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DEUX SOUVERAINES CRÉOLES

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Yeyette envie ses compatriotes, qu'elle croit plus heureuses qu'elle, parce que la fortune les a comblées de tous ses dons. Mais, par dessus tout, elle pense à cette esclave rencontrée, il y a huit jours, sur le chemin de terre qui mène aux Trois-Ilets et qui vendait des colliers de coquillages. Comme cette négresse avait la réputation d'être un peu sorcière et de révéler l'avenir en regardant les lignes de la main, Yeyette lui a tendu la sienne. Et l'esclave aux traits mystérieux a pris cette petite main et s'est mise, après l'avoir bien fixée, à balbutier dans son patois créole des phrases confuses et sybillines où, cependant, revenaient à chaque instant ces mots énigmatiques « plus que Reine ». Étonnée, éblouie, émue et moqueuse à la fois, la petite créole continue sa route et pénètre dans la chapelle. Y vient-elle par piété? pour passer le temps? pour faire sa cour à Dieu et aux saints? Enfin, elle y vient et selon sa coutume enfantine, elle y rêve. Et voilà que lorsqu'elle courbe devant l'autel son front, les yeux demi-clos, il lui semble que descend sur sa tête un diadème irréel, lumineux, superbe; l'humble capucin qui célèbre le service divin; ne traîne-t-il pas derrière lui un manteau de pourpre? A toute volée, au fond de ses oreilles bourdonnantes, les cloches sonnent, les cuivres retentissent, les orgues tonnent... Joséphine défaillante ouvre les yeux; elle a rêvé, ce n'est rien... (Gérard D'HOUVILLE : La Vie amoureuse de l'Impératrice Joséphine.) C'est à ce moment-là — le 23 octobre 1777 — que le marquis de Beauharnais, toujours conseillé par Mme Renaudin qui a tout pouvoir sur lui, écrit à M. de la Pagerie pour demander au nom de son fils Alexandre — rentré en France en 1769 et qui n'a que dix-sept ans! — la main d'une de ses filles. Mes enfants, écrit le marquis, jouissent à présent de 40.000 livres de rente chacun. Vous êtes le maître de me donner Mademoiselle votre fille pour partager la fortune de mon chevalier. Le respect et l'attachement qu'il a pour Madame Renaudin lui font désirer ardemment d'être uni à une de

Madinina "Reine des Antilles"  

Auteur : William Dufougeré / Ouvrage patrimonial de la bibliothèque numérique Manioc. Service commun de la documentation Université des Anti...

Madinina "Reine des Antilles"  

Auteur : William Dufougeré / Ouvrage patrimonial de la bibliothèque numérique Manioc. Service commun de la documentation Université des Anti...

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