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DEUX SOUVERAINES CRÉOLES

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mulâtresses et des négresses qui, de bonne foi, louent la beauté de la petite maîtresse et l'exaltent, disent des histoires, racontent celles des habitations voisines. Point de souci de l'existence, point de lutte pour en conquérir le nécessaire, point de froid à craindre, point de faim à satisfaire, — des fruits, l'eau du rocher, c'est assez — mais des fleurs, des cailloux brillants, des coquillages aux vives couleurs, de tout ce qui sert à se parer, l'on n'en a jamais assez. Et uniquement, pour l'unique plaisir des yeux, l'enfant blonde au milieu des noires attentives, passe des heures à regarder dans le miroir du ruisseau, comme sied à ses yeux, à son teint, à ses cheveux, une couleur, un reflet, une façon de coiffure, une expression de sourire. On lui chante des chansons créoles, en conjurant pour elle les sorts et en lui prédisant des avenirs prestigieux (1). Voilà l'existence que la future souveraine mènera jusqu'à l'âge de dix ans. Il y a peut-être une certaine part de légende poétique dans la description de cette enfance qui s'écoule, paisible, sans soucis d'aucune sorte, sous un climat idéal, au milieu des fleurs et des jouets naturels, mais on ne peut nier qu'elle a eu une grande influence sur le caractère de l'enfant qui, gâtée et choyée par tous, a pris l'habitude d'être coquette et d'imposer sa supériorité. La fillette, ainsi élevée, ne reçoit par contre aucune culture intellectuelle, morale ou religieuse; sa grand'mère, ses tantes, sa mère la laissent se développer à sa guise, l'abandonnant aux seuls soins de Marion qui lui apprend des chansons; quant à son père, il est en proie à la folie du jeu et il fait des dettes. Yeyette approche de dix ans. On songe qu'il faut lui apprendre les belles manières. On la met en pension à Fort-Royal, chez les dames de la Providence (Mme Tascher la mère, veuve depuis 1767, continue à résider à Fort-Royal avec sa fille Rosette de la Pagerie). C'est chez elle que vivra Joséphine. L'institution des Dames de la Providence est moins en faveur que celle des Ursulines de Saint-Pierre, — mais pas de choix possible; en effet, médiocre enseignement primaire, un peu de musique et de danse. (1)

Frédéric

MASSON,

Joséphine de Beauharnais.

Madinina "Reine des Antilles"  

Auteur : William Dufougeré / Ouvrage patrimonial de la bibliothèque numérique Manioc. Service commun de la documentation Université des Anti...

Madinina "Reine des Antilles"  

Auteur : William Dufougeré / Ouvrage patrimonial de la bibliothèque numérique Manioc. Service commun de la documentation Université des Anti...

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