s'agit en celle du 17 novembre. R . B . III, pp. 163 et suiv., reproduit un extrait de la pièce d'après le texte de M. F . I I . 2

er


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dernier terme de la navigation dans la partie duquelle la F r a n c e ait une forteresse ; l'autre frontière suivant le même traité d'Utrech doit aussi, de nécessité, être celle du Por­ tugal ». 5. Charanville, de son côté, s'en tint à son argumen­ tation; il l'élargit même par une explication nouvelle au sujet de la riviere « qui doit être dans la baie », et qui fait l'objet d'une lettre qu'il adressa à A. de Souza F r e i r e le 16 février 1730 ): « J e prétends me renfermer dans le traité d'Utrech parce que j e vous l'ai écrit, si Ouyapoc ou nous sommes établis eut du être le point de démarcation on eut pas manqué d'énoncer ) que le R o y mon maître abandonnoit au R o y de Portugal, non seulement les terres du Cap Nord, mais encore celles du Cap d'Orange . . . 1

2

On n'a qu'à jetter les y e u x sur les flambeaux hollandais et la carte faite sur les mémoires d'Herrera et des P è r e s d'Acunha, et Rodrigués, que nous avons très fidelle pour être convaincu de la vérité. On fit voir cette c a r t e au R . P. Bernardin, religieux de Saint-Antoine ) qui était icy a v e c F r a n c i s q u e X a v i e r B o t e r o , au premier voiage qu'il y fit. J'étois present quand ce missionnaire, qui avoit demeuré longtemps dans une mission voisine du Cap de Nord, re­ connut sur cette carte la baie de V i n c e n t Pinson et au même lieu une petite riviere nommé Y a p o c par moins de deux degrés de latitude, au lieu que notre riviere d'Ouyapoc est une grande riviere environ ) les quatre, qui ne fut 3

4

1

) M. F . II, pp. 139 et suiv., A r c h i v e s du Ministère des colonies, G u y a n e , t. L X I I I , fol. 122; R . B . III, pp. 171 et suiv. en reproduit des passages d'après « la copie de l'original » a n n e x é e à la dépêche, plusieurs fois mentionnée, du 1 octobre 1793. L e s textes de M. F . I I et de R . B . I I I ne concordent pas exactement. ) D a n s R . B . I I I : d'énoncer dans ledit traitté. ) R . B . I I I : de S t . Antoine de P a d e . ) R . B . I I I : par les quatre. er

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3

4


393 jamais nommé Vincent Pinson. C'est que nous fîmes remar­ quer au sus dit R. P., aussi bien que cette petite riviere, dans l'enfoncement du Cap de Nord, qui entre dans ses terres, s'écrit Y a p o c , et celle ou nous sommes actuellement W y a p o c sur les flambeaux et cartes hollandaises par un double \ Y familier aux nations du Nord et que, selon notre dialecte, nous prononçons ou. J e vous prie de faire vous même cette observation. D e la on a formé équivoque, soit faute de lumières, ou par avidité d'établir des droits obscurs qu'on ne peut maintenir sans surprendre la religion de nos monarques. Plus de 40 lieues de côte font un objet important » . . . Charanville affirme par conséquent que sur les « flam­ beaux hollandais » et sur la carte de de l'Isle la baie de Vincent Pinson figure par 2° de latitude nord, avec la petite riviere Y a p o c . C'est la riviere de J a p o c ou de Vin­ cent Pinson du traité d'Utrecht. Ce petit Yapoc n'a rien de commun avec notre Ouyapoc (l'Ouyapoc français) qui est par 4° de latitude nord. 6. Cette lettre de Charanville était conçue en termes amicaux. Mais l'irritation reprit quand Charanville dut constater que A. de Souza F r e i r e refusait, aussi bien que da Maya da Gama l'avait fait autrefois, de se rendre aux arguments de la F r a n c e et qu'il se contentait de répondre par de belles paroles touchant la question de l'extradition. Dans une lettre qu'il adressa le 27 mars 1730 ) au gouverneur portugais, Charanville rapporte que selon une information sûre qu'il a reçue, les Portugais ont envoyé un certain nombre d'embarcations sur le Mayacaré,où ils veulent fonder un établissement, ce qui, dit-il, cadre mal avec les 1

1

) M. F . II, pp. 146 et suiv., Archives du Ministère des colonies, Cor­ respondance générale, t. X I V , fol. 185; reproduit partiellement par R . B . III, pp. 177 et suiv.


394 assurances d'amitié jusqu'alors données par l'autorité por­ tugaise. « V o u s ne pouvez ignorer qu'elles sont nos pré­ tentions puisque vous reconnoissez par votre même lettre que la differente position de nos limites fait le sujet de la contestation, nous prétendons qu'ils sont à la petite riviere d'Japoc, dans la baie de V i n c e n t Pinson, ce qui est d'autant plus évident qu'on ne trouve ce nom en nul autre endroit sur les c a r t e s . V o u s voulez qu'ils soient à notre Ouyapoc »... « Quelque puissent être nos droits », il était équitable et prudent « de ne rien entreprendre de part et d'autre dans toute l'étendue contestée jusqu'à cette respectable détermi­ nation que nous attendons ». Au lieu de cela, les Portugais, d'après les renseignements reçus, auraient commis une lourde faute. « C e seroit vouloir faire la loi à une nation bien plus accoutumée à la donner qu'à la recevoir. Pour peu qu'on ait envie de rompre la bonne intelligence, c'est le moyen le plus infaillible.... S i vous ne contenez pas vos gens, et qu'ils continuent d'entreprendre au dela de la baie de V i n ­ cent Pinson ... les représsailles suivront de près ».... 7. A la m ê m e époque, les deux autorités locales entre­ tenaient a v e c leurs gouvernements une correspondance au sujet des questions litigieuses. D'Albon adressait à M. de Maurepas, ministre de la marine, une copie de la lettre qu'il avait envoyée en août 1729 au gouverneur de P a r a , et y ajoutait cette observation: « toujours est-il important à notre commun repos de déter­ miner solidement le point fixe de nos limites, que je marque au Gouverneur de P a r a suivant l'article 8 du traité d'Utrecht, devoir être inclusivement pour nous la baye de Vincent Pinson, que confine et qu'on peut raisonnablement dire être les terres du Cap de Nort ) . » 1

1

) M. F . II, page 134, reproduit par R . B . I I I , page lb7.


395

— 1

L e 21 mars 1730, d'Albon mandait au ministre ) : « L e s premières lettres de ce Gouverneur (de Souza F r e i r e ) sembloient incliner du costé de la raison, celles c y (deux lettres reçues en février 1730) parlent un tout autre langage. » Charanville y avait « fait une ample réponse », mais luimême croyant « que c'est chose assez inutile », s'était borné à peu de mots. L a présomption que le soldat français assassiné « près de la riviere de Cassipour», l'avait été par des Portugais, ne s'est pas confirmée ; les auteurs du crime sont des Indiens. Auparavant déjà, les Indiens avaient tué un soldat français. « Quoiqu'il .... convienne de ménager les Indiens, cependant une seconde impunité pouroit tirer a conséquence. » Dans une lettre qu'il adressait au ministre le 2 avril 1730 ), Charanville était plus explicite au sujet de la question de la frontière : « L e s Portugais et nous convenons du principe incon­ testable que suivant le traité d'Utrecht la riviere de Vincent Pinçon est le point de démarcation, mais nos conséquences différent de plus de 50 lieues de côte, objet important peut être plus qu'on ne se l'imagine en F r a n c e ; ils ont envoiés les raisons sur lesquelles ils se fondent, nous en avons fait autant, nos souverains ont peut-être déjà prononcé nous ignorons comment; de là nait une apprehension raisonnable de faire quelque pas de clerc. » Si les bornes doivent être déterminées par les deux sou­ verains « où elles doivent être à la riviere d'Yapoc, dans la baie de Vincent Pinson, nom sur lequel on a formé équi2

1

) M. F . II, pp. 144 et suiv., Archives du Ministère des colonies, Correspondance générale, t. X I V , fol. 336. ) M. F . II, pp. 148 et suiv., Archives du Ministère des colonies, Correspondance générale, t. X I V , fol. 177, reproduit par R . B . III, pp. 181 et suiv. 2


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voque pour surprendre la F r a n c e en l'attribuant ensuite à notre riviere Ouyapoc », il serait important de c r é e r un « établissement solide » au M a y a c a r é ou peut-être directe­ ment à la frontière. Mais lui-même ne dispose pas des moyens nécessaires : « S'il falloit équiper deux canots comme ils doivent l'être en guerre on ne le pourroit pas faute de voiles, cordages, pierriers, mitrailles et bien d'autres choses. L a meilleure volonté devient cependant inutile sans le pou­ voir. » 8. L e s documents v e r s é s au débat ne permettent pas de suivre plus loin les négociations qui, jusqu'en 1732, conti­ nuèrent entre l'autorité de C a y e n n e et le gouvernement français. Celui-ci ne prit pas de décision, aucun arrangement n'étant intervenu a v e c le Portugal. On en resta à Cayenne à la revendication de la frontière à la baie de V i n c e n t P i n ç o n ; même, en 1732, d'Albon se plaignit auprès du ministre de la marine d'officiers français qui ne s'étaient pas a r r ê t é s à cette frontière, c e dont les Portugais auraient pu se prévaloir. P a s s a n t au delà du Cap du Nord, c e s officiers avaient remonté l'Amazone sur un parcours de près de 30 lieues et s'étaient a r r ê t é s dans diverses missions portugaises ). 1

L e 30 septembre 1732, Maurepas manda au gouverneur de Lamirande, le s u c c e s s e u r de Charanville, au sujet des négociations concernant la délimitation ) : « J e suis persuadé que ce s e r a inutilement, mais, quoi qu'il en soit, il ne faut rien négliger qui puisse ê t r e contraire aux intérêts de S. M. et à ceux de la colonie, et se souvenir que le Cap de Nord est la principale limite. » 2

1

) L e t t r e d'Albon au comte de Maurepas, du 23 juin 1732, M. F . I I , pp. 151 et suiv., A r c h i v e s de C a y e n n e . ) M. F . I, page 192. 2


397 9. En considérant comme vaine toute tentative de faire adopter par le Portugal l'opinion alors dominante à Cayenne, Maurepas se conformait aux circonstances. E t pourtant le gouvernement portugais, à ce qu'on peut savoir, dans ses instructions au gouverneur général du Maranhão, ne prenait pas position à l'égard de prétentions précises formulées par l'autorité de C a y e n n e ; il se borne à faire au gouverneur une recommandation générale ) : « Ne perdez pas de vue que les limites entre cette côte et celle de F r a n c e de ce côté sont à la Rivière de Vincent Pinson, autrement dite Hoyapoc. » E t l'on put voir une concession dans l'offre faite par le gouverneur général J o s é da S e r r a , qui depuis deux mois avait succédé à de Souza F r e i r e , d'abandonner provi­ soirement la frontière de l'Oyapoc du Cap d'Orange; il écrivait le 15 octobre 1732, au gouverneur français de Ca­ yenne ) : « T a n t qu'on n'aura pas pris là-dessus une décision finale à Lisbonne et à Paris, abstenons-nous l'un et l'autre d'entrer dans les terres du Cap du Nord ; c'est-à-dire vous ne ferez pas venir vos gens du Cachipour au Cap du Nord, et j e ne ferai pas aller les miens du Cap du Nord au Cachipour. » 1

2

Mais une année après son entrée en fonctions, le gou­ verneur parlait sur un tout autre ton. L e 2 novembre 1733 il exposait par lettre au gouverneur français ) : 3

1

) « L e R o i de Portugal, par son Conseil d'Outre-Mer, au Gouver­ neur général de Maranhão, Lisbonne, 10 janvier 1730 », Bibl. Nat. de R i o de J a n e i r o , Provisões do Cons. Ultramarino, Cod. G M X L I V , 60—34, R . B . III, pp. 169 et suiv., I V , 255 et suiv. ) Silva, I, page 78, cité par M. F . I, page 193. ) « L e Gouverneur Général du Maranhão, J o s é da S e r r a , au Gouver­ neur de la Guyane F r a n ç a i s e . Belem do P a r á , 2 novembre 1733 », annexe à la dépêche du 1 octobre 1793, Bibl. Nat. de Lisbonne, A r c h . do Cons. Ultramarino, L i a s s e n° 479 A , R . B . III, pp. 193 et suiv. (traduction fran­ çaise), R . B . I V , pp. 257 et suiv. (texte portugais). 2

3

er


398 Une lettre écrite par de Lamirande, en date du 8 juin 1732, à son prédécesseur de S o u z a lui a appris: « que vous lui rappelez le devoir d'observer le T r a i t é d'Utrecht, et qu'à l'imitation de vos prédécesseurs, vous prétendez en m ê m e temps maintenir la limite équivoque de la B a i e de V i c e n t e Pinçon pour ) la riviere du même nom ou J a p o c (Bahia de V i c e n t e Pinçon pelo R i o do mesme nome ou de J a p o c ) , comme si aux articles 8 et 12 il était parlé une seule fois du mot baie pour marquer la limite entre les deux domaines, et comme si c e n'était pas toujours par le mot riviere que cette limite est d é s i g n é e . . . N'est-ce pas se moquer des Gouverneurs du P a r a que de leur dire que, sur trois ou quatre Cartes marines, vous avez montré à M. Manoel ) que la B a i e de V i c e n t e Pinçon était au Cap du Nord ? E t que, d'après le T r a i t é d'Utrecht, elle appar­ tient à S a Majesté Très-Chrétienne ? E t que votre frontière se trouve à ladite baie ? 1

2

Qui est-ce qui doute que la baie de V i c e n t e Pinçon soit au Cap du Nord ? M a i s . . . ni aux articles cités, 8 et 12, ni en aucune partie du T r a i t é d'Utrecht, vous ne pou­ vez montrer que le mot baie soit écrit. Pour prouver votre système vous auriez à montrer qu'au Cap du Nord se trouve la riviere de V i c e n t e Pinçon ou de V y a p o o c ; p a r c e que alors j e comprendrais que c'est a v e c sincérité que vous voulez traiter a v e c les Gouverneurs du Pará » . . . Il avait fait appeler un nommé Jolivet, venu de Cayenne dans une chaloupe et lui avait demandé de lui expliquer « où, dans le F l a m b e a u hollandais, il y avait au Cap du 1

celle

2

) U n envoyé de S o u z a F r e i r e auprès du gouverneur de Cayenne.

) L a traduction de R . B . I I I , page 195, n'est pas exacte : pour de la R i v i è r e , etc.


399

Nord une riviere de V i c e n t e Pinçon ». Jolivet prétendit que les Portuguais ne savaient pas lire « à cause de certaines diphtongues... Mais le pauvre pilote n'a pu me montrer où, au Cap du Nord, était cet Y a p o c k ou riviere de V i c e n t e Pinçon, et il serait impossible de maintenir que l'igarapé (petite riviere) W a r i p o c , qui débouche du côté du Sud-Est, a v e c trois ou quatre autres, dans l'anse ou la barre d'Araguary, en face de Machary, soit, comme le prétend M. Dalbon, le vrai Y a p o o c ou Pinçon dont parle le T r a i t é d'Utrecht et qui est indiqué dans le même Flambeau hol­ landais sous le nom de R . W a y a p o o c qui débouche près du fort de Yapooc, sur le Cap d'Orange ». D'Albon et d'Orvilliers auraient pu demander au marquis d'Uxelles pourquoi ce cap n'était pas mentionné dans le traité. « Cessez donc, vous et M. d'Orvilliers, de vous extasier sur les 40 lieues de côte que la F r a n c e nous a cédées sous ce nom spécieux de terres du Cap du Nord, parce que nous savons, nous autres, les Gouverneurs du Pará que ces merveilleuses 40 lieues de côte ne contiennent pas un seul arpent de terre, mais qu'elles sont toutes inondées et ne servent à la F r a n c e et au Portugal que de barrières pour séparer une nation de l'autre, et à préserver la Com­ pagnie du P a r á de la ruine qu'elle redoute à cause de l'introduction de la contrebande . . . » « En voilà assez pour cette fois sur l'Yapooc et la sincérité. » J o s é da S e r r a acceptait par conséquent la baie de Vin­ cent Pinson au Cap du Nord et la considérait comme généralement connue. Il s'exprimait d'ailleurs sur un ton de moquerie à l'égard de l'argumentation française, l'appe­ lant le « système » de d'Albon et d'Orvilliers, et maintenait la frontière de l'Oyapoc du Cap d'Orange. C'est ainsi que se termina entre les deux autorités locales, la discussion


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sur la thèse plaçant la frontière à une baie de V i n c e n t Pinçon ; il ne semble pas qu'à cette époque elle soit de­ venue l'objet de négociations entre les deux gouvernements.

6. Si la diplomatie tarda à faire sienne la théorie de la baie, les auteurs français m ê m e mirent quelque temps à l'adopter. E n 1730, le P. Labat publia un récit de v o y a g e où il traitait aussi la question de C a y e n n e ) . L e P. L a b a t utilise des lettres du P. Lombard, supérieur général des missions des J é s u i t e s dans la G u y a n e F r a n ç a i s e ; on lit dans l'une d'elles, datée de Cayenne, du 13 août 1726 : « L e gouver­ nement de Cayenne s'étend depuis la riviere de Maroni jusqu'à celle d'Yapok » ; un des affluents de c e Y a p o k s'appelle le Camopi ) . Il est question de l'établissement que les F r a n ç a i s sont en train de c r é e r à l'embouchure du Yapok ; il est dit « en revenant de là à Cayenne on trouve la riviere d'Aprouak ». L e P. L o m b a r d désigne par conséquent l'Oyapoc du Cap d'Orange comme cours d'eau frontière. E t le P. L a b a t dit, d'accord a v e c lui : « Notre borne du côté de l'Est est donc à présent le Cap d'Orange ) . » E n 1732, Brusen La Martinière ( L e Grand Dictionnaire Géographique et Critique) place la frontière à l'Oyapoc du Cap d'Orange ( Y a p o c o . . . près du Cap d'Orange) : 1

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1

) « V o y a g e du Chevalier D e s M a r c h a i s en Guinée, Isles voisines et à Cayenne, fait en 1725, 1726 et 1727 . . . P a r le R . P è r e L a b a t , de l'Ordre des F r è r e s P r ê c h e u r s . . . P a r i s 1730, 4 vols, in 1 2 » , passages reproduits par R . B . I I I , pp. 185 et suiv. 2

) R . B . I I I , pp. 81 et 82. Conf. R . F . , pp. 342 et suiv. ) R . B . III, p a g e 188.

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401

« Tout ce qui est au Midi du Cap du Nord jusqu'à la source de la Rivière d J a p o c o a été cédé aux Portugais ). » E n 1743, Pierre Barrère déclare dans la «Nouvelle Relation de la F r a n c e Equinoctiale » . . . « L e gouvernement de la Guyane se voit resserré aujourd'hui entre Marony et Ouyapok », et cette dernière riviere a son embouchure au Cap d'Orange ). E n 1757, l'abbé Prévost remarque dans son « Histoire Générale des V o y a g e s » . . . « Laissant la discussion des droits à ceux qui se les attribuent, on peut dire que le Gouvernement de Cayenne est aujourd'hui resserré entre le Marony et l'Ouyapok », et cet Ouyapok est désigné aupa­ ravant comme la riviere qui coule près du Cap d'Orange ) . En 1771, le « Dictionnaire de Trevoux » imprime : « L a Guiane Françoise, qu'on nomme aussi F r a n c e equi­ noctiale, contient environ 80 lieues, en commençant au Cap d'Orange ). » E n 1780, Raynal écrit dans son « Histoire Philosophique des Etablissemens dans les deux Indes » ) : « L e s Hollandois, en s'établissant au Nord, et les Portugais au Midi, ont resserré les François entre la riviere de Marony et celle de Vincent Pinçon ou d'Oyapock. » D'après une des cartes de Bonne qui accompagnent le texte, cet Oyapock est « sous le C. d'Orange » ). 1

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) R . B . III, page 191. Conf. R . F . , pp. 345 et suiv. ) R . B . I I I , pp. 207 et suiv. Conf. R . F . , pp. 346 et suiv. ) R . B . III, page 231. Conf. R . F . , page 349. ) R . B . III, page 243. Conf. R . F . , pp. 349, 350. ) R . B . III, page 275. ) R . B . III, page 276 : sur une seconde carte de Bonne, figure au Cap d'Orange : « B a y e et F l e u v e d'Oyapock », au Canal de M a r a c á : « B . et R . de V i n c e n t Pinçon, selon M. de la Condamine » ; sur une troisième et de nouveau au Cap d'Orange: « R . d'Oyapok ou de V i n c e n t P i n ç o n » . D a n s un passage de R a y n a l il est question aussi des « deux rivieres ». 26 2

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D e 1799 à 1800, J. Peuchet ) publia dans le «Diction­ naire Universel de la G é o g r a p h i e Commerciale », un article « Guianne » commençant par ces phrases : « Cette grande province, que nous avions acquise les premiers, est aujour­ d'hui comme p a r t a g é e et soumise à plusieurs puissances maritimes de l'Europe, et la F r a n c e n'en occupe que la plus petite partie. L e Gouvernement de la Guianne est r e s s e r r é entre Marony et O u y - A p o k . . . » Jusqu'en 1800 un groupe d'auteurs français donna, con­ formément à l'opinion de Peuchet, l'Oyapoc du Cap d'Orange pour frontière à la G u y a n e française. D'autres auteurs français de la même époque, tout en adoptant la baie de V i n c e n t Pinçon, séparaient le V i n c e n t Pinçon du traité d'Utrecht du J a p o c , mais en maintenant comme frontière l'Oyapoc du Cap d'Orange. E n 1732, de Milhau publia son « Histoire de L'isle de Cayenne et Prouince de Guianne » ) . Il savait « qu'il y a au Cap de Nord une B a y e de uincente pinson, comme on peut le uoir dans les anciennes cartes. L e s modernes ayant été a s s e s ignorans, pour placer une seconde B a y e de m e m e nom a Ouiapok, les portugais ont uoulu profiter de cette Beuüe, ils ont prétendu que c'étoit cette seconde B a y e , et non la première qui deuoit être la B o r n e , et la séparation de leurs t e r r e s d'auec les notres » . . . . ( T o m e I, pages 73 et suivantes.) Il n'en déclare pas moins : « Notre B o r n e du côté de l'Est est donc apresent le Cap d'Orange » ( T o m e I, page 71). 2

Conf. R . F . , pp. 352, 353. R a y n a l se classe par là dans le second groupe d'auteurs dont il est question ci-dessus. ) R . B . I I I , p a g e 301. 1

2

) D ' a p r è s le Manuscrit qui se trouve à la B i b l . du Muséum d'Histoire Naturelle, P a r i s 1732, 3 volumes in-8, cité par R . B . III, pp. 189 et suiv. Conf. R . F . , pp. 344 et suiv.


403

En 1745, La Condamine publia à Paris sa « Relation abrégée d'un voyage fait dans l'intérieur de l'Amérique Méridionale » . . . ). A l'issue de son exploration de l'Ama1

1

) T e l est le titre de cet ouvrage cité dans R . B . III, page 213, note. « L a dissertation de L a Condamine, lue à l'Académie des sciences en 1745 » (mentionnée par M. F . I, page 200), n'est autre que cet ouvrage. R . B . III, pp. 213 et suiv. (traduction française), I V , pp. 271 et suiv. (texte portugais), reproduit un extrait d'un manuscrit du P. Bento de Fonseca, jésuite de la Province du Maranhão et P a r á , avec la « Relation » de L a Condamine: « M a r a n h ã o conquistado a J e s u s Christo e à C o r ô a de P o r t u g a l pelos Religiosos da Companhia de J e s u s » « vers 1757 » ; Bibl. d'Evora, Cod. C X V / 2 - 1 4 . a. n° 1). Il résulte de ces pièces: L e P . F o n s e c a défend la thèse du P o r t u g a l contre L a Condamine, à qui il reproche d'avoir, « par amour pour son pays », j e t é de l'obscurité sur les véritables limites « entre P a r á et Cayenne », et d'essayer à cet effet « de confondre la véritable Rivière de V i n c e n t Pinçon avec une baie formée par la R i v i è r e A r a g u a r y ». L a Condamine, qui entretenait une correspondance avec F o n s e c a , aurait, après la publication, 1749, des A n n a e s Historicos do Maranhão de B e r r e d o , écrit à F o n s e c a pour lui demander de lui envoyer l'ouvrage ou tout au moins le passage dans lequel, croyait-il, B e r r e d o avait contesté ce qu'il avait affirmé dans sa Relation. F o n s e c a aurait répondu que B e r r e d o , mort avant que la « Relation » de L a Condamine fût connue, n'avait donc pas pu répondre à ses observations. Mais en lieu et place de Berredo, F o n s e c a voulut opposer à la thèse de la « Relation » : 1 « L e véritable Oyapoc étant . . . incontestablement reconnu, il est évident que ce cours d'eau est la même riviere qui, sous un autre nom, est appelé R i v i è r e de V i n c e n t Pinzon » ; 2° L a borne-frontière de Charles-Quint est sur l'Oyapoc ; 3° L a Donation à B . M. P a r e n t e mentionnant une étendue de terres de 35 à 40 lieues du Cap du Nord au V i n c e n t Pinzon et comme, d'après l'observation de L a Condamine, le Cap du Nord est par 1 5 1 ' et l'Oyapoc par 4 ° 1 5 ' , « ce sera, à peu de chose près, la même distance de 40 lieues » ; 4° D a n s la baie que L a Condamine dit avoir été l'embouchure du V i n c e n t Pinzon, la côte est, à cause de la pororoca « innavigable aux grandes embarcations, ce qui n'est pas le cas de la R i v i è r e Oyapoc ou de V i n c e n t Pinzon ». Convaincu par ces raisons, L a Condamine aurait reconnu « qu'il avait été moins bien renseigné sur ce qu'il avait écrit dans sa Relation, et admit, comme étant véritables, les raisons dudit P è r e , dans une lettre o

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zone, il était allé de P a r a à Cayenne. L e trajet dura du 29 d é c e m b r e 1743 au 26 février 1744, ce qui lui permit de faire un grand nombre d'observations. « Pendant ce longtrajet », dit M. F . I, pages 346 et suivantes, « il continua de lever la côte et d'observer les latitudes. Il reconnut notam­ ment l'embouchure méridionale de l'Araguary, qu'il appelle la grande bouche, et en face de laquelle se trouve une île qu'il nomma île de la Pénitence, en mémoire de douze jours qu'il fut forcé d'y passer en attendant que la fin des m a r é e s de pleine lune permît de doubler le Cap de Nord. Il releva la latitude du cap de Nord (d'après lui 1 ° 51 ' N.) a v e c d'autant plus de soin qu'il resta pendant sept jours échoué sur un banc de vase en vue de c e cap. Enfin, dit-il, quel­ ques lieues à l'Ouest du B a n c des sept jours et par la m ê m e hauteur, j e rencontrai une autre bouche de l'Arawari, aujourd'hui fermée par les sables. Cette bouche et le profond et large canal qui y conduit en venant du Nord, entre le continent du cap de Nord et les isles qui couvrent ce cap, sont la riviere et la b a y e de V i n c e n t Pinçon. » L a Condamine divisait par conséquent l'embouchure de l ' A r a g u a r y en deux bras, l'un au sud « la grande bouche », le second plus au nord « une autre bouche », « aujourd'hui fermée par les sables » ; ce dernier, a v e c le canal qui est entre le Cap du Nord et les îles qui couvrent ce Cap, qui peut-être pourra être trouvée en original parmi les papiers du P . B e n t o da F o n s e c a ». L a frontière le long du littoral est donc déterminée, la frontière intérieure l'est par conséquent aussi: « L e s limites des deux Couronnes étant admises comme sûres et incontestées sur la côte de la mer, et ladite riviere servant de frontière à l'intérieur, on doit t r a c e r par elle une ligne dans la direction de l'Ouest, vers les monts ou chaînes du P a r u , dont les versants du S u d appartiendront ainsi au P o r t u g a l et ceux du Nord a u x Colonies de C a y e n n e , à l a F r a n c e , et de Surinam, à la Hollande. » Conf. R . F . , pp. 347 et suiv.


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est la riviere et la baie de Vincent Pinçon. L e s Portugais ont à dessein réuni et confondu cette véritable riviere et cette véritable baie de Vincent Pinçon avec l'Oyapoc du Cap d'Orange: « L e s Portugais de P a r a » , continue L a Condamine, « ont eu leurs raisons pour les confondre a v e c la riviere d'Oyapoc, dont l'embouchure, sous le Cap d'Orange, est par 4° 1 5 ' de latitude Nord.» L a théorie de L a Condamine concordait avec celle qui avait cours à Cayenne, en ce que toutes deux plaçaient une baie de Vincent Pinçon au Cap du Nord; elles diffé­ raient en ce que, à Cayenne, on cherchait en outre un J a p o c dans le W a r i p o c o , tandis que L a Condamine se con­ tentait de rattacher à la baie de Vincent Pinçon une rivière de Vincent Pinçon représentée, à ses yeux, par un bras nord ensablé de l'Araguary. L a Condamine estime également que l'Oyapoc du Cap d'Orange n'a rien de commun avec cette « baye » et « rivière » de Vincent Pinçon du Cap du Nord ); il dit expres­ sément : « L'article du T r a i t é d'Utrecht, qui paraît ne faire de l'Oyapoc et de la riviere de Pinçon qu'une seule et même riviere, n'empêche pas qu'elles ne soient en effet à plus de 50 lieues l'une de l'autre. Ce fait ne sera contesté par aucun de ceux qui auront consulté les anciennes cartes et lu les auteurs originaux qui ont écrit de l'Amérique avant l'éta­ blissement des Portugais au Brésil ) . » Ainsi que l'avait fait Milhau, L a Condamine laissait sub­ sister la frontière à l'Oyapoc du Cap d'Orange, comme étant celle désignée par le traité d'Utrecht. Il écrivit en 1

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os

) V o i r M. F . I, pp. 347 et suiv., A . F . , n 23 et 24, pour la repro­ duction cartographique de la théorie de L a Condamine par d'Anville. ) Cité par M. B . I, page 229. 2


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1757 pour la Grande Encyclopédie de Diderot et d'Alembert l'article « Guiane », dans lequel on lit ) : « L e s G é o g r a p h e s donnent aujourd'hui ce nom à tout le pays qui s'étend le long des côtes de l'Amérique Méri­ dionale, entre l'Orinoque et l'Amazone. On peut le diviser du nom de ses possesseurs d'orient en occident, en Guiane portugaise, Guiane françoise, Guiane hollandoise, et Guiane espagnole. L a Guiane portugaise, que la F r a n c e a cédée à la couronne de Portugal par la paix d'Utrecht, s'étend depuis la rive septentrionale et occidentale de l'Amazone jusqu'à la riviere d'Yapoco, que les F r a n ç a i s de Cayenne nomment Oyapoc, et qui fut mal-à-propos confondue alors a v e c la riviere de V i n c e n t Pinçon, qui est beaucoup plus au Sud. L a Guiane françoise, ou la F r a n c e équinoxiale, qui est la colonie de Cayenne, embrasse l'espace compris entre la riviere d'Oyapoc et celle de Marawini, que l'on nomme à Cayenne Marauni ou Maroni ) . » 1

2

E n 1782, Robert, Géographe ordinaire du Roi, adopta la théorie de L a Condamine ; il reproduisit textuellement tout le p a s s a g e ci-dessus, à partir des mots « L a Guiane portugaise », jusqu'à la fin, dans un article « Guiane », qui parut dans l' « Encyclopédie Méthodique » de P a n c k o u k e ). E n 1783, Edme Mentelle écrivait, d'après Raynal, dans son ouvrage « Choix de L e c t u r e s Géographiques et Histo­ riques » . . . ) , au sujet de la G u y a n e française : « L e s Hol3

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1

) Reproduit par R . B . III, pp. 229 et suiv.

2

) R . F . I, p a g e 348, déclare sans valeur cette assertion de L a Con­ damine : « un article de dictionnaire, article sommaire, hâtivement fait ou copié, qui porte bien le nom de L a Condamine, mais qui a pu échapper à son attention ou à celle du secrétaire qui l'a rédigé ». C e s allégations, dénuées de preuve, ne sont pas soutenables. 3

) B . B . I I I , pp. 277 et suiv., R . F . , page 354.

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) R . B . I I I , pp. 285 et suiv. ; conf. R . F . , pp. 354 et suiv.


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landois, en s'établissant à l'Ouest, et les Portugais au Midi, ont resserré les F r a n ç a i s entre la riviere de Marony et celle d'Oyapock » ; il déclare en outre, d'après des rensei­ gnements reçus de Cayenne ) : s'il est dit dans R a y n a l « entre la riviere de Maroni et celle de Vincent Pinçon ou Oyapock », cela est dû à une confusion : « On confond ici la riviere de Vincent Pinçon avec l'Oyapock, quoiqu'il y ait très-loin de l'une à l'autre. » Au mois de décembre 1797, le géographe Nicolas Buache publia ses « Considérations géographiques sur la Guiane Française, concernant ses limites méridionales » ) . On y lit : « L'erreur que je me propose de rectifier ici, est d'avoir confondu la riviere d'Oyapok, située à la côte de Guiane par 4° 1 5 ' de latitude Nord, avec une autre riviere de même nom, que l'on appeloit aussi riviere de Vincent Pin­ son, située au-delà de l'équateur. » Aussi les Portugais n'ont-ils « véritablement aucun droit» sur le territoire jusqu'à l'Oyapok (par 4° 15'). «Mal­ gré le Traité d'Utrecht. qui leur en a assuré la possession, et qui l'a en quelque sorte légitimée, cette possession . . . n'en a pas moins été considérée comme une usurpation » Même cet auteur, qui dénie catégoriquement aux Por­ tugais tout droit sur le pays jusqu'à l'Oyapok, reconnaît sans ambages : le traité d'Utrecht leur a assuré la possession de cette contrée ). 1

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1

) Où son frère Simon Mentelle resta depuis 1763 ; de 1778 à sa mort (1799) il occupa la fonction de « garde du dépôt des cartes et plans de la colonie » ; R . B . III, page 288, R . F . , pp. 354 et suiv. ) Cité d'après « t. III des Mémoires de l'Institut National des Sciences et A r t s », P a r i s 1801, par R . B . III, pp. 297 et suiv. ; conf. R . F . , pp. 358 et suiv. ) Buache étudiait la question depuis nombre d'années. E n 1777, l'ambassadeur d'Espagne auprès de la cour de F r a n c e , le comte de A r a n d a le trouva occupé à la confection d'une carte de la Guyane et à écha2

3


408 7. Depuis 1733, les négociations au sujet de la question de la frontière restèrent en suspens entre l'autorité de C a y e n n e et celle de P a r a ; toutes les deux maintenaient leurs prétentions, sans que, de part et d'autre, on fît de grands efforts pour les mettre à exécution. M. F . I, page 196, parle, il est vrai, d'une « série d'in­ cursions jusqu'ici peu connues », entreprises par les Portu­ gais « sur les pays compris entre l'Amazone et l'Oyapoc » : « Au moyen des affluents du grand fleuve, ils tentent de faire pénétrer lentement leur influence chez les populations de l'intérieur et d'attirer sur les rives de l'Amazone toutes les peuplades qui ne sont pas fixées sur le littoral. Celles qui résistent sont ou déplacées ou complètement anéanties. » Outre c e s expéditions à main armée, pour lesquelles les Portugais se servent moins de leurs propres soldats que d'Indiens qui ont a c c e p t é leur domination, « une incursion de missionnaires portugais à Cachipour » a eu lieu, c e dont deux agents français, Dunezat et Lemoine, se plaignirent au gouverneur de C a y e n n e le 1 février 1755. « Un mémoire rédigé vers 1745 et copié dans les recueils de Turgot, énum è r e longuement les incursions des Portugais dans le terri­ toire intermédiaire ) . » E n 1753, Lemoine mandait au mier

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fauder des arguments en faveur de l'hypothèse de la baie de V i n c e n t Pinçon. A r a n d a rapporte qu'à ses objections, B u a c h e aurait répondu: « que j ' a v a i s raison, mais que vu la nécessité de présenter une C a r t e telle qu'il la voulait produire, il fallait s'accrocher à la moindre chose », R . B . III, page 266, d'après une dépêche d'Aranda, du 20 juillet 1777, au comte de Floridablanca, A r c h i v e s de S i m a n c a s , S e c r e t a r i a de Estado, L i a s s e 7417, fol. 9, texte espagnol dans R . B . I V , pp. 286 et suiv., traduction française R . B . III, pp. 259 et suiv. 1

) M. F . I, page 198 : « M é m o i r e des irruptions des P o r t u g a i s du P a r a sur les terres de la G u ï a n e dépendantes de la F r a n c e et l'extrait


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nistre des Colonies: « J e ne doute pas que Monseigneur soit exactement informé lorsque les Portugais font incur­ sion sur nos terres. J e ne suis informé de ces événements que par des indiscrétions, puisque j e ne puis pas douter que le secret sur ces choses ne soit recommandé à mon é g a r d . . . Ces entreprises de la part des Portugais me paraissent mériter une attention particulière. Ce sont des actes de souveraineté d'un prince étranger sur les terres du R o y ; le silence peut non pas donner un droit, mais rendre le règlement des bornes plus difficile à discuter. Nous sommes en état d'anéantir ces entreprises. A quoi doivent servir les troupes ; la représaille est facile ; présen­ tons nous ; leurs indiens feront les trois quarts de l'opéra­ tion ; leur désertion est certaine . . . Si l'on souffre si patiem­ ment leurs entreprises, ils exigeront bientôt la riviere même d'Oyapock. Usons-en comme les Portugais. Nos prétentions s'étendent jusqu'au cap Nord. Si les Portugais s'échappent au delà, passons-le aussi. S'ils enlèvent les Indiens sur les terres du R o y , ils ont des précautions à prendre : nos Indiens se défendent tant qu'ils peuvent, les leurs ne cherchent que la liberté ; armons les Indiens de la frontière ; mettons-les en état de se défendre ) . » 1

Mais le gouvernement ne donna pas l'ordre d'agir : « P a r une lettre du 28 novembre 1754, le ministre, écrivant au gouverneur de la Guyane, reconnaît la nécessité de rappeler les Portugais au respect de la vraie limite et invite c e fonctionnaire à préparer un mémoire sur ce sujet ).» 2

de ce qu'on a pu tirer de la relation ou journal verbal des voïageurs qui ont été dans le haut des terres et des rivieres », à la Bibl. Nat., mss. fr., n» 6235, pp. 13-18. 1

) M. F . I, pp. 198 et suiv., Archives des Colonies, t. L X I V .

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) M. F . I, page 199, Bibl. Nat., ms. fr. 1750, fol. 8.


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Pour le surplus on se contentait à C a y e n n e de témoi­ g n e r p a r quelques autorisations qu'on n'admettait pas les prétentions portugaises : E n 1754, un v o y a g e u r français, L a v a u d , se rendait, a v e c la permission du gouverneur, « au M a c a r i et au Carapapory, et en explorait les b o r d s » . « E n 1753, un nommé L a J e u n e s s e qui habitait le poste d'Oyapoc, était muni d'une permission de pêche au delà de Counani. Quelques années a p r è s , . . . Godin obtenait de même des autorités de C a y e n n e le droit de faire la pêche du lamantin au M a y a c a r é et il retournait encore, toujours a v e c une per­ mission identique, en 1764 et 1765 ) . » 1

Il est probable qu'on eût déployé plus d'énergie si la situation générale de la colonie de C a y e n n e avait été meilleure. V o i c i le tableau qu'en faisait Malouet dans un « r a p p o r t » qu'en 1776, il adressait à son gouvernement ) : . . . « D è s le commencement de nos établissemens en A m é ­ rique, tout concouroit à fixer à la Martinique et à SaintDomingue les armateurs et les colons, tandis que l'espoir incertain de pénétrer p a r la riviere des Amazones dans le Pérou, appeloit quelques aventuriers dans la Guiane. L o r s ­ que des tentatives inutiles, et plus encore, le traité d'Utrecht, nous firent renoncer à toute liaison fructueuse a v e c les Portugais et les Espagnols, les F r a n ç a i s habitués dans cette partie de l'Amérique, y restèrent a v e c la même disette de moyens pour a c c r o î t r e leur culture. L e défaut de com­ munication, d'instruction et de c o m m e r c e , perpétua leur langueur. A v e c moins de secours et de connoissances que les autres colons, ils cultivèrent plus mal : leur industrie découragée n'éprouva plus d'accroissement; et toutes c e s 2

1

) M. F . , pp. 199 et suiv., d'après M o r e a u S a i n t - M é r y , F . 21, lettre du 15 septembre 1753, et d'après Froidevaux-Godin, page 52. ) Malouet, Collection de Mémoires, 1. c. I, pp. 65 et suiv. 2


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causes agissant l'une sur l'autre, il en résulta pauvreté, paresse, ignorance, éloignement absolu du commerce na­ tional. » Mais, dès 1763, on paraît vouloir passer de l'indiffé­ rence à l'action. Il est vrai que deux grandes entreprises de colonisation échouèrent totalement; néanmoins, vers 1775, on projette de mettre à exécution un plan combiné par le baron de Bessner : 20,000 nègres, venus en fugitifs de la colonie hollan­ daise de Surinam, et 100,000 Indiens environ, devaient être réunis dans la colonie, où ils auraient été organisés en un état sur le modèle de celui créé par les jésuites au P a r a ­ guay, à l'aide des nombreux ex-jésuites expulsés par le gouvernement portugais. Malouet, chargé d'examiner les voies et moyens de réaliser ce projet et d'établir l'ordre dans la colonie de Cayenne, fut envoyé, muni de pouvoirs spéciaux du rqi, à Cayenne où il arriva en octobre 1776. Avant de partir, il avait, dans un « rapport » au gouver­ nement, recommandé la création de missions avec le con­ cours de jésuites portugais ). P e u après son arrivée, une de ces missions fut c r é é e à la baie de Vincent-Pinson : 1

1

) Malouet, 1. c. pp. 81 et suiv. : « D e tous les prêtres à employer à une semblable mission, il n'y en auroit pas de plus capables que quel­ ques-uns des ex-jésuites qui ont été chassés du Maragnon par les Portugais, et qui sont actuellement retirés en Italie. L'habitude de vivre avec les Indiens, le grand crédit qu'ils avoient parmi eux, et la haine qu'ils ont conçue contre les Portugais, nous rendroient ces missionnaires infiniment utiles. » D a n s l'introduction à sa « Collection de Mémoires », Malouet dit (page 21) : « D e tous les projets du baron de Bessner, j e n'avois repoussé avec inflexibilité que les essais dispendieux; mais j ' a v o i s consenti à em­ mener quelques missionnaires pour tenter dans la baie de Vincent-Pinson, l'établissement d'une mission et d'une pêche du lamantin » . . .


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« les villages (des Indiens) les plus nombreux sont du côté de la baie de Vincent-Pinson » ; on y envoya « deux prêtres, des ouvriers, des marchandises de traîte, et un poste com­ mandé par un sergent, aux ordres des missionnaires » ). Outre son « r a p p o r t » , Malouet avait adressé, en 1776, au gouvernement un mémoire sur l'affaire de la frontière ) . Il expose dans ce document : « L a trop longue indifférence du Gouvernement pour les possessions de la Guiane, occasionne depuis cinquante ans un progrès d'usurpation de la part des Portugais et des Hollandais. S i S a Majesté ne détermine incontestable­ ment ses droits sur cette partie du continent, il est trèsvraisemblable que les établissemens de nos voisins se multiplieront à notre détriment, et opposeront les plus grands obstacles à la prospérité des nôtres. Il est notoire que les Portugais ont reculé de cinquante lieues au-delà du Cap du Nord leurs bornes prétendues, et qu'ils y ont établi des postes et des missions, à la faveur desquels ils enlèvent les Indiens établis dans notre territoire, et nous ferment toutes les avenues du Rio-Negro, dont la navigation seroit pour nous si importante. Cette portion de côte usurpée par eux est d'ailleurs très-précieuse par la faculté que nous aurions d'y établir la pêche du lamantin . . . 1

2

E t comme il pourroit être dangereux de paroître douter de la" légitimité de nos droits, on croit que le préambule nécessaire à toute négociation, seroit de déclarer à la Cour 1

) Malouet, 1. c. pp. 47 et suiv. (Notes.) Malouet fait un tableau intéressant de l'échec des pratiques des missionnaires et de la conduite des Indiens. — C'est le 28 septembre 1776 que le ministre de S a r t i n e donna à M M . de Fiedmond (gouverneur) et Malouet l'ordre de construire le poste (aux environs de la baie de V i n c e n t Pinçon), M. F . I, page 203, A r c h i v e s de la G u y a n e ; conf. R . F . , page 152. ) Malouet, 1. c. (« Cayenne, L i m i t e s »), pp. 107 et suiv., reproduit dans R . B . I I I , pp. 249 et suiv. 2


413 de Portugal que le Roi, aux termes du traité d'Utrecht, a ordonné l'établissement d'un poste dans la baie de Vincent Pinçon, d'où S a Majesté se propose de faire tirer une ligne droite de l'Est à l'Ouest pour la fixation des limites. Il est alors certain que plusieurs postes et missions portugaises se trouveront enclavés dans nos terres, et il seroit bien intéressant d'y retenir les Indiens qui y sont habitués. L'établissement de ce premier poste doit donc être confié à des missionnaires intelligens, accompagnés de quelques soldats, et doit suivre de près la déclaration qui en s e r a faite à la Cour de Portugal et à son gouverneur du P a r a . Il n'est pas vraisemblable que celui-ci oppose la force ouverte avant d'avoir reçu des ordres de sa Cour, qui seront au moins suspendus par la négociation, surtout dans la position où se trouve actuellement le Roi de Portugal. Mais si, contre toute probabilité, le gouverneur du P a r a faisoit enlever nos missionnaires, il semble que les circons­ tances actuelles seroient bien favorables pour avoir raison d'une infraction aussi manifeste au T r a i t é d'Utrecht. Indépendamment de la pêche du lamantin, et de l'aug­ mentation de terres que cet arrangement nous assure, il nous ouvre la traite des bestiaux au Para; et, par RioNégro, la navigation interlope sur le fleuve des Amazones. Ces différentes vues réunies à la nécessité de soutenir dignement les droits de la couronne, suffiront, sans doute, pour fixer l'attention du conseil sur un objet aussi impor­ tant. » Cette proposition tendait à faire trancher à la fois la question de la frontière extérieure et de la frontière intérieure ; la frontière extérieure sera au poste à créer «dans la baie de Vincent Pinçon » ; la frontière intérieure sera formée par une ligne droite tirée de ce point de la côte, de l'est à l'ouest ; cette frontière intérieure ouvre à la F r a n c e


414

« par Rio-Négro, la navigation interlope sur le fleuve des Amazones ». Malouet fait entrer en ligne de compte que « plusieurs postes et missions portugaises se trouveront enclavées dans nos terres » ; c'est dire que la future limite ne correspondra pas exactement à la possession réelle. Mais, spéculant sur les difficultés politiques dans lesquelles le Portugal était alors e n g a g é a v e c l'Espagne, il comptait qu'elles le met­ traient dans l'impossibilité de résister. L e gouvernement français adopta l'idée de Malouet. L e 16 mai 1781, un ordre royal fut donné et transmis p a r le ministre de la marine, le maréchal de Castries, au gou­ verneur de la Guyane française, de Fiedmond ; la dépêche du ministre est ainsi conçue ) : « V o u s savez que le traité d'Utrecht a fixé les limites de la G u y a n e française et de la G u y a n e portugaise à la baie de V i n c e n t Pinçon, à quinze lieues de l'embouchure de la riviere des Amazones par les 2 d. Nord. Cependant, les Portugais ont étendu leurs limites bien au delà de cette ligne et, pour faire c e s s e r cet empiètement, M. de S a r t i n e avait marqué à MM. de Fiedmond et Malouet, le 28 septembre 1776, d'établir un poste aux environs de la même b a i e de V i n c e n t Pinçon ) . Cette dépêche est restée sans réponse et, sur le compte que j ' a i rendu au roi des différents mé­ moires qui m'ont été remis à c e sujet, S a Majesté m'a c h a r g é de vous faire connaître ses intentions. 1

2

11 s e r a formé un poste sur la rive gauche de la R i v i è r e de Vincent Pinçon, après qu'il aura été vérifié que cette riviere se trouve vers le deuxième degré Nord ou au moins

1

) M. F . I, page 203, en cite quelques passages ; elle se trouve plus complète dans R . F . , pp. 153 et suiv., A r c h i v e s de la Guyane. ) V o i r ci-dessus, page 412, note 1. 2


-

415 —

qu'elle est distante de quinze lieues portugaises de l'embou­ chure de la riviere des Amazones. Cette reconnaissance faite, on pourra occuper les deux îles qui se trouvent devant la baie de Vincent Pinçon ou seulement la plus grande qui est dans toute son étendue vis-à-vis du territoire français.... Il n'est pas à présumer que les Portugais s'opposent à un établissement sur des limites qui ont été fixées par le traité d'Utrecht, mais il serait possible que la ligne à tirer du point indiqué donnât lieu par la suite à des difficultés. Pour prévenir tout sujet de discussion à cet égard et faci­ liter les arrangements qui devront être pris a v e c la Cour de Portugal, vous ferez dresser, le plus promptement qu'il vous sera possible, une carte de la ligne de démarcation qui doit exister d'après la teneur du traité d'Utrecht. Cette ligne devra courir, parallèlement à la riviere des Amazones, à quinze lieues de distance de la rive gauche de cette riviere à partir de l'embouchure de celle de Vincent Pinçon. Ce­ pendant les ingénieurs qui seront chargés de cette opé­ ration devront s'écarter de la parallèle prescrite autant de fois qu'ils pourront lui substituer des points plus remar­ quables, tels que des chaînes de montagnes, des lacs, ruis­ seaux, etc » Plus tard, il est arrivé à Malouet de se plaindre de ce que tout ce qu'il avait fait dans les affaires de la Guyane avait été en pure perte. « Ces faits, ces résultats, mes comptes rendus, et la solennité, la sanction qu'ils avoient obtenues, tout cela s'est enseveli dans mon porte-feuille ). » L'ordre donné par le roi le 16 mai 1781 resta également sans exécution. L e 15 décembre 1781, Fiedmond fut rem­ placé par le baron de Bessner ). Celui-ci avait ses idées par1

2

1

) Malouet,

2

1.c.

I, Introduction, page 27.

) M. F . I, page 203.


416 ticulières sur la délimitation. Il les exposa dans un mémoire de mai 1783 ) : « L e s limites de la G u y a n e F r a n ç a i s e n'ont pas encore été clairement reconnues d'aucun côté.... Il serait possible qu'en fouillant dans les dépôts et archives on trouvât des titres à ajouter à celui que la P a i x d'Utrecht nous fournit, mais comme les différends entre Souverains ne se jugent pas à un tribunal, que leurs droits respectifs les règlent ordinairement moins que la convenance et d'autres considé­ rations, il m'a semblé qu'il valoit mieux s'occuper à examiner ce qui pourroit nous convenir davantage que de perdre du tems à la r e c h e r c h e de nos droits : celle que j ' a i faite dans les vieux documens de la Colonie a été infructueuse. 1

Il a déjà été remarqué que, tant par l'énoncé du T r a i t é d'Utrecht, que par les C a r t e s Portugaises, il paroit incon­ testable que notre point de separation a v e c P a r a a été placé à l'endroit que nous appelons B a y e de V i n c e n t Pinson; mais ce point reconnu réciproquement sur le bord de la mer, comment déterminer la direction de la ligne qui devra separer la Guyane F r a n ç a i s e de la Portugaise dans l'inte­ rieur des terres ? E n suivant la riviere de V i n c e n t Pinson, jusqu'à sa source, on parviendra à peine à 8 ou 10 lieues de la côte. A cette très petite distance, il faudra déjà avoir r e c o u r s à une ligne en quelque sorte idéale, que dans la plus grande partie de son étendue rien ne fera connoitre sur le terrain, et qui, par consequent, exposera sans cesse

l

) R . B . I I I , pp. 279 et suiv., en publie des « E x t r a i t s » dont la pro­ venance est indiquée comme suit : « L e Mémoire, dont nous allons citer quelques extraits, fut communiqué en 1797 au Ministre du P o r t u g a l à P a r i s , Antonio de A r a u j o de Azevedo, par le Ministre des R e l a t i o n s E x t é r i e u r e s du Directoire, C h a r l e s D e l a c r o i x . L a copie envoyée à L i s b o n n e par le Ministre du P o r t u g a l est conservée aux A r c h i v e s du Ministère des Affaires étrangères. »


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aux inconveniens qu'on cherche à prevenir par un règle­ ment de limites. Il n'y a qu'un moyen pour obvier aux difficultés sans nombre qui naitroient de l'execution litterale du traité : ce seroit que la Cour de Portugal voulut nous faire une légère concession sur le bord de la mer, contre une concession plus importante que nous pourrions lui rendre d'un autre côté, et consentir à reculer sa borne sur la côte jusqu'à la riviere d'Arrowary. Cette cession apparente ne lui occasionneroit aucune privation, et fourniroit aux deux Nations une borne reconnoissable qui assureroit leur tranquilité réci­ proque. ... Si nous devions partir de la source du Vincent Pinson, pour de là continuer notre ligne, nous serions en droit d'exiger qu'elle s'éloignât nulle part davantage du fleuve des Amazones, puisque l'objet du traité n'a été que d'ac­ corder aux Portugais la navigation exclusive du fleuve, et que, dans cette vue seulement, il leur a été cédé la pro­ priété du bord occidental que nous possédions alors. Notre ligne, en suivant cette direction, passeroit nécessairement par beaucoup d'endroits qu'il seroit très incommode aux Portugais de perdre, quoiqu'ils n'y auroient pas d'établisse­ ments formés. S'ils consentoient au contraire à faire passer les limites par Arrowary, nous pourrions convenir de tirer de sa source une ligne vers celle d'Oyapock, en faisant passer derriere et au dessus de toutes les rivieres et ruis­ seaux qui auroient leur cours vers l'Amazone, n'importe à quelle distance.... S i la Cour de Portugal persistoit absolument à ne pas vouloir changer la borne de Vincent Pinson, alors, et dans le cas où il conviendroit de prendre un parti sur nos limites, avant d'avoir r e ç u de nouveaux renseignements géogra­ phiques, on pourroit faire partir la ligne de séparation de 27


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la source de cette riviere dernière, jusques vers celle d'Oyapock, dans la direction indiquée pour l'Arrowary ; mais sans rien stipuler au dela, et r e m e t t r e à prononcer sur la pro­ longation ultérieure de nos limites, que nous soyons plus instruits sur ce qui concerne cette partie. Nos b o r n e s reconnues d'un côté jusqu'à la source d'Oyapock, tandis que de l'autre nous pouvons nous éten­ dre sans opposition jusqu'à celle du Marony, il sembleroit indiqué de tirer une ligne de la s o u r c e de l'une de c e s rivieres à l'autre, pour a c h e v e r de renfermer la G u y a n e française entre quatre bornes distinctes, et possibles à vérifier lors de quelques difficultés . . . » C'est dans le môme mémoire probablement que le baron B e s s n e r donnait au gouvernement c e s renseigne­ ments au sujet de nouveaux établissements français ) : « L e s ordres de la Cour relativement à V i n c e n t Pinzon ont été e x é c u t é s autant que les difficultés inséparables de tous les nouveaux établissements que le grand éloignement des secours a fort augmentées en cette occasion ont pu le permettre. Il y existe (au M a c a r é ) un poste militaire qui constate votre propriété par la possession, et qui protège, en outre, les missions du M a c a r y et du Counani où, depuis son établissement, le nombre des Indiens a fort augmenté. Ci-devant les Portugais ne se contentaient pas de pour­ suivre c e u x qui s'acheminaient v e r s nous ; ils venaient les enlever sur notre territoire qu'ils affectaient de ne pas connaître. L ' a r r i v é e de nos troupes a empêché leur déta­ chement de continuer leurs courses en deça de nos limites. » 1

2

D a n s une lettre du 14 septembre 1783 ) le maréchal de Castries approuva les mesures prises par B e s s n e r au 1

) M. F . I, pp. 203 et suiv., A r c h i v e s des Colonies.

2

) Cité dans M. F . I, page 204, A r c h i v e s de la Guyane.


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sujet de l'établissement du «poste de Vincent Pinzon » ; il recommanda d'ailleurs au gouverneur « de vous tenir stric­ tement à ce qui vous en est prescrit par ma dépêche du 16 mai 1781. Vous devez vous borner actuellement à bien déterminer les points qui doivent servir de limites et m'en rendre compte, afin que l'on puisse traiter en connaissance de cause a v e c la Cour du Portugal, en cas qu'elle fasse des réclamations». En 1785, Daniel Lescallier fut nommé ordonnateur en Guyane ; l'instruction ) royale, du 6 juin, qui lui fut remise, tout en confirmant l'ordre du 16 mai 1781, portait: « L e traité d'Utrecht a fixé les limites de la Guyane française et de la Guyane portugaise à la baie de Vincent Pinzon, laquelle est à 15 lieues de l'embouchure de la riviere des Ama­ zones par les deux degrés de latitude Nord. L e s Portu­ gais ayant étendu leurs limites bien au-delà de cette ligne, S. M. a ordonné, au mois de mai 1781, l'établissement d'un poste sur la rive gauche de la riviere de Vincent Pinzon, afin d'exercer ses droits sur cette partie. Cet établissement n'a pas encore été suivi d'aucune réclamation de la cour de Portugal, mais il reste à déterminer la ligne qui doit partir de ce point pour fixer les limites jusqu'à la riviere du Rio Negro. L e s sieurs de Bessner et Lescallier se con­ formeront aux intentions du R o i qui ont été manifestées à ce sujet aux administrateurs par des ordres particuliers du l

1

) « Mémoire du R o y pour servir d'instruction au sieur baron de Bessner, gouverneur de la Guyane française et au sieur Lescallier, commissaire de la marine, ordonnateur en la même colonie », sans indi­ cation de provenance, cité par M. F . I, pp. 204 et suiv. Malouet s'est trompé en écrivant que B e s s n e r était mort un an après être entré en fonctions en G u y a n e ( M a l o u e t , 1. c , Introduction, page 42) ; la date de cette instruction prouve qu'il vivait encore en 1785 ; il est mort avant la fin de cette année-là.


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1

16 mai 1781 et du 14 octobre 1783 ), et ils rendront compte de leurs opérations au S e c r é t a i r e d'Etat de la Marine et des Colonies. » L e 27 décembre 1785, Lescallier écrivit au ministre ) : « L e r é g i m e prohibitif des Portugais ne laisse aucun moyen de communication utile a v e c eux, à moins qu'on ne puisse mettre en exécution les ordres que vous avez donnés rela­ tivement à la fixation des limites a v e c cette nation par votre dépêche du 16 mai 1781, sur quoi nous vous donnons nos idées dans notre mémoire. » R. B . III, p a g e s 291 et suivantes, communique quelques p a s s a g e s d'un document qui pourrait bien être ce mémoire ). Il est intitulé : « Mémoire sur l'état actuel de la colonie de C a y e n n e et G u y a n e F r a n ç a i s e au premier J a n v i e r 1786, par MM. Fitz Maurice et L e s c a l l i e r ». C e s deux fonctionnaires s'expriment comme suit touchant la question de la frontière : « L e T r a i t é d'Utrecht a fixé les limites de la G u y a n e F r a n ­ çaise a v e c la G u y a n e P o r t u g a i s e à la B a y e et R i v i è r e de V i n c e n t Pinçon, laquelle est à 15 lieues de l'embouchure de la R i v i è r e des Amazones par les deux degrés de lati­ tude Nord. 2

3

L e s Portugais ont longtemps contesté ces limites, et ont prétendu (non sans quelque fondement) que la B a y e et R i v i è r e d'Oyapock étoit la même que l'on a cru désigner par le nom de V i n c e n t Pinçon, nom qui n'est aucunement

1

) Il s'agit vraisemblablement de la lettre du voir ci-dessus page 418.

14 septembre 1783,

2

) M. F . I, pp. 206 et suiv., A r c h i v e s de la G u y a n e .

3

) L a provenance du document est indiquée en ces termes ( R . B . I I I , page 291) : « A r c h i v e s du Ministère des Affaires E t r a n g è r e s à L i s b o n n e . C'est une des copies envoyées en 1797 par le Ministre de P o r t u g a l en F r a n c e , Antonio de A r a u j o de Azevedo ». Quant à F i t z Maurice il est remarqué (ibidem) : « C'était peut-être le G o u v e r n e u r de la Colonie. »


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connu dans le pays que par l'usage que nous avons tiré de cet Article du T r a i t é d'Utrecht. Quoi qu'il en soit, nous sommes en possession, et sans aucune difficulté, à présent, avec les Portugais, du terrain qui s'étend jusqu'à la bande du Nord de l'Isle dite du Cap Nord, et la rive gauche d'une riviere nommée Carapapourri, où nous avons un poste établi depuis l'année 1782 » . . . Il y a lieu de retenir que les rédacteurs de ce mémoire placent la frontière adoptée par le traité d'Utrecht à la « B a y e et Rivière de Vincent Pinçon » ; quoique cette fron­ tière soit contestée, les F r a n ç a i s sont en possession du territoire litigieux. Mais en ce qui concerne la frontière intérieure, la « Ligne de M. de Castries », M. F . I, page 206, pose en fait « que la fameuse ligne de démarcation que demandait le gouvernement français ne fut, au témoignage de Lescallier lui-même, jamais t r a c é e » . L e s pièces au dossier ne fournissent aucun éclaircisse­ ment sur le point de savoir si, et cas échéant sous quelle forme, la F r a n c e a revendiqué auprès du gouvernement portugais la frontière de la « B a y e et Rivière de Vincent P i n ç o n » , ainsi que la «ligne de M. de Castries» ) . 1

8.

1. En expulsant l'ordre des jésuites du territoire por­ tugais et en dissolvant du même coup les missions des 1

) A supposer que la déclaration du duc d'Aiguillon à M. de Boyenes (du 7 novembre 1772) : « Il me semble que nous ne sommes nullement fondés à proposer au Portugal de donner aux limites de ses possessions une restriction qui ne se trouve point aux termes du T r a i t é » , soit exacte et ait été portée à la connaissance du gouvernement portugais, celui-ci en devait conclure que la F r a n c e n'avait rien à objecter à l'in­ terprétation donnée par le Portugal au traité d'Utrecht ; conf. R . B . I I I , pp. 245 et suiv.


—-

422 —

jésuites dans l'Estado do Maranhão (1759), le gouverne­ ment portugais se privait d'un auxiliaire qui lui avait rendu de grands services, en contribuant à assurer sa souverai­ neté sur ses colonies. E n outre, dans l'Amérique du Sud, des conflits de frontières et des négociations de paix a v e c l'Espagne avaient absorbé presque toute s a sollicitude depuis des années. Toutefois, à cette occasion aussi, la question de l'Amazone avait son importance. L e traité de paix de Madrid (1750) avait posé en principe, ainsi qu'il a été expliqué ci-dessus dans l'aperçu historique général ) , que là où des bassins de rivieres forment la frontière, les territoires sont déterminés par les chaînes de montagnes dont les eaux se jettent dans le fleuve principal. E n c e qui concerne le bassin de l'Amazone, il y faut faire rentrer, par conséquent, comme territoire portugais tout le pays qui, de la Cordillère frontière, située entre l'Amazone et l'Orénoque, descend vers l'Amazone. 1

Un auteur portugais contemporain, le P. Bento da Fonseca, qui possédait des renseignements dignes de foi au sujet des clauses du traité de paix de 1750 ) , interpréta c o m m e suit la disposition du traité fixant la frontière du bassin de l'Amazone : . . . « on remontera jusqu'au sommet des monts par où se fait le partage des eaux, et les versants du Nord et le bassin du fleuve Orinoco appartiendront à l'Espagne, 2

1

) V o i r ci-dessus, pp. 66 et suiv. ) E x t r a i t d'un manuscrit (Apontamentos para a Chronica da Companhia de J e s u s no E s t a d o do Maranhão) du P. Bento da Fonseca, de la B i b l . Nat. de Lisbonne, M s . n° 4516, ancien fonds P . 6, 27, R . B . I I I , pp. 209 et suiv. (traduction française); R . B . I V , pp. 267 et suiv. (texte portugais). F o n s e c a dit, 1. c , pp. 210 et suiv.: « Nous avons appris de la bouche de l'auteur même de ce T r a i t é , lequel est A l e x a n d r e de Gusmào, membre du Conseil d'Outre-Mer et homme très instruit, que les limites du T r a i t é , pour la partie du F l e u v e des A m a z o n e s sont comme il suit» . . . 2


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et les versants du Sud et le bassin de l'Amazone seront au Portugal. » E t de là, il décrit la frontière vers l'est de la manière ci-après : « D e ce sommet, on suivra vers l'Est la ligne de faîte des monts, et les versants du Sud seront au Portugal et ceux du Nord seront à l'Espagne, à la Hollande et à la F r a n c e , jusqu'à ce que l'on arrive, à l'Est, à la Rivière Yapoco ou de Vincent Pinçon, qui sépare nos domaines et le rivage de la mer de ceux de F r a n c e ) . » 1

2. D è s le début de la Révolution française, on vit une fois de plus que le Portugal n'entendait nullement renoncer à la frontière de l'Oyapoc du Cap d'Orange. Au printemps de 1791, le gouverneur de P a r a , Dom F r a n c i s c o de Souza Coutinho, fit les préparatifs d'une expé­ dition qui devait aller jusqu'à l'Oyapoc ) . Sur quoi Benoist ) , gouverneur par intérim, manda de Cayenne : « L e 20 du mois dernier (mois de mai), j ' a i été prévenu qu'un détachement de Portugais de la colonie du P a r a s'était porté à notre mission du M a c a r y en deçà du Cap du Nord et avait annoncé aux Indiens qui y sont qu'ils allaient sous peu venir en force s'y établir, les mettre sous la domination portugaise et s'étendre jusqu'à la riviere 2

3

1

) R . B . I I I , page 212. M. F . I, pp. 94 et suiv., commentant les sti­ pulations par lesquelles le Portugal et l'Espagne garantissaient leurs frontières réciproques dans l'article 25 du traité de 1750 et l'article 3 du traité de P a r d o (1778). dit que les « margens de huma e outra banda » ne sont qu'« une simple lisière de territoire de l'un et de l'autre bord » ; cette interprétation n'est pas soutenable. A lui seul le texte intégral de ladite disposition la détruit. Conf. le texte de l'article dans M. F . II, pp. 88 et suiv., R . B . III, pp. 223 et suiv. 2

) M. B . I, page 235.

3

) M. F . I, pp. 207 et suiv., Archives des Colonies, t. L X I V .


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d'Oyapock qu'ils prétendent être leurs limites, malgré les établissements de culture que nous y a v o n s . . . J ' a i cru de­ voir faire partir, le 25 du m ê m e mois, un officier a v e c huit hommes seulement, pour que, dans le cas où les P o r ­ tugais seraient établis au M a c a r y , r é c l a m e r ce territoire comme appartenant à la F r a n c e , et attendre à cette mis­ sion réponse à la lettre que j ' a i écrite à ce sujet au gou­ verneur du P a r a ). S i , au contraire, cet officier ne trouvait point les Portugais établis dans cette partie du territoire de la G u y a n e française, il y prendrait poste a v e c son petit détachement que j ' a u g m e n t e r a i autant que j ' e n aurai les m o y e n s » . . . L e s réclamations du gouverneur français, aussi bien que les mesures qu'il prit, restèrent sans résultat. « E n 1792», dit M. F . I, page 208, «nous étions amenés à évacuer le poste de Macari ) , et, à leur tour, les Portugais créaient trois postes: l'un à l'entrée de la grande crique 1

2

1

) L a lettre, datée du 25 mai 1791, se trouve aux archives du minis­ t è r e des Colonies, Guyane, t. L X I V , M . F . II, pp. 153 et suiv. On y lit: « S u r l'avis qui nous est survenu que des détachements de votre colonie s'étaient portés jusques dans les établissements d'Indiens du M a y a c a r a y qui, par les traités d'Utrecht, est du territoire français, l'on est bien loin de croire que ce soit avec autorisation de V o t r e E x c e l l e n c e . . . S'il y avait diversité d'opinion entre la colonie du P a r a et celle de Cayenne sur nos limites, ce serait à nos souverains, d'après les observa­ tions de V o t r e E x c e l l e n c e et les miennes, à les déterminer, ces limites étant assez désignées, dans le traité d'Utrecht, par la riviere de V i n c e n t Pinson, latitude de 2 D . 20 m., m a l g r é que l'on y ait confondu cette riviere avec celle d'Oyapock sur la latitude de 4° 10' où nous avons des éta­ blissements de culture . . . P o u r que l'on ne puisse avoir le moindre soupçon que nous voulions dans ce temps de paix entre la F r a n c e et le P o r t u g a l nous opposer par la force aux établissements que l'on voudrait surement sans votre aveu former au M a y a c a r a y , j e n'y envoie seulement qu'un officier avec huit hommes pour réclamer à l'amiable ce territoire f r a n ç a i s . . . » 2

) L a lettre ci-dessus du gouverneur, du 25 mai 1791, appelle le poste « M a y a c a r a y ».


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de l'Araguary; le second à l'embouchure de cette rivière; le troisième à l'embouchure du Sucuruju, tout près du cap de Nord ). Ils allèrent même plus loin. En 1794, une escadre de cinq petits bâtiments armés en guerre poussa jusqu'à l'Oyapoc du cap d'Orange et détruisit un établissement assez considérable qu'un habitant de Cayenne avait c r é é dans l'Ouassa. » L e chef de cette expédition portugaise, « le lieutenant Azevedo», adressa au commandant des forts de l'Oyapoc, qu'il qualifiait de «gardien des limites », une sommation par laquelle il l'invitait « à lui remettre les déserteurs et les esclaves qui avaient cherché asile sur notre territoire ». Mais comme il n'y avait là ni commandant, ni soldats, la popula­ tion civile de la localité répondit « que nos limites (du terri­ toire français) étaient à la baie de Vincent Pinzon et non à l'Oyapoc » et que la sommation serait transmise à Cayenne. L e s Portugais construisirent alors sur la rive droite de l'Oyapoc le « F o r t de Nossa S e n h o r a da Conceiçâo », sur lequel ils plantèrent le drapeau portugais ) ; leur comman­ dant aurait même prétendu, comme l'avait fait autrefois da Maya da Gama, que les possessions portugaises allaient jusqu'à la Montagne d'Argent, en invoquant « un traité ou un accord de date postérieure au traité d'Utrecht ) ». 1

2

3

Ce sont les dernières revendications de frontières qui, de part et d'autre, aient été formulées sur place avant l'ex­ piration du X V I I I siècle. e

1

) M. B . I, page 235, indique comme suit la position des trois forts portugais (de 1791) : « L e premier sur la rive gauche du F u r o Grande de l'Araguary, les deux autres sur la rive Nord du confluent de cette riviere et sur la rive Nord du Sucuruju. » 2

3

) M. F . I, page 209.

) D'après un renseignement donné par l'ingénieur Mentelle dans un mémoire de 1796, M. F . I, pp. 209 et suiv., Archives des Colonies, t. L X I V .


426 —

P e u après, les puissances ont c h e r c h é à r é g l e r la question par une série de traités de paix et de conventions. 9.

1. Le traité de Paris du 10 août 1797. C e « T r a i t é de paix et d'amitié entre S a Majesté T r è s F i d è l e la R e i n e de P o r ­ tugal et la République F r a n ç a i s e » ) , stipule au sujet de la frontière de la G u y a n e : 1

2

Art. 6. S a Majesté T r è s Fidèle reconnaît par le présent T r a i t é que toutes les t e r r e s situées au Nord des limites ci après désignées entre les possessions des deux Puissances contractantes appartiennent en toute propriété et souve­ raineté à la République F r a n ç a i s e , renonçant en tant que le besoin serait, tant pour Elle que pour ses successeurs et ayans cause, à tous les droits qu'Elle pourrait prétendre sur lesdites t e r r e s à quelque titre que ce soit et nommé­ ment en vertu de l'article 8 du T r a i t é conclu à Utrecht le 11 avril 1713: réciproquement la République F r a n ç a i s e re­ connaît que toutes les terres situées au sud de ladite ligne appartiennent à S a Majesté T r è s Fidèle en conformité du m ê m e T r a i t é d'Utrecht. Art. 7. L e s limites entre les deux Guyanes F r a n ç a i s e et Portugaise seront déterminées par la Rivière appelée par les Portugais Calcuenne ) et par les F r a n ç a i s de V i n c e n t 3

1

) M. F . II, page 90, contient une faute d'impression : « avril», au lieu d'août. 2

) Archives des Affaires étrangères, Original scellé, reproduit par M. F . II, pp. 90 et suiv. Reproduit également p a r M. B . II, pp. 81 et suivi, qui ajoute les « A r t i c l e s secrets signés à Paris, le 20 août 1797 (3 F r u c tidor, A n V ) , manquant dans M. F . II, 1. c ; la provenance de ce texte n'est pas indiquée. M. B . I, pp. 236 et suiv., et R. B . III, pp. 293 et suiv., reproduisent à part les «Clauses relatives à la G u y a n e » . ) M. F . II, page 92: Calcuene. 3


427 —

Pinson, qui se jette dans l'Océan au-dessus du Cap Nord environ à deux degrés et demi de latitude septentrionale. Elles suivront ladite Rivière jusqu'à s a source, ensuite une ligne droite tirée depuis ladite source vers l'Ouest jusqu'au Rio Branco. Art. 8. L e s embouchures ainsi que le cours entier de ladite Rivière Calcuenne ou de Vincent Pinson appartien­ dront en toute propriété et souveraineté à la République Française, sans toutefois que les sujets de S a Majesté T r è s Fidèle établis dans les environs, au midi de ladite Rivière, puissent être empêchés d'user librement et sans être assujetis à aucuns droits, de son embouchure, de son cours, et de ses eaux. Art. 9. L e s sujets de S a Majesté T r è s Fidèle qui se trouveraient établis au nord de la ligne de frontière cidessus désignée seront libres d'y demeurer en se soumettant aux loix de la République, ou de se retirer en transportant leurs biens meubles et aliénant les terrains qu'ils justifieraient leur appartenir. L a faculté de se retirer en disposant de leurs biens meubles et immeubles est réciproquement ré­ servée aux F r a n ç a i s qui pourraient se trouver établis au midi de ladite ligne de frontière. L ' e x e r c i c e de ladite faculté est borné ) pour les uns et pour les autres à deux années, à compter de l'échange des ratifications du présent Traité. 1

L e traité fut conclu et signé par les négociateurs pléni­ potentiaires Monsieur le Chevalier Antoine d'Araujo d'Azevedo pour le Portugal, le Citoyen Charles Delacroix pour la République F r a n ç a i s e « à Paris, le 10 août 1797 (23 thermi­ dor, an V ) de la République F r a n ç a i s e une et indivisible)». 2

1

) M. B . II, page 8 4 : donné. ) An X dans le texte de M. F . II, page 95, est une faute d'im­ pression. 2


428 —

« C e traité fut confirmé par le Directoire le 11 août 1797 ; approuvé par le Conseil des Cinq-Cents, le 15 août ; par le Conseil des Anciens, le 12 s e p t e m b r e ; et publié dans le Moniteur, a v e c la ratification du Directoire, le 14 sep­ tembre (28 Fructidor An V ) . Il n'a pas été ratifié par le Portugal et fut déclaré non avenu par arrêté du Directoire en date du 5 Brumaire An VI (26 octobre 1797) ). » Aux termes de ce traité, la frontière est constituée par le cours d'eau que les Portugais appellent Calcuenne, les F r a n ç a i s V i n c e n t Pinson ) , qui se jette dans l'Océan audessus du Cap Nord par 2 ½ ° de latitude nord environ. La frontière suivra ce cours d'eau jusqu'à sa source, d'où elle continuera en ligne droite vers l'ouest jusqu'au R i o B r a n c o . L e renvoi au traité d'Utrecht est fort caractéristique : le Portugal renonce à toute prétention sur les terres attri­ buées à la F r a n c e ; il n'entend faire découler de l'article 8 1

2

1

) M. B . I, pp. 236 et suiv., note, reproduit par M. B . I I , page 8 1 , note. L e texte de l'« A r r ê t é » du 28 octobre 1797, se trouve dans M. B . Il, page 8 8 . ) M. F . I, page 98, commente en ces termes le traité de 1797: «Il est une première observation à f a i r e : c'est que l'Oyapoc est délibérément écarté. D ' a u t r e part, on voit varier une fois de plus le synonyme du V i n c e n t Pinson. Cette dernière dénomination ne change pas pour les F r a n ç a i s qui continuent à appeler de ce nom la riviere qu'ils acceptent comme frontière. L e s P o r t u g a i s essaient au contraire de faire admettre que le V i n c e n t Pinson est l'équivalent de la riviere Calcuenne, et ils y réussissent, g r â c e à notre inadvertance . . . . L a riviere, qui répondait à ce mot de Calcuenne est évidemment le cours d'eau qui porte le nom de Calsoène ou plus habituellement aujourd'hui celui de C a r s e v e n n e » . . . . Il y a lieu de remarquer à cet égard qu'en admettant l'identification du V i n c e n t Pinçon et du Calcuenne, la F r a n c e aussi modifiait la thèse qu'elle avait jusqu'alors défendue. Mais il est exact que cette identification fut l'œuvre des Portugais, ainsi que l'indique d'ailleurs R . B . I, page 182: « Il est des cartes manuscrites portugaises, de l a fin du siècle dernier et du commencement du nôtre, qui donnent au Calçoene le nom de V i n c e n t Pinçon comme dans le T r a i t é de 1797. » 2


429

du traité aucun droit à son profit sur de son côté déclare que les terres ligne appartiennent au Portugal, « en d'Utrecht. Il n'est pas dit un mot du

ces terres ; la F r a n c e situées au sud de la conformité » du traité J a p o c ou Oyapoc.

2. Le Traité de Badajoz du 6 juin 1801. Ce « T r a i t é de paix

entre le P r e m i e r Consul de la République F r a n ç a i s e et S. A. R . le Prince Régent du R o y a u m e de Portugal et des Algarves » ) fut conclu par les plénipotentiaires, le citoyen Lucien Bonaparte, pour la F r a n c e , S. E . Monsieur Louis Pinto de Souza Coutinho, pour le Portugal. Il stipule au sujet de la frontière de la Guyane : Art. 4 . L e s limites entre les deux Guyanes seront dé­ terminés à l'avenir par le Rio Arawari qui se jette dans l'Océan, au-dessous du Cap Nord, près de l'isle Neuve et de l'isle de la Pénitence, environ à un degré et un tiers de latitude septentrionale : ces limites suivront le Rio Ara­ wari depuis son embouchure la plus éloignée du Cap Nord jusques à sa source, et ensuite une ligne droite tirée de cette source jusques au Rio B r a n c o vers l'ouest. Art. 5 . En conséquence la rive septentrionale du Rio Arawari depuis sa dernière embouchure jusques à sa source et les terres qui se trouvent au Nord de la ligne des limites fixée ci-dessus, appartiendront en toute souveraineté au peuple français. L a rive méridionale de la dite riviere à partir de la même embouchure et toutes les terres au Sud de la dite ligne des limites appartiendront à S. A. R . — L a navigation de la Rivière dans tout son cours sera commune aux deux nations. 1

e

e

1

) M. F . II, pp. 95 et suiv., Archives des Affaires étrangères. — Original scellé. L e texte dans M. B . II, pp. 89 et suiv., sans indication de provenance ; les « Conditions secrètes » de la même date dans M. B . II, page 92. L e s articles 4 et 5 ci-dessus sont reproduits par M. B . I, pp. 238 et suiv.


430

C e traité ne se référait pas au traité d'Utrecht; il ne mentionnait ni le J a p o c ni le V i n c e n t Pinçon ; il fixait une délimitation indépendante de toute convention antérieure ; il partait de la proposition faite autrefois par le baron B e s s n e r tendant à obtenir du Portugal qu'il reculerait « s a borne sur la côte jusqu'à la riviere d ' A r r o w a r y » ) . 1

1

) E n 1798, durant cette période où aucun traité n'était en vigueur, le ministre de la marine de P o r t u g a l avait écrit au gouverneur de P a r a : « L ' e x p é r i e n c e du peu de succès qu'ont eu jusqu'à présent les F r a n ç a i s pour former et consolider leurs établissements à C a y e n n e donne quelques espérances qu'ils ne seront pas plus heureux dans l'avenir; le point im­ portant est que, de notre part, il y ait toujours le zèle discret et ce prudent patriotisme qui est nécessaire pour susciter habilement des obstacles à leurs projets ambitieux, sans apparence de violence ou de mauvais vouloir » (M. F . I, page 211, « Document cité dans le mémoire de B a ë n a »). S i le P o r t u g a l escomptait une certaine indifférence de la F r a n c e à l'endroit de l'affaire de la G u y a n e , il se trompait. L'ancien « ordon­ nateur à C a y e n n e » Lescallier fit paraître, en 1798, un « E x p o s é des moyens de mettre en valeur et d'administrer la G u y a n e » (Paris, an V I ) , où il dit au sujet du traité de 1797: « A v e c quelle surprise n'a-t-on pas dû voir dans un traité, heureusement resté sans effet, les négociateurs portugais surprendre par une singulière astuce la bonne foi des nôtres, assimiler au nom de V i n c e n t Pinson celui de Carsuene, qui n'existe pas dans les précédents traités, qui est celui d'une riviere très distincte et bien connue pour n'avoir rien de commun avec celle de V i n c e n t Pinson ? » (Cité par M. F . I, page 101.) E t Malouet, en 1802, j u g e a nécessaire de r a m e n e r à leur juste pro­ portion les évaluations e x a g é r é e s auxquelles on taxait la valeur de la G u y a n e ; il dit dans la Collection de Mémoires, 1. c , I, page 4, n o t e : « D a n s le rapport du dernier traité de paix entre la F r a n c e et le Portugal, à l'occasion des limites de la G u i a n e , cette colonie est pré­ sentée comme un objet d'espérance pour la nation et le gouvernement. U n o u v r a g e publié, il y a trois ans, p a r ordre du D i r e c t o i r e , annonce la même opinion et des vues ultérieures. Enfin, il vient de paraître tout à l'heure un Nouveau plan de république à établir dans les montagnes de la Guiane. » C'est dans ces conditions que fut conclu le traité du 6 juin 1801. L e baron B e s s n e r avait reconnu autrefois que les clauses du traité d'Utrecht ne pouvaient se concilier avec son projet de l ' A r a g u a r y ; à son


431

P a s plus que le précédent, ce traité ne fut validé. « L e chef du Gouvernement français (le Premier Consul) refusa de le ratifier » ) . Il fut « annulé expressément par le Manifeste du Prince Regent de Portugal et du Brésil, daté de Rio de Janeiro le 1 mai 1808, et par l'Article Addi­ tionnel n° 3 au Traité de Paris du 30 mai 1814 » ) . 1

er

2

3. Le traité de Madrid du 29 septembre 1801 (« T r a i t é de paix

entre là République F r a n ç a i s e et le R o y a u m e de Portugal») fut conclu par le citoyen Lucien Bonaparte, plénipotentiaire du « Premier Consul de la République Française, au nom du Peuple F r a n ç a i s » et S. E . Monsieur Cyprien Ribeiro F r e i r e , plénipotentiaire de « Son Altesse R o y a l e , le Prince régent du Royaume de Portugal et des Algarves » ) ; il stipulait au sujet de la frontière de la Guyane : Art. 4 . L e s limites entre les deux Guyanes F r a n ç a i s e et Portugaise seront déterminées à l'avenir par la Rivière Carapanatuba qui se jette dans l'Amazone à environ un tiers de degré de l'Equateur, latitude septentrionale, audessus du fort Macapa. Ces limites suivront le cours de la riviere jusqu'à sa source, d'où elles se porteront vers la 3

e

exemple, les parties contractantes renoncèrent le 6 juin 1801 à se prévaloir de l'autorité du traité d'Utrecht. C'est pourquoi l'allégation de M. F . I, page 102, est sans fondement: « C'était bien en effet comme conséquence et comme interprétation du traité (de 1713) que la F r a n c e obligeait le Portugal à lui reconnaître cette limite. » ) M. F . I, page 102. ) M. B . I, pp. 238 et suiv., note ; de nouveau dans M. B . II, page 89, note. ) « F a i t double à Madrid le sept vendémiaire, an dix de la Répu­ blique F r a n ç a i s e (le vingt-neuf septembre dix-huit cent un) ». M. F . II, pp. 98 et suiv., reproduit le texte du traité, d'après les Archives des Affaires étrangères — Original scellé ; M. B . II, pp. 93 et suiv., égale­ ment, sans indication de provenance, avec un « Article additionnel » du même jour, ibidem, page 96. Article 4 dans M. B . I, pp. 239 et suiv. 1

2

3


432

grande chaîne de montagnes qui fait le partage des e a u x : elles suivront les inflexions de cette chaîne jusqu'au point où elle se rapproche le plus du R i o B r a n c o vers le deu­ xième degré et un tiers nord de l'Équateur. Cette disposition, qui déplaçait la frontière maritime encore plus vers le sud, ne se référait pas davantage au traité d'Utrecht. Le traité de Madrid, du 29 septembre 1801, fut, il est vrai, ratifié : « L e s ratifications de ce traité furent échan­ g é e s à Madrid le 19 octobre 1801 » Mais en même temps le plénipotentiaire français, Lucien Bonaparte, déclara au nom de son gouvernement qu'en conformité d'un « article s e c r e t du traité préliminaire de paix signé à Londres entre la F r a n c e et la G r a n d e - B r e ­ tagne », du 1 octobre 1801 ) : «l'effet de l'article quatre du traité de Madrid est modifié ; en conséquence, le Ministre er

2

1

.) M. B . II, page 93, note. ) D ' a p r è s les «Préliminaires de L o n d r e s » ( 1 octobre 1801), A r c h i v e s des Affaires étrangères. — Original scellé, « A r t i c l e V I . L e s territoires et possessions de S a Majesté T r è s F i d è l e seront aussi maintenus dans leur intégrité», y compris l'« A r t i c l e s e c r e t » connexe avec lui, reproduit dans le texte français et anglais par M. F . II, page 101. L ' « A r t i c l e s e c r e t » est ainsi conçu : « Il est entendu entre les P a r t i e s contractantes que par l'ar­ ticle 6 concernant le P o r t u g a l il n'est point mis obstacle soit aux arrangemens qui ont eu lieu entre les Cours de Madrid et de L i s b o n n e pour l a rectification de leurs F r o n t i è r e s en E u r o p e , soit à c e u x qui pourront être arretés entre les G o u v e r n e m e n s de F r a n c e et de P o r t u g a l pour la délimitation de leurs T e r r i t o i r e s dans la Guyane, bien entendu que cette délimitation n'excédera pas celle qui a été arrêtée par le T r a i t é signé à Badajoz le 6 de juin dernier entre les Ministres de F r a n c e et de P o r t u g a l et communiqué par le Plénipotentiaire F r a n ç o i s à L o n d r e s par sa note du 18 du même mois . . . » 2

e r

M. B . I l , pp. 97 et suiv., ne reproduit que le texte français. L o r s de ces négociations avec l ' A n g l e t e r r e , on ne s'est pas davantage référé au traité d'Utrecht.


-

433 —

Plénipotentiaire soussigné est autorisé à déclarer, comme il le fait clans la présente, que malgré l'échange des rati­ fications du T r a i t é de Madrid, les limites de la Guyane seront fixées comme dans les articles du T r a i t é de B a d a j o z . . . » ). L e gouvernement français abandonna donc immédiate­ ment la démarcation fixée par l'article 4 du traité de Madrid pour déclarer en vigueur les articles 4 et 5 du traité de Badajoz. L e traité de Madrid tout entier, ainsi que le traité de Badajoz, furent expressément annulés par le manifeste du prince régent du Portugal et du Brésil, daté de Rio de J a n e i r o le 1 mai 1808, et par l'Article Additionnel n° 3 au traité de Paris, du 30 mai 1814 ). 1

er

2

4. Le traité d'Amiens du 27 mars 1802 ) , conclu entre la 3

F r a n c e , l'Espagne, la République B a t a v e d'une part, et l'Angleterre d'autre part, stipulait en ce qui concerne la frontière de la Guyane : Art. 7. L e s Territoires et Possessions de S a Majesté Très-Fidèle sont maintenus dans leur intégrité, tels qu'ils étoient avant la guerre : cependant les limites des Guyanes 1

) L e texte de la « Déclaration relative à l'exécution du Traité de Madrid, spécialement ratifiée par le P r e m i e r Consul», (datée « Madrid, le vingt-sept vendémiaire de l'an dix de la République F r a n ç a i s e », signé : « L . Bonaparte ») est reproduit d'après les Archives des Affaires étrangères, Corresp. de Portugal, t. C X X I I , fol. 400, dans M. F . II, pp. 102 et suiv. 2

3

) M. B. I, page 240, note, de nouveau dans M. B . II, page 93.

) « Traité d'Amiens (25 — faute d'impression au lieu de 27 — mars 1802) », Archives des Affaires étrangères — Original scellé, reproduit en partie (Introduction, article 7, clause finale), texte français et anglais, par M. F . II, pp. 104 et suiv.; M. B . II, n° 17, pp. 99 et suiv., donne le texte français seul, mais complet, sans indication de provenance. M. B . I, pp. 240 et suiv., reproduit le texte français de l'article 7. 28


434

F r a n ç o i s e et Portugaise sont fixées à la R i v i è r e d'Arawari, qui se jette dans l'Océan, au-dessus ) du Cap Nord, près de l'isle Neuve et de l'isle de la Pénitence, environ à un degré un tiers de latitude septentrionale. C e s limites sui­ vront la R i v i è r e d'Arawari, depuis son embouchure la plus éloignée du Cap Nord, jusqu'à s a source, et ensuite une ligne droite tirée de cette source, jusqu'au R i o B r a n c o v e r s l'ouest. 1

En conséquence la R i v e Septentrionale de la Rivière d'Arawari, depuis sa dernière embouchure jusqu'à sa source, et les terres qui se trouvent au Nord de la ligne des limites fixées ci-dessus, appartiendront en toute souveraineté à la République françoise. L a Rive Méridionale de la dite Rivière, à partir de la même embouchure, et toutes les T e r r e s , au sud de la dite ligne des limites, appartiendront à S a Majesté T r è s - F i d è l e . L a navigation de la R i v i è r e d'Arawari, dans tout son cours, s e r a commune aux deux nations ) . 2

L e traité d'Amiens confirmait par conséquent la délimi­ tation fixée par « l'Article s e c r e t » additionnel à l'article V I des « Préliminaires de L o n d r e s », du 1 octobre 1801, et des articles 4 et 5 du traité de Badajoz. er

1

) Note dans M. F . I I , page 105 : « P o u r au-dessous. Cf. le texte anglais du même traité et le texte français du traité de Badajoz. » L e texte anglais dit : below. 2

) L e s plénipotentiaires qui signèrent ce « T r a i t é définitif F a i t à A m i e n s le six G e r m i n a l an D i x de la République françoise, le vingt-sept mars mille-huit-cent-deux », é t a i e n t : Joseph Bonaparte (le citoyen J o s e p h B o n a p a r t e , Conseiller d'Etat), nommé par « L e P r e m i e r Consul de la République F r a n ç o i s e , au nom du P e u p l e F r a n ç o i s » ; Cornwallis (le Marquis de Cornwallis), nommé par « S a Majesté le R o y du R o y a u m e U n i de la G r a n d e B r e t a g n e et d'Irlande » ; J. Nicolas de Asara, nommé par « S a Majesté le R o i d'Espagne et des Indes » ; et R. J . Schimmelpenninck, nommé par le « Gouvernement d ' E t a t de la République B a t a v e ».


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A ce traité, qui disposait pourtant de ses droits, le Portugal n'avait pas été partie contractante. Il n'a fait, par la suite, aucun acte d'accession. L e traité a été annulé par ceux de 1814 et de 1815 Il y a lieu de constater au sujet de tous ces traités passés en 1801 et 1802: a) Aucun d'eux ne se réfère au traité d'Utrecht pour fixer la frontière de la Guyane française et de la G u y a n e portugaise ) . b) L e traité de Badajoz n'a pas été ratifié par le premier consul et il a été annulé expressément en 1808 par le prince régent du Portugal. c) L'article 4 du traité de Madrid a été écarté par le premier consul au moment même de la ratification. d) L e traité d'Amiens a été conclu sans le Portugal et le Portugal n'y a pas adhéré par la suite ). 2

3

1

) M. B . II, page 99, note, où il est dit : « L e P o r t u g a l n'était pas représenté au Congrès d'Amiens et s'abstint de faire acte d'accession. C'est pourquoi il (sc. le traité d'Amiens) ne figure pas dans le Recueil des T r a i t é s de P o r t u g a l publié par B o r g e s de C a s t r o » , et M. B . I, page 242, note, avec cette citation de E. Rouard de Card, professeur à l'Université de Toulouse, dans la R e v u e Gén. de D r o i t International Public, 1897, page 287 : « Il convient de remarquer que le T r a i t é d'Amiens ne pouvait, en dehors d'une accession formelle, être obligatoire pour le P o r t u g a l qui ne figurait pas au nombre des parties contractantes et qui par la suite s'abstint de faire acte d'adhésion. » 2

) V o i r à ce sujet l'allégation non fondée de M. F . I, page 105 : « C'est l ' A r a g u a r y qui représente la formule d'exécution de l'acte de 1713, sur laquelle les deux E t a t s s'accordèrent tout d'abord et finalement. » 3

) L o r d Hawkesbury, plénipotentiaire anglais lors de la conclusion des préliminaires du 1 octobre 1801, dit dans une note du 22 septembre 1801 : « Comme le Gouvernement français insiste sur ce que les limites de la Guyane s'étendent jusqu'à la riviere d'Arawary et que le princerégent de Portugal y a adhéré, S a Majesté y consentira pourvu que l'intégrité des E t a t s de S a Majesté T r è s F i d è l e en E u r o p e et ailleurs soit er


436

e) T o u s ces traités ont été annulés par ceux de 1814 et de 1815. 10.

En 1807, le général Junot, sur l'ordre de l'empereur Napoléon, occupa le Portugal et la cour de Portugal émigra au Brésil. L e prince régent du Portugal et du Brésil publia à R i o de J a n e i r o , le 1 mai 1808, un manifeste ), dans lequel il annonçait : « S o n Altesse R o y a l e rompt toute communication a v e c la F r a n c e .... et Elle autorise ses sujets à faire la guerre sur mer et sur terre aux sujets de l'Empereur des F r a n ­ çais. S o n Altesse R o y a l e déclare nuls et d'aucune valeur tous les traités que l'Empereur des F r a n ç a i s l'a forcée de conclure, et particulièrement ceux de Badajoz et de Madrid de 1801, et celui de Neutralité de 1804... S o n Altesse R o y a l e ne déposera les a r m e s que d'accord avec S a Majesté Bri­ tannique, son ancien et fidèle allié » . . . E n effet, le Brésil s'empara de la G u y a n e française, « que Napoléon avait laissée dépourvue de soldats ». « E n vain — dit M. F . I, page 213, du gouverneur alors en fonc­ tion à C a y e n n e — V i c t o r Hugues essaya-t-il d'organiser la résistance a v e c les éléments locaux dont il disposait ; il n'avait pas le moyen de lutter efficacement avec 593 hommes er

1

g a r a n t i e à tous égards », M. F . I, page 103, Affaires étrangères, A n g l e ­ terre, t. D L X X X X V , fol. 355. L e fait rapporté par Hawkesbury ne constitue pas un acte d'adhésion de la part du prince régent. Il résulte d'ailleurs de cette note (contraire­ ment à l'assertion de M. F . I, ibidem et page 105), que c'était la F r a n c e et non pas l ' A n g l e t e r r e qui insistait pour faire adopter la frontière de l'Araguary. 1

) Borges de Castro, Colleçào dos T r a t a d o s de P o r t u g a l , 1. c. I V , pp. 274 et suiv., reproduit partiellement par M. B . II, pp. 109 et suiv.


437

contre une armée portugaise secondée par les Anglais, et, le 12 janvier 1809, il capitula dans Cayenne. » L e 19 février 1810, le prince régent conclut avec l'An­ gleterre un traité ) dont l'article 2 (des articles secrets) obligeait l'Angleterre à user, lorsque la paix générale serait négociée, de toute son influence en faveur du Portugal « pour obtenir le rétablissement des anciennes limites de l'Amérique Portugaise, du côté de Cayenne, conformément à l'interprétation que le Portugal a constamment donnée aux stipulations du Traité d'Utrecht ». Après la chute de l'empereur Napoléon et dès l'avè­ nement de Louis X V I I I , au printemps de 1814, on s'occupa de rétablir la paix générale prévue à ce traité. Comme au temps du traité d'Utrecht, le Portugal avait pour lui l'Angleterre qui s'était engagée à soutenir, le moment venu, l'interprétation portugaise de cet acte diplo­ matique. Quelle solution l'œuvre pacificatrice donna-t-elle à la délimitation de la Guyane française et de la Guyane por­ tugaise ? l

1. Le traité de Paris du 30 mai 1814 ) stipulait: 2

Article dixième. Son Altesse R o y a l e le Prince R é ­ gent de Portugal et des Algarves, en conséquence d'arrangemens pris avec ses alliés, et pour l'exécution de l'article huit, s'engage à restituer à S a Majesté T r è s Chrétienne, dans le délai ci-après fixé, la Guyane Française, telle

1

) « T r a i t é de R i o de J a n e i r o du 19 février 1810 entre le Portugal et la G r a n d e - B r e t a g n e », d'après de Castro, 1. c., I V , M. B . II, page 111. ) « T r a i t é de P a r i s » (30 mai 1814), A r c h i v e s des Affaires étrangères — Original scellé, reproduit partiellement (texte français) par M. F . II, pp. 107 et suiv.; extraits des textes français et portugais dans M. B . II, pp. 112 et suiv. 2


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qu'elle existait au premier janvier mil sept cent quatre vingt douze. L'effet de la stipulation ci-dessus étant de faire revivre la contestation existante à cette époque, au sujet des limites, il est convenu que cette contestation sera terminée par un a r r a n g e m e n t amiable entre les deux Cours, sous la média­ tion de S a Majesté Britannique. Article additionnel secret. - Quoique les traités, con­ ventions et actes conclus entre les deux Puissances anté­ rieurement à la g u e r r e soient annullés de fait par l'état de guerre, les hautes parties contractantes ont jugé néanmoins à propos de déclarer encore expressément que lesdits traités, conventions et actes, notamment les traités signés à Badajoz et à Madrid en 1801, et la convention signée à Lisbonne en 1804, sont nuls et comme non avenus, en tant qu'ils concernent la F r a n c e et le Portugal, et que les deux couronnes renoncent mutuellement à tout droit et se déga­ gent de toute obligation qui pourrait en résulter. C'était ajourner la solution m ê m e et r é s e r v e r un accom­ modement futur. Cette décision ne satisfit pas le prince régent du Portugal et du Brésil, ni son plénipotentiaire, D o m Domingos Antonio de Souza Cottinho, comte de Funchal. L e prince régent ne ratifia pas le traité ), que son plénipotentiaire ne signa que le 11 juin ) , en même temps qu'il remettait aux plénipotentiaires français ainsi qu'à tous les plénipotentiaires des alliés une déclaration conçue en c e s termes ) : « T o u t en prenant en considération l'impossibilité de consulter son Gouvernement et de retarder 1

2

3

1

) M . B . II, page 112, note. ) Ibidem. ) M. B . I I , page 113, note, d'après De de la F r a n c e , t. II, pp. 427 et suiv. 2

3

Clercq,

R e c u e i l des T r a i t é s


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indéfiniment une œuvre aussi salutaire que la conclusion de la paix a v e c la F r a n c e , il n'entendait cependant pas, par l'insertion de l'article 10, se désister au nom de s a Cour de la limite de l'Oyapock, c'est à dire du fleuve dont l'embouchure dans l'Océan se trouve située entre le 4 et le 5 degré de latitude septentrionale entre les deux Guyanes Portugaise et F r a n ç a i s e , limite qui lui a été prescrite par ses instructions d'une manière absolue, sans interprétation ni modification aucune, soit comme droit légitime reconnu par le T r a i t é d'Utrecht, soit comme un dédommagement pour les réclamations du Portugal contre la F r a n c e . » Du moment que le traité de Paris du 30 mai 1814 ne précisait pas, le Portugal protesta immédiatement de ses droits sur la frontière de l'Oyapoc qu'il plaçait par 4 ° et 5° latitude nord, en conformité du traité d'Utrecht. L e congrès de V i e n n e devait, semblait-il, trancher le litige. e

e

2. A u congrès de Vienne, l'Angleterre et le Portugal con­ vinrent, par un traité du 22 janvier 1815 ) : L e prince régent de Portugal prendra les mesures nécessaires pour rendre immédiatement effectif l'article 10 du traité de Paris, « which provides for the restitution of the F r e n c h Guyana to his Most Christian Majesty », moyennant quoi l'Angleterre pro­ met « to employ His mediation..., to procure an early and friendly arrangement of the dispute subsisting between the Prince R e g e n t of Portugal and His Most Christian Majesty on the subject of the frontier of T h e i r respective posses­ sions in that quarter, as regulated by the 8 Article of the T r e a t y of Utrecht. » 1

th

1

) « T r a i t é de V i e n n e entre l ' A n g l e t e r r e et le P o r t u g a l » (22 janvier 1815), d'après J . F. B. de Castro, Colleção dos Tratados, 1. c., V , page 26, dans M. F . II, pp. 111 et suiv. (texte portugais et a n g l a i s ) ; traduction française M. B . I I , page 115.


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3. L e 17 janvier 1815, les plénipotentiaires portugais au congrès de V i e n n e avaient formulé une note verbale ) dans laquelle ils déclaraient: Induits en erreur par le g é o graphe F r e i t z (P. Fritz), les négociateurs du traité d'Utrecht ont rédigé l'article 8 de manière qu'il a été possible de confondre l'Oyapock a v e c le V i n c e n t Pinson. « D e là toutes ces contestations de limites connues entre le Portugal et la F r a n c e ; . . . i l ne s'agit à présent que de terminer la question des limites du côté de l'Oyapock, en sorte que tout doute sur l'interprétation du T r a i t é d'Utrecht soit à jamais levé, et que l'Oyapock, du point où il reçoit les eaux du Camopi jusqu'à son embouchure, sépare le terri­ toire français d'avec celui qui appartient au Portugal » . . . 1

Ils ajoutaient à titre d'explication et pour c o r r o b o r e r leur revendication de la frontière de l'Oyapoc : « L a b a s e du T r a i t é de P a r i s est le statu quo de 1792 » ; cette année-là, la F r a n c e n'avait pas d'« établissement » sur la rive droite de l'Oyapoc. S u r la b a s e du traité d'Utrecht peut seul être contesté « le territoire situé entre les deux rivieres de V i n c e n t Pin­ son et de l'Oyapock : puisque la contestation vient de ce que l'on a pris à cette époque c e s deux rivieres pour une seule riviere ». Mais « l'Oyapock est beaucoup plus considérable que le V i n c e n t Pinson, et par conséquent il serait plus conve­ nable, par cela même, de le prendre pour limite ». Enfin, au moment où le Portugal est prêt à rendre C a y e n n e à la F r a n c e , il est juste et modéré « que les limites en soient fixées une fois pour toutes, comme le Portugal

l

) « Note verbale des Plénipotentiaires portugais à V i e n n e (17 j a n v i e r 1815), A r c h i v e s des Affaires étrangères, Correspondance de P o r t u g a l , t. C X X V I I I , fol. 135, reproduit dans M. F . II, pp. 110 et suiv.


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l'a toujours entendu et réclamé depuis le T r a i t é d'Utrecht, c'est-à-dire à la riviere d'Oyapock, en la remontant jusqu'à son confluent avec le Camopi ». Dans une note verbale qu'ils remirent à Talleyrand le 16 février 1815, les plénipotentiaires portugais exposaient une fois de plus leur thèse des deux cours d'eau et leur revendication de la frontière de l'Oyapoe : « L a contestation selon le traité d'Utrecht, qui sert de base au présent arrangement, ne comprend que l'espace de pays qui se trouve entre les deux rivieres de V i n c e n t Pinson et d'Oyapock; et par la ligne qu'ils ont tracée, les Plénipotentiaires offrent à la F r a n c e sur la rive gauche de l'Oyapock un territoire plus étendu que celui qu'ils prennent sur la droite. Cet arrangement aurait encore l'avantage de laisser aux deux nations la navigation libre et commune de l'Oyapock. » Pour les plénipotentiaires portugais, il existait par con­ séquent une riviere Oyapock et une autre riviere V i n c e n t Pinson qui, à ce qu'ils croyaient, avaient été confondues en un seul et même cours d'eau par l'article 8 du traité d'Ut­ recht. Mais celui des deux qu'il faut adopter, à teneur de c e traité, est l'Oyapock et non le Vincent Pinson. En 1797 déjà, pour les plénipotentiaires portugais c h a r g é s de négocier le traité de Paris, le V i n c e n t Pinson n'était autre que le C a l ç o e n e ) . L e s deux points de vue différaient 2

1

) « Note verbale des Plénipotentiaires portugais à V i e n n e (16 février 1815) », A r c h i v e s des Affaires étrangères, Corresp. de Portugal, t. C X X V I I 1 , fol. 153, M. F . II, pp. 112 et suiv. V o i r au sujet de cette note verbale et de la précédente M. F . I, pp. 114 et suiv. A la note était jointe « une carte manuscritte des bords septentrio­ naux de la riviere des Amazones » sur laquelle une ligne rouge figurait la frontière proposée; en outre, comme pièce de comparaison, « la carte anglaise de F a d e n ». ) Conf. R . B . I, pp. 182 et suiv.; ci-dessus, pp. 426 et suiv. 2


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en ce sens qu'en 1797, les Portugais se seraient contentés du V i n c e n t Pinson = Calçoene, sans concéder toutefois que ce fût le cours d'eau désigné par l'article 8 du traité d'Utrecht, tandis qu'après, ils réclamaient l'Oyapock, ce qui, disaient-ils, était l'interprétation probablement la plus e x a c t e , en tous cas la plus équitable, de l'article 8 du traité d'Ut­ recht. L ' e r r e u r que commirent les Portugais en créant le second cours d'eau, le V i n c e n t Pinson, influa sur l'acte final du c o n g r è s de V i e n n e . 4.

L'acte

final

1

du congrès de Vienne, du 9 juin 1815 ) .

Cet

« instrument général » comprenant « les dispositions d'un intérêt majeur et permanent», signé au congrès de V i e n n e , par les plénipotentiaires de l'Autriche, de la F r a n c e , de l'Angleterre, du Portugal, de la Prusse, de la Russie et de la Suède disposait au sujet de la frontière franco-portu­ gaise dans la Guyane : Art. 106. Afin de lever les difficultés qui se sont oppo­ sées, de la part S. A. R . le P r i n c e R é g e n t du R o y a u m e de Portugal et de celui du Brésil, à la ratification du T r a i t é signé, le 30 mai 1814, entre le Portugal et la F r a n c e , il est arrêté que la stipulation contenue clans l'article 10 dudit T r a i t é , et toutes celles qui pourraient y avoir rapport, res­ teront sans effet, et qu'il y s e r a substitué, d'accord a v e c toutes les Puissances, les dispositions énoncées dans l'article nouveau, lesquelles seront seules considérées comme va­ lables. Au moyen de cette substitution, toutes les autres clauses du susdit T r a i t é de P a r i s seront maintenues et re1

) « A c t e final du C o n g r è s de V i e n n e (9 juin 1815)», M. F . II, page 113 (texte des articles 106 et 107), M. B . II, pp. 119 et suiv. (Introduction, art. 106, 107, 121 et signatures.) P a r notes des 11 et 12 mai 1815, les plénipotentiaires du P o r t u g a l et de la F r a n c e s'étaient mis d'accord pour accepter les articles 106 et 107, M. B . II, pp. 116 et suiv.


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gardées comme mutuellement obligatoires pour les deux Cours. Art. 107. S. A. R . le Prince R é g e n t du R o y a u m e de Portugal et de celui du Brésil, pour manifester d'une manière incontestable sa considération particulière pour S. M. T . C , s'engage à restituer à Sadite Majesté la Guyane française jusqu'à la riviere d'Oyapock, dont l'embouchure est située entre le quatrième et le cinquième degré de latitude sep­ tentrionale, limite que le Portugal a toujours considérée comme celle qui avait été fixée par le Traité d'Utrecht. L'époque de la remise de cette colonie à S. M. T . C. sera déterminée, dès que les circonstances le permettront, par une convention particulière entre les deux Cours ; et l'on procédera à l'amiable, aussitôt que faire se pourra, à la fixation définitive des limites des Guyanes portugaise et française, conformément au sens précis de l'article 8 du T r a i t é d'Utrecht. A la clause du traité du 30 mai 1814, stipulant la res­ titution de la Guyane française « telle qu'elle existait au 1 janvier 1792», vient se substituer celle-ci: L e prince régent du Portugal et du Brésil rendra la Guyane française jusqu'à la riviere d'Oyapock (entre 4 ° et 5 ° latitude nord), frontière que le Portugal a toujours considérée comme celle qui avait été adoptée par le traité d'Utrecht. L ' a c t e final ne tranche pas la question de savoir si elle est réellement la frontière fixée par le traité d'Utrecht. L ' a c t e stipule au contraire que les deux puissances inté­ ressées concluront, dès que faire se pourra, « une con­ vention particulière » sur la restitution de Cayenne à la F r a n c e et procèderont « à l'amiable » à la délimitation dé­ finitive « conformément au sens précis de l'article 8 du T r a i t é d'Utrecht». er


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L ' a c t e final ne statuant pas à l'égard des territoires qui, au sud de l'Oyapoc, s'étendent jusqu'au V i n c e n t Pinson auquel on donnait alors cette situation, T a l l e y r a n d s'em­ parait du fait pour dire dans son rapport au comte Jaucourt, ministre des affaires étrangères, en date du 16 mai 1815 ): « V o u s remarquerez, Monsieur le Comte, que ces deux articles (sc. 106 et 107) diffèrent plus par la forme que par le fond de celui du traité de P a r i s (du 80 mai 1814). L e Portugal s'engage à remettre ce qu'il ne conteste pas. Sur ce qu'il conteste, nous ne faisons aucune concession. » L e litige, loin d'être tranché, restait ouvert ) . 1

2

Postérieurement à l'acte final, le Portugal occupa durant deux ans encore la Guyane française qu'il avait conquise en 1809, puis, en 1817, fut conclue la «convention parti­ culière » prévue par l'acte final. 5. La convention de Paris du 28 août 1817 («Convention entre

S a Majesté le Roi de F r a n c e et de Navarre et S a Majesté le R o i du Royaume-Uni de Portugal, du Brésil et des A l g a r v e s ») ), stipulait: Art. 1 . S a Majesté T r è s Fidèle étant animée du désir de mettre à exécution l'article 107 de l'acte du C o n g r è s de V i e n n e , s'engage à remettre à S a Majesté T r è s Chrétienne dans le délai de trois mois, ou plus tôt si faire se peut, la G u y a n e française jusqu'à la riviere d'Oyapock, dont l'em­ bouchure est située entre le quatrième et le cinquième degré de latitude septentrionale et jusqu'au trois cent vingt deuxième degré de longitude à l'Est de l'île de F e r , par le 3

er

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) M. F . I, page 112, Affaires étrangères, C o n g r è s de V i e n n e . ) Conf. M. F . I, page 113.

) A r c h i v e s des Affaires é t r a n g è r e s — Original scellé, reproduit dans M. F . II, pp. 114 et suiv.; M. B . II, pp. 122 et suiv. (sans indication de la provenance du texte).


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parallèle de deux degrés vingt-quatre minutes de latitude septentrionale. Art. 2. On procédera immédiatement des deux parts à la nomination et à l'envoi de Commissaires pour fixer défi­ nitivement les limites des Guyanes française et portugaise, conformément au sens précis de l'article V I I I du traité d'Ut­ recht et aux stipulations de l'acte du Congrès de Vienne. Lesdits Commissaires devront terminer leur travail dans le délai d'un an, au plus tard, à dater du jour de leur réunion à la Guyane. Si, à l'expiration de ce terme d'un an, lesdits Commissaires respectifs ne parvenaient pas à s'accorder, les deux hautes Parties contractantes procéderaient à l'amiable à un autre arrangement sous la médiation de la Grande-Bretagne, et toujours conformément au sens précis de l'article V I I I du traité d'Utrecht, conclu sous la garantie de cette puissance. C e traité entendait ne trancher définitivement qu'au sujet de la restitution de la Guyane française (article 1). Il mentionnait, lui aussi, le « sens précis de l'article V I I I du traité d'Utrecht», mais sans le fixer; cette fois encore, la question demeurait ouverte jusqu'à ce que la frontière eût été définitivement tracée par des commissaires qui devaient être nommés « immédiatement ». 11.

E n exécution de la convention de 1817, le Portugal restitua la Guyane française jusqu'à l'Oyapoc, mais la nomination, par les deux parties, de commissaires chargés de fixer définitivement les limites ) « conformément au 1

1

) M. F . I, page 218, dit, il est vrai: « L e Gouvernement français fut le seul à désigner ses commissaires», sans fournir toutefois la preuve de son dire. M. F . I, page 118, ne donne pas ce renseignement; et dans


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sens précis de l'article VIII du traité d ' U t r e c h t » , n'eut pas lieu. C'est ainsi qu'en 1822, le Brésil devenu indépendant, mais non encore reconnu par les puissances européennes, et affaibli par des luttes intestines, succéda au Portugal à un moment où le litige touchant la fixation de la fron­ tière était toujours pendant. La question était toutefois simplifiée dans une certaine mesure ; la F r a n c e avait a c c e p t é la restitution de son terri­ toire jusqu'à l'Oyapoc du C a p d'Orange, les deux puissances s'en remettant à des commissaires pour le règlement ulté­ rieur, et au cas où ceux-ci, dans le délai d'un an, ne par­ viendraient pas à s'accorder, l'Angleterre devait intervenir comme puissance médiatrice. Or, les commissaires c h a r g é s de fixer définitivement la frontière ne furent pas désignés, il ne fut pas fait appel à l'intervention de l'Angleterre, de sorte que l'on put croire que, de part et d'autre, on s'en tiendrait à l'état de choses provisoire. Mais en 1824, le ministre de la marine française, par lettre du 3 mars, attira l'attention de son collègue, le ministre des affaires étrangères, sur ce que « dans une le mémorandum anglais de 1839, on l i t : B u t no such Commissioners have yet been appointed, R . B . III, page 322. U n « rapport du 22 février 1822 » émané du gouvernement français donne à ce sujet ces seuls renseignements: « C e t t e dernière disposition (concernant un règlement définitif) n'a point encore été exécutée, et le P o r t u g a l continue de prétendre à tout le territoire situé sur la rive droite de l'Oyapoc, tandis qu'une portion considérable de ce territoire, surtout v e r s les bords du fleuve, est peuplée de F r a n ç a i s et régie par l'adminis­ tration française, ainsi que cela avait lieu avant 1792», A r c h i v e s des Colonies, t. L X I V . L e ministre V i l l è l e recommanda aux représentants de la F r a n c e au c o n g r è s de V é r o n e (lettre du 27 juin 1822), « de demander que le P o r t u g a l fût invité par le C o n g r è s à r è g l e r enfin la question des limites», M. F . I, page 219.


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constitution dernièrement rendue publique » de l'état du Brésil (non encore reconnu par la F r a n c e ) « le gouverne­ ment actuel du Brésil, continuant à cet égard les préten­ tions du gouvernement portugais a . . . indiqué l'Oyapock comme la limite des E t a t s brésiliens du côté de la Guyane française ». L e ministre français voyait là une tentative du Brésil de traiter le litige toujours pendant comme tranché en faveur des prétentions brésiliennes. Aussi insista-t-il auprès de son collègue : « Une rectification sur ce point est du plus haut intérêt » ) . D'après une citation de M. F . I, page 118 ), la « rectifi­ cation » consista probablement dans un ordre qu'à cette époque (vers 1824), le gouvernement français donna au gouverneur de la Guyane « de prendre possession des limites assignées par le traité d'Amiens qu'il considérait a v e c raison ) comme résumant de la manière la plus équi­ table le sens du traité d'Utrecht». E t M. F . I, 1. c , continue : « S i l'effet de cette résolu­ tion se trouva alors suspendu, on fut bien obligé un peu plus tard, à bout de patience et d'efforts, d'en arriver à la voie de la coaction ». Il est incontestable que le gouvernement français, s'emparant du fait que la délimitation définitive prévue par les traités de 1815 et de 1817 n'avait pas encore eu lieu, protesta contre l'occupation de la rive droite de l'Oyapoc par le Brésil, qui depuis le 25 août 1825 avait été reconnu par la F r a n c e ) . 1

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) M. F . I, page 220, Archives des Affaires étrangères, Brésil, t. V I . ) S a n s indiction de la provenance. ) L e « traité d'Amiens » ne se réfère pas à l'article 8 du traité d'Utrecht, ainsi qu'il a été déjà remarqué ; en outre, il ne fut pas validé, conf. ci-dessus, pp. 434 et 435. ) M. F . I, pp. 221 et suiv., publie une série d'informations sur cette époque, d'après les Archives des Colonies, t. L X I V . Il s'en dégage 2

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Même en 1836, la démarcation n'avait pas encore été effectuée, ce qui n'avait rien d'étonnant, étant donnée la situation politique où se trouvait alors l'état du Brésil et spécialement la province de P a r a ; « les révolutions s'y succédèrent jusqu'en 1835 » C'est la F r a n c e qui prit alors possession du contesté ; le 29 août 1836, de Choisy, gouverneur de la Guyane fran­ çaise, écrivit au président de la province brésilienne de Para ) : « J ' a i l'honneur de prévenir V o t r e E x c e l l e n c e que, con­ formément aux ordres de mon Gouvernement, j ' a i pris possession des limites légales de la Guyane, dans le Sud, en vertu du Traité d'Amiens ». L e président de P a r a , le général S o a r e s de Andréa, répondit le 18 octobre 1836 ) : « Bien que j'eusse déjà appris qu'il existait quelques forces françaises à V i n c e n t Pinçon ) ou sur le lac d'Amapá, il me paraissait impossible que ce fût en vertu d'un ordre ministériel », et il terminait en ces termes un long exposé de l'histoire du litige depuis le commencement du siècle : « Ayant, autant qu'il m'est possible de le faire, démontré a v e c quelle injustice le Gouvernement F r a n ç a i s a ordonné 2

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que le B r é s i l prenait des dispositions en vue d'occuper effectivement la rive droite de l'Oyapoc, que le g o u v e r n e u r français (1828) estimait que cette rive droite était la limite « par le traité de 1815 », que le ministre rectifia cette opinion : « la démarcation reste à fixer », et que le gouver­ neur reçut l'ordre « qu'il ne faudrait pas hésiter à les repousser », si les Brésiliens voulaient « réellement » s'emparer de la rive droite de l'Oyapoc. ) M. F . I, p a g e 226. ) M . B . II, page 124. ) M. B . II, pp. 125 et suiv. ) Conf. M. B . II, page 125, note 1 : « L e nom d'un poste français établi en 1783 sur le l a c M a c a r y (voir C. da S i l v a , §§ 538 à 577) et évacué quelques années après (ouvrage cité, §§ 603 à 606). » 1

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à V o t r e Excellence l'occupation d'une position quelconque au Sud de l'Oyapoc, je dois, comme première autorité de cette Province, et au nom de mon Souverain, sommer V o t r e Excellence d'ordonner aux troupes qui s'y trouvent de se retirer, laissant à nos cabinets respectifs la décision amiable de cette importante question, dans le sens de la justice, et comme l'a décidé le Traité de Vienne ». L e gouverneur de Cayenne n'était pas seul à avoir reçu des instructions ; le 20 février 1836, le ministre de la marine avait donné au commandant de la goélette la Béarnaise, le lieutenant de vaisseau Penaud, des ordres ainsi conçus : « Il importe de mettre le territoire que nous considé­ rons comme français à l'abri de toute invasion . . . Dans cet état de choses, ayant à déterminer le lieu le plus con­ venable pour l'établissement d'un poste avancé vers le Brésil, il est naturel de porter d'abord les yeux sur la limite la plus éloignée à laquelle la F r a n c e puisse se croire autorisée à prétendre d'après les divers traités qui ont eu lieu. Or cette limite est la rive gauche de l'embouchure la plus méridionale de l'Arawary (traité d'Amiens) » ) . L e gouvernement brésilien s'alarma de cette affaire, autant que l'avait fait le président de la province de P a r a . E n septembre 1836 déjà, Mouttinho, qui représentait le Brésil à Paris, demanda au duc de Broglie « quelques explica­ tions sur la nouvelle très répandue, que . . . le Ministre de la marine avait ordonné l'occupation du territoire en litige . . . » ) , à quoi de Broglie répondit : « que le Ministre de l'a marine s'était borné à ordonner l'établissement d'un poste provisoire sur la rive droite de l'Oyapoc pour y protéger quelques « ménageries » et préserver les posses]

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) M. F . I, page 226. ) M. F . I, page 227, Archives des Colonies, t. L X I V . 29


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sions françaises du contact des sanglantes commotions dont la province du P a r a était devenue le théâtre » L e gouvernement brésilien ne fut pas rassuré par cette déclaration; l'agent consulaire français à P a r a écrivait le 30 août 1837 au ministre de la m a r i n e : « L e Président du P a r a a offert lui-même au Gouvernement brésilien de se mettre en route de sa personne pour faire la conquête de Cayenne » ) . L e duc de Broglie se borna à déclarer, « que l'occu­ pation du territoire en litige ne devait pas empêcher le règlement des limites » ; mais, en 1838, Mouttinho n'enten­ dait consentir à des négociations que « lorsque le poste français s e r a enfin supprimé » ) . D è s 1838, l'Angleterre fit auprès du gouvernement français des « démarches amicales » dans le but d'aplanir le conflit; auparavant la canonnière « R a c e h o r s e », sous le commandement du capitaine Harris, avait été c h a r g é e d'aller en reconnaissance sur le littoral du contesté ) . 2

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) M. F . I, page 227. ) Ibidem, page 228. ) Ibidem, page 228.

) R . B . I I I , pp. 308 et suiv., donne des passages du « R e p o r t » du Captain H a r r i s « on the P o s t occupied by the F r e n c h to the Southward of the R i v e r Oyapok » ; l'indication complète de la provenance faisant défaut, ces extraits ne sauraient constituer une preuve sans réplique. Aussi peut-on se contenter de retenir ce qu'il y est dit du fort SaintL o u i s à l'Oyapoc : « F o r t S t . L o u i s had for many y e a r s fallen to decay and was no l o n g e r used as a military station »; qu'il est fait mention de « some buildings », en amont sur la rive droite, alors en construction et signalés par H a r r i s comme devant être un futur poste militaire, puis que « both B r a z i l i a n s and F r e n c h a g r e e in saying that there is no F r e n c h Military P o s t to Southward of Mapa, nor any on the coast between M a p a and the Oyapok »; enfin, l'opinion que H a r r i s résume en ces t e r m e s : « T h e g r e a t river Oyapok, mentioned in the T r e a t y of V i e n n a , forms a palpable and not to be evaded frontier for both nations».


451 L e 11 décembre 1838, l'ambassadeur d'Angleterre à Paris, lord Granville, reçut pour instruction de son gou­ vernement de représenter au comte Molé, président du conseil des ministres, que les dispositions des traités de 1815 et de 1817 « appear sufficiently precise to preclude all disputes . . . T h e Island Maracá and the L a k e Amapá, the occupation of which by the F r e n c h forms the subject of complaint on the part of Brazil, beeing 3 degrees to the South of the Oyapock, plainly belong to Brazil and are beyond the limits of F r e n c h Guyana » ) . L e comte Molé répondit qu'il ne connaissait pas l'af­ faire suffisamment « and treated it as of no great impor­ tance ». E n 1839, lord Granville remit un « mémorandum » au gouvernement français ) . Il contenait « a concise statement of the question», posant en fait tout d'abord que « no claim or pretention can now be founded upon the T r e a t y of Amiens», a v e c la conclusion : « T h a t F r a n c e , as one of the parties of the T r e a t y of Vienna, consented to accept as a spontaneous l

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) « P r e c i s of Instructions and communications to the British E m ­ bassy in P a r i s relative to the alleged occupations of Brazilian T e r r i t o r y by a F r e n c h F o r c e » , reproduit dans R . B . I I I , pp. 310 et suiv. (traduction française et texte anglais). L a provenance de la pièce est indiquée à la fin du texte : « P o u r copie conforme (Signé) B e n t o da S i l v a L i s b o a » avec la note au bas (page 314) : « S i l v a L i s b o a , B a r o n de C a y r ú , était à cette époque D i r e c t e u r - G é n é r a l au Ministère des Affaires E t r a n g è r e s du B r é s i l . U n e copie du texte anglais, remis par le Ministre d'Angleterre à R i o de J a n e i r o au Ministre des Affaires E t r a n g è r e s , fut envoyée à la L é g a t i o n du B r é s i l à Londres. Notre traduction française est faite d'après cette copie authentique, conservée aux Archives de la Légation, et dont nous donnons ci-après le texte original a n g l a i s » . 2

) Reproduit dans R . B . III, pp. 317 et suiv., sans indication de la provenance (traduction française et texte anglais). L'analyse ci-dessus de la pièce est sommaire; les conclusions seules sont citées.


452 —

concession on the part of Portugal, the River Oyapock as part of the boundary between F r e n c h and Portuguese G u y a n a ; and a g r e e d to negotiate upon this basis for the final settlement of the rest of the boundary ; that F r a n c e confirmed her a c c e p t a n c e of this basis by her separate T r e a t y with Portugal in 1817; and that all the Parties to the Congress T r e a t y of 1815, F r a n c e included, are bound to respect this a g r e e m e n t , until a definitive settlement between F r a n c e and Portugal, as contemplated in the T r e a t y of 1815, shall have been concluded ». L a thèse de l'ambassadeur d'Angleterre était donc celle-ci : l'Oyapoc est la frontière, la F r a n c e est tenue de l'accepter jusqu'à ce que la démarcation ait été définitive­ ment fixée ainsi que le prévoient les traités. L e gouvernement français tint compte des réclamations du Brésil et des « démarches amicales » de l'Angleterre en évacuant le 10 juillet 1840 le poste militaire sur l'Amapá Cette évacuation fut toutefois subordonnée à la con­ dition qu'il serait fait un nouvel essai en vue de résoudre le litige une fois pour toutes. E n même temps que, le 24 avril 1840, le gouvernement français faisait savoir officiellement ) , par son ambassadeur au Brésil, le baron Forth-Rouen, au ministre des affaires étrangères du Brésil, «que le détachement de troupes françaises qui a continué à occuper jusqu'à présent le poste de Mapa, serait retiré », il déclarait que l'évacuation aurait lieu « aussitôt que les commissaires des deux Puissances qui, suivant les dispositions des traités, doivent être nommés pour travailler à la démarcation définitive des limites des deux Guyanes, se trouveraient réunis au lieu de leur desti2

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) M. B . I, page 43.

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) E x t r a i t s de la Note du 24 avril 1840, M. B . II, pp. 127 et suiv.


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nation». L a F r a n c e prenait de son côté l'engagement de s'occuper immédiatement de la nomination de « commis­ saires démareateurs » et ne doutait pas que le Brésil ne prît les mêmes dispositions. L e â juin 1840, le ministre des affaires étrangères du Brésil répondit ) : « L e Gouvernemeut Impérial a résolu de nommer ses Commissaires démareateurs et il les enverra au P a r á . . . pour se réunir à ceux de la F r a n c e sur le lieu que l'on déterminera par un accord ultérieur». L e Brésil désigna en effet ses commissaires ) . Une « Note de M. Guizot, Ministre des affaires étrangères, à M. le baron Forth-Rouen, Ministre de F r a n c e à Rio de J a n e i r o ) », du 5 juillet 1841, expose les raisons qui enga­ gèrent la F r a n c e à ne pas nommer les siens : « j ' a i à vous parler aujourd'hui des motifs qui nous font regarder cette nomination comme inutile, parce que, dans notre opinion, la réunion de commissaires français et brésiliens serait peu propre à conduire à un résultat complet et définitif ». Il ne s'agit pas en effet «d'un travail ordinaire de dé­ marcation, suite naturelle d'une négociation où la limite qui doit séparer deux territoires a été convenue en principe, pour être réalisée ensuite sur le terrain». C'est sur le principe même selon lequel la démarcation doit se faire qu'on n'est pas d'accord. D o n c : « avant que la question soit arrivée à des termes aussi simples, il faut d'abord s'entendre sur l'interprétation de l'article 8 du traité d'Utrecht et déterminer une base de délimitation ; il faut, 1

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) E x t r a i t s de la réponse du Ministre des Affaires E t r a n g è r e s du Brésil, Aureliano Coutinho, M. B . II, pp. 128 et suiv. ) M. F . I, pp. 228, 229. ) M. F . II, pp. 115 et suiv., A r c h i v e s des Affaires étrangères, Corresp. de Brésil, t. X X , reproduit aussi par M. B . II, pp. 129 et suiv. ; conf. ci-dessus, pp. 17 et suiv. 2

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ce qui ne peut se faire que par une négociation entre les deux Cabinets, vider d'abord la question des traités et dé­ finir les droits respectifs avant d'arriver à l'application pratique de ces mômes droits. » Ou bien le gouvernement brésilien entend donner pouvoir à ses commissaires de trancher aussi la question de principe, ce qui serait la cause de nombreux inconvé­ nients ; ainsi, les commissaires seraient obligés de demander des instructions à leur gouvernement et « il paraît peu né­ cessaire de réunir à deux mille lieues de F r a n c e des com­ missaires spéciaux pour r é g l e r ce que les deux cabinets peuvent déterminer, par une entente directe, beaucoup mieux et plus sûrement que des négociateurs improvisés » ; Ou bien ces commissaires auraient pour seule mission d'opérer comme « simples démarcateurs » ; « que pour­ raient-ils faire . . . . si nul principe, nul système de déli­ mitation n'était établi d ' a v a n c e ? » « D è s lors, Monsieur le B a r o n , il a paru au Gouver­ nement du Roi qu'il serait à la fois plus logique et plus expéditif de commencer par ouvrir une négociation dans le but de se mettre préalablement d'accord sur l'interprétation du traité d'Utrecht» .... L'évacuation du fort de Mapa (Amapâ) ayant eu lieu « avant toute réunion possible des commissaires », « la ques­ tion des limites, d é g a g é e de l'incident de Mapa, reste entière ». Jusqu'à ce qu'un a c c o r d soit intervenu «sur l'objet principal du litige», «le statu quo actuel, en ce qui con­ cerne l'inoccupation du poste de Mapa s e r a strictement maintenu »

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) M. B . I, page 43, fait observer quant à cette note de Guizot et à une « Réponse du Ministre des Affaires E t r a n g è r e s du B r é s i l en date du 18 décembre 1 8 4 1 » : . . . « E n 1841, par un échange de notes à Rio de


455 L a F r a n c e déclarait par conséquent qu'il s'agissait de deux c h o s e s : une interprétation de l'article 8 du traité d'Utrecht, une démarcation à faire en conformité de cette interprétation. L'interprétation doit précéder le travail des commis­ saires démarcateurs.

12. E n décembre 1841, le Brésil adhéra au principe de la note de Guizot et donna à son ministre à Paris, Araujo Ribeiro, les instructions et les pouvoirs nécessaires « pour entrer en pourparlers a v e c les représentants de la F r a n c e » ) «Cette conversation», lit-on dans M. F . I, page 119, « qui ne fut du reste pas poussée à fond, n'eut d'autre résultat que de faire constater une fois de plus le désaccord, sans même préparer les moyens de le résoudre.» Ce n'est qu'en 1855 que, sur la proposition du Brésil ) , les négociations furent reprises. L e Brésil se fit représenter ) par le vicomte do Uru­ guay, « E n v o y é Extraordinaire et Ministre Plénipotentiaire en mission spéciale du Brésil à P a r i s » . Il écrivit le 15 juin 1.855 au comte Walewski, ministre des affaires étrangères de l'empereur Napoléon III, une 1

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J a n e i r o , il a été convenu de maintenir le statu quo actuel en ce qui concerne l'inoccupation du poste de Mapâ. Cet arrangement de 1841 a amené la neutralisation de la partie du territoire contesté située entre l'Oyapoc et l'Amapá Pequeno, où se trouvait le poste évacué. ». ) M. F . I, page 119; M. B . III, page 5 ; la note à laquelle M. B . donne la date du 18 décembre, est datée du 17 décembre dans M. F . , 1. c. ) M. F . I, page 232. ) M. B . III : « Mission spéciale du V i c o m t e do Uruguay à P a r i s (1855-1856 , avec cette remarque p r é a l a b l e : - L e s documents réunis dans ce volume ont déjà été imprimés à R i o de J a n e i r o , en 1857,... et présentés aux deux Chambres du P a r l e m e n t . . . » 1

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lettre accompagnant un « m é m o i r e » ), « dans lequel », disait la lettre, «j'ai exposé le plus brièvement possible les pré­ tentions de mon Gouvernement, relativement à la délimi­ tation entre le Brésil et la Guyane F r a n ç a i s e , et les raisons sur lesquelles il les fonde. — Ainsi exposées par écrit et étant examinées, on pourra plus facilement s'en­ tendre». 2

L e comte W a l e w s k i répondit le 5 juillet 1855 ) : Une étude attentive du mémoire l'a convaincu que la question « ne peut être utilement discutée au moyen d'un simple é c h a n g e de communications écrites. J e compte donc prendre prochainement les ordres de S a Majesté Impériale pour le choix d'un plénipotentiaire français qui s e r a chargé de suivre cette négociation a v e c vous, suivant la forme usitée, et par conférences dont il s e r a tenu un protocole. Néanmoins, en attendant que j e vous fasse connaître la décision de l'Empereur, j e prendrai la liberté de recommander à votre attention le Mémoire ci-joint ) , qui contient sur l'objet du litige des observations préliminaires dont vous apprécierez la portée ». 3

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P a r lettre du 4 août 1855 ), le ministre des affaires étrangères de F r a n c e manda au vicomte do U r u g u a y : « S a Majesté Impériale a pensé qu'il était à propos de confier à un plénipotentiaire spécial la mission de traiter a v e c vous l'importante question de la délimitation de la 1

) L e mémoire est reproduit dans M. B . III, pp. 4 et suiv. Il n'y a pas lieu d'examiner le contenu des pièces échangées ni les délibérations des conférences qui suivirent. L'objet de ces débats est pris en considération dans la présente sentence. ) M. B . III, pp. 21 et suiv. ) M. B . III, pp. 23 et suiv., sous le titre : « Limites de la Guyane. Réponse préliminaire au mémoire de M. le Vicomte de l'Uruguay joint à sa lettre particulière au Ministre, du 28 juin 1855. » ) M. B . III, page 28. 2

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Guyane, et a fait choix à cet effet de M. His de Butenval, ancien ministre à la cour du Brésil, conseiller d'Etat en service ordinaire. En l'informant de cette décision, je l'invite à se mettre en rapport avec vous, afin d'entrer le plus tôt possible en négociation sur l'affaire dont les deux gouvernements ont également à cœur la bonne et complète solution. » L e 30 août 1855 s'ouvrit la première conférence ; le procès-verbal constate à ce sujet: « Aujourd'hui, 30 août 1855, MM. les Plénipotentiaires du Brésil et de F r a n c e se sont réunis à l'hôtel des Affaires É t r a n g è r e s , à P a r i s , à l'effet d'ouvrir les conférences relatives à la délimitation des Guyanes F r a n ç a i s e et B r é ­ silienne. M. le vicomte de l'Uruguay . . . Plénipotentiaire de S a Majesté l'Empereur du Brésil, E t M. le baron His de Butenval . . . Plénipotentiaire de S a Majesté l'Empereur des F r a n ç a i s . » L e débat portait sur la question entière du litige, non pas seulement sur l'interprétation de l'article 8 du traité d'Utrecht. Quinze conférences eurent lieu, la dernière le 1 juil­ let 1856. M. F . I, pages 119 et suivantes, en consigne les résul­ tats en ces termes : « S e cantonnant tout d'abord dans sa thèse extrême, le Brésil avait commencé par demander dans un mémoire que la limite longeât la riviere Oyapoc, située entre le 4 et le 5 degré de latitude septentrionale, puis, à partir de l'endroit où cette riviere se divise, l'embranchement ou l'affluent le plus considérable par le volume de ses eaux en temps s e c et ce jusqu'à la source de cet embranche­ ment ou affluent. E n ce qui concerne la limite entre l'est er

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et l'ouest, le Brésil proposait de ne pas conserver comme telle le parallèle établi provisoirement par la Convention de 1817 et de convenir qu'elle continuerait de la source de l'affluent principal de l'Oyapoc par les Cordillères, chaînes de montagnes ou terrains plus élevés qui forment la ligne de partage entre les eaux qui vont à la riviere des Amazones et celles qui vont à la Guyane française et à l'Océan. Puis, se relâchant de ses exigences, au moment de conclure, le plénipotentiaire brésilien, dans la séance du 22 janvier 1856, offrit, à titre de transaction, de prendre pour frontière la c r ê t e des terres les plus élevées qui dé­ terminent la division des eaux entre l'Oyapoc et le Cassipoure. S u r l'objection que la limite devait être nécessaire­ ment un cours d'eau, s é a n c e tenante et immédiatement après, il offrait de porter la frontière jusqu'à la rive gauche du Cassipoure. L a limite eût été ainsi fixée à 3° 5 1 ' 1 5 " . Cette proposition n'ayant pas été acceptée, le Brésil, progressant toujours dans ses concessions, proposa suc­ cessivement, le 27 mai 1<s56, au cours de la même séance, d'abord l'embouchure de la riviere Conani, à 2 ° 5 0 ' , en faisant r e m a r q u e r qu'elle correspondait à peu près à la latitude dont il avait été question dans les négociations de 1700, et enfin le Calsoène ou Carsevenne, à 2° 3 0 ' environ. Aucune de ces offres ne fut a c c e p t é e par la F r a n c e . S a prétention constante et primordiale, affirmée par M. de Butenval, avait été de r é c l a m e r « c o m m e la limite (et cela indépendamment de toute détermination de latitude, indé­ pendamment de toute appellation actuelle d'Ararouari, Carapaporis, etc.) le premier grand cours d'eau après l'Amazone, en remontant vers le nord». Amenée à définir plus rigoureusement ses demandes, elle déclara qu'elle ne saurait « a c c e p t e r ni reconnaître d'autre limite, du côté de


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la mer, que le fleuve de Vincent Pinson, c'est-à-dire le cours d'eau qui se jette dans la baie de ce nom, à moins de 2 ° au nord de l'Équateur, et qui est aujourd'hui connu sous le nom de Carapapouri ou de branche nord de l'Aroviari, la navigation de cette branche devant désormais être commune aux deux nations et la rive gauche devant appartenir à la F r a n c e » . Contre cette solution, le plénipo­ tentiaire brésilien fit valoir que le Carapaporis, jadis fleuve important, avait été obstrué par les sables et n'était plus maintenant qu'un cours d'eau intérieur, sans issue dans la mer, que la vraie embouchure de l'Araguary était à 1° 2 0 ' environ, qu'une fois à l'œuvre on y placerait la limite et qu'on retirerait ainsi au Brésil une partie des terres du cap du Nord, qu'on avait pourtant entendu céder au Portugal sans aucune réserve, attendu que, disait M. de l'Uruguay, « la côte qui se trouve entre la riviere des Amazones et 2° 3 0 ' forme ce que le traité appelle terres du cap du Nord » . . . Dans un désir de conciliation, et pour rassurer le Brésil sur les conséquences du t r a c é proposé par nous, le pléni­ potentiaire français fut autorisé à stipuler expressément que les terres adjacentes au cap de Nord appartiendraient au Brésil et que la limite future serait ainsi tracée : « le canal de Carapaporis séparant l'île de M a r a c a des terres adjacentes au cap du Nord, puis la branche nord du fleuve Arouari, si cette branche est libre ou, dans le cas où cette branche serait aujourd'hui obstruée, le premier cours d'eau suivant en remontant vers le Nord et se jetant sous le nom de « Mannaie » ou de « riviere de Carapaporis » à 1 4 5 ' environ de latitude nord. » 0

Le plénipotentiaire français prévenait d'ailleurs qu'il évitait à dessein de se prononcer sur des appellations dont l'exactitude avait été mise en doute et qu'il s'attachait seule-


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ment à préciser la situation du cours d'eau éventuellement désigné. L e Calsoène étant la dernière concession qu'il était auto­ risé à faire, le vicomte de l'Uruguay ne put pas a c c e p t e r la proposition française ; ne croyant m ê m e pas pouvoir la discuter, il préféra « ne pas la repousser directement et définitivement au nom de son Gouvernement qui n'en a pas eu connaissance. Cette proposition, ajouta-t-il, s e r a écrite dans le protocole, et elle sera portée a v e c ce protocole à la connaissance de son Gouvernement ». Il ne perdait pas d'ailleurs l'espérance « que l'on puisse trouver le moyen de terminer la question à l'amiable ». Quant à la limite de l'est à l'ouest, il s'abstint de l'examiner, p a r c e qu'il avait été reconnu « qu'il n'était pas possible de s'occuper de la limite intérieure avant d'avoir a r r ê t é le point de départ, c'est-à-dire avant d'avoir arrêté la limite de la côte ». L e s protocoles de 1856 et particulièrement les quatre derniers montrent qu'on fut alors très près de s'entendre. A u moment de conclure, le Brésil abandonna assez facile­ ment sa prétention à l'Oyapoc pour arriver, de concession en concession, à proposer le Carsevenne, à la latitude de 2 ° 3 0 ' . L a F r a n c e , tout en posant c o m m e principe que le pre­ mier cours d'eau important après l'Amazone, en remontant v e r s le nord, devait être choisi pour frontière, la F r a n c e avait consenti à admettre c o m m e limite un cours d'eau se jetant dans le canal de Carapaporis, à 1° 4 5 ' . On n'était donc plus séparé que par un intervalle de 4 5 ' , par consé­ quent beaucoup moins d'un degré . . . . L e s conférences ne furent malheureusement pas reprises, malgré les désirs exprimés par les deux plénipotentiaires dans le protocole final, et cette tentative intéressante de conciliation resta


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Après les conférences de 1855 et de 1856, les négocia­ tions au sujet du Contesté furent suspendues durant bien des années, jusqu'à la conclusion du traité d'arbitrage du 10 avril 1897, en vertu duquel la présente sentence est rendue, il n'y a à noter dans l'intervalle que la « Décla­ ration entre la F r a n c e et le Brésil concernant les malfai­ teurs réfugiés du territoire de l'Oyapock » du 28 juin 1862 ). Cette Déclaration a été mise en vigueur « en attendant que le litige pendant au sujet du territoire d'Oyapock soit amicalement résolu entre la F r a n c e et le Brésil » ; elle termine par cette r é s e r v e : « cette Déclaration ne préjugeant rien d'ailleurs quant à la solution à intervenir dans la question de limites encore pendante». 1

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) A r c h i v e s des Affaires étrangères. — Original, reproduit dans M. F . II, pp. 117 et suiv. ; M. B . II, pp. 132 et suiv. (texte français et portugais).

Sentence du conseil fédéral Suisse  

Auteur : Partie 1 d'un ouvrage patrimonial de la bibliothèque numérique Manioc. Service commun de la documentation Université des Antilles e...

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Auteur : Partie 1 d'un ouvrage patrimonial de la bibliothèque numérique Manioc. Service commun de la documentation Université des Antilles e...

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