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Leon BELMONT

MIMI MŒURS GUADELOUPÉENNES Sonnet de Nicolelle Mennique Préfaces de Edmond Rocher & de Maurice Olivaint

ÉTAMPES MAURICE DURMANN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR 16, RUE SAINT-MARS, 16 1911

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DU MÊME

LE SECRET DU FOYER

AUTEUR

1

vol.


Léon BELMONT

MIMI MŒURS

GUADELOUPÉENNES

Sonnet de Nicolette

Нenniqu e

Préfaces de Edmond Rocher

ÉTAMPES MAURICE DORMANN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR 16, RUE SAINT-MARS, 16

1911


A Léon HENNIQUE

Hommage d'admiration respectueuse et de sincère amitié L é o n BELMONT.


MIMI

La Voici : d e sa j e u n e et p a i s i b l e b e a u t é U n e f r a î c h e u r sourdait, ainsi q u ' e n p l e i n été S o u r d la b o n n e f r a î c h e u r d'un r u i s s e l e t qui c h a n t e ; S o n a s p e c t du m a ï s a la f o r c e p e n c h a n t e ; D e l'aube il avait la clarté.

S u r le sable brillant je l'ai vue, i n n o c e n t e , U n soir, m ê l e r a u x j e u x sa g r â c e a d o l e s c e n t e , P u i s , l a n g u i d e , p i e d s n u s sur l ' h e r b a g e d u p r é , S e g o r g e r de r e p o s c o m m e d'un fruit d o r é , Pauvre M i m i , douce passante ! . . .

Car e l l e fut s e m b l a b l e au z é n i t h étoile ; Car, aujourd'hui, r é v e i l s , s o m m e i l s , tout est troublé : Q u e l q u ' e s p o i r i m p r é c i s , d e l ' é m o i e ,del'attente, Ont fait s'épandre en e l l e u n e o m b r e p a l p i t a n t e O ù l'amour s'est d i s s i m u l é . Nicolette

HENNIQUE


A

L'AUTEUR DE MIMI

Ta simple

histoire,

épris de pur

auteur,

fera rêver les

cœurs

amour.

Comme on appose, an centre élargi d'or, la perle orientale,

d'un

en la sertissant

anneau

d'un

tour

adroit, tu sus mettre en valeur la poétique, chaste et amoureuse

Mimi.

A nous qui ne connaissons lectures, de la langoureuse

rien, qu'à travers les

Guadeloupe,

ton héroïne appelle d'autres

l'image

Elle évoque pour nos cerveaux d'Occident par contraste, suave

Virginie

de poétique

orientalisme,

de Bernardin,

Chateaubriant, l'innocente

époux littérateurs,

et passionnée

Célina

Landrot,

Marie et Jacques

épris,

la belle et

la divine

Loti, et leur sœur plus misérable, mais si du sol Calédonien,

de

images.

Atala

de

Rarahu

de

charmante,

que les Nerval

deux ont si

bien dessinée. 1.


Tu sais qu'une cieusement

belle âme peut s'épanouir

malgré les indigentes

contingences

tout petit monde Colonial; que la ruse et la n'entament

délid'un

séduction

pas toujours les êtres que la nature a pa-

rés de noblesse et de vertu, et pour cela les pages seront lues. Comme les grands que la romanesque En te lisant

ainés lu charmeras les esprits

beauté

retient.

ils frèteront

des caravelles de songe

pour aborder à ton île clémente, si riche de couleurs et de flore luxuriante ; et ceux d'entre eux qui ont pleuré

sur Clara

et dont Francis histoire,

souriront

et d'angoisse

d'Ellébeuse, Jammes

morte à seize

nous révéla la

touchante

et rêveront aux phases

d'amour

de ton idéale et vivante

Mimi.

Aille ton petit roman vers des cœurs sains, et sincères,

ans,

il fera son chemin,

et n'ayant

simples perverti

personne, tu pourras le féliciter d'avoir fait une œuvre de charme, bonne au cœur. Edmond Vendôme

ROCHER.

(France)

L e 2 9 A o û t 1911


PRÉFACE

Ce souffle

étrangement

Ah ! je le reconnais. Qu'il vient, Se pâment

parfumé,

d'où vient-il

C'est de trois mille

de l'Ouest,

là-bas

où les Antilles

sous l'ardeur de l'astre occidental

C'est un délicieux parfum

bles, non le parfum

malsain

bleues (1).

des tropiques qui nous

est apporté par le nouveau roman de M. Léon mont, non le parfum

?

lieues

des forêts

Bel-

impénétra-

des fleurs trop capiteuses,

mais

un parfum très doux, le parfum apaisé des Iles d'enchantement qui se bercent en des golfes de Rêve, le parfum

de la canne, de la mangue et de la

c'est le parfum des Iles où l'on sait

sapotille;

aimer.

Il ne faut chercher dans ce livre ni couleurs des, ni aventures

extraordinaires.

Vous y

criar-

trouverez

la très simple histoire d'une jeune créole avec toutes les candeurs de l'enfance,

toutes les grâces de la vir-

ginité, et, aussi, les ardeurs naissantes

d'une âme qui

s'éveille sous un climat de feu. Comme elle s'élance,

(1) De

Heredia.


cette âme, au premier appel de l'amour ! Comme elle se suspend Haïtien

d'Armand,

aux lèvres trompeuses

le bel

! Comme elle est prête à livrer ses trésors !

Trésors dont l'ingrat

est indigne ! Il part, et la dé-

laissée vit des jours vides, le cœur à jamais A jamais

refroidi.

? Faut-il désespérer d'un cœur si jeune ?

C'est le dévouement, fera jaillir

vertu si féminine

l'étincelle

! qui, cette fois,

sacrée. Voici Mimi

du neveu de sa marraine, de la fièvre jaune,

au chevet

au chevet de Julien,

terrible

rançon

atteint

de ces

climats

bénis. Elle le soigne, avec quel oubli d'elle-même

!

Elle le soigne. Il guérit. El la pitié fait naître en elle une tendre amitié.

L'amitié

? Ce ne peut être l'a-

mour. Son cœur ulcéré est fermé pour C'est l'amour

cependant.

lui.

C'est un amour

qui recouvre insensiblement

l'ancien,

terreau recouvre un sol infécond.

nouveau

comme un riche

Mais elle n'y veut

pas croire. Elle a été si cruellement déçue ! Elle n'est plus l'enfant

confiante qui ouvrit si vite, et si jogeu-

sement, ses bras et son cœur ! Elle se méfie de si aimant,

Julien,

si sincère, si loyal pourtant ! Elle se mé-

fie d'elle-même,

toute candeur,

toute pureté,

toute

tendresse ! Elle se méfie surtout de l'amour ! Mais l'amour,

plus fort que la mort, est plus fort que la

crainte de l'amour.

Et comment lui résister, quand il

apporte le bonheur ? Tel est le roman de Mimi. tails les plus pittoresques

Il nous initie aux dé-

de la vie

guadeloupéenne.


Quoi de. plus charmant

que la partie de

campagne

Sous-le-Fort, pour la clôture du mois de Marie ! Les jeunes filles dansent au bord de la mer, les pieds les joues brillantes.

Elles dansent une danse

et sauvage, la bamboula. Mais c'est une transformée,

nus,

lascive

bamboula

purifiée pour ainsi dire, par leur grâce

créole et leur innocence de vierges. Une mère de famille frappe complaisamment

sur une casserole qui

lui sert de tambour, et les refrains vont leur train, les belairs, comme ils disent là-bas : Vipis

carême Mayombé

passé, !

Le patois créole, un peu enfantin,

est

savoureux

sur les lèvres des jeunes filles. Il bruit dans les éclats de rire, comme un ruisseau

sur des cailloux

bril-

lants : — Fu ! Fu ! Aïe ! Ma chai, çà la brûlé !

Tout le monde le parle, ce qui établit dans les demeures, entre les patrons et les serviteurs, liarité patriarcale.

La vieille Jeannine,

une

fami-

le père Gré-

goire passent la soirée avec leurs maîtres, sous la véranda de la maison de campagne.

Et l'on conte des

contes, trois bels contes bon pou conté, et les serviteurs ne sont pas les derniers nettes malicieuses

! Ces mœurs

à proposer les devipatriarcales,

trouve encore dans la coutume d'offrir vaux des champs,

on les

pour les tra-

le secours de ses bras au

voisin


pressé. C'est ce qu'on appelle un « convoi ». Le convoi du père Gilot m'a rappelé certaines pages

éclatantes

de Tolstoï, tellement, sous la diversité des

apparences,

le fond est le même dans l'humanité

entière.

Mais, sur ce fond d'humanité, a fait courir les arabesques

tout

M. Léon

de ses descriptions,

situent les scènes. La belle Pointe-à-Pitre maisons

Belmont

à un étage, blanches dans le lointain

îlets verdoyants,

les champs où se bercent les

cannes, tout le merveilleux Les couleurs, point violentes.

», les

les grands mornes couverts de man-

guiers et de palmistes, dans la splendeur

qui

« avec ses

de la

panorama

se

développe

dit, ne sont

pourtant

lumière.

nous l'avons

Ce ne sont pas celles qu'emploie

le

voyageur rapide qui, au retour veut en aveugler ses compatriotes

sédentaires.

Ce sont celles

qu'emploie

l'homme qui, accoutumé à un paysage, le peint

exac-

tement.

soient

Il est bon que les romans

écrits par les habitants

coloniaux

des colonies, car il est bon

de connaître les choses dont on veut parler. M. Léon Belmont où il nous transporte.

connaît admirablement

le pays

Il y vil; peut-être y est-il né.

Il a trouvé pour le décrire, un style élégant et simple, sobre et naturel. Après l'avoir lu, on est tenté de dire avec Pascal : « On est tout étonné et ravi; car on s'attendait de voir un auteur, et on trouve un homme ». Maurice OLIVAINT.


MIMI Etude de Mœurs Guadeloupéennes

PREMIERE PARTIE LE MOIS DE MARIE DE MADAME MATHIAS

C'est un usage qui tend à disparaître. Pourquoi? Si nous en cherchons la cause, peut-être la t r o u verons-nous d a n s le scepticisme d o n t fait p a r a d e la jeunesse d ' a u j o u r d ' h u i . Autrefois... Mais à quoi bon parler d'autrefois? On nous traitera sans d o u t e de ganache? E h bien, t a n t pis! Autrefois, donc, q u a n d arrivait le mois de mai, tous, jeunes filles et jeunes gens, étaient joyeux à l'avance. C'est que, dans les familles, après souper, l'on se réunissait d e v a n t une image de la Vierge pour c h a n t e r des cantiques, réciter des prières et faire une pieuse lecture. C'était là une c o u t u m e inoffensive et c h a r m a n t e . Les amis de la famille prenaient p a r t à ces fêtes; chacun se faisait un plaisir d'y asister et de mêler sa voix à celle des jeunes filles, qui, toutes plus ravissantes les unes que les autres, célébraient les louanges de la mère du Christ.


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MIMI

Nous le disions, cet usage tend à d i s p a r a î t r e ; il a disparu même. Les jeunes gens d'à présent ne savent faire que la « noce ». Il a fallu supprimer « les Mois de Marie », parce que ces Messieurs arrivaient la cigarette à la bouche, un sourire de dédain a u x lèvres, le regard hardi, l'air p r o v o c a t e u r ; avec cela, des cols irréprochables, il est vrai, des vestons confectionnés chez le tailleur en v o g u e ; mais ces poupées ridicules ne savaient être qu'inconvenantes. Le Mois de Marie de Mme Mathias était le plus fréquenté de tous. La foule s'y pressait et, à voir t o u t e s ces gracieuses jeunes filles assises a u t o u r d'une table, a y a n t , d e v a n t elles, l'autel resplendissant où la Vierge, souriante, t e n a i t dans ses bras l'enfant J é s u s ; à les voir ainsi, on eût dit que la terre avait ravi au ciel les plus brillantes de ses étoiles. P a r m i les jeunes filles qui suivaient le Mois de Marie de Mme Mathias, l'une d'elles se faisait surt o u t r e m a r q u e r par le charme qui l'entourait, par la séduction enivrante qui se dégageait de t o u t e sa personne ainsi q u ' u n capiteux parfum, p a r sa beauté et sa grâce juvénile. Elle s'appelait N o é m i e ; on l'avait surnommée Mimi. Sa peau b r u n e a v a i t le velouté de la sapotille, ses grands y e u x noirs, estompés de longs cils, se fixaient sur vous avec une expression t a n t ô t h a u t a i n e , t a n t ô t s o u r i a n t e , t a n t ô t h u m b l e et c r a i n t i v e ; ses lèvres, fermement dessinées, mais fines et spirituelles, semblaient être un d o u x nid de baisers; ses cheveux, d'un noir de jais, étaient


MIMI

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relevés, derrière la tête, en une l u x u r i a n t e torsade qui laissait à découvert une n u q u e admirable. Sa physionomie a v a i t parfois la rigidité du m a r b r e ; et à la voir, les y e u x dans le vague, le corps immobile, pensive, m u e t t e , on l'eut prise pour une s t a t u e de la Méditation. Elle a v a i t souvent aussi de folles joies d'enfant. Alors son regard s'animait, son sein se gonflait, son c œ u r b a t t a i t à coups précipités et des éclats de rire sans fin e n t r o u v r a i e n t ses lèvres, m o n t r a n t des d e n t s incomparables. Elle a v a i t seize ans, l'âge h e u r e u x où le c œ u r de la jeune fille s'ouvre à l'amour comme une fleur aux premiers baisers du soleil. Elle a v a i t seize ans, et, chose étrange ! parmi tous ces jeunes gens qui l'entouraient comme une reine, empressés à cont e n t e r le moindre de ses désirs, soucieux q u a n d sur son front se r é p a n d a i t une ombre chagrine, tremblants q u a n d elle fronçait ses noirs sourcils, elle n ' a v a i t point encore fait son choix. Oui, p a r m i t o u s ces adorateurs qui se disputaient ses sourires discrets, ses moindres regards, qui l'accablaient de leurs délicates a t t e n t i o n s , aucun n ' a v a i t fait b a t t r e son c œ u r ingénu. Nulle voix intérieure ne lui avait révélé ce secret si doux d'aimer. Elle ignorait l'amour. La fleur n'ignore-t-elle pas son parfum? Elle m a r c h a i t dans la vie, souriante, adorée, indifférente à t o u t , sauf à la fleur, à l'oiseau, au livre. S o n père était m o r t depuis de longues années déjà. Il était « pacotilleur » et avait disparu en mer, en r e v e n a n t d'Antigues ou de la Dominique. Sa mère seule lui restait, Mme Savigny, une b r a v e


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MIMI

femme, petite, b o u l o t t e , c o n s e r v a n t encore des restes de b e a u t é , coquette malgré ses c h e v e u x blancs. Elle adorait sa fille et la produisait avec orgueil. Elle se v o y a i t revivre d a n s Mimi, se souriait et se contemplait, pour ainsi dire, dans ce qu'elle appelait son œ u v r e . Le soir du jour où commence ce récit, on d e v a i t entendre, au Mois de Marie de Mme Mathias, u n jeune h o m m e arrivé depuis peu d ' H a ï t i et q u e l'on disait doué d'une très belle voix. Il s'appelait Arm a n d J a c q u e m i n . Mille bruits circulaient déjà sur son c o m p t e . Débarqué à la Pointe-à-Pitre avec quelques lettres de r e c o m m a n d a t i o n é m a n a n t des familles de la Guadeloupe qui, après le coup d ' E t a t de Décembre, a v a i e n t dû fuir d e v a n t la réaction t r i o m p h a n t e et s'étaient réfugiées à Haïti, Arm a n d n ' a v a i t pas t a r d é à se faire de nombreuses connaissances. Une certaine auréole de b r a v o u r e l'entourait. On le représentait comme u n héros, un demi-dieu. On disait p a r t o u t que, c o m p r o m i s dans u n complot qui a v a i t pour b u t de renverser le Président de la République haïtienne, il s'était enfermé dans sa maison, a v a i t soutenu un siège en règle contre les t r o u p e s envoyées pour l'arrêter; que, ses munitions é t a n t épuisées, il a v a i t escaladé le m u r de la maison voisine et q u ' à t r a v e r s mille dangers, il a v a i t pu gagner le consulat de F r a n c e où il a v a i t t r o u v é asile et protection. On disait encore qu'il était très riche et q u ' à la c h u t e du P r é sident contre lequel il a v a i t conspiré, — chute immin e n t e , certifiait-on, — il était appelé à jouer un grand rôle dans le g o u v e r n e m e n t de son p a y s , à occuper


MIMI

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sinon la plus h a u t e , du moins une des plus import a n t e s situations de l ' E t a t d ' H a ï t i . A r m a n d était un grand jeune h o m m e au teint b r u n . Prise dans son ensemble, sa figure a v a i t quelque chose d'agréable et de distingué; ses cheveux étaient légèrement c r é p u s ; un feu sombre s'allum a i t dans ses yeux. Il a v a i t des mains et des pieds de femme; une barbe noire, touffue, soyeuse, lui encadrait les joues. Il parlait avec volubilité, mais non sans élégance. Il citait à propos un beau vers. Ses manières étaient pleines de c h a r m e : on y sent a i t p o u r t a n t comme une t e i n t e d'affectation. E n somme, se v o y a n t entouré, choyé, fêté, envié même, A r m a n d posait — qu'on nous p a r d o n n e l'expression — et cela le gâtait. Il se déclarait blasé sur toutes choses. A l'ent e n d r e , la femme n ' é t a i t q u ' u n passe-temps, une orange que l'on j e t t e dès q u ' o n en a exprimé le j u s , un v ê t e m e n t d o n t on se débarrasse dès qu'il est hors d'usage, un jouet que l'on brise le jour où il a cessé de plaire. L ' a m o u r était chose t r o p lourde pour ses épaules délicates, une t u n i q u e qui, semblable à celle du centaure de la Fable, ne p o u v a i t que causer d'atroces souffrances à ceux qui a v a i e n t la naïveté de s'en revêtir. L'amitié ne lui semblait q u ' u n m o t vide de sens, une i m p o r t u n i t é , presque u n e infirmité, verrue, loupe ou bosse. Q u a n t à la politique, il l'envisageait à la m o d e haïtienne : renverser demain ce qu'on a péniblement édifié auj o u r d ' h u i , chasser q u e l q u ' u n pour se m e t t r e à sa place et, dans ce va-et-vient incessant, dans ce désordre, ce pêle-mêle, ce t o h u - b o h u , guiober le plus


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MIMI

possible. Ces étranges théories d ' A r m a n d t r o u vaient des a d m i r a t e u r s . Mais ce n'est pas t o u t . Le jeune h o m m e répétait à qui voulait l'entendre que tout s o n être était pétri de fiel, d ' a m e r t u m e , de dég o û t ; que l'égoïsme engendrait la sérénité de son c œ u r ; qu'il a u r a i t voulu planer sur l'humanité et lui faire à la face ce q u e fit Gulliver pour éteindre l'incendie de Lilliput. A l'entrée d ' A r m a n d chez Mme Mathias, il y eut un m o u v e m e n t de curiosité, presque de coq u e t t e r i e , parmi toutes les jeunes filles assises aut o u r de la table. Elles se penchaient, écarquillaient les y e u x pour mieux voir celui qui faisait l'objet île toutes les conversations; elles s e parlaient à l'oreille, avec de petits hem ! hem ! connue si la poussière leur était entrée dans la gorge, agit a i e n t leurs éventails, se passaient la m a i n dans les cheveux, souriaient, désireuses de se faire rem a r q u e r d ' A r m a n d . Celui-ci ne prit pas garde à ce petit manège féminin, et s'assit à la place q u ' o n lui désigna. La lecture terminée, on pria A r m a n d de chanter. Il se fit un grand silence. J a m a i s , de mémoire de créole, on n ' a v a i t e n t e n d u une voix aussi agréable. Cette voix était j u s t e , veloutée, éolienne. Elle remuait les cœurs et les remplissait d'une indicible émotion. Mimi qui. jusqu'alors, avait tenu les yeux const a m m e n t baissés; Mimi, que les regards a d m i r a teurs qui s'attachaient sur elle intimidaient et faisaient rougir, p r é s u m a n t que l ' a t t e n t i o n d o n t elle é t a i t l'objet s'était reportée sur le c h a n t e u r , se


MIMI

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décida enfin à jeter un furtif coup d'œil sur celui qui savait si bien s'emparer de l'âme et la d é t a c h e r en quelque sorte de la terre. Elle vit A r m a n d le regard plein de flammes, le front comme illuminé. Combien de t e m p s , m u e t t e et troublée, resta-telle à le contempler? Ce que nous pouvons affirmer, c'est qu'elle l'entendait encore, alors que depuis longtemps il a v a i t cessé de c h a n t e r ; c'est que la voix du jeune h o m m e vibrait à son oreille c o m m e un écho des harmonies divines; c'est qu'elle se sentait envahie p a r un s e n t i m e n t d o n t elle ne p o u v a i t se rendre c o m p t e . L'appel de sa mère l'arracha à la rêverie qui la berçait. Il était onze heures, le dernier c h a n t s'était éteint, la dernière prière s'était envolée, le m o m e n t de la séparation était venu. La maison de Mme Mathias s'élevait, rue des Francs-Maçons, sur un m o r n e t qui d o m i n a i t la ville. On y arrivait par un escalier a u x d e u x côtés duquel étaient plantés des lauriers roses. On susp e n d a i t chaque soir des lanternes vénitiennes a u x branches de ces a r b u s t e s . La maison a disparu, le morne lui-même va bientôt disparaître, à son tour, sous la pioche des carriers. Les débris de la maison s'en sont allés où v o n t toutes choses, les débris du m o r n e servent à réparer nos rues. Mimi v i n t s'asseoir sur le petit m u r qui entourait la maison et, là, rêveuse, se m i t à contempler la Pointe-à-Pître endormie. On n ' e n t e n d a i t plus les cris des vendeurs de pistaches, ni ceux des m a r chandes de sorbet. Dans les rues, les réverbères


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MIMI

brillaient ainsi que des charbons allumés. Les maisons, enveloppées des ombres de la nuit, surgssaient ça et là, pareilles à de grands fantômes. Un souffle frais, caressant, presque e m b a u m é , passait sur la ville. Au ciel, p u r de t o u t nuage, brillaient des millions et des millions d'étoiles. La jeune fille se laissait aller au c h a r m e p r e n a n t de cette belle nuit. Il semblait qu'elle ne fut plus de ce m o n d e . Des esprits invisibles voltigeaient a u t o u r d'elle, lui p a r l a n t une langue qu'elle ne p o u v a i t c o m p r e n d r e . Quelque chose de suave, de divin, d'indéfinissable, faisait b a t t r e plus fortement son c œ u r et couler plus r a p i d e m e n t le sang dans ses veines. T o u t à coup, s ' e n t e n d a n t appeler, elle poussa u n léger cri, se r e t o u r n a et tressaillit. C'était sa mère, à qui A r m a n d donnait le bras. — Que fais-tu là, seule? d e m a n d a Mme Savigny. J e te cherche depuis une heure. Elle ne sut que répondre. U n frisson subit passait en elle, et t o u t son petit corps t r e m b l a i t . Qu'aurait-elle pu répondre, d'ailleurs? La présence d ' A r m a n d a v a i t produit en elle une sensation étrange, et glacé en quelque sorte, la parole sur ses lèvres. — Tu ne réponds pas? reprit Madame Savigny. Figurez-vous, monsieur, dit-elle à A r m a n d , qu'elle s'est fourré dans la t ê t e un t a s de choses plus ou moins drôles qu'elle appelle des vers et qu'elle v a r é c i t a n t à t o u t e heure, à t o u t m o m e n t de la journée. Elle m ' a m ê m e dit les n o m s de ceux qui ont fait ces v e r s ; mais je ne les ai point retenus. J'ai à m'occuper d ' a u t r e chose!...


MIMI

23

— Mademoiselle est v o t r e fille? d e m a n d a Arm a n d qui v o y a i t l'embarras de Mimi. — Que je suis étourdie! s'écria Mme Savigny. Un bien vilain défaut, n'est-ce pas, monsieur, à mon âge? Oui, c'est m a fille Noémie. J ' a v a i s oublié de vous la présenter, monsieur. Elle est m o n unique enfant... A r m a n d s'inclina. Lui qui savait si bien t o u r n e r un compliment ne t r o u v a rien à dire. C'est que la beauté sereine de la jeune fille en imposait. Il n ' a v a i t pas été sans r e m a r q u e r le coup d'oeil furtif que Mimi avait laissé t o m b e r sur lui ; il l'avait v u e , p e n d a n t qu'il c h a n t a i t , pensive et mélancolique. Elle a v a i t produit en lui comme u n e révolution. Aussi, se d é r o b a n t a u x compliments flatteurs de ceux qui l'entouraient, était-il venu prier Madame Savigny — qu'on lui avait dit être la mère de Mimi — de vouloir bien lui faire l'honneur d'accepter son bras pour la reconduire chez elle. Madame Savigny n ' a v a i t pas cru devoir décliner l'offre gracieuse d ' A r m a n d . Elle l'avait, au contraire, agréée avec empressement. Quand Mimi fut seule dans sa c h a m b r e , c'est en vain qu'elle y chercha le repos. Elle d e m a n d a à son lit le sommeil, et le sommeil s'enfuit loin de ses y e u x ; elle éteignit sa lampe, et l'image d ' A r m a n d la poursuivait dans l'obscurité. De guerre lasse, elle alla à la fenêtre, l'ouvrit, t o u t e p a l p i t a n t e des émotions qui l'assaillaient, sa poitrine se soul e v a n t et s'abaissant t o u r à t o u r ; mais, accoté à la maison d'en face, un h o m m e était là, debout, qui, l'apercevant, t e n d i t vers elle ses deux mains dans


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MIMI

un geste d'adoration passionnée. Elle referma précipitamment la fenêtre et, le c œ u r p a l p i t a n t , alla se jeter sur son lit et se prit à sangloter dans l'ombre.


SOUS-LE-FORT

La clôture du Mois de Marie, chez Mme Mathias, se célébrait avec la p o m p e et le cérémonial h a b i tuels. Le curé, cette fois, avait honoré la cérémonie de sa présence, et un orchestre, brillamment composé, a v a i t joué les plus b e a u x m o r c e a u x de son répertoire. On a v a i t ensuite servi des liqueurs, du chaudeau, des bonbons et, pourquoi ne pas le dire? on a v a i t m ê m e dansé : en t o u t bien, t o u t honneur. Mais t o u t ne s'arrêtait pas là pour Mme Mathias. Quoique dévote, et dévote bon teint, le Mois de Marie n ' é t a i t à ses y e u x définitivement clôturé q u ' a p r è s une joyeuse partie Sous-le-Fort ou à l'îlet. On le savait, et voilà pourquoi son Mois de Marie était le plus suivi ; voilà pourquoi l'on n ' y e n t e n d a i t pas de ces grossièretés, de ces écarts de langage d o n t nos jeunes gens sont a u j o u r d ' h u i si friands; voilà pourquoi t o u t se passait chez elle dans l'ordre le plus irréprochable. Malheur à celui qui se perm e t t a i t la moindre i n c a r t a d e , le moindre propos 2


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d é p a s s a n t les bornes permises ! Il eût été aussitôt i m p i t o y a b l e m e n t évincé. La partie c l ô t u r a n t gaiement le Mois de Marie, était une obligation que s'imposait volontiers chaque année Mme Mathias, et à laquelle elle ne m a n q u a i t pour rien au m o n d e . Aussi, le premier dimanche de juin, avait-elle convoqué le b a n et l'arrière-ban des c h a n t e u r s et chanteuses pour l'accompagner Sous-le-Fort. Tous, on le c o m p r e n d , a v a i e n t été exacts au rendez-vous. Mais, a v a n t de se m e t t r e en route, il fallait assister à la messe m a t i n a l e de cinq heures. Dame! la mère Mathias n ' e n t e n d a i t point raillerie sur ce sujet. « A v a n t les plaisirs, le bon Dieu », disait-elle. A son avis, c'était le plus sûr moyen de bien s'amuser et d'éviter t o u t malheur, t o u t accident. Après la messe, on prit la r o u t e de Sous-le-Fort. E n a v a n t m a r c h a i e n t les domestiques chargés d'immenses trays c o n t e n a n t boissons, victuailles et ustensiles de cuisine. Puis v e n a i e n t les jeunes filles se d o n n a n t le bras, heureuses, h u m a n t l'air du m a t i n , c o u r a n t comme de jeunes cabris, r i a n t a u x éclats, déjà folles de joie et de plaisir. Derrière elles se t e n a i e n t les m a m a n s pleines de gravité, parlant bas, c a n c a n a n t , allant t r o t t e - m e n u . E n suite arrivaient les jeunes gens auxquels s'étaient joints les pères, c a u s a n t politique, fumant, a y a n t déjà décollé le maboüya. E n les v o y a n t passer, les gens du Gosier qui se r e n d a i e n t au m a r c h é , s'arrêtaient et s'écriaient avec é t o n n e m e n t : — Té ça mounes, bon Dié Seingnai! la Jo kallé con ça ?


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On a v a i t acheté à une m a r c h a n d e t o u t le lait qu'elle p o r t a i t à la ville. Aussi s'empressa-t-on, à peine arrivés à l'endroit convenu, de préparer la bavaroise. Tandis que ces dames se reposaient, ces messieurs a b a t t i r e n t des branches d'arbres à l'aide desquelles ils élevèrent un vaste ajoupa. Assises sous les raisiniers du rivage, les jeunes filles form a i e n t des groupes gracieux, à t e n t e r le pinceau d'un peintre. Elles devisaient entre elles, caquet a n t et c o q u e t a n t . La mer v e n a i t b a t t r e le bord ; un v e n t sec et p u r fouettait le visage; au loin, des voiles se m o n t r a i e n t , semblables à des oiseaux r a s a n t la surface de l'eau; elles étaient t a n t ô t cachées par les vagues, t a n t ô t élevées sur leur crête écumante. Le lecteur a sans doute deviné que, p a r m i les invités de Mme Mathias, se t r o u v a i e n t A r m a n d et Mimi. Le jeune h o m m e a v a i t continué chaque soir à offrir l'appui de son bras à Mme Savigny et celle-ci l'avait autorisé à venir la visiter de t e m p s à a u t r e . A r m a n d n ' a v a i t jusqu'ici que très discrèt e m e n t usé de l'autorisation; mais les rares visites qu'il avait faites chez Mme Savigny a v a i e n t déjà produit leur effet et une sorte de douce intimité s'était établie entre Mimi et le jeune h o m m e . Si blasé que se dise un h o m m e , si bas que soit t o m b é son cœur, il reste toujours en lui une corde, d é t e n d u e si l'on veut, mais qui p e u t vibrer encore au m o i n d r e pincement, à la plus légère sensation. Si dégoûté des femmes qu'il fut, si méprisables q u ' i l les t r o u v â t , A r m a n d sentait de t e m p s en t e m p s t r e m b l e r r a p i d e m e n t en lui cette corde


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détendue dont nous parlons. C'était q u a n d , sur sa route, il rencontrait une de ces figures poétiques qui semblent se t r o u v e r à l'étroit sur la terre, q u a n d passait d e v a n t lui un de ces êtres angéliques que n o t r e air suffoque, que l'on voit pâlir, languir, se courber enfin t r i s t e m e n t pour mourir, pareils aux fleurs qui, faute de soleil et de rosée, se fanent, se dessèchent et s'effeuillent. Nous l'avons dit, Mimi a v a i t produit t o u t e une révolution dans l'esprit d ' A r m a n d . Celui-ci l'aimait-il? il n'en savait rien lui-même. Si on le lui eût d e m a n d é , il eût c e r t a i n e m e n t répondu n o n . Il ne se rendait pas c o m p t e du s e n t i m e n t qui l'agitait. C'était en lui un mélange de passion et de désir, de désir s u r t o u t . Quoiqu'il e n soit, du lieu où il se t r o u v a i t en compagnie d'autres jeunes gens, il j e t a i t de rapides regards vers le groupe où se t r o u v a i e n t Mimi et ses compagnes et, q u a n d son regard rencontrait celui de la jeune fille, il lui semblait q u ' u n e étincelle électrique a v a i t touché son cœur. — Un canot ! un canot ! A ce cri, t o u t le m o n d e se précipita vers la plage où s'échouait en ce m o m e n t une embarcation. C'étaient des pêcheurs qui v e n a i e n t offrir des cayeux. On en acheta, on les fit rôtir, on les m i t en sauce, en diable, où dominait le piment. Un spectacle bien divertissant s'offrit alors. Chacun avait devant lui, soit une assiette, soit une simple feuille de raisinier, se disposant à m a n g e r le plus de cayeux possible. Le p i m e n t brûlait. On entendait des : fu ! fu ! des : aïe ! ma pauve ! aïe ! ma chai, ça


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ka brûlé! le t o u t accompagné de francs éclats de rire. Puis l'on se m i t au bain. Quel coup d'œil plus e n c h a n t e u r que celui de ces jeunes filles, les unes se laissant bercer mollement par les flots, les autres s ' a v e n t u r a n t à petits pas craintifs au milieu de l'élément liquide ! Quand les lames les soulevaient leurs petits cris de terreur faisaient sourire. Le soleil les inondait d'un flot de clarté et faisait étinceler, comme des d i a m a n t s , les perles d'eau semées dans leurs cheveux. Qu'elles étaient belles ! Quelle douce ivresse s'épanouissait dans leur clair regard ! Comme la vague se faisait caressante pour leur plaire! Avec quel a m o u r le flot enveloppait leurs beaux corps, les flattait en quelque sorte comme un chien soumis ! A les voir ainsi, s'ébatt a n t sur l'eau, on eût dit une volée de cygnes. Le bain avait creusé l'appétit. Aussi salua-t-on des plus joyeux cris les p i r a m i d e s t o u t e s fumantes encore de b a n a n e s et de fruits à p a i n ; on fit le meilleur accueil au calalou noirâtre et o n c t u e u x au milieu duquel t r ô n a i t majestueusement un i m p o s a n t morceau de petit-salé. E t la morue bouc a n é e ! et les avocats ! et la farine trempée ! c o m m e on se jeta dessus ! E t le matété à crabes ! et les p a t a tes et les m a q u e r e a u x ! et le court-bouillon de vieilles, au riz ! et les ignames reinté-nègre t o u t e s ruisselantes de graisse de bœuf-salé ! Quelle fête ! Il y en avait pour tous les goûts. A s s u r é m e n t les fameuses noces de Gamache décrites avec t a n t de complaisance p a r l'auteur de Don Quichotte, les plus a b o n d a n t s menus de G a r g a n t u a , n'auraient 2.


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pu soutenir la comparaison avec ce qui se v o y a i t là, sous ces raisiniers a u x larges feuilles, sur ce rivage r i a n t et ensoleillé. — Si nous dansions? dit q u e l q u ' u n , le repas terminé. — C'est cela, s'écriait-on à l'envi, c'est cela ! — Mais nous n ' a v o n s pas ici un seul i n s t r u m e n t de musique, fit r e m a r q u e r un vieux p a p a jovial. — Qu'à cela ne tienne, protesta la jeunesse, nous danserons la bamboula. Une m a m a n se dévoua. Elle prit un vase en ferb l a n c qu'elle se plaça sur les genoux, puis b r a v e m e n t , des deux mains, de toutes ses forces elle se m i t à t a p e r la bamboula sur la casserole. — Quel bel air désirez-vous? d e m a n d a un jeune h o m m e q u ' o n a v a i t s u r n o m m é La Ficelle, et qui était le boute-en-train de la b a n d e . — Ce que vous voudrez, lui répondit-on. La Ficelle c h a n t a : Dipis carême passé, Mayombé ! — Non, non, pas cela ! lui cria-t-on. La Ficelle se reprit : Blick ! blach ! vieux cô, jeunes gens, Entention ! moin ké dévoilé... — C'est t r o p vieux ! protestait-on. — Vous êtes bien difficiles, mes petits enfants, répliqua la Ficelle. Que faut-il donc vous c h a n t e r ? Ah ! tenez, cette fois, j ' a i v o t r e affaire, je crois.


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E t il c o m m e n ç a : Solo dit moin li pas aimmé gendames, Solo dit moin li pas aimmé n'hommes à galons, Solo dit moin li pas aimmé z'officié, Gendame-là quienne li au jé... E t les eumemis ka réjoui yo, Solo ! On s'était mis à danser et les voix d ' h o m m e s mêlées a u x voix de femmes, le refrain du bel air fut chanté en choeur. T o u t e s ces jeunes filles é t a i e n t pieds nus. La robe légèrement relevée et laissant voir les fines attaches de leurs j a m b e s , les y e u x pleins de feu, les narines dilatées, la bouche e n t r o u v e r t e et b u v a n t le grand air, les cheveux à demi dénoués, le sein gonflé, les poings a u x hanches, t a n t ô t p i r o u e t t a n t , t a n t ô t grageant, on les v o y a i t t o u t entières à l'énivrement, nouveau pour elles, de la bamboula. Certes, elles ne la dansaient pas dans les règles, elles n'y a p p o r t a n t pas l'ardeur lascive qui en est le caractère propre ; mais cela ne p r ê t a i t que plus de charme à leurs m o u v e m e n t s souples, légers, gracieux, d'un a b a n d o n plein d'ignorance. Après, v i n t la biguine, d'origine anglaise, qui n'est, en quelque sorte, que la bamboula perfectionnée, civilisée. La Ficelle nageait dans son élém e n t . Au milieu des éclats de voix, d'un t o h u bohu indescriptible, des cris de plaisir des danseurs, on l'entendait c o m m a n d e r en i m i t a n t les ménétriers sur un ton de fausset : « Chassez-croisez, les huit ! balancez vos dames ! en avant les quatre z'autres qui n'ont pas l'encore l'êté ».


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Le flot avait poussé sur le sable de la plage une épave, un énorme tronc d ' a r b r e . Mimi alla s'y asseoir. Un coquet foulard se nouait a u t o u r de sa t ê t e ; ses manches, larges et flottantes, laissaient voir ses bras d'une forme exquise que recouvrait un d u v e t léger, fin et soyeux ; ses lèvres a v a i e n t la fraîcheur et l'incarnat d'une rose nouvellement épanouie; à t r a v e r s son corsage on voyait b a t t r e son sein. De son pied nu. que le flot v e n a i t baiser en a m a n t craintif, elle fouillait le sable, m e t t a n t à découvert les petits coquillages nacrés qui y étaient enfouis. Le ciel se teignait d ' u n bleu-tendre, le soleil coulait de doux rayons, la brise de mer, p e r d a n t de son âpreté, devenait plus caressante, une chaleur saine vous envahissait t o u t entier. A r m a n d v i n t se m e t t r e à côté de Mimi. — Vous êtes fatiguée, mademoiselle? lui d e m a n da-t-il. — Oui, répondit-elle, je n'en pouvais plus. J ' é tais essouflée. et j ' a i éprouvé le besoin de me reposer. — Vous m e permettez, n'est-ce pas, de vous t e nir compagnie? — J e le v e u x bien, monsieur A r m a n d , fit-elle d'une voix où perçait un léger t r e m b l e m e n t . Il y eut un long silence. A r m a n d ne savait que dire. Depuis le m a t i n il n ' a v a i t que r a r e m e n t adressé la parole à la jeune fille. Il se sentait surveillé. Ses amis avaient r e m a r q u é la bonne mine qu'il faisait avec Mimi. Il en était donc a m o u r e u x ? Son cœur, qu'il disait invulnérable à la passion, au sentiment, s'était-il enfin o u v e r t ? La femme


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n'était donc plus pour lui un objet de mépris et de dégoût, puisqu'il aimait, puisqu'il le laissait voir si o u v e r t e m e n t ? On le raillait; il le savait et n'en continuait pas moins à aimer Mimi de cet a m o u r étrange ou le désir de la possession dominait surt o u t . Voilà pourquoi, en présence de la jeune fille, il se sentait t o u t a u t r e , les paroles expiraient sur ses lèvres. Mimi, la première, rompit ce silence pénible. — Vous amusez-vous depuis ce m a t i n ? lui demanda-t-elle. — T o u t ce que je vois, t o u t ce qui se passe, mademoiselle, est nouveau pour moi, lui réponditil, et je m ' a m u s e beaucoup. — Vous n'avez presque pas dansé, objecta-telle. La bamboula de la Guadeloupe diffère-t-elle de celle d ' H a ï t i ? — Non. c'est à peu près la m ê m e chose; mais, vous v o y a n t seule, j ' a i préféré venir m'asseoir près de vous. — Vous êtes bien aimable, fit-elle en rougissant j u s q u ' a u blanc des yeux, mais pourquoi vous priver ainsi de l'agrément de la danse? — La danse? fit-il d'une voix basse et caressante. Vous voir, vous entendre, respirer le parfum p é n é t r a n t qui se dégage de t o u t e v o t r e personne, peut-il y avoir pour moi plaisir plus agréable ! — Vrai? dit-elle ingénument, tandis q u ' u n c h a r m a n t sourire s'épanouissait sur ses lèvres. — Pouvez-vous en douter? fit A r m a n d sur u n ton de doux reproche. Ne savez-vous pas, n'avez-


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vous donc pas deviné que vous êtes t o u t pour moi? — Monsieur A r m a n d , fit-elle en p o r t a n t la m a i n à son cœur, comme pour en comprimer les b a t t e m e n t s , ne parlez pas ainsi, je vous en prie. — E t pourquoi? lui demanda-t-il. Mes paroles vous auraient-elles offensée? Non, n'est-ce pas? E t puis, continua A r m a n d après un court silence, il faut que vous le sachiez, je ne puis garder plus longtemps le secret qui me dévore. J ' é t a i s seul. J'allais m o n chemin, le c œ u r brisé de dégoût et d'ennui. Vous m'êtes a p p a r u e , et, aussitôt, s'est opéré en moi quelque chose d o n t je ne puis m e rendre c o m p t e . Votre présence a produit sur moi un effet salutaire; il m ' a semblé que la vie s'embellissait, qu'il était plus d o u x de vivre ; l'espérance que je croyais bannie, est revenue dans m o n cœur, l ' i n o n d a n t de rayons lumineux. C'est q u ' a v a n t de vous avoir rencontrée, je marchais sans b u t , sans espoir. Les misères, les infamies, les lâchetés, les bassesses, les haines, les a b a n d o n s , t o u t cela m ' a v a i t rendu cruel, m ' a v a i t fait p r e n d r e en mépris profond ceux qui m a r c h a i e n t à mes côtés. Me voilà redevenu bon, et c'est v o u s qui avez opéré ce miracle. Les ténèbres qui m'envahissaient ont disparu à la clarté souriante que vous répandez a u t o u r de vous. J e sens moins d ' a m e r t u m e m o n t e r de mon cœur à mes lèvres; je n'ai plus q u ' u n e pitié émue q u a n d , sur mes pas, je rencontre une de ces immondices d o n t la vie est faite; une paix sereine est descendue en moi et semble m e baigner t o u t entier. C'est vous, je le répète, c'est vous, vous seule, qui avez opéré ce c h a n g e m e n t inespéré.


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La voix d ' A r m a n d a v a i t des vibrations étranges. Elle berçait mollement Mimi, comme un petit enfant dans les bras de sa mère. La jeune fille écoutait, rêveuse. Un v a g u e sourire se dessinait sur ses lèvres. Elle écoutait sans entendre. — Aussi, reprit A r m a n d , je vous bénis et je... vous aime ! Elle poussa un léger cri et voulut se lever, mais A r m a n d la retint. Une pâleur de m a r b r e couvrait son beau visage; sans savoir pourquoi, elle sent a i t des larmes lui m o n t e r a u x yeux, de légers frissons couraient dans ses veines et la secouaient fiévreusement. — Oh ! calmez-vous, lui dit A r m a n d , qui s'était aperçu de son trouble, calmez-vous et si je vous ai offensée, c'est à genoux que je vous en d e m a n d e pardon. Mais, après t o u t , ajouta-t-il d'une voix étranglée par l'émotion, pourquoi vous cacher plus longtemps q u e je vous aime? Suis-je donc indigne de vous aimer? Dédaigneriez-vous mon a m o u r ? auriez-vous le triste courage de me rejeter dans les sombres profondeurs de l'abîme où je m e d é b a t tais comme un naufragé perdu au milieu de l'océan. Pourquoi aussi m'avez-vous troublé, vous êtesvous emparé de moi t o u t entier? Pourquoi, q u a n d je venais pour la première fois chez Mme Mathias, avez-vous laissé t o m b e r sur moi ce regard qui m ' a révélé t o u t un m o n d e jusqu'alors inconnu? Vous le voyez, c'est vous qui avez t o u t fait. A v a n t de vous connaître, je n e savais pas ce qu'il y a v a i t de cruel et de doux en même t e m p s dans ce seul m o t : amour ! J'ignorais ces frémissements subits, ces


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sensations étranges, ces brûlures cuisantes, ces accès fous qui s ' e m p a r e n t de notre être, et le tord e n t , et le secouent, et le brisent, comme l'arbre b a t t u par l'ouragan. J'allais d e v a n t moi, oh ! pardon ! obtenant des femmes ce que l'on peut obtenir, riant q u a n d elles me disaient : je t ' a i m e ! insensible, indifférent, qui sait? peut-être même cruel et méc h a n t . J'allais un sourire de dédain a u x lèvres, sceptique, cynique, m e n t e u r . Mais je vous ai rencontrée, il s'est opéré en moi un effondrement. Votre regard, naïf et tendre, m ' a rendu meilleur; v o t r e bon sourire d'ange, a r a m e n é le c a l m e en moi ; vos paroles, comme un froufrou d'ailes, ont caressé d o u c e m e n t mon c œ u r ; v o t r e geste m ' a m o n t r é le ciel. J e me suis mis à vous aimer et je vous aime, Mimi... Mais c o m m e n t vous le dire, c o m m e n t vous l'exprimer? Notre p a u v r e langue h u m a i n e est impuissante à rendre t o u t ce que je ressens q u a n d je vous vois. Il lui prit la main, l'attira à lui, la c o n t e m p l a n t d'un air extasié. Elle s'abandonna sans prononcer une seule parole, tandis q u ' u n frisson lui courait par t o u t le corps. — Vous ne répondez pas, mademoiselle, dit A r m a n d avec tristesse? J e le vois, j ' a i eu le malheur de vous déplaire. Vous m'aviez donné la foi, vous me la reprenez. J ' a i cru un i n s t a n t au bonheur, et vous m'arrachez ma croyance. J e m e sent a i s redevenir bon, et vous me rendez plus méc h a n t que je n'étais. Mon c œ u r p r e n a i t déjà un nouvel essor et vous le replongez dans la désespérance. J e touchais au ciel, et v o u s me précipitez


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b r u s q u e m e n t sur la terre. J e faisais un rêve, un doux rêve et vous m e rappelez cruellement à la réalité. Merci, et puissiez-vous mademoiselle, n ' a voir jamais, le cœur brisé comme le mien l'est en ce m o m e n t par vous ! Il allait se lever; mais, b r u s q u e m e n t , Mimi le retint. — Ecoutez, monsieur A r m a n d , fit-elle d'une voix brève, angoissée. Si vous m'aimez, je crois, moi aussi, que je vous aime. J e dis : je crois, parce que je n'ai encore aimé personne. J e ne sais pas ce que c'est que l'amour. T o u t à l'heure, en vous écout a n t , je me disais que les impressions que vous ressentez sont celles que j ' é p r o u v e . Si c'est là aimer, eh bien ! oui, je vous aime de toutes les forces de mon être, je vous aime depuis le jour où je vous ai vu pour la première fois ! je vous a i m e ! je vous aime ! Sa voix avait m a i n t e n a n t une gravité douce, une tendresse exquise; et son regard, limpide comme un beau ciel clair, s ' a t t a c h a i t sur A r m a n d q u ' u n bonheur intense envahissait. — O h ! merci, dit A r m a n d en pressant doucem e n t la main de la jeune fille, merci, merci ! Tu es le phare allumé dans la nuit sombre où je marchais sans guides, sans espoir, sans consolation ! Ta main bienfaisante a su me retenir au bord de l'abîme où, de nouveau, j'allais m'engloutir à j a m a i s , t a voix m ' a rendu le r e p o s ! m e r c i ! tu m ' a s ramené la foi bannie, l'espérance envolée! Mimi souriait de ce sourire des vierges, a t t a c h a n t et d o u x ; et son cœur bondissait de joie en entend a n t les paroles d ' A r m a n d .

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Ils restaient là, plongés dans une sorte de cont e m p l a t i o n e x t a t i q u e ; ils ne se sentaient plus v i v r e ; l'univers avait disparu à leurs yeux. La voix de La Ficelle les arracha b r u s q u e m e n t à leur rêverie. — Tiens, tiens, t i e n s ! que faites-vous là, mes petits agneaux? fit le grand jeune h o m m e avec son sans-gêne habituel. De la poésie? Une idylle, quoi ! Assez causé comme cela ! Vous êtes des fiers, vous autres, et des ingrats, vous nous avez a b a n d o n nés. Mais ça ne p e u t pas durer ! la danse vous réclame. E t , leur p r e n a n t la main, il les força à se lever puis, t o u t courant, les entraîna dans le groupe des danseurs. Mimi a v a i t besoin d'être seule. T o u t ce bruit l'étourdissait, l'énervait. Elle p a r v i n t à s'échapper et alla s'asseoir de nouveau sur le tronc d'arbre où elle avait reçu la déclaration d ' A r m a n d et avait, à son tour, ouvert son cœur au jeune h o m m e . Elle se laissa aller au cours de ses pensées, ainsi q u ' u n e b a r q u e emportée par les flots. Ne se trompait-elle pas? Avait-elle bien compris? C'était la première fois qu'elle e n t e n d a i t ces m o t s d ' a m o u r qui rem u e n t si profondément le cœur. Ainsi, elle était aimée? J e t ' a i m e ! a v a i t m u r m u r é A r m a n d à ses oreilles charmées. Ces m o t s , elle se les répétait avec une sorte d'ivresse. Elle était heureuse de les avoir entendus. Ils étaient comme le frémissem e n t d'ailes de légers oiseaux invisibles. Elle se t â t a i t , étonnée, et ces paroles d ' a m o u r qui venaient de frapper son oreille, q u ' u n e voix t r e m -


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blante, craintive comme celle d'un enfant, a v a i t balbutiées t o u t bas, ces paroles étaient un b a u m e magique et plein de douceur qui rafraîchissait et raffermissait son âme. A i m e r ! être a i m é e ! quelle plus douce joie! Des perspectives infinies s'ouvraient d e v a n t elle. Aimer ! n'était-ce pas une vie nouvelle qui lui souriait et lui t e n d a i t les bras? Ebranlée par toutes ces pensées, Mimi a v a i t des envies folles de se lever, de courir vers ceux qui, là-bas, ivres de plaisir, ne s'étaient pas aperçus de son absence et de leur crier : « A r m a n d est à moi, je l'aime, je l'adore, il fait m a joie et m o n orgueil ». Maintenant, ce n ' é t a i t plus la biguine que l'on dansait. Sur l'avis de La Ficelle, on a v a i t formé une ronde et tous ces grands enfants, les y e u x brillants, les cheveux au vent, aspirant, j u s q u ' à l'ivresse, l'air chargé de saines effluves, c h a n t a i e n t à pleine voix : Papa m'défend d'aller z'au bois, Maman m'défend d'aller z'au bois, Voilà c'que c'est d'aller z'au bois, Noun n'irons plus z'au bois, Les lauriers sont coupés ! J'ai entendu l'tambour qui bat, C'est mon amant qui m'appelle... Baisez qui vous plaira Pour soulager v o t r ' c œ u r - r e Cavalier, pardonnez-moi Si j ' a i baisé Camille... Mam'zelle entrez dans la danse, Examinez la cadence


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ici trois révérences, Embrassez qui vous plaira !... Fait's

Mimi les regardait tourbillonner comme des feuilles entraînées par le v e n t , t a n d i s q u ' u n sourire lumineux illuminait ses lèvres.


NOS INTENTIONS

La nuit t o m b a i t . Accoudée à sa fenêtre, Mimi explorait du regard la rue de Nozières par où A r m a n d v e n a i t d'ordinaire. Une vive impatience, mêlée d ' i n q u i é t u d e , éclatait dans ses yeux. Que s'était-il passé? Pourquoi ce r e t a r d ? L'avait-il délaissée? Un malheur lui serait-il arrivé? Peut-être s'oubliait-il auprès d'une a u t r e ? Seraitil déjà infidèle? Elle se posait toutes ces questions à la fois sans pouvoir ni vouloir les résoudre. Elle l'a aperçu. C'est lui, c'est bien lui ! Elle descend l'escalier en t o u t e h â t e et, sans m ê m e prendre garde à sa mère qui, assise dans un fauteuil, caresse du b o u t de son éventail un magnifique ara juché près d'elle sur un perchoir d'acajou, elle va à la porte du salon, l'ouvre et t e n d a n t aussitôt la, main au jeune homme : — Enfin, vous voilà? lui dit-elle d'un ton de doux reproche.


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— Me suis-je donc fait a t t e n d r e ? fit A r m a n d en pressant doucement la m a i n de Mimi. — I n g r a t ! vous osez le d e m a n d e r encore? D ' a bord, vilain m é c h a n t , allez présenter vos h o m m a ges à ma mère. Bien ! m a i n t e n a n t venez vous asseoir là, près de moi et répondez à m a question. — A vos ordres, monsieur le Juge d'instruction, fit A r m a n d en éclatant de rire. — Ah ! v o u s riez, monsieur? dit-elle. Vous voulez sans d o u t e vous moquer de moi? Nous l'allons voir. D'où venez-vous ? — Du Café Américain, répondit A r m a n d . Elle esquissa une petite m o u e c h a r m a n t e . — J e croyais que vous n'alliez pas au café? ditelle. — R a r e m e n t ; mais, je vous l'avoue en t o u t e humilité, j ' y vais. Que voulez-vous, ma belle adorée,, il faut bien passer son t e m p s ! J e n'irais pas au café si je pouvais être toujours à vos pieds; mais, vous le savez bien, la chose est impossible, hélas! F i gurez-vous, chère Mimi, continua-t-il en adouciss a n t de plus en plus le t i m b r e déjà si doux de sa voix, q u e je m e promenais sur la Place de la Victoire en a t t e n d a n t l'heure où vous m e p e r m e t t e z de m e présenter ici. J ' a r p e n t a i s fièvreusement l'Allée des Veuves q u a n d je fus abordé p a r La Ficelle. Il y a v a i t à l'église, je ne sais t r o p quoi, une cérémonie quelconque... — E t vous avez été à l'église? fit la jeune fille en l'interrompant. — P a s précisément; je suis resté à la porte avec L a Ficelle en a t t e n d a n t la sortie.


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— Vous avez vu les belles dames, les gracieuses demoiselles? demanda-t-elle d'un petit t o n jaloux. — Oui, j ' e n ai vu b e a u c o u p ; mais c'était vous que je cherchais. — A la bonne heure, fit-elle en frappant l'une contre l'autre ses deux petites mains, t a n d i s q u ' u n joyeux sourire s'épanouissait sur ses lèvres. — Ce spectacle de la sortie de l'église est charm a n t , continua A r m a n d . C'est la première fois, depuis mon arrivée dans votre belle ville, que j ' y ai assisté. Aussi, quel plaisir ai-je pris à voir ces dames descendre, les unes lentement, majestueusem e n t , les autres avec la légèreté de l'oiseau, les larges degrés du porche ! Il y a u r a i t là t o u t e une étude à faire. A mesure qu'elles passaient d e v a n t nous, La Ficelle me les n o m m a i t . Il connaît t o u t le m o n d e ! Mais là, v r a i m e n t , ce qui m ' a le plus a m u sé, ce sont*les élèves de l'externat des Sœurs de Saint-Joseph. Elles allaient par couples, les petites derrière, les grandes en t ê t e . Celles-ci s u r t o u t ont a t t i r é mon attention. Tout en a y a n t l'air de baisser les yeux sous le regard sévère de la sœur qui m a r c h a i t à côté d'elles, on les voyait, s'essayant déjà à la coquetterie, faire la bouche en cœur, arranger leur capoul, tenir un b o u t de leur ceinture et balancer la main, prendre des poses, j e t a n t à la dérobée un regard a u x petits bonshommes, leurs bonnes mines, sans doute, comme vous dites ici, qui, d e b o u t sur le trottoir, les regardait passer, la cigarette a u x lèvres, l'œil brillant. — Que vous êtes méchant! fit Mimi que les paroles d ' A r m a n d avaient mise en bonne humeur.


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— Méchant? je le fus, oui, mais, je ne le suis plus. Dites : observateur p l u t ô t . — Et qu'avez-vous fait au Café Américain? — Une heure d u r a n t , j ' a i tenu t ê t e à La Ficelle, au billard, et j ' a i avalé un verre de l'affreuse boisson que l'on désigne ici sous le nom d'absinthe amère, pouah ! — C'est t o u t ? — C'est t o u t . — Voulez-vous me faire un plaisir, A r m a n d ? — Que ne ferais-je point pour vous être agréable, m o n ange aimé ! — F l a t t e u r , v a ! dit-elle en le poussant légèrem e n t , tandis q u ' u n immense bonheur, comme une fusée, éclatait dans ses b e a u x y e u x noirs. — E h bien? que m e demandez-vous? interrogea A r m a n d . — C'est vrai j'oubliais déjà. E h b i e n ! je v o u s d e m a n d e de n'aller j a m a i s assister à la sortie des offices, sauf lorsque vous saurez que je suis à l'Eglise. — Vilaine jalouse, dit A r m a n d , on fera selon vos désirs. — Ensuite... — C o m m e n t ! il y a un ensuite? fit le jeune homme, v o y a n t qu'elle s'arrêtait. — Ensuite, reprit-elle v i v e m e n t , vous m e prom e t t e z de ne plus aller au Café? — J e vous le p r o m e t s , dit A r m a n d en se g r a t t a n t la t ê t e du b o u t du doigt, mais p r e n a n t brav e m e n t son p a r t i . — Le t o u t n'est pas de p r o m e t t r e , m o n a m i , mais encore, et surtout, de tenir.


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— P r o m e t t r e et tenir ne sont pour moi q u ' u n e seule et m ê m e chose, pour vous être agréable. — De plus... — Ah ! cela devient de l'exigence ! fit A r m a n d en l'interrompant. — Regretteriez-vous déjà ce que vous venez de me p r o m e t t r e ? lui d e m a n d a Mimi. N'avez-vous pas dit que vous feriez t o u t pour m ' ê t r e agréable? — Oh ! p a r d o n , ma bonne petite fée, fit A r m a n d en lui p r e n a n t les mains qu'il pressa longuement dans les siennes, ce n'est q u ' u n e plaisanterie que j ' a i voulu vous faire. — A la bonne heure, s'écria Mimi t o u t e joyeuse ! D'ailleurs, rassurez-vous, je n'allais pas vous dem a n d e r l'impossible, A r m a n d , mais bien de me c h a n t e r t o u t bas, bien bas, pour moi seule enfin. Rappelle-Toi, de Musset. Le voulez-vous, dites? — J e vous le répète, Mimi, vos moindres désirs sont pour moi des ordres, répondit le jeune h o m m e . Ordonnez, et j'obéirai toujours, toujours, toujours. — Que je vous aime, A r m a n d ! murmura-t-elle avec une voix d'une séduction exquise. — Oh ! dites-moi, dites-moi encore que vous m'aimez, que vous n'aimez que moi seul, s'écria-t-il. J ' a i besoin, afin de savoir que je ne fais pas un rêve, que vous m e le répétiez souvent, bien souvent. — J e vous aime, A r m a n d , dit-elle en t e n d a n t vers lui sa jolie t ê t e comme pour l'inviter à y déposer un baiser, je vous aime et v e u x vous aimer toujours. — Vous me faites mourir de joie, dit A r m a n d

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souriant, heureux et plongeant son regard dans les y e u x noirs de Mimi ! — Vrai? fit-elle ingénument, c'est bien vrai ce que vous me dites? — Doutez de t o u t , Mimi, doutez de Dieu m ê m e , si vous le voulez; mais ne m e faites j a m a i s l'injure de douter de mes paroles. — Que vous êtes beau, dit-elle au jeune h o m m e , q u a n d vous parlez ainsi ! Vous avez alors des flammes dans le regard, v o t r e voix a u n e gravité t e n dre qui pénètre le cœur, et l'on se sent t o u t a u t r e en vous é c o u t a n t . Dieu vous a comblé de dons heureux, A r m a n d , car, o u t r e la b e a u t é , il vous a encore accordé l'élégance et l'esprit. — E t e r n e l féminin ! fit A r m a n d c o m m e se parl a n t à lui-même. O femmes ! êtes-vous donc t o u t e s les mêmes? Serait-il vrai que, la p l u p a r t du t e m p s , vous n'aimiez un h o m m e que pour les v ê t e m e n t s qu'il porte, parce q u e sa t o u r n u r e vous p a r a î t élégante, sa démarche i m p o s a n t e et fière? Serait-il vrai que cet h o m m e , fut-il perdu de r é p u t a t i o n , fûtil un sot, un fat, un v a n i t e u x , vous l'aimeriez encore pour la coupe de ses v ê t e m e n t s , sa t o u r n u r e , sa démarche? 0 Sphinx t é n é b r e u x d o n t les griffes roses toujours posées sur nos cœurs les égratignent, les déchirent, les dépècent, ne laisseriez-vous j a mais deviner l'énigme que vous portez en vous? Quoi ! si l'on vous parle d'un être réunissant les qualités qui font l'honnête h o m m e et l'époux aim a n t ; si l'on cherche à vous intéresser à l'une des humbles fleurs qui poussent à l'ombre et, comme la violette, ne se révèlent que p a r le parfum qu'elles


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exhalent, vous éclatez de rire ! De quel étrange mystère êtes-vous donc pétris? — Que dites-vous là t o u t bas, A r m a n d ? dem a n d a Mimi qui, depuis un m o m e n t , suivait le m o u v e m e n t des lèvres du jeune h o m m e , et l'écoutait sans pouvoir le comprendre. — J e me disais que l'amour est étrange, aveugle et que vous me flattez beaucoup t r o p , Mimi, — Quoi? c'est là t o u t ce que vous disiez? — Non, ce n'est pas t o u t , car je me disais encore que vous m ' a v e z prié de vous c h a n t e r RappelleToi et qu'il fallait m'empresser d'acquiescer à v o tre prière. Tandis que Mimi posait ses deux mains sur l'épaule d ' A r m a n d et le regardait de ses y e u x noirs passionnés, le jeune h o m m e se m i t à c h a n t e r t o u t bas, bien bas, comme Mimi le lui a v a i t r e c o m m a n d é cette romance dans laquelle un grand poète et u n grand musicien ont mis t o u t e leur âme et qui t r o u vera toujours un écho s y m p a t h i q u e d a n s les c œ u r s a i m a n t s et m a l h e u r e u x . Mais l'heure de la séparation était arrivée. Elle sonnait, lente et triste, à l'horloge de l'église. Nos jeunes gens se regardèrent et une ombre de chagrin passa dans leurs yeux. Quoi! déjà! il fallait se sép a r e r ! ne plus se revoir j u s q u ' a u l e n d e m a i n ! A r m a n d se leva et alla saluer Mme Savigny. Celle-ci, on l'a vu, n ' a v a i t pris aucune p a r t à la conversation des deux a m o u r e u x ; elle avait s e m blé m ê m e n ' y prêter la moindre a t t e n t i o n . T a n t ô t a g a ç a n t l'oiseau au brillant plumage qu'elle avait d e v a n t elle, t a n t ô t les yeux perdus au pla-


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fond, t a n t ô t frappant de son éventail le bout de ses doigts, t a n t ô t le m e n t o n a p p u y é dans la p a u m e de la main, elle s'était renfermée, comme à dessein, dans un m u t i s m e absolu. — Asseyez-vous près de moi, Monsieur J a c quemin, dit Mme Savigny à A r m a n d au m o m e n t où celui-ci, après avoir pris congé d'elle, allait se retirer. A r m a n d obéit. — Ma d e m a n d e , commença Mme Savigny avec une légère hésitation dans la voix, vous paraîtra... c o m m e n t dirai-je, monsieur J a c q u e m i n ? vous p a r a î t r a , sans doute, indiscrète; mais vous l'excuserez, j ' e n suis certaine, en p e n s a n t que c'est u n e mère qui vous l'adresse. Il y eut, après ces paroles, u n court m o m e n t de silence. A r m a n d a t t e n d a i t , anxieux. Puis, brusq u e m e n t , à brûle-pourpoint : — Quelles sont vos intentions à l'égard de Mimi, monsieur J a c q u e m i n , d e m a n d a Mme Savigny au jeune h o m m e ? — Les intentions ! ! ! Qui, de nos lecteurs, m ê m e une fois dans sa vie — une fois de t r o p , bien c e r t a i n e m e n t — ne s'est pas entendu poser la question que Mme Savigny adressait à A r m a n d ? Les intentions? Quelle drôlerie ! Encore une invention de quelque vieux p a p a ou de quelque m a m a n dont la fille non seulement coiffait, mais habillait Sainte-Catherine et confectionnait des culottes aux macaques. Les intentions! Vous êtes reçu dans une maison,


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vous avez le malheur d'y aller passer vos soirées, il y a là des jeunes filles d o n t la société vous plaît, l'une d'elles attire vos a t t e n t i o n s , non pas que vous l'aimiez, mais parce que chacun ici-bas a ses petites préférences ou sa petite préférée, c o m m e vous voudrez — et voilà q u ' u n beau jour, au m o m e n t où vous vous y a t t e n d e z le moins, comme une tuile qui vous t o m b e r a i t sur la t ê t e , la m a m a n — car c'est toujours la m a m a n qui se charge en ce cas de la besogne — vous mène à l'écart, et, m y s t é rieusement, vous dit : — Quelles sont vos intentions, monsieur? Vous t o m b e z des nues, é v i d e m m e n t ; vous ouvrez de grands y e u x ; vous vous t â t e z pour vous assurer que vous ne rêvez p a s ; vous êtes un nouveau saint L a u r e n t ; vous balbutiez; vous ne savez que dire; v o t r e e m b a r r a s éclate au grand jour. — J e me permets de vous faire cette question, reprend la m a m a n , parce que, depuis quelque t e m p s , je constate que vous réservez v o t r e préférence pour... E t la m a m a n n o m m e sa fille. — Mais, dites-vous... — Il n'y a pas de mais, reprend la m a m a n , en vous i n t e r r o m p a n t , je sais t o u t , vous dis-je. — E t que savez-vous, bon Dieu? — J e sais que vous aimez ma fille; qu'elle ne vous dédaigne p o i n t ; que vous êtes un gentil garçon, pas riche, c'est vrai, mais honnête et laborieux. Vous et m a fille, vous feriez un couple charm a n t . Vous n'aurez à vous occuper de quoi que ce soit : la t a n t e Simonne a promis les meubles. Q u a n t au logement et à la nourriture...


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Une fois partie, la bonne femme continue sur ce t o n , v o u s faisant l'énumération des brillantes q u a lités de sa fille c o m m e un c o m m e r ç a n t qui v e n t e la supériorité de ses produits. — Mais, m a d a m e , faites-vous ahuri, je vous le jure, je n'ai j a m a i s pensé... — Ah ! b a h ! s'écrie-t-elle en t o m b a n t comme de son h a u t et ne v o u s laissant pas le t e m p s d'achever, v o u s n ' a v e z j a m a i s pensé... à épouser m a fille, sans d o u t e ? C'est ce que vous voulez dire? E h bien ! monsieur, je vous en prie dès a u j o u r d ' h u i de cesser vos visites ici. Il est vrai de dire, et cela pour être juste q u e les scènes de ce genre ne sont après t o u t que la conséquence de nos m œ u r s actuelles. Nous allons soulever bien des clameurs, on va crier haro sur le baudet; mais, il faut le reconnaître, on ne vit a u j o u r d ' h u i que de médisance. Quelque anodine qu'elle soit, la médisance fait toujours son chemin. Cancaner, médire, c'est le propre des petites villes... et des grandes. Savez-vous rien de plus agréable, en effet, q u e de s'occuper des affaires des a u t r e s ? Est-il une volupté plus savoureuse que d'égratigner son prochain, q u i t t e à lui sourire et à lui faire mille protestations d'amitié à la première rencontre? E t puis, d a n s ce p a y s où la vie est souvent, pour ne pas dire toujours, d'une monotonie désespér a n t e , où chacun vit chez soi comme l'escargot dans sa coquille, où l'annonce d'un bal, d'une soirée, d'une réception d'amis, constitue un évènem e n t — dans ce pays où, les uns, au lieu de m a r -


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cher en a v a n t , de se faire les champions du progrès, s ' a t t a r d e n t à regarder en arrière, r e g r e t t a n t un passé qui leur é c h a p p e , où le préjugé, quoi q u ' o n en dise, quoi qu'on veuille faire e n t e n d r e , domine souverainement, à tel point que l'air que l'on respire est plein de préventions, que ceux-là mêmes qui, la veille, nous ont appelés frères (ô ironie!) dans une loge m a ç o n n i q u e , se d é t o u r n e n t de vous, le lendemain, pour ne point vous saluer ou vous serrer la main ; — dans ce pays que la n a t u r e a fait si beau, si souriant, si poétique, si fécond, et qui serait heureux et prospère si tous ses enfants m e t t a i e n t leurs cœurs à l'unisson; — d a n s ce pays, disons-nous, où l'on ne t r o u v e nulle p a r t trace de société, où l'on semble m ê m e s'éviter, se fuir, il faut bien que l'on s'occupe de quelque chose. De là les racontars, les cancans, les médisances. La mère de famille q u i t t e son ménage pour s'informer de ce qui se passe dans celui d ' à - c ô t é ; la jeune fille, inactive, oisive, le plus souvent ne sac h a n t à quoi occuper sa journée, prête l'oreille a u x propos de la rue, a u x bruits du dehors, se fais a n t raconter et broder p a r les servantes ce que celles-ci ont appris au marché ou ailleurs : Mlle X... a pour z'ammie la fille telle. — Mme Z... qua fai mari a li chaillé. — Mlle V..., une jeune fille élevée à Versailles pourtant et de famille... chapée ! » Ce n'est pas encore t o u t : Vous êtes reçu, par hasard, dans une famille? Vous vous mariez. A l'église, on vous a vu dans une allée, plusieurs fois de suite, près de certain banc? Vous vous mariez. Au bal, q u a n d on en d o n n e , on vous a remarqué


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d a n s a n t de préférence avec une jeune fille? Vous vous mariez. A la p r o m e n a d e , vous avez salué Mme et Mlle A... ? Vous vous mariez. Au t h é â t r e , ce qui arrive r a r e m e n t ici, il est vrai, mais ce qui arrive, vous allez, dans un e n t r ' a c t e , présenter vos hommages à des dames, dans leur loge? Vous vous mariez. L ' é n u m é r a t i o n serait longue des cas où l'on vous marie p a r force. Nous avons cité les principaux. Nous resterons là. Mme Savigny n ' é t a i t pas une femme instruite, mais elle ne m a n q u a i t pas de bon sens. Elle connaissait bien son p a y s , allez! Ne prenait-elle pas, d'ailleurs, sa p a r t de ces petits cancans, de ces petits racontars, de ces petites médisances d o n t nous parlions? Aussi, elle n'ignorait point q u ' A r m a n d v e n a n t chez elle, on ne m a n q u e r a i t pas d'en faire le fiancé de Mimi. C'était avec plaisir qu'elle a v a i t reçu le jeune h o m m e qu'elle l'avait admis dans son intimité. Une mère ne se t r o m p e j a m a i s ; elle s'ét a i t vite aperçue de la préférence t o u t e m a r q u é e , de l'amour m ê m e de sa fille pour A r m a n d . L'idée d'un mariage entre les d e u x jeunes gens lui souriait. Avec les bruits q u e l'on se plaisait à faire courir sur A r m a n d et que celui-ci accréditait p a r ses allures, elle se v o y a i t déjà, à Haïti, dans l'hôtel de son gendre, ministre de l'Intérieur, des Finances ou des Affaires étrangères, recevant les généraux, les a m i r a u x , les sénateurs, les d é p u t é s , les ducs de la Marmelade ou les m a r q u i s de Trou-Bonbon. Mais voilà que depuis le soir où elle a v a i t rencontré A r m a n d chez Mme Mathias, des mois s'étaient


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écoulés. Cela commençait à devenir i n q u i é t a n t . Le m o n d e ne devait pas voir, sans en parler, les visites quotidiennes du jeune h o m m e . Elle s a v a i t q u ' u n e jeune fille qui a eu des bonnes mines, m ê m e u n e seule, ne t r o u v e pas souvent d'épouseur, et que, toujours, l'on se plaît à en dire plus long qu'il n ' y en a ou qu'il n ' y en a eu réellement. Elle voulait en avoir le cœur net, être fixé enfin sur les intentions d'Armand Jacquemin. — Mes... intentions, a v a i t balbutié le jeune h o m m e . Mes... — Oui, monsieur J a c q u e m i n , vos intentions. Vos visites p e u v e n t donner prix a u x médisances, et je ne v e u x pas que ma fille souffre dans sa rép u t a t i o n . Vous semblez aimer Mimi, elle vous aime, elle est digne de vous, et vous êtes digne d'elle. Epousez-la ou bien je m e verrai dans l'obligation de vous prier de vouloir bien cesser vos visites. A r m a n d était confondu. — Mais, m a d a m e , hasarda-t-il... — Réfléchissez, lui dit-elle en l ' i n t e r r o m p a n t , et si votre... amitié pour ma fille est réelle, v o t r e décision ne se fera pas longtemps a t t e n d r e . D'ici au m o m e n t où cette désicion sera prise, je m e vois forcée, à mon grand regret, de vous interdire l'entrée de m a maison. — J'obéirai, dit A r m a n d en s'inclinant d e v a n t Mme Savigny, et... sous peu, m a d a m e , bientôt... je l'espère... j ' a u r a i l'honneur de vous donner... une réponse. — Monsieur J a c q u e m i n . fit Mme Savigny, en vous p r i a n t de vouloir bien cesser vos visites, j ' o -


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béis à un sentiment que vous êtes, j ' e n suis sûre, le premier à comprendre et à apprécier : Mimi, p o u r t o u t e fortune, n ' a que son honneur de jeune fille et je v e u x le lui garder i n t a c t , à l'abri de t o u t comm e n t a i r e malveillant. E n e n t e n d a n t parler sa mère, Mimi a v a i t pâli. Elle t r o u v a i t bien intempestive la question de Mme Savigny. Qu'avait-elle besoin de d e m a n d e r à Arm a n d ses intentions? Puisque le jeune h o m m e l'aim a i t , c'est qu'il l'épouserait. D'ailleurs, que lui voulait le m o n d e ? Que lui i m p o r t a i e n t ses propos? Ne pouvait-elle donc pas aimer qui bon lui semblait? Elle échangea un rapide coup d'œil d'intelligence avec A r m a n d qui prit aussitôt congé d'elle et de Mme Savigny.


MADAME WILLIAMS

Madame Williams se disait v e u v e . On l'avait v u e d é b a r q u e r à la Pointe-à-Pitre deux ou trois mois après l'arrivée d ' A r m a n d dans cette ville. Elle v e n a i t de la Basse-Terre où le p a c k e t anglais t o u c h a n t à S a i n t - T h o m a s l'avait déposée. C'était à bord du Gaston, le petit b a t e a u à v a p e u r qui, alors, faisait le service entre le chef-lieu et le centre commercial de la colonie, que Mme Savigny l'avait connue. A r m a n d l'avait présentée a u x nombreuses connaissances qu'il s'était déjà faites, il l'avait accompagnée dans ses visites, lui t é m o i g n a n t t o u jours une respectueuse déférence. C'était, disait-il, une compatriote, une amie de sa famille; la mort d e son m a r i , survenue peu de t e m p s après son mariage, l'avait laissée à la t ê t e d'une fortune assez rondelette. Un t a n t i n e t excentrique, ajoutait-il. prise parfois d'idées bizarres, a i m a n t le luxe, les voyages, dépensant follement son argent. Mainten a n t , elle a v a i t horreur d ' H a ï t i , son pays l ' e n n u y a i t avec ses révolutions périodiques c o m m e des


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quartiers de lune, ses continuels c h a n g e m e n t s de g o u v e r n a n t s , ses incendies, ses stupidités, ses m œ u r s . Elle rêvait d'une terre où la vie coulait calme et régulière, sans sursaut, san inquiétude, sans terreur. Sur ce, elle était v e n u e à la Guadeloupe dont on lui a v a i t fait une description enchanteresse, et où elle devait t r o u v e r le repos, l'existence unie et pleine de charme d o n t elle disait avoir tant besoin. A la vérité, Mme Williams — de son prénom Thérèse — était la maîtresse d ' A r m a n d . A la suite de la t e n t a t i v e insurrectionnelle à laquelle le jeune h o m m e a v a i t été mêlé, elle était venue le rejoindre à la Guadeloupe. Thérèse a p p a r t e n a i t à une ancienne famille d ' H a ï t i puissante, riche et honorée. Elevée à P a ris, on l'avait, à son retour à Saint-Domingue, m a riée à un vieux général h a u t placé dans la R é p u blique haïtienne. Elle a v a i t obéi, laissant faire ses p a r e n t s , heureuse de t r o q u e r mademoiselle contre madame. Après son mariage, elle a v a i t étonné P o r t au-Prince de ses toilettes, de ses fêtes, de son luxe, d e ses excentricités; puis, le dégoût était venu. Elle s'était mariée sans a m o u r , et le général l'enn u y a i t . Prise d'un sombre chagrin, ne s a c h a n t c o m m e n t combler le vide immense qu'elle se sent a i t au cœur, elle s'était jetée dans la religion. Elle employait dès lors t o u t son t e m p s à prier dans les églises. Elle chérissait de préférence les coins sombres, s ' a b î m a n t dans d ' e x t a t i q u e s poses; ou bien, à genoux sur les dalles froides, pâle, le front dans les mains, elle éclatait en sanglots, courbée comme


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u n arbre sous un grand v e n t , dans un a b a n d o n complet qui faisait peine à voir. A u t a n t sa vie a v a i t été folle et agitée, a u t a n t elle était m a i n t e n a n t sévère, rigide, scrupuleuse, c o u r a n t au confessionnal au moindre d o u t e qui lui t r a v e r s a i t l'esprit, dévorée d ' u n e soif a r d e n t e d'oublier la terre et de gagner le ciel. On s'étonnait, on la t r a i t a i t de folle, on haussait les épaules. Mais la réaction ne t a r d a pas à se produire, brusque, imprévue, impérieuse. Un m a t i n , Port-au-Prince apprit, en s'éveillant, que Thérèse Williams a v a i t jeté par dessus bord sa cornette d e dévote. A c e t t e nouvelle ce fut comme un long soupir de soulagement. Enfin ! ce fut le cri général. Depuis t r o p longtemps déjà la belle Thérèse m a n q u a i t a u x salons dont elle a v a i t longtemps été la reine. Quand elle fit sa rentrée dans le monde, à un bal de la Présidence, on lui décerna une ovation. A p a r t i r de ce jour, elle se lança en plein tourbillon mondain. Rien ne se faisait sans elle. Il semblait qu'elle eût à c œ u r de regagner le t e m p s perdu à prier, à user les dalles des églises, à faire des l i e u vaines et des pénitences. Quand elle pensait à toutes ces choses, elle se disait qu'elle a v a i t été bien idiote ; elle prenait alors un petit air de dédain qui la r e n d a i t t o u t e sérieuse. Rien ne p o u v a i t , m a i n t e n a n t , calmer la soif de plaisirs qui la dévorait. Elle était infatigable et m e t t a i t sur les d e n t s son vieux gaga de mari qui t r a î n a i t à sa remorque. Elle a v a i t une cour d ' a d o r a t e u r s et, pour ne point faire de jaloux, elle recevait leurs hommages sur


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le m ê m e pied d'égalité dédaigneuse. Elle ne v o y a i t en eux que des amis, ne v o u l a n t pas, disait-elle, m a n q u e r à la foi jurée, t r o m p e r son m a r i qui a v a i t pour elle mille soins délicats. Mais, un jour, elle fut prise d'une belle flamme pour le secrétaire général de la légation de F r a n c e à Haïti, beau monsieur décoré de divers ordres étrangers, très aimable, fort peu spirituel, qui parlait à t o u t propos de Paris où il a v a i t pris naissance et de ses nombreuses bonnes fortunes. Elle en fut d'ailleurs vite dégoûtée. Cette fugue a v a i t passé presque i n a p e r ç u e . Elle a v a i t m ê m e laissé c o m m e un pli de dédain a u x lèvres de Thérèse. C e p e n d a n t elle ne t a r d a pas à s'énamourer d'un gros et blond Allemand, le représentant à P o r t - a u Prince d'une i m p o r t a n t e maison de H a m b o u r g . Le h o q u e t d e dégoût qu'elle a v a i t laissé échapper en r o m p a n t avec le secrétaire général de la légation de F r a n c e , la reprit bientôt, la serra à la gorge plus fortement u n soir, que distraite, elle é c o u t a i t les propos d ' a m o u r de son fade T e u t o n . Elle le lâcha sans plus t a r d e r . Cette histoire pas plus que la première, n ' a v a i t fait g r a n d bruit. Thérèse t e n a i t à sa r é p u t a t i o n ; elle a v a i t t a n t et si bien m a n œ u v r é , que les propos qui c o m m e n ç a i e n t à circuler sur son c o m p t e a v a i e n t été vite assoupis. Ce dernier essai d ' a m o u r a v a i t laissé Thérèse t o u t e inquiète. Une sourde irritation grondait en son cœur. Elle était furieuse de s'être t r o m p é e si lourdement. Ses choix, il faut en convenir, n'av a i e n t pas été heureux. La première fois, elle était t o m b é e sur un fat et la seconde, sur u n imbécile.


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Elle enrageait et prenait les hommes en profonde horreur. — S'ils sont tous comme ces d e u x là, disait-elle en proie à une colère sourde, ils ne v a l e n t certain e m e n t pas la peine que nous nous donnons pour leur plaire. Cependant, elle était dévorée d'une fringale d'aimer qui la j e t a i t parfois dans de grands accablem e n t s ; elle pleurait sans pouvoir s'avouer la cause de ses larmes ; elle restait des journées entière à se désoler, s'enfermant dans sa c h a m b r e sans voir personne, r é p o n d a n t b r u s q u e m e n t a u x questions qu'on lui adressait ou bien se j e t a n t t o u t à coup dans les bras d u vieux général, le d é v o r a n t de caresses, l ' é t o n n a n t par ces brusques c h a n g e m e n t s auxquels il ne comprenait pas le premier m o t . Thérèse finit p o u r t a n t par rencontrer celui d o n t elle rêvait : c'était A r m a n d . Celui-ci venait d'achever son droit à Paris. Il arrivait à Haïti plein d'idées généreuses, il voulait arracher son pays a u x mains des misérables qui l'exploitaient indignement, faire de la république haïtienne, une république athénienne, digne de ce nom. Il a v a i t été rendre visite au général Williams, ami de sa famille et qui a v a i t vu naître A r m a n d . Ils a v a i e n t causé l o n g u e m e n t ; le jeune h o m m e , d é v e l o p p a n t avec enthousiasme ses idées de gouvernement, le général l'écoutant avec un bon sourire a u x lèvres. Thérèse était là, qui écoutait aussi et a p p r o u v a i t d ' u n joli p e t i t m o u v e m e n t de la t ê t e . Les flammes qui s'allum a i e n t dans les yeux d ' A r m a n d , sa parole a r d e n t e , passionnée, son éloquence, la conviction qui l'ani-


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m a i t , sa jeunesse, sa b e a u t é , t o u t cela produisait sur elle une vive impression et son être, d'un bond, d ' u n m o u v e m e n t brusque, presque impulsif, s'ét a i t donné t o u t entier au jeune h o m m e . Celui-ci, de son côté, n ' a v a i t pas été sans r e m a r q u e r la femme au pâle sourire qui, enfoncée dans sa chaise longue, l'encourageait lorsqu'il parlait, approuvait, a p p u y a i t m ê m e ses théories. E t il s'en était allé avec, d a n s les y e u x , la vision de cette femme, il a v a i t voulu la revoir, et ses visites chez le vieux général a v a i e n t fini p a r devenir presque quotidiennes. A r m a n d et Thérèse s'étaient donc aimés... Cependant, A r m a n d n ' a v a i t pas t a r d é à se corr o m p r e sous le souffle empoisonné d ' H a ï t i . T o u t e les nobles idées d o n t il était si fier à son retour d ' E u r o p e , n ' a v a i e n t pas t a r d é à s'effacer peu à peu, emportées par ce v e n t de dissolution que l'on respire dans l'ancienne colonie de Saint-Domingue. Les réformes politiques et sociales qu'il rêvait, s'ét a i e n t envolées comme une t r o u p e d'oiseaux effarouchés. Dans l'ardente poussée qui e m p o r t a i t ses compatriotes vers les places, les emplois ; dans ces cris de : « Ote toi de là que je m ' y m e t t e », que chacun poussait d'une voix âpre, il s'était mis au diapason pour faire chorus. Dévoré d'ambition, affamé de pouvoir, il a v a i t collaboré à cette révolte à main armée qui devait si piteusement échouer, et à la suite de laquelle il a v a i t dû s'exiler. Thérèse l'ennuyait aussi. Depuis longtemps il voulait se débarrasser de cette femme d o n t les


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exigences devenaient de plus en plus i n s u p p o r t a bles, d o n t l'amour pour lui a u g m e n t a i t chaque jour et t o u r n a i t à la folie. A son arrivée à la Pointe-à-Pitre, il l'avait accueillie avec une rage sourde et, s'il l'avait osé, il L'aurait étranglée. C'est que, déjà, un a u t r e a m o u r était emparé de lui, et que Thérèse v e n a i t t r a verser

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amour.

— Qu'es-tu venue faire ici? lui demanda-t-il en se c o n t e n a n t à peine. — Tu le demandes? lui répondit-elle, pouvais-je vivre là-bas, sans toi ? — Tu as a b a n d o n n é ton mari? — J e ne pouvais vivre sans toi. — Tu as eu t o r t de céder à u n m o u v e m e n t irréfléchi. Ta fuite couvre de h o n t e u n des hommes les plus respectés de notre pays. Tu pouvais bien a t t e n d r e . Tu savais que m o n absence ne serait pas de longue durée. — Tu ne m'aimes donc plus? lui dit-elle d'une voix pleine de reproches, tandis que des larmes perlaient dans ses b e a u x yeux. — Oui, je t ' a i m e , dit-il avec émotion, mais g r o n d a n t toujours. Tu n'aurais pas dû p o u r t a n t , ajouta-t-il après un silence, te laisser aller à pareille escapade. Mais ce qui est fait est fait, dit-il en h a u s s a n t les épaules. Cependant, il i m p o r t e que nous nous tracions une ligne de conduite. J e ne v e u x pas que l'on puisse m ê m e soupçonner l'existence des liens qui nous unissent. P o u r t o u t le monde, tu seras une jeune veuve fuyant Haïti dans la crainte d'une révolution prochaine, et moi,

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un ami de ta famille, un c o m p a t r i o t e rencontré p a r hasard en pays étranger et devenu t o n protecteur. J e t e ferai faire la connaissance des familles dans lesquelles je suis admis. D'ailleurs, nous nous verrons chaque jour, acheva-t-il v o y a n t l ' a t t i t u d e accablée de la jeune femme. — Mais c'est t o u t e une vie de c o n t r a i n t e que t u m'imposes là ! s'écria Thérèse, J e ne pourrai jamais m ' y faire, A r m a n d , vois-tu? non, jamais ! — E c o u t e , Thérèse. Quoique tu ne sois pas de ce p a y s et précisément parce que t u es étrangère, tu a u r a s t o u t e une foule qui rôdera a u t o u r de toi, qui s'occupera de t a vie, c o m m e n t e r a tes moindres paroles, scrutera tes moindres actions, t e d e m a n dera c o m p t e de tes moindres pensées; t u auras t o u t un m o n d e malveillant qui t'espionnera, l'œil b r a q u é dans ton intérieur, l'oreille a u x aguets, la langue toujours prête à m é d i r e ; t o u t u n m o n d e enfin qui, avec une avidité de cannibale se j e t a n t sur un festin de chair h u m a i n e , v o u d r a connaître le secret de ta vie. E n suivant la ligne de conduite que je t'indique, t u seras à l'abri des malignités qui ne sont souvent que des lâchetés, des calomnies, des allusions qui t u e n t . Comprends-tu m a i n t e n a n t ? — Que m ' i m p o r t e n t les propos du m o n d e ! Tu l'as dit, je suis étrangère et je ne tiens nullement à faire ici la connaissance de personne. On dira ce qu'on v o u d r a , p o u r v u que je t'aie, p o u r v u q u e t u m ' a i m e s ! N'est-ce pas? A r m a n t essaya de sourire, mais son mécontent e m e n t éclatait malgré lui. — Tu ne me réponds pas, reprit Thérèse? Ce


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que je t'ai dit t ' a déplu, je le vois. Il serait pourt a n t si doux de vivre ensemble, sans souci, sans contrainte, sans entraves, laissant s'écouler les jours, les mois, dans les bras l'un de l ' a u t r e ! Ce rêve si beau q u e nous faisions là-bas, nous pouvons le réaliser ici, voyons ! Mais il l'écoutait sans l'entendre, agacé, nerv e u x . Il voulait dissimuler, il ne p o u v a i t y réussir. Il sentait une violente colère m o n t e r et envahir insensiblement t o u t son être. — E h bien! non, non, fit-elle v o y a n t qu'il gardait encore le silence, mille fois non ! — J e le veux, moi, dit A r m a n d en p o s a n t ses mains sur les mains enfiévrées de Thérèse, je le veux, entends-tu? Il y a v a i t dans son geste, dans son regard, dans sa parole, un tel accent de volonté q u e la jeune femme baissa la t ê t e , résignée. Thérèse avait fait ce que lui d e m a n d a i t Arm a n d . Elle n ' a v a i t pas t a r d é d'ailleurs à reconnaît r e l'opportunité du conseil que lui avait donné J a c q u e m i n . Elle l'en a v a i t m ê m e remercié; elle lui en savait gré de l'avoir forcée à le suivre. Avec u n joli visage plein de sourires, une élégance en quelque sorte native, une taille a u x formes exquises, un regard dont la puissance était irrésistible, une bouche finement dessinée et des lèvres de feu, mignonne, nerveuse, d'une éducation parfaite, Thérèse fêtée, choyée, entourée, recherchée, n ' a v a i t pas t a r d é à s'imposer à la Pointe-à-Pitre comme, il n ' y a v a i t pas longtemps encore, elle s'imposait à Port-au-Prince. Elle avait


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loué un vaste a p p a r t e m e n t , rue F r é b a u l t , et l'avait meublé avec un goût parfait. Elle recevait, chaque jeudi, une société nombreuse et assez bien choisie. Elle a v a i t réussi à ramener un semblant de vie dans notre société créole si morne, si glacée, à dérider un peu les fronts assombris, à m e t t r e en contact, à rapprocher ceux qui, sans elle, a u r a i e n t vécu sans se connaître, sans s'apprécier, se regard a n t d'un œil plein de défiance ; elle a v a i t réussi enfin à faire n a î t r e sinon le rire, du moins une ombre de sourire sur les lèvres par t r o p moroses. Q u a n t à Haïti, elle n ' y pensait p l u s ; son mari, le vieux général, était pour elle comme s'il n ' a v a i t jamais existé; elle s'était t o u t à fait guadeloupéanisée. A r m a n d v e n a i t lui faire visite c h a q u e jour, ainsi qu'il le lui a v a i t promis et ils passaient ensemble, dans la c h a m b r e à coucher de la maison F r é b a u l t , de longues heures délicieuses, t o u s d e u x étendus paresseusement sur u n t a p i s moelleux, lui, fum a n t une cigarette, elle, les cheveux dénoués, la gorge découverte, le regard plein de caresses prov o c a n t e s , son beau corps tressaillant sous le frisson des a m o u r e u x désirs. Mais A r m a n d n ' é t a i t plus le même, elle le v o y a i t bien. Il avait a u x lèvres u n rictus, sinon de dégoût, au moins de lassitude. Elle l'avait q u e s t i o n n é ; il lui avait répondu de telle sorte qu'elle n ' a v a i t plus osé lui poser de nouvelles questions. Elle s'était dit alors qu'il se t r a m a i t quelque chose contre son bonheur, q u ' A r m a n d en aimait une a u t r e . Avec la p é n é t r a t i o n que, seules, possèdent les femmes, elle était p a r v e n u e à t o u t savoir.


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C'était La Ficelle qui l'avait mise sur la voie. Le grand jeune homme brûlait d'une vive flamme pour Mme Williams; il ne lui en avait p o i n t fait l'aveu, mais elle l'avait deviné. Il y a d'ailleurs longtemps qu'on l'a dit : en matière d ' a m o u r la femme ne se t r o m p e jamais. Alors que l'homme d o u t e encore, la femme est fixée depuis longtemps. Mme Williams se m o n t r a i t pleine de bienveillance pour La Ficelle; elle affectait m ê m e de le rechercher. A la promenade, c'était lui qui l'acc o m p a g n a i t ; au bal, c'était avec lui qu'elle d a n sait le plus souvent. Elle semblait enfin avoir pour lui une préférence m a r q u é e . Elle était arrivée sans peine à capter la confiance de La Ficelle qu'elle savait être un des meilleurs amis d ' A r m a n d , et à apprendre l'amour de ce dernier pour Mlle Savigny. Que s'était-il passé en elle, alors? Dieu seul le sait. Quoiqu'il en soit, elle avait fait une scène épouvantable à A r m a n d ; elle lui a v a i t jeté à la face t o u t e son indignation, t o u t e sa colère, t o u t son m é p r i s ; elle l'avait menacé d'un éclat. Mais elle s'était ravisée et, d a n s cet écroulement d'ellem ê m e , elle avait juré de se venger. Quelle serait sa vengeance? Elle n'en savait rien encore. Ce d o n t elle était certaine, c'est que cette vengeance arriverait un jour, terrible, éclatante pour la dédommager a m p l e m e n t de t o u t ce qu'elle a v a i t souffert. A cette pensée, ses yeux brillaient d'une flamme haineuse, son c œ u r b a t t a i t avec plus de force, u n petit frisson la secouait t o u t entière. Elle n ' a v a i t plus reparlé de Mimi à A r m a n d ;

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elle semblait m ê m e avoir, comme on dit, passé l'éponge sur l'explication qui a v a i t eu lieu entre elle et le jeune h o m m e ; elle était pleine de caresses pour Mlle Savigny. Mais nous l'avons déjà dit, une haine sourde grondait en elle; et, ainsi que l'hyène qui g u e t t e sa proie, elle a t t e n d a i t , fièvreuse mais p a t i e n t e , le m o m e n t d'assouvir sur Mimi sa vengeance.


LA VENGEANCE DE MADAME WILLIAMS

On dansait, ce soir là. Un orchestre d ' a m a t e u r s : piano, violon, flûte et piston, jouait une valse de Strauss ou de Métra d o n t le r h y t h m e . berceur était d'une souplesse pleine de langueur. Un frisson de plaisir semblait planer sur le salon resplendissant de lustres et de glaces. Cependant, dans une pièce a t t e n a n t e à celle où l'on dansait, les m a m a n s s'étaient réfugiées. Les unes avaient conservé la tête classique; les a u t r e s , plus aristocratiques, pour ne pas causer de honte à leurs filles où à leurs fils, avaient délaissé le Madras ou le des Indes et m o n t r a i e n t leurs rares chev e u x . Ainsi réunies, elles formaient un respectable groupe, curieux à examiner. Le cou t e n d u , les y e u x allumés, l ' a t t i t u d e contrainte, à voix basse, elles jacassaient, médisaient, se c o n t e n t a n t ainsi du seul régal que leur permît leur âge. — Mais, m u r m u r a i t Madame Polidon, c o m m e n t fait-elle donc, cette m a d a m e Williams, pour rece-


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voir ainsi t a n t de m o n d e c h a q u e jeudi? Elle doit être riche, cette femme, pour faire de telles dépenses! Dites, mes amies, quel gaspillage, hein? — Il ne faut pas la blâmer, répondait m a d a m e Chantel, car si nos enfants s'amusent, s'il y a un m o u v e m e n t de vie dans notre société, c'est bien à elle que nous le devons. — Ça c'est vrai ! disait à son t o u r m a d a m e J a n q u i s ; mais, n ' e m p ê c h e , des b r u i t s équivoques cour e n t sur son c o m p t e . On dit qu'elle n'est pas veuve et qu'elle a p l a n t é là son m a r i . — C'est s c a n d a l e u x ! faisait m a d a m e Pigeon avec un petit h o c h e m e n t de t ê t e dédaigneux. — T o u t ce que je puis affirmer, faisait Mme Savigny de sa voix lente et grave, c'est que Mme Williams est une femme d ' u n e éducation parfaite, d'un t a c t exquis. A m o n avis, t o u t e s les histoires que l'on débite sur elle sont fausses, complètem e n t fausses. Tenez ! voyez avec quelle distinction et quelle grâce elle reçoit ses invités. Toutes, elles se levèrent à la fois pour contrôler de près le dire de Mme Savigny. Mme Williams, en toilette d'une simplicité c h a r m a n t e , d e b o u t à la porte d'entrée du salon, dans t o u t l'éclat de sa resplendissante b e a u t é , accueillait chaque nouvel a r r i v a n t avec un sourire plein d ' a m é n i t é . Sur la terrasse, des jeunes gens causaient du renouvellement du Conseil municipal. Là, dominaient le fausset aigu de La Ficelle et le rire sonore de Carolus. — Comprenez-vous ça? disait La Ficelle. Mais


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le Gouverneur se m o q u e du m o n d e ! C o m m e n t ! Sur vingt-deux conseillers m u n i c i p a u x , n'en prendre que huit parmi les nôtres ! E t encore si ceux qu'il a choisis valaient quelque chose ! t o u s des rog n u r e s ! Entendez-vous, mes amis, des imbéciles, des idiots qui ne savent que dire : « J'appie » ou « ji voie avec ces messie ». — Des « calebassiers » qui nous avaient lâchés en 1848 sous prétexte de fusion, grondait Carolus. qu'on a gardés t a n t q u ' o n a eu besoin d'eux et qu'on à renvoyés ensuite avec un coup de pied... où vous savez. — De sacrés types, reprenait La Ficelle avec plus d'animation d o n t je ne voudrais pas seulement pour cirer mes bottes ! — C'est é c œ u r a n t ! exclamait Alphonse Zy d o n t la bonne grosse figure exprimait u n e sincère indignation. On m ' a assuré qu'il y en a un parmi eux qui b a t t a i t des mains le soir du prononcé de l'arrêt dans l'affaire de la Rivière-du-Coin. — Vous croyez donc que le Gouverneur ne sait pas ce qu'il fait? disait Savinien du ton ironique qui lui était familier, en haussant les épaules, une main sur sa cravate blanche pour s'assurer que le n œ u d n'en était point défait. Il choisit bien son monde, allez ! — Qu'est-ce qu'ils v o n t faire au Conseil m u n i cipal? demandait Bar en se caressant la barbe. La belle affaire! prendre leur vè de biè, rép o n d a i t Daph en riant a u x éclats. — Voyons, dit La Ficelle à la fin, ne parlons plus de ces choses-là. Ça m'enrage, v o y e z - v o u s !


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Il y eut u n silence. — Où est donc J a c q u e m i n ce soir, d e m a n d a Zy? — Tiens, regarde, dit La Ficelle, au coin, làb a s ; il cause avec Mlle Savigny. — A propos, fit B a r d'un petit air malicieux, est-ce vrai ce q u e j ' a i e n t e n d u raconter? — Quoi? interrogèrent les autres. — C o m m e n t ! vous ne savez pas que la m a m a n Savigny a d e m a n d é à J a c q u e m i n ses intentions? — Allons donc ! exclamèrent les messieurs. — C'est comme je vous le dis. — E t q u ' à répondu J a c q u e m i n ? — Il a répondu... qu'il répondrait. — C'est q u e la petite a pour lui u n e vraie t o q u a d e , dit sérieusement La Ficelle. — Oui, elle l'aime beaucoup, reprit Savinien en é b a u c h a n t u n petit sourire qui voulait en dire long. — E t lui, l'aime-t-il au moins? — P o u r ça, oui; mais pas... j u s q u e d e v a n t M. le Maire, tu sais. — B a h ! pourquoi n'épouserait-il pas cette jeune fille? Elle n ' a pas de fortune, c'est vrai ; mais elle fera u n e femme adorable. — Un vrai bijou ! — Une perle ! — Un d i a m a n t ! — J e le t r o u v e tout chose, ce J a c q u e m i n . fit Zy en hésitant u n peu. Hein? qu'en dites-vous, mes amis? — Oui, je le crois un peu poseur, un peu... farceur, a p p u y a Bar en p r e n a n t son gilet à deux mains pour le r e m e t t r e en place sur son ventre.


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— On le dit l ' a m a n t de Mme Williams, dit Daph en baissant la voix. — C'est une horreur, une indignité, une infâme calomnie, exclama La Ficelle; mais, c h u t ! la voici. C'était, en effet, Mme Williams. Elle s'avançait, souriante, vers le groupe que formaient les jeunes gens. Elle répondait a u t o u r d'elle u n parfum p é n é t r a n t de violette. — Quel complot tramez-vous donc là? messieurs leur dit-elle de sa petite voix câline. — Vous le voyez, m a d a m e , répondit La Ficelle, nous fumons une cigarette t o u t en g o b a n t l'air frais de la nuit. — E t vous laissez ces dames se morfondre au salon, n'est-ce pas? Ce n'est pas bien, messieurs. Vous me donnez à penser qu'on ne s'amuse plus chez moi. Chacun se récria, protesta énergiquement contre ces derniers mots. Comment une telle pensée avait-elle pu germer dans son esprit? Au contraire, on s'amusait beaucoup chez elle. Elle faisait les honneurs de sa maison avec une bonne grâce t o u t e princière. La société qu'elle recevait était choisie, aimable, distinguée... Elle eut alors un beau sourire de satisfaction et, s'adressant à La Ficelle : — Voulez-vous êtrea ssez aimable pour m'offrir le bras, demanda-t-elle au jeune h o m m e ? La Ficelle s'empressa de faire ce qu'elle désirait. — A t o u t à l'heure, n'est-ce pas, messieurs, ditelle en s'éloignant.


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— Oui, oui, répétèrent-ils. — J e ne tiens pas à danser du t o u t , dit Zy q u a n d elle fut sortie. — Ça se comprend, fit Savinien toujours m o queur, tu as, sans doute, envie de dormir? — Quelle blague ! protesta Zy, t o u t en se frott a n t les y e u x et en bâillant à se d é m o n t e r la m â choire. — E t toi, Borr, d e m a n d a Savinien, vas-tu faire admirer la finesse aristocratique de tes mollets? — Tiens ! tiens ! tiens ! bonsoir, Hercule, fit Borr qui se baissa et t a p a en r i c a n a n t sur les mollets plus que maigres de Savinien. — E t toi, Carolus, que comptes-tu faire? Chanteras-tu ce soir, Belle hirondelle légère, ou vas-tu articuler quelques vocables? Carolus se m i t à rire, de son rire éclatant comme une fanfare, de son rire bon enfant et communicatif. Il eut u n tel accès de gaîté que Zy, Savinien, Borr et Daph furent pris à leur t o u r d'un fou rire. — Ni c h a n t ni danse, dit Carolus, j ' a i m e mieux faire un petit lanscot. Ca y est, hein? — Ça y est ! — P o u r l'acquit de ma conscience, dit D a p h , je vais risquer un pas de basse; mais je reviens illico. E t il regagna le salon, d'une allure déhanchée et en se t i r a n t la barbe. L'orchestre fit entendre le prélude d'un q u a drille d o n t il ne t a r d a pas à e n t a m e r les premières mesures. Ceux qui ne dansaient pas se r é p a n d i r e n t


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sur la terrasse ou sur le balcon pour laisser la place libre a u x habits noirs qui faisaient une tache sombre au milieu des toilettes claires, blanches, bleues ou roses. C'était un ruissellement de bijoux. E t de t o u t e cette gaze, de ces tulles, de ce satin, de cette mousseline, de cette soie, de ces dentelles, de ces tissus légers, un parfum de roses, de violettes, de patchouli, de foin coupé, se dégageait, m o n t a i t , vous pénétrait d'une chaleur é n i v r a n t e . T o u t autour du salon des femmes étaient assises, un sourire aimable a u x lèvres, une flamme joyeuse dans les yeux, a g i t a n t mollement leurs éventails. A la lumière éclatante des lustres et des girandoles de cristal, on voyait leurs épaules demi-nues frissonner a u x notes vives et entraînantes du quadrille qui commençait en ce m o m e n t . A r m a n d dansait avec Mimi. La jeune fille, les yeux brillants, les lèvres comme une rose qui s'ent r ' o u v r e , laissait t o m b e r un regard d'indicible t e n dresse sur son beau danseur. Lui, dans la cadence des figures, la m i t au courant de sa situation imaginaire. Il avait été m a l a d e ; sa décision était prise, mais il lui restait à obtenir le consentement de ses parents auxquels il avait écrit et d o n t la réponse se faisait bien a t t e n d r e au gré de ses désirs; enfin, t o u t un conte qu'il termina en priant Mimi de se rendre plus souvent chez Mme Williams où il pourrait la voir en a t t e n d a n t que la réponse de ses parents lui p e r m î t de retourner chez Mme Savigny sans que personne p u t trouver à blâmer ses assiduités. Mimi le lui promit. Le quadrille terminé, il la reconduisit à sa place. 5


LA VENGEANCE DE MADAME WILLIAMS —

SUITE

Mme Williams t e n a i t d a n s ses mains celles de Mimi, et accablait la jeune fille des m a r q u e s de la plus vive amitié. — Que je suis heureuse de vous v o i r ! disait-elle de sa voix a u x inflexions caressantes. Allons ! ne rougissez pas ainsi ou plutôt, oui, rougissez ma t o u t e belle, car cela prête un nouveau c h a r m e à v o t r e adorable physionomie. E t Mme Savigny, pourquoi ne vous a-t-elle pas accompagnée? Serait-elle souffrante? — Depuis v o t r e dernier bal ma mère se plaint, chère m a d a m e , d'une migraine opiniâtre qui l'oblige à garder la c h a m b r e . Elle m ' a chargée de vous prier d'agréer ses meilleurs compliments et ses excuses. — Mille fois merci, m a chère enfant. A v o t r e tour, vous lui direz que je suis très sensible à ses témoignages de bonne amitié.


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Mimi s'inclina et allait répondre, lorsque Mme Williams lui d e m a n d a si elle s'était bien amusée au bal d o n t elle venait d'évoquer le souvenir. — Oh ! oui, fit-elle et son regard s'éclaira soudain d'une clarté joyeuse. — On vous a beaucoup admirée. Savez-vous, chère Mimi, que vous dansez à ravir? Hier encore, d e v a n t moi, M. J a c q u e m i n ne tarissait pas d'éloges sur votre compte. La jeune fille baissa les yeux, rougissante, cherc h a n t à dissimuler le trouble qui s'était emparé d'elle au seul nom d ' A r m a n d . Mme Williams s'en a p e r ç u t et continua : — N'est-ce pas qu'il est c h a r m a n t , mon jeune compatriote? N'est-ce pas qu'il est distingué, spirituel, accompli? Mimi ne savait que répondre, ou plutôt les paroles expiraient sur ses lèvres. Son e m b a r r a s n ' é t a i t que t r o p pénible. — Vous ne dites m o t ? reprit Mme Williams. Ne partageriez-vous donc pas l'opinion que je viens d'émettre? — Au contraire, fit v i v e m e n t Mlle Savigny, je... Elle allait continuer, mais elle s'arrêta comme honteuse d'en avoir trop dit. — A la bonne heure, s'écria Mme Williams, à la bonne heure ! Voyez-vous, ma chère enfant, je sais qu'on n ' a i m e pas J a c q u e m i n . Après avoir été porté a u x nues, après avoir été presque un Dieu pour tous nos jeunes Pointus, on semble m a i n t e n a n t lui en vouloir? Pourquoi? J e ne saurais l'expliquer


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a u t r e m e n t que par sa supériorité à laquelle ne p o u r r o n t j a m a i s a t t e i n d r e ceux qui le décrient, Vous n'êtes point étonnée, n'est-ce pas? de m ' e n tendre parler ainsi d ' A r m a n d ? Il est Haïtien comme moi et, quoiqu'il arrive, je ne m a n q u e r a i jamais de le défendre. E t puis, vous le savez, je lui ai de grandes obligations. Que serai-je devenue sans lui, à m o n arrivée à la Guadeloupe? Il m ' a guidée, il m ' a créé des relations aimables, enfin il a été pour moi un protecteur, un ami, presque u n frère. Mme Williams, nous croyons l'avoir déjà dit, causait avec un grand c h a r m e . Son petit air m u tin, ses y e u x noirs éveillés, sa vivacité c h a r m a n t e , fascinaient tous ceux qui l'approchaient. Mimi subissait l'influence et se sentait attirée vers elle, lui s a c h a n t gré de prendre, ainsi qu'elle v e n a i t de le faire, la défense d ' A r m a n d . Elle g o û t a i t u n vif plaisir à l'entendre et, c o m m e un air bienfaisant, aspirait, si nous pouvons ainsi nous exprimer, la moindre de ses paroles. — A propos, fit t o u t à coup l'Haïtienne, seraitce vrai, chère Mimi, ce que j ' e n t e n d s dire? — Quoi donc? d e m a n d a la jeune fille anxieuse. — Vous ne m ' e n voudrez pas, je l'espère? — Quel effrayant secret allez-vous donc me dévoiler? — C'est que... je n'ose... — Parlez, au contraire, chère m a d a m e . Ne voyez-vous pas que vous me m e t t e z sur des charbons a r d e n t s ? — Vous le v o u l e z ? eh bien, t a n t p i s ! On


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dit... on dit p a r t o u t que J a c q u e m i n vous a i m e . — Oh ! fit Mlle Savigny, se c a c h a n t à demi le visage sous son éventail et d e v e n a n t affreusement pâle. — Elle l'aime, m u r m u r a Mme Williams. E t , tandis q u ' u n e rage sourde b a t t a i t son cœur comme une marée m o n t a n t e , elle t r o u v a la force de sourire et se r a p p r o c h a n t d a v a n t a g e de Mimi, elle lui dit : • — Vous l'aimez aussi, n'est-ce pas? A quoi bon le cacher? On le devine, on le voit. Le trouble d o n t vous êtes agitée m'en donne la preuve certaine. Tenez, continua-t-elle l e n t e m e n t en lui posant un doigt sur le cœur, il y a... là, un m o t , qui est comme la clef magique qui ouvre la vie universelle : « J'aime ! » — Oui, c'est vrai, ne p u t s'empêcher d'avouer n a ï v e m e n t la jeune fille. Sur cette pente brûlante, elle se laissa entraîner, son cœur déborda, s'ouvrit et Mme Williams y lut comme dans un livre. T o u t à coup la porte du salon livra passage à A r m a n d qui, après les avoir saluées, v i n t s'asseoir en face des deux dames. E n le v o y a n t , Mimi a v a i t senti son sang lui refluer au cœur et c'était avec une expression de bonheur ineffable, qu'elle l'a-, vait accueilli. — Que complotez-vous seules ainsi? leur demanda-t-il, moitié souriant, moitié inquiet. — Nous parlions j u s t e m e n t de vous, répondit Mme Williams, le r e g a r d a n t en face, les y e u x bien ouverts comme si elle eût voulu le braver.


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— Sans indiscrétion, puis-je savoir ce que v o u s disiez de moi? Quelque noire méchanceté sans doute? — C'est affaire à nous, et vous n'en saurez rien, fit Mme Williams en éclatant de rire. — Si v o u s riez, je n'ai rien à r e d o u t e r ; m a i s ce que vous ignorez et, en vous le disant, je me m o n t r e moins méchant que vous, vilaine Mme Williams, c'est que v o t r e bal a eu un succès é t o n n a n t . On ne fait, en ville, q u ' e n parler; c'est un concert d'éloges à rendre jalouses toutes les maîtresses de maison. — Bien vrai, J a c q u e m i n ? Ne voulez-vous pas vous m o q u e r de moi? — Comme j ' a i l'honneur de vous le dire, m a d a m e ! N'en déplaise à votre modestie, v o t r e bal fera époque dans les annales « pointues ». — O h ! oui. fit t i m i d e m e n t Mimi, c'était bien beau ! Il fallait voir la foule qui se pressait dans la rue, sous le balcon ! T o u t était à merveille et fait pour plaire a u x y e u x . Les toilettes simples, mais élégantes de ces d a m e s ; la musique où messieurs les a m a t e u r s ont fait entendre leurs plus b e a u x m o r c e a u x , la distinction des d a n s e u r s ; l'éclat des salons resplendissants de lumière, les parfums des fleurs, tout c h a r m a i t , ravissait, t r a n s p o r t a i t d'aise et j ' a j o u t e r a i s m ê m e , pourquoi pas? idéalisait, divinisait les assistants eux-mêmes. — B r a v o ! b r a v o ! fit Mme Williams en b a t t a n t des mains et en a t t i r a n t à elle Mimi qu'elle embrassa à plusieurs reprises. — J e ne vous savais pas poète, dit à son t o u r


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A r m a n d . Mademoiselle, toutes mes félicitations les plus sincères. — Ai-je donc mal dit, fit la jeune fille déconcertée? A r m a n d allait répondre q u a n d la bonne entra et dit à Mme Williams que des messieurs désiraient la voir. — J e vous laisse, pour un i n s t a n t . Après avoir jeté un c h a r m a n t sourire à Mimi, Mme Williams disparut. A r m a n d et Mimi restèrent seuls dans ce salon où le jour commençait à faire place à la nuit. Ils se regardèrent. Dans les yeux de Mimi passa, comme un éclair, l'amour auquel son âme était en proie. Elle sentit t o u t son être tressaillir comme m û p a r un ressort m a g i q u e ; mais instinctivement, elle baissa ses regards, suffoquée. Armand s'était mis à genoux et, relevant lentem e n t la tête, se h a u s s a n t presque, il passa son bras a u t o u r de la taille de Mimi comme pour l'attirer à lui. — J e t'aime, dit-il, l'enveloppant d'un regard plein de caresses, tu m'aimes aussi, je ne puis en douter mais tu n'es pas encore entièrement à moi, et faut-il te l'avouer! chaque jour je crains de t e perdre. Il l'attirait toujours vers lui et dans la profonde tranquillité du salon où ils causaient, leurs voix ne faisaient q u ' u n m u r m u r e . P a r la fenêtre ouverte se m o n t r a i t un coin du ciel où flottaient de petits nuages que poussait une brise légère. — Oui, continua A r m a n d , je crains de te per-


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dre, car tu ne m ' a p p a r t i e n s pas en réalité, car il m e semble enfin que je suis plus complètement à toi que t u n'es à moi. — P e u x - t u le dire, s'écria-t-elle sur un ton de doux reproche, ne suis-je pas tienne et cela du plus profond de m o n c œ u r ? A r m a n d , pour t o u t e réponse, posa ses lèvres sur celles de la jeune fille, mais si Mimi a v a i t pu lire en ce m o m e n t dans le c œ u r de celui qu'elle aimait, elle y a u r a i t surpris une satisfaction bien peu sincère, peut-être m ê m e de dépit. A r m a n d , nous l'avons déjà dit, n ' é t a i t pas de ceux qui se c o n t e n t e n t d'idéal ; il ne p o u v a i t ni ne voulait s'arrêter à u n e possession platonique. Ce tête-à-tête avec une jeune fille belle, pure, innocente, qui, au lieu de le cacher, a v o u a i t simplement son a m o u r , loin de désarmer les désirs d ' A r m a n d , les excitait au contraire. Il en a v a i t assez du rôle qu'il jouait depuis t r o p longtemps déjà ; il voulait en finir : il lui fallait un d é n o u e m e n t plus substantiel. A son t o u r , Mimi se sentait c o m m e bercée par les caresses que lui prodiguait A r m a n d ; ces caresses, d o n t le c h a r m e é t a i t pour elle de plus en plus doux, de plus en plus fort, de plus en plus pénétrant, la gagnaient invinciblement. Les deux jeunes gens étaient m a i n t e n a n t assis; les regards brillants de Mimi plongeaient d a n s les yeux d'Arm a n d , ils étaient si rapprochés que les b a t t e m e n t s de leurs cœurs se confondaient et que leurs lèvres se t o u c h a i e n t . Une molle langueur envahissait la jeune fille, et lorsque A r m a n d , avec une lenteur calculée, posa ses lèvres brûlantes de désir et de


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passion, sur ses grands y e u x noirs, il la sentit palpiter sous ce baiser. — J e suis à toi pour la vie, m u r m u r a - t - i l . Elle le regarda fixement. — E t q u a n d m'épouseras-tu, lui d e m a n d a - t elle? — Bientôt. — Bien vrai, t u m ' a i m e r a s toujours, toujours? — Toujours. Elle se jeta à son cou et lui, p r e n a n t dans ses mains la t ê t e de la naïve enfant, il lui baisa les chev e u x , les lèvres, le cou, le front, les yeux. Un frisson v o l u p t u e u x courait sur la chair de Mimi ; ses chev e u x dénoués se r é p a n d a i e n t sur son dos en ondes a b o n d a n t e s et soyeuses; elle a v a i t renversé sa t ê t e en arrière; une griserie délicieuse se r é p a n d a i t dans t o u t son ê t r e ; et, tandis que les caresses de plus en plus véhémentes d ' A r m a n d lui brûlaient le visage, et que déjà ses paupières se fermaient, soudain elle fit entendre un cri r a u q u e , sauvage, inarticulé, et d'un bond se t r o u v a debout. La porte s'était ouverte et, frémissante, les y e u x pleins d'éclairs, les lèvres dédaigneuses, Mme Williams v e n a i t d ' a p p a r a î t r e sur le seuil du salon, accompagnée des amis d ' A r m a n d .

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DEUXIÈME PARTIE MADAME VEUVE MINGLÈCHE

On en parla beaucoup, mais, hélas ! comme t o u tes choses ici-bas, on finit par ne plus s'occuper de cette histoire, d ' a u t a n t plus que Mimi ne se m o n t r a i t nulle p a r t et que Mme Savigny a v a i t , en quelque sorte, consigné l'entrée de sa maison. A r m a n d , lui, avait profité du d é p a r t d'une goëlette qui s'en allait à Saint-Thomas pour p a r t i r sans qu'on en sut rien et Mme Williams, à son tour, a v a i t q u i t t é la Pointe-à-Pitre un mois après. Mais les malheurs v o n t par t r o u p e , dit un proverbe russe. Mme Savigny ne t a r d a pas à succomber à une fièvre pernicieuse. E n m o u r a n t , elle avait confié Mimi à sa marraine, sa bonne amie d'enfance, Mme veuve Minglèche. Dans la rue de Nozières, entre les anciennes rues de l'Eglise et Traversière, on v o y a i t la maison de Mme Minglèche. Bâtie à un étage avec galetas, elle


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avait, sur le d e v a n t , un coquet jardin où se v o y a i e n t les fleurs les plus rares q u ' o n p û t alors se procurer et une grille enguirlandée de plantes g r i m p a n t e s ; un doux et discret asile où chacun, en p a s s a n t , jet a i t un regard d'envie. Mariée, dès l'âge de vingt ans à l'homme de son choix, Mme Minglèche a v a i t vécu heureuse; son mari ne lui refusait rien, lui p a s s a n t t o u s ses caprices, s ' a p p l i q u a n t à lui plaire, l ' a d o r a n t en u n m o t . Seul, un b o n h e u r lui é t a n t refusé : celui d'être mère, de sentir d e u x bras enfantins s'enlacer a u t o u r de son cou, t a n d i s que de petites lèvres, plus douces que le baiser, m u r m u r a i e n t à ses oreilles ce n o m divin de mère. Ah ! elle eût t o u t donné pour avoir un e n f a n t ; elle a v a i t t o u t fait pour cela : prières, neuvaines, v œ u x , messes, prescriptions des docteurs, j u s q u ' à des « séances m a g n é t i q u e s »; mais, hélas ! Dieu était resté sourd à ses prières et n ' a v a i t pas daigné lui accorder ce qui e u t mis le comble à ses désirs ici-bas. Devenue v e u v e , à la tête d ' u n e brillante situation de fortune, possédant les plus belles propriétés de la P o i n t e - à - P i t r e , u n splendide bien de c a m p a g n e au Petit-Bourg, a y a n t des rentes sur l'Etat, des créances hypothécaires chez les n o taires, des actions sur la Ville de Paris et sur bien d ' a u t r e s encore, elle sentit le besoin de vivre seule, retirée du m o n d e , m o r t e à j a m a i s pour lui. Laissant sa maison de la rue d ' A r b a u d , elle v i n t s'enterrer, si je puis ainsi dire, d a n s celle qu'elle possédait rue de Nozières et qu'elle a v a i t fait disposer et m e u b l e r à son goût. Elle n ' a m e n a i t avec elle, dans


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sa nouvelle demeure, q u ' u n e vieille cuisinière qui la servait depuis son mariage et une ménagère parente du cordon-bleu. Elle vivait là seule, t o u t entière au souvenir de son m a r i . Comme les captifs de Babylone, elle disait : « On ne perd jamais ceux qu'on aime... Ils ne v i e n d r o n t plus à nous, mais nous irons à eux... Seigneur, donnez-leur en félicité ce qu'ils nous d o n n è r e n t en tendresse... » Elle a t t e n d a i t , confiante, résignée, qu'il plût à Dieu de la réunir à celui qu'ici-bas elle a v a i t le plus aimé. Dévote? elle ne l'était pas. Pieuse? oui. P o u r quoi pas? Mais pas à la mode de ces femmes exagérées en t o u t , qui oublient qu'elles ont un intérieur, un mari, des enfants et qui consacrent leur t e m p s , une ou deux fois p a r semaine, à raconter à leur directeur de conscience, qu'elles i m p o r t u nent, la litanie de leurs péchés, toujours les mêmes. Elle assistait, chaque jour, à la messe de sept heures, rarement, le dimanche, à la grand-messe, si ce n ' é t a i t a u x grandes fêtes; elle s'était fait affilier à toutes les confréries et faisait p a r t i e comme simple m e m b r e , de l'œuvre de SaintVincent de P a u l ; elle d o n n a i t sa p a r t très l a r g e , dans t o u t e s les œ u v r e s de c h a r i t é ; c h a q u e m a t i n , elle a v a i t la poche pleine de m e n u e m o n n a i e qu'elle distribuait a u x m a l h e u r e u x sur sa r o u t e ; avec cela bonne, douce, affable, charitable et serviable envers tous. Sa vie s'écoulait en lectures pieuses et littéraires, ainsi que son mari lui en a v a i t laissé le goût, en t r a v a u x de couture, en j a r d i n a g e , enfin en ces mille riens qui occupent le


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t e m p s de la femme et font bien souvent qu'elles n e p e n s e n t pas à m a l . La v e n u e de M i m i avait semblé jeter un peu de m o u v e m e n t et de vie sur la maison de Mme Minglèche. Celle-ci l'avait accueillie comme sa fille. N'était-elle pas d'ailleurs sa m a r r a i n e ? Mme Savigny et elle n'avaient-elles pas été des sœurs liées depuis l'enfance, que la m o r t seule a v a i t séparées? Fallait-il laisser c e t t e enfant sans p a r e n t s , sans soutien, livrée à elle-même? P u i s q u e Dieu lui a v a i t refusé la joie d'être m è r e , du moins lui accordait-il, disait-elle, une c o m p a g n e pour l'aider à vivre et qui lui fermerait les yeux. Q u a n t à Mimi, la vie qu'elle m e n a i t était bien celle qui convenait à sa d o u l e u r ; ne pas sortir, ne recevoir nulle visite, vivre, en un m o t , seule, ignorée et p e r d u e à j a m a i s pour le monde. Un an s'était écoulé déjà depuis le jour où elle a v a i t vu se briser à la fois t o u t e s les fibres de son â m e . Les propos malveillants qui couraient sur son c o m p t e , s'étaient peu à peu dissipés. Le m o n d e l'av a i t laissée en repos. Retirée dans sa c h a m b r e , elle se prenait à rêver de la c h a m b r e t t e qu'elle occupait chez sa mère, et où elle a v a i t passé de si d o u x i n s t a n t s , n ' a y a n t d ' a u tres soucis que ses livres, ses fleurs, ses oiseaux et où, enfin, elle n ' a v a i t q u ' à dire un mot, pour voir, comme par e n c h a n t e m e n t , ses moindres désirs accomplis. Alors, m u e p a r un ressort instinctif, elle o u v r a i t son chiffonnier. D ' u n e m a i n t r e m b l a n t e et fiévreuse à la fois, elle en retirait de vieilles lettres qu'elle a v a i t entourées d'un r u b a n noir comme


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pour m a r q u e r qu'elles p o r t a i e n t le deuil de son cœur, elle les étalait d e v a n t elle, sur ses genoux et restait des heures entières, anéantie, brisée, à les regarder t r i s t e m e n t . Ce fut à u n de ces m o m e n t s que Mme Minglèche la t r o u v a . L'aimable v e u v e était entrée d a n s la c h a m b r e de Mimi sans que celle-ci l'entendît. Elle resta comme m u e t t e d e v a n t la fixité du regard de la jeune fille ; mais, se r e p r e n a n t aussitôt, elle la toucha légèrement à l'épaule. Mimi leva les y e u x , l'aperçut et jeta un cri douloureux, puis vint, sang l o t a n t e , se jeter au cou de Mme Minglèche. — Qu'as-tu? Que t'est-il arrivé? Que signifient ces lettres? Parle, lui dit-elle, en l ' e n t r a î n a n t vers le lit où elles s'assirent t o u t e s les deux. Alors, Mimi lui ouvrit son cœur. Elle lui r a c o n t a , sans en o m e t t r e un seul détail, son a m o u r pour Armand. — P a u v r e enfant ! p a u v r e enfant ! fit Mme Minglèche en l ' a t t i r a n t à elle et en l'embrassant à plusieurs reprises, p a u v r e enfant, comme t u as dû souffrir ! — Marraine ! m a r r a i n e — Ecoute, Mimi, sainte Thérèse a dit : « Souffrir passe ! » — Oui, mais n'a-t-elle pas dit aussi, fit la jeune fille en la r e g a r d a n t - d e ses grands yeux pleins de larmes, « avoir souffert ne passe pas ». E t moi j ' a j o u t e avoir aimé ne passe pas non plus. — N ' e n déplaise à sainte Thérèse, tout lasse, tout passe, tout casse, mon e n f a n t ! — O h ! m a r r a i n e , vous même... M. Minglèche...


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— E t a i t m o n mari d e v a n t Dieu et d e v a n t les h o m m e s . A r m a n d , que t u aimes encore, qui a cherché à te t r o m p e r , était-il, lui, t o n époux? Mimi baissa la t ê t e , confuse, t a n d i s que Mme Minglèche se retirait sans rien dire, laissant la jeune fille à ses souvenirs.


LE RETOUR DE L'ENFANT PRODIGUE

Peu d e t e m p s après ce que nous venons de r a p porter, arriva, d e B o r d e a u x à la P o i n t e - à - P i t r e , sur le b e a u t r o i s - m â t s Arche d'Alliance, u n p a s s a ger du n o m de Julien Léchels. Il p o u v a i t être environ six heures de l'après-midi. Comme on était en n o v e m b r e , la longueur des jours a v a i t sensiblement d i m i n u é ; il c o m m e n ç a i t à faire sombre et Mme Minglèche aidait J e a n n i n e , sa vieille bonne, à allumer les lampes. T o u t à coup, elle e n t e n d i t ouvrir la porte de la grille et Mme Minglèche poussant celle du salon, vit un h o m m e , dans la force de l'âge, s'avancer vers elle, lui t e n d a n t les bras. E p e u r é e , elle recula d'un b r u s q u e m o u v e m e n t en p o u s s a n t un léger cri ; mais l'inc o n n u s ' a p p r o c h a n t toujours, lui jeta les bras aut o u r d u cou, en s'écriant : — Ma t a n t e , m a Chère t a n t e ! — Mon n e v e u ! J u l i e n ! Mon e n f a n t ! Ce f u t rapide comme un éclair et m a i n t e n a n t


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t o u s d e u x se serraient, s'embrassaient, confond a i e n t leurs larmes ! — J e a n n i n e ! J e a n n i n e ! mais viens d o n c ! dit Mme Minglèche à la vieille bonne q u a n d elle fut remise de sa première émotion, c'est Julien, ma chère, embrasse-le, embrasse-le! J e a n n i n e , secouée, elle aussi, par l'émotion, s'av a n ç a vers Julien qu'elle a v a i t vu t o u t petit, qu'elle conduisait à l'école et qui lui a v a i t joué plus d ' u n de ces bons t o u r s d o n t elle enrageait, lui o u v r i t ses deux bras et le tint l o n g u e m e n t embrassé. — Cé lo, pilile en moin! ah! lo rivé enfin! moin qui té ka couai ku ça pas lé que jammais rivé! E t elle se mit, à son tour, à fondre en larmes de joie. — Allons, allons, J e a n n i n e , fit Julien de sa plus grosse voix, ne pleure pas, va ! Me voilà de retour dans le p a y s , chez ma tante et il faudra cette fois-ci un o u r a g a n pour m e déraciner. — Madame, ou lendé li palé fouançais, non, plis ki blanc Fouance la même! li dit gnou louragan pas ké fait li per! Bravo, ca, mon fils! P e n d a n t ce t e m p s , les bomboatiers étaient restés à la porte avec les malles et les caisses de Julien. Mme Minglèche pria J e a n n i n e de faire t r a n s p o r t e r les bagages du jeune h o m m e d a n s la c h a m b r e qu'elle a v a i t conservé t o u t à côté de la sienne en souvenir de son m a r i . Le va-et-vient qui se faisait dans la maison, le bruit des voix, la m o n t é e des malles d a n s l'escalier, t o u t cela a t t i r a l ' a t t e n t i o n de Mimi qui


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ouvrit sa c h a m b r e pour savoir ce qui se passait. — Mademoiselle, lui dit J e a n n i n e qu'elle aperç u t en ce m o m e n t , mademoiselle, c'est M. Julien qui est arrivé ! vous ne le connaissez pas? Il est au salon avec m a d a m e . . . Elle a v a i t entendu Mme Minglèche parler quelquefois de Julien, de ce neveu parti depuis longt e m p s et qu'elle croyait m o r t . Que se passa-t-il en elle? Un m o u v e m e n t de peur l'étreignit, elle cherchait b r u s q u e m e n t à rentrer dans sa c h a m b r e , q u a n d elle entendit la voix de Mme Minglèche qui l'appelait. — Mimi ! Mimi ! — Marraine, me voilà, que me voulez-vous? — Descends vite ! — J e viens m a r r a i n e . Elle s'appuya un m o m e n t à la cloison pour réprimer les violents b a t t e m e n t s de son cœur, puis, rep r e n a n t courage, elle descendit lentement l'escalier, c o m m e à regret. — Mlle Noémie Savigny, ma filleule, dit Mme Minglèche en la p r é s e n t a n t à Julien. — Mon neveu, M. Julien Lechels. Les deux jeunes gens se saluèrent. Julien t e n d i t la main à Noémie avec son sourire bon enfant et celle-ci la prit, rougissante et troublée. Ils s'assirent, Mme Minglèche et Julien, sur le canapé, et Mimi, dans une berceuse. La jeune fille, depuis qu'elle a v a i t perdu sa m è r e et vivait, en quelque sorte, cloîtrée, n ' a y a n t plus souci du m o n d e , était bien c h a n g é e ; mais, le croirait-on? c'était à son a v a n t a g e ; elle a v a i t embelli.


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On a u r a i t eu de la peine à reconnaître en elle la vierge au corps frêle, au sourire timide, à la d é m a r che noble et fière que nous admirions au c o m m e n c e m e n t de ce récit. Comme un bijou qui sort des m a i n s de l'artiste, la n a t u r e l'avait finie. Sa robe noire, qui lui dessinait a d m i r a b l e m e n t la gorge, laissait deviner les beautés de son corps; ses épaules a v a i e n t des lignes d'une délicatesse hardie et sa t ê t e , d ' u n e p u r e t é sculpturale, resplendissait sous le flot pressé de ses noirs cheveux qui la p a r a i e n t comme d'une couronne. Mais les y e u x , s u r t o u t , s'ét a i e n t transformés. Ils n ' a v a i e n t plus cette expression v a g u e , c e t t e indécision, cette naïveté, cette c a n d e u r d'une âme que nul souffle n'a encore ternie, que nulle m a i n profane n'a touchée. Ils étaient fermes, q u o i q u ' a t t r i s t é s , et livraient leur douloureux secret d'espérances déçues, de foi m o r t e , d ' e x périence venue à la suite de cruels déchirements. Tout en elle i m p o s a i t ; son geste bref, sa parole où p e r ç a i t une a m e r t u m e profonde. — Qu'as-tu fait depuis que t u a laissé la Pointe? d e m a n d a Mme Minglèche à Julien. — Mais, je te l'ai écrit, ma t a n t e , fit J u l i e n ; cep e n d a n t puisque tu le veux... Après avoir fait, continua-t-il, de n o m b r e u x voyages en Angleterre, au J a p o n , dans l'Inde, en Australie, q u e sais-je? je m ' e m b a r q u a i sur un navire qui faisait le t o u r du m o n d e et j ' y accomplis m o n service en qualité de m a r i n . Ce service accompli, je me fixai à B o r d e a u x où je fus reçu capitaine au long cours. Si je ne t ' a i pas écrit plus souvent, c'est que je m ' e n q u e r r a i s p a r ailleurs de tes nouvelles, je te savais en bonne


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santé et que je voulais te faire la surprise de savoir que t o n m a u v a i s g a r n e m e n t de neveu a v a i t enfin réussi à devenir quelque chose. E t il déposa t e n d r e m e n t un baiser sur les joues de Mme Minglèche. Mimi regardait Julien à la dérobée. Le jeune m a rin a v a i t trente-cinq ans. Le teint b r u n , les chev e u x légèrement crépus, le front ouvert et large, les y e u x noirs, dans lesquels se lisait t o u t e la b o n t é de son cœur, le nez fin, la bouche grande, mais où l'on v o y a i t des dents bien rangées et très blanches, la m o u s t a c h e noire relevée cavalièrement c o m m e un gentilhomme du t e m p s de Louis XIII, les mains petites, si mignonnes q u ' o n eut cru qu'elles n ' é t a i e n t pas celles d'un marin, le parler franc, t o u t cela joint à une timidité excessive : tel était Julien. Au moral, c'était un esprit délicieux. Sa timidité excessive faisait qu'il sentait v i v e m e n t le ridicule, le p o r t a i t à une défiance exagérée de lui-même et le r e n d a i t d'une circonspection poussée j u s q u ' à l'extrême. Avec cela, l'âme la plus a i m a n t e et le cœur le plus expansif. Aussi, c'était avec b o n h e u r qu'il accueillait ceux qui l'abordaient et se laissait entraîner parfois à ces joyeuses réunions que les marins aiment tant lorsqu'ils sont à terre. Une fois lancé, il c h a r m a i t t o u t le m o n d e p a r la vivacité de son esprit, ses bons mots, ses fines réparties, ses anecdotes, ses chansons de bord et il se laissait aller au charme de son naturel expansif. Lorsqu'après u n long voyage on j e t a i t l'ancre en v u e d'une de ces villes merveilleuses qui semblent avoir été bâties par des mains a u t r e s que


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celles des h o m m e s , t a n t leur aspect p a r a î t enchant e u r , t a n t elles se déroulent rieuses et coquettes, sous une brise e m b a u m é e des plus suaves parfums, — les m a t e l o t s j o y e u x se r é p a n d a i e n t en folles chansons, se faisaient une fête de parcourir les rues de les emplir de b r u i t s et de clameurs, de gaspiller i n u t i l e m e n t l'or qu'ils a v a i e n t gagné au d u r métier de la mer, — Julien les laissait aller à leurs plaisirs. Il dirigeait ses pas de préférence vers les musées, vers les m o n u m e n t s qui j o u è r e n t jadis leur rôle d a n s l'histoire ou bien vers une de ces cathédrales a u x arceaux curieusement ouvragés, a u x voûtes sombres, froides, mélancoliques où l'on converse avec Dieu et où l'orgue, lorsqu'il a v a i t le b o n h e u r de l'entendre, avec ses accords puissants, ses rugissements de t e m p ê t e , ses concerts de voix h u m a i n e s , ses modulations infinies, semble faire r e n a î t r e en vous la foi oubliée ou abolie, la croyance ébranlée, la pitié m o r t e . A bord, lorsque le navire sillonnait la pleine mer, lorsque les vagues h e u r t a i e n t les sabords, les m a telots assis sur le gaillard d ' a v a n t , livraient à la brise les gais refrains de leurs chansons, leurs propos, leurs rires j o y e u x ou bien, assis en cercle aut o u r d ' u n conteur facétieux, s'en d o n n a i e n t à c œ u r joie de bons m o t s et de lazzis, Julien, seul, à l'écart, a p p u y é sur le bastinguage, v o y a i t les flots, succéder a u x flots, ébranler les flancs du navire, les poissons-volants passer par bandes, les grandes baleines, émergeant de l'eau, se diriger vers des routes inconnues, les marsouins, allant en bandes joyeuses, défier par leur rapidité les plus fins voi-


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liers, le nuage poursuivi par le v e n t ; il suivait de l'œil les oiseaux m a r i n s qui t o u r n o y a i e n t a u t o u r du vaisseau et finissaient enfin par se poser sur ses vergues ou sur ses m â t s . Malgré sa timidité, peut-être, qui sait, à cause d'elle, Julien était aimé de ses camarades, lesquels ne p o u v a i e n t s'empêcher c e p e n d a n t de lui reprocher le peu de cas qu'il faisait de leurs a m u s e m e n t s , de les fuir en quelque sorte, mais comme il a v a i t le c œ u r bon et expansif, l'âme a i m a n t e , le plus souv e n t les reproches expiraient sur les lèvres. J e a n n i n e v i n t annoncer que le dîner était servi et qu'il fallait se m e t t r e à table. — Que nous donnes-tu, m a bonne J e a n n i n e ? d e m a n d a Julien en p a r l a n t un français p a n a c h é de créole. — Moin pas iè save lo té ka rivé, dit J e a n n i n e ; mais lo lini yon bon tii diné : Soupe au vémicelle, accrus à morue avec yon bon goût piment, crabes fâcis, gnon que à capitaine rôti, jon bon gigot mouton et salade. — E t le dessert? fit Julien en riant. — Pouca, io tini confili goyaves, confiti babadines, confiti pommes cythè, confiti tamarins... To ké pé choisi. — E t , puisque je suis à même, je pousserai la curiosité j u s q u ' à te demander ce que tu nous réserves à déjeuner pour demain? — Dimain pas ta moin; dimain cé ca bon Dié. Aloss, si moin vouè dimain, Jeannine à lo ké ba to yon di riz calalou aux crabes, aïe! pilile à moin, moin vlé voué to léché douète à to !


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E t ce disant, elle faisait mine de se lécher les doigts. Mme Minglèche et Julien p a r t i r e n t d'un franc éclat de rire, Mimi sourit, et l'on passa d a n s la salle à manger, que, ce soir là, en l'honneur d e Julien, J e a n n i n e a v a i t illuminée c o m m e a u x grands jours de fête.


LA

FIÈVRE

JAUNE

L'Arsenal venait de tirer son coup de canon pour annoncer cinq heures, les casernes de l'infanterie de marine et de la gendarmerie coloniale sonnaient la diane, les cloches de l'église Saint-Pierre et SaintPaul et de la chapelle Saint-Jules t i n t a i e n t l'angélus, q u a n d Julien, qui ne d o r m a i t pas depuis longt e m p s , se leva, passa son pantalon, endossa son pardessus, m i t une c r a v a t e à son cou, sa casquette, ouvrit la persienne et se m i t à regarder dans la rue. D e v a n t lui, le jour se levait r a d i e u x ; des petits nuages, de toutes les couleurs, a t t e n d a i e n t dans le ciel que le soleil eut paru pour lui faire cortège; à gauche, le faubourg de la rue de Nozières paraissait t o u t enveloppé de brouillards; à droite, au loin, par-dessus les t o i t s , on distinguait les m â t s des navires en rade. Des dévotes, emmitouflées, le livre de prières d'une main, le parapluie de l'autre, h â t a i e n t le pas vers l'église où l'on t i n t a i t déjà la première messe. 6


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Des ouvriers, arrimeurs, déchargeurs, b o m b o a t i e r s , porteurs d'une m a r m i t e c o n t e n a n t leur « manger » ou leurs outils sur l'épaule, se dirigeaient vers le port. Les porteuses de pain défilaient de porte en porte, d'une m a r c h e pressée et h â t i v e ; leurs grands paniers sur la tête, elles allaient distribuer leur marchandise, celles-ci a u x q u a t r e coins de la ville, d ' a u t r e s à la c a m p a g n e . Les « cabrouetiers », v e nus du Morne-à-l'Eau, des Abymes ou du Gosier, déchargeaient leur provision de bois, amenée p a r des boeufs solides, d e v a n t la porte des boulangers. Les femmes de la c a m p a g n e , m a r c h a n t en file indienne, p o r t a i e n t leurs « t r a y s » remplis d'ignames, de malangas, de p a t a t e s et de « pois Angole » ou « pois de bois »; les maraîchères ployaient sous le faix des légumes, cultivés non loin du chemin de la Gabare et p a r m i lesquels se t r o u v a i e n t , ne v o u s en déplaise ! des a r t i c h a u t s , des salsifis, des asperges, et s'arrêtaient d e v a n t la maison de leurs clients; les laitières, la robe retroussée j u s q u ' a u x mollets, une bouteille de lait à la m a i n , causaient et riaient e n t r e elles ; les v e n d e u r s de « cocos à l'eau », de corrossols « doudouce », de « mabi », faisaient entendre leurs cris r é p é t é s ; enfin, les garçons bouchers traînaient à bras, à la halle, dans de petites c h a r r e t t e s , la v i a n d e de boucherie qui d e v a i t servir à l'alim e n t a t i o n des « pointus ». Julien regardait et s'amusait de ce spectacle m a tinal. T o u t e cette vie, t o u t ce m o u v e m e n t , t o u t e cette animation, convergeant vers la ville qui s'éveillait, lui rappelaient son enfance où, orphelin dès le berceau, il avait été élevé chez ses p a r e n t s ,


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M. et Mme Minglèche. Alors, levé bien a v a n t cinq heures, il sortait en cachette de la maison, s'en allait en c o u r a n t vers le port. D e b o u t contre un b o u c a u t de sucre, il contemplait, les yeux ravis, les g r a n d s navires arrivés de F r a n c e ou des pays étrangers, suivait du regard les canots d a n s lesquels des marins allaient « faire de l'eau » ou les e m b a r cations qui s'en revenaient des îlets, les pirogues bondées de marchandises et de passagers qui a v a i e n t voyagé t o u t e la nuit, les sabbals des Saintes, de la Désirade, de Sainte-Marie de la Capesterre, les gommiers enfin, d o n t les p a t r o n s gouv e r n e n t la pagaïe avec t a n t de dextérité et qui se dirigeaient vers la halle où ils a n n o n ç a i e n t l'arrivée de la marée p a r de retentissants coups de « corne ». Il a v a i t v u , depuis, les grands ports m a r i times du m o n d e ; mais t o u t cela ne valait pas son pays, sa P o i n t e - à - P i t r e ; et il h u m a i t avec délices la brise qui le caressait, le cœur en proie à je ne sais quelle joie, s e n t a n t de douces larmes lui mont e r a u x yeux. — Esse moin pé enlré? fit entendre J e a n n i n e qui frappait à la porte. — Tu peux entrer, dit Julien. J e a n n i n e a p p a r u t , lui a p p o r t a n t une tasse de café qu'il avala t o u t bouillant, le s a v o u r a n t à petites gorgées gourmandes. Quand il e u t fini : — J e a n n i n e , fit-il en g a r d a n t la tasse, et avec son plus grand sérieux, mes sincères c o m p l i m e n t s ; excellent, ton café ! J e ne t e le cache pas, c'est sav a m m e n t préparé. Bien s û r ! Mais tu as oublié quelque chose, m a chère vieille...


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— Ça moin oublié con ça ? d e m a n d a J e a n n i n e t o u t ahurie. — Tu m ' a s donné le bon Dieu sans confession ou, pour mieux dire — v o y a n t la mine embarrassée de J e a n n i n e — t u m ' a s servi le café sans l'accompagner d'un bourjaron... d'un petit doigt de r h u m . — Ou jamai vouè bitin con ça, fit-elle à Mme Minglèche qui e n t r a i t en ce m o m e n t dans la c h a m bre de Julien, lit moune là qu'a pâle tropp fouancé ban moin. Jigéé ! pouli dit rhum, li qu'a dit moin : « Ti m ' a s pas donné le bouljaon ». Ah ! mon fils, pâle drouett, hien ! pou moin ça pé compranne fouancé à ou, tende ! Elle alla chercher ce que lui d e m a n d a i t Julien, t a n d i s que celui-ci avec Mme Minglèche riait de t o u t leur cœur. — As-tu bien dormi? d e m a n d a Mme Minglèche. — Oui, m a t a n t e . Figure-toi que je me suis levé à cinq heures. La P o i n t e n ' a pas changé, je t ' a s sure. Toujours le m ê m e va-et-vient, les cris, le langage créole qui lui d o n n e n t t a n t de m o u v e m e n t , de joie, de gaîté. Mais, continua-t-il en d o n n a n t un a u t r e cours à sa pensée, tu as bien fait de venir. T u m ' a i d e r a s à déboucler mes malles et t u v e r r a s si je t'ai oubliée. E n disant cela, il a t t i r a i t à lui une de ses malles, l'ouvrait, en sortait une jolie g a r n i t u r e c o n t e n a n t un missel, un porte-monnaie et un étui garni de son chapelet en or qu'il offrit à sa t a n t e . Puis ce fut une belle robe, un foulard acheté en Chine, une paire d ' a n n e a u x , un chapelet destinés à J e a n n i n e e t , comme il avait aussi acheté, à tout hasard, une


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ravissante boîte à mouchoirs en ébène, avec inscrut a t i o n s de nacre e t bordure d'argent, il chargea Mme Minglèche d'en faire cadeau à sa filleule Mimi, de sa p a r t . La distribution faite, ils s'entretinrent des amis, des connaissances, et Julien parla de Mme Mathias, Polidor, Chantrel, J a n q u i s , Pigeon, qui a v a i e n t connu ses p a r e n t s et l'avaient vu t o u t g a m i n . Gomme il se proposait d'aller les voir le lendemain, Mme Minglèche lui p r o m i t de m e t t r e J e a n n i n e à sa disposition, car, ne faisant plus depuis longtemps de visites, elle ne pouvait l'accompagner. Il s'informa aussi des c a m a r a d e s de son âge qui, c o m m e lui, devaient être à présent des h o m m e s ; il les n o m m a presque tous ; mais Mme Minglèche ne p u t lui donner des renseignements sur a u c u n d'eux, v i v a n t , comme on le sait, retirée dans sa maison. Au déjeuner, Mimi remercia Julien de la charm a n t e boîte à mouchoirs qu'il lui a v a i t fait offrir par sa marraine. Elle le fit en termes reconnaissants, mais elle conserva, p e n d a n t t o u t le repas, sous ses t r a i t s pâles, son sourire énigmatique, sa froideur glaciale. Julien la regardait à la dérobée et il lui sembla voir qu'elle évitait de rencontrer son regard. — Drôle de filleule q u ' a ma t a n t e , se disait-il, drôle de filleule t o u t de m ê m e ! Quand, le lendemain soir, pendant le repas Julien a n n o n ç a à sa t a n t e qu'il avait achevé ses visites, elle lui d e m a n d a si on lui avait fait bon accueil, si on l'avait revuavecplaisirpartoutoùil s'était présenté.


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— Mais oui, chère t a n t e , t o u t e s ces dames m ' o n t revu avec la plus grande joie et force compliments. Il faut le dire, elles n ' o n t pas changé, ajouta-t-il avec un malin sourire. Mme Mathias est restée toujours une excellente vieille en train d'épousseter sans cesse ses «bons dieux». Mme Pigeon, elle, est demeurée la maigriote, la futée, l ' e n t r e p r e n a n t e , en un m o t l'oiseau d o n t elle p o r t e si bien le n o m . Mme J o n q u i s a toujours sa voix de bébé qui comm e n c e à parler. Mme Polidor a des poils au m e n t o n , c o m m e la F e m m e à B a r b e ; elle m ' a avoué que, m a i n t e n a n t , elle porte « chapeau ». Mme C h a n t r e l s'est garnie le crâne déplumé d ' u n e magnifique p e r r u q u e t o u t e fraîche. Elle est à présent requinquée comme une jeune fille de seize ans. — M é c h a n t ! fit Mme Minglèche en étouffant une forte envie de rire. — Tu t r o u v e s ? Mes c a m a r a d e s et amis d'enfance, je les ai revus avec le s e n t i m e n t agréable q u e l'on éprouve après v i n g t ans d'absence. F i gure-toi que j ' a i t r o u v é D a p h toujours le RogerB o n t e m p s que j ' a i connu il y a de cela quinze ans. Carolus, avec son rire e n t r a î n a n t , plus a c h a r n é que jamais au pitt et a u x coqs. Borr qui s'est fait une r é p u t a t i o n méritée avec le violon, est aujourd'hui chef de la fanfare municipale et se délasse de ses occupations en faisant la cour a u x fillettes. Alphonse Zy, à p a r t son éternelle envie de dormir est entiché plus que j a m a i s des b e a u x c h e v a u x et des belles voitures. Savinian, maigre comme u n clou, est toujours de bonne h u m e u r , insouciant, a i m a n t à se m o q u e r des a u t r e s . La Ficelle, oh ! ce


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bon La Ficelle, long comme un jour sans pain, s'est fait e n t r e p r e n e u r de charpentes; il passe son t e m p s à s'occuper de ce qui ne le regarde pas, toujours grincheux et maussade. Succéquaint continue à engraisser et, avec lui, ses plaisanteries m o r d a n t e s et salées. Tous enfin, ils a i m e n t beaucoup le punch au citron ou à l'acca, comme ils disent. J e ne t e dis que ça, ma t a n t e ! — As-tu fini tes médisances, fit Mme Minglèche? — J e me tais, dit Julien en riant. Mimi, a u x premiers mots du jeune h o m m e , a v a i t senti t o u t son sang lui refluer au c œ u r ; son visage pâle, semblait s'être décoloré plus encore; des larmes lui m o n t a i e n t a u x y e u x . Elle baissa la t ê t e comme une fleur que l'orage menace ; mais elle la releva instinctivement, faisant effort pour se contenir. Toutes ces personnes que n o m m a i t J u lien avaient été, pour A r m a n d et pour elle, des amies, des connaissances. La s a c h a n t m a i n t e n a n t chez Mme Minglèche, peut-être avait-on parlé d'elle, voulait-on connaître ce qu'elle faisait, ce qu'elle disait, en un mot quelle était sa vie. Mais Julien continua son récit sans faire allusion à elle, sans que rien d é n o t â t que son n o m e u t été prononcé et Mimi, soulagée, daigna sourire à ce qu'il racontait. — Oh ! mademoiselle, vous avez souri de v o t r e bon sourire, dit Julien surpris et comme t o u t heur e u x de la chose, pourquoi n'êtes-vous pas toujours ainsi? Elle secoua la t ê t e en rougissant et se d é t o u r n a pour ne pas répondre.


LA FIÈVRE JAUNE SUITE

Des jours et des jours se passèrent ainsi. Les d e u x jeunes gens c o n t i n u a i e n t à se voir presque sans se parler ou, du moins, lorsqu'ils se rencont r a i e n t a u x heures des repas, car Mimi restait t o u jours d a n s sa c h a m b r e occupée à lire, à coudre ou à broder, ils n ' é c h a n g e a i e n t e n t r e eux, q u e de simples propos de politesse banale. Mme Minglèche v o y a i t sans rien dire : depuis longtemps sa filleule l'avait h a b i t u é e à cette vie silencieuse; elle en souffrait c e p e n d a n t à cause de Julien. Plusieurs fois, elle a v a i t engagé son neveu à sortir, à aller voir ses amis, à se promener, à se distraire. Il a v a i t obéi; mais la monotonie de la Pointe, les promenades, le café, le pitt, les filles qui s'offraient à lui, t o u t cela a v a i t fini p a r lui porter sur les nerfs et m a i n t e n a n t il ne sortait presque plus, p a s s a n t son t e m p s à fumer, à lire sa correspondance ou à rêver d u r a n t de longues heures. Souvent, — pourquoi ne


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pas le dire? — tous les jours, l'image de Mimi lui passait d e v a n t les y e u x . Qu'avait-elle donc pour s'être, comme la femme de L o t h , changée en s t a t u e de sel? Son coeur était donc brisé pour garder toujours ce visage froid et austère? Elle a v a i t dû souffrir et peut-être souffrait-elle encore, pour conserver sur ses lèvres ce pli dédaigneux qui vous glaçait? Pourquoi ne répondait-elle que p a r des phrases brèyes a u x questions qu'on lui posait ou semblait-elle ne pas s'inquiéter de ce que l'on disait, la pensée perdue ailleurs? Dans quel abîme profond a v a i t glissé t o u t son être? Julien restait là, des heures entières, le front dans la m a i n , comme égaré, c h e r c h a n t à comprendre et, à la fin, il disait avec mélancolie : — Ma foi ! moi qui ai vu des femmes un peu part o u t sans me soucier d'elles, ne voilà-t-il pas que je deviendrais a m o u r e u x , de qui? d'une jeune fille qui ne sait même pas si j'existe et ne me prête nulle a t t e n t i o n ! Ah ! ce serait par t r o p fort, c o m m e le dit notre brave ami Carolus, cela dépasserait en excentricité ce que j ' a i vu de plus original en m a vie ! Un m a t i n . Julien qui souffrait depuis quelques jours sans savoir au juste de quoi, se leva le corps tout c o u r b a t u r é , des douleurs de t ê t e intenses, avec une violente envie de dormir. Il s'assit sur son lit; dans la glace qui lui faisait face, il se vit t o u t défait et eut le courage d'aller, chancelant, frapper chez sa t a n t e . Celle-ci, en le v o y a n t , recula comme à l'aspect d ' u n spectre qui serait e n t r é chez elle. — Ma t a n t e , j ' a i p e u r ! ma t a n t e , sauve-moi !


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E t Julien, t r é b u c h a n t , se dirigea vers le lit de Mme Minglèche où il s'affaissa sans connaissance. Que se passa-t-il dans le c œ u r de cette excellente femme? Que demanda-t-elle au ciel en ce m o m e n t suprême? Voyait-elle le fils de son frère, a b sent depuis si longtemps, revenir dans son p a y s , pour le perdre aussitôt? Elle ne poussa pas u n cri, ne fit pas e n t e n d r e une plainte, mais s'élança vers J u l i e n , souleva sa t ê t e et lui fit respirer des sels qui se t r o u v a i e n t à sa portée. S'apercevant que ses soins é t a i e n t inefficaces, elle appela de t o u t e s ses forces Mimi et J e a n n i n e . La p o r t e de la c h a m b r e de Mimi s'ouvrit et la jeune fille affreusement pâle, p a r u t sur le seuil. — Q u ' y a-t-il, m a r r a i n e , dit-elle en a c c o u r a n t ? Mme Minglèche lui m o n t r a Julien qui n ' é t a i t pas encore revenu de son évanouissement. U n e légère écume n o i r â t r e frangeait sa b o u c h e ; il faisait ent e n d r e des râles sourds et prolongés. A cette v u e , Mimi poussa un cri de terreur. Port a n t la m a i n à son front, t a n d i s que de l ' a u t r e elle c o m p r i m a i t les b a t t e m e n t s de son sein, elle c h a n cela comme un h o m m e en proie à l'ivresse; mais son émotion fut de courte durée et elle reprit aussitôt son sang-froid habituel. — J e a n n i n e , dit-elle à la bonne qui «'tait accourue au cri jeté p a r sa maîtresse et qui, a p e r c e v a n t Julien étendu sur le lit, sans a u c u n signe de vie, avait mis les deux mains sur sa t ê t e , en j e t a n t des cris de désolation, J e a n n i n e , il ne faut pas vous désespérer ainsi. Courez vite d a n s la rue de l'Hôpital et amenez sur l'heure le médecin de la famille.


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J e a n n i n e dégringola l'escalier; peu après on l'entendit ouvrir la grille du jardin et partir en c o u r a n t vers la rue de l'Hôpital. Mimi resta seule avec Mme Minglèche. Malgré les sels qu'elles prodiguaient à Julien, leurs soins n'étaient couronnés d'aucun succès. Anxieuses, elles prêtaient l'oreille au moindre bruit, c r o y a n t entendre les pas du médecin. Enfin, la grille s'ouvrit et, conduit par J e a n n i n e , on vit entrer le docteur Ferdinand L'Herminier. Né à la Basse-Terre, le 20 juin 1802, d'un père chimiste et naturaliste distingué, il fut envoyé en France de bonne heure. Ses a p t i t u d e s , en m ê m e t e m p s que les désirs de son père, le décidèrent à se faire médecin. Il fut reçu docteur à Paris, à l'âge de 26 ans et c'est là qu'avec les amis à qui son père l'avait recommandé, les Geoffroy-Saint-Hilaire, les Cuvier, les de Blainville, les de Jussieu, d o n t il suivit les savantes leçons, il contracta son goût si vif pour l'histoire naturelle. Renenu à la Pointe, que rien ne p u t jamais le décider à q u i t t e r malgré les sollicitations les plus flatteuses, il soutint t o u t e sa famille ruinée p a r les troubles qui ensanglant è r e n t le pays vers la fin de la période révolutionnaire. Le roi Louis-Philippe, par ordonnance du 25 avril 1845, le fit chevalier de la Légion d ' h o n n e u r en récompense de son dévouement p e n d a n t le t r e m b l e m e n t de terre de 1843 et à cause aussi de ses savantes études sur la flore de la Guadeloupe. Il était médecin en chef de l'hospice civil de SaintJules, de la salle d'asile Sainte-Elisabeth et m e m bre du Conseil municipal. « Soignant les pauvres


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avec désintéressement, m e t t a n t sa science à la disposition de chacun, toujours prêt à rendre service et à donner l'aide de son t a l e n t , o b t e n a n t l'estime de tous, l'affection de ses malades, l'amitié et la déférence de ses confrères qui l'appelaient leur m a î t r e , t r o u v a n t au milieu de ses multiples occupations le t e m p s de correspondre avec les sociétés s a v a n t e s qui recherchaient sa collaboration, réunissant à ses frais ces dispendieuses et magnifiques collections que l'on voit au Muséum de Paris, spécimens variés de la minéralogie et de la b o t a n i q u e de nos contrées; et, p a r dessus t o u t , bienveillant, dévoué, charitable, modeste, tel était le docteur L'Herminier. » (1).

La t ê t e ronde, le front chargé de pensées, les cheveux grisonnants, coupés en brosse, les y e u x doux, petits, malins, a y a n t , q u a n d il le voulait, un regard i m p o s a n t , la bouche éclairée d'un bon et bienveillant sourire, rasé de frais, la c r a v a t e de fine batiste faisant deux fois le t o u r de son cou, à la mode de 1830, le gilet blanc, p o r t a n t à la b o u t o n nière de sa redingote noire, ample et correcte, le r u b a n de la Légion d'honneur, u n grand chapeau d o n t la h a u t e u r diminua plus t a r d et qui était garni, à cette époque, de bords plats très étroits,

(1) Discours p r o n o n c é , le 11 d é c e m b r e 1872, par M. Alcide Léger, maire de P o i n t e - à - P i t r e , à la t r a n s l a t i o n des cendres du d o c t e u r F. L ' H e r m i n i e r . — J o u r n a l l'Avenir, 3 1 a n n é e , d u 13 d é c e m b r e 1872. — A r c h i v e s personnelles. e


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la canne à pommeau d'or à la main, le docteur L'Herminier salua Mimi, tendit la main à Mme Minglèche et, après avoir rapproché du lit une chaise, regarda Julien et secoua la tête. — C'est la fièvre j a u n e , dit-il. — Ah ! mon Dieu, firent entendre à la fois les deux femmes, t a n d i s que J e a n n i n e s'affaissait dans un coin pour pleurer. — Le corps est d'une chaleur b r û l a n t e , continua le docteur en a u s c u l t a n t le malade, le pouls est puissant, plein et fréquent, et la langue j a u n â tre, entourée d'une zône v e r d â t r e , reste toujours humide. — Docteur, me promettez-vous de le sauver? s'écria Mme Minglèche en joignant les mains devant M. L'Herminier pensif. — Le médecin vous assure t o u t son dévouem e n t , m a d a m e ; Dieu fait le reste. Alors, une lutte s'engagea entre le praticien et la mort, lutte dans laquelle, t r o p souvent, l ' a v a n t a g e reste à cette dernière qui, riant de nos efforts, emporte sa proie. Mais non, Julien ne devait pas mourir. La victoire resta au médecin, à l'homme de l'art qui s'était senti assez fort pour lutter corps à corps avec le terrible mal, comme jadis J a c o b contre l'ange. Quand le docteur L'Herminier a n n o n ç a , au b o u t de vingt jours, que le malade, pour lui, était hors de danger et qu'il fallait l'emmener à la campagne, loin, bien loin de la ville, u n cri se fit entendre, non pas de terreur et de désespoir, mais d'amour et de reconnaissance envers Dieu et le méde7


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cin, et Mme Minglèche t o m b a à genoux, suffoquée p a r ses larmes. Après le long évanouissement du premier jour, Julien, en o u v r a n t les y e u x , distingua d'abord, deb o u t à son chevet, un h o m m e d o n t le visage lui é t a i t inconnu et qui t e n a i t une de ses mains dans les siennes. A côté de cet h o m m e d o n t il cherchait, mais en vain, à s'expliquer la présence, il a p e r ç u t sa t a n t e , penchée vers lui, avec Mimi. A cette v u e , un sourire de douce joie s'esquissa sur ses lèvres. Il v o u l u t parler, déjà il o u v r a i t la bouche, mais l ' h o m m e d o n t la présence à son chevet le préocc u p a i t si fortement, qu'il le m o n t r a i t des y e u x a u x d e u x femmes comme pour savoir le b u t de sa présence, lui fit signe de se taire. Sans se rendre c o m p t e de l'étrange a s c e n d a n t que l'inconnu exerçait sur lui, il obéit, non sans toutefois regarder Mme Minglèche et Mimi qui lui r é p é t è r e n t l'ordre du m é decin. La n u i t du lendemain, le mal suivit l e n t e m e n t sa m a r c h e ; couché sur le dos, en proie à une soif inextinguible qu'il fallait à c h a q u e i n s t a n t apaiser, Julien p u t enfin, affaissé par la souffrance, reposer un m o m e n t , Profitant de cet i n s t a n t de répit, Mme Minglèche s'endormit dans une berceuse et Mimi roulant d o u c e m e n t un fauteuil près du lit, se constitua garde-malade. P r ê t a n t l'oreille, elle e n t e n d i t Julien se plaindre, m u r m u r e r des m o t s entrecoupés, puis t o u t à coup, elle l'écouta dire, d'une faible voix, de cette voix de m a l a d e qui fait si mal à entendre, l'Amitié, cette poésie d ' E d o u a r d Grenier, « qui rappelle les pures beautés d ' A n d r é


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Chenier et de L a m a r t i n e (1) », et q u ' o n lit enchâssée dans Primavera : J e connais sur la terre une bien douce chose Au cœur blessé, Un asile où poudreux, le voyageur repose Son pied lassé ; Une source qui fuit de son bassin de mousse A flots égaux, Où la lèvre peut boire avec l'eau fraîche et douce L'oubli des maux. J e sais un doux parfum, un baume salutaire. Rayon d'avril Que l'ange même envie aux enfants de la terre, Dans leur exil. Eh bien ! le doux parfum, l'eau fraîche, le dictame, L'asile sûr, C'est pour un cœur souffrant une amitié de femme Où tout est pur. Mimi, t o m b a n t à genoux, prit la main de Julien qu'elle a p p u y a contre son front et d'une voix que b r i s a i e n t des sanglots, elle m u r m u r a : — O h ! oui... oui... espère... Julien... J u l i e n ! Dieu est b o n ! Il te conservera à notre affection!

(1) G. Walch.


DANS

LES

HAUTEURS

DE

PETIT-BOURG

Il était sept heures du m a t i n q u a n d , le samedi, une grande voiture s'arrêta d e v a n t la porte de Mme Minglèche. Le d o c t e u r F e r d i n a n d L ' H e r m i nier, ainsi qu'il l'avait promis, était occupé à donner ses dernières instructions. Mme Minglèche, a y a n t à ses côtés Julien bien faible encore, J e a n nine et Mimi assises en face d'elle, s'installa d a n s la voiture, le docteur leur dit adieu, p r o m e t t a n t de venir les voir dès que ses occupations lui p e r m e t t r a i e n t d'aller faire une course d'herborisation d a n s les m o n t a g n e s . S u i v a n t la rue de Nozières, g a g n a n t le boulevard, p a s s a n t le p o n t des A b y m e s , — ce p o n t jeté sur le canal V a t a b l e et qui a v a i t d e u x corps-de-garde où la ville m e t t a i t en dépôt q u a t r e pompes à incendie, — la v o i t u r e ne t a r d a à a t t e i n d r e la route de la Gabare. Le faubourg des A b y m e s , centre de la population ouvrière et travailleuse de la ville, ne présentait pas alors l'aspect sale, sordide, misérable qu'il a de nos jours. Elevées sur des marécages comblés en


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partie par le morne Miquel où c o m m e n ç a i t à se construire, dès 1726, l'église de la paroisse des Abymes, — les quelques maisons à étage, placées s u r t o u t à l'entrée du faubourg étaient suivies d'une foule de petites cases basses, bâties la plup a r t sur pilotis, proprettes, coquettes dans leur modeste intérieur. L'hospice Saint-Jules m o n t r a i t à à tous sa façade bien peinte, son air bon enfant, son accueil toujours bienveillant pour les pauvres déshérités de la vie qui v e n a i e n t s'y faire soigner et, à travers la grille d'entrée, sa modeste chapelle où venaient prier bon n o m b r e de personnes. Sur le pas des boutiques, des « lolos », comme on dit en créole, les ménagères devisaient, riaient à gorge déployée de quelque bonne farce, de quelque cancan sur leur voisine, de quelque plaisanterie salée ou d'une de ces médisances comme on enracontetant sur le prochain. E t puis, c'étaient p a r t o u t , nous allions dire dans presque toutes les maisons, aud e v a n t des portes, reposant sur de petites caisses, des « t r a y s » chargés de pain, de figues, de m a n g u e s , de cannes à sucre, à côté d'une chaudière t o u t e bouillante d'huile, les marinades de m o r u e ou de malangas ; de grandes m a r m i t e s ou de larges « p a n nes » en fer-blanc t o u t e s remplies de diverses « racines » du pays que les arrimeurs, les gabarriers. les bomboatiers, t o u t le peuple des travailleurs en fin achetait en se r e n d a n t à ses occupations. La voiture s'était engagée sur la route de la Gabarre qu'elle a v a i t franchie au grand t r o t de ses chevaux, dans la crainte des marécages qui la bordaient en partie. Elle était arrivée au bac de la Ri-


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vière-Salée qu'elle a v a i t passée aussitôt, sans avoir à se plaindre des moustiques. M a i n t e n a n t de la Grande-Terre, elle se t r o u v a i t à la Guadeloupe et ne t a r d a i t pas à prendre les h a b i t a t i o n s qui étaient sur la route. C'étaient La Jaille; puis d ' E s t r e l l a n avec sa belle allée, a u j o u r d ' h u i mutilée, de palmist e s , droits comme des flèches, a g i t a n t dans l'air leursigrandes feuilles semblables à u n e gerbe, d'où l'on v o y a i t à c h a q u e i n s t a n t se poser des merles qui s'appelaient de « leurs rires m o q u e u r s » ; Houëlbourg, à gauche, sur un petit m o r n e , que Louis X I V a v a i t érigé en m a r q u i s a t ; Belleplaine qui fut la demeure d ' u n de nos plus distingués délégués de la Guadeloupe : M. E i m a r de J a b r u n ; Arnouville, l'une des belles propriétés du Petit-Bourg, que le roi établit en fief p a r lettres p a t e n t e s du 11 juin 1738, et d o n t M. Pierre Vince, alors un des plus riches négociants de P o i n t e - à - P î t r e , fut possesseur a v a n t 1835; Versailles d o n t le n o m r a p pelait celui de la ville où la Cour s'était établie, qui était un d é m e m b r e m e n t de l'habitation Arnouville et fut concédé, en 1780 à M. Cadou. On c o m m e n ç a i t alors la récolte. Sur t o u t e s ces h a b i t a t i o n s , c'était un m o u v e m e n t intense de vie, de t r a v a i l , d ' a n i m a t i o n , de bien-être. On y v o y a i t des c u l t i v a t e u r s , h o m m e s , femmes, enfants, les uns s ' a t t a q u a n t a u x rangs de cannes, les a b a t t a n t à coups de coutelas, les « épaillant », — les a u t r e s , les r a m a s s a n t , pour en former des « p a q u e t s » qu'ils liaient avec leurs feuilles m ê m e . Les « cabrouettiers », montés sur leurs cabrouets attelés de trois vigoureux mulets de Buenos-Ayres qu'ils


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excitaient de leur grand fouet, a y a n t u n e peau de « cabrit » attachée par derrière, allaient de la pièce de cannes au moulin où ils déchargeaient leur fardeau, puis s'en r e t o u r n a i e n t , rapides comme l'éclair, courbés sur leurs bêtes, d'où ils étaient partis. La sucrerie, construite en maçonnerie, dont les portes et les fenêtres, largement ouvertes, laissaient s'échapper la fumée et les exhalaisons des chaudières, m o n t r a i t celles-ci où le jus de la canne, passant du bac à la Grande, venait ensuite se jeter dans la Prope, la Lessive, le F l a m b e a u , le Sirop et la B a t t e r i e . D e u x hommes étaient a u x fourneaux, a c t i v a n t sans cesse le feu avec des aliments puisés dans la case à bagasse, tandis que de ia h a u t e cheminée s'échappait la fumée qui, t a n t ô t noire, t a n t ô t rougeâtre, m o n t a i t en longues spirales vers le ciel. Des femmes fournissaient des cannes au moulin en c h a n t a n t un de ces « bellairs » gais et e n t r a î n a n t s , qui fait qu'on travaille « sans couté raison » ; des enfants, à leur côté, les uns n u - t ê t e , les a u t r e s couverts de ce qui fut autrefois u n c h a p e a u , ceux-ci vêtus d'une longue chemise en l a m b e a u x , d'un morceau de. loque, d'autres habillés... c o m m e des vers de terre, suçaient de longs bouts de cannes et s'amusaient à se jeter les pelures de l'un à l'aut r e ; des tonneliers confectionnaient les b o u c a u t s pour m e t t r e le sucre; l'eau du canal faisait tourner majestueusement la roue du moulin, tandis que l'habitant-sucrier, la t ê t e coiffée d'un large p a n a m a , le « b o u t » à la bouche, à la m a i n u n énorme bâton, v o y a i t si t o u t m a r c h a i t selon ses désirs, si le géreur surveillait la sucrerie, si l'économe et


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le c o m m a n d e u r étaient à leur poste, là où l'on coupait des cannes. Sur le grand chemin se déroulait une théorie de gens de t o u t e s sortes. P o u r se garer, à chaque instant, des cabrouets, les c a m p a g n a r d s m a r c h a i e n t à la file sur les accotements de la route, d'abord les jeunes, puis les vieilles et ensuite les h o m m e s . La robe relevée à la ceinture, p o r t a n t sur la t ê t e des paniers ou des « troyes » de légumes, de racines, de farine, de m o u c h a c h e , de cassave, de fruits, de sirop « b a t t e r i e », de gros sirop, de la « colle », des « pêches d'écrevisses », du gibier, — les femmes, jeunes, causaient entre elles, p a r l a n t de la g r a n d ' messe du dimanche, de leurs toilettes, du bal qui devait avoir lieu chez le « père J e a n j e a n », de leurs a m o u r e u x , enfin, comme la laitière de la fable, b â t i s s a n t mille c h â t e a u x en E s p a g n e , et r i a n t , s'interpellant, d a u b a n t , cela coule de source, car où en serait la m é c h a n c e t é féminine? sur le c o m p t e de celles qui étaient absentes. Les mères causaient de leurs ménages, de la portion de terre que leurs maris et elles a v a i e n t achetée et payée, Dieu sait au prix de quels sacrifices, de leurs denrées, de leurs enfants qui allaient en classe chez les frères ou les sœurs, de la première communion qui devait bientôt avoir lieu et p o u r laquelle il y avait tant dé dépenses à faire, ce qui leur faisait dire : « Ça, ma ché, c'est pou bou Dié; li pé ké manqué, bien sû, vint à soucou en nous ». Q u a n t a u x h o m m e s , le p a n t a l o n relevé j u s q u ' à mi-jambe, le paletot au bras, le bât o n sur l'épaule a y a n t , a t t a c h é s au bout, d e u x larges souliers qui se b a l a n ç a i e n t , la c r a v a t e noire


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ou blanche raide d'empois, la chemise repassée avec un a r t qui en soulignait encore la blancheur, le « bougon » de pipe à la bouche, ils s ' e n t r e t e naient du prix de la canne, du cours de la bonne m o r u e , nourriture nécessaire, indispensable à t o u s , véritable m a n n e pour nous a tres créoles, g r a n d s comme p e t i t s ; ils conversaient de P a u l Fricassée, l'un des leurs, travailleur exemplaire, excellent père de famille, que M. le Gouverneur v e n a i t de n o m m e r au Conseil municipal, un de ces gouverneurs que le chef de l ' E t a t e n v o y a i t nous diriger et qui, il faut bien le dire ici, h o m m e d ' h o n n e u r , de loyauté, t o u t rempli d ' a m o u r de la justice, emp o r t a i t en p a r t a n t le regret de ses administrés. Voitures, cavaliers, cabrouets attelés de d e u x bœufs p o r t a n t à la ville les premiers b o u c a u t s de la récolte, d'autres allant chercher des provisions pour les bazars ou les h a b i t a t i o n s , c h a r r e t t e s chargées de r h u m qui laissaient après elles une bonne et forte odeur, celles s o r t a n t des pièces de cannes, a y a n t à leur sommet, se t e n a n t par un miracle d'équilibre, des gamins v ê t u s de leurs costumes en loques, qui faisaient la grimace a u x p a s s a n t s , — t o u t cela d o n n a i t du m o u v e m e n t , de l'entrain, de la vie même à la route coloniale. C'étaient à chaque i n s t a n t des cris : « Gare, gare ! vous n ' e n t e n d e z pas alors ! — Hie ! belle vache ! et un large coup de fouet accompagnait cette invitation. — Hô ! là, Vendredi ! lô pas ka coûté moin, aloss ! » On ent e n d a i t des : Bonjou, man Piè ! bonjou, man Jacques, bonjou, man Fanfan ! et celles à qui ces t é moignages d'affection s'adressaient, ne m a n q u a i e n t 7.


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pas de répondre : Bonjou chè pitite à moin. Comment lo quallé? A votre conservation, ma chè ! Tandis que des congolais, p a r bandes de trois ou q u a t r e d o n t une femme, m a r c h a i e n t graves, écoutaient le « banza » que jouait un des leurs en souvenir de leur pays lointain qu'ils ne v e r r a i e n t plus. Une famille d'indiens, a u x j a m b e s nerveuses, composée du père, de la mère, de q u a t r e enfants, v e n a n t de 1'habitation Le Comté de Sainte-Rose et se r e n d a n t à la Grande-Terre pour passer la journée du d i m a n c h e avec leurs congénères, m a r c h a i t , de ce pas alerte, si c o m m u n à ceux de sa race. L ' h o m m e allait d e v a n t , le regard p e r d u , songeant à l ' I n d e , une g r a n d e pipe en terre à la bouche, a y a n t à ses côtés u n de ses g a r ç o n s ; la femme, m a r c h a n t loin derrière, s u a n t , soufflant, la lèvre rouge, c r a c h a n t du bétel, un enfant au sein, les d e u x a u t r e s , c r a m p o n n é s à sa j u p e , faisant ent e n d r e : Aïe! papa! aïe! maman! semblait sur le point de succomber, et tous d e u x vous saluant cep e n d a n t , de leur « salam » habituel. Alors, le m a r i , arraché de ses rêves, s'arrêtait, t o u r n a i t vers la femme un regard dédaigneux, s'accroupissait en silence sur le rebord de la r o u t e et a t t e n d a i t . E n face du courbaril de l'habitation Versailles prend naissance la route vicinale dite de F o n t a rabie. La voiture la suivit, passa p a r D a u b i n , la Grippière et après avoir q u i t t é Bel-Air ou La R o zière, ne t a r d a pas à arriver à la p e t i t e h a b i t a t i o n dite « B o n h e u r ». Une allée bordée, de c h a q u e côté, de fleurs soig n e u s e m e n t e n t r e t e n u e s , conduisait à la maison


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principale de ce petit bien de c a m p a g n e . D e v a n t , un jet d'eau alimenté par l'eau du c a n a l ; à droite et à gauche, deux magnifiques lataniers q u ' o n a v a i t réussi à faire venir là. Bâtie sur q u a t r e pans de m u r cette maison était de plein pied, entourée, d'une vaste v é r a n d a , carrelée en carreaux mignons, percée de larges portes et de fenêtres pour laisser passer l'air, a y a n t une vue admirable de tous les côtés. On y accédait par un escalier en pierres de taille d o n t les rampes disparaissaient sous les plantes grimpantes et folles, qui les escaladaient et enguirlandaient la v é r a n d a . Le gardien de la propriété, le père Grégoire, att e n d a i t avec sa femme, sa fille et son fils, Mme Minglèche et sa famille. Ils v i n r e n t à leur rencontre et, q u a n d Mme Minglèche leur eut dit, en leur mont r a n t Julien, que c'était son neveu qu'ils a v a i e n t vu t o u t gamin, les époux Grégoire se j e t è r e n t ou cou du jeune h o m m e et le couvrirent de baisers. — Gomment t e sens-tu? dit Mme Minglèche à Julien q u a n d elle l'eut bien installé dans un grand fauteuil, sous la v é r a n d a . — Mais bien, ma t a n t e , très bien. Vois, les forces me reviennent déjà, Dieu me p a r d o n n e ! L'air est bon ici, on respire, on a frais, j ' a i faim m ê m e et si cela continue, je serais bientôt guéri. E t tandis que sa t a n t e s'excusait pour aller m e t tre, avec Mimi et J e a n n i n e , t o u t en ordre, Julien resta seul et se prit à contempler le beau spectacle qui s'étendait d e v a n t lui. Il v o y a i t , de ses y e u x p e r ç a n t s de marin, la belle Pointe-à-Pitre avec ses maisons à un étage, blanches dans le lointain,


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groupées par carrées ou se confondant pêle-mêle, son église où d o m i n a i t la croix, son hôpital où peut-être agonisaient des malades qui souffraient du m ê m e mal que lui, sa rade couverte de navires dont il p o u v a i t dire à coup sûr la nationalité, ses merveilleux îlets qui la couronnaient de verduncomme u n e reine, la passe où l'on v o y a i t des b â t i m e n t s sortir du p o r t ou y entrer doucement, les voiles à demi déployées, bercées p a r la brise, semblables à de grands oiseaux fatigués qui sont heureux de reposer leurs ailes d a n s un port d ' a t t e r r i s sage, les feux de Monroux et de l'Ilet à Cochons, placés l'un en face de l'autre ainsi que les deux y e u x de la rade, le p h a r e de l'îlet Gosier, la côte de la Grande-Terre, p a r a i s s a n t t a n t ô t blanche, t a n t ô t couverte d'arbres, de buissons touffus ou rabougris, au loin la Désirade qui ne se laissait deviner que c o m m e un point minuscule posé sur la mer, Marie-Galante, la Dominique en partie et une pointe des Saintes. E n t r e les îlets qui enferment ainsi que le ferait u n e c o q u e t t e ceinture, la rade de la Pointe-à-Pitre, ceux à l'Anglais et les côtes de la Guadeloupe, il v o y a i t le « Mazarin », d o n t les v a gues se h e u r t a n t v e n a i e n t mourir insensiblement à la « Source »; d a n s « l'anse d'Onze Heures », il distinguait les îlets la Brèche, le Grand Ilet, le Harpon, la Hache, à Cabris et, surgissant b r u s q u e m e n t d e v a n t eux, les d e u x Frégates, celles d'en h a u t et d'en b a s ; il apercevait les canots r e v e n a n t de la pêche, les pirogues, les barges, t o u t e s voiles dehors, s'en piquaient vers la P o i n t e ; les g r a n d s pélicans qui v o n t par b a n d e s , à droite, à gauche,


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d'un vol lourd et n o n c h a l a n t , s ' a b a t t a n t t o u t à coup dans la mer qui rejaillissait en gerbes irisées p a r le soleil; à droite, la Soufrière, en partie cachée p a r les nuages, les grands mornes du P e t i t Bourg, projections secondaires des Deux-Mamelles, les forêts, les c h a m p s de cannes, les sucreries révélées de çi de là par la fumée qui se déroulait de leurs hautes cheminées et, plus loin, perdues à l'horizon, à demi-enfouies sous un a m a s de v e r d u r e , le toit de c h a u m e des cases des petits propriétaires planteurs. Chaque m a t i n , Julien, a p p u y é sur le bras de Mme Minglèche, faisait dans les environs de délicieuses promenades. Les promeneurs surprenaient les c a m p a g n a r d s à leur lever, occupés d ' a b o r d à traire les vaches, parfois, ils s'arrêtaient pour prendre un verre de « lait chaud »; disaient bonjour a u x paysannes en train d'allumer ou de p r é p a r e r le café du m a t i n , pour le premier repas de la journée créole, ce bon café bouillant et parfumé q u ' o n prend sans pain, comme didies, accompagné d ' u n morceau de cassave, d'igname ou de fruit à pain; ils souriaient amicalement a u x gamins qui, les y e u x encore pleins de sommeil, v ê t u s d'une longue chemise de toile bleue, a p p r ê t a i e n t la pâtée, le manger a u x cochons; puis ils allaient droit d e v a n t eux, au hasard, sans savoir où, par les immenses c h a m p s de cannes qui « o n d o y a i e n t au soleil », é t a l a n t aux regards leur l u x u r i a n t e robe v e r t e , ou bien cueillaient les fruits jaunes ou v e r t s qui s'offraient à eux, suspendus a u x branches des goyaviers, les icaques rouges, blanches ou noires; prê-


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t a i e n t l'oreille au j o y e u x gazouillis des sucriers, des gros-becs, des p e t i t s j a u n e s , des merles et suivaient les « foufous », ces mignons oiseaux-mouches, qui, se p o s a n t sur les branches, pour s'envoler aussitôt, laissent dans l'œil un éblouissement d ' é m e r a u d e et frappent l'oreille de leur petit cri rageur. Mimi é t a i t de t o u t e s ces p r o m e n a d e s m a t i n a l e s . Moins pensive, moins mélancolique, elle se surpren a i t parfois à rire, comme a u x h e u r e u x jours, lorsque Julien, en veine de bonne h u m e u r , racontait une de ces désopilantes charges du gaillardd ' a v a n t . Il semblait que son éloignement de la P o i n t e - à - P i t r e , où elle a v a i t t a n t souffert, l'eut transformée e n t i è r e m e n t et fait diversion à ses tristes pensées emportées sans retour, a u x souvenirs pénibles qui l'obsédaient. Mimi, depuis la n u i t où Julien, brisé p a r la souffrance, ne s a c h a n t ce qu'il disait, a v a i t d ' u n e voix m o u r a n t e , récité les vers de « l'Amitié », Mimi. dis-je, a v a i t senti une révolution s'opérer en elle. Julien l'aimait-il donc? Elle ne voulait pas encore le croire. Alors, c o m m e n t se faisait-il qu'elle était t o m b é e à genoux, qu'elle lui a v a i t pris la main et m u r m u r é : « Espère, Julien, espère! » Sentait-elle déjà, en présence de ce simple a v e u , a r r a c h é à la m o r t , que son a m o u r pour l'autre, pour A r m a n d , ne serait b i e n t ô t plus q u ' u n souvenir lointain? Où était-il, lui, t a n d i s qu'elle se c o n s u m a i t encore dans le chagrin et d a n s les larmes, loin du m o n d e , lui qui l'avait oubliée, lui qui l'avait t r a h i e , qui a v a i t failli la faire mourir, qui a v a i t m a r c h é sur son


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cœur, b r i s a n t d'un coup toutes ses félicités, ses joies, ses espérances? Julien l ' a i m a i t ! P o u r q u o i ne s'attacherait-elle pas à celui que Dieu lui env o y a i t ? Dans sa foi candide, dans son cœur virginal, d a n s sa naïveté de jeune fille, elle a v a i t cru a u x paroles trompeuses d ' A r m a n d et lui avait a b a n d o n n é , comme à Dieu, t o u t e son â m e ; mais, à présent, elle sentait qu'elle a v a i t t r o p souffert et elle p r e n a i t l'engagement pour rester digne de J u lien, d ' a t t e i n d r e à cette qualité supérieure de l'âme qui mène à l'amour sincère et véritable. P a r une instructive pudeur, elle cacha au plus profond de son être ce qu'elle a v a i t ressenti et continua à être la s t a t u e animée, la femme v i v a n t dans un m o n d e qui n ' é t a i t pas le sien. C'est que le premier a m o u r laisse une empreinte ineffaçable dans notre vie. P o u r la femme aimée, l'homme s'élève a u x grandes créations, parfois j u s q u ' à ces h a u t e u r s merveilleuses où aspire l'ambition humaine. P o u r elle, il aura le génie, le t a lent, il créera les plus belles choses ou p e u t - ê t r e il c o m m e t t r a les plus grands crimes; nouveau T i t a n , il escaladera le ciel ; nouveau P r o m é t h é e , il ira ravir le feu sacré, jusque dans les profondeurs de l ' E m p y r é e . Mais, quelle que soit l'influence d ' u n premier a m o u r sur notre vie, quelles q u ' a i e n t été ses conséquences, du jour où il cesse (car t o u t e chose ici-bas a sa fin, rien n'est durable sur cette terre) arrive l'instant où nous nous prenons à aimer encore, où nous sentons notre cœur b a t t r e comme par le passé, où nous sommes heureux sans savoir pourquoi... parce qu'elle a souri peut-être, ou bien


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nous nous surprenons à pleurer sans cause, parce quelle n'a pas daigné nous adresser un regard. C'est là, nos lectrices en conviendront, un de ces m o m e n t s d'angoisse pour celui d o n t la passion est dédaignée, m o m e n t doux et plein de charme pour celui d o n t l ' a m o u r est p a r t a g é , qui ne connaît pas les terribles anxiétés, les douloureuses impressions, les accès cruels où le désespoir, le d o u t e , la tristesse e n v a h i s s a n t et t o r t u r a n t l ' a m a n t malheureux. Mimi a i m a i t Julien et c'était ce m o m e n t où un a m o u r n o u v e a u fait peu à peu place à l'ancien a m o u r . Elle ressentait une immense joie mêlée à je ne sais quelle t e r r e u r superstitieuse. Elle a v a i t tant souffert, tant pleuré!... ce nouvel a m o u r elle ne l'envisageait m a i n t e n a n t que comme une de ces îles de rêve, remplies de v e r d u r e , d ' o m b r e , de fraîcheur, de parfums et de paix où le v o y a g e u r brûle d ' a b o r d e r avec l'espoir d'y t r o u v e r le repos. P a u v r e Mimi ! l'amour, de n o u v e a u , s'était e m p a r é d'elle ! Il a v a i t envahi son être t o u t entier, comme la mer, lorsque le flux m o n t a n t roule ses v a g u e s , e n v a h i t la plage... La m a r é e a v a i t passé; à l'horizon apparaissait une terre nouvelle ; mais n'était-ce pas un mirage? Ces îles fortunées ne se m o n t r a i e n t peut-être que pour s'abîmer dans u n océan d ' a m e r t u m e et de déceptions ! Cet a m o u r n'était-il pas u n rêve, une illusion. Quel réveil allait le suivre?... Julien l'aimait ! Elle n'en d o u t a i t plus. Quelle est la femme qui puisse se t r o m p e r à moins qu'elle ait plus de prétention que de perspicacité, lorsqu'elle se dit : « Cet h o m m e m ' a i m e !... ».


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La femme possède sur ce point un instinct qui m a n q u e à l'homme. Elle discerne, elle devine les nuances les plus subtiles du sentiment, les demiteintes du cœur en apparence le plus fermé. Ces finesses échappent à l'homme ou plutôt, elles glissent sur lui a v a n t qu'il les ait aperçues. Le c œ u r de la femme a l'intuition de l'amour comme ces substances qui révèlent la lumière là où l'on ne dist i n g u a i t q u ' u n e ombre indécise, la femme lit dans notre cœur comme dans un livre, sans avoir besoin de l'ouvrir. Toutes les filles d ' E v e ressemblent à leur c o m m u n e mère : elles sont magiciennes sans le savoir en matière d'amour, t a n d i s que les fils d'Ad a m restent toujours naïfs.


PLAISIRS CHAMPÊTRES

Le père Grégoire était un « ancien sujet » de M. et Mme Minglèche. Cet ancien garçon de m a g a s i n était d'une si grande probité q u ' e n a c h e t a n t « Mon Bonheur », M. Minglèche n ' a v a i t pas hésité un seul i n s t a n t à choisir Grégoire p o u r gardien. L'employé p a r t i t donc pour le P e t i t - B o u r g et quoiqu'il dit souvent qu'il ne c o m p r e n a i t pas comm e n t u n h o m m e p u t se procurer des « enfants daiho », il n'en a m e n a pas moins avec lui d e u x petits garçons qu'il a v a i t eus de sa maîtresse Ti Sophie et, avec eux, bien e n t e n d u , cette dernière. Il envoya les petits à l'école des Frères de Ploërmel du Petit-Bourg et q u a n d il jugea qu'ils s a v a i e n t assez bien lire, écrire et compter, il les plaça en a p p r e n tissage. De ses fils, qui étaient m a i n t e n a n t des hommes, l'un se fit c h a r p e n t i e r de moulin, l ' a u tre tonnelier-maçon; ils travaillaient sur les habit a t i o n s voisines et c h a q u e d i m a n c h e ils v e n a i e n t passer la journée chez leurs p a r e n t s . A la naissance


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de Ti Asson, son troisième rejeton, le père Grégoire se dit qu'il ne pouvait pas vivre plus l o n g t e m p s d a n s une situation irrégulière et résolut de faire bénir « son rété ». Il v i n t t r o u v e r M. Minglèche, lui fit p a r t de son projet qui, nécessairement r e ç u t l'approbation du p a t r o n et, quelques mois après, Ti Sophie s'appelait « man Grégoire — gros kon case ». C'est dans ces conditions légales que v i n t au m o n d e Marianne, une petite fille qui fut la gâtée de ses p a r e n t s , que Mme Grégoire désignait, dans son orgueil de mère « restant à boyaux en moin ». M. Minglèche fut le p a r r a i n . On l'éleva, cette petite, comme on n'élève plus les enfants m a i n t e n a n t : dans la crainte de Dieu, le respect de ses p a r e n t s , de tous ceux qui l'entouraient, l'amour du travail et l'horreur de la v a n i t é . Marianne était gentille, avec sa peau délicate qui était bien celle du nègre fin, ses grands yeux noirs qui v o u s regardaient avec une expression pleine de douceur et de naïveté, son nez légèrement épaté, ses lèvres un peu fortes, mais qui au moindre sourire découvraient des dents d'une éclatante blancheur. Ses cheveux étaient c r é p u s ; aussi, q u a n d man Grégoire peignait l'enfant, avait-elle toujours grand soin d'assouplir ces cheveux, de les rendre moins rebelles, en les i m p r é g n a n t d'eau mélangée à des feuilles pilées de gombos, de raquettes ou de balai onze heures, a v a n t de les lustrer avec la pommade composée d'huile de c a r a p a t e , de cire j a u n e et de suif. La petite était c o q u e t t e , — qui ne l'est à cet âge? — et c'était pour elle un réel plaisir que d'entendre


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en allant à l'église le dimanche, au P e t i t Bourg, les jeunes gens dire : « Elle est r u d e m e n t gentille! » Avec sa robe de percale à petites raies, parsemée de fleurs, qui l'ajustait bien, lui seyait à r a v i r ; son joli foulard r o s e noué sur la t ê t e , ses bras blancs c o q u e t t e m e n t tirés, ses bottines de Suzer, à son cou une fine chaîne en or, cadeau de Mme Minglèche, son paroissien d'une main, son en-cas de l'aut r e , elle é t a i t v r a i m e n t belle, la m i g n o n n e , et, sous son sourire de fleur à peine épanouie, lui arrivaient t o u s les propos flatteurs q u ' o n ne p o u v a i t s'empêcher de dire en la v o y a n t passer. Comme t o u s nos créoles, elle aimait é p e r d û m e n t la danse. C'était à u n e de ces « sauteries » qui suivent toujours la fin d ' u n e « collation », q u e Marianne a v a i t connu Gilles Manqueno. Ils s'étaient plu à première v u e , n ' a v a i e n t pas t a r d é à s'aimer et à devenir fiancés. Gilles, quoique fils u n i q u e d o n t les p a r e n t s jouissaient d'une certaine aisance, a v a i t voulu s'acquérir p a r lui-même, du fruit de son t r a v a i l , u n e portion de t e r r e qu'il a v a i t achetée t o u t près de « Mon B o n h e u r ». Charpentier de maisons, il a v a i t obtenu d'un des propriétaires du voisinage l'autorisation de faire des « bois » d a n s la p a r t i e de la forêt qui lui a p p a r t e n a i t . Voilà pourquoi sa case était construite avec le pois d o u x m a r r o n , le t e n dre-à-caillon, le b a l a t a s , le poirier gris, l'acomas « le roi de nos arbres à bâtir » (1); elle était recouv e r t e d'aissantes du p a y s ; la cuisine, la case à p l a -

(1) J.

Ballet.

La

Guadeloupe.


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tine, le parc à cochons étaient p r ê t s ; les cannes à sucre, le manioc, les ignames, les bananiers, les p a t a t e s , les malangas poussaient déjà à v u e d ' œ i l ; et Gilles n ' a t t e n d a i t que le milieu de l'année pour aller, une fois le mariage fait, s'établir avec Marianne dans ce nid qu'il a v a i t bâti pour leurs a m o u r s . Mimi a v a i t pris Marianne en belle passion. Pouvait-il en être a u t r e m e n t ? Marianne é t a i t bonne, soumise, douce, p r é v e n a n t e , n ' a i m a n t guère à s'occuper des affaires des a u t r e s , discrète, p a r l a n t seulement q u a n d on l'en p r i a i t ; mais ses yeux brillaient d'un éclat extraordinaire, de foi, de passion, d ' a m o u r , lorsque Mimi, sûre de lui plaire, lui parlait de Gilles. Elle y prenait à son t o u r un plaisir, — douloureux? Non, car elle sentait q u e son a m o u r pour A r m a n d était presque éteint, qu'il n ' é t a i t plus q u ' u n rêve pénible, qu'elle aimait m a i n t e n a n t Julien, et que pour celui-ci, sa vie recommençait en quelque sorte, — elle éprouvait donc un plaisir réel à e n t e n d r e , de la bouche ingénue de Marianne, le récit de son affection pour Gilles. C'étaient l a « collation » où ils s'ét a i e n t rencontrés pour la première fois, leurs entrevues, leurs « bonnes mines » à l'église, la présentation de l'aimé à ses parents, ses retours, le soir, de la chasse des bois, où il ne m a n q u a i t j a m a i s d'offrir au père Grégoire un agouti, un ramier, des grives qu'il avait tuées, enfin la d e m a n d e en m a riage. Ele écoutait, charmée des propos de la jeune fille à qui, en même t e m p s , elle d o n n a i t la m a i n pour l'aider dans les derniers préparatifs de son modeste trousseau.


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Le soir, après le dîner de famille, on se r é u n i s sait sous la v é r a n d a . Julien, dans un fauteuil, fum a i t sa pipe, laissant errer ses y e u x du profil p u r et bien-aimé de Mimi au loin, sur les m o n t a g n e s de la Guadeloupe qui se d é t a c h a i e n t vigoureusement en masses de velours bleu sombre. Alors, Mme Minglèche disait : — Qui nous contera des contes, ce soir? — Bonbonne fois ? faisait le père Grégoire. Personne ne r é p o n d a i t . — Ah ! reprenait-il eh souriant, paisonne pas ha réponde? eh bien ! trois bels contes bon pou conté. Il r a c o n t a i t en effet, trois contes : « Coupé Zarigné, Lapin et Zamba, Foumi Mangnangnan » et q u a n d il a r r i v a i t à la formule finale : « Yo ban moin gnon grand coult pied et jo dit moin : allé poté ça pou zotes », Julien, qui riait de son bon rire é c l a t a n t , disait à J e a n n i n e : — Le père Grégoire v i e n t de faire un long v o y a ge et il nous en a r a p p o r t é trois b e a u x contes. Allons J e a n n i n e , il a soif, verse lui un bon sec. E t le père Grégoire, en p r e n a n t le verre q u e J e a n nine lui t e n d a i t , ne m a n q u a i t j a m a i s de dire : « A vott santé, mes dames et messiés ! » b u v a i t t o u t le contenu du verre j u s q u ' à la dernière g o u t t e , ne prenait j a m a i s de l'eau, s'essuyait la bouche du revers de l'index, puis s'asseyait satisfait et t o u t joyeux. M a i n t e n a n t , c h a c u n émoustillé p a r l'exemple du père Grégoire, voulait raconter ses « p e t i t s contes ». — Tim-tim!faisait Jeannine.


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— Bois sèche, répondait Mimi en riant. — Table à lou roi plein lils quatt sous? — Ce sont les étoiles, criait-on de t o u t e p a r t . — Pitii qua batte maman? — Pilon. — Zanglais à bonnets rouges? — Piments. — Zagaïa en dé draps? — Amande. — Tini in maman qui plein matelas et pourtant toute tils mounes à li qua couché à lai? — Giromon, répondait-on après avoir cherché un i n s t a n t . — Bon Guié mette si la lai in bitin, coupé si coupé, ou pas qua jammais coupé li. Les petits contes c o m m e n ç a i e n t à devenir embarrassants. On se creusait la t ê t e et on finissait par découvrir que c'était de l'eau d o n t il était question. — Li gadé moin, moin gadé li! T o u t le m o n d e était sur le point de jeter sa langue a u x chiens, q u a n d Julien s'écria : — E h ! mes amis, vous ne voyez pas qu'il s'agit d'un miroir, — Maintini, continua-t-il, un l'étang bien sec, moin qua mette gnon tit paille la dans et vouéla li qua débordé. — Ça, cé lô fô! là missié Julien allé pranne cilà! Mimi regardait Julien qui, d ' u n petit air gouailleur, lui m o n t r a i t son œil et c'était en r i a n t de t o u t son c œ u r qu'elle donnait à ceux qui l'entouraienl le m o t de l'énigme.


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Un m a t i n , Mme Minglèche, Mimi, Julien se rendirent au « convoi » que le père Gilot faisait pour l'enlèvement de ses cannes et auquel il a v a i t convié t o u s les cultivateurs ses voisins et amis. Il s'agissait d'un hectare de cannes que l ' h a b i t a n t , pressé, d e m a n d a i t aussitôt et qu'il fallait couper, troncer, en faire des p a q u e t s , les disposer ensuite sur des cabrouets. On se rendit donc à l'appel du père Gilot. On c o m m e n ç a le travail de grand m a t i n , c o m m e on dit au divant jou. E t c o m m e n t pouvait-il en être a u t r e m e n t ? Le père Gilot était connu, apprécié, aimé de t o u s ses voisins. Il était toujours le premier rendu a u x « convois » du voisinage, et il y allait le coutelas en main q u a n d il s'agissait « d'habituer », sa houe de l ' a u t r e lorsqu'il fallait sarcler ou piquer des t r o u s pour planter les pieds de « racines ». L'usage du « convoi » r e m o n t e au commencem e n t de la liberté, c'est-à-dire en 1848. Les cult i v a t e u r s , les p e t i t s propriétaires comprirent alors qu'il fallait se solidariser afin de s'aider mutuellem e n t à cultiver les terres qu'ils a v a i e n t acquises ou celles qu'ils possédaient déjà. Il n ' é t a i t pas question encore de se syndiquer. On travaille vite et gaiement lorsqu'on est à plusieurs; puis ce qui se prête a u j o u r d ' h u i ne sera-t-il pas rendu d e m a i n ? De bon cœur, on allait chez le voisin lui offrir le secours de ses bras, de son activité, de son t r a v a i l , certain à l'avance que, le m o m e n t v e n u , il vous rendrait la pareille avec le m ê m e empressement. Q u a n d Mme Minglèche, Mimi et Julien arrivèrent sur les lieux, la pièce de cannes était déjà


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e n t a m é e . Ils furent l'objet de l'accueil le plus cordial, le père Gilot v i n t a u - d e v a n t d'eux et leur fit a p p o r t e r un banc, tandis que les « convoyeurs », v ê t u s de leurs vieux p a n t a l o n s , de leurs chemises en « sac », de leurs vieilles robes en gingas, se répét a i e n t à h a u t e voix : — C'est moune la ville! c'est man Minglèche! E t , v o y a n t Julien souriant et Mimi, sérieuse, jolie sous le grand chapeau de paille retenu p a r deux b o u t s de r u b a n s , qui lui garantissait à moitié le visage des rayons du soleil, ils ne p u r e n t s'empêcher de s'écrier : — Gnon joli lit maïage, hein! gnonne vaut l'autre! Cé gnon joli lit cœu, mamzelle là!... et missié là donc!... — Cilà, c'est... sans mouman! fit une femme, jeune et belle encore, en p o r t a n t le poing sur la hanche, d o n n a n t une inflexion souple et gracieuse à son corps et r e g a r d a n t a m o u r e u s e m e n t Julien. Mais le jeune h o m m e j e t a i t alors u n regard vers Mimi qui, rougissante, confuse, baissait la t ê t e , tandis que Mme Minglèche se disait, à p a r t soi, qu'il serait bien désirable, pour ses vieux jours, de voir ces d e u x enfants qu'elle chérissait t a n t , s'aimer, s'unir a v a n t sa m o r t . Man Gilot était t o u t entière au soin de préparer la nourriture des travailleurs. Elle rôtissait les harengs-saurs et, dans de grands c h a u d r o n s , faisait bouillir les tranches de fruit à pain ou « tambou à boniquell » ou cé ça même, comme on l'a baptisé en langue créole, des m o r c e a u x d'igname, de m a dère, des p a t a t e s , des malangas mêlés à du bœuf 8


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salé, du riz, des pois, des aubergines et de la m o rue agrémentées de « bonda man Jacques » ou encore de ces minuscules piments « zoezeaux » d o n t la saveur est si forte. Elle n ' a v a i t certes pas un m o m e n t à elle. On l'appelait à c h a q u e i n s t a n t , d'un côté et d'autre; il fallait qu'elle fut p a r t o u t à la fois. — Man Gilot, ka fait bien chaud, disait l'un en s'essuyant le visage du revers de sa m a i n . — Un lit sec, man Gilot, d e m a n d a i t l'autre — Moin bien socièfe, criait u n troisième. La sueur lui ruisselant par t o u t le corps, essouflée, la bouteille de r h u m d'une main, le p e t i t p o t en fer-blanc de l ' a u t r e , elle accourait, versait à boire a u x uns et a u x a u t r e s et q u a n d on s'écriait : — Ah ! m a n Gilot, mais c'est caca ratt, mais c'est un lit quiouquioule ou ban nous !à ! On l ' e n t e n d a i t dire : Mes enfants, y faut bouai pè et pas souvent. Cé rhum, oui ! y ka soulé ! d'aillés zoles pas vini ici pou fai la bamboche, mais pou travaille. — Ou Uni raison, man Gilot; mais tout de même, moici pou til sec là ! Une « chanterelle » a v a i t composé, un bel-air en l'honneur de Mimi et de Julien. Elle c h a n t a i t : Zeillet, zeillet, mi moin ! un l'amou à ou, ché ! Pas rougi... c'est brun-là ou dit ou préféré ! Le bell aussi, doudou ! couté, vous cé la rose Qui ka lé zéclose Divant jou dans bras a li, ché ! T a n d i s que leurs coutelas bien affilés a b a t t a i e n t


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la canne d'un m o u v e m e n t r h y t h m i q u e , les cultiv a t e u r s reprenaient le refrain : La, la, la, la, la, la ! Divant jou dans bras à li, ché ! Julien ne p u t s'empêcher encore une fois de regarder Mimi. Il fit passer dans ce regard t o u t e son âme, t o u t son cœur, t o u t l'amour enfin qu'il c o n centrait en lui; ses grands yeux noirs qu'il savait rendre si doux, si suppliants, cherchèrent timidem e n t Mimi, pour la supplier de lui faire grâce, de mettre un terme, en un mot, à tout ce qu'il souffrait pour elle et par elle... Mais Mimi, aussi pâle q u ' u n cierge, détourna insensiblement la t ê t e , puis la baissa vers le sol et d e v a n t ce regard si plein d ' a m o u r , d e v a n t ce sourire ineffable qui transfigurait le visage du jeune h o m m e , pour cacher son émotion et se donner une contenance, elle se m i t à effleurer la terre du bout de son ombrelle. Il était midi, la chaleur pourtant tempérée p a r la brise de l'est, se faisait pesante. Aussi Mme Minglèche, Mimi, Julien prirent congé des époux Gilot et de leurs travailleurs à qui Julien glissa une pièce de dix francs pour danser le soir, après leur besogne accomplie, une gaie et chaude bamboula à sa santé.


Q U I Q U E T U S O I S , VOICI T O N

MAITRE!

IL L ' E S T , L E E U T , O U L E D O I T Ê T R E . (VOLTAIRE)

Les marins sont grands a m a t e u r s de chansons. Dans leurs voyages, le soir, pour r o m p r e la m o n o tonie du ciel et de l'eau, ils c h a n t e n t , sur le gaillard d ' a v a n t , de gais refrains en souvenir du pays et, q u a n d on arrive enfin au port t a n t désiré, quand on est à terre avec quelque argent dans les poches, il faut bien que l'on s'amuse. P o u r s'amuser, il faut être gai. Si l'on est gai, on c h a n t e : le c h a n t n'estil pas souvent, c o m m e on l'a dit, le p a r o x y s m e de la gaîté? Julien aimait donc à c h a n t e r . Sa voix, pure et belle, t r o u v a i t des notes d'une sonorité admirable. Il connaissait la musique, c h a n t a i t fort juste et cela, dès son arrivée à Pointe-à-Pitre, soit qu'il fut seul dans sa c h a m b r e , soit au salon, Mme Minglèche assise d e v a n t lui dans une berceuse, tandis q u e Mimi, à la clarté de la lampe, ses g r a n d s cils noirs baissés, brodait ou cousait, le soir. Sans


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qu'elle y songeât, Mimi prenait plaisir à l'entendre. trouvait-elle pas comme un écho douloureux du passé? T a n t il est vrai que nous nous plaisons à retourner dans notre sein le poignard qui nous a frappés, que nous ne sommes jamais a u t a n t soulagés que si nous pleurons de ce qui nous a fait le plus souffrir. Le lendemain du jour où a v a i t eu lieu la visite chez le père Gilot, comme, après le dîner, la conversation languissait et m e n a ç a i t de s'éteindre dans le silence, Mme Minglèche pria Julien de c h a n t e r quelque chose. — E t vous, mademoiselle Mimi, voulez-vous que je chante aussi? fit Julien en r e g a r d a n t la jeune fille comme pour lui d e m a n d e r son consentement, avec un regard doux et suppliant qui renfermait une prière fervente quoique m u e t t e . La jeune fille qui brûlait elle-même d u désir d'entendre Julien, ne put lui refuser cette faveur. Il l'en remercia. — Que voulez-vous m a i n t e n a n t que je c h a n t e , demanda-t-il encore. — Choisissez ce que vous voudrez, répondit Mimi. — Vraiment, vous m'embarrassez, dit-il en riant. Il sembla réfléchir un i n s t a n t et se souvint t o u t à coup de cette poésie de Victor-Hugo q u ' u n créole de l'île danoise de S a i n t - T h o m a s , a d m i r a t e u r passionné de notre grand poète et quelque peu compositeur, avait mise en musique. Il c h a n t a « Fleur de l'âme ». 8.


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P u i s q u e j'ai mis ma lèvre à ta c o u p e encor pleine, P u i s q u e j'ai d a n s tes m a i n s posé m o n front pâli. P u i s q u e j'ai respiré parfois la d o u c e haleine D e t o n â m e , parfum d a n s l ' o m b r e e n s e v e l i , J e puis maintenant dire a u x rapides a n n é e s : P a s s e z , passez toujours, je n'ai plus à vieillir ! A l l e z - v o u s en a v e c v o s fleurs t o u t e s fanées ! J'ai d a n s l'âme une fleur que nul ne p e u t cueillir !

E t r a n g e rencontre ! Si nous ne l'avons déjà dit, n o u s l ' a p p r e n d r o n s m a i n t e n a n t à nos lecteurs. Ces vers d ' H u g o avaient été c h a n t é s pour la première fois à Mimi p a r A r m a n d , lorsque fuyant Haïti et p a s s a n t p a r S a i n t - T h o m a s , il y a v a i t ent e n d u et retenu cette romance. Julien, l'avait exécutée avec â m e , ses accents a v a i e n t é t é droit au cœur de Mimi, y a v a i e n t fait vibrer t o u t e s les fibres qu'elle croyait endormies depuis si longtemps sur lesquelles le passé a v a i t déposé la poussière de l'oubli. Cette voix, ce c h a n t d ' a m o u r , cette mélodie plaintive, cette musique langoureusement passionnée qui, après des années, venait t o u t à coup lui parler de celui qui n ' é t a i t plus pour elle q u ' u n souvenir l o i n t a i n ; cette romance qui, s u b i t e m e n t , sans qu'elle y fût le moins du m o n d e préparée, v e n a i t t o u t à coup lui rappeler t o u t ce qu'elle avait souffert, réveiller en elle des échos b r û l a n t s , des plaintes étouffées, des larmes refoulées, t o u t cela produisit sur Mimi un terrible et prodigieux effet. D ' u n m o u v e m e n t p o u r ainsi dire convulsif elle étreignit sa poitrine, t a n d i s qu'elle sentait des larmes amères lui obscurcir les y e u x . Personne ne


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s'en a p e r ç u t , t o u t le m o n d e é t a n t sous le charme de la voix de J u l i e n ; mais q u a n d celui-ci eut fini, q u a n d de t o u t e p a r t , parmi ces gens simples de la c a m p a g n e qui l'écoutaient et Mme Minglèche, des bravos retentirent, Mimi se leva t o u t e droite et s'adressant à Julien : — Oh ! que c'est beau, lui dit-elle, que c'est beau, monsieur J u l i e n ! E t elle sortit du salon pour donner libre cours a u x larmes qui l'étouffaient. Le lendemain, vers six heures, q u a n d Julien ouv r i t sa fenêtre pour respirer l'air du m a t i n , la première personne qu'il vit, se p r o m e n a n t dans les allées du petit jardin qui entoure la maison, cueillant des fleurs pour un b o u q u e t , ce fut Mimi. Elle était vêtue d'un long peignoir qu'elle relevait avec grâce à cause de la rosée; ses beaux cheveux noirs qu'elle n ' a v a i t pas encore arrangés, descendaient en torsade sur son cou; son corps, élégant, souple, ferme, la faisait ressembler à une de ces saintes, à u n e de ces apparitions célestes que l'on aime à regarder dans les livres de piété; son visage, d'une si séduisante expression, était comme roselé p a r la fraîcheur du m a t i n ; ses y e u x brillaient pleins de flammes et de caresses, sa bouche qui souriait d o u c e m e n t à nous ne savons quelle pensée ven a n t du cœur, découvrait les perles rares de ses dents a d m i r a b l e s ; sa main satinée, a u x ongles roses, t e n a i t le sécateur avec lequel elle d é t a c h a i t les fleurs et taillait, en même t e m p s , les branches inutiles. Au bruit que firent les persiennes en s ' o u v r a n t ,


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Mimi se retourna et, a p e r c e v a n t Julien qui la salua de la main, elle lui fit signe de venir la rejoindre. — Bonjour, monsieur Julien, fit-elle en allant à sa rencontre, l'accueillant avec son doux sourire, vous avez bien dormi? — Bonjour, mademoiselle, dit-il en p r e n a n t la main qu'elle lui t e n d a i t et en la serrant presqu'inst i n c t i v e m e n t , vous vous êtes levée de grand m a tin. — E t vous, fit Mimi d'un t o n légèrement ironique, en riant a u x éclats, n'êtes-vous pas m a t i n a l aussi? — Chacun son métier, comme dit Florian, je suis marin et... — Vous vous levez a v a n t l'aurore, dit-elle en riant plus fort. — Voilà de bien belles fleurs, fit Julien ne sac h a n t que dire et r e p r e n a n t sa timidité. — Voulez-vous me faire le plaisir d'en accepter une, monsieur J u l i e n ? Sans a t t e n d r e la réponse du jeune h o m m e , elle choisit une rose qu'elle fixa elle-même à la boutonnière de Julien. Ils m a r c h a i e n t m a i n t e n a n t sans se dire un m o t et Julien la r e g a r d a n t , dans la blonde lumière du soleil, semblait lui m u r m u r e r avec le poète : Quand tu lèves tes yeux à la clarté fidèle Dans tes prunelles d'or l'éclair semble jaillir. Notre luxuriante n a t u r e tropicale étincelait comme à un de ses plus b e a u x jours de fête. Dans


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le ciel d'un bleu intense, d'un bleu féerique, le soleil s'avançait, majestueux, d o r a n t de ses r a y o n s les sommets de nos m o n t a g n e s , r é p a n d a n t p a r t o u t ses rayons déjà chauds. Les c h a m p s de c a n nes a u x v e r t s panaches, ondulaient sous la brise, les maniocs au feuillage vert sombre et v e r t gris, les bananiers d o n t les larges feuilles distillaient la rosée du m a t i n , les majestueux manguiers sous lesquels on trouve toujours un reposant abri, les h a u t s palmistes qui s'élèvent j u s q u ' a u ciel, les t a mariniers d o n t les feuilles t r e m b l e n t comme si elles pressentaient l'orage, les fleurs a u x corolles embaumées, les rivières, les ravines profondes, les ruisseaux, t o u t semblait s'unir pour c h a n t e r un h y m n e au soleil. Au loin, la mer, sur laquelle on distinguait les navires toutes voiles dehors gagner le large, les barges, les pirogues, les b a t e a u x , quitt a n t leur port d ' a t t a c h e , voguaient vers la Pointeà-Pitre qui apparaissait là-bas inondée de rayons, dans l'éclat de sa joie, — la mer, disons-nous, se m o n t r a i t alors dans t o u t e sa royale b e a u t é , empourprée des feux du soleil l e v a n t ; doucement, elle respirait au large, ainsi q u ' u n e musique caressante et l'on sentait un rythme mélodieux qui m o n t a i t des vagues teintes en rose. — Monsieur Julien, dit t o u t bas Mimi, d'une voix pleine d'émotion, j ' a i une faute à me faire pardonner. — Vous, mademoiselle, fit-il, étonné? — Oui, moi, dit-elle en souriant, vous ne vous en souvenez plus? — Ma foi, n o n ! J ' a i beau rappeler mes souve-


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nirs, je n ' y t r o u v e v r a i m e n t rien, je vous l'avoue, qui ressemble, m ê m e de loin; à une faute. — Vous avez la mémoire bien courte ! — Si courte, mademoiselle, que c o m m e le lièvre, je la perds en c o u r a n t . — Oh ! fit Mimi en r i a n t de nouveau. Voyons, monsieur Julien, t r ê v e de plaisanteries, rappelez vos souvenirs, dit-elle, de son air le plus sérieux. — J e v o u s j u r e , mademoiselle, que je ne me souviens de rien, pas plus d'ailleurs, continua-t-il, d'un bienfait que j ' a u r a i s rendu que d'une offense faite à ma personne. — Vous êtes cruel, monsieur J u l i e n ! — Vous êtes la première à me faire ce reproche, mademoiselle, vous êtes la seule qui l'ayez proféré, je vous en donne ma parole d ' h o n n e u r ! — Pardonnez-moi, monsieur Julien, dit Mimi en s e n t a n t perler des larmes à ses y e u x , m a parole a t r a h i ma pensée. J e vous sais t r o p bon et voilà pourquoi vous avez oublié ce qui s'est passé hier soir. — Ce qui s'est passé hier soir? Oh ! fit Julien en se souvenant t o u t à coup, mais v o u s avez q u i t t é le salon? C'est peut-être m o n c h a n t qui, je le s u p pose, a v a i t réveillé en vous quelque souvenir lointain? E n ce cas, mademoiselle, c'est moi qui ai tort et, à m o n tour, je vous en d e m a n d e bien p a r d o n . La jeune fille, inconsciemment, a p p u y a alors son front sur l'épaule de Julien. A ce c o n t a c t inatt e n d u , celui-ci chancela et ne s u t que lui dire : — Que vous êtes belle ! E t il se t u t . . . Dire ce qui se passa en ce m o m e n t


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dans son c œ u r est une difficulté que notre plume ne saurait surmonter, que nulle expression humaine peut-être ne p o u r r a i t rendre, car il se v o y a i t , il se sentait enfin aimé ! Une nouvelle perspective, un horizon n o u v e a u se déroulait au m ê m e i n s t a n t sous les yeux de Mimi. Elle se savait adorée. Celui qui l'aimait était u n honnête homme, elle se laissait aller à lui c o m m e une b a r q u e a b a n d o n n é e à laquelle Dieu envoie un sauveur. Julien était, nous l'avons déjà dit, une de ces n a t u r e s pleines d'honneur, de d é v o u e m e n t , de loyauté, et elle savait bien q u ' u n e femme m e t t r a i t t o u t son bonheur, t o u t e son âme à le conserver une fois qu'elle se serait assise à côté de lui à la table de la vie. Mais, malgré cela, t r o m p é e , — a b a n d o n n é e dans son premier amour, cet a m o u r où la jeune fille, innocente, a mis en quelque sorte le plus p u r de sa vie, le mariage restait pour elle l'impénétrable mystère, il l'attirait et l'effrayait t o u t ensemble. Elle se disait que si Julien l'agréait comme épouse, une nouvelle vie allait commencer pour elle. Que serait cette vie? Sombre ou gaie? H é l a s ! p a u v r e chrysalide, qui p o u v a i t lui dire ce qu'elle serait demain? Papillon a u x ailes d ' a z u r , de pourpre et d'or ouphalèneauxnoirsvêtements de deuil?


AMOUR, AMOUR QUAND TU NOUS TIENS!

Depuis la veille ils étaient rentrés à Pointe-àPitre. Mme Minglèche affairée, essouflée, n ' y t e n a n t plus, dérangeait, arrangeait, ne t r o u v a i t rien à sa place, époussetait les meubles, les t a b l e a u x , essuyait la vaisselle, c o m p t a i t la verrerie, polissait et... repolissait l'argenterie. Elle était aidée, dans ce remue-ménage, p a r Mimi, tandis que J e a n n i n e s'absorbait à balayer, à faire reluire comme des soleils ses ustensiles de cuisine en un m o t , à mettre t o u t en ordre. Mme Minglèche eh voulait s u r t o u t à Rosa, sa vieille ménagère, à qui, p e n d a n t son absence, elle avait confié la surveillance de sa maison et qui a v a i t laissé l'herbe envahir le petit jardin, les fleurs mourir, la poussière prendre possession du mobilier. Elle grondait et q u a n d Rosa, m a r c h a n t sur ses talons, la mine piteuse, lui faisait respectueusem e n t observer que, p e n d a n t son absence, rien n ' a v a i t été négligé, au contraire, elle se r e t o u r n a i t alors vers Mimi :


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— Tiens, Mimi, entends un peu cette grande nigaude ! Elle dit que rien n ' a été négligé ! Ah ! mon Dieu, Seigneur! N'est-elle pas bête à m a n g e r du foin ! E t elle passait, h a u s s a n t ses épaules d'un geste de pitié indignée. Cet après-midi, Julien, assis à son bureau, était occupé à écrire a u x nombreuses connaissances qu'il s'était faites au cours de ses voyages, lorsqu'il entendit frapper légèrement à la porte de sa c h a m b r e . Se r e t o u r n a n t , a v a n t qu'il eut prononcé le sacramentel : E n t r e z ! la porte s'ouvrit p o u r livrer passage à Mimi. Elle était v ê t u e d ' u n e souple gaule de percale fine qui dessinait a d m i r a blement les contours h a r m o n i e u x de sa taille svelte et élancée. Elle était plus ravissante que jamais sous ce simple costume. Il se leva, v i n t à sa rencontre et la jeune fille, a p p u y a n t sa m a i n sur l'épaule de Julien le r e g a r d a n t avec un gai sourire, lui dit : — Ma visite a t o u t lieu de vous étonner, n'estce pas, monsieur Julien, vous ne m ' a t t e n d i e z pas, j ' e n suis sûre? Mais il m ' a été impossible de résister au désir de vous faire cette petite visite. Ne m'en veuillez pas de mon i m p o r t u n i t é et si... je vous dérange dans vos graves occupations, ajouta-t-elle sur un ton c h a r m a n t où perçait une légère n u a n c e d'ironie. — Votre visite m ' é t o n n e , mademoiselle, vous me le dites ; mais q u a n t à me surprendre, c'est t o u t j u s t e m e n t le contraire : je l ' a t t e n d a i s . Vous le voyez, q u a n d vous êtes entrée, j ' é t a i s à écrire.


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Cependant ma pensée était près de vous, vous suivait, s'empreignait de v o u s ; à chaque i n s t a n t , je tournais la tête, c r o y a n t vous e n t e n d r e , i m p a t i e n t de vous voir p a r a î t r e . Q u a n t à m ' i m p o r t u n e r , v o u s savez bien que cela est impossible, que chaque fois qu'il vous plaira d'entrer dans m a c h a m b r e , de venir me faire, comme vous dites, une petite visite, pour me servir de vos propres expressions, vous m e ferez toujours un plaisir aussi d o u x que n o u v e a u . — Ainsi, vous m ' a t t e n d i e z , monsieur Julien? — Vous a t t e n d r e ? p e u t - ê t r e , mademoiselle, j ' a v a i s l'intuition de v o t r e visite ; mais v o u s deviner oui ! — Voilà qui suppose... Elle n'acheva pas. S ' a p p r o c h a n t du bureau et r a p p r o c h a n t le fauteuil sur lequel Julien était assis t o u t à l'heure et qu'il a v a i t a b a n d o n n é pour courir à sa rencontre, elle s'y laissa couler à son t o u r , comme un enfant, les y e u x g r a n d s o u v e r t s , avec une satisfaction visible et p a r c o u r u t du regard; les adresses des lettres éparpillées sur le bureau. Julien la laissa faire et, d e b o u t , se plaça à ses côtés pour la contempler. — C'est à ce bureau que vous travaillez, m o n sieur Julien? fit-elle, après qu'elle eut c o n t e n t é sa curiosité enfantine. — Oui, mademoiselle, répondit Julien. — E t vous écriviez... sans être t r o p indiscrète. — Vous avez dû le voir, mademoiselle, à m e s amis, à mes connaissances... — Vous en avez beaucoup, à ce que je vois. — O h ! oui.


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— S u r t o u t , reprit-elle v i v e m e n t , il ne vous m a n q u e pas de connaissances... féminines ! Julien rougit imperceptiblement. — Vous rougissez, monsieur Julien, fit-elle d'une voix qui tremblait, mais sans p o u r t a n t le q u i t t e r du regard, ces... personnes sont donc pour vous plus que de simples connaissances? — P a r d o n , mademoiselle, de simples connaissances, à qui j ' a i de grandes obligations pour cert a i n s services rendus et d o n t je garderai t o u t e la vie le plus reconnaissant souvenir. — A la bonne heure, fit-elle ! mais comme vous savez bien défendre vos amies ! Elle se leva et, p r e n a n t Julien par la main, le mena d e v a n t son lit au-dessus duquel étaient suspendus deux p o r t r a i t s . — Quelle est cette d a m e , demanda-t-elle? — C'est ma mère, répondit Julien. — Votre mère? comme vous lui ressemblez! C'est le m ê m e sourire, les mêmes yeux, le m ê m e air de douce bonté. — E t qui l'a dessiné ce p o r t r a i t ? — Un ami, à bord, d'après un vieux daguerréotype. D é t a c h a n t le p o r t r a i t du clou qui le retenait, Mimi y déposa un respectueux baiser. — Ce monsieur, j ' e n suis sûre, c'est votre p è r e ! Il a votre bouche, vos cheveux, votre regard ! Oh ! le beau t a p i s ! puis-je, sans indiscrétion, savoir où vous vous l'êtes procuré? — A Smyrne. — S m y r n e ? Vous connaissez l'Orient? Quelle


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c h a m b r e ravissante vous avez là, monsieur Julien ! des armes, des flèches, des fusils, des sabres, quel arsenal ! E t ces gravures, ces croquis, ces dessins !... E t ce poignard? Elle désignait un riche poignard d'Orient dans sa gaîne de velours rouge. — N ' y touchez pas, dit Julien, la pointé est empoisonnée. — Quelle étagère bien garnie, exclama-t-elle ! où avez-vous pris t o u t cela, monsieur Julien, où avez-vous collectionné t o u t e s ces belles choses?... Un violon ! Des p a r t i t i o n s ! Vous êtes musicien? E t vous ne m e l'avez j a m a i s d i t ! J e suis folle de la musique et vous nous en ferez de t e m p s en t e m p s , ajouta-t-elle d'une petite voix câline?... Ces vases? rien q u ' à leur panse rebondie, on devine qu'ils v i e n n e n t de la Chine... E t ces livres? Quelle bibliothèque choisie! L a m a r t i n e , H u g o , de Musset, D u m a s , Sand, t o u s mes a u t e u r s favoris! Tiens? J u s q u ' à l'Imitation!... Un s e r p e n t ! fi! la vilaine et m é c h a n t e bête ! C o m m e n t faites-vous pour garder une pareille horreur d a n s v o t r e c h a m b r e ? Bien qu'il soit empaillé, j ' e n mourrais de frayeur! — O h ! mademoiselle, fit Julien d ' u n t o n de doux reproche, vous n'êtes donc venue ici pas pour me voir, mais pour faire l'inventaire de m o n mobilier? — Alors m ê m e que cela serait, lui d e m a n d a - t elle, avez-vous déjà des regrets, monsieur Julien, de m'avoir laissé pénétrer d a n s votre... sanctuaire? — Des regrets, fit Julien v i v e m e n t , des regrets? Oh ! non ! mademoiselle, venez chez moi chaque


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jour et, chaque jour, ma vie comptera un bonheur de plus. — Alors, le reproche que vous sembliez m ' a dresser, je ne le mérite pas?... — C'est que... — C'est que quoi? Parlez, monsieur Julien, je vous en prie. — J e n'ai plus rien à dire. — Tiens? P o u r q u o i ? — Parce que je v e u x m e taire. Ne p o u v a n t en dire plus long, le cœur b a t t a n t à t o u t r o m p r e , il baissa les y e u x et se renferma dans un étrange m u t i s m e . Mimi le regarda un i n s t a n t . Il lui semblait que, de son côté, son cœur a v a i t cessé de b a t t r e ; son beau visage se couvrit d ' u n e pâleur mortelle et secouant la t ê t e : — Comme il vous plaira, monsieur Julien, fitelle doucement, en se dirigeant vers la porte. — Mimi... mademoiselle... ne vous en allez pas, dit-il d'un ton suppliant où l'on sentait m o n t e r t o u s les sanglots de son cœur déchiré, de son âme m e u r trie. La jeune fille se r e t o u r n a , elle l'aperçut, les y e u x humides, les mains jointes, prêt à s'agenouiller d e v a n t elle ; et n ' y t e n a n t plus, les mains sur son cœur, dans un élan sublime, car elle y m i t t o u t ce que son être contenait d ' a m o u r , elle m u r m u r a : — J e t ' a i m e , Julien, je t ' a i m e ! E t s'enfuit... Quand le soir, a v a n t le dîner, Julien prit la m a i n de Mimi qui, rougissante baissait t i m i d e m e n t ses beaux y e u x noirs si expressifs, si b r û l a n t s , et la


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présenta à Mme Minglèche, en lui d e m a n d a n t si elle voulait bien qu'il en fit sa c o m p a g n e ; la bonne vieille d a m e poussa u n cri de joie, de b o n h e u r et des larmes délicieuses coulant le long de son visage, elle ne sut que leur dire : — Dieu bénit mes prières, mes enfants, il y a longtemps que je désirais ce bonheur. J e a n n i n e accourue au cri q u ' a v a i t poussé sa maîtresse, v o y a n t Mimi et Julien qui se t e n a i e n t p a r la m a i n , se d o u t a , dans son âme ingénue, que quelque chose d ' e x t r a o r d i n a i r e se p a s s a i t ; elle ne savait quoi et regarda, t o u t e ébahie, Mme Minglèche d'abord, puis les deux jeunes gens. Mais q u a n d elle apprit ce d o n t il s'agissait, de grosses larmes se firent jour à t r a v e r s ses paupières, elle joignit ses mains t r e m b l a n t e s d'émotion et dit : — Ah! mamzelle Mimi, moin lé bien aimé oû, mais à pouésent c'est plis ki jamais. Gnon si bel gaçon ki pilite en moin! et doux, aimable, gai, bon! où ka coué aloss, pace Jeannine cé gnon vié bonne. li pas lé qua vouè ça ou lé qua fait lit moune a li? — J e a n n i n e , fit alors Mimi en e n t o u r a n t de ses deux bras le cou de la vieille bonne pour l'embrasser à plusieurs reprises, oui, j ' a i m a i s t o n beau J u lien; mais, chère J e a n j e a n n e , continua-t-elle de façon à n ' ê t r e e n t e n d u e que d'elle seule, pas dit ça, tant prie ! mais moin lé lini pè...


DIEU FAIT BIEN CE QU'IL FAIT (LA

FONTAINE)

Trois mois après, jour pour jour, le mariage de Julien et de Mimi se célébrait à l'église de Pointe-àPitre. On y a v a i t prié quelques rares invités seulement, parmi lesquels le docteur F e r d i n a n d L ' H e r m i n i e r à qui a v a i t été réservé l'honneur de conduire Mimi à l'autel, en reconnaissance aussi de la belle cure qu'il a v a i t faite sur Julien. Mme Minglèche s'épanouissait dans une toilette simple, mais de bon goût. J e a n n i n e aussi avait tenu à se faire belle. Elle a v a i t sorti sa robe de soie noire, celle avec laquelle elle désirait u n jour être ensevelie; son plus beau foulard sur lequel se prélassait son collier « grains d'or » ; sa « t ê t e » étincelait, comme un écrin de bijouterie, de toutes les broches, épingles, « t r e m b l a n t e s » qui composaient sa petite cassette, j u s q u ' à ses souliers de peau de daim, ses bas blancs qu'elle m o n -


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t r a i t d'un m o u v e m e n t c o q u e t et qui lui seyaient à ravir. Q u a n t à Mimi, eîle était ravissante dans sa robe de mousseline blanche qui l'inondait de ses flots v a p o r e u x . Une douce joie illuminait son gracieux visage et lui d o n n a i t u n n o u v e a u c h a r m e . La nouvelle de ce m a r i a g e a v a i t fait sensation. On l'avait appris p a r les publications affichées à la mairie et publiées à l'église au prône du dim a n c h e . Ainsi q u ' u n c o u r a n t électrique, elle a v a i t fait en un jour le t o u r de la ville. Chacun aussi le jour de la cérémonie, voulait en être le t é m o i n ; voilà pourquoi t o u t le m o n d e se pressait sur le passage des n o u v e a u x mariés. Les bruits qui a v a i e n t couru jadis sur Mimi s'étaient réveillés et, il faut bien le dire, b e a u c o u p de personnes étaient venues là pour rire a u x dépens de l'époux et en quelque sorte se m o q u e r de lui. L'orgue j o u a i t de toutes ses voix la Marche Nuptiale de Mendelsohn. La vue du couple c h a r m a n t qui, sous les flots de l'harmonie, s ' a v a n ç a i t , calme, souriant, dans une a t t i t u d e pleine de décence et de grâce, au milieu des curieux qui se bousculaient pour le voir passer, la radieuse b e a u t é de la mariée, firent impression et la raillerie s'arrêta expirante sur la bouche des plus malveillants. La foule était g r a n d e au dedans comme au dehors de l'église. E n les v o y a n t passer, se souriant l'un à l'autre, elle d o u c e m e n t a p p u y é e sur le bras de Julien, n ' a y a n t de regards que pour lui, c h a c u n se disait : qu'elle est belle ! et : qu'il est h e u r e u x ! Q u a n d , de retour de l'Eglise, Mimi, selon la cout u m e , eût embrassé t o u s les invités, depuis Mme


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Minglèche j u s q u ' à la bonne J e a n n i n e qui ne pouv a i t contenir ses sanglots ; q u a n d ses regards se ret o u r n a n t vers Julien, semblèrent lui dire que maint e n a n t c'était son tour, alors des baisers c h a n t a n t s , pareils à une nichée d'oiseaux, t o m b è r e n t en pluie sur le cou, sur le visage de Julien et ce furent leurs premiers baisers d'amour...


TAP 3 Préfaces de Edmond ROCHER, Nicolette Maurice OLIVAINT

HENNIQUE,

PREMIÈRE PARTIE pages Le Mois de Marie de Madame Mathias 15 Sous-le-Fort 25 Vos Intentions 41 Madame Williams. 55 La Vengeance de Madame Williams 67 La Vengeance de Madame Williams (Suite) .. 74 DEUXIÈME PARTIE Madame VeuveMinglèche. Le Retour de l'Enfant Prodigue La Fièvre Jaune La Fièvre Jaune (Suite) Dans les Hauteurs du Petit-Bourg Plaisirs Champêtres Qui que tu sois, Voici ton Maître! Il l'Est, leFutou doit l'Etre (Voltaire) Amour, Amour, quand tu nous tiens! Dieu fait bien ce qu'il fait La Fontaine

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Mimi : moeurs guadeloupéennes  

Auteur : Leon Belmont / Ouvrage patrimonial de la bibliothèque numérique Manioc. Service commun de la documentation Université des Antilles...

Mimi : moeurs guadeloupéennes  

Auteur : Leon Belmont / Ouvrage patrimonial de la bibliothèque numérique Manioc. Service commun de la documentation Université des Antilles...

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