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BARBAROUX. [BARBÉ-MARBOIS

2434 (C F. de)]. Journal d'un Déporté non jugé ou déportation en violation des lois, décrétée le 18 Fructidor An V. P., 835, 2 vol. in-8, demi-toile, n. rogné. (R.114) ° 0 fr. Ces mémoires rares sont une histoire écrite jour par jour de la déportation en Fructidor-de-Barbé-Marbois. Il y conte avec une grande sincérité, le très dur voyage s u r la corvette « La Vaillante », durant lequel les seize déportés subirent des souffrances et des privations inouïes, l'arrivée à Cayenne, le transfert à Sinnamari, avec la traversée du désert, au cours de laquelle succombèrent Murinais et cinq de ses compagnons, l'évasion de Pichegru et de sixdéportés,etc... On y trouve en outre un très grand nombre de vues politiques et de détails surlepays,son climat, les Indiens et leurs mœurs. En annexe relation d'un « voyage dans l'intérieur du continent chez les Indiens Roucouyen en 1769 ». Edition originale. J

te

2433 Mémoires. Introd. par Alfred Chabaud. P. (Classiques de la Révolution), 1936, in-8, 307 pp., br. (S.321) 25 fr.


JOURNAL

D'UN DÉPORTÉ T O M E I.

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ANGERS.

IMPRIMERIE

DE

ERNEST

LE

SOURD.

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JOURNAL

D'UN DÉPORTÉ NON

JUGÉ, ou

DÉPORTATION EN VIOLATION DES LOIS ,

DÉCRÉTÉE LE

(4

18

FRUCTIDOR

AN

V

SEPTEMBRE 1 7 9 7 ) .

The violation

of laws never remains

unpunished.

L a v i o l a t i o n des l o i s n e r e s t e j a m a i s i m p u n i e .

JEFFERSON , Correspondance

TOME PREMIER,

PARIS. CHATET,

FOURNIER

PLACE DU P A L A I S - R O Y A L .

M.

Jr

14 , RUE DE SEINE , F. S. G

DCCCXXXV.

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AVIS.

Le Journal d'un Déporté non jugé, a été imprimé il y a peu de mois. Il n'était pas destiné alors à la publicité et il n'en a été tiré qu'un fort petit nombre d'exem­ plaires. L'auteur nous a permis de le ré­ imprimer, et de le mettre en vente. C H A T E T ET F O U R N I E R Editeurs.

A P a r i s , le 4 décembre

1834.

Je


Note

AMIS

LECTEURS ,

C E nom d'amis lecteurs est presque suranné -, et semblera un peu familier ; on le prodiguait autrefois à des lecteurs inconnus. Je suis connu de tous ceux à qui je le donne; ils sont en petit nombre, et je puis les appeler amis lecteurs. Ces Mémoires ont été écrits jour par jour, il y a trente-six ans; je n'y change rien : si je les changeais aujourd'hui, ils ne seraient plus un journal, ils n'auraient plus le caractère de sincérité qui peut les faire lire avec quelque intérêt. De retour en France, j'assistai à la rédaction de notre Gode pénal. II met la déportation au rang des peines, et je fus


iv

NOTE.

un de ceux qui prévirent que cette disposition ne serait jamais exécutée. Nos efforts pour la faire supprimer furent inutiles ; mais il n'a pas été possible de l'appliquer en réalité. En 1826 et 1827, quarante-un conseilsgénéraux de département,

affligés des

désordres dont les forçats libérés étaient les auteurs, demandèrent que cette peine leur fût effectivement appliquée. On me proposa de répondre à ce vote, en publiant mon Journal; j'aimai mieux m'en tenir à des observations où le 18 fructidor n'était pas même mentionné. Elles furent envoyées dans les départemens , et les conseils-généraux n'ont point renouvelé leurs demandes. Mon Journal ne pourrait que justifier leur silence. Plus libre que je ne le fus jamais, je suis maître aujourd'hui de le publier. Je n'en fais cependant imprimer qu'un petit nombre d'exemplaires.


NOTE.

V

C'est en 1797 que seize déportés furent envoyés à la Guyane , et dès lors, avancé en âge, je ne prévoyais pas que je survivrais seul à tous mes compagnons. Le 18 fructidor a maintenant З7 années de date (*). Il y en a 66 que je commençai, à Ratisbonne (**), mes premières occupations publiques. Elles n'ont été suspendues que pendant les deux ans et demi de mon exil, et mon Journal n'embrassera que cette période,de ma vie. En le relisant, je m'aperçois que quelques pages ne sont pas aussi sérieuses que semblerait l'exiger la situation d'un banni, e t , sans doute, elles pourraient être utilement corrigées : qu'elles restent cependant telles qu'elles ont été écrites : cette négligence même en garantit l'originalité.

(*) 4 septembre 1 7 9 7 . (**) Alors se'jour de la Diète de l'Empire.


vi

NOTE.

Qu'une dernière observation me soit permise. Elle a pour objet de répondre à ceux qui pourront désapprouver que je rappelle le souvenir d'une catastrophe que tant d'autres événemens ont fait oublier. Je désire qu'on sache que tôt ou tard la postérité inflige un juste châtiment à la tyrannie. Je voudrais aussi répandre une vérité que j'appuie sur ma propre expérience, c'est que le travail est la plus puissante consolation des malheureux.


OBSERVATIONS SUR LES ACTES DU 18 E T DU 19 FRUCTIDOR AN V, OU INTRODUCTIO

AU JOURNAL.

Sinnamari, nivôse an VI (décembre

1797).

Il est difficile de croire q u e la révolution de 1789 n'ait d'autres effets pour la F r a n c e que les m a l h e u r s qu'elle a déjà causés. L a v a l e u r de nos a r m é e s , le bouleversement politique qui en a été la s u i t e , la force et la faiblesse de presque tous les états voisins, mettent notre nation danS une situation bien différente de celle o ù elle a été à toute autre époque. Notre constitution sous la monarchie variait au gré d u prince ou de ses conseillers. Mais la v o l o n t é générale de la nation a été d ' a v o i r une charte précise, à la place de ces aperçus incohérens d'un prétendu droit p u b l i c de m o n a r c h i e tempérée. L'expérience heureuse faite par la France de d e u x conseils pendant la p r e m i è r e session du corps législatif, la perspective d'une guerre civile, si l'on tentait de revenir au g o u v e r n e m e n t a n c i e n , la ruine dont est menacée la religion, les vengeances que les royalistes ont l'imprudence d'annoncer, la foule de gens


Viii

INTRODUCTION

liés à la révolution, tous ces motifs rendent à jamais impossible le retour de la monarchie absolue. L a révolution parut de bonne heure décidée par le v œ u même de la nation. U n prince, doué par la nature de droiture et de la plus parfaite probité, entendit ce v œ u , et v o u l u t qu'il s'accomplit. Mais bientôt, égaré par les classes qui depuis si long-temps entourent les trônes, il flotta entre les factions. Les habitudes des règnes précédens et les vices d'une éducation m a n q u é e achevèrent de le perdre, et il ne put échappera sa funeste destinée. L'assemblée constituante ne voulut pas se charger de l'exécution de tout ce qu'elle avait préparé de g r a n d , et sa retraite fut une faute irréparable. Elle avait v u s'élever dans son sein une secte affectant une grande austérité; elle aurait dû réfléchir que toujours, dans les temps d'enthousiasme, les partis extrêmes, réputés les plus austères, ont fini par d o m i n e r , et cela est s i m ple. Quand les têtes sont fortement remuées, le système qui exalte le plus l'imagination, qui présente les principes les plus sévères, est celui qui réussit. Ceci est bien plus vrai encore, lorsque c'est la multitude que l'on i n v o q u e , et qui vient à l'aide.


AU JOURNAL.

ix

11 fallait que l'assemblée constituante essayât elle-même, pendant quelques années, la constitution qu'elle avait faite, et la réformât selon les besoins. Jamais des idées politiques n'ont pu s'asseoir d'une manière durable que sur l ' e x p é r i e n c e ; rien d'absolu n'existe en ce g e n r e , et c'est non-seulement pour des h o m m e s que l'on fait des lois, mais pour tels et tels h o m m e s . Ajoutons qu'une législation sortie d u m i l i e u des orages de toutes les passions a besoin de s'épurer, et n'y parvient que quand le m o m e n t d u calme est arrivé. On eût pu corriger la constitution de 1 7 9 1 , la réduire à quelques principes g é n é r a u x , rendre a u pouvoir exécutif l'énergie et l'indépendance nécessaires, faire alors avec la maison régnante u n contrat vraiment v o l o n t a i r e , enfin, au b o u t de quelques années, donner à la France le g o u vernement qui eût paru le m i e u x approprié a u x principes d'une constitution libre, quelque n o m qu'elle portât. A u lieu de procéder ainsi, on remit à une faction le dépôt d'une loi qu'elle détestait; on dit à des fanatiques républicains : « Nous vous c o n » fions les destinées de la nouvelle monarchie. » L'assemblée législative s'ouvrit. U n serment unanime semblait garantir la constitution ; les premiers pas de ceux qui le prêtaient annoncé-


X

INTRODUCTION

rent leur volonté d e le violer. Une faction, c o m posée de puritains politiques d'une p a r t , et de l'autre d'intrigans habiles et éloquens, parvint en moins d'un an à renverser la constitution et la monarchie. Une autre assemblée succéda. Il était aisé de prévoir quels en seraient les élémens. L e fanatisme de la liberté égarait le peuple; des h o m mes perdus de mœurs le dominaient; la sentine des crimes parut déborder tout à coup dans le sanctuaire des lois, et l'inonder de tout ce que la bassesse et la perversité ont de plus impur. A cinquante hommes près, qui étaient honnêtes et éclairés, l'histoire ne présente point d'assemblée souveraine qui ait réuni tant de vices, tant d'abjection et d'ignorance. A la vérité, on remarqua dans son sein une faction q u i , d ' a b o r d , parut distinguée par le calme et l'amour de l'ordre; mais les girondins ne surent pas frapper à temps les scélérats qui égaraient le peuple. L a faction opposée avait un caractère particulier ; c'était l'audace , ou plutôt ses chefs, ainsi que tous les hommes qui n'ont rien à perdre , prirent pour règle : tout oser, principe commode pour l'ignorance et l'incapacité, car il dispense de l'art de gouverner. Elle choisit donc, parmi les différens ressorts


AU JOURNAL.

XI

de l ' a u t o r i t é , celui d o n t l'action est la plus p r o m p t e , la terreur; et elle v o u l u t q u e , par l'atrocité de ses premiers c r i m e s , on p û t j u g e r q u ' a u c u n n e lui coûterait. L e trône renversé, elle fit les massacres d u 2 s e p t e m b r e , et ensuite elle m é d i t a le forfait q u i , d e p u i s , l a conduisit à en c o m m e t t r e t a n t d'autres. Que d e m a l h e u r s , en effet, il a produits ! P o u r en éviter le c h â t i m e n t , ses auteurs sont résolus à tout f a i r e , c o m m e à tout r i s q u e r . A u s s i , le m o t familier de leurs m e n e u r s est-il : « A y o n s sans cesse d e v a n t les y e u x l'échafaud » q u e nos adversaires n o u s destinent. » Je passe sous silence cette é p o q u e h o r r i b l e de la t y r a n n i e c o n v e n t i o n n e l l e , o ù s'est a m o n c e l é sur l a F r a n c e tout ce q u e le b r i g a n d a g e le plus a u d a c i e u x , le despotisme le plus f a r o u c h e , l a cruauté la plus effrénée, la licence la plus d é g o û t a n t e , p e u v e n t produire de crimes et de malheurs. Je ne dois cependant point omettre u n e o b servation, q u i appartient plus particulièrement à l'histoire, c'est que l'audace et l'opiniâtreté, q u i ont été le caractère constant de la c o n v e n t i o n , ont c o n t r i b u é b e a u c o u p a u x prodiges de cette é p o q u e ; prodiges d o n t a u c u n e nation n'eût été capable sous u n g o u v e r n e m e n t r é g u l i e r , et sans le despotisme le plus absolu. L e s c h e f s , si i n -


Xii

INTRODUCTION

fames aux yeux de la morale, auront, aux yeux de la politique, le mérite d'avoir v o u l u fortement et d'avoir j u g é leur moyens. Ils en avaient de grands. Ils maniaient un ressort n o u v e a u , le fanatisme. Ils exaltaient la multitude par l ' i mage de la liberté et l'espoir de la propriété; ils prodiguaient tous les capitaux c o m m e tous les bras de la nation ; ils avaient à leur disposition u n trésor i m m e n s e , dans u n signe auquel ils surent long-temps conserver une valeur; ils lui durent en partie les choses prodigieuses qu'ils accomplirent. L e 9 thermidor arriva, c'est-à-dire le j o u r o ù des scélérats, craignant pour leurs têtes, résolurent de faire tomber celle d'un autre scélérat qui les menaçait. Aidés par le bon p a r t i , ils réussirent. Ce m o m e n t était beau pour la convention. L a France respirait ; elle recevait comme autant de bienfaits les premiers soulagemens après tant de calamités; elle applaudissait avec e n t h o u siasme aux actes d'humanité. Mais rarement des hommes criminels ont-ils l'esprit assez élevé pour j u g e r q u e , quand la route du crime les a conduits au pouvoir, ils doivent, pour leur propre salut, reprendre celle de la vertu. L'instant arriva où ces prétendus bienfaiteurs


AU

JOURNAL.

Xiii

de la F r a n c e laissèrent v o i r l e u r a m b i t i o n à d é couvert. Il fallait u n terme a u g o u v e r n e m e n t a r b i t r a i r e ; l a constitution de Robespierre était trop a n a r c h i q u e pour que les conventionnels osassent la mettre en a c t i v i t é ; la majorité n'en v o u l a i t point. E l l e a b a n d o n n a le projet d'adapter des lois organiques à la constitution de 1 7 9 3 , e t en projeta u n e autre sur des bases n o u v e l l e s . C e m o m e n t est encore u n des plus r e m a r q u a bles de la r é v o l u t i o n ; c'est celui où l a tyrannie a p u être renversée de fond en c o m b l e . Les terroristes étaient désarmés dans Paris ; les armes y étaient entre les m a i n s de 40,000 propriétair e s , m a r c h a n d s ou gens considérables. L a j e u nesse a v a i t de l'ardeur ; la h a i n e de l a c o n v e n tion l'enflammait; l'assemblée n'avait pas 3,000 h o m m e s de troupes. Qu'on j u g e de l a situation des affaires par l'attaque courageuse de v e n d é m i a i r e an I V , attaque q u i n'a été impuissante q u e par faute de plan et de chef, et parce q u e l a faction contraire en eut. L a majorité de la c o n v e n t i o n s'occupa cepend a n t de la n o u v e l l e constitution, et elle la term i n a le 3o messidor. Cet o u v r a g e , dont l'idée h o n o r a i t l a droiture d u b o n p a r t i , devait n a t u r e l l e m e n t perdre les c o n v e n t i o n n e l s , car cette constitution appelait


Xiv

INTRODUCTION

nécessairement un nouveau corps législatif. Déjà le peuple était refroidi, il commençait à ne plus se rappeler rien de la convention que ses forfaits, et il allait probablement n o m m e r des députés d'un esprit tout différent. Les soldats et leurs chefs n'avaient cependant point changé d'habitudes et de maximes ; la guerre civile était à craindre, et le parti anarchiste, plus a u d a c i e u x , et secondé par des armées où il était très-nombreux, aurait fini par demeurer maître. A u reste, la majorité, encore v i v a n t e , fut effrayée de la seule pensée d'abandonner le p o u v o i r . Elle fit les décrets des 5 et 13 fructidor an I I I , et proposa à la nation de n o m m e r le nouveau corps législatif, à condition d'en choisir deux tiers dans la convention, et à c o n d i tion aussi q u e , dans le cas, en effet très-probable o ù ces deux tiers ne seraient pas nommés, la convention elle-même choisirait dans son sein les députés nécessaires pour les compléter. On se rappelle l'indignation qu'excita cette proposition, le rejet presque général qui en fut fait par les assemblées primaires, à Paris surt o u t ; les fraudes que l'on employa pour cacher le résultat des scrutins; le soulèvement enfin de vendémiaire an I V , et la sanglante catastrophe du 14«


AU JOURNAL.

XV

L'artillerie de la c o n v e n t i o n décida la q u e s t i o n , et alors le parti terroriste, j u g e a n t q u e l'élection des conventionnels ne ferait q u e r e culer sa perte et l'ajourner a u x premières élections faites p a r le p e u p l e , n o m m a une c o m m i s sion c h a r g é e de proposer des mesures de salut p u b l i c . Ces mesures n'étaient autres q u e le plan de suspendre la constitution j u s q u ' à la p a i x , et de p r e n d r e à l'instant tous les m o y e n s n é c e s saires p o u r consolider la tyrannie c o n v e n t i o n n e l l e , en r e n v o y a n t le n o u v e a u tiers et les h o m m e s honnêtes des d e u x autres. L e projet fut c o n n u de T h i b a u d e a u , q u i , au m i l i e u de l a terreur g é n é r a l e , eut le c o u r a g e de le d é n o n c e r . L ' a s s e m b l é e , effrayée, crut v o i r renaître la tyrannie de la terreur, et o r d o n n a l'installation d u corps législatif. C'est T r o n s o n q u i m e g a r a n t i t cette heureuse interv e n t i o n d'un h o m m e que j e connaissais p e u . Mais la faction se h â t a alors de retenir sous de n o u v e l l e s formes la puissance q u i lui é c h a p pait. E l l e composa l e directoire d ' h o m m e s liés à ses intérêts par le c r i m e q u i l e u r était c o m m u n , celui d'avoir voté la m o r t de L o u i s X V I . C o m m e elle avait alors la majorité dans les d e u x c o n s e i l s , ce dessein l u i réussit. U n e autre scène s'ouvre m a i n t e n a n t ; ce n o u veau t i e r s , ce petit n o m b r e d'élus consacré p a r


Xvi

INTRODUCTION

la nation en était la véritable espérance; on y joignait quelques conventionnels estimés. Je dirai peu de chose de la partie du conseil des cinq-cents qui appartenait à ce nouveau tiers; elle avait de bonnes intentions et des lumières; mais sa marche a été quelquefois brusque et incohérente. Des hommes auxquels on avait autrefois reproché de la pusillanimité, se p i quaient d'une roideur qu'ils appelaient du courage; d'autres avaient plus de droiture que de prudence; quelques-uns annonçaient une haine personnelle contre les directeurs, et ce sentiment était qualifié par les j a c o b i n s , de haine du gouvernement. Mais une nuance bien e s sentielle à remarquer, c'est q u e , hormis cinq ou six hommes qu'on pouvait regarder c o m m e suspects de royalisme, les plus animés n'étaient réellement irrités que contre la conduite despotique et contre les déprédations des d i r e c teurs, et non contre le régime républicain. Quant au conseil des anciens, il me sera sans doute permis de dire, d'après la voix publique, que la conduite d u nouveau tiers y fut s a g e , adroite et heureusement combinée ; mais c o m m e cette conduite m ê m e a été u n des é v é nemens les plus remarquables de la r é v o l u tion, et que la marche suivie alors a obtenu les


AU JOURNAL.

Xvii

suffrages de la F r a n c e , il est utile d'en présenter ici le d é v e l o p p e m e n t . N o u s pensions q u e , la société u n e fois constit u é e , il fallait se conformer à ses lois et à u n pacte fondamental dont nous n'eussions m ê m e pas adopté sans restriction tous les a r t i c l e s ; nous reconnûmes qu'il fallait le respecter, puisqu'il nous protégeait et nous assurait le droit de résidence et d'indigénat. L a F r a n c e avait v u , dans le cours des siècles, les races succéder a u x r a c e s , les A n g l a i s , les F r a n ç a i s ; les V a l o i s , M a y e n n e , les B o u r b o n s . L ' a u t o r i t é était o b é i e , p o u r v u qu'elle fût sincère. S'il y avait dissidence dans cette sincérité, c'était à la force q u ' i l appartenait d'en d é c i d e r . C'est sous ce dernier p o i n t de v u e q u e nous c o n v î n m e s de ne rien n é g l i g e r pour a r r i v e r sans secousse à l'époque d u premier g e r m i n a l an V , à l'élection d u second tiers. N o u s voulions sincèrement soutenir la c o n s t i tution r é p u b l i c a i n e ; le peuple l'avait acceptée l i b r e m e n t . Après l'avoir j u r é e , o u b l i e r notre s e r m e n t , c'eût été à la fois bassesse et trahison envers nos m a n d a t a i r e s , et c r i m e envers la F r a n c e . Mais nous r e c o n n û m e s bientôt que cette constitution, dans les mains des f a c t i e u x , et avec la puissance qu'elle donnait au d i r e c t o i r e , devenait pour e u x u n autre instrument b


XViii

INTRODUCTION

de tyrannie; q u e , disposés à la violer quand elle leur serait contraire, ils l'étaient également à en abuser quand elle leur serait favorable. L e u r force paraissait consister dans la majorité; mais ils étaient peu unis, et plusieurs d'entre eux commençaient à prendre confiance dans la la droiture de nos intentions. Germinal approchait, et l'arrivée du nouveau tiers devait assurer notre supériorité par une majorité réelle. Notre tâche n'était pas facile cependant : les conventionnels ne voyaient en nous que des hommes appelés à les livrer un j o u r à la justice. Mais ce fut cette terreur m ê m e , dont nous reconnûmes bientôt la puissance, qui nous donna l'idée du plan que nous suivîmes. Nous convînmes d'employer, pour les rassurer, prudence et adresse. Défendre les saines doctrines, mais sans amertume; ne jamais r e venir sur le passé; éviter d'irriter les passions, de réveiller les haines et d'effrayer les a m o u r propres; faire quelquefois des concessions peu importantes, pour obtenir ensuite le retour a u x bons principes; ne rien brusquer en un m o t , et dissiper peu à peu les préventions, tel fut notre plan. Nous obtînmes au bout de 5 à 6 mois la majorité dans presque toutes les c i r constances. Des décrets importans, rejetés d'ab o r d , passèrent

ensuite; l'esprit des conseils


AU JOURNAL.

xix

s'améliorait, on détruisait insensiblement partie des lois r é v o l u t i o n n a i r e s , et plusieurs des h o m m e s du centre parlaient déjà de notre bonne foi, et paraissaient y croire. Quelques-uns d'entre nous firent p l u s , ils j u g è r e n t important d'essayer si l'on pourrait g a g n e r , dans le directoire, la confiance d'un ou de d e u x h o m m e s influens, et leur faire concevoir que l e u r intérêt était de se rallier a u x bons principes. C a r n o t , dont la tête s e m blait refroidie, parut propre à cet essai. Il r é pondit à notre attente, et fut d'autant plus aise de la confiance qu'on lui t é m o i g n a i t , q u ' i l avait plus de reproches à se faire. On croyait alors p o u v o i r compter sur son collègue L a Rev e l l i è r e - L é p e a u x , dont on ne cessait de v a n t e r la modération et la d r o i t u r e , mais qui a fini par l'explosion d'une a m b i t i o n perfide, si sa conduite ne fut pas plutôt une insigne lâcheté. Notre m a r c h e , au reste, paraissait assez sûre, car la confiance de Carnot nous r é p o n dait de L e t o u r n e u r ; et L a R e v e l l i è r e , selon nos c a l c u l s , devait faire pencher la balance de n o tre côté. Je reviens aux conseils. Nous avions o b t e n u la majorité. M a l h e u reusement on fit une maladresse; on blessa l'amour-propre

des

conventionnels

en

les


XV

INTRODUCTION

nommant rarement au bureau et dans les commissions. On eut l'imprudence de donner toutes ces petites dignités sénatoriales aux membres du côté droit. Les adroits meneurs du parti opposé profitèrent de cette faute. Ils en conclurent que nous avions le projet de d o miner, et réveillèrent dans le centre cette défiance, cette terreur fatale que nous avions assoupie. Il nous fut impossible depuis de regagner la majorité dans les questions de grande importance. Il restait cependant au conseil des anciens, ou plutôt à ce tiers dont la sagesse faisait la réputation, un grand avantage. Notre parti était appuyé par l'opinion publique; et nous avions lieu d'espérer que les élus de germinal prendraient eux-mêmes notre marche pour r è g l e , aussitôt qu'ils nous auraient joints. Cependant la faction de Sieyes, Tallien et Barras ne s'endormait pas. U n mois avant les élections, nous sûmes de b o n lieu qu'on intriguait dans les armées pour les indisposer c o n tre le nouveau tiers du corps législatif, particulièrement contre celui des cinq-cents, et pour leur demander avec éclat l'ajournement des assemblées primaires et électorales. Lebrun, Portalis, Tronson, Dumas et m o i , nous fûmes avertis du complot par un h o m m e en place.


AU

JOURNAL.

Xxi

N o u s n o u s j e t â m e s à l a t r a v e r s e , e t les a s s e m blées e u r e n t l i e u . Ce fait t r è s - i m p o r t a n t v a le devenir davantage. S a n s d o u t e il y e u t d a n s les c o n s e i l s

quelques

h o m m e s dont nous avions à nous défier; mais la très g r a n d e m a j o r i t é v o u l a i t la constitution. De c e l a m ê m e

que nous étions p a r v e n u s à

r e n v e r s e r le c o m p l o t , e t à f a i r e p r o c é d e r a u x élections,

il s e m b l a i t

résulter qu'avec de

p r u d e n c e et d e l ' h a b i l e t é , le s e c o n d

la

tiers que

n o u s a t t e n d i o n s p a r v i e n d r a i t aussi à d é t r u i r e l e s d é f i a n c e s et les c r a i n t e s . A l a v é r i t é , l ' e x t r ê m e p e r v e r s i t é q u i c a r a c t é r i s e la c o n j u r a t i o n d o n t n o u s s o m m e s les v i c t i m e s ,

permet

aussi

d e supposer que r i e n n e l'eût a r r ê t é e ; mais au moins

les

c o n j u r é s e u s s e n t é t é sans p r é t e x t e .

O n v o i t e n effet q u e , d a n s l a p l u p a r t des a d r e s ses des a r m é e s , l e conseil des a n c i e n s est pecté,

e t q u e sa sagesse est a p p l a u d i e

resdans

quelques-unes. Les n o u v e a u x

élus

arrivèrent,

e t l'on

ne

p e u t s'empêcher d'avouer que dans le club de Clichy,

qui fut leur premier point de

rallie-

m e n t , il se fit q u e l q u e s p r o p o s i t i o n s i n d i s c r è tes, violentes, mais toujours blâmées et repoussées p a r l a g r a n d e m a j o r i t é . D ' a i l l e u r s o n

ne

d i s a i t pas u n m o t

Le

très-grand nombre

contre la constitution. voulait que,

pour éviter


XXii

INTRODUCTION

de donner des prétextes aux factieux, on ne s'occupât que de l'avenir, et qu'on oubliât le passé. D'un autre côté, 4 ou 5 membres du conseil des cinq-cents qui ne s'étaient pas défendus de quelque jalousie contre les membres marquans d u conseil des anciens, répandaient parmi les nouveaux députés que ceux-là voulaient m e ner les conseils; c'était une tournure assez adroite pour se donner à eux-mêmes du crédit et faire adopter leur système d'humeur et de violence; et ce préjugé fut si habilement répandu, qu'il gagna une partie du premier tiers des deux conseils. Des défiances pénétrèrent parmi les hommes les plus unis jusque-là; on prêtait à celui-ci des intrigues secrètes ; à celuilà on supposait des liaisons suspectes; à un autre l'envie de dominer. Le bruit se répandit bientôt d'un nouveau complot des directeurs, dans lequel les terroristes devaient agir comme principaux instrumens; mais il paraît qu'une partie des chefs redoutait ces terribles auxiliaires, et préféra le secours des armées. Bientôt le ministère fut changé; Hoche fut appelé à Paris, et des corps de troupes s'avancèrent. Leur cri dans toute la route était q u ' i l s allaient mettre à la raison les conseils.


AU J O U R N A L .

Xxiii

Bientôt arrivèrent les adresses de l'armée d'Italie ; peut-être avait-on j u g é sage de les attendre pour j o u e r à j e u sûr. D é j à , en effet, À u g e r e a u avait été mis à la tête des troupes c a m p é e s a u t o u r de Paris. A u m o m e n t o ù le directoire reçut les adresses, C a r n o t nous dit q u ' i l n'y avait plus d'autre r e m è d e q u e d'accorder au d i r e c t o i r e les mesures violentes q u ' i l désirait contre les prêtres, les prévenus d ' é m i g r a t i o n ; de retirer tous les décrets qui lui d é p l a i s a i e n t ; d'accorder de n o u v e a u x f o n d s ; d ' a p p l a u d i r à ses c h o i x . P o r t a l i s , qu'il v i t en particulier, lui r é p o n d i t : q u e rien a u m o n d e ne nous d é t e r m i n e r a i t à des injustices et à des lâchetés. C a r n o t parut alors d é m e n t i r , par c r a i n t e , le caractère de fermeté qu'il a v a i t pris, soit par c a l c u l , soit par sagesse. Il b l â m a i t a v e c une

v i o l e n c e déplacée les i m p r u d e n c e s

de

q u e l q u e s - u n s des c i n q - c e n t s , criait a u r o y a l i s m e , ne v o u l a i t pas p r e n d r e des mesures c o n tre nos adversaires, paraissait m ê m e ne pas croire a u x complots de ses c o l l è g u e s . L e passé lui r e v e n a i t . Il c o n t r i b u a p a r sa sécurité à nous en inspirer. Ces m e n a c e s , sans cesse renaissantes d e puis six s e m a i n e s , et toujours sans effet, nous s e m b l a i e n t n ' a v o i r d'autre b u t que de nous f o r c e r a des concessions. N o u s n'en fîmes point,


Xxiv

INTRODUCTION

et on sait, que trop souvent les premières en nécessitent d'autres. Madame de était fort avant dans toutes ces menées. Cette femme, que nous aimions à mettre au premier rang parmi les femmes célèbres, et la première peut-être parmi toutes celles de ce siècle, a de la droiture et de la sensibilité. Elle fait le bien par le plus heureux instinct, mais quelquefois le mal par les plus faux calculs. Un jour, elle était entraînée par son amitié pour nous. Une autre fois, elle cédait à l'impatience de faire marcher les affaires de l'état à sa fantaisie. Elle essaya d'obtenir de nous des complaisances pour le parti contraire. Nous trouvant inébranlables, elle nous p r é vint que les complots les plus horribles se tramaient; que le directoire était décidé à tout oser; que les crimes les plus atroces ne lui coûteraient point. M , qui était ami de madame de , en dit autant à T r o n s o n , qui se rappelle cette phrase : « Imaginez, lui d i t - i l , » l'échelle des forfaits, et soyez sûr que le d i » rectoire la montera toute entière. Montrez» vous faciles pour l'instant, et vous conjurerez » l'orage. » Nos refus et nos réponses furent uniformes. Je croyais cependant, j e l'avoue, que l'on s'en tiendrait toujours à des menaces. Je per-


AU JOURNAL.

XXV

sistais, ainsi q u e P o r t a l i s , S i m é o n et T r o n s o n , à r e c o m m a n d e r b e a u c o u p de m o d é r a t i o n et de p r u d e n c e , et l'on paraissait enfin y être d i s posé. N o u s étions d'autant plus décidés à p r e n dre ce p a r t i , q u ' i l n'y a v a i t a u c u n m o y e n de résistance. L ' a p a t h i e des Parisiens, leur désarm e m e n t , le s o u t e n i r de v e n d é m i a i r e , la c o a lition des a r m é e s , la présence d ' u n corps de t r o u p e s , à la tête d u q u e l était A u g e r e a u , la r é u n i o n des terroristes et de tous les officiers réformés à P a r i s , toutes ces circonstances nous p r o u v a i e n t l'inutilité de recourir à des m o y e n s de force. C e p e n d a n t , le 16 fructidor, j ' a v a i s parlé à L e b r u n et à V i l l a r e t - J o y e u s e de mesures à p r e n d r e ; soit l a p e r m a n e n c e , soit l e transport constitutionnel de l'assemblée dans u n autre l i e u . O n y t r o u v a d u d a n g e r sans a u c u n a v a n tage. L e 18 fructidor a r r i v a . A quatre heures d u m a t i n , des corps de troupes s'emparèrent des T u i l e r i e s , ainsi que des p o n t s , des places et des rues voisines. L e m ê m e j o u r , le directoire e x p l i q u a i t a u p u b l i c ses motifs dans u n e affiche o ù , p o u r toute p r e u v e , o n a l l é g u a i t u n e correspondance de P i c h e g r u avec M . d ' E n t r a i g u e s , ayant d e u x ans de date.


XXVi

INTRODUCTION

A 7 heures du matin, les deux présidens des conseils se rendirent dans leurs salles respectiv e s , où ils trouvèrent quelques membres déjà arrivés. L a force armée entra, et les obligea de se retirer. A 8 heures, trente des nôtres se rassemblèrent chez m o i , ainsi que nous en étions convenus. Des membres du conseil des cinq-cents se rassemblèrent aussi dans une autre maison. De chez moi nous nous rendîmes encore une fois au lieu de nos séances, en présence des p a trouilles et des postes armés; arrivés aux T u i leries, nous fûmes repoussés; l'on marcha sur nous la baïonnette en avant, et nous nous rendîmes chez Laffon-Ladebat, notre président. Cette démarche éclatante, faite sous le c a non du directoire, et au milieu des troupes qu'il avait réunies, prouve assez que la majorité des législateurs, honorée jusque-là de l'estime p u b l i q u e , en était toujours digne. Le directoire, craignant que le conseil des anciens n'exerçât sa prérogative constitutionnelle, se détermina à faire arrêter les députés réunis chez Laffon. Nous fûmes conduits dans trois voitures ouvertes chez le ministre de la police, et de là au T e m p l e , à travers les huées des terroristes, et entre deux lignes de soldats. Les factieux développèrent alors leur plan.


AU JOURNAL.

XXvii

Les directeurs a v a i e n t c o n v o q u é l'assemblée des d e u x conseils dans d e u x e m p l a c e m e n s v o i sins de leur palais du L u x e m b o u r g . L e s m e m bres q u i s'y étaient réunis r e n d i r e n t difFérens d é c r e t s , dont le plus r e m a r q u a b l e est celui q u i p r o n o n c e la déportation de s o i x a n t e - c i n q r e présentans et autres c i t o y e n s ; casse la p l u p a r t des dernières élections ; chasse de F r a n c e les p r é v e n u s d ' é m i g r a t i o n ; m e t la presse sous la surveillance de la p o l i c e , et s u p p r i m e la g a r d e nationale. C h a q u e l i g n e de ce décret décèle la m a l a dresse des conspirateurs, l'audace de l e u r i m posture , leur mépris p o u r les premières règles de la j u s t i c e , l e u r dessein formé d ' o p p r i m e r la nation sous le prétexte d'un c o m p l o t , le r e n v e r s e m e n t des principes les plus sacrés de la c o n s t i t u t i o n , sous c o u l e u r de l'affermir; en u n m o t , l'assemblage d u m e n s o n g e g r o s s i e r , d e l'injustice r é f l é c h i e ; de la barbarie g r a t u i t e , de la v i o l a t i o n formelle d u pacte s o c i a l , de l ' i m m o r a l i t é q u i b r a v e l ' o p i n i o n , et de l a haine q u i se v e n g e . Il f a u t ,

pour

mieux

distinguer tous ces

points, rappeler q u e l q u e s faits. On sait q u e , dans les derniers mois de 1 7 9 5 , q u e l q u e s j o u r s a v a n t l'installation d u p r e m i e r corps législatif, Barras et T a l l i e n , p r é v o y a n t


XXviii

INTRODUCTION

que la constitution une fois en activité, ils f i niraientpai être dépouillés d u p o u v o i r , avaient essayé de la renverser, en l'ajournant j u s q u ' à la paix. Cette faction, en s'assurant d u d i r e c toire , pouvait aussi attendre les nouvelles élections, et cependant renouer ses desseins p o u r cette époque. Il paraît, en effet, q u e dans cet intervalle elle se ménagea en secret un prétexte, et une tentative faite par les royalistes le lui fournit. M M . L a v i l l e h e u r n o i s , Brotier et Duverne ( i ) , mis en j u g e m e n t , a v o u è r e n t , dans leur procès, qu'il y avait u n plan formé de profiter des premières élections pour porter a u corps législatif, a u x administrations et a u x t r i b u n a u x des h o m m e s dévoués à leur parti. Ils n o m m a i e n t ministres P o r t a l i s , D u m a s , S i m é o n et m o i . A u c u n de ces trois royalistes n'était lié avec nous; a u c u n m ê m e ne nous connaissait. Les accusés le déclarèrent ainsi. R i e n , dans le procès, ne contredit leur déclaration. Je ne connaissais pas u n seul d'entre e u x . L e directoire inscrivit cependant sur son r e gistre secret u n e déclaration détaillée de D u v e r n e , qui n'était q u e le développement d u

( 1 ) Désigné aussi sous les noms de D u v e r n e de Presle.


AU JOURNAL.

xxix

plan royaliste. C'était une pierre d'attente dans le plan des directeurs. Cette dénonciation devint le fondement sur l e q u e l ils échafaudèrent tout leur système. Ils supposèrent q u e la plupart des n o u v e a u x élus étaient royalistes, et travaillaient à détruire la r é p u b l i q u e par la constitution m ê m e ; et p a r tant de l à , ils composèrent leur p l a n de p r o scription du plus m o n s t r u e u x assemblage. Ils allièrent à l'affaire des accusés r o y a l i s t e s , la correspondance de P i c h e g r u , antérieure de d e u x ans. Ils enveloppèrent dans la c o n d a m n a t i o n , avec quelques m e m b r e s du n o u v e a u tiers, plusieurs de l ' a n c i e n , qui p a r conséquent n ' a vaient a u c u n rapport à l'affaire des nouvelles élections, et enfin quelques-uns des m e m b r e s de la c o n v e n t i o n , d o n t ils avaient à se v e n g e r . Ils y r é u n i r e n t d e u x journalistes, dont l'un plein d'esprit et de raison et très-constitutionn e l , M . S u a r d ; ils y placèrent aussi C o c h o n , ministre de la police, qu'ils avaient e u x - m ê m e s a p p e l é , a p p l a u d i , e n c o u r a g é ; l'agent de police q u ' i l e m p l o y a i t ; le c o m m a n d a n t de la g a r d e d u corps législatif et d'autres : c'est-à-dire en d e u x m o t s , q u e cette partie du décret est u n e table de proscription dont le titre est : Affaire de Brotier, Lavilleheurnois et Duverne. Cet a m a l g a m e absurde est une des choses les


XXX

INTRODUCTION

plus remarquables de cette incohérente production. E n effet, il y a dans ce m é l a n g e divers élémens entièrement hétérogènes. L a faction des royalistes accusés n'était pas celle de Pichegru. Celle de P i c h e g r u n'avait point de rapport a u corps législatif. Celle de quelques m e m b r e s du corps législatif n'était pas celle de la majorité. Celle des cinq-cents n'était pas la m ê m e que celle des a n c i e n s , auxquels on ne

reprochait

pas l'étourderie du zèle. L'affaire d u corps législatif n'était celle ni de C o c h o n , ni de R a m e l , ni de S u a r d , ni de Miranda et autres qui ne se connaissaient m ê m e pas. C'est donc la h a i n e , la v e n g e a n c e , la crainte q u i ont indiqué la plupart des noms ; chacun a porté sur la liste celui qui lui déplaisait; et ils ne songèrent pas m ê m e , en rédigeant le préa m b u l e d u décret, à supposer q u e les individus q u i n'appartenaient pas a u x nouvelles élections étaient d u complot. Voici ce p r é a m b u l e , auquel deux lignes a u raient suffi : « Le conseil des c i n q - c e n t s , considérant q u e » les ennemis de la république ont c o n s t a m » ment suivi le plan qui leur a été tracé p a r l e s


AU J O U R N A L .

XXXi

» » » » »

instructions saisies sur B r o t i e r , B e r t h e l o t L a v i l l e h e u r n o i s et D u v e r n e de P r e s l e , et qu'ils ont été secondés par une foule d'émissaires r o y a u x disséminés sur tous les points de la F r a n c e ;

» » » » »

» Considérant qu'il a été spécialement r e c o m m a n d é à ces agens de d i r i g e r les opérations et les c h o i x des dernières assemblées p r i m a i res c o m m u n a l e s et électorales, et de faire t o m b e r tous ces c h o i x sur les partisans de l a royauté ;

» Qu'à l'exception d'un petit n o m b r e de d é » partemens o ù l'énergie des républicains les a M neutralisées, les élections ont porté aux fonctions » publiques et fait entrer jusque dans le sein du » corps législatif, des émigrés, des chefs des rebel» les et des royalistes prononcés; » » » » M »

» Considérant que la constitution se t r o u v a n t attaquée par une partie de ceux-là m ê m e qu'elle avait spécialement appelés à la défend r e , et contre qui elle ne s'était pas p r é c a u t i o n n é e , il ne serait pas possible de la m a i n tenir sans recourir à des mesures e x t r a o r d i naires;

» Considérant enfin q u e , pour étouffer l a » conspiration e x i s t a n t e , prévenir la g u e r r e » civile et l'effusion g é n é r a l e du sang q u i allait » en être la suite inévitable , rien n'est plus


XXXii

INTRODUCTION

» instant que de réparer les atteintes portées à » l'acte constitutionnel, depuis le premier prai» rial d e r n i e r , et de prendre des mesures n é c e s s a i r e s pour empêcher qu'à l'avenir la l i » b e r t é , le repos et le b o n h e u r d u peuple ne » soient encore exposés à des dangers ; « Déclare qu'il y a u r g e n c e , etc. » V o i l à donc le motif, l'unique m o t i f du décret : les c h o i x royalistes supposés en g e r m i n a l ( de l'an V ) et les atteintes portées à la constitution depuis l'arrivée des n o u v e a u x élus. Donc ( en prenant m ê m e des indices v a g u e s pour des v é r i t é s ) , c'était ces n o u v e a u x élus qu'il fallait, non pas c o n d a m n e r , mais accuser et mettre en j u g e m e n t . Point du tout ; à l'égard de ces n o u v e a u x élus, on se contente de casser leur é l e c t i o n , et on les renvoie. Quant a u x députés, h o m m e s de courage et de talent, m e m b r e s de l'ancien tiers, on les proscrit, et l'on associe à leur c o n d a m nation des h o m m e s qui n'appartenaient ni à l ' a n c i e n , ni au n o u v e a u , ni au corps législatif, ni à aucune place au choix d u peuple. E n f i n , par u n dernier trait d'audace et de perversité, i n c o n n u même à R o b e s p i e r r e , on les c o n d a m n e sans j u g e m e n t , sans a c c u s a t i o n , à la peine la plus cruelle après la peine de mort.


AU JOURNAL

xxxiii

E t v o i l à ce q u ' o n t fait non-seulement les t r i u m v i r s , m a i s , à leur i n s t i g a t i o n , u n e a s s e m blée q u i se dit le corps législatif, q u i doit être l a g a r d i e n n e des droits de la n a t i o n , de la l i berté , des p r o p r i é t é s , de l ' h o n n e u r , de la v i e des citoyens. L a c o n v e n t i o n a lutté contre R o b e s p i e r r e ; q u e l q u e s - u n s m ê m e , dans les temps les plus affreux de la t y r a n n i e , o n t eu le c o u rage de combattre ses projets h o m i c i d e s . Les d e u x c o n s e i l s , a u c o n t r a i r e , ont adopté c e u x des t r i u m v i r s et les o n t consacrés. V o i c i m a i n t e n a n t les p r i n c i p a u x articles d u décret. er

L e 1 casse les n o m i n a t i o n s de 49 assemblées électorales. L e 4 enjoint a u x fonctionnaires qu'elles ont n o m m é s de cesser à l'instant leurs fonctions. L e 9 renouvelle les articles 1 , 2 , 3 , 4 , 5 et 6 de la loi d u 3 b r u m a i r e an I V , loi de tyrannie et anti-constitutionnelle. me

me

m e

L e 1 3 c o n d a m n e à la déportation des c i toyens q u e j e crois tous i r r é p r o c h a b l e s , parce q u e pas u n seul ne fut j u g é . m e

L e 1 5 article b a n n i t d u territoire français tous les citoyens inscrits sur la liste des émigrés; disposition a t r o c e , car les inscriptions avaient été la p l u p a r t faites par la cupidité o u la h a i n e . L'article 2 1 c o n d a m n e c o m m e complices d'é-


XXxiv

INTRODUCTION

m i g r é s , c'est-à-dire à m o r t , q u i c o n q u e c o r respondra avec les p r é v e n u s , pour autre chose que pour la question d'émigration. Ainsi l ' e x pression du sentiment

filial,

p a t e r n e l , conju-

g a l , passe pour un crime capital. L'article 24 permet au directoire de déporter à son g r é , quoique par des arrêtés m o t i v é s , les prêtres qui exciteraient des troubles. L'article 32 anéantit la forme ancienne de la déclaration d u j u r y , et y substitue dans le fait la déclaration à la pluralité. L'article 33 déporte les B o u r b o n s qui restaient en F r a n c e , et les c o m p r e n d nominativement. L'article 3 5 , au mépris de l'acte constitutionnel, et en abusant d'un mot furtivement glissé dans u n § de l'article 355 ( de l'aveu m ê m e de B a u d i n , u n de ses rédacteurs ) , s u p prime la liberté de la presse pendant un m o i s , puisqu'il la soumet à l'inspection de la police. L'article 5 8 rapporte les lois qui rétablissaient l a garde nationale, institution qui est l'un des principes les plus sacrés de la constitution. Enfin, l'article 39 donne au directoire le droit d'employer l'autorité militaire

partout

o ù il lui p l a i r a , puisqu'il lui donne le droit de mettre toute c o m m u n e qu'il j u g e r a à propos en état de siège.


AU JOURNAL.

XXXV

V o i l à la théorie du 18 fructidor, et les p r i n c i p a u x actes d u corps qui leur a prostitué sa dignité et sa puissance. V o i l à des citoyens c o n d a m n é s par le p o u v o i r l é g i s l a t i f , j u g é s sans a u c u n e forme c o n s t i t u tionnelle ; sans être e n t e n d u s , ils sont c o n d a m nés à u n e peine que le directoire peut a g g r a v e r , et déportés sans q u e le décret leur soit signifié ; des citoyens chassés du territoire f r a n çais sans délit, m ê m e a p p a r e n t ; la liberté de la presse est anéantie ; la g a r d e nationale s u p p r i m é e . On compterait trente violations formelles d e l à déclaration des droits et de la constitution. Je reviens a u x faits. U n e loi a suivi celle du 19 fructidor; et c o n d a m n e aussi à l a déportation les écrivains p é riodiques dont les feuilles ont d é p l u a u d i r e c toire. On d e m a n d a i t p o u r e u x qu'on les m î t en j u g e m e n t ; mais un m e m b r e répondit qu'il y avait plus d'humanité à ne pas les j u g e r , parce qu'ils seraient, d i t - i l , infailliblement c o n d a m nés à m o r t par u n t r i b u n a l . Quel sera le t e r m e de cette n o u v e l l e o p p r e s s i o n ? Il est aisé de voir qu'à présent la majorité c o n v e n t i o n n e l l e , qui en a été l'instrument, ne r e n d r a plus à la nation ses d r o i t s , et sera t o u j o u r s d o m i n é e , d'un côté par la soif d u p o u v o i r , de l'autre par la crainte du c h â t i m e n t , ces d e u x


XXXVI

INTRODUCTION

mobiles de toute sa conduite depuis qu'elle usurpa la puissance. Cependant, c o m m e , en fait d'autorité, rien de ce qui est violent n'est d u r a b l e , v o i c i , ce me s e m b l e , ce qu'il est permis à la prévoyance h u m a i n e de supposer. P r o b a b l e m e n t cet a m a l g a m e insolent que fait le directoire de la constitution qu'il viole et d u despotisme qu'il e x e r c e , cessera b i e n t ô t , ne fûtce que par le ridicule m ê m e de cette h y p o c r i sie. Ce fantôme d'assemblée, qu'il charge de traduire ses ordres en lois, disparaîtra quand il lui sera à peu près inutile. A l o r s les despotes se diviseront ; le parti terroriste qui les hait, qui a plus d'audace, qui a des vengeances personnelles à e x e r c e r , formera contre les auteurs de fructidor une faction puissante; les d e u x partis se c h o q u e r o n t ,

notre

malheureuse patrie sera exposée à la guerre civile. D ' u n autre côté, la détresse des finances, l'anéantissement du c o m m e r c e extérieur,

l'ab-

sence de tout c r é d i t , la nécessité de se faire des ressources par des violences, aideront les a m bitions particulières qui v o u d r o n t déplacer les anciennes, et bientôt la nation e l l e - m ê m e en fera justice. Peut-être l'impuissance de satisfaire l'armée


AU JOURNAL.

XXXVII

et de faire face au fardeau des pensions a c c o r dées a u x officiers, a u x v é t é r a n s , a u x v e u v e s , a u x enfans des soldats tués a u s e r v i c e , les c o n duira-t-elle au partage des t e r r e s , o u à une c o n t r i b u t i o n imposée sur les propriétaires, ou à une imposition e x t r a o r d i n a i r e sur les d o m a i nes payés à v i l p r i x , o u à t o u t a u t r e m o y e n v i o l e n t , tel q u e la b a n q u e r o u t e . Quel que soit enfin le système des u s u r p a teurs, à quelques expédiens qu'ils aient r e cours , il est impossible qu'ils fassent o u b l i e r c o m m e n t ils sont parvenus a u p o u v o i r . Ils n ' a v a i e n t q u ' u n e m a n i è r e d'obtenir cet o u b l i , c ' é tait d'exécuter r e l i g i e u s e m e n t cette constitution o ù la F r a n c e s'était réfugiée c o m m e dans un asile de repos et de salut; c'était de s'occuper de b o n n e foi d u b o n h e u r intérieur des Français; c'était de s'appliquer à faire régner l a justice et l a m o r a l e , à faire g o û t e r au peuple les avantages d'un r é g i m e v r a i m e n t libre. L e s chefs i n t r u s , q u i ne savent pas se préserver d u m é p r i s , q u i n'ont pas l'art de faire c o n t r a s t e r , a v e c les m a u x q u e l e u r a m b i t i o n a faits, le b o n h e u r que l e u r p o u v o i r p e u t d o n n e r , sont b i e n t ô t a b a t t u s , car ils n'ont contre la force des peuples que la force de leurs bataillons. Ils n'ont plus pour e u x a u c u n de ces m o b i l e s q u i , chez les h o m m e s , suppléent o r d i n a i r e m e n t a u x


XXXViii

INTRODUCTION

droits, à la confiance; ils n'ont ni l'admiration, ni le sentiment du b o n h e u r public. On a v u j u s q u ' i c i un g r a n d attentat, une conspiration profonde et préméditée contre le corps législatif, une usurpation réelle des p o u ­ v o i r s , en un m o t des despotes a u d a c i e u x , et q u i ont foulé aux pieds tous les principes de notre pacte social. Les étrangers se demandent : « L e corps l é » gislatif n'a-t-il pas eu à se reprocher d'avoir » cherché au moins à entraver la constitution, » à l'avilir, à en entamer les principes? n'a-t» il pas enfin, sous ce rapport, donné q u e l q u e » prétexte à ses e n n e m i s ? » Je réponds nettement que n o n , et pourtant j e dois ajouter, qu'ainsi qu'il arrive dans t o u ­ tes les assemblées n o m b r e u s e s , nous ne s o m ­ mes pas tous exempts du r e p r o c h e

d'impru­

dence et de précipitation. Toutefois la bonne r e n o m m é e des p r i n c i ­ p a u x d'entre nous garantissait notre sincérité. L a confiance était devenue g é n é r a l e , et s'était manifestée par des signes éclatans. L e s a c q u é ­ reurs de domaines nationaux avaient cessé de redouter les appels de fonds o u la révision de leurs titres d'acquisition; l'industrie et le c o m ­ merce reprenaient une grande activité. On vit les églises plus fréquentées, la justice indépen-


AU JOURNAL.

XXXIX

dante du p o u v o i r et de l'influence, les délits et les crimes moins n o m b r e u x , l'administration m i e u x c o n t e n u e , q u o i q u e la plupart de ses agens fussent des créatures de la faction q u i nous était opposée. L a division des propriétés faisait prendre à l ' a g r i c u l t u r e un essor arrêté p e n d a n t tant de siècles par la m a i n - m o r t e , la féodalité et le poids a c c a b l a n t de la d î m e . L ' a i sance revenait des c a m p a g n e s a u x v i l l e s ; les opinions se m o n t r a i e n t à face d é c o u v e r t e ; l ' é d u c a t i o n de la jeunesse faisait des p r o g r è s ; les tumultes des théâtres étaient apaisés. E n f i n , quel q u e soit m a i n t e n a n t l'état de la F r a n c e , j e crois q u e j a m a i s la prospérité d o n t j ' a i v u tant de m a r q u e s , q u a n d j ' a i été arraché à m e s c o n c i t o y e n s , ne s'effacera de l e u r m é m o i r e . Cette situation était l ' o u v r a g e des d e u x c o n seils. Il n'y avait point p a r m i nous de dissidence sur le m a i n t i e n de la constitution ; mais il y en avait sur la conduite à tenir envers le directoire. Ses excès et c e u x de sa faction, la dilapidation des fonds p u b l i c s , sa c o n d u i t e révoltante à l ' é g a r d d u t r i b u n a l de cassation, le c h o i x q u ' i l a v a i t fait d'agens obscurs et incapables dans u n e g r a n d e partie de la F r a n c e , les intérêts donnés à ses créatures dans la plupart des e n t r e p r i s e s , la g u e r r e déclarée par les directeurs à des états


xl

INTRODUCTION

n e u t r e s , sans la participation du corps législatif; toutes ces causes avaient irrité les h o m m e s h o n n ê t e s , et particulièrement la majorité des conseils. 11 y avait v i n g t causes pour le mettre en a c cusation ; mais plusieurs de nous ne v o u l a i e n t pas se porter à cette e x t r é m i t é , et il paraissait plus sage de s'occuper à faire de bonnes lois et d'attendre l'époque si prochaine o ù l'on aurait enfin la majorité dans le directoire m ê m e . A u reste, voilà précisément le point sur l e quel il y avait divergence dans le corps l é g i s l a tif. Mais il faut assurément b i e n distinguer l'opinion que nous pouvions a v o i r de trois m a gistrats prévaricateurs, du projet de renverser la constitution; c'était, au contraire, l'affermir, que de contenir des fonctionnaires qui la v i o laient sans cesse. Mais l'art de la faction a été de supposer q u e ceux qui méprisaient les directeurs ne voulaient pas du directoire; car des griefs v é r i t a b l e s , o u seulement s p é c i e u x , cette faction n'en a v a i t a u c u n ; si j e mets à part les alarmes causées par une poignée de royalistes de la vieille r o c h e , les défenseurs d u p o u v o i r e x é c u t i f sont réduits à des suppositions audacieuses et a b surdes. Ils prétendent que le corps législatif favori-


AU

JOURNAL.

Xli

sait l'assassinat de c e u x qu'ils appellent les p a triotes ; qu'il faisait rentrer les é m i g r é s , les prêtres; qu'il c h e r c h a i t à paralyser l e directoire par des refus de fonds ; q u ' i l arrêtait la solde des armées ; q u ' i l ne v o u l a i t pas la p a i x . T o u t cela m é r i t e à peine u n e réponse. L'assassinat des p a t r i o t e s , c'est-à-dire des terroristes , était o d i e u x au corps législatif. 11 v o u l a i t ensevelir dans l'oubli tout le passé, et a b a n d o n n e r ces misérables à leurs r e m o r d s . Il reprochait sans cesse a u ministre de la justice d e ne pas faire p u n i r les assassinats d o n t on se p l a i g n a i t . A i n s i , ce q u i résulte seulement de c e g r i e f , c'est q u e les terroristes, si calmes q u a n d ils assassinaient des milliers de citoyens, sont devenus très-sensibles depuis q u e des b r i g a n d s assassinent des terroristes. S u r le rappel des é m i g r é s , il faut s'entendre. N ' y a-t-il pas des citoyens que l a présence de la m o r t , des é c h a f a u d s , des v e x a t i o n s de t o u t g e n r e , o n t forcés de fuir ; des v i e i l l a r d s , des f e m m e s , et des enfans? Pas u n h o m m e v e r t u e u x , dans le corps l é g i s l a t i f , ne les regarde c o m m e émigrés ( i ) ; m a i s , d'un autre c ô t é , (1)

. . . R e g e i n c o l u m i , mens omnibus una e s t ; A m i s s o , rupere fidem , constructaque mella D i r i p u e r e ipsae, et crates solvere f a v o r u m . (Virgile,

Géorg. i v , 2 1 2 suiv.)


Xlii

INTRODUCTION

ceux qui ont quitté volontairement la F r a n c e , pour prendre les armes contre e l l e , gardent ce caractère. Nous eussions désiré que leurs biens fussent conservés pour être r e n d u s , à la p a i x , à eux o u à leurs familles; mais on n'a pas songé u n instant à les rappeler plus tôt. On ne peut citer ni un décret, ni m ê m e un discours, dans les deux conseils, qui laisse à ce sujet le plus léger doute. A l'égard des prêtres, nous voulions ramener la législation à ce seul point : c'est qu'ils fussent punis s'ils excitaient des troubles. N o u s ne v o u lions q u e c e l a , parce qu'il n'y avait que cela de juste. Quant aux fonds refusés au directoire, c'est une b i e n hardie imposture; mais il fallait la risquer, toute h a r d i e q u ' e l l e est, pour irriter les armées q u e le directoire payait m a l . U n décret existe qui ordonne que la solde des troupes passera avant toute autre espèce d e dépense. Reste la supposition que le corps législatif s'opposait à la p a i x . Celle-ci est le c o m b l e de l'audace. V i n g t discours des orateurs des d e u x conseils déposent de leurs intentions pacifiques, de leur enthousiasme à la n o u v e l l e de la signature des préliminaires, de leur projet m ê m e d'y amener de gré ou de force le directoire qui en fut si long-temps éloigné.


AU

JOURNAL.

Xliii

T o u t est donc imposture et i n v r a i s e m b l a n c e dans les reproches de la faction ; et c r i m i n e l l e , m ê m e a v e c des suppositions a b s u r d e s , c o m b i e n ne fest-elle point lorsqu'elle ne p e u t mettre en avant u n e seule r é a l i t é ? Les directeurs étaient d e p u i s - l o n g t e m p s d é terminés à exécuter leurs desseins, à q u e l q u e p r i x q u e ce fût. Ils auraient v o u l u des p r é t e x tes; mais le corps législatif a y a n t eu la sagesse de ne l e u r en d o n n e r a u c u n , ils en ont supposé; ils ont suppléé à des faits par des impostures , et ont appuyé les impostures par u n forfait. Ici se présente n a t u r e l l e m e n t

une

autre

question. Est-il bien v r a i que le corps l é g i s l a tif n'eût a u c u n m o y e n d'empêcher la r é v o l u tion d u 18 fructidor? Y mettre obstacle m e paraissait impossible. L a faction de T a l l i e n , Sieyes et a u t r e s , avait v o u l u ajourner l a constitution au mois de b r u m a i r e de l'an I V ( 1 7 9 7 ) , c'est-à-dire s'assurer le p o u v o i r après l'avoir usurpé. Il est i n d u b i t a b l e qu'elle suivait son pian pendant

la session d u corps législatif. E l l e

avait déjà retenu le v é r i t a b l e p o u v o i r , puisq u ' e l l e a v a i t p o u r elle le directoire et la m a j o rité des d e u x conseils ; elle avait en outre sur cette majorité, en partie c o n v e n t i o n n e l l e , l'aut o r i t é q u i a p p a r t i e n t a u x c h e f s s u r d e s complices,


Xliv

INTRODUCTION

également criminels et tous exposés aux m ê mes vengeances. Les armées étaient à sa dispos i t i o n , puisqu'elles dépendaient d u directoire; elles comptaient dans leurs rangs beaucoup de jacobins. T o u t e a r m é e , d'ailleurs, est essentiellement dévouée au p o u v o i r qui la fait agir, qui la solde i m m é d i a t e m e n t , qui distribue les avancemens et les grâces. Plusieurs mois avant fructidor, le directoire travaillait les troupes a u dehors. A u t o u r du corps législatif, il avait appelé un corps d'armée m o n t a n t à 10 o u 12,000 h o m m e s , soit pour contenir la faction terroriste, soit aussi dans l'intention de les employer à ses desseins contre nous. L a majorité dans les conseils s'arrangeait de cette disposition par les mêmes motifs. L a garde militaire attachée à ces d e u x conseils avait le m ê m e e s prit et était dans la m ê m e dépendance. T o u s les décrets préparatoires q u ' u n plan d'accusation contre le directoire aurait e x i g é s , étaient impossibles avant le 1 g e r m i n a l an V I , avec une majorité toute directoriale. L a prudence er

et l'adresse, l'art d'attendre le m o m e n t de la puissance, était tout ce qui nous restait. A l'arrivée du second tiers, nous avions eu la majorité; mais déjà tous les effets qui d e vaient résulter de l'influence précoce d u p r e mier, s'étaient manifestés; déjà aussi le d i r e c -


AU JOURNAL.

Xlv

toire a v a i t pris ses m e s u r e s , et les armées étaient gagnées. Supposons la meilleure m a r c h e d e la part d u n o u v e a u corps législatif; supposons que dès l'instant de son arrivée il eût décrété la g a r d e n a t i o n a l e , rapporté les décrets les plus d a n g e r e u x , assujéti le ministère à une responsabilité d o n t i l se fut réservé d'être j u g e ; qu'il e û t o r d o n n é l ' é l o i g n e m e n t des troupes hors du cercle c o n s t i t u t i o n n e l ,

demandé

au

directoire

c o m p t e de l'emploi des deniers p u b l i c s , de ses prévarications p o l i t i q u e s , de ses attentats j u d i ciaires, n'est-il pas clair q u e , dès l e p r e m i e r p a s , le directoire se fût a r m é , et q u e , p o u r assurer d a v a n t a g e ses m o y e n s , il eût armé e n m ê m e temps les h o m m e s de sang et de rapine q u ' i l a v a i t à ses o r d r e s ; et o ù étaient alors les m o y e n s de résistance ? P r o b a b l e m e n t m ê m e les indiscrets empressemens de quelques m e m b r e s e n f l a m m é s d ' i n d i g n a t i o n , auraient été r e g a r dés par les armées et par b e a u c o u p d'amis de l a r é v o l u t i o n c o m m e l a p r e u v e d'un c o m p l o t r o y a l i s t e , et auraient ainsi fortifié la cause des directeurs. D e u x partis divisaient la F r a n c e . L ' u n , fatig u é d'une l o n g u e t o u r m e n t e , e t , sans regretter l'ancien r é g i m e , ne v o u l a i t point de celui q u i d e force se m a i n t e n a i t a u p o u v o i r . S i les v o i x


Xlvi

INTRODUCTION

eussent été comptées, ce parti aurait montré u n e immense majorité; mais une faction, peu nombreuse il est v r a i , disposait des finances, et l'armée lui était dévouée : un intérêt c o m m u n liait son sort à celui des plus grands c o u pables. E n v a i n les h o m m e s sages auraient v o u l u procéder avec lenteur et maturité. 11 y avait u n penchant presque général à tout p r é cipiter, car la tyrannie du directoire était deven u e insupportable. L a résistance était légitime, mais l'entreprise était au-dessus de nos forces, et j e n'hésite pas à déclarer que nous n'avions ni les moyens, ni la capacité nécessaires. L a faction victorieuse a usé de son droit; nous avons mérité notre sort par notre i m p r é v o y a n c e ; nous devons le subir. Je n'ai ici de témoin que m o i - m ê m e . N u l intérêt ne m ' e x c i t e , ne m e retient. Les é v é n e mens sont encore présens à m a m é m o i r e , et j e crois a v o i r écrit cet aperçu avec u n e entière i m partialité. J'ai pensé qu'il devait précéder le récit particulier, et pour ainsi dire i n d i v i d u e l , q u e je vais faire de la catastrophe q u i m'a c o n duit de la tour du T e m p l e à la cabane o ù j e cherche par le travail à me distraire de mes peines. Ces pages n'arriveront peut-être

jamais

à m a famille : j e les écris cependant pour e l l e , et je ne perds pas l'espérance de les lui porter moi-même.


AU JOURNAL.

Xlvii

Je les fais précéder d'un d o c u m e n t , qui est c o m m e le manifeste d u directoire, et q u i , j e c r o i s , ne se trouve dans a u c u n e collection. M o n J o u r n a l n e sera ensuite que le récit des b o n nes et mauvaises aventures d'un v o y a g e u r o r d i naire. L'histoire n'y t r o u v e r a i t pas u n e l i g n e ; la curiosité peut n'y faire a u c u n e attention; l'amitié les lira a v e c q u e l q u e intérêt.


INTRODUCTION

xlviii

Document officiel relatif à la déportation du 18 fructidor, D I R E C T O I R E D E LA. R É P U B L I Q U E

FRAÇNAISE.

Circulaire. Paris , le 2 9 fructidor an V (15 septembre 1 7 9 7 ) de la République française , une et indivisible. Un grand événement vient de se passer, citoyen, le 18 fructidor; il doit nécessairement avoir la plus énergique influence sur les destinées de la république, et tout ce qui en France a le sentiment de la liberté pense qu'il en affermira à jamais

la durée. Mais

comme la perfidie pourrait chercher à le dénaturer par des écrits infidèles, je dois fixer dès ce moment vos idées , en vous transmettant les principaux détails, ainsi que les proclamations du directoire. J e me r é serve de vous faire parvenir successivemnts les pièces , actes et décrets subséquens. Yous lirez dans les proclamations, qu'une conspiration véritable, et tout au profit de la royauté, se tramait depuis long-temps contre la constitution de l'an III : déjà même elle ne se déguisait plus,

elle

était visible aux yeux les plus indifférens ; le mot patriote était devenu une injure, toutes les institutions républicaines

étaient

avilies. Les ennemis les plus

irréconciliables de la France, accourus en foule dans son sein , accueillis, honorés un fanatisme hypocrite e

nous avait transportés tout à coup au 16 siècle.

Les

héros de nos armées n'étaient que des brigands. Les


xliX

AU J O U R N A L .

vaincus se demandaient entre eux quels étaient les vainqueurs à qui ils pourraient faire grâce. Enfin la république française, couverte de gloire au dehors et commandant le respect aux puissances de l'Europe, commençait à devenir un problème en France. Tout cela eût pu n'être qu'un égarement passager de l'esprit public , ou plutôt tout cela n'eût pas existé un seul jour, si les deux premières autorités constituées s'étaient montrées unanimes dans la résolution de maintenir la république, Mais la division était au directoire; mais dans le corps législatif siégeaient des hommes visiblement élus d'après les instructions du prétendant, et dont toutes les motions respiraient le royalisme.

Mais d é j à , sous prétexte de police inté-

rieure , s'était élevé dans ce corps un monstrueux pouvoir exécutif qui menaçait le gouvernement, et autour duquel se rangeaient les royalistes les moins déguisés , qu'on enrôlait en foule : enfin tout était prêt pour dissoudre la constitution , lorsque le directoire , par une de ces mesures vigoureuses que commandait le salut de la patrie, se rappelant que le dépôt de la constitution avait été spécialement commis à sa fidélité par l'article 3 7 7 ; que c'est à l u i , par l'article 1 4 4 » à pourvoir à la sûreté extérieure et intérieure de la r é publique ; que suivant l'article 1 1 2 , les membres du corps législatif eux-mêmes pouvaient être saisis en fla grant délit : considérant aussi que le moment où une conspiration armée allait éclater, et où les points de rassemblement étaient dans les salles même du corps législatif, les moyens ordinaires n'étaient plus en son pouvoir; soutenu par un grand nombre de députés fi-

d


1

INTRODUCTION

dèles, qui bientôt ont formé l'immense majorité de la législature, et muni de pièces authentiques qui montraient jusqu'au plan de la conspiration; lorsque, dis-je , le directoire exécutif, fort de toutes ces circonstances, a fait saisir, dans un lieu étranger à celui où s'étaient réunis les représentans du peuple en majorité, des individus qui osaient se dire députés, et distribuaient des cartes aux conspirateurs, à qui ils faisaient aussi distribuer des armes. Cette conduite ferme a reçu l'assentiment général, aucune résistance ne l'a laissée un instant douteuse, aucun désordre ne l'a souillée; les gardes du corps égislalif ont obéi à la voix d'Augereau, et gardent maintenant les deux conseils avec un zèle qui n'est plus inquiet; les patriotes n'ont pas laissé égarer leur enthousiasme. Aucun cri de vengeance ne s'est fait entendre; enfin la confiance dans le gouvernement est unanime; et le peuple est satisfait et tranquille. Les députés ont délibéré avec le plus grand calme; ils ont secondé puissamment les mesures du directoire, et lui ont prêté l'appui de la loi. Éclairés par lui sur l'existence de la conspiration , ils ont remonté rapidement à sa source, et ont rendu plusieurs décrets fermes et rassurans que vous connaîtrez ; mais, ennemis de tout ce qui pouvait rappeler ce règne affreux de la terreur, ils ont voulu que le sang même le plus coupable ne fût pas répandu; que toute la punition, pour ceux qui avaient voulu déchirer la république, fût de

ne pas vivre dans son sein ; et c'est ce qui distinguera, dans l'histoire , cette époque mémorable de la révolution. Les opérations de 42 assemblées électorales ont


AU JOURNAL.

li

été annulées; 2 directeurs, 54 députés et 10 individus ont été déportés , « non par un jugement, qui était » devenu impossible , mais par une mesure extraordin a i r e du corps législatif,

que les circonstances ont

» nécessitée. » On vous dira que la constitution a été violée, et ce reproche vous sera fait surtout par ceux qui regretteront le plus qu'elle n'ait pas été entièrement détruite. A ce reproche voici la réponse : La constitution était presque renversée, et par des moyens qu'elle n'avait pu prévoir ; dès lors il a fallu de toute nécessité se saisir des seuls moyens de la relever et de la raffermir, pour s'y renfermer ensuite, et pour toujours. A i n s i , l'instant d'après a-t-elle été plus que jamais religieusement respectée ; tous les actes du directoire ont été sur-le-champ adressés au corps législatif. Tout ce qu'a résolu le conseil des cinq-cents, il l'a soumis à celui des anciens. Toutes les délibérations ont été parfaitement libres, et aucun murmure de tribune ne les a même interrompues : on va procéder au choix de deux nouveaux directeurs. Enfin , pour confondre à la fois et les espérances et les calomnies de tous ceux qui auraient tant désiré ou qui méditeraient encore la ruine de cette constitution, une mort prompte a été prononcée dès le premier jour contre quiconque r a p pellerait la royauté, la constitution de 1793 ou d'Orléans : et c'est ainsi que la constitution de l'an III s'est fortifiée par cette secousse m ê m e , e t , dégagée maintenant de ses ennemis, se trouve entourée de plus de moyens de défense qu'elle n'en eut jamais. Voilà ce que vous direz : vous ajouterez que le di-


lii

INTRODUCTION AU JOURNAL.

rectoire, par son courage, par l'étendue de ses vues, et ce secret impénétrable, en a préparé Se succès, et montré au plus haut degré qu'il possédait l'art de gouverner dans les momens les plus difficiles ; que la république française pourra déployer désormais au dehors et au-dedans les plus fécondes, les plus énergiques réponses ; qu'elle aura pour elle et cet esprit public qui s'est ranimé tout à coup, et avec lequel chez les Français rien n'est impossible, et cet accord parfait entre les autorités constituées qu'on était parvenu criminellement à désunir, et enfin cette belle expérience de vigueur qui l'a fait triompher, dans une h e u r e , et sans combat, du plus terrible danger qu'elle ait couru depuis qu'elle existe. Salut et fraternité.


JOURNAL d'un

D É P O R T É A LA G U Y A N E .

CHAPITRE PREMIER. Situation pacifique du conseil des anciens et d e celui des c i n q - c e n t s en 1 7 9 6 et 17 9 7 , et dispositions menaçantes du directoire avant le 1 8 fructidor an V ( 4 s e p t e m b r e 1 7 9 7 . )

JE ne sais c o m m e n t doit finir la crise qui m'a conduit dans la tour du T e m p l e . Je prévois s e u lement qu'elle sera l o n g u e ; je ne reverrai p e u t être jamais ma femme et m a fille; elles d o i vent cependant connaître les causes q u i privent l'une d'un m a r i , l'autre d'un père. L e récit q u ' e l les liront sera précédé de quelques détails q u i ne me regarderont point aussi directement que le reste de ce Journal. L'assemblée électorale du département de la Moselle me n o m m a , au c o m m e n c e m e n t de l'an I V , fin de 1 7 9 6 , représentant du peuple au conseil des anciens. Paris se ressentaitencore , lorsque j ' y arrivai, том. 1. 1


2

CHAPITRE

e r

I .

dos convulsions du treize vendémiaire. Des gens armés , des chariots, des canons embarrassaient le passage dans les rues qui conduisent aux T u i leries. Des soldats dormaient étendus dans les galeries et sur les escaliers de ce château. Il y avait un camp dans le jardin, et le palais des législateurs ressemblait à une place assiégée. Un parti bien intentionné nous avait appelés à son secours , c'était le parti national ; ce fut le nôtre. Dès lors les conventionnels nous regardèrent c o m m e des usurpateurs de leur domaine. Les mensonges les plus hardis furent mis en avant. O n m'accusa d'avoir participé au traité de Pilnitz. Il me fut facile de répondre à cette insigne c a lomnie. J'entendis un Provençal, nouveau venu c o m m e m o i , dire sans trop de mystère : « Ceci » débute mal : si les jacobins ont le pouvoir de » nous chasser d'ici, nous n'y resterons pas l o n g » temps. » C'était Portalis , que je ne connaissais pas encore, Je fus depuis étroitement lié avec lui. La session s'ouvrit, et les conseils procédèrent à la nomination des membres du directoire. C'est alors que le parti jacobin , qui avait été sans influence dans les élections populaires, devenu électeur à son tour, reprit toute sa puissance. Les membres nouvellement élus formaient le tiers du corps législatif, et cette introduction affaiblissait sensiblement la faction contraire ; mais elle s'en


e r

CHAPITRE I .

3

dédommagea a m p l e m e n t , en tirant de son sein tous les membres du pouvoir exécutif. Nous trouvâmes la partie si bien liée à notre a r r i v é e , qu'on nommait les cinq directeurs avant m ê m e qu'on eût commencé l'élection. La Révellière était faible, languissant, infirme, et semblait n'aspirer qu'à la retraite; mais il jouissait d'une bonne réputation , et a u c u n de nous alors ne le soupçonnait d'hypocrisie. Il fut n o m m é . Le d i rectoire f o r m é , ses cliens et ses flatteurs s'appliquèrent à l'entretenir dans des dispositions hostiles à l'égard de plusieurs membres d u tiers nouvellement introduit. Les directeurs avaient à leur solde des journalistes dont les feuilles se distribuaient c h a q u e matin aux deux conseils ; nous y étions fort maltraités : c'est le sort de tout h o m m e public ; mais notre silence et le d é goût des lecteurs les réduisirent bientôt à se taire à leur tour. L e u r parti n'était intrinsèquement q u ' u n e section schismatique sortie de la souche-mère des jacobins. Elle y rentra et s'y réunit contre les n o u veaux v e n u s , qui lui paraissaient plus redoutables, car elle était persuadée que ceux-ci étaient arrivés de leurs départemens avec le projet de renverser la constitution. Je laisse au temps à déterminer le mérite de cette loi nouvelle ; mais, quel qu'il f û t , nous sentîmes dès le c o m m e n c e -


4

CHAPITRE

e r

I .

ment que , dans l'état où les anarchistes avaient mis la France , un gouvernement, même i m parfait , préparait des moyens efficaces pour le rétablissement de l'ordre. Ce sentiment fut g é néral parmi n o u s , et avant d'avoir fait connaissance , sans nous être concertés, nous fûmes tous d'accord, et nous nous montrâmes religieux o b servateurs de ce pacte fondamental. Je n'étais ni royaliste, ni républicain; q u ' é tais-je donc ? Je vais le dire : la France nous avait envoyé les citoyens dont elle faisait le plus d'estime. On entrevoyait que le vœu de ces nouveaux venus était l'union du sceptre et de la liberté , et m o i , en présence d'un pacte fondamental, je n'hésitai pas à m'unir à e u x ; ils étaient les plus n o m b r e u x , et, à mon avis, les plus raisonnables. Nos adversaires crurent d'abord que notre ferveur était feinte, et q u e , pour nous forcer à d é voiler d'autres desseins, il leur suffisait de se tenir sur le même terrain que n o u s ; ainsi, dans ces premiers m o m e n s , tous les partis furent composés de constitutionnels rigides , fort étonnés de se trouver réunis. Mais bientôt la faction qui nous était contraire observa que nous ne changions point de m a r c h e , et que nous o p p o sions sans cesse cette loi aux entreprises, aux habitudes conventionnelles. Elle reconnut que la constitution même la perdait par une marche


CHAPITRE

Ier.

5

r é g u l i è r e q u i i n t r o d u i s a i t d a n s t o u t e s les p a r t i e s d e l ' a d m i n i s t r a t i o n des h o m m e s é c l a i r é s et v e r t u e u x , et elle se c r u t d a n s la nécessité d e r u i n e r son p r o p r e o u v r a g e . On e n t r a v a i t les p r e s s e s , on g ê n a i t les cultes o u on o p p r i m a i t l e u r s m i n i s t r e s ; on m e t t a i t des d é p a r t e m e n t en état d e s i è g e , et t o u t e s ces p e r s é c u t i o n s s'appelaient e f f r o n t é m e n t la r é p u b l i q u e et la l i b e r t é . Dès la p r e m i è r e a n n é e , le d i r e c t o i r e et

ses

p a r t i s a n s p o r t è r e n t d o n c de violentes a t t e i n t e s à cette constitution

qu'ils a v a i e n t c o n f i r m é e p a r

l e u r s s e r m e n s . A u t e u r s de la l o i , ils f u r e n t les p r e m i e r s à l ' e n f r e i n d r e , et ils r e p o u s s è r e n t o b s t i nément

toutes

nos

réclamations.

L'année

se

passa d a n s u n e l u t t e s o u t e n u e avec assez d'égal i t é . Les a n a r c h i s t e s t e n t è r e n t p l u s i e u r s e n t r e prises , et B a r r a s les a p p u y a i t e n secret de t o u t e sa p u i s s a n c e ; m a i s il n e p u t les s o u s t r a i r e a u x p o u r s u i t e s des t r i b u n a u x ; à p e i n e e u t - i l le c r é d i t d e faire s u p p r i m e r les p r e u v e s de sa c o m p l i c i t é a v e c e u x . Des pièces de la p r o c é d u r e , d a n s la c o n s p i r a t i o n de B a b e u f , c o m p r o m e t t a i e n t ce d i r e c t e u r , F r é r o n , Tallien et p l u s i e u r s a u t r e s . L e m i n i s t r e d e la p o l i c e , C

(1 ), reçut du direc-

t o i r e l ' o r d r e de n e p o i n t les p u b l i e r . L o r s de l'af-

( l ) C e n'est qu'à mon retour que j ' a i su que ce nom était,

changé.


6

C H A P I T R E 1er.

faire d u c a m p de G r e n e l l e , u n h o m m e c o n d a m n é à d e u x ans de d é t e n t i o n écrivit à ce

ministre

p o u r lui a n n o n c e r d ' i m p o r t a n t e s r é v é l a t i o n s , et lui d e m a n d e r u n e e n t r e v u e avec u n de ses p r e m i e r s c o m m i s . D'Ossonville f u t e n v o y é a u T e m p l e p o u r r e c e v o i r les dépositions d e ce p r i s o n n i e r . Elles

chargeaient

s u r t o u t B a r r a s et c e u x

qui

é t a i e n t dans son i n t i m i t é , et elles s'accordaient avec les d é c l a r a t i o n s de p l u s i e u r s C

condamnés.

, p a r o r d r e e x p r è s , r a y a ces c h a r g e s . N o u s , q u i t r o u v i o n s la r é p u b l i q u e d é c r é t é e ,

n o u s étions r é d u i t s à c o n s t a t e r p a r u n e é p r e u v e t e r r i b l e , et qu'on e û t à peine osé faire à S a i n t M a r i n , si cette f o r m e de g o u v e r n e m e n t c o n v e n a i t à la F r a n c e . Dès le d é b u t , demi.

l'épreuve réussit à

On p u t se c o n v a i n c r e

des lois

même

fidèlement

de la

imparfaites, quand

observées.

Il

puissance elles

sont

y p a r u t à la r e n a i s -

sance d u c r é d i t , a u x victoires de nos a r m é e s , à des pacifications a v a n t a g e u s e s . L a F r a n c e e n t i è r e respirait a p r è s t a n t de vicissitudes. La c o n s t i t u tion s e m b l a i t s ' a f f e r m i r , et si le p a r t i q u i nous était c o n t r a i r e en t r o u b l a i t q u e l q u e f o i s l a m a r c h e , c'était p o u r de c o u r t s intervalles ; o n r e c o n naissait de j o u r en j o u r qu'elle offrait u n point d ' a p p u i a u x amis de l ' o r d r e et de la paix i n t é r i e u r e : si les deux p o u v o i r s eussent agi d e conc e r t , la F r a n c e e û t fait u n essai t r a n q u i l l e de


e r

CHAPITRE I .

7

cette loi n o u v e l l e , et s'il e û t d é p e n d u de n o u s de p l a c e r des h o m m e s v e r t u e u x à la tête d u g o u v e r n e m e n t r é p u b l i c a i n , les t r ô n e s de l ' E u r o p e e u s sent été i n f a i l l i b l e m e n t r e n v e r s é s . Le s o r t ( 1 ) , a u b o u t d ' u n e a n n é e , fit s o r t i r d e fonctions L e l o u r n e u r , q u i a v a i t été u n des c i n q p r e m i e r s m e m b r e s d u d i r e c t o i r e . Il f u t dès

ce m o m e n t facile

de

d i s t i n g u e r les factions à l e u r s c a n d i d a t s ; mais on r e c o n n u t aussi q u e le c h o i x q u i serait fait p a r le parti n a t i o n a l p r é v a u d r a i t , si ce p a r t i r e s t a i t u n i . Les suffrages f u r e n t d ' a b o r d divisés e n t r e B o u gainville, C

e t B a r t h é l é m y . Le d i r e c t o i r e ,

c o n v a i n c u q u e c h a q u e j o u r il p e r d a i t d u t e r r a i n , se serait e s t i m é h e u r e u x q u e la p r é f é r e n c e f û t d o n n é e a u second ; il e û t ainsi

maintenu

s o r t e d'affinité e n t r e les c i n q d i r e c t e u r s . gainville a v a i t les

une Bou-

suffrages de t o u s c e u x

d é s i r a i e n t le r e t o u r d e l'ancien

qui

gouvernement.,

et ils c r o y a i e n t ce c a n d i d a t t r è s - p r o p r e à les sec o n d e r ; m a i s il a v a i t d é c l a r é p l u s i e u r s fois qu'il n ' a c c e p t e r a i t pas. Il f u t c e p e n d a n t p l a c é s u r la l i s t e des d i x , f o r m é e p a r le conseil des c i n q - c e n t s , et

dans laquelle

les a n c i e n s

étaient tenus

de

choisir. B a r t h é l é m y était a m b a s s a d e u r de la r é p u b l i q u e

(l)

L e s g a z e l l e s a n n o n ç a i e n t , la v e i l l e , q u e c'était L e -

t o u r n e u r q u i s e r a i t , le l e n d e m a i n , e x c l u p a r Je s o r t .


e r

8

CHAPITRE I .

en S u i s s e ; il avait c o n c l u des négociations p o r t a n t e s ; c'était

un

citoyen d é s i n t é r e s s é ,

imin-

t è g r e , s i n c è r e m e n t a t t a c h é à son p a y s , et t o u s les gens de bien d é s i r a i e n t de v o i r e n f i n u n h o m m e d e cette espèce p o r t é a u d i r e c t o i r e . Ceux

qui

r e d o u t a i e n t u n s e m b l a b l e c h o i x se p r é v a l u r e n t d e son pas.

absence

pour

d i r e qu'il

n'accepterait

S a f a m i l l e m ê m e c r a i g n a i t de le v o i r d a n s

u n poste aussi difficile,

et elle r é p a n d a i t qu'il

n'aspirait qu'à la r e t r a i t e . J'étais le p l u s r é s o l u d e ses p a r t i s a n s , et son f r è r e , g a r d e des m é d a i l l e s d e la B i b l i o t h è q u e

nationale, vint me trouver

p e u de t e m p s a v a n t l'élection.

Il m ' a s s u r a d'a-

b o r d qu'il n'était pas p r o p r e à cette p l a c e . J e p e r sistai : alors on v o u l u t m e p e r s u a d e r qu'il avait a n n o n c é la f e r m e r é s o l u t i o n d e r e f u s e r s'il était choisi ; mais j'avais p r i s les d e v a n s . J ' a v a i s s o n d é B a r t h é l é m y , q u e je connaissais d e p u i s p l u s

de

v i n g t ans , et je l u s u n e l e t t r e p a r l a q u e l l e il m e d é c l a r a i t « qu'il était r é s o l u de faire ce q u i serait

» utile à son pays : Qu'on me nomme, j'accepterai. » Dès le p o i n t d u j o u r fixé p o u r l'élection , je vis e n t r e r Bougainville chez moi : « J ' a i fait mes r é »

flexions

, m e d i t - i l , e t p u i s q u e les c i n q - c e n t s

» m'ont mis s u r l e u r l i s t e , je désire d'être élu » p a r les anciens. » J e l u i dis q u e s'il e û t p r i s cette r é s o l u t i o n quinze j o u r s p l u s t ô t , n o u s a u r i o n s p u b a l a n c e r e n t r e l u i et B a r t h é l é m y ; m a i s


CHAPITRE

e r

I .

9

q u ' a p r è s les longs d é b a t s q u i a v a i e n t p r é c é d é n o t r e d é t e r m i n a t i o n , il était impossible d e la c h a n g e r a u m o m e n t m ê m e d e l'exécution. B a r t h é l é m y f u t élu à u n e g r a n d e m a j o r i t é . J'étais p r é s i d e n t d u conseil au j o u r de l'élection : a u s s i t ô t q u e

le

s c r u t i n f u t d é p o u i l l é , j ' é c r i v i s , séance t e n a n t e , u n b i l l e t à l ' a m b a s s a d e u r p o u r l'en a v e r t i r g a g n e r d e vitesse l e d i r e c t o i r e . C o m m e je

et

finis-

sais m a l e t t r e , s o n g e a n t a u x m o y e n s d e l ' e n v o y e r à B â l e , u n e p e r s o n n e se t r o u v a à p o i n t n o m m é d e r r i è r e m o n f a u t e u i l , et m e d i t : « J ' a i u n c h e v a l d a n s la c o u r , d o n n e z - m o i v o t r e d é p ê c h e ; je la p o r t e r a i . » J e p r o f i t a i d e son o b l i g e a n c e .

J e n'ai

p a s b e s o i n de n o m m e r ce c o u r r i e r si diligent : il le f u t a u p o i n t q u ' u n e p e r s o n n e , q u i ne d é daigne p a s d'égayer q u e l q u e f o i s les choses

les

p l u s g r a v e s , disait q u ' e n cette occasion , M. L a v a i t v e r s é son sang p o u r la p a t r i e . A p r è s l ' a r r i v é e d u second tiers des r e p r é s e n t a n s , le p a r t i c o n v e n t i o n n e l se t r o u v a i t r é d u i t à u n seul tiers. Il s e m b l a i t a v o u e r sa f a i b l e s s e , solliciter i n d u l g e n c e p o u r le p a s s é , et r e c o n n a î t r e l'impossibilité nous

de lutter plus long-temps contre

q u e secondaient

les

v œ u x d e la n a t i o n .

A i n s i , les p l u s a r d e n s c o m m e n c è r e n t à se t r o u b l e r , et l'on en vit q u i r e c h e r c h a i e n t la p r o t e c t i o n d e c e u x m ê m e qu'ils a v a i e n t si l o n g - t e m p s p e r s é c u t é s . Ce c h a n g e m e n t se m a n i f e s t a i t de m i l l e


10

er

CHAPITRE

I.

m a n i è r e s : je n'en c i t e r a i q u ' u n e x e m p l e . Le s o r t n o u s d o n n a i t t o u s les m o i s d e n o u v e l l e s

places

s u r les b a n c s d u c o n s e i l , et m'en a v a i t d o n n é u n e à c ô t é de L e g e n d r e , ce b o u c h e r c é l è b r e p a r u n e éloquence

n a t u r e l l e et des a c t i o n s f é r o c e s .

Un

j o u r q u ' o n lisait à la t r i b u n e des pièces r e l a t i v e s à l a c o n s p i r a t i o n de B r o t i e r , D u n a n et L a v i l l e h e u r n o i s , o n en v i n t à u n é c r i t r é d i g é p a r V a u x v i l l i e r s . « Nous a v o n s été e n s e m b l e d a n s la m u » n i c i p a l i t é de P a r i s , m e dit L e g e n d r e ; c'était a u » commencement

d e la r é v o l u t i o n . V a u x v i l l i e r s

» é t a i t de c e u x q u ' o n a p p e l a i t a l o r s a r i s t o c r a t e s , » et m o i o n m ' a p p e l a i t j a c o b i n . Les t e m p s s o n t » b i e n c h a n g é s ; f r a n c h e m e n t , si L e g e n d r e de c e » t e m p s - l à v e n a i t o f f r i r son a m i t i é à L e g e n d r e » d ' a u j o u r d ' h u i , c e l u i - c i n'en v o u d r a i t p o i n t . » P e u t - ê t r e eût-il été sage d e n e pas r e p o u s s e r les a v a n c e s de ces h o m m e s ; m a i s ils a v a i e n t i n s p i r é u n e h a i n e si j u s t e et si p r o f o n d e qu'il e û t difficile de se r a p p r o c h e r

d'eux sans u s e r

été de

dissimulation; nous nous conduisîmes m ê m e de manière à rendre une r u p t u r e inévitable. P a r m i les i m p r u d e n c e s m u l t i p l i é e s

de ceux de

notre

p a r t i , on r e m a r q u a la h a u t e u r a v e c l a q u e l l e ils t r a i t a i e n t l e u r s c o l l è g u e s a c t e u r s d a n s les s a n glantes

tragédies

de

1 7 9 3 et 1 7 9 4 . LE d i r e c -

t o i r e n ' é p a r g n a i t ni b o n s p r o c é d é s , ni f a v e u r s , ni d i s t i n c t i o n s e n v e r s c e u x qu'il j u g e a i t utile d e


C H A P I T R E Ier.

m e t t r e d a n s ses i n t é r ê t s .

11

Ce m o y e n

manquait

a u x conseils, et s u r t o u t a u x m e m b r e s d u p r e m i e r et d u second t i e r s , q u i , éloignés la p l u p a r t d u pouvoir exécutif,

n'en v o u l a i e n t p o i n t r e c e v o i r

de g r â c e s , et n'en

avaient p o i n t à r é p a n d r e .

Ils p o r t è r e n t l'aversion j u s q u ' à p r o v o q u e r q u e l ques hommes que leurs emplois rendaient i m p o r t a n s et

qu'il

eût été facile

de

s'attacher.

C'est ainsi qu'ils a l i é n è r e n t e n t i è r e m e n t H o c h e , homme

p a s s i o n n é , mais sensible et g é n é r e u x ,

qu'avec les m o i n d r e s avances nous eussions c a p tivé. Hoche fut c h a r g é de m a r c h e r c o n t r e P a r i s , à la tête d'une division c o n s i d é r a b l e , et il obéit. On n'avait rien négligé p o u r é g a r e r cette a r m é e , e t , à n'en j u g e r q u e p a r les discours des s o l d a t s , ils r e g a r d a i e n t les deux conseils c o m m e des e n n e mis de la p a t r i e . C'est a u x a p p r o c h e s

de ces

t r o u p e s q u e la t r i b u n e d u conseil des c i n q - c e n t s r e t e n t i t de d é n o n c i a t i o n s , de projets d'accuser B a r r a s , d'appel a u x a r m e s . L e conseil des anciens voyait le danger , m a i s , p a r sa c o m p o s i t i o n s il ne p o u v a i t agir e n p r e m i e r o r d r e , et il n ' i m p r i m a i t le m o u v e m e n t

à

r i e n . Il c o n t i n u a i t donc ses t r a v a u x a c c o u t u m é s , sans c h e r c h e r les m o y e n s de se g a r a n t i r de l'explosion. Les m e m b r e s d u p r e m i e r et d u second tiers n ' a v a i e n t , si on en excepte un petit n o m b r e , ni l'intelligence,

ni le g o û t des p r a t i q u e s


12

CHAPITRE Ier.

r é v o l u t i o n n a i r e s . R e m p l i s de c o n f i a n c e d a n s la puissance de la l o i , ils n e s a v a i e n t pas assez q u e c e l t e p u i s s a n c e est n u l l e c o n t r e des h o m m e s q u i n'obéissent a u x lois q u ' a u t a n t qu'elles l e u r sont utiles. On l e u r e x a g é r a i t la faiblesse des d i r e c t e u r s ; o n l e u r p r o m e t t a i t l ' a p p u i des p r o p r i é t a i r e s et des b o n s c i t o y e n s ; m a i s il n'y a v a i t pas d a n s ce p a r t i u n seul h o m m e e x e r c é d a n s l'art d e d é c o u v r i r , de c o m b a t t r e une conspiration. V a i nement

quelques

m e m b r e s , p l u s a t t e n t i f s , et

q u i c o n n a i s s a i e n t b i e n cette faiblesse , v o u l a i e n t t e m p o r i s e r et a r r ê t e r le p e n c h a n t d e p l u s i e u r s nouveaux grands

représentans

changemens.

vers

de

brusques

Les n o v a t e u r s

et

impatiens

ne trouvaient dans cette conduite que timidité et m a t i è r e à s o u p ç o n s . J e n e sais m ê m e si q u e l q u e s - u n s d o n t l ' i n d é p e n d a n c e et la v e r t u é t a i e n t le

plus

éprouvées,

n e f u r e n t pas

considérés

c o m m e des p a r t i s a n s d u d i r e c t o i r e . C a r , d a n s ce t e m p s - l à , il était p l u s difficile qu'il n e le sera u n j o u r de t r a c e r e x a c t e m e n t les limites q u i les s é p a r a i e n t . En e f f e t ,

o n t o l è r e d a n s son

propre

p a r t i des choses q u ' o n n e s o u f f r i r a i t pas de la p a r t de l ' a u t r e , Des chefs a m b i t i e u x n e laissent voir

d ' a b o r d q u ' u n p u r et n o b l e a t t a c h e m e n t

a u b i e n p u b l i c . C e u x q u i l e u r a p p a r t i e n n e n t se l i v r e n t à un c e r t a i n a b a n d o n i n é v i t a b l e d a n s les g r a n d e s affaires. B i e n t ô t c e p e n d a n t les gens s a -


CHAPITRE Ier.

13

ges s a p e r ç o i v e n t q u ' o n les m è n e t r o p l o i n . L e u r s g u i d e s l e s r e t i e n n e n t p a r les m o t s d e

constance,

d ' i n t é r ê t p u b l i c , p a r la c r a i n t e d u t r i o m p h e l e u r s a d v e r s a i r e s ; e t s o u v e n t il l e u r e s t

impos-

s i b l e d e r e v e n i r a u p o i n t d ' o ù ils v o u d r a i e n t s'être j a m a i s

de

ne

éloignés.

J e suis loin d ' a f f i r m e r qu'il n'y ait p o i n t eu d e r o y a l i s t e s d a n s les d e u x c o n s e i l s ; m a i s c e u x q u i p o u v a i e n t s'y t r o u v e r n e f i r e n t a u c u n e o u v e r t u r e soit à m e s a m i s , soit à m o i ,

et je crois

pouvoir

assurer qu'ils n'auraient pas t r o u v é d a n s n o t r e s o c i é t é u n s e u l i n d i v i d u d o n t ils p u s s e n t e s p é r e r de l'appui dans leurs

desseins.

J e suis au c o n t r a i r e disposé à c r o i r e q u e B a r r a s a v a i t des r a p p o r t s p a r t i c u l i e r s a v e c la f a m i l l e régnante en Espagne; C a b a r r u s , q u i avait été à la tête

des finances

moment

de ce r o y a u m e , était e n

ce

à Paris ; cet h o m m e était b e a u - p è r e d e

T a l l i e n , et Tallien était u n des amis intimes

du

directeur. J ' e u s à ce s u j e t des i n d i c a t i o n s r e m a r q u a b l e s . J ' a i e n t r e v u ces l â c h e s t r a n s a c t i o n s o ù gans,

ennemis

les uns

taient u n e indulgence quel

que

fût

des i n t r i -

des a u t r e s , se p r o m e t et des secours

mutuels,

le p a r t i q u i t r i o m p h e r a i t . J a i v u

des royalistes , qui semblaient f r é q u e n t e r Barras p o u r l e u r p r o p r e s a l u t , et q u i h a u t e s e s p é r a n c e s de

ses

concevaient

intentions secrètes.

de Il


14

er

CHAPITRE

I.

n o u s r e n d r a un r o i , d i s a i e n t - i l s , et il n e se m o n tre corrompu que pour mieux

p a r v e n i r à ses

fins. Il y avait aussi des h o m m e s m i t o y e n s , q u i voyaient en m ê m e temps B a r t h é l é m y , Carnot et R e w b e l l , q u i a v a i e n t l'œil s u r t o u t e s les g i r o u e t tes , p r ê t s à m e t t r e à la voile a u p r e m i e r v e n t fait,

de q u e l q u e côté qu'il s o u f f l â t ; i m i t a t e u r s

p r u d e n s d u t i m i d e A n t i s t h è n e s , « ils r e g a r d a i e n t » les affaires p o l i t i q u e s c o m m e u n b r a s i e r , d o n t » il ne f a u t pas t r o p s ' a p p r o c h e r d e p e u r d'en » ê t r e b r û l é ; et d o n t il ne f a u t pas t r o p s'éloi» g n e r d e p e u r de m o u r i r de f r o i d . » A u c u n de ces h o m m e s n'a été d é p o r t é . Quelques personnages

des d e u x c o n s e i l s

se

r é u n i s s a i e n t c e p e n d a n t à T i v o l i , et d i s s e r t a i e n t l o n g u e m e n t s u r l'état des affaires. On a v a i t d o n n é le n o m d e Clichiens

à ceux qui formaient cette

r é u n i o n ; p l u s i e u r s c r o y a i e n t q u e le d é c r e t q u i t r a ç a i t a u t o u r de P a r i s u n e l i m i t e idéale q u e les armées ne

d e v a i e n t pas f r a n c h i r , g a r a n t i s s a i t

suffisamment

le c o r p s législatif. L a R i v i è r e d i t

à cette occasion : « S i ce d é c r e t v o u s r a s s u r e , » v o u s connaissez b i e n m a l le d a n g e r q u i v o u s » m e n a c e ; le d i r e c t o i r e a le d r o i t de faire a p » p r o c h e r les

t r o u p e s à dix lieues

de P a r i s ;

» il les p o r t e r a j u s q u e dans P a r i s p a r u n e seule » m a r c h e forcée , o u bien

il les

fera filer p a r

» pelotons d é g u i s é s , et n o u s v e r r o n s les

mem-


e r

CHAPITRE I .

15

» b r e s qu'il a p r o s c r i t s , a r r ê t e s t o u t en p r o » n o n ç a n t l e u r s décrets.

V o u s parlez de v o t r e

« i n v i o l a b i l i t é ; m a i s , p o u r les gens à q u i n o u s » avons a f f a i r e , la constitution n'est q u ' u n m o t , » et le soldat fera t o u t ce qui l u i sera c o m m a n d é . » La R i v i è r e p r o p o s a ensuite des m e s u r e s , qui eussent

été excellentes d e u x

mois p l u s t ô t ; mais

d e u x mois plus t ô t , on eût objecté q u e le d a n ger était t r o p éloigné

p o u r ê t r e à c r a i n d r e , et

q u e les p r é c a u t i o n s ne f e r a i e n t q u e le p r o v o quer. Ici je dois c o n v e n i r q u e n o u s avions été i m p r u d e n s et i n d i s c r e t s , c o m m e les partis le sont p r e s q u e t o u j o u r s . Nos nous

opinions bien

avaient r e n d u s odieux

connues

à l'armée.

Nous

avions dit h a u t e m e n t qu'obligés de c o n t i n u e r la g u e r r e , il ne fallait pas la faire avec le p r o j e t de nous a g r a n d i r p a r des c o n q u ê t e s . Les m i l i t a i r e s , et ceux m ê m e q u e je c o m p t a i s p a r m i mes a m i s , m e r e p r o c h è r e n t ces paroles pacifiques d'une de mes opinions :« Il n o u s faut une a r m é e suffisante «pour

u n e défense v i g o u r e u s e de n o t r e t e r r i -

toire,

mais soyons

» déficit

amènerait

économes : un une

nouvelle

nouveau

révolution.

» Assurons p a r de sages c o n t r i b u t i o n s la paix » i n t é r i e u r e , et tenons p o u r certain q u e nos en» nemis ont les r e g a r d s fixés s u r nos

finances ;

» si elles sont bien r é g l é e s , si a u lieu d ' e m p r u n -


16

CHAPITRE

er

I.

» t e r , n o u s p a y o n s nos d e t t e s , c e t t e

situation

» n o u s t i e n d r a lieu d'une s e c o n d e a r m é e . E f f a » ç o n s aussi d e nos lois fiscales ce m o t f u n e s t e : » c r é d i t . Il a b o u l e v e r s é la F r a n c e s o u s le r é g e n t . » A u l i e u de p r o c l a m e r le c r é d i t , é t a b l i s s o n s l a » confiance. » La

conduite

à t e n i r p a r le

directoire était

néanmoins embarrassante. On ne p e u t supposer q u e les m e m b r e s d o n t il é t a i t c o m p o s é

fissent

le

m a l p o u r le plaisir d e le f a i r e ; m a i s a u c u n d ' e u x n'avait cet e s p r i t d e j u s t i c e , d ' o r d r e et d ' é c o nomie sur lequel

s o n t f o n d é s le b o n h e u r

et la

d u r é e des états. S'ils e u s s e n t g o u v e r n é s u i v a n t la constitution, les e m p l o i s

r e s p e c t é les é l e c t i o n s ,

on e û t

publics remplis par ceux

que

capacité, leur bonne renommée, leur même

y appelaient.

vu leur

aisance

J'ai d i t l e u r a i s a n c e ,

car

le f r a c a s d é m o c r a t i q u e ne m ' e m p ê c h e pas d e d é sirer q u ' u n fonctionnaire p u b l i c , d o u é de toutes les a u t r e s q u a l i t é s , ait e n c o r e , s'il se p e u t , u n e g a r a n t i e de p l u s d a n s l ' i n d é p e n d a n c e d e sa f o r t u n e . On lit ce passage r e m a r q u a b l e d a n s u n des é c r i v a i n s les p l u s j u d i c i e u x d e l ' a n t i q u i t é : « L ' e m p e r e u r o r d o n n a q u e les s é n a t e u r s a u r a i e n t « a u m o i n s u n tiers d e l e u r p a t r i m o i n e e n b i e n s » f o n d s . Il j u g e a i t i r r é g u l i e r q u e c e u x q u i aspi» raient à des emplois h o n o r a b l e s regardassent


er

CHAPITRE I .

17

» R o m e et l'Italie c o m m e u n e h ô t e l l e r i e , a u lieu » d'y v o i r la p a t r i e ( 1 ) . » Mais le d i r e c t o i r e ne p o u v a i t se t o u r n e r v e r s n o u s sans r o m p r e avec ses amis de c œ u r , sans p a y e r d'ingratitude ses p a t r o n s , ses c r é a t e u r s ; il prit u n autre parti.

Des

emplois

de

la p l u s

g r a n d e i m p o r t a n c e f u r e n t conférés à des s u j e t s incapables de les r e m p l i r : a u x choix d u ple , on

substitua des

hommes

qui

peu-

n'étaient

c o n n u s q u e p a r l e u r s excès d a n s la r é v o l u t i o n . L'apanage d u talent et des v e r t u s passa d a n s les mains de ceux qu'il est impossible d e c o m p t e r p a r m i les m e m b r e s estimables de la société , et ce r e n v e r s e m e n t de l'ordre est p e u t - ê t r e la p l u s i n s u p p o r t a b l e des t y r a n n i e s . L e p o u v o i r e x é c u tif d e v i n t plus odieux à m e s u r e qu'il d e v i n t p l u s c o r r o m p u , tandis q u e le c o r p s législatif, s'épur a n t de j o u r en j o u r , fixait les r e g a r d s et les e s p é r a n c e s de la n a t i o n . Enfin le d i r e c t o i r e c r u t nécessaire de se p o r t e r a u x dernières v i o l e n c e s , et il d o n n a ainsi u n e

p r e u v e manifeste de la

v e r t u des conseils : s'ils avaient été accessibles à la c o r r u p t i o n , il a u r a i t été i n u t i l e d ' e m p l o y e r u n e r e s s o u r c e q u i d e v a i t , en d e r n i e r r é s u l t a t , perdre

ceux m ê m e

q u i se

déterminaient à y

r e c o u r i r . A v a n t q u e le d i r e c t o i r e en v î n t à cette

( 1 ) Plin. Epist., lib. v i , epist. 19, TOM.

1.

2


18

C H A P I T R E Ier.

e x t r é m i t é , il n'y a v a i t p l u s d ' a c c o r d , m ê m e a p p a r e n t , e n t r e l u i et les a m i s d e la paix

inté-

r i e u r e , p a r t i s a n s d u g o u v e r n e m e n t p a r les lois. B i e n t ô t il s'établit a u x y e u x d e la n a t i o n u n e o p position

de d o c t r i n e et d'actions d a n s l a q u e l l e

n o u s e û m e s t o u t l ' a v a n t a g e , ainsi q u ' i l a r r i v e à l a l o n g u e a u x d é f e n s e u r s des règles , a r m é s c o n t r e les f a u t e u r s d u d é s o r d r e . M a i s , d a n s

cette

l u t t e , n o u s n'avions q u e l'opinion p o u r n o u s , e t n o t r e p é r i l croissait avec

nos

succès.

Les

moins clairvoyans commençaient à reconnaître q u e le d i r e c t o i r e , m a î t r e de la f o r c e p u b l i q u e , s'en s e r v i r a i t p o u r r e n v e r s e r t o u s les obstacles q u i le g ê n e r a i e n t d a n s l'exercice d u p o u v o i r a b solu.

Il f a u t m ê m e

c o n v e n i r qu'il

s'était

mis

d a n s u n e s i t u a t i o n d o n t le d a n g e r allait t o u s les j o u r s e n a u g m e n t a n t . Nous s a v o n s p a r B a r t h é l é m y , c o l l è g u e des d i r e c t e u r s , q u ' a p r è s a v o i r fait a p p r o c h e r H o c h e , ils a v a i e n t été f r a p p é s d'une g r a n d e t e r r e u r ,

l o r s q u e la seule

puis-

sance d e la c o n s t i t u t i o n f o r ç a ce g é n é r a l d e r é t r o g r a d e r a v e c son a r m é e . Dès l o r s il f u t é v i d e n t qu'il y a u r a i t u n c h o c v i o l e n t e n t r e les d e u x p o u v o i r s , e t qu'ils é t a i e n t mal balancés.

Cette partie de l ' é p r e u v e ,

que

n o u s a v i o n s été c o n t r a i n t s de faire , n o u s d e v i n t f u n e s t e . Qu'il m e soit p e r m i s d ' a j o u t e r q u e

ce

r é s u l t a t f u t u n e s u i t e de n o t r e i n e x p é r i e n c e

et

de n o t r e i n c a p a c i t é .


C H A P I T R E Ier.

19

J e ne puis q u i t t e r ce sujet sans r a p p o r t e r les circonstances d'un e n t r e t i e n q u e j'eus avec u n des h o m m e s

d o n t j'étais h a b i t u é à é c o u t e r les

conseils. A ma g r a n d e s u r p r i s e , il m e dit q u e la g u e r r e civile lui semblait p r é f é r a b l e à l'état o ù n o u s étions. C'est en vain q u e je v o u l u s b a t t r e cette fatale opinion.

com-

Nous n o u s s é p a r â -

mes fort opposés de sentimens. Le l e n d e m a i n il v i n t m e v o i r , et p r é t e n d i t q u e n o u s n'avions p a s d ' a u t r e m o y e n d e salut. De m o n c ô t é , je n e voyais q u e dans la paix des m o y e n s assurés de r e s t a u r a t i o n p o u r la F r a n c e . J'avais besoin d'une a u t o r i t é p l u s puissante q u e la m i e n n e .

Dès la

v e i l l e , je m'étais p r o c u r é les Œ u v r e s d u c h a n celier de l'Hôpital, et je lui l u s le passage s u i v a n t d u t e s t a m e n t de ce g r a n d m a g i s t r a t : « J ' a » çoit q u e les a r m e s aient été prises q u a t r e o u » c i n q f o i s , j'ai t o u j o u r s conseillé et p e r s u a d é la » p a i x , estimant qu'il n'y a rien de si d a n g e r e u x » en un pays q u e la g u e r r e c i v i l e , ni p l u s p r o f i » table q u e la paix , à q u e l q u e p r i x q u e ce fust. » Mon a m i f u t é b r a n l é p a r ce passage,

certaine-

m e n t t r è s - r a i s o n n a b l e , mais q u i ne p r o u v a i t pas a u t a n t q u e le récit des incendies de la V e n d é e et des t r o u b l e s du Midi. L ' a r m é e éparse et p r e s q u e i n a p e r ç u e q u e l e d i r e c t o i r e avait f o r m é e a u t o u r de P a r i s était c o m m a n d é e p a r le général A u g e r e a u , M o n t r o u g e ,


20

CHAPITRE Ier.

q u i n'est éloigné q u e d'une l i e u e , était ostensib l e m e n t i n d i q u é c o m m e place de rendez-vous p o u r u n e r e v u e . Cette disposition , p r o p r e à l'att a q u e ainsi qu'à la d é f e n s e , n e laissait plus d e doutes.

Mais la sécurité de nos

commissions

d'inspection p r é v a l u t s u r l ' i n q u i é t u d e générale. Elles se r é u n i r e n t , le 1 7 f r u c t i d o r au s o i r , et d é l i b é r è r e n t long-temps sans rien c o n c l u r e . E m m e r y , u n des m e m b r e s , v o u l u t m ê m e se r e t i r e r , parce q u e , dit-il n a ï v e m e n t , il croyait toute d é libération c o n t r a i r e à la règle ; les commissions se s é p a r è r e n t fort t a r d ; u n m e m b r e de c h a c u n e resta cependant. O n dit q u e c e u x - c i r e ç u r e n t des

avis

directs

et

certains. R o v è r e , b a n n i

c o m m e n o u s , y d o n n a si p e u de c o n f i a n c e , qu'il n e les t r a n s m i t p o i n t à ses q u a t r e collègues. Il r é p o n d a i t à t o u s les avertissemens : « J e sais t o u t » c e l a , soyez t r a n q u i l l e s ; il ne s'agit que d'une » r e v u e : voilà bien d e q u o i s'effrayer ! » J e n e b l â m e r a i p o i n t la c o n d u i t e des inspecteurs. O n se supposait depuis si l o n g - t e m p s à la veille de l'explosion,

qu'ils sont excusables de n'y avoir

p o i n t c r u , a u m o m e n t m ê m e o ù la m è c h e était s u r les p o u d r e s . S'ils eussent eu des certitudes , rien ne les justifierait de n'en a v o i r p o i n t i n f o r m é les c o n s e i l s , ou de n'avoir pas déclaré qu'ils ne se croyaient pas responsables : mais alors m ê m e c o m m e n t e m p ê c h e r l ' é v é n e m e n t ? On a dit q u e


e r

CHAPITRE I .

21

la permanence aurait tout sauvé. La

conduite

des t r o u p e s p r o u v e le c o n t r a i r e . Les

conseils,

d é t e r m i n é s à n e p o i n t a t t a q u e r , n'en a y a n t p a s les m o y e n s , n'étaient pas m i e u x p r é p a r é s à se défendre,

et p e u t - ê t r e nos a d v e r s a i r e s f u r e n t

p l u s e m b a r r a s s é s d u t r i o m p h e facile qu'ils t i n r e n t , qu'ils n e

l'eussent

ob-

é t é de n o t r e résis-

tance. L e c o r p s législatif a v a i t u n e g a r d e d e cents h o m m e s ,

douze

q u i faisait le b o n h e u r des gens

d e g u e r r e q u i é t a i e n t p a r m i n o u s . C'était t r o p peu

p o u r r e p o u s s e r u n e a t t a q u e ; c'était t r o p

p o u r une garde d'honneur : une garde d'honn e u r est u n e c h o s e b i z a r r e et p r e s q u e r i d i c u l e p o u r u n c o r p s d é l i b é r a n t s u r les lois. Ni le p a r l e m e n t d ' A n g l e t e r r e , n i la d i è t e de

l'Empire,

n i les états de S u è d e , ni les sénats et l é g i s l a t e u r s d e s a n c i e n n e s r é p u b l i q u e s n ' i m a g i n è r e n t d e se f a i r e g a r d e r o u n e t i n r e n t à h o n n e u r d'être e n t o u r é s d e soldats. L e c o n g r è s a m é r i c a i n , p e n d a n t t o u t e la g u e r r e , n ' e u t lieu

de

p o u r gardiens

ses séances q u ' u n c o n c i e r g e

du

qui avait

p l u s de soixante a n s . Un p o r t i e r et des h u i s s i e r s d o i v e n t s u f f i r e . Mais les r é d a c t e u r s de l a c o n s t i t u t i o n n'avaient p a s p e r d u les h a b i t u d e s

con-

v e n t i o n n e l l e s ; e t tel d ' e n t r e e u x n e se d o u t a i t p a s qu'il y e û t d ' a u t r e m o y e n d ' a s s u r e r a u x p r e miers

m a g i s t r a t s la r é v é r e n c e et l'affection

du


e r

22

CHAPITRE I .

peuple ,

que

l'éclat des a r m e s o u la richesse

des h a b i t s . Si l'on objecte qu'en r é v o l u t i o n l a p r u d e n c e exige d u g o u v e r n e m e n t

qu'il se fasse g a r d e r ,

j e dis q u ' u n e aussi triste nécessité

se concilie

m a l avec les institutions r é p u b l i c a i n e s ,

et q u e

l a garde m ê m e q u i les défend p r o u v e qu'elles o n t été t r o p t ô t adoptées. J'avais t a n t

d'éloignement

pour

l'intrigue,

q u e , le 1 7 , j'ignorais e n c o r e l ' e x t r ê m e p r o x i m i t é du

d a n g e r ; a u c u n de mes

parla,

collègues

ne

m'en

e t r é e l l e m e n t t r è s - p e u d'entre e u x

en

étaient i n s t r u i t s . J e d î n a i , ce m ê m e j o u r , avec l e g é n é r a l M o n t e s q u i o u , q u i n'attendit pas la fin d u d î n e r , et p a r t i t p o u r la c a m p a g n e , m'offrant d e m ' e m m e n e r avec lui. Mes amis m e p r e s s è r e n t f o r t e m e n t de n e p o i n t r e t o u r n e r d a n s m a m a i son ; mais je n'avais a u c u n m o t i f p o u r me c a c h e r , a u c u n e c r a i n t e p e r s o n n e l l e ; je n e v o u l u s p a s m ê m e d é c o u c h e r . P a r m i les agens d u c o m p l o t , il y en e u t q u i firent des

demi-confidences

à q u e l q u e s - u n s de c e u x q u i étaient déjà s e c r è tement

p r o s c r i t s , c r o y a n t p a r là se m é n a g e r

des p r o t e c t e u r s , e u cas de f o r t u n e c o n t r a i r e .


CHAPITRE

DEUXIÈME.

É v é n e m e n s d u 1 8 fructidor. — L e s représentans chassés du lieu de leurs séances par les soldats. — D i v i s i o n dans le d i r e c t o i r e . — T r i u m v i r a t . — C a r n o t s ' é v a d e . — B a r thélémy , directeur, conduit au T e m p l e . — D é p o r t a t i o n . — Générosité et courage d'un domestique de B a r t h é l é m y .

L e d i x - h u i t f r u c t i d o r (4 s e p t e m b r e 1 7 9 7 ) a r r i v a . C e t t e j o u r n é e d o i t a t t i r e r de g r a n d s m a u x s u r n o t r e p a t r i e ; je c r o i s à p r o p o s d'en r a p p o r t e r les p r i n c i p a u x

événemens.

Dès le p o i n t d u j o u r , d e u x d e m e s

collègues,

M e i l l a n d et G i g a u l t - G r i s e n o y , m ' é v e i l l è r e n t m ' a p p r i r e n t les é v é n e m e n s

de la n u i t .

et

A deux

h e u r e s et d e m i e d u m a t i n , le c a n o n a v a i t d o n n é le signal a u x g é n é r a u x et officiers de l ' a r m é e q u i o c c u p a i t P a r i s . Le d i r e c t o i r e et l ' é t a t - m a j o r é t a i e n t i n c e r t a i n s d u p a r t i q u e p r e n d r a i t la g a r d e

du

c o r p s législatif. J e c r o i s f e r m e m e n t qu'ils s'attend a i e n t à u n e r é s i s t a n c e . Des p r o c l a m a t i o n s , r é digées et i m p r i m é e s p l u s i e u r s j o u r s d ' a v a n c e , e t q u i f u r e n t affichées d a n s l a m a t i n é e d u 18 , c o n t e n a i e n t ces p a r o l e s r e m a r q u a b l e s : « Les a v a n t » postes d u d i r e c t o i r e o n t été forcés. » C'est u n e insigne i m p o s t u r e ; on e û t été t r è s - e m b a r r a s s é


24

C H A P I T R E II.

à p r o d u i r e u n seul individu blessé, o u seulement é g r a t i g n é , d a n s cette action i m a g i n a i r e ( i ) . A q u a t r e h e u r e s et d e m i e

d u m a t i n , quinze

cents h o m m e s e n t r è r e n t d a n s la c o u r des T u i l e ries. Il y a v a i t des c a n o n s p o u r d é f e n d r e la p r i n cipale p o r t e q u i conduit d u

palais a u j a r d i n ;

m a i s les c a n o n n i e r s l a l i v r è r e n t . A u g e r e a u p é n é t r a l e p r e m i e r , à la t ê t e d ' u n e f o r t e c o l o n n e . Il fit a u s s i t ô t o c c u p e r t o u s les p o s t e s , confiés j u s q u ' a l o r s a u x g r e n a d i e r s d u c o r p s législatif, q u i l e s c é d è r e n t sans obstacle. L a t r o u p e , c e r n é e d e t o u t e s p a r t s , et m e n a c é e p a r u n e f o r t e a r t i l l e r i e , a v a i t o u v e r t les p o r t e s e x t é r i e u r e s ; il n'y e u t de la résistance qu'à u n e grille p a r laquelle o n a r r i v a i t à la salle d u conseil des c i n q - c e n t s . Ce p o s t e é t a i t , p a r sa s i t u a t i o n , m o i n s facile à f o r c e r q u e c e l u i d u conseil des anciens. Un offic i e r , a p p e l é B r u n i a u x , le g a r d a i t e n c o r e à c i n q heures du matin. Le général Lemoine

s'y p r é -

s e n t a , et l u i o r d o n n a de l i v r e r le passage : « Ma «consigne m e le défend,

r é p o n d l'officier;

je

« g a r d e l e conseil et les a r c h i v e s ; j e d é f e n d r a i » m o n poste. » L e m o i n e m e n a ç a de se faire j o u r à c o u p s de c a n o n : « Faites t i r e r , « r é p o n d i t B r u ( 1 ) « C o m m o d e avait inventé u n e conjuration : il feignit de croire q u ' o n conspirait contre sa vie : sous cette méchante couverture , il fit mourir un grand n o m b r e d e citoyens r o mains, » (Plutarque.)


C H A P I T R E II.

25

n i a u x . Un p e u a p r è s , c e p e n d a n t , les soldats o u vrirent eux-mêmes.

C e u x q u i étaient a u P o n t -

T o u r n a n t o u v r i r e n t aussi les grilles ; et u n e a u t r e c o l o n n e de d e u x m i l l e h o m m e s e n t r a p a r ce côté,

a v e c douze pièces de h u i t . Les pièces de

position f u r e n t b r a q u é e s de la place de la R é v o l u t i o n c o n t r e le j a r d i n ; cette artillerie était g a r d é e p a r u n e f o r t e r é s e r v e de cavalerie et d'infant e r i e . La terrasse des Tuileries , d e v a n t le p a l a i s , était c o u v e r t e d e soldats. On y vit les r e p r é s e n tai

Lepaige

et D e r e n t y ,

tenant chacun

une

b o u t e i l l e , et v e r s a n t de l ' e a u - d e - v i e a u x soldats. Il n'y e u t n u l l e

p a r t le p l u s

léger

conflit.

L'espèce d e n e u t r a l i t é facile de nos g r e n a d i e r s p r o u v a q u e nous n'avions c o m p t é q u e s u r la p r o tection d e la loi. V e r s sept h e u r e s d u plusieurs membres

des d e u x conseils

matin,, s'étaient

r e n d u s d a n s les salles de l e u r s séances : ils n'y étaient p o i n t en n o m b r e suffisant p o u r d é l i b é r e r . Les présidens et les secrétaires s'y t r o u v a i e n t c e pendant; environ trente membres étaient p r é sens au conseil des a n c i e n s , et p a r m i e u x B a u din, même

q u e le p r é s i d e n t a v a i t , é t é c h e r c h e r l u i d a n s l ' a p p a r t e m e n t qu'il o c c u p a i t

aux

T u i l e r i e s . B a u d i n semblait t r è s - a g i t é , e t n e p r i t a u c u n c a r a c t è r e à ce m o m e n t d'une crise d o n t le r é s u l t a t était e n c o r e i n c e r t a i n . Notre

président

( c'était LafFon-Ladebat ) avait i n u t i l e m e n t t e n t é


26

C H A P I T R E II.

d e p é n é t r e r j u s q u ' à la c o m m i s s i o n des

inspec-

t e u r s . Une g a r d e les e m p ê c h a i t de s o r t i r , et ne p e r m e t t a i t pas q u ' o n c o m m u n i q u â t a v e c e u x . Il revint occuper membres

son

fauteuil.

s'augmentait

qu'il se c o m p l é t â t ,

Le

nombre

lentement.

Il

des

attendait

l o r s q u ' u n e p o i g n é e de s o l -

d a t s l ' a r r a c h a d e son siège, et le c o n t r a i g n i t , p a r des violences a c c o m p a g n é e s de d i s c o u r s b r u t a u x , à se r e t i r e r . La m ê m e s c è n e se passait a u conseil des c i n q cents. S i m é o n était p r é s i d e n t , e t , f o r c é de s o r t i r , il p r o n o n ç a ces p a r o l e s , et les fit é c r i r e p a r les s e c r é t a i r e s : « L e conseil est d i s s o u s p a r la f o r c e » a r m é e . » Ce f u r e n t les d e r n i è r e s p a r o l e s p r o férées s o u s l ' e m p i r e de la c o n s t i t u t i o n d e l'an I I I , qui,

dès

ce m o m e n t ,

cessa d ' ê t r e la loi

des

F r a n ç a i s . Les m e m b r e s de ce c o n s e i l , ainsi r e poussés, au

se r e t i r è r e n t chez A n d r é d e la L o z è r e ,

n o m b r e de quatre-vingt-six.

Ils r é d i g è r e n t

u n e p r o t e s t a t i o n c o n t r e la v i o l a t i o n d e la c o n s titution.

Elle é t a i t signée p a r p r e s q u e t o u s ,

et

p e r s o n n e ne r e f u s a i t d'y m e t t r e son n o m , l o r s q u e J e a n - J a c q u e s A y m é fit q u e l q u e s o b s e r v a t i o n s q u i d é t e r m i n è r e n t ses c o l l è g u e s à la s u p p r i m e r . L ' a s s e m b l é e se s é p a r a , a p r è s q u ' o n f u t

convenu

d e se r é u n i r a u m ê m e lieu , le soir d u 1 8 . Mais , d a n s l ' i n t e r v a l l e , le t r i o m p h e d u d i r e c t o i r e f u t c o n n u , et il n'y e u t pas p l u s d e d o u z e

membres


CHAPITRE II.

27

à cette seconde r é u n i o n . Elle se dispersa

sans

avoir r i e n a r r ê t é . Dès le p o i n t d u m ê m e j o u r , 1 8 f r u c t i d o r , dix à douze d é p u t é s s'étaient assemblés dans la salle de la c o m m i s s i o n des i n s p e c t e u r s d u conseil des anciens. Des cinq m e m b r e s d o n t elle était c o m posée , R o v è r e seul était présent. D u m a s v o u l u t y p é n é t r e r ; mais

ses collègues

eux-mêmes

lui

j e t è r e n t u n billet p o r t a n t qu'il e û t à s'enfuir promptement.

Cet

homme,

recommandable

p a r sa fidélité en a m i t i é , et p a r son i n t r é p i d i t é dans le p é r i l , s'éloigna à r e g r e t . Il était en petit u n i f o r m e . O n r a c o n t e qu'à la sortie des Tuileries, les sentinelles lui d i r e n t : « Nous avons p o u r c o n » signe de n e laisser sortir p e r s o n n e . » — « Y o t r e » consigne,

répondit D u m a s ,

c'est m o i q u i l'ai

» d o n n é e , et c'est la troisième fois qu'on la c h a n g e . » Qu'on m e fasse v e n i r l'officier

au

corps-de-

» g a r d e , o ù je vais l ' a t t e n d r e . « L e s g a r d e s , t r o m pés p a r cette r u s e , le laissèrent passer, c r a i g n a n t même

d'être r e p r i s p o u r l'avoir a r r ê t é .

Deux

m e m b r e s de la c o m m i s s i o n d u conseil des c i n q cents s'étaient r é u n i s à celle des anciens : c'étaient P i c h e g r u et D e l a r u e : celui-ci tira u n

pistolet

de sa p o c h e q u a n d on l'arrêta , et il v o u l u t s'en s e r v i r ; mais l'arme fit long feu

;

et ce fut u n b o n -

h e u r p o u r l u i . P o i n ç o t vint d i r e à P i c h e g r u d e descendre

dans

le

jardin,

o ù le général L e -


28

CHAPITRE II.

m o i n e le faisait a p p e l e r . S u r le r e f u s d e P i c h e gru,

et

après

quelques

paroles

assez

vives,

l'officier, sans insister, s'empara de l ' i n t é r i e u r d u p a l a i s . Dès c i n q h e u r e s d u m a t i n , les

inspec-

t e u r s a v a i e n t été investis p a r c i n q u a n t e

hom-

mes a r m é s ; m a i s a l o r s il n'y a v a i t pas e n c o r e o r d r e de les a r r ê t e r , et ces d é p u t é s eussent

pu

se disperser. A sept h e u r e s , les o r d r e s d u d i r e c toire a r r i v è r e n t , et le g é n é r a l V e r d i e r l e u r a n n o n ç a qu'ils allaient ê t r e c o n d u i t s a u

Temple,

Ils m i r e n t en a v a n t les l o i s , la c o n s t i t u t i o n ,

la

g a r a n t i e d u c o r p s législatif et d ' a u t r e s l i e u x c o m muns.

Un officier,

feignant

d'être

Allemand,

l e u r r é p o n d i t : « Moi pas e n t e n d r e c'té f r a n ç a i s là. » D ' a u t r e s

militaires, plus embarrassés

du

p e r s o n n a g e qu'ils f a i s a i e n t , et p e u t - ê t r e e n c o r e incertains d u d é n o û m e n t , r é p o n d i r e n t : « Nous » ne d e v o n s q u ' o b é i r . » Q u e l q u e s - u n s des r e p r é sentons

résistèrent quand

on

v o u l u t les

faire

d e s c e n d r e . Un officier dit à B o u r d o n de l'Oise : » R e t i r e z - v o u s , c i t o y e n , n o u s n'avons p o i n t o r » d r e de v o u s a r r ê t e r . » C e l u i - c i fit u n e r é p o n s e q u i doit n o u s r e n d r e m o i n s sévères s u r d ' a u t r e s é p o q u e s de sa vie. « J e v e u x , d i t - i l , aller a u T e m » ple a v e c m e s collègues , et je r e p o u s s e l'indigne » faveur par laquelle on veut m e d é s h o n o r e r . » Le directoire, qui depuis plusieurs mois p r é parait

cette

entreprise , fut très-inquiet

tant


C H A P I T R E II.

29

qu'elle ne fut pas c o n s o m m é e . Les messagers a r r i v a i e n t des c a s e r n e s , des conseils et d e la p o l i c e , au palais d u L u x e m b o u r g , et se s u c c é daient r a p i d e m e n t . Les a m i s d'une f a v e u r naissante e n t o u r a i e n t les d i r e c t e u r s et s o u t e n a i e n t l e u r c o u r a g e . L ' a m b a s s a d e u r de S u è d e passa u n e p a r tie de la n u i t près d'eux. Il avait s o u v e n t m o n t r é de l'affection à p l u s i e u r s d'entre n o u s . Nous s û m e s d e p u i s , p e n d a n t n o t r e s é j o u r au T e m p l e , qu'il n o u s avait a b a n d o n n é s p o u r passer vers nos e n n e m i s , et u n j o u r , qu'à S i n n a m a r i , n o u s p a r lions des é v é n e m e n s de cette j o u r n é e , il s'éleva u n e q u e r e l l e assez vive , à ce s u j e t , e n t r e T r o n son et R o v è r e . » J e ne crois pas à sa d é f e c t i o n , « d i t c e l u i - c i , c a r je n'en ai pas été i n f o r m é . » — « J e n e l'ai pas été plus

que v o u s , dit T r o n -

» s o n ; mais j'y crois. J e connais ce d i p l o m a t e . »Il

s'imagine q u ' u n a m b a s s a d e u r doit a r r i v e r

» a u x secrets d u p r i n c e , m ê m e p a r le p l u s sale « c h e m i n . J e gagerais qu'il était chez B a r r a s . » B a r r a s , q u i n'avait pas t o u j o u r s été d'accord avec B e w b e l l et L a R é v e l l i è r e , f u t e n t r a î n é p a r la h a i n e qu'il p o r t a i t à C a r n o t . A i n s i , il y e u t en ce m o m e n t de l'accord e n t r e les t r i u m v i r s , et la p e r t e de C a r n o t f u t a r r ê t é e . Q u a n t à B a r t h é l é m y , il ne suffisait pas de se c a c h e r de l u i , il f a l l a i t e n c o r e l'envelopper d a n s la p r o s c r i p t i o n , p o u r m e t t r e à sa place q u e l q u e h o m m e entière-


30

C H A P I T R E II.

m e n t d é v o u é , et d o n t on n e d û t c r a i n d r e ni l a s u r v e i l l a n c e ni la v e r t u . Il f u t d o n c r é s o l u q u e B a r t h é l é m y d o n n e r a i t sa d é m i s s i o n , et q u e s'il l a r e f u s a i t , il s u b i r a i t le m ê m e s o r t q u e C a r n o t . C e l u i - c i avait bien p l u s de m o y e n s q u e l ' a u t r e d e p é n é t r e r les desseins d e ses c o l l è g u e s , et il connaissait d e p u i s l o n g - t e m p s l e u r a u d a c e . Le 17 , il sut q u e

le l e n d e m a i n

les c o u p s

déci-

sifs seraient f r a p p é s . Il e u t f o r t t a r d u n e n t r e t i e n avec w i l l o t , m e m b r e d u conseil des c i n q - c e n t s . Il ne s'opposait p l u s à u n c o u p de m a i n c o n t r e l e d i r e c t o i r e , m a i s il f u t b i e n t ô t a s s u r é , p a r les r e n s e i g n e i n e n s q u e l u i d o n n a w i l l o t , qu'il n'y avait n i dispositions f a i t e s , n i m o y e n s de r é s i s tance. Il r e n t r a e n c o r e chez l u i , a u L u x e m b o u r g ; et il f a u t c o n c l u r e de cette s é c u r i t é , o u qu'il était m a l i n f o r m é des d é t a i l s d u c o m p l o t , o u qu'il s'était p r o c u r é des m o y e n s infaillibles d'évasion. Il r é u s s i t en e f f e t à s ' é c h a p p e r . Des gens a r m é s e n t r è r e n t c h e z B a r t h é l é m y , le même jour

1 7 , à onze h e u r e s d u s o i r , et on se

c o n t e n t a de le faire g a r d e r p a r d e u x sentinelles placées à sa p o r t e . Il p o u v a i t s ' é c h a p p e r , m a i s il n e le v o u l u t p o i n t . P e n d a n t q u e les é v é n e m e n s q u e j'ai r a p p o r t é s p l u s h a u t se passaient d a n s les salles des

deux

conseils,d'autres membres,n'y p o u v a n t p é n é t r e r , v i n r e n t chez m o i a u n o m b r e d e t r e n t e à q u a r a n t e .


CHAPITRE IL

31

Nous n o u s e n t r e t î n m e s s u r le parti q u e la c i r constance exigeait. Les sentimens f u r e n t d i v e r s . B e r n a r d S a i n t - A f f r i q u e et Chassiron se m o n t r è r e n t t i m i d e s , i r r é s o l u s et i n q u i e t s de l ' é v é n e m e n t . Dupont

opina m o l l e m e n t ,

et p a r l a de

fuite.

M a r m o n t e l et M u r a i r e m a r q u è r e n t b e a u c o u p p l u s de f e r m e t é . J e dis à tous q u e , les c r o y a n t i r r é p r o c h a b l e s c o m m e m o i , j'étais d'avis de r e j e t e r tous les p a r t i s timides ; qu'il était indigne

de

n o u s de f u i r ou d e n o u s c a c h e r : q u e le seul m o y e n , s'il y en avait u n , de p r é v e n i r u n e c a t a s t r o p h e , était de n o u s m e t t r e en é v i d e n c e , de s e r v i r , p o u r ainsi d i r e , de fanal et de c e n t r e de r é u n i o n a u x gens b i e n i n t e n t i o n n é s ; q u e , loin de n o u s d i s p e r s e r , c o m m e p o u r r a i e n t faire des c o u p a b l e s , il f a l l a i t ,

a p r è s a v o i r été

chassés

d u lieu de nos séances, y r e t o u r n e r sans d é l a i ; q u e c'était le seul o ù il n o u s c o n v î n t d'être r é u nis. Cet a v i s , a p p u y é p a r le froid M u r a i r e et le sage T r o n c h e t , f u t a d o p t é u n a n i m e m e n t . J e r e çus , vers la m ê m e h e u r e , d i v e r s b i l l e t s , e t des visites de personnes q u i m ' e x p r i m a i e n t l'anxiété générale. F e r r a n d - V a i l l a n t v i n t m e dire q u ' u n officier s u p é r i e u r , d o n t je n e m e r a p p e l l e p l u s le n o m , était à d e u x pas de là , et qu'il r é u n i r a i t à l'instant u n g r a n d n o m b r e d ' h o m m e s p r ê t s à se d é v o u e r p o u r le m a i n t i e n d e la loi. Des chefs de d e u x g r a n d e s a d m i n i s t r a t i o n s voisines de m a mai-


32

CHAPITRE

II.

son v i n r e n t m e p r o p o s e r d ' a r m e r u n b o n n o m b r e de l e u r s c o m m i s ;

nous répondîmes à tout

le m o n d e q u e n o u s n o u s r e n d i o n s a u lieu de n o s s é a n c e s , q u e n o u s étions b i e n r é s o l u s d'éloigner de n o u s t o u t s e c o u r s é t r a n g e r . Nos

efforts se r é d u i s i r e n t à n o u s

présenter

d e u x fois seuls et d é s a r m é s a u conseil. Il est c l a i r q u e le d i r e c t o i r e n'avait p a s p r é v u ce g e n r e d'hostilité. S'il s'y f ù t a t t e n d u , l'accès des c o u r s n e n o u s e û t pas été si facile. Nous n o u s r e n d î m e s d e chez m o i , p a r le b o u l e v a r d , à n o t r e conseil. P e n d a n t la m a r c h e , u n d e nos h u i s s i e r s v i n t n o u s d i r e q u ' u n e p a r t i e de n o s collègues é t a i e n t r a s s e m b l é s a u x écoles d e c h i r u r g i e , p r è s d u p a l a i s d u d i r e c t o i r e , et qu'ils n o u s faisaient i n v i t e r à v e n i r les y j o i n d r e . Nous l e u r e n v o y â m e s t r o i s des m e m b r e s q u i é t a i e n t a v e c n o u s , p o u r les p r i e r d e se r é u nir à n o u s d a n s le l i e u o r d i n a i r e d e n o s s é a n c e s , d o n t le c h a n g e m e n t n e p a r a i s s a i t f o n d é s u r a u cun motif raisonnable. Nous avancions cependant dans la r u e S a i n t H o n o r é , et n o u s e n t r â m e s d a n s les c o u r s d u p a lais des T u i l e r i e s , a p r è s u n e d'une

faible

opposition

sentinelle d e n o t r e p r o p r e g a r d e ; m a i s ,

p o u r cette fois , t o u t e s les salles é t a i e n t f e r m é e s . P a r v e n u s a u x galeries q u i r é g n e n t l e long d e la terrasse d u p a r t e r r e , u n d é t a c h e m e n t d ' e n v i r o n cent h o m m e s a c c o u r u t , et n o u s r e p o u s s a . La l e -


CHAPITRE

II

33

ç o n était bien faite à l e u r s c h e f s , et ils tenaient des

discours très-insolens.

Ils

appuyaient

la

crosse de l e u r s fusils s u r ceux q u i , à l e u r g r é , n e se r e t i r a i e n t pas assez vite , et l e u r s b a ï o n n e t t e s s u r la poitrine de c e u x q u i se r e t o u r n a i e n t . Nous revenions chez le p r é s i d e n t p a r la r u e Saint-Hon o r é , quand un détachement de cavalerie galop a n t d e r r i è r e n o u s nécessita n o t r e dispersion : n o u s étions q u a r a n t e . Tous p o u v a i e n t a r r i v e r chez L a f f o n , c o m m e n o u s en étions c o n v e n u s ; je p o u r s u i v i s m o n c h e m i n , et n e m'écartai q u e p o u r lire les longues p r o c l a m a t i o n s d u d i r e c t o i r e , affichées s u r u n e c o l o n n e d u portail des F e u i l l a n s . Des soldats lisaient avec moi. J'écoutais l e u r s o b s e r v a t i o n s , j'y mêlais les m i e n n e s ; j'étais l i b r e , et je ne p r é v o y a i s a u c u n e m e n t q u ' a v a n t la fin d u j o u r je serais p r i s o n n i e r dans la t o u r d u T e m p l e . Il y a v a i t chez Laffon c i n q d e nos collègues. O n vint n o u s d i r e q u e la g e n d a r m e r i e s'avançait p a r le b o u l e v a r t ; la fuite n o u s était e n c o r e f a c i l e , m a i s la p r o p o s i t i o n n'en f u t p a s m ê m e faite. La maison , b i e n t ô t i n v e s t i e , f u t en m ê m e temps envahie p a r un détachement de g e n d a r m e r i e . L e c h e f se fit r e m e t t r e des pistolets d o n t u n de n o u s était m u n i . C'était l e seul q u i e û t des a r m e s . J'avais t o u j o u r s j u g é inutile d'en p o r t e r , et q u e l q u e s - u n s , q u i ne les q u i t t a i e n t j a m a i s , et q u i a n n o n ç a i e n t u n e g r a n d e d é t e r m i n a t i o n , том.

I.

».

5


34

CHAPITRE

II.

n'en o n t p a r b o n h e u r fait a u c u n usage. Le d é t a c h e m e n t n'était e n t r é chez Laffon q u e p a r u n m a l e n t e n d u ; c a r il était e n v o y é p o u r a r r ê t e r m e m b r e s d u conseil des c i n q - c e n t s ,

des

assemblés

dans u n e m a i s o n v o i s i n e . L'officier s ' a p e r ç u t de son e r r e u r ; m a i s il r e f u s a de m o n t r e r son o r d r e , et n o u s n e p û m e s a l o r s la c o n s t a t e r . comme

Cependant,

n o u s étions aussi r e p r é s e n t a n s , il c r u t

q u e , m a l g r é cette m é p r i s e , il a v a i t e n c o r e fait u n e b o n n e affaire. Il p r i t les n o m s d e c h a c u n d e n o u s , e t les e n v o y a a u m i n i s t r e de la police.

En

a t t e n d a n t sa r é p o n s e , il n o u s p a r l a d e r a s s e m b l e mens

d é f e n d u s p a r la l o i , c o m m e s'il n'eût pas

été a b s u r d e d ' a p p l i q u e r c e t t e i n t e r d i c t i o n à six représentons du p e u p l e , salle,

s'étaient

retirés

qui, chez

chassés leur

de

leur

président.

C o m m e n o u s l u i d e m a n d i o n s en v e r t u de q u e l l e loi n o u s étions a r r ê t é s , n o u s e û m e s p o u r r é p o n s e la définition

de la loi

sous

un

gouvernement

t y r a n n i q u e ; elle est r e m a r q u a b l e p a r sa précision

et sa justesse : « La loi, c'est le sabre. « Nous ne v î m e s r e v e n i r c h e z Laffon , q u ' a u b o u t d'une h e u r e et d e m i e ,

le m e s s a g e r e n v o y é p a r

l'officier de g e n d a r m e r i e à S o t i n , m i n i s t r e d e la p o l i c e . C e l u i - c i avait pris les o r d r e s d u d i r e c t o i r e , e t la d é c i s i o n n o u s f u t fatale. L'officier n o u s fit m o n t e r d a n s des v o i t u r e s . N o u s f û m e s

conduits

chez ce m i n i s t r e à t r a v e r s des g r o u p e s peu n o m -


CHAPITRE

35

II

b r e u x de citoyens q u i s e m b l a i e n t d i v e r s e m e n t affectés. On n o u s i n t r o d u i s i t dans son a p p a r t e m e n t ; et c o m m e n o u s l u i d e m a n d i o n s à v o i r l ' o r d r e en v e r t u d u q u e l il a t t e n t a i t à n o t r e l i b e r t é , il n o u s en refusa la c o m m u n i c a t i o n ; mais il n o u s dit qu'il l u i était c o m m a n d é d e faire a r r ê t e r les d é p u t é s assemblés r u e N e u v e - d u - L u x e m b o u r g . dans u n e

maison d o n t il n o u s l u t le n u m é r o .

« Ce n'est

p o i n t le n u m é r o de la m i e n n e ,

dit

» Laffon ; il est manifeste q u ' o n a pris m a m a i » son p o u r u n e a u t r e , et qu'il n'était pas q u e s » tion de n o u s faire a r r ê t e r . » L e m i n i s t r e s o u r i t , e t , sans p r e n d r e la peine de n o u s d o n n e r u n e explication , il r é p o n d i t p a r ces m o t s , q u i n e sont pas les m o i n s m é m o r a b l e s d e la r é v o l u tion et qu'il f a u t r e d i r e t e x t u e l l e m e n t : « Vous » jugez b i e n q u ' a p r è s ce q u e j'ai pris s u r

moi,

» u n peu p l u s ou u n peu m o i n s de c o m p r o m i s » sion n'est pas u n e affaire. » Nous m o n t â m e s d a n s q u a t r e v o i t u r e s , a c c o m pagnés d'agens de la p o l i c e , et sous une e s c o r t e de g e n d a r m e r i e à c h e v a l . Il était e n v i r o n q u a t r e h e u r e s de l ' a p r è s - m i d i . Il y a v a i t s u r les p o n t s et d a n s les r u e s p a r o ù n o u s passions u n e d o u b l e haie de gens a r m é s . Le p e u p l e paraissait const e r n é à la v u e des a r m e s et d e cet étalage d e force c o n t r e sept h o m m e s âgés et sans d é f e n s e ; quelques groupes,

il est v r a i ,

se m o n t r a i e n t ,

a u c o n t r a i r e , fort a n i m é s c o n t r e nous.


36

CHAPITRE

II.

Un h o m m e d ' u n e h a u t e s t a t u r e , m a l v ê t u , affectant la f u r e u r o u l ' i v r e s s e , t e n a n t u n b â t o n , en f r a p p a i t les p o r t i è r e s d e n o t r e v o i t u r e , et n o u s a c c a b l a i t d ' i m p r é c a t i o n s . Il n o u s c r i a i t d e t e m p s en t e m p s : « R é p é t e z » chiens

donc,

scélérats,

q u e v o u s ê t e s , r é p é t e z d o n c : V i v e la

» r é p u b l i q u e ! » Mais ces e m p o r t e m e n s de c o m m a n d e n'excitèrent a u c u n m o u v e m e n t . Il y e u t c e p e n d a n t u n m o m e n t d ' e m b a r r a s d a n s le conv o i . Un de nos c o n d u c t e u r s m i t la tête â la p o r tière , e t , la r e t i r a n t b r u s q u e m e n t , il n o u s d i t d'un a i r e f f r a y é : « On m a s s a c r e u n e v o i t u r e d e r » r i è r e n o u s . » Il se t r o m p a i t , o u v o u l a i t faire le facétieux. E n f i n , n o u s a r r i v â m e s a u T e m p l e ; â n o t r e e n t r é e d a n s cette f a m e u s e p r i s o n , nos p o ches f u r e n t visitées. Nous t r o u v â m e s p l u s i e u r s d e nos collègues des d e u x conseils ; L a v i l l e h e u r nois e t B r o t i e r y étaient d e p u i s p l u s i e u r s m o i s . Ils étaient les agens d'une c o n s p i r a t i o n en f a v e u r d u p r é t e n d a n t . Les

d é t a i l s en o n t été r e n d u s

p u b l i c s l o r s d u j u g e m e n t qu'ils o n t s u b i .

Ces

minces conspirateurs a v a i e n t , de leur autorité p r i v é e , n o m m é s e p t â h u i t m i n i s t r e s , et ils e n p r e n a i e n t u n e p a r t i e dans les conseils. Ils a v a i e n t m i s d a n s l e u r confidence

des

gens de g u e r r e

d o n t ils a v a i e n t b e s o i n , et q u i les d é n o n c è r e n t ; m a i s ils n'avaient pas m ê m e i m a g i n é de faire s o n d e r c e u x à q u i ils d i s t r i b u a i e n t si g é n é r e u s e m e n t les p r e m i e r s e m p l o i s civils.


C H A P I T R E II.

37

On n o u s installa dans les c h a m b r e s q u ' a v a i e n t habitées la f a m i l l e r o y a l e , et p l u s

récemment

les c o n s p i r a t e u r s désignés sous le n o m d u c a m p de G r e n e l l e . Nous e û m e s , p e n d a n t le t e m p s q u e n o u s passâmes

au T e m p l e ,

la l i b e r t é d e n o u s

p r o m e n e r d a n s la c o u r , q u i est spacieuse. Il f u t aussi p e r m i s à c e u x q u i a v a i e n t des f e m m e s

et

des enfans de les v o i r en p r é s e n c e de t é m o i n s . Les f e n ê t r e s de ce c h â t e a u sont garnies de h o t tes , q u i n'y laissent e n t r e r le j o u r q u e p a r en h a u t . L e s soldats q u i n o u s g a r d a i e n t faisaient f o r t s t r i c t e m e n t l e u r service ; dès la fin d u j o u r , n o u s étions e n f e r m é s sous b e a u c o u p d e v e r r o u x et de s e r r u r e s .

19 et 20 fructidor ( 5 et 6 septembre 1 7 9 7 ) . — J e croyais f e r m e m e n t q u ' u n acte aussi v i o l e n t , aussi c o n t r a i r e a u x lois , serait suivi d'une r e c o n naissance é c l a t a n t e de m o n innocence ,

et q u e

je serais m i s en l i b e r t é aussitôt q u e , p a r l'exam e n de m a c o n d u i t e , et la l e c t u r e de mes p a piers , on

se serait a s s u r é

même

prétexte

un

qu'il n'y avait pas

d'accusation

contre

moi.

Cette é p o q u e ne p o u v a i t ê t r e éloignée; j e l'attendis t r a n q u i l l e m e n t . La

p r i s o n c é l è b r e o ù n o u s étions r e n f e r m é s

d e v i n t l'objet de n o t r e c u r i o s i t é . L e T e m p l e

est

u n vaste édifice c a r r é , f l a n q u é de q u a t r e t o u r s . Il était d a n s les c h a m p s voisins de P a r i s a v a n t


38

CHAPITRE

II.

les a c c r o i s s e m e n s d e c e t t e ville. Il est a u j o u r d ' h u i dans

l'enceinte,

mais

entièrement

isolé.

Les

T e m p l i e r s a v a i e n t fait c o n s t r u i r e c e t t e f o r t e r e s s e p o u r c o n t e n i r l e u r s t r é s o r s et l e u r s a r c h i v e s , et c o m m e place de défense d a n s les g u e r r e s é t r a n gères e t intestines q u i d é s o l a i e n t la F r a n c e . L e s o u v e r t u r e s p a r o ù le j o u r p é n è t r e d a n s les t o u r s n'ont

q u e c i n q o u six p o u c e s de l a r g e u r , s u r

u n e h a u t e u r d ' e n v i r o n d e u x pieds et d e m i ; et la l u m i è r e , a v a n t d ' a r r i v e r à l ' i n t é r i e u r , se p e r d dans des m u r a i l l e s d e n e u f p i e d s

d'épaisseur.

Elles sont d e p i e r r e s de t a i l l e . L'édifice est b i e n c o n s e r v é s u r t r o i s f a c e s ; la q u a t r i è m e est l é zardée. Nos g a r d i e n s , et d e s p r i s o n n i e r s q u i n o u s o n t précédés au T e m p l e ,

nous ont transmis quel-

ques détails s u r le t r a i t e m e n t q u e L o u i s X V I et sa f a m i l l e y o n t é p r o u v é . T o u t c e q u i r e g a r d e ce prince a été publié p a r son valet-de-chambre C l é r y , q u i n e l'a q u i t t é q u ' a u d e r n i e r m o m e n t ; e t son l i v r e n o u s est p a r v e n u à S i n n a m a r i , o ù j e r e v o i s les notes d'après l e s q u e l l e s

je r é d i g e

m o n j o u r n a l . J e s u p p r i m e les faits qu'il a d û m i e u x c o n n a î t r e q u e m o i , et je n e r a p p o r t e r a i qu'une

seule

circonstance

qui

paraît

avoir

é c h a p p é à ce n a r r a t e u r fidèle. M a d a m e Elisab e t h , s œ u r d e L o u i s X V I , dit à c e p r i n c e , en le q u i t t a n t : « Nous n o u s r e v e r r o n s . » Il l u i r é -


C H A P I T R E II.

pliqua : « O u i ,

39

d a n s l'autre m o n d e . »

Cette r é -

ponse ne se concilie pas avec l'ensemble d u r é c i t de C l é r y . Si elle a été f a i t e , elle tend à d é t r u i r e u n e o p i n i o n qu'on t r o u v e d a n s q u e l q u e s a u t r e s n a r r a t i o n s . C'est q u e Louis X V I ne c r o y a i t pas q u e le j u g e m e n t p o r t é c o n t r e lui p a r la c o n v e n tion serait e x é c u t é . S i , a u c o n t r a i r e , il r e g a r d a i t son

exécution

qu'il

comme

inévitable,

le

courage

a m o n t r é l u i reste t o u t entier. Le j e u n e

p r i n c e a fini d'une m a n i è r e si m i s é r a b l e qu'on n'a j a m a i s osé

p u b l i e r les circonstances

m o r t . 11 n e p a r a î t pas qu'il ait été

de sa

empoisonné;

on a p r é t e n d u q u e les m a î t r e s i g n o r a n s et p e r v e r s , placés près de ce m a l h e u r e u x e n f a n t , l u i a v a i e n t d o n n é d'affreuses l e ç o n s , qu'il p r a t i q u a avec u n e docilité

f u n e s t e . Ce qu'il y a de p l u s

c e r t a i n , c'est q u e les insectes le d é v o r a i e n t ; son linge

était t r è s - r a r e m e n t r e n o u v e l é ; l'air de sa

c h a m b r e était infect.

Il était agité de t e r r e u r s

t o u j o u r s renaissantes et t r o p l é g i t i m e s ; il s'attendait à ê t r e t u é p a r q u e l q u ' u n de c e u x q u i l'app r o c h a i e n t , e l l e jeune i n n o c e n t i m p l o r a i t q u e l quefois l e u r pitié c o m m e u n c o u p a b l e . « N'est-ce » pas , l e u r d i s a i t - i l , on n e m e t u e r a p a s ? » Il f u t long-temps

dans cet

état,

et p r e s q u e

oublié.

Q u a n d enfin on s'occupa d e l u i , il était t r o p t a r d . De S a u l t , c h i r u r g i e n de l ' h ô p i t a l , a p r è s l'avoir visité,

d é c l a r a qu'il n e

p o u v a i t vivre a u - d e l à


40

CHAPITRE

II.

d'un an. Il fût m i e u x t r a i t é depuis ; mais l'art des

médecins

ne

put

le

conserver

qu'onze

mois ( 1 ) . De S a u l t ne lui s u r v é c u t q u e de q u e l ques j o u r s . On avait tant de motifs de p r é s u m e r des c r i m e s de la p a r t de t o u s c e u x q u i p a r t i c i paient à ces é v é n e m e n s , q u e p l u s i e u r s p e r s o n n e s f u r e n t p e r s u a d é e s que ce c h i r u r g i e n avait été sollicité d'accélérer la m o r t de cette j e u n e v i c time , qu'il s'y était r e f u s é , et q u ' o n l'avait e n suite e m p o i s o n n é l u i - m ê m e , p o u r étouffer cet h o r r i b l e secret. Cette anecdote semble e n t i è r e ment dénuée

de f o n d e m e n t .

Q u e le

Dauphin

soit m o r t e m p o i s o n n é ou des m a u v a i s traitemens qu'il a c e r t a i n e m e n t é p r o u v é s , les a u t e u r s d u forfait sont également coupables. Dès le 1 8 f r u c t i d o r , t o u s les magistrats q u i n'avaient pas m a r q u é assez de d é v o u e m e n t

au

directoire f u r e n t d e s t i t u é s , les c o m m a n d a n s militaires changés. Les m e m b r e s d u c o r p s législatif q u i l u i d o n n a i e n t de l ' o m b r a g e étant dispersés , fugitifs o u dans les c a c h o t s , le g o u v e r n e m e n t , contenu jusqu'alors, devint tout à coup absolu. Les presses des i m p r i m e u r s q u i

n'é-

taient p o i n t à sa dévotion f u r e n t d é t r u i t e s . Ces actes p o u v a i e n t , dans le p r e m i e r m o m e n t , ê t r e

( 1 ) Il m o u r u t à d e u x h e u r e s d e l ' a p r è s - m i d i , le l u n d i 8 juin 1 7 9 5 .


CHAPITRE II.

41

accueillis p a r la m u l t i t u d e , q u i n'examine r i e n ; m a i s il e û t fallu faire cesser en m ê m e t e m p s t o u s les m a u x qu'on n o u s a t t r i b u a i t ; a u t r e m e n t il devenait m a n i f e s t e , m ê m e p o u r les plus a v e u g l e s , q u e c'était la t y r a n n i e q u i avait t r i o m p h é . L a faction q u i n o u s était c o n t r a i r e dans le conseil des c i n q - c e n t s était b i e n éloignée de c h e r c h e r des p r e u v e s ou d ' a t t e n d r e le r é s u l t a t d'une e n quête.

P l u s i e u r s détails n o u s

parvinrent

au

T e m p l e , p e n d a n t n o t r e voyage , et à S i n n a m a r i m ê m e . J e vais r a c o n t e r les p r i n c i p a u x . Le d i x huit ( 4 septembre

1797 ) , à h u i t h e u r e s

du

m a t i n , des m e m b r e s d u conseil des c i n q - c e n t s se r e n d i r e n t a u lieu o r d i n a i r e de l e u r s séances. Il y a v a i t s u r les p o r t e s des affiches a n o n y m e s p o u r les i n v i t e r à se r e n d r e à la salle d u T h é â t r e - F r a n ç a i s a p p e l é l'Odéon. Q u e l q u e s - u n s p é n é t r è r e n t , c o m m e j e l'ai d i t , dans la salle d u M a n é g e , sous la présidence de S i m é o n ; mais u n p l u s g r a n d n o m b r e se r e n d i t d o c i l e m e n t à l ' O d é o n . Une c o m m i s s i o n f u t c h a r g é e de p r o p o s e r des

m e s u r e s p r o p r e s à s a u v e r la p a t r i e .

Les

commissaires furent P o u l a i n - G r a n p r e y , Chazal, V i l l e r s , Sieyes et B o u l a y d e la M e u r t h e . C o m m e d a n s toutes les r é v o l u t i o n s les factieux f l a t t e n t les p l u s f o r t s , ainsi les o r a t e u r s de ce

conseil

a p p e l è r e n t à e u x la f o r c e a r m é e . « Soldats de l a » p a t r i e ! s'écria l'un d ' e u x , v o u s êtes n o s frères


42

CHAPITRE

II.

» d'armes , nos amis , nos défenseurs ; nous b r û » l o n s d e v o u s v o i r , de v o u s e m b r a s s e r ; n o u s » ne connaissons p o u r v o u s q u e d e u x sentimens, «celui Bailleul

de l'amitié et celui de l ' a d m i r a t i o n . » p a r l a d u m i l l i a r d , des m o n u m e n s

à

élever a u x défenseurs de la p a t r i e . Q u e l q u e s - u n s paraissaient hésiter à i n t r o d u i r e les t r o u p e s dans Paris.

Merlin de Thionville s'écria : « P r e n e z

» g a r d e , il f a u t écraser vos e n n e m i s , o u d e m a i n « v o u s n e serez plus.» L'admission des t r o u p e s fut r é s o l u e . Il fallait c o l o r e r les violences a u x quelles on allait se p o r t e r , et le d i r e c t o i r e e n v o y a a u x conseils

des v o l u m e s

de pièces où trois

m e m b r e s étaient i n c u l p é s . Les a u t r e s , d o n t la p r o s c r i p t i o n était c o n v e n u e , n'étaient pas m ê m e n o m m é s . C'est s u r cette base m e n s o n g è r e

que

la c o m m i s s i o n fonda les résolutions qu'elle p r o posa a u conseil. B

( 1 ) e u t l'intrépidité d e se

c h a r g e r d u r a p p o r t . S o n d i s c o u r s tendait à p r é cpiter le d é c r e t ,

à é p o u v a n t e r ses a u d i t e u r s .

« A d o p t e z s u r - l e - c h a m p les m e s u r e s res ,

dit-il;

qu'elles soient

nécessai-

rigoureuses.

La

» conspiration est m a t é r i e l l e m e n t p r o u v é e p a r » les pièces. Un des g r a n d s foyers était dans le

(l)

J e me c o n f o r m e à la loi d ' o u b l i ,

en taisant a u j o u r -

d'hui ( 1 8 3 4 ) les n o m s de c e u x qui f u r e n t , e n 1 7 9 7 , g l o r i e u x d'être n o m m é s .


C H A P I T R E II.

43

c o r p s législatif. Ce p a r t i avait s o u v e n t la m a j o r i t é . L ' a c t i v i t é , la sagesse d u d i r e c t o i r e o n t t o u t p r é v u . Il n'y a pas de t e m p s à p e r d r e ; il f a u t s a u v e r la c h o s e p u b l i q u e ; q u e vos m e s u r e s soient p r o m p t e s , r i g o u r e u s e s et a v o u é e s par

la v é r i t a b l e p o l i t i q u e .

Point

de

sang ,

p o i n t d'échafauds 1 Les p r o p r i é t é s , les p e r s o n nes , t o u t sera r e s p e c t é . Il n'est pas ici q u e s tion de v e n g e a n c e ,

mais de salut p u b l i c .

Il

f a u t d é p o r t e r nos e n n e m i s , la d é p o r t a t i o n d o i t ê t r e d é s o r m a i s l e g r a n d m o y e n de s a l u t p o u r la c h o s e p u b l i q u e . Cette m e s u r e est a u t o r i s é e p a r la j u s t i c e , a v o u é e p a r l ' h u m a n i t é .

Com-

p r e n o n s - y les p r ê t r e s , les é m i g r é s . L a n a t i o n , t o u j o u r s g r a n d e , t o u j o u r s g é n é r e u s e , fera v o l o n t i e r s u n sacrifice p o u r l e u r

établissement

et p o u r les coloniser. A i n s i , a u lieu de v o u s a b a t t r e , c i t o y e n s r e p r é s e n t a n s , il

faut vous

é l e v e r à des s e n t i m e n s n o b l e s et c o u r a g e u x , à des i d é e s g r a n d e s et v r a i m e n t p o l i t i q u e s ,

en

u n m o t , s a u v e r la p a t r i e , la c o n s t i t u t i o n et la l i b e r t é . Mais il n'y a pas u n m o m e n t à p e r d r e . Si v o u s n e profitez a u j o u r d ' h u i de la v i c toire,

demain

le

combat

sera

sanglant

et

t e r r i b l e . F r a p p o n s les c o u p s nécessaires ; r e m e t t o n s l ' o r d r e d a n s nos

finances,

r a v i v o n s le

c r é d i t . L a paix c o m b l e r a les v œ u x de nos a r mées et les n ô t r e s ; et le b o n h e u r p u b l i c c o u -


44

CHAPITRE II.

» r o n n e r a les efforts et les sacrifices de la n a » tion. » Après B

, V

m o n t a à la t r i b u n e , et

p r o p o s a la loi de d é p o r t a t i o n . T J

de B

, C

, B...,

, et bien d'autres se signalèrent

en ce m o m e n t . J e p o u r r a i s i n d i q u e r des m e m bres moins c o n n u s ; mais à q u o i b o n , q u a n d il est d é m o n t r é q u e ces amis d u d i r e c t o i r e eussent p a r e i l l e m e n t suivi nos signes, si n o u s eussions t r i o m p h é ? Les s i m u l a c r e s des d e u x conseils f u r e n t en p e r m a n e n c e p e n d a n t c i n q j o u r s ; c e l u i des c i n q - c e n t s suivit sans résistance l'impulsion qui l u i était d o n n é e p o u r le b o u l e v e r s e m e n t des institutions q u i gênaient le d i r e c t o i r e . D é p o r t a tion , d e s t i t u t i o n s , élections a n n u l é e s , n o m i n a tions n o u v e l l e s de f o n c t i o n n a i r e s de t o u s les o r d r e s , p o u v o i r s p o u r ainsi d i r e illimités conférés a u x d i r e c t e u r s , adresses a u p e u p l e , a u x a r m é e s , r i e n n ' é p r o u v a d'obstacles. Un seul objet f o u r nit m a t i è r e à d é b a t s . Il est c u r i e u x d'entendre B

« L e s chefs d e l ' h o r r i b l e c o n s p i r a t i o n q u e

» n o u s d é j o u o n s , d i t - i l , sont b i e n a t r o c e s , b i e n » c o u p a b l e s ; mais ils se sont servis

d'hommes

» p l u s h o r r i b l e s e n c o r e , d ' h o m m e s d o n t l'exis» tence accuse la n a t u r e . Elle c o m p r o m e t l'es» pèce

humaine.

En

y

pensant,

l'honnête

» h o m m e v o u d r a i t fuir ses semblables ; il v o u » drait

en

quelque

sorte

s'échapper

à lui-


CHAPITRE II.

45

» m ê m e . » Les a u d i t e u r s ne savaient q u e penser, et c r o y a i e n t q u ' o n allait l e u r d é n o n c e r u n n o u veau Carrier. B

les tira d ' i n c e r t i t u d e ,

en

c o n t i n u a n t ainsi : « V o u s entendez q u e je v e u x » p a r l e r des j o u r n a l i s t e s c o m p l i c e s

d e la cons-

» p i r a t i o n . » Il p r o p o s a u n e r é s o l u t i o n assortie à ce p r é a m b u l e c o n t r e les a u t e u r s des feuilles p é riodiques.

C'était à q u i se distinguerait p a r

l'exagération et l ' e m p h a s e , p o u r faire passer le projet. T

n e f u t surpassé p a r p e r s o n n e . Il

e x p r i m a en ces t e r m e s les t e r r e u r s d o n t son p a r t i était agité : « Si nos ennemis eussent t r i o m p h é , » n o u s périssions t o u s o u p a r la c o r d e ou p a r » l ' é c h a f a u d . Nous m a r c h o n s e n t r e la g u i l l o t i n e » et la potence. » On a u r a i t c r u e n t e n d r e

un

c h e f de b a n d e e x h o r t a n t ses c a m a r a d e s à u n e v i g o u r e u s e défense. En p a r c o u r a n t les feuilles d o n t je t i r e ces détails , je m e t r o u v e moins à p l a i n d r e avec les nègres q u i m e g a r d e n t , q u e s'il me fallait v i v r e avec de tels c o m p a g n o n s . R i e n n e p a r u t t r o p violent au conseil

des

c i n q - c e n t s , et t o u t ce q u i f u t p r o p o s é passa sans résistance. Nous étions instruits dans n o t r e prison d u Temp l e des é v é n e m e n s d u d e h o r s , e t sir S y d n e y S m i t h , q u i , depuis p l u s i e u r s m o i s , y était d é t e n u , n o u s t r a n s m i t q u e l q u e s gazettes, q u i a r r i v a i e n t assez


46

CHAPITRE

II

l i b r e m e n t j u s q u ' à lui. Nous a p p r î m e s avec une d o u l e u r p r o f o n d e q u e pas u n e seule voix n e s'était fait e n t e n d r e p o u r n o t r e défense dans le conseil des cinq-cents. Nous c o n s e r v i o n s c e p e n d a n t e n c o r e de l ' e s p é r a n c e , et elle reposait t o u t entière s u r le conseil des anciens. J'ai dit c o m m e n t n o u s avions été repoussés d u lieu o r d i naire d e nos séances et dispersés.

L'invitation

a n o n y m e de se r e n d r e a u x écoles d e c h i r u r g i e suffit à u n g r a n d n o m b r e de m e m b r e s p o u r s'y t r a n s p o r t e r . R o g e r - D u c o s se chargea de la présidence. M a i s , p a r m i nos c o l l è g u e s , p l u s i e u r s r é c l a m è r e n t c o n t r e ce d é p l a c e m e n t . Laussat manifesta u n e m â l e et généreuse i n d é p e n d a n c e ; ce r e p r é s e n t a n t et Legrand p r o p o s è r e n t d e r e t o u r n e r a u x Tuileries. M a r b o t , B r i v a l , G i r o d - P o u z o l et L e Breton se m o n t r è r e n t les p r e m i e r s d a n s les rangs des amis d u d i r e c t o i r e . Mais Regnier s'éleva à plusieurs reprises c o n t r e les violations de la c o n s t i t u t i o n , bien assuré qu'il n'y a v a i t pas assez d e m e m b r e s p o u r d é l i b é r e r ; il insista avec force s u r u n appel n o m i n a l ; « f o r m a l i t é o i s e u s e , criait » M

, n o u s s o m m e s bien p r è s de la m a j o r i t é . »

L e faible B

, c o n s e r v a n t son c a r a c t è r e , d e -

m a n d a que la question fût divisée. On n o m m a u n e c o m m i s s i o n p o u r faire u n r a p p o r t : les c o m missaires f u r e n t B a u d i n , R é g n i e r , L a c u é e , L a u s sat et Picault. J'ai t o u j o u r s t e n u B a u d i n p o u r un


C H A P I T R E II.

47

flatteur de la puissance. Les q u a t r e a u t r e s , quoiq u e d'une

c o u l e u r peu

décidée,

étaient gens

d ' h o n n e u r et de capacité ; e t , v u les circonstances, le choix n'était pas m a u v a i s . Une r é s o l u t i o n p o u r faire e n t r e r des t r o u p e s dans l'enceinte p r o h i b é e , fut p r o p o s é e par B a u d i n , et a p p r o u v é e p a r le conseil. 18

fructidor ( 4 s e p t e m b r e

j o u r , vers m i n u i t , nard tion

Saint-Affrique, fut

reçu

au

1797).

Le m ê m e

sous la présidence d e B e r le

décret

conseil

des

de

déporta-

anciens.

On

n o m m a sept commissaires p o u r en faire le r a p p o r t . C'étaient C r e t e t , B a u d i n ,

Girod-Pouzol,

C r e u z é - L a t o u c h e , Le B r u n , Regnier et R a b a u d . Les b o n s , d a n s ce m é l a n g e , p r é d o m i n a i e n t . On voyait a u t o u r de l ' a m p h i t h é â t r e o ù siégeaient nos c o l l è g u e s , des groupes de grenadiers à l'air h a g a r d , à la p a r o l e b r u s q u e , au geste m e n a ç a n t . L'éclat des b a ï o n n e t t e s , les cris de p l u s i e u r s jacobins forcenés effrayaient les gens timides. Cette d é l i b é r a t i o n n o c t u r n e , a u sein d'un

tumulte

e f f r o y a b l e , les i n j u r e s , les m e n a c e s , la joie q u ' é p r o u v e n t des juges c o r r o m p u s q u a n d ils p e u v e n t i m m o l e r des innocens , telle était la scène qu'offraient les écoles de c h i r u r g i e . Quelques r e p r é s e n tans paisibles y avaient été entraînés. Un d'eux n o u s écrivit : « Ce lieu où l'on disséquait hier des « c a d a v r e s , n'a jamais offert un spectacle aussi


48

CHAPITRE II.

» h i d e u x q u e celui d u c o r p s législatif se d é c h i r a n t » de ses m a i n s , et a r r a c h a n t ses p r o p r e s e n » trailles. » La commission a u r a i t b i e n v o u l u gagner

du

t e m p s , et elle fut d'avis de p r o c é d e r à u n e x a m e n particulier concernant chaque individu. GirodPouzol,

c h a r g é de faire le r a p p o r t , tint

une

m a r c h e o b l i q u e , et a p r è s a v o i r énoncé l'opinion de ses c o l l è g u e s , il ajouta : « Mais je v o u s déclare » en m ê m e t e m p s q u e ce n'est pas m o n avis. » P l u sieurs commissaires p r i r e n t n o t r e défense; mais les t y r a n s m e n a ç a i e n t , et q u a t r e d'entre ces commissaires craignaient i n t é r i e u r e m e n t d'être mis s u r la liste fatale. L e c o u t e u l x

se m o n t r a

plus

c o u r a g e u x : il p r o f é r a ces p a r o l e s , q u e , dans ce m o m e n t , je ne p u i s t r a n s c r i r e sans é m o t i o n : « L a » d é p o r t a t i o n est u n e peine égale à la m o r t . P e u t » ê t r e m ê m e est-elle p l u s t e r r i b l e p o u r u n p è r e » q u i serait a r r a c h é à sa f e m m e , à ses enfans. » Il d e m a n d a i t des p r e u v e s de la c o n s p i r a t i o n . « Des » preuves! répliqua M

, il n'en f a u t p o i n t c o n t r e

» la faction des royalistes. J'ai m a c o n v i c t i o n . » Hegnier d e m a n d a u n délai a u n o m de la p a t r i e et de l ' h o n n e u r d u c o r p s législatif. R o u s s e a u , C r e tet f u r e n t d u m ê m e avis. L

v o y a n t les o p i -

nions flottantes, se r e n d i t g a r a n t d e l'existence d'une conspiration. « Le p e u p l e est l à , d i t - i l , en » désignant u n e douzaine d ' h o m m e s de m a u v a i s e


CHAPITRE II.

49

» m i n e q u i étaient p r é s e n s ; le p e u p l e e n t i e r doit » l'emporter sur quelques individus. « L e peuple fît son effet. R é g n i e r persista à d e m a n d e r l'ajourn e m e n t ; e t , vers six h e u r e s d u m a t i n , l e c o n s e i l , f a t i g u é , se r a n g e a à son avis. L e l e n d e m a i n

19,

la d é l i b é r a t i o n r e c o m m e n ç a ; nos e s p é r a n c e s n'étaient pas éteintes. M a i s , p a r m i b e a u c o u p d'hommes v e r t u e u x , il n'y en a v a i t pas u n seul d o u é de ce c o u r a g e q u i , à la v u e d u d a n g e r , s'anime d e cette

inflexibilité q u i n e c è d e p o i n t à des c l a -

m e u r s séditieuses. B e a u c o u p d ' é t r a n g e r s e n t o u r a i e n t les b a n c s . Un s o l d a t c r i a a u x d é l i b é r a n s : « P a t r i o t e s ! avancez a u pas de c h a r g e . » C r e u z é L a t o u c h e , ainsi q u e b i e n d ' a u t r e s , a u r a i t v o u l u q u e la d é p o r t a t i o n fût d é c r é t é e sans a v o i r l ' e m b a r r a s de p a r a î t r e à l a t r i b u n e ; m a i s il n'était p l u s possible de l o u v o y e r . C r e u z é était u n de ces o r a t e u r s m o d é r é s et f r o i d s , d o n t les o p i n i o n s , r a i s o n n a b l e s et é n o n c é e s avec justesse et s i m p l i cité , f o n t , s u r u n e a s s e m b l é e o ù il y a b e a u c o u p de gens m û r i s p a r l'âge , p l u s d ' i m p r e s s i o n q u e les m o u v e m e n s d é c l a m a t o i r e s et les p a r o l e s animées. Nous savions qu'il était u n de n o s e n n e mis ; mais n o u s n e pensions pas qu'il p û t ê t r e p o u s s é p a r la h a i n e j u s q u ' à p r o f é r e r , p o u r n o u s p e r d r e , u n e opinion subversive de tout g o u v e r n e m e n t . Il e u t d ' a b o r d r e c o u r s a u lieu c o m m u n d u s a l u t d e la p a t r i e . M e t t a n t ensuite à p a r t ТОМ.

1.

4


50

CHAPITRE

II.

toute r e t e n u e , il a j o u t a : « Q u e la r é p u b l i q u e » s'était

vue

au

moment

de t o m b e r sous les

» c o u p s de ses p l u s cruels e n n e m i s : profitons de » n o t r e v i c t o i r e ; assurons-en les f r u i t s . Les e n n e » mis de la r é p u b l i q u e ne p e u v e n t i n v o q u e r les » formes qu'ils a u r a i e n t m é p r i s é e s

s'ils

eussent

» t r i o m p h é . Il s'agit de p r e n d r e des m e s u r e s e x » t r a o r d i n a i r e s . 11 s'agit d o n c aussi de s'écarter » des règles c o m m u n e s . « Ces paroles firent l e u r effet. 0 p u i s s a n c e i r r é sistible de l a faiblesse teulx dit l u i - m ê m e

et d e la c r a i n t e ! L e c o u -

qu'il était c o n v a i n c u de la

conspiration , qu'il a p p r o u v a i t la p l u s g r a n d e p a r t i e des m e s u r e s p r o p o s é e s ; il alla j u s q u ' à se m o n t r e r i n q u i e t s u r la s û r e t é des p a t r i o t e s . A p r è s lui v i n r e n t B o i s s e t , Brival , Y s a b e a u , B o r d a s , C l a u z e l , t o u s gens q u ' u n e p é r i o d e de P o r t a l i s ou

une exclamation

de

Dupont

de

Nemours

avaient si s o u v e n t anéantis. Ils p a r l è r e n t d e flots de s a n g , de p o i g n a r d s , d e m i n e s e m b r a s é e s , d e volcan , de b r è c h e , de fer et de f l a m m e s .

Ré-

gnier fit u n d e r n i e r et vain effort. 11 d e m a n d a u n e discussion p a r t i c u l i è r e s u r c h a q u e i n d i v i d u . «Un o u d e u x , d i t - i l , p o u r r o n t p a r a î t r e i n n o ?cens.»

Mais il gâta son d i s c o u r s , en a j o u t a n t

qu'on ne p o u v a i t d o u t e r de la c o n s p i r a t i o n et d e la nécessité de p r e n d r e de p r o m p t e s

mesures.

Cette l u t t e , ainsi p r o l o n g é e , avait jeté l ' é p o u -


CHAPITRE

II.

51

v a n t e p a r m i les t r o i s d i r e c t e u r s et leurs c o m p l i ces. Ils j u g è r e n t nécessaire de f r a p p e r les conseils de la m ê m e t e r r e u r , et ils l e u r e n v o y è r e n t u n m e s s a g e , aussi h o n t e u x p o u r c e u x q u i l'avaient dicté,

q u ' h u m i l i a n t p o u r c e u x q u i d e v a i e n t le

r e c e v o i r . On y lisait : « L e 18 f r u c t i d o r a d û s a u » v e r la r é p u b l i q u e et v o u s ; le p e u p l e s'y a t t e n d ; » v o u s avez v u h i e r sa t r a n q u i l l i t é et sa joie. 11 » d e m a n d e a u j o u r d ' h u i o ù en est la r é p u b l i q u e , » et ce q u e v o u s avez fait. Si v o u s t a r d e z u n e » minute,

c'en est fait ! v o u s v o u s p e r d e z avec

» la r é p u b l i q u e . Les c o n j u r é s o n t des intelligen» ces j u s q u e p a r m i v o u s . Ils p a r l e n t déjà d e p u » nir

les

républicains

du commencement

de

» t r i o m p h e qu'ils a v a i e n t o b t e n u , et v o u s h é s i » tez à p u r g e r le sol de l a F r a n c e d'un petit n o m » b r e de c o n s p i r a t e u r s r o y a u x , q u i n ' a t t e n d e n t » q u e le m o m e n t de v o u s d é v o r e r ! V o u s êtes a u « b o r d du

volcan,

il va v o u s e n g l o u t i r ;

vous

» p o u v e z le f e r m e r , e t v o u s d é l i b é r e z ! D e m a i n il » ne sera p l u s t e m p s , la m o i n d r e i n c e r t i t u d e est » la m o r t de la r é p u b l i q u e . On v o u s p a r l e r a d e » p r i n c i p e s , o n c h e r c h e r a les f o r m e s , on i n v e n t e » r a d e s e x c u s e s ; o n assassinera la » en a y a n t l'air de l ' i n v o q u e r . Cette

constitution, commiséra-

» tion qu'on i m p l o r e p o u r c e r t a i n s h o m m e s v o u s » c o n d u i r a à les v o i r r a m a s s e r dans v o t r e sein les » h o r r i b l e s b r a n d o n s de la g u e r r e c i v i l e , p o u r


52

C H A P I T R E II.

» i n c e n d i e r la p a t r i e . Quelle pitié m a l e n t e n d u e ! » q u e l s e n t i m e n t funeste ! quelles v u e s rétrécies ! » L e d i r e c t o i r e s'est d é v o u é ! Il a c r u q u e

vous

« v o u l i e z s i n c è r e m e n t la l i b e r t é , la r é p u b l i q u e , » et q u e les c o n s é q u e n c e s d e ce p r e m i e r p r i n c i p e » ne d e v a i e n t pas v o u s e f f r a y e r . S i les amis des rois » t r o u v e n t des a m i s p a r m i v o u s ; si v o u s a t t e n d e z » un instant,

il f a u t d é s e s p é r e r d u salut de la

« F r a n c e , f e r m e r la c o n s t i t u t i o n ,

et d i r e a u x

» p a t r i o t e s q u e l ' h e u r e de la r o y a u t é est s o n n é e » d a n s la r é p u b l i q u e ; m a i s si cette idée a f f r e u s e » v o u s c o n t r i s t e et v o u s f r a p p e , soyez les l i b é r a » t e u r s de v o t r e p a y s , et fondez à j a m a i s son «bonheur

et sa gloire.» C r e u z é ,

l'infatigable

C r e u z é dit e n c o r e : « L ' u r g e n c e des c i r c o n s t a n » ces et le s a l u t de la l i b e r t é n e s o u f f r e n t pas le » moindre retard » tions s u r les

d a n s l ' a d o p t i o n de la r é s o l u -

mesures de salut public.» Q u a -

torze o u quinze m e m b r e s

se l e v è r e n t en signe

d ' a p p r o b a t i o n , et sept p o u r i m p r o u v e r . T o u t le r e s t e de l'assemblée

fut immobile.

C'est ainsi

q u e la r é s o l u t i o n f u t a d o p t é e d a n s l ' a p r è s - m i d i d u 1 9 . Nous a p p r î m e s avec h o r r e u r q u e

nous

é t i o n s c o n d a m n é s à u n e peine i n f a m a n t e ( 1 ) et ( 1 ) L e s p e i n e s a f f l i c t i v e s s o n t : la m o r t , la d é p o r t a t i o n . E l l e s n e p e u v e n t ê t r e p r o n o n c é e s q u e p a r les t r i b u n a u x c r i m i n e l s ( C o d e d e s d é l i t s e t des p e i n e s ) . T o u t e p e i n e t i v e est en m ê m e t e m p s i n f a m a n t e ( i b i d . ) .

afflic-


CHAPITRE

II.

53

capitale , sans a v o i r été accusés , ni e n t e n d u s . O n n o u s assura qu'il n'y avait pas moitié des m e m b r e s nécessaires p o u r r e n d r e u n d é c r e t . U n j o u r v i e n d r a o ù pas u n seul p e u t - ê t r e n e v o u d r a c o n v e n i r qu'il y a c o n c o u r u . Nous s û m e s aussi que plusieurs m e m b r e s

condamnés

n'avaient

p a s d'abord été c o m p r i s dans la liste; q u ' o n n'av a i t m ê m e eu p o u r p r e m i e r b u t que l'exclusion d e p l u s i e u r s r e p r é s e n t a n s d u d e r n i e r t i e r s , en a n n u l a n t l e u r s élections. Il ne f a u t q u e l i r e le p r é a m b u l e d u d é c r e t d u 19 f r u c t i d o r p o u r s'en c o n v a i n cre.

On n'avait pas osé , a u m é p r i s des l o i s ,

p r o p o s e r , dès le d é b u t , u n e peine c a p i t a l e sans j u g e m e n t ; mais

l'exécution

f a c i l e , q u e nos e n n e m i s

devint bientôt

si

y p r i r e n t g o û t , et la

p r o s c r i p t i o n s'étendit à t o u s c e u x q u i a v a i e n t p a r m i les jacobins u n e n n e m i secret o u c o n n u ; on se fit des sacrifices r é c i p r o q u e s ; les a r t i c l e s f u r e n t a m p l i f i é s , et le p r é a m b u l e resta. C'est c e q u i e x p l i q u e la d i s c o r d a n c e e n t r e ces d e u x p a r ties d u d é c r e t , et cette association de m e m b r e s qui

ne se connaissaient

pas m ê m e

q u ' o n accusait d e c o m p l i c i t é .

de v u e , et

On r a p p o r t e q u e

p l u s i e u r s r e p r é s e n t a n s bien i n t e n t i o n n é s n'osèr e n t r é s i s t e r , p a r c e q u ' o n l e u r dit q u e l e d i r e c t o i r e n o u s ferait assassiner si n o u s n'étions p a s c o n d a m n é s . Le d i r e c t o i r e ne c o m m e t t a i t q u e des c r i m e s utiles. S a n s d o u t e il eût désiré n o u s faire


54

CHAPITRE II.

p é r i r t o u s sans exception ; m a i s il n'y avait p o u r lui a u c u n profit à faire assassiner d i x p r o s c r i t s , q u a n d il y en avait q u a r a n t e - t r o i s en fuite. R a b e l a i s a s o u v e n t raison , et p l u s q u e j a m a i s q u a n d il dit : « J e r e c o m m a n d e à tous p r é s e n s » et à venir de bien n o t e r ceci : c'est q u e p a r le » m o n d e , y a plus de quenouillons que d'hom» mes. » Nous f û m e s p u n i s p o u r a v o i r dit la v é r i t é à la t r i b u n e : e n c o r e l ' a v i o n s - n o u s d i t e avec t r o p de réserve. On parle avec i n f i n i m e n t m o i n s de m é n a g e m e n t a u p a r l e m e n t d ' A n g l e t e r r e . La l i b e r t é n'est p l u s , s i , p o u r des h o m m e s i n c o r r u p t i b l e s et c o u r a g e u x , la t r i b u n e est le c h e m i n des c a chots ; d ' a i l l e u r s , il f a u d r a en m ê m e t e m p s l e u r i n t e r d i r e la l i b e r t é de la presse ; e t le d i r e c t o i r e y fut en effet r é d u i t . D e u x i n s p e c t e u r s d u conseil des a n c i e n s , D ' A l p h o n s e et L a c u é e , f u r e n t d é n o n c é s , et l e u r d e s titution f u t p r o p o s é e . D e n t z e l ,

accusateur du

p r e m i e r , d é f e n d i t l e s e c o n d . « C'est L a c u é e , dit-il, » q u i n o u s a o u v e r t les y e u x s u r nos dangers. » L a c u é e f u t c o n s e r v é . J e p a r c o u r s les actes

qui

furent publiés alors; c h a q u e assertion, c h a q u e ligne est u n e i m p o s t u r e . L e c o r p s législatif, ainsi

épuré,

rédigea à la hâte u n e adresse a u x d é p a r -

temens et a u x a r m é e s , et la p u b l i a d e u x

jours

a p r è s le 18 f r u c t i d o r . Le passage s u i v a n t est t e x -


C H A P I T R E II.

55

tuel. Il m é r i t e d'être c o n s e r v é . « Dans les d e u x » conseils , une m i n o r i t é c o u r a g e u s e et c l a i r «voyante

sentait

q u e la c o n s t i t u t i o n ,

en n e

» p r é v o y a n t pas le cas o ù u n e faction d e l é g i s » lateurs la

renverserait

en s ' e n v i r o n n a n t d e

« l ' a p p a r e n c e des f o r m e s , laissait p a r cela m ê m e » à c e u x q u i v o u d r a i e n t la s a u v e r le droit

d'em-

» ployer tous les moyens. A u c u n e tache d e s a n g , « a u c u n e v i o l e n c e n'a s o u i l l é la j o u r n é e d u 1 8 » f r u c t i d o r . » Les r é d a c t e u r s en c o n c l u a i e n t q u e

leur parti n'était pas composé de pillards et de scélérats.

Cette c o n s é q u e n c e

n'était pas d'une

t r o p b o n n e l o g i q u e . Mais il est bien a u t r e m e n t effronté d ' a v a n c e r q u e n o u s n'avions é p r o u v é aucune

violence,

nous,

q u ' o n t r a î n a i t d a n s la

p r i s o n d u T e m p l e , t a n d i s q u ' o n p r é p a r a i t des cages de fer p o u r n o u s c o n d u i r e dans des c o n trées d o n t l e s é j o u r est m o r t e l . On finissait p a r des éloges d e la c o n s t i t u t i o n

q u i venait d'être

r e n v e r s é e , e t p a r des p r o m e s s e s d e la r e s t a u r a t i o n des finances , d u c o m m e r c e , trie,

de

de l ' i n d u s -

l ' a g r i c u l t u r e , d u soulagement

de la

classe i n d i g e n t e , des h ô p i t a u x , des r e n t i e r s , d u p a i e m e n t d e ia d e t t e d e n o s i m m o r t e l s d é f e n seurs , et m ê m e d e la paix. L e d i r e c t o i r e adressa aussi u n e n o u v e l l e p r o c l a m a t i o n a u p e u p l e f r a n ç a i s . Dans l'ivresse d ' u n t r i o m p h e o b t e n u p a r l'anéantissement d e la cons-


56

CHAPITRE

II.

t i t u t i o n , il osa i n t e r r o g e r e n ces

termes toutes

les classes d e s citoyens : « A v e z - v o u s r e m p l i v o s » s e r m e n s ? A v e z - v o u s g a r d é le d é p ô t d e n o t r e » c h a r t e f o n d a m e n t a l e r e m i s à v o t r e fidélité ? » Il p a r l a i t e n s u i t e de fêtes , d ' é l o q u e n c e , de p o é sie , de m u s i q u e , d ' i n s t r u c t i o n , d e l u m i è r e s , d e j u s t i c e , d e l i b e r t é , de r e s p e c t des lois , de g o û t et d e p r o p r e t é d a n s les v ê t e m e n s ,

d'humanité,

de m i s é r i c o r d e ; j a m a i s , d a n s le c o u r s de la r é v o l u t i o n , on n'avait i n s u l t é p l u s h a r d i m e n t , e t p a r u n fatras aussi r i d i c u l e , à la m i s è r e et à la raison. Il fallait c e p e n d a n t de l ' a r g e n t , e t , p o u r en o b t e n i r , le d i r e c t o i r e faisait b r i l l e r a u x y e u x

de

la n a t i o n fatiguée l'espoir d ' u n e p a i x p r o c h a i n e . » Q u e l q u e s instans d e p l u s , d i s a i t - i l , et la r é p u » blique

française jouira

du

bonheur

qu'elle

» p r o c u r e r a a u m o n d e ( 1 ) . » Mais il avait b e a u c r i e r à la g r a n d e n a t i o n d e se cotiser, de p r ê t e r , de f o u r n i r des f o n d s p o u r u n e p r é t e n d u e d e s cente e n A n g l e t e r r e : la

l a s s i t u d e et le d é g o û t

se manifestaient d e t o u t e s p a r t s , et le p e u p l e , j u s q u e - l à si c r é d u l e , c o m m e n ç a i t à se m o n t r e r r e v ê c h e . C e p e n d a n t si u n e f u n e s t e e x p é r i e n c e l'avait

mis en g a r d e c o n t r e l ' i m p o s t u r e , i l r e s t a i t

e n c o r e a u x despotes la r e s s o u r c e d ' e m p ê c h e r la

( 1 ) P r o c l a m a t i o n d u 5 b r u m a i r e an v i ( 2 6 o c t o b r e 1 7 9 7 . )


CHAPITRE

II.

57

v é r i t é d e p a r v e n i r jusqu'à l u i , e t de s ' a t t r i b u e r le privilége exclusif des gazettes et des j o u r n a u x . La loi d o n t j'ai p a r l é p r o s c r i v i t q u a r a n t e - d e u x *

r é d a c t e u r s . « C ' é t a i t , disait-on dans le p r é a m » b u l e , p o u r p r é v e n i r la g u e r r e civile et l'effusion » d u s a n g , qu'on o r d o n n a i t la d é p o r t a t i o n des » propriétaires , entrepreneurs, directeurs, a u » t e u r s e t r é d a c t e u r s , et l a s é q u e s t r a t i o n de l e u r s » biens. ». P r e s q u e tous ces j o u r n a l i s t e s a v a i e n t fui. L e d i r e c t o i r e s'empressa d ' o r d o n n e r qu'ils s e r a i e n t e m p r i s o n n é s et mis en j u g e m e n t : c'était les t r a i t e r m o i n s d u r e m e n t q u e n o u s , c a r il n e f u t j a m a i s question de n o u s j u g e r . Il n'y en e u t q u ' u n d'entre e u x à l'égard d u q u e l la loi f u t e n t i è r e m e n t e x é c u t é e : ce fut P e r l e t , dont le j o u r n a l s'était l o n g - t e m p s

soutenu

en

prenant succes-

s i v e m e n t la l i v r é e des p a r t i s d o m i n a n s .

Suard,

q u i présidait à la r é d a c t i o n d ' u n a u t r e j o u r n a l , a v e r t i à t e m p s , p a r t i t avec des p a s s e p o r t s d e u x o u t r o i s j o u r s a v a n t q u e le c o u p f û t p o r t é . Il ne m e fit point confidence

de son s e c r e t , m a i s il n e

m e laissa point i g n o r e r la p r o x i m i t é d u d a n g e r . Il f a u t c o n v e n i r q u e le d i r e c t o i r e était f o r t e m b a r r a s s é à c o n t e n i r t o u s ces é c r i v a i n s . Il y en avait d'incorruptibles.

Q u a n t a u x a u t r e s , il les

p r a t i q u a i t de t o u t e s les m a n i è r e s . L e n . . . L

,

q u i écrivait p o u r La R é v e l l i è r e - L e p a u x , et f a i -


58

CHAPITRE

II.

sait ses d i s c o u r s , é t a i t u n des e n t r e m e t t e u r s de ces m a r c h é s , e t , p a r des p l a c e s , p a r de l ' a r g e n t , p a r des p r o m e s s e s , il réussissait à f a i r e q u e l q u e s apostats;

mais on p é n é t r a i t a i s é m e n t

la cause

d e l e u r c h a n g e m e n t ; et la voie à la f o r t u n e ainsi indiquée,

c'était à ne j a m a i s

m'empêcher,

en

finir.

J e ne

p a r l a n t d e la l i b e r t é

puis de

p r e s s e , de c i t e r cette pensée de H u m e , u n

la des

é c r i v a i n s les p l u s sages d u siècle : « L a l i b e r t é d e » la presse est le p l u s f e r m e a p p u i d e la l i b e r t é » p u b l i q u e . Elles s'élèvent et t o m b e n t en m ê m e » t e m p s . » J e citerai aussi u n b e a u passage

de

T a c i t e , t o u c h a n t la l i b e r t é d'écrire s o u s T i b è r e . C'était a l o r s la l i b e r t é de la presse. Cet h i s t o r i e n rapporte « que Cremutius Cordus fut « p a r les c r é a t u r e s de S é j a n d'un

accusé

crime

» genre n o u v e a u . C'était d ' a v o i r p u b l i c des

d'un an-

» nales d a n s lesquelles il l o u a i t B r u t u s , et a p » pelait Cassius le d e r n i e r des R o m a i n s . » T i b è r e était au sénat q u a n d cet historien s'y » présenta p o u r se d é f e n d r e . A l'air sinistre d e » l ' e m p e r e u r , l'accusé jugea q u e c'en était fait » de l u i , et p a r l a en ces t e r m e s : « Mes p a r o l e s , » Pères C o n s c r i t s , n e seraient p o i n t

devenues

» un s u j e t d ' a c c u s a t i o n , si on n'avait pas t r o u v é » mes actions i n n o c e n t e s ;

mais je n'ai p a r l é ni

« c o n t r e le p r i n c e , ni c o n t r e sa m è r e , » qui seuls on peut ê t r e c o u p a b l e

de

envers

lèse-ma-


C H A P I T R E II.

» jesté. J ' a i , d i t - o n ,

59

l o u é B r u t u s et Cassius ;

» d ' a u t r e s o n t fait en t e r m e s h o n o r a b l e s le r é c i t » de l e u r s actions.

Tite-Live,

recommandable

» p a r son é l o q u e n c e et son e x a c t i t u d e , a d o n n é » t a n t de louanges à P o m p é e , q u ' A u g u s t e l ' a p » p e l a i t le P o m p é i e n , et n'en était pas m o i n s son » a m i . Il a s o u v e n t t r a i t é de personnages i l l u s » t r è s , S c i p i o n , A f f r a n i u s , B r u t u s et Cassius l u i » m ê m e ; il ne l e u r d o n n e n u l l e p a r t ces

noms

» d e b r i g a n d s et de p a r r i c i d e s , d o n t on les c h a r g e « a u j o u r d ' h u i ; Pollion

témoigne

» saient d'une b o n n e r e n o m m é e .

qu'ils

jouis-

Messala C o r -

» v i n u s s ' h o n o r a i t d'avoir s e r v i sous Cassius ; » mais P o l l i o n et C o r v i n u s o n t v é c u » honorés.

r i c h e s et

Q u a n d C i c é r o n , d a n s u n de ses l i -

» v r e s , éleva C a t o n j u s q u ' a u c i e l , le d i c t a t e u r » C é s a r s'en tint à l u i r é p l i q u e r c o m m e si l'af» faire e û t été en justice réglée. Les é p î t r e s d ' A n » toine , les h a r a n g u e s de B r u t u s c o n t i e n n e n t d e s » r e p r o c h e s à A u g u s t e ; ils sont f a u x , sans d o u t e , » m a i s t r è s - a m e r s . On l i t les v e r s de B i b a c u l u s » et de C a t u l l e , q u o i q u e i n j u r i e u x a u x C é s a r s ; » m a i s le divin César et le d i v i n A u g u s t e , soit » p a r m o d é r a t i o n , soit p a r p r u d e n c e . , o n t t o l é r é » ces é c r i t s . Ce q u i est m é p r i s é t o m b e d a n s l ' o u » b l i , ce q u i excite le r e s s e n t i m e n t s e m b l e f o n d é . » J e ne p a r l e pas des é c r i v a i n s grecs , d o n t la l i » b e r t é et m ê m e la licence d e m e u r e n t i m p u n i e s ;


60

C H A P I T R E II.

» o u si o n r é p l i q u e à l e u r s p a r o l e s , ce n'est q u e » p a r d'autres p a r o l e s . Mais il est s u r t o u t p e r m i s » de s'exprimer f r a n c h e m e n t q u a n d il s'agit de » c e u x q u e la m o r t a p l a c é s loin de la h a i n e et » de la f a v e u r . Ai-je e n f l a m m é la g u e r r e c i v i l e , » excité le p e u p l e à se j o i n d r e en a r m e s , d a n s » les c h a m p s de P h i l i p p e s , à Cassius et à B r u t u s ? » Il y a p l u s de soixante a n s qu'ils sont m o r t s . » L e u r s images , q u e le v a i n q u e u r m ê m e n'a pas » d é t r u i t e s , n o u s les r a p p e l l e n t , et c'est ainsi » q u e les h i s t o r i e n s n o u s t r a n s m e t t e n t l e u r s a c » t i o n s . L a p o s t é r i t é d é p a r t à c h a c u n la gloire » qu'il m é r i t e ; et si je suis c o n d a m n é , o n n e » s'en s o u v i e n d r a pas m o i n s de B r u t u s , d e Cas» s i u s , et m ê m e de moi. » S o r t i d u s é n a t , il se laissa m o u r i r de faim. L e s é n a t o r d o n n a a u x édiles de b r û l e r ses l i v r e s . C o m m e n t n e pas se r i r e d e c e u x q u i c r o i e n t q u ' u n e violence p r é s e n t e étouffera j u s q u ' a u x t r a ditions f u t u r e s ? L e c a r d i n a l de W o l s e y disait : » Si n o u s ne d é t r u i s o n s les presses l i b r e s , elles » nous détruiront. » L a police a b e a u f a i r e , les écrits et les i m p r i m é s c i r c u l e n t . Une seule c o p i e est p r ê t é e m y s t é r i e u s e m e n t à cent p e r s o n n e s . Les d e s p o t e s , d a n s cette p e r p l e x i t é , sont d o n c r é d u i t s à p o u r s u i v r e les l e c t e u r s e u x - m ê m e s , et à p u n i r c e u x chez q u i les livres d é f e n d u s sont t r o u v é s ; m a i s


C H A P I T R E II.

les r e c h e r c h e s

61

les p l u s sévères ne p e u v e n t

les

d é c o u v r i r t o u s , et il ne restera p l u s q u ' u n m o y e n d ' e m p ê c h e r qu'on lise les écrits q u i c a u s e n t t a n t d'alarmes : on d é f e n d r a d'enseigner à l i r e . R e t o u r n o n s au T e m p l e . 21

fructidor

( 7 septembre

1797).—

Dans la

n u i t d u 2 0 a u 2 1 , n o t r e s o m m e i l fut t r o u b l é p a r le c o m m a n d a n t de n o t r e g a r d e . Il se r e t i r a a p r è s nous avoir comptés. 22

fructidor

( 8 s e p t e m b r e 1 7 9 7 ) . — Les portes

de la p r i s o n et des c h a m b r e s s ' o u v r i r e n t e n c o r e , avec le f r a c a s o r d i n a i r e , a u milieu d e la n u i t d u 2 1 a u 2 2 . C'était p o u r S o t i n , m i n i s t r e de la police, qui apportait lui-même

à Goupil-Pré-

feln , m e m b r e d u conseil des a n c i e n s , l ' o r d r e q u i le m e t t a i t en l i b e r t é . Cette distinction , ce soin p r i s par Sotin l u i - m ê m e , p a r u n h o m m e important,

et q u i n o u s

aussi c a v a l i è r e m e n t , d o n n a m a t i è r e à c o n j e c t u r e s . Nous e û m e s

aussi

avait d ' a b o r d t r a i t é s d'amples

la solution d u

pro-

b l è m e : c'est q u e G o u p i l - P r é f e l n est associé à l a secte des T h é o p h i l a n t r o p e s , et q u e le d i r e c t e u r La

R é v e l l i è r e - L e p a u x est u n e

des c o l o n n e s

de

l'association : o r , il est de l'essence de t o u t e s les sectes naissantes q u e les a d e p t e s se p r ê t e n t u n m u t u e l secours. N o u s sûmes q u ' a u m i l i e u de la c o n s t e r n a t i o n p u b l i q u e , q u e l q u e s personnages q u i , é t r a n g e r s


62

C H A P I T R E II.

aux deux

conseils,

entraient cependant

dans

t o u t e s les i n t r i g u e s , a v a i e n t p r i s u n a i r t r i o m p h a n t ; qu'ils se s e r v a i e n t d e t o u r n u r e s m y s t é rieuses p r o p r e s à f a i r e c r o i r e qu'ils é t a i e n t les auteurs

de

cette

j o u r n é e , et

qu'ils

aimaient

m i e u x se c h a r g e r d u c r i m e q u e d e p a s s e r p o u r l'avoir i g n o r é . Un j o u r v i e n d r a qu'ils se d é f e n d r o n t d e cette h o n t e u s e i n f l u e n c e ,

e t ils n ' a u -

r o n t pas de p e i n e , c a r je crois f e r m e m e n t q u e le directoire doit rester exclusivement

chargé du

p o i d s d e cette i n i q u i t é . On d i t q u ' u n e p e r s o n n e

q u i , p e u de j o u r s

a u p a r a v a n t , avait p o u r nous l'empressement de la p l u s t e n d r e a m i t i é , a c é l é b r é ce g r a n d s u c c è s , et s'est écriée : Nous a v o n s v a i n c u ! Le g é n é r a l Rossignol r a s s e m b l a q u e l q u e s h o m m e s d e la lie d u p e u p l e , les a r m a et les c o n d u i s i t a u x d i r e c t e u r s , p o u r les f é l i c i t e r . Ils e u r e n t p e u r d e ces a m i s , e t se h â t è r e n t d e les c o n g é d i e r . Nous f û m e s a v e r t i s , d a n s l ' a p r è s - m i d i ,

que

n o u s serions i n c e s s a m m e n t t r a n s p o r t é s a u p o r t d'où n o u s d e v i o n s faire v o i l e p o u r le lieu

de

n o t r e d é p o r t a t i o n . Nous d e m a n d â m e s u n j o u r o u d e u x p o u r n o u s p o u r v o i r d ' h a b i t s et d ' a u t r e s choses nécessaires.

O n n o u s en d o n n a

l'espé-

r a n c e ; mais elle fut t r o m p é e p a r la p r é c i p i t a t i o n de notre enlèvement. 25

fructidor (

1 1 septembre

1 7 9 7 ) . — Nous f û -


CHAPITRE

II.

63

mes éveillés s u b i t e m e n t à d e u x fleures d u m a t i n . Notre p o r t e - c l e f s p r i t u n e voix

compatissante,

et q u i n'allait point d u t o u t à son visage. Il n o u s dit q u e n o u s allions p a r t i r p o u r u n p o r t i n c o n n u , et qu'il fallait n o u s disposer en d i l i gence. Nous d e s c e n d î m e s p r é c i p i t a m m e n t c h e z le c o n c i e r g e ; B a r t h é l é m y , destiné c o m m e

nous

à ê t r e d é p o r t é , v e n a i t d'arriver. Il subissait son sort avec sa t r a n q u i l l i t é o r d i n a i r e ; il était a c c o m p a g n é d e Le T e l l i e r , h o m m e fidèle et z é l é , q u i se d é v o u a i t p a r a t t a c h e m e n t à u n b o n m a î t r e . Cet excellent s e r v i t e u r avait été c o n d u i t a u palais d u G r a n d - P r i e u r é , q u ' o n t r a v e r s e p o u r a r r i v e r à n o t r e p r i s o n . Il y a v a i t t r o u v é A u g e r e a u , c o m m a n d a n t la 1 7

E

d i v i s i o n , et D u t e r t r e ,

g é n é r a l d e b r i g a d e , c h a r g é de n o u s c o n d u i r e et de n o u s g a r d e r . D u t e r t r e , c o n d a m n é p o u r c i n q a n n é e s , a v a i t , au b o u t d'un an o u d e u x , p r o f i t é de l'amnistie. Il v e n a i t d'être r é i n t é g r é dans son g r a d e m i l i t a i r e à l'occasion de la r é v o l u t i o n q u i n o u s m e t t a i t dans les fers. D u t e r t r e et A u g e r e a u se f i r e n t des c o m p l i m e n s r é c i p r o q u e s s u r l e u r h a b i l e t é , e t , s'adressant ensuite à Le Tellier , ils s'efforcèrent de le d é t o u r n e r d e sa r é s o l u t i o n . Ils l u i firent d e la d é p o r t a t i o n u n t a b l e a u h i d e u x et t r o p réel. « T o u s ces s c é l é r a t s , lui d i r e n t - i l s , sont » destinés à p é r i r , et tu p a r t a g e r a s l e u r sort. » Ils c r a i g n a i e n t q u e l'innocence

de B a r t h é l é m y n e


64

CHAPITRE

II.

r e ç û t u n n o u v e a u l u s t r e d e la

détermination

d'un h o m m e de b i e n q u i l u i é t a i t a t t a c h é d e p u i s l o n g - t e m p s , e t q u i , c o n n a i s s a n t son c a r a c t è r e et sa v i e , n'avait p a s v o u l u l ' a b a n d o n n e r d a n s son m a l h e u r . Le Tellier persista, e t , devenu

l'ami

de B a r t h é l é m y , il n'a eu a u c u n r e g r e t d e sa r é s o l u t i o n , m ê m e dans nos p l u s grandes adversités. O n n o u s a v a i t fait d e s c e n d r e t r o p t ô t ; r i e n n'était p r ê t . J ' é t e n d i s m o n m a n t e a u à t e r r e , j e priai un soldat de

m'éveiller

q u a n d il

t e m p s . J e m e c o u c h a i , et m ' e n d o r m i s dément.

serait

profon-


CHAPITRE

TROISIÈME.

D é p a r t p o u r R o c h e f o r t d a n s les c a g e s d e f e r . — N o m s d e s seize d é p o r t é s . — C a c h o t s . — G é n é r a l D u t e r t r e . —

Ma

f e m m e v i e n t à Blois , et v e u t m ' a c c o m p a g n e r . — D i s p o s i t i o n s du p e u p l e . — Il n o u s j u g e

innocens , p a r c e

qu'on

r e f u s e d e n o u s j u g e r . — A r r i v e ' c des d é p o r t é s a u p o r t d e l'embarquement.

DES

b e r l i n e s a v a i e n t été d ' a b o r d

destinées

p o u r n o u s . Le d i r e c t o i r e y s u b s t i t u a les cages d e f e r , et l'on n o u s d i t q u e c'était à la d e m a n d e d u g é n é r a l A u g e r e a u . Dès qu'elles f u r e n t a r r i v é e s , on

nous

fit sortir

pour y monter.

Plusieurs

d'entre n o u s a v a i e n t u n sac de n u i t o u u n p e t i t p a q u e t de voyage : des soldats q u i n o u s g a r d a i e n t t r o u v a i e n t f o r t é t r a n g e q u ' o n n o u s eût fait cette f a v e u r . « O n voit b i e n , d i t u n

d'eux,

» q u e les royalistes o n t t o u j o u r s de l'influence. » A les e n t e n d r e , n o u s l e u r faisions u n l a r c i n . Nous n o u s m î m e s en r o u t e à q u a t r e h e u r e s et d e m i e d u m a t i n . Nos v o i t u r e s étaient de g r a n d e s cages de fer l o u r d e s et n o n s u s p e n d u e s ,

ayant

u n e seule p o r t e v e r r o u i l l é e et cadenassée. Si elles eussent v e r s é , n o u s ne p o u v i o n s é v i t e r d'avoir les b r a s et les j a m b e s cassés. L e s claires-voies, m a l c o u v e r t e s , laissaient arri» тоm.

1.

5


66

CHAPITRE

III.

v e r s u r n o u s u n v e n t f r o i d , et c o m m e il p l e u v a i t à v e r s e , l'eau t o m b a i t p a r b e a u c o u p d e g o u t t i è r e s . L o r s q u ' u n de n o u s se t r o u v a i t d a n s l'oblig a t i o n i n d i s p e n s a b l e d e d e s c e n d r e , on a p p e l a i t le p o r t e - c l e f s . L e d é t a c h e m e n t e t t o u t le c o n v o i s u s p e n d a i e n t l e u r m a r c h e , et e l l e ne c o n t i n u a i t q u e q u a n d c h a c u n était r e n t r é e t r e n f e r m é . Les

cages d e

fer ont u n e origine fort

an-

c i e n n e . On t r o u v e , à l'occasion d e ces m a c h i n e s , le passage s u i v a n t d a n s u n c h a p i t r e q u e P l u t a r q u e a é c r i t s u r le b a n n i s s e m e n t : « L e r o i L y s i m a c h u s a v o i t fait e n f e r m e r T é » l e s p h o r e d a n s u n e cage d e f e r , et le m o n t r a n t à » c e u x qu'il v o u l o i t f r a p p e r d ' é p o u v a n t e , il l e u r » disoit : « Voilà c o m m e j ' a c c o u s t r e c e u x q u i m e » f o n t d é p l a i s i r . » Il l e u r faisait aussi c o u p e r le nez e t les oreilles. L y s i m a c h u s n e faisait

donc

pas m o u r i r , e t n ' e n t e n d a i t pas son affaire aussi bien que Rewbell. O n a v u des h o m m e s d o u é s d e q u a l i t é s s u p é r i e u r e s , m é c h a n s avec u n e s o r t e d'éclat. La g l o i r e de q u e l q u e s belles a c t i o n s d o n n a i t m ê m e à l e u r s c r i m e s u n e a p p a r e n c e de g r a n d e u r q u i

fasci-

nait les y e u x de l e u r s c o n t e m p o r a i n s , e t q u i a séduit

quelquefois

la p o s t é r i t é ;

tels o n t

été

A l e x a n d r e , S y l l a , C é s a r ( 1 ) . M a i s il y a d ' a u t r e s ( l ) César r a c o n t e l u i - m ê m e , avec u n e élégance féroce et u n e f r o i d e u r c r u e l l e , c o m b i e n il a fait p é r i r de m i l l i e r s d e


C H A P I T R E III.

scélérats

q u e l e u r bassesse

67

condamnait à une

o b s c u r e p e r v e r s i t é ; si d a n s le c h a o s ils s'élèvent u n m o m e n t , ils p o r t e n t d a n s les postes é m i n e n s qu'ils o n t u s u r p é s , l e u r s viles p a s s i o n s , l e u r h u m e u r v i n d i c a t i v e . Les flatteurs d u d i r e c t o i r e l u i offrirent u n e petite s a t i s f a c t i o n , en n o u s faisant passer sous ses f e n ê t r e s , et B a r t h é l é m y d e v a n t le palais m ê m e o ù , q u e l q u e s h e u r e s a u p a r a v a n t , il d e m e u r a i t avec e u x . Q u a n d , la v e i l l e , on n o u s a v a i t d i t q u e n o u s serions

d é p o r t é s sans j u g e m e n t ,

nous

avions

d e m a n d é i n s t a m m e n t à l'être dans q u e l q u e ville d e Suisse ou d'Allemagne. Bonnes gens q u e n o u s étions ! n o u s n'avions

pas e n c o r e p e r d u

cette

e s p é r a n c e . 11 fallut y r e n o n c e r , q u a n d n o u s v î m e s q u ' o n n o u s faisait c h e m i n e r a u Midi. La gend a r m e r i e et u n e s c a d r o n de c e n t c h e v a u x mandé

p a r le g é n é r a l

Dutertre

com-

composaient

n o t r e e s c o r t e . Nous étions seize d é p o r t é s . L e c o u r s sanglant d e la r é v o l u t i o n e n t r a î n e les h o m m e s ,

p r é c i p i t e les é v é n e m e n s ,

presse,

G e r m a i n s , d e G a u l o i s , d e B e l g e s : il n'e'pargnait ni les f e m m e s ni les e n f a n s . Il n ' e x e r ç a i t l ' h u m a n i t é q u ' e n v e r s les R o m a i n s , et il sacrifiait s a n s p i t i é c e n t m i l l e B r e t o n s , qui n ' a v a i e n t r i e n à d é m ê l e r a v e c la r e p u b l i q u e , qui n e s a v a i e n t p a s m ê m e q u ' e l l e e x i s t â t a v a n t qu'il allât les c h e r c h e r . L e s R o m a i n s a d m i r a i e n t ces h a u t s faits , et n o u s les a d m i r o n s aussi sur leur parole.


68

CHAPITRE III.

entasse les c r i m e s . C e u x d ' u n e a n n é e d i s p a r a i s sent d e v a n t c e u x d e l'année s u i v a n t e . O n o u b l i e successivement

ce q u i s e m b l a i t a u p a r a v a n t le

p l u s p r o p r e à e x c i t e r l ' h o r r e u r d e la p o s t é r i t é . Notre h i s t o i r e p a r t i c u l i è r e s e r a c o n f o n d u e

avec

celle des a u t r e s v i c t i m e s d e la r é v o l u t i o n ; m a i s une

destinée

plus

extraordinaire nous

donne

a u m o i n s le t r i s t e p r i v i l è g e d ' u n e a t t e n t i o n p a s sagère. J e v a i s v o u s n o m m e r t o u s les d é p o r t é s , d a n s l ' o r d r e des a p p e l s f r é q u e n s q u e l'on faisait de nous. 1° L a f f o n - L a d e b a t , d e B o r d e a u x , âgé d e c i n q u a n t e a n s , m e m b r e d u c o n s e i l des a n c i e n s ; il est b a n q u i e r , e t sa d é p o r t a t i o n m e t t a i t l e p l u s g r a n d e m b a r r a s d a n s ses

affaires. O n

ne

lui

accorda pas m ê m e quelques heures p o u r i n f o r m e r ses c o m m i s d e b e a u c o u p d e d é t a i l s d o n t l u i s e u l a v a i t c o n n a i s s a n c e . B a n n i , p a r c e qu'il é t a i t p r é s i d e n t d u conseil des a n c i e n s . 2 ° B a r t h é l é m y , n é à A u b a g n e , âgé d e

cin-

q u a n t e a n s , m e m b r e d u d i r e c t o i r e . Il y a v a i t é t é p o r t é p a r le v œ u d e la n a t i o n , e n c o r e p l u s q u e par

nos

mois ,

suffrages. des

Témoin,

depuis

quelques

scènes v i o l e n t e s

q u i se

passaient

e n t r e les d i r e c t e u r s , d e l e u r s a l a r m e s , d e l e u r s e m p o r t e m e n s , d u peu de décence de l e u r s d é l i b é r a t i o n s , de p l u s i e u r s m a n œ u v r e s q u ' o n n e p o u v a i t e n t i è r e m e n t l u i c a c h e r , ils a v a i e n t d e


CHAPITRE

III.

69

b o n n e h e u r e été gênés p a r sa p r é s e n c e ; mais ils d é s i r a i e n t qu'il a b d i q u â t v o l o n t a i r e m e n t sa p l a c e , p o u r p o u v o i r y a p p e l e r , avec u n e a p p a r e n c e d e l é g a l i t é , q u e l q u ' u n q u i l e u r fût m i e u x assorti. L e général C h é r i n lui f u t e n v o y é p l u s i e u r s f o i s , le 1 8 , et l e pressa v i v e m e n t de d o n n e r sa d é mission. Ses r e f u s constans le f i r e n t c o m p r e n d r e p a r m i les d é p o r t é s . L a R é v e l l i è r e - L e p e a u x versa des l a r m e s q u a n d les a m i s d e son c o l l è g u e , a p r è s l u i a v o i r p r o u v é son i n n o c e n c e , i n v o q u è r e n t sa justice. L e t h é o p h i l a n t r o p e se r e t r a n c h a d e r r i è r e les

maximes

d u p o l i t i q u e de F l o r e n c e , et il se m i t à l'aise a v e c sa c o n s c i e n c e , en disant qu'il y avait

actes d'une justice

des

douteuse commandés par l'in-

térêt public. Il i g n o r a i t o u feignait d'ignorer qu'il n'y a p o i n t de société sans j u s t i c e . 3° D e l a r u e , n é à L o z o n ,

âgé de t r e n t e - t r o i s

a n s , d u conseil des c i n q - c e n t s , b a n n i sous p r é t e x t e de r o y a l i s m e . J e dis p r é t e x t e , p a r c e q u e l'accusation n'est a p p u y é e s u r a u c u n e p r e u v e , e t p a r c e q u e D e l a r u e est b a n n i sans j u g e m e n t . 4° B a r b é - M a r b o i s , d e M e t z , âgé de c i n q u a n t e d e u x a n s , d u conseil des anciens. 5° B e r t h e l o t - L a v i l l e h e u r n o i s , de T o u l o n , âgé d e q u a r a n t e - h u i t a n s ; il était i n t e n d a n t de P a u , q u a n d la r é v o l u t i o n c o m m e n ç a . en

Il a v a i t été m i s

j u g e m e n t c o m m e c o n s p i r a t e u r en f a v e u r d e


70

CHAPITRE

III.

la r o y a u t é ; c o n d a m n é à u n e a n n é e d e détention p a r u n conseil de g u e r r e , il avait d é j à souffert u n e p a r t i e d e cette p e i n e . Il est difficile

d'ex-

p l i q u e r p o u r q u o i on y a j o u t a i t p a r u n e

nou-

velle c o n d a m n a t i o n . P e u t - ê t r e q u e le d i r e c t o i r e , ne pouvant fonder sur aucune

cause,

même

a p p a r e n t e , la d é p o r t a t i o n d e la p l u p a r t d'entre nous,

s'était flatté de d o n n e r - d u c o r p s à des

accusations c h i m é r i q u e s , en n o u s associant c e u x q u i avaient r é e l l e m e n t c o n s p i r é c o n t r e l u i . Aggraver les peines p a r u n e seconde

condamnation,

c'est assassiner. 6° R a m e l , n é à F o n t a i n e ,

département

du

L o t , âgé de t r e n t e a n s , b a n n i p o u r n'avoir pas m o n t r é une obéissance s e r v i l e au d i r e c t o i r e . 7 ° R o v è r e , n é à B o n i e u x , d é p a r t e m e n t de V a u c l u s e , âgé d e q u a r a n t e - n e u f a n s , d u conseil des anciens. C r e u z é - L a t o u c h e n o u s d i t , à p l u s i e u r s r e p r i s e s , d a n s des assemblées de c o m i t é , q u e la nomination

de ce d é p u t é a u x fonctions de c o m -

m i s s a i r e - i n s p e c t e u r avait c a u s é b e a u c o u p

d'om-

brage a u d i r e c t o i r e . Peu importe à Sinnamari q u e R o v è r e , né dans l'obscurité , n'ait fait q u ' u s u r p e r le n o m

qu'il

p o r t e , ou qu'il le p o r t e l é g i t i m e m e n t . Il est b a n n i avec n o u s . J e dois m ê m e m ' e x p r i m e r avec b e a u c o u p d e r é s e r v e s u r sa c o n d u i t e

pendant

les

p r e m i e r s t e m p s de la r é v o l u t i o n . INous é v i t i o n s


CHAPITRE

III.

71

c e p e n d a n t t r o p de f a m i l i a r i t é avec un

homme

aussi p e u c o n s t a n t d a n s ses p r i n c i p e s . 8° P i c h e g r u , n é

à Arbois, déparlement

du

J u r a , âgé de t r e n t e - s i x ans , d u conseil des c i n q cents. Il y a des a c c u s a t i o n s

directes c o n t r e ce

jeune général, et, au m o m e n t

o ù la l i b e r t é de

la presse e x p i r a i t , o n a l u d a n s une

gazette:

« Q u ' a p r è s t a n t d'actions b r i l l a n t e s et de s e r v i c e s « r e n d u s à la r é p u b l i q u e , o n n'avait pas

voulu

» le p e r d r e , e t q u e , p o u r l u i s a u v e r la v i e , on lui «avait

associé

beaucoup

d'innocens.

d e m a n d a i u n j o u r s'il était vrai

» J e lui

qu'on

lui eût

p r é f é r é H o c h e , m o i n s a n c i e n q u e l u i , p o u r le commandement

en

chef

des a r m é e s

réunies

a p r è s la b a t a i l l e de K e i s b e r g . Il m e dit q u e L a coste et B a u d o t l u i a v a i e n t e f f e c t i v e m e n t

fait

é p r o u v e r cette injustice. P i c h e g r u est peu c o m m u n i c a t i f ;

mais

je l'ai

déjà assez v u p o u r r e c o n n a î t r e en l u i de h a u t e s q u a l i t é s . J e n e p u i s m e p e r s u a d e r qu'il ait é t é c a p a b l e de t r a h i r la cause qu'il devait

servir.

J'ose à peine e x p r i m e r u n d o u t e , q u i serait u n e i n j u r e . J ' a i m e m i e u x l ' a b s o u d r e de cette i m p u tation. 9° A u b r y , d e Paris , âgé de q u a r a n t e - n e u f ans , d u conseil des c i n q - c e n t s . Il n'aimait pas le d i r e c t o i r e . J e ne connais pas d ' a u t r e cause de son bannissement.


72

CHAPITRE

III.

10° M u r i n a i s , n é à M u r i n a i s , d é p a r t e m e n t d e l'Isère , âgé de soixante-sept a n s , d u conseil des anciens et de la c o m m i s s i o n des i n s p e c t e u r s . C e v i e u x m i l i t a i r e f u t a r r ê t é le 19 f r u c t i d o r , en se r e n d a n t a u conseil. Il f u t b a n n i p o u r l ' e x e m p l e , et afin de d é g o û t e r les gens de bien , ses p a r e i l s , de p r e n d r e p a r t a u x affaires p u b l i q u e s . 11° B r o t i e r (l'abbé) , de T a n n a i , d é p a r t e m e n t d e la N i è v r e , âgé de q u a r a n t e - s i x ans. Il a v a i t été j u g é avec L a v i l l e h e u r n o i s , et p o u r la

même

cause, mais condamné à une plus longue

déten-

tion,, Il f u t b a n n i , c o m m e l u i , p o u r d o n n e r u n e couleur

de

royalisme à

notre proscription :

h o m m e de l e t t r e s , ou p l u t ô t m a t h é m a t i c i e n . 12°

T r o n s o n - D u c o u d r a y , de R e i m s ,

q u a r a n t e - c i n q a n s , d u conseil

âgé

de

des anciens. Il

d é m o n t r a , dans u n d i s c o u r s p r o n o n c é à n o t r e t r i b u n e , q u e le d i r e c t o i r e , en v i n g t m o i s , a v a i t d é v o r é u n m i l l i a r d et d e m i . Ce f u t la c a u s e son exil.

Avocat justement distingué.

de

Il a v a i t

été c h a r g é de la défense d e la r e i n e . 1 3 ° W i l l o t , de B é f o r t , d é p a r t e m e n t d u H a u t R h i n , âgé de q u a r a n t e ans , d u conseil des c i n q cents , h o m m e b r a v e , r é s o l u , c a p a b l e d ' u n c o u p de

main,

b a n n i à cause d e ses liaisons

avec

Carnot. 14° D'Ossonville, d ' E u r e - e t - L o i r , âgé

né à H o n a s , de

département

q u a r a n t e - c i n q ans ; il


CHAPITRE

III.

73

é t a i t , sous le m i n i s t r e C o c h o n , i n s p e c t e u r d e police;

il savait b e a u c o u p d e m y s t è r e s q u e l e

d i r e c t o i r e v o u l a i t ensevelir avec n o u s . D'Ossonville avait successivement

servi tous les p a r t i s ;

m a i s il affectait p a r m i n o u s de se m o n t r e r r o y a liste m o d é r é . C ' é t a i t , a u f o n d , u n h o m m e inoffensif. 15° B o u r d o n , n a t i f d u P e t i t - R o u i , d é p a r t e m e n t de la S o m m e , âgé de t r e n t e - s e p t ans , d u conseil des cinq-cents , p l u s c o n n u sous le n o m d e B o u r d o n d e l'Oise. B a n n i p o u r a v o i r a b a n d o n n é les d r a p e a u x des t e r r o r i s t e s , et p o u r n ' a v o i r pas v o u l u se s é p a r e r de n o u s . Il s'était lié avec Rovère à Sinnamari. 16° L e Tellier, n é à F r e s n o y , âgé d e q u a r a n t e a n s . Ce digne et r e s p e c t a b l e c a m a r a d e n'était p o i n t c o m p r i s s u r les listes des d é p o r t é s . L a l o i d u 1 8 fructidor ne pouvait l'atteindre en a u c u n e m a n i è r e ; c'est d e son p r o p r e m o u v e m e n t qu'il a c c o m p a g n a B a r t h é l é m y . Il f u t p l a c é s u r t o u s les p r o c è s - v e r b a u x c o m m e

déporté,

et

par-

tagea t o u t e s les r i g u e u r s exercées c o n t r e n o u s . O n o u t r a g e a i t en n o u s l'innocence et les lois, et o n punissait e n l u i le p l u s g é n é r e u x d é v o û m e n t . Dans ce n o m b r e d e seize, il y avait c i n q m e m b r e s d u conseil des cinq-cents. S u r q u a r a n t e - u n d e ce c o n s e i l , q u i a v a i e n t été c o n d a m n é s à l a d é p o r t a t i o n , trente-six s ' é c h a p p è r e n t , mais d e -


74

CHAPITRE

p u i s o n en a r r ê t a

III.

deux autres, Jean-Jacques

A y m é et G i b e r t D e s m o l i è r e s , q u i f u r e n t e n v o y é s à la G u y a n e . Il y e u t onze m e m b r e s d u conseil des anciens c o m p r i s dans le d é c r e t : six s ' e n f u i r e n t ,

cinq

furent arrêtés. Des d e u x m e m b r e s d u d i r e c t o i r e , C a r n o t s'évada; Barthélémy ne v o u l u t point fuir. Victimes d e

l'acte le p l u s a r b i t r a i r e ,

nous

étions unis p a r u n m a l h e u r c o m m u n ; m a i s il e û t été facile de distinguer p a r m i n o u s trois o u q u a t r e p a r t i s . D ' a b o r d , celui des vrais et f r a n c s royalistes : L a v i l l e h e u r n o i s et B r o t i e r . O n les a p p e l a i t les c o m m i s s a i r e s d u r o i . Ils t r o u v a i e n t fort b o n qu'on l e u r d o n n â t cette q u a l i t é . On a u r a i t p u c o m p t e r avec e u x q u e l q u e s petits r o y a listes mitigés, à q u i n o t r e c i r c o n s p e c t i o n et n o t r e respect p o u r la c o n s t i t u t i o n s e m b l a i e n t c o m p l è t e m e n t r i d i c u l e s . V e n a i e n t ensuite les F r a n ç a i s S

d a n s le c œ u r , q u i f o r m a i e n t u n e section à p a r t : Barthélemy, Murinais, Laffon, Tronson-Ducoud r a y et moi. 11 y a v a i t enfin B o u r d o n de l'Oise, d o n t p e r s o n n e ne v o u l a i t , et q u i était r é e l l e m e n t un hors-d'œuvre parmi nous. Rovère ,

dont

n o u s n e v o u l i o n s p a s , s'était associé à B o u r d o n . Il y e u t q u e l q u e f o i s des divisions d a n s le sein d e c h a q u e petite t r o u p e ; mais la m o r t seule p u t e n t a m e r la n ô t r e , et on r e m a r q u e r a

que,

des


CHAPITRE

membres

du

III

75

conseil des a n c i e n s , pas u n seul

n'a p r i s la fuite. C e p e n d a n t , à n o u s v o i r ainsi c o n d a m n é s à la m ê m e peine , o n p o u v a i t se d e m a n d e r : Quel parti a succombé? lequel a t r i o m phé? O n c o m p t a i t bien p a r m i n o u s des royalistes, des t e r r o r i s t e s ; mais n o u s seuls p o u v i o n s ê t r e considérés c o m m e la tête d u p a r t i n a t i o n a l . P a r t i s d e Paris , n o t r e p r e m i è r e station f u t A r p a j o n . Nous y a r r i v â m e s e x t r ê m e m e n t fatigués. On n o u s fit e n t r e r d a n s d e u x p e t i t s c a c h o t s , l'un et l ' a u t r e destinés à u n o u t o u t au p l u s à d e u x c r i m i n e l s . N o u s n e p o u v i o n s qu'à p e i n e y t r o u ver p l a c e , m ê m e en restant tous

debout.

Le

j o u r n'y p é n é t r a i t q u e p a r u n e o u v e r t u r e d'un pied c a r r é , f e r m é e p a r u n d o u b l e grillage d e barreaux. On nous annonça que nous dînerions d a n s ce r e p a i r e . L a c h a l e u r était g r a n d e ; j e n'avais j u s q u ' à ce m o m e n t fait e n t e n d r e a u c u n e p l a i n t e . J e m'écriai

que

si n o u s restions p l u s

l o n g - t e m p s dans ce local é t r o i t , o n n o u s r e t i r e rait suffoqués.

Le concierge et sa f e m m e

pro-

testèrent b r u t a l e m e n t qu'ils n'avaient pas d ' a u t r e prison s û r e . Une prison s û r e ! et n o u s étions g a r dés p a r p l u s de cent h o m m e s . M a i s , p e u a p r è s , u n officier m u n i c i p a l a r r i v a , il n o u s fît p l a c e r p l u s s p a c i e u s e m e n t , et n o u s e û m e s p o u r la n u i t de la paille f r a î c h e . Les f e n ê t r e s de la p r i s o n d o n n a i e n t s u r une place p u b l i q u e . Vers m i n u i t ,


76

CHAPITRE

III.

j'entendis c o n v e r s e r assez h a u t ; o n n o m m a B a r thélémy et moi ; on parla

des résidences

de

V i e n n e , de L o n d r e s , de D r e s d e , de Munich et d e P h i l a d e l p h i e , où n o u s a v i o n s é t é a v a n t la r é v o l u t i o n . Il est p r o b a b l e q u e les i n t e r l o c u t e u r s nous y avaient c o n n u s , et v o u l a i e n t , p a r l e u r e n t r e t i e n , n o u s a p p r e n d r e q u e n o u s étions p r è s d e q u e l q u e s a m i s . Nous o b s e r v â m e s l e s i l e n c e , et n o u s n ' a u r i o n s p u le r o m p r e sans d a n g e r . L e s gendarmes

q u i n o u s g a r d a i e n t étaient établis

d a n s le lieu m ê m e o ù n o u s étions c o u c h é s . Ils y f u m a i e n t , ils y b u v a i e n t . D'autres h o m m e s d e ce c o r p s c o n t i n u è r e n t à n o u s g a r d e r d e ville e n v i l l e , p e n d a n t les n u i t s , e t n o u s é p r o u v â m e s d e l e u r p a r t p l u s o u m o i n s d e d u r e t é s , s u i v a n t les dispositions des c o r p s a d m i n i s t r a t i f s . 24 fructidor ( 10 s e p t e m b r e

1797 ) . — L e l e n -

d e m a i n , l e c o n v o i s ' a r r ê t a , v e r s le m i l i e u d u j o u r , à É t a m p e s , d e v a n t u n e a u b e r g e . Nous r e s t â m e s d a n s n o s cages. L ' a d j u d a n t - g é n é r a l H o c h e r e a u , c h a r g é de p o u r v o i r à n o t r e s u b s i s t a n c e , n o u s y a p p o r t a l u i - m ê m e les p l a t s , le p a i n et l e v i n ; e t , passant de la sorte la m e s u r e des é g a r d s q u i n o u s é t a i e n t d u s , il r e l e v a i t , p o u r ainsi d i r e , l a mission qu'il a v a i t r e ç u e . 25 fructidor

( 1 1 s e p t e m b r e 1 7 9 7 ) . — Nous

n o u s étions assortis dans les t r o i s cages s u i v a n t nos liaisons p r é c é d e n t e s .

Nous étions six d a n s


CHAPITRE

III.

77

la n ô t r e : L e Tellier, B a r t h é l e m y , M u r i n a i s , Laff o n , T r o n s o n et m o i . Le l e n d e m a i n , 25 f r u c t i d o r , n o u s d î n â m e s à A r t h e n a y , et p e n d a n t

le

r e p a s , H o c h e r e a u , d o n t les soins ne se r a l e n t i s saient p o i n t , v i n t n o u s a n n o n c e r qu'il a v a i t o r d r e de r e t o u r n e r à P a r i s ; n o u s c o m p r î m e s Dutertre, mécontent

que

de ses a t t e n t i o n s , l'avait

fait r a p p e l e r . Nous c o u c h â m e s

à Orléans

et

y r e ç û m e s des témoignages de v é r i t a b l e i n t é r ê t . Une d a m e se déguisa en s e r v a n t e , et e n r e m plit les d e v o i r s p o u r p o u v o i r l i b r e m e n t n o u s off r i r des secours de t o u t e espèce. L e s o u v e n i r d e cette ville n o u s est c h e r . Nous n e p o u v o n s e n dire a u t a n t de Blois et de d e u x a u t r e s villes ; mais nous

s o m m e s loin d e n o u s p l a i n d r e des

h a b i l a n s e n g é n é r a l . Il suffisait, t a n t la t e r r e u r et l ' é t o n n e m e n t avaient f r a p p é les e s p r i t s , q u ' u n factieux o u u n h o m m e p r é v e n u n o u s

qualifiât

de c o n s p i r a t e u r s , p o u r e n c h a î n e r la b o n n e v o lonté du plus grand n o m b r e . Plusieurs inconnus

nous apprirent par

des

billets l e u r s sentimens p a r t i c u l i e r s et la d o u l e u r g é n é r a l e . Un d'eux n o u s é c r i v a i t : « La j u s t i c e » n e p é r i t j a m a i s ; vos e n n e m i s n e p e u v e n t a v o i r » q u e des craintes , v o u s q u e des espérances ; » vous ne pouvez que

vous relever, eux

que

» c h o i r . » L e s m o t s s u i v a n s t e r m i n a i e n t ce billet,


78

CHAPITRE

III.

et n o u s i n d i q u a i e n t la profession d e celui q u i

l'avait écrit : « Cunctis diebus suis hostis impius » super bit et numerus annorum incertus , et tyran» nidis ejus : sonitus terroris semper in auribus il» tius , et cum pax sit, ille semper insidias suspica» tur. » Mes c o m p a g n o n s a v a i e n t eu la de s'entretenir a u

consolation

T e m p l e avec l e u r s f e m m e s ,

l e u r s enfans ; et m o i ,

à q u a t r e - v i n g t s lieues d e

m a f a m i l l e , j'avais i g n o r é q u e l p a r t i m a f e m m e avait p u p r e n d r e à la n o u v e l l e d e m o n i n c a r c é r a t i o n . É t r a n g è r e dans m o n pays , Elise a v a i t d û c o m p t e r , en q u i t t a n t P h i l a d e l p h i e ,

que nous

ne serions j a m a i s s é p a r é s . T o u t le t e m p s d e son enfance s'était passé dans les agitations d e la r é v o l u t i o n des Etats-Unis de l ' A m é r i q u e . F u g i t i v e avec son p è r e , p r o s c r i t p a r le p a r t i r o y a l i s t e , elle moi,

avait espéré j o u i r , d a n s son

union

d'une existence p l u s t r a n q u i l l e , e t ,

avec au

lieu de ce r e p o s , elle avait t r o u v é la F r a n c e l i v r é e a u x excès de la r é v o l u t i o n ; l'appui

d'un

é p o u x l u i était p l u s nécessaire q u ' a t o u t e a u t r e f e m m e , et elle r e s t a i t , p o u r

ainsi d i r e , seule

dans m o n p a y s , p a r l ' é v é n e m e n t q u i m e d é p o r tait. Ces réflexions tristes m ' o c c u p a i e n t . J e m'éloignais c h a q u e j o u r d a v a n t a g e , et j'allais ê t r e e m b a r q u é sans a v o i r eu connaissance d u s o r t de t o u t ce q u i m'était c h e r . Le m a t i n du 2 7 ,

au


CHAPITRE

III.

79

m o m e n t de q u i t t e r Blois, C o r d u b a r , q u i a v a i t remplacé

H o c h e r e a u , v i n t m e dire q u e j e t a i s

a t t e n d u d a n s le l o g e m e n t d u c o n c i e r g e . J e m o n t a i , avec l'indifférence q u e j ' é p r o u v a i s p o u r t o u s les é v é n e m e n s , d e p u i s c e l u i de m a c o n d a m n a tion ; m a f e m m e se jeta i n o p i n é m e n t d a n s m e s b r a s . Élise , q u e je croyais si loin de m o i , v e n a i t de faire c e n t vingt lieues p o u r m e d i r e p e u t - ê t r e u n é t e r n e l a d i e u . Cette f e m m e , la p l u s p a r f a i t e q u e j'aie c o n n u e et q u ' u n e u n i o n de treize a n nées m'a fait c h a q u e j o u r a i m e r d a v a n t a g e , était v e n u e , sans s'arrêter, de Metz à P a r i s , o ù elle n'avait passé q u e peu d ' h e u r e s , et elle avait aussitôt a p r è s p o u r s u i v i son v o y a g e . J ' e u s t a n t d e satisfaction de son a r r i v é e à B l o i s , q u e je n e r e m a r q u a i pas d ' a b o r d l'impression q u e la f a tigue et l ' i n q u i é t u d e avaient faite s u r u n e santé aussi délicate. Nous n'avions q u e p e u de m i n u t e s à ê t r e ens e m b l e ; Élise se h â t a de m e d i r e qu'en t r a v e r sant P a r i s , elle a v a i t v u p l u s i e u r s de mes a m i s , qu'ils lui avaient fait e s p é r e r qu'on n o u s t i e n d r a i t p e n d a n t q u e l q u e t e m p s , t o u t l'hiver p e u t - ê t r e , à O l é r o n . Elle m e p a r l a de m a m è r e o c t o g é n a i r e , d e n o t r e e n f a n t , q u i n'avait p u

l'accompagner

d a n s u n voyage aussi p r é c i p i t é ; n o u s

avions

m a t i è r e à u n long e n t r e t i e n , mais il f a l l u t n o u s s é p a r e r a u b o u t d'un q u a r t d ' h e u r e . J e la c o n j u rai de c o m p t e r s u r m a f e r m e t é .


80

CHAPITRE

III.

A v e c le c o n s e n t e m e n t d e C o r d u b a r , et à condition qu'Élise g a r d e r a i t u n p r o f o n d s i l e n c e , je la conduisis d a n s la c h a p e l l e h u m i d e o ù

nous

a v i o n s c o u c h é , et o ù mes c o m p a g n o n s , i g n o r a n t la cause de m o n a b s e n c e , n ' a t t e n d a i e n t q u e m o i p o u r p a r t i r . J e les n o m m a i à m a f e m m e les u n s a p r è s les a u t r e s , afin qu'elle p û t i n f o r m e r l e u r s f a m i l l e s de l'état o ù elle les a v a i t laissés. C e t t e a p p a r i t i o n d ' u n e f e m m e , b e l l e , c o u r a g e u s e , sup é r i e u r e à l ' e x t r ê m e faiblesse de sa c o n s t i t u t i o n é m u t t o u s c e u x q u i étaient p r é s e n s : c'était u n ange d u ciel d e s c e n d u d a n s n o t r e p r i s o n ,

mais

q u i n e fît q u e p a r a î t r e . S u r u n signe de n o s g a r d i e n s , elle s o r t i t . J'avais le c œ u r b r i s é , et j e c r u s l'embrasser p o u r l a d e r n i è r e fois d e Dans son t r o u b l e , a u lieu de m e

ma

dire

vie. adieu,

elle m e dit : » J e r e v i e n d r a i . » J e lui c r i a i , en p r é sence des m a g i s t r a t s d e Blois : « Sollicitez

mon

« j u g e m e n t , et j a m a i s de g r â c e . » L e b o n h e u r q u e sa p r é s e n c e m'avait fait g o û t e r passa c o m m e u n éclair. O n m'a dit q u e , r e n d u e a u g r a n d j o u r , et t r a v e r s a n t les c o u r s de la p r i s o n , elle s'était é v a n o u i e à la v u e d e nos cages. Un capitaine de gendarmerie s'aperçut que le domestique dont elle était a c c o m p a g n é e la s o u t e n a i t à peine. Cet officier h u m a i n et g é n é r e u x , a p p e l é d u L i m a n , n'hésita pas à l u i d o n n e r l e b r a s , et la c o n d u i s i t j u s q u ' à son a u b e r g e . Le d i r e c t o i r e , i n f o r m é d e


C H A P I T R E III.

81

cette a c t i o n , d e s t i t u a d u L i m a n . Dans d'autres t e m p s , u n officier e û t été d e s t i t u é p o u r ne l'avoir pas faite.

con-

L e s o u v e n i r de cette visite m'a s o u v e n t

s o l é ; m a i s , sous les b a r r e a u x d e n o t r e c h a r i o t , je n ' é p r o u v a i en ce m o m e n t q u e la d o u l e u r t r ê m e de n o t r e s é p a r a t i o n . Élise et S o p h i e

ex-

m'oc-

c u p è r e n t u n i q u e m e n t . J'étais p r i v é , sans a u c u n e justice , et m ê m e sans l ' o m b r e d'un p r é t e x t e , d u b o n h e u r de voir m o n

enfant.

p e r d r e sans a v o i r r e ç u m e s soins lui

Sophie

peut me

i n s t r u c t i o n s et mes

p a t e r n e l s , e t , p o u r ainsi d i r e , sans

qu'il

reste a u c u n s o u v e n i r d e son p è r e . Ce q u i de-

vait

faire

le b o n h e u r de m a vieillesse m'est ôté

sans r e t o u r

; et si je la revois j a m a i s , il s e r a t r o p

tard p o u r l u i d i s t r i b u e r c h a q u e j o u r les i n s t r u c tions

convenables

l'enfance

aux

différentes

époques

de

et de la jeunesse.

Il ne m e

vint pas m ê m e

à la p e n s é e ,

celte c o u r t e e n t r e v u e , de p a r l e r à Élise d e

dans nos

affaires d o m e s t i q u e s ; et c e p e n d a n t , c h e f de m a f a m i l l e , d é p o s i t a i r e des p a p i e r s d e p l u s i e u r s des miens , j ' e m p o r t a i s des n o t i o n s d o n t la p r i v a t i o n devait les p l o n g e r d a n s toutes sortes d ' e m b a r r a s . Une confusion

e x t r ê m e allait s ' i n t r o d u i r e

dans

mes a f f a i r e s , car je n'avais eu ni le t e m p s ui la permission d e t r a n s m e t t r e a u c u n

renseignement

à c e u x q u i en p r i r e n t la c o n d u i t e . Si l ' h o m m e том.

I.

6


82

CHAPITRE

III.

q u i se c o n f o r m e s t r i c t e m e n t a u x lois n'a a u c u n e p r o t e c t i o n c o n t r e la h a i n e et la v e n g e a n c e , la société est en p r o i e à des d é s o r d r e s q u i finissent par a c c a b l e r c e u x m ê m e q u i l'ont o p p r i m é e . L i v r é à ces réflexions d o u l o u r e u s e s , je n e p u s faire a t t e n t i o n â r i e n , et c'est

de mes c o m p a -

g n o n s q u e j ' a p p r i s qu'à Blois , des c u r i e u x n o u s v o y a n t passer de la p r i s o n d a n s n o s cages , s é taient écriés : « V o i l à c e u x q u i v o u l a i e n t r é t a b l i r » les aides e t la g a b e l l e ,

les e m p r u n t s

« f a i r e la b a n q u e r o u t e , l e v e r des » et des d r o i t s de p a t e n t e

forcés,

contributions

Nous s o m m e s p r é s e n -

» t e m e n t q u i t t e s d e t o u t cela. »

27 et 28 fructidor (13 et 14 s e p t e m b r e 1 7 9 7 ) . — Nous f û m e s e n f e r m é s à T o u r s d a n s les

mêmes

p r i s o n s q u e les galériens. L a m a l p r o p r e t é et le mauvais air régnent dans

ces

maisons.

Nous

étions q u e l q u e f o i s p l u s de v i n g t d a n s u n e s p a c e r e s s e r r é , c o u c h é s s u r la p a i l l e , q u e n o u s p r é f é r i o n s , q u a n d elle était f r a î c h e ,

aux

méchans

matelas qu'on nous donnait dans quelques e n d r o i t s . C o m b i e n de fois n o u s a v o n s d i t , q u ' a v a n t de c o n s t r u i r e des palais et d e d o n n e r des

fêtes,

il fallait r e n d r e les p r i s o n s et les h ô p i t a u x h a b i t a b l e s ! Les officiers m u n i c i p a u x d e T o u r s i n t r o d u i s i r e n t l e u r s a m i s d a n s n o t r e p r i s o n , et n o u s f û m e s m o n t r é s c o m m e o b j e t s de g r a n d e c u r i o sité. Ces a m a t e u r s s'entretenaient l i b r e m e n t e n


C H A P I T R E III.

83

n o t r e p r é s e n c e , et ne n o u s é p a r g n a i e n t pas. Les municipaux nous empêchèrent même d'écrire, p a r c e q u e , disaient-ils , ce q u i n'est pas s p é c i a l e m e n t p e r m i s à des p r i s o n n i e r s d'état est censé leur être défendu.

Après une mauvaise n u i t ,

t r o u b l é e p a r l'infection d u lieu , l'aboiement des chiens d u g e ô l i e r , le b r u i t des c h a î n e s des g a l é riens nos v o i s i n s , n o u s p a r t î m e s , a u x a c c l a m a tions d e q u e l q u e s j a c o b i n s . Un d'eux , de petite mine,

et t r è s - m a i g r e , d i t à L a v i l l e h e u r n o i s :

» Veux-tu «Oui,

bien

c r i e r Vive la r é p u b l i q u e ! » —

dit L a v i ï l e h e u r n o i s , q u a n d elle

t'aura

» r e n d u p l u s g r a s . » Nous a r r i v â m e s , le 29 f r u c t i d o r , à S a i n t e - M a u r e , d'assez b o n n e h e u r e ; n o u s n'y m a n q u â m e s de r i e n : l'agent m u n i c i p a l

qui

r é p o n d a i t de n o u s dirigea sa s u r v e i l l a n c e c o n t r e t o u t e évasion ; mais en m ê m e t e m p s il n o u s p r o c u r a t o u t ce q u i p o u v a i t n o u s soulager. J e m i s sous m o n c h a p e a u u n e l e t t r e p o u r m a f e m m e , j e m'éloignai et le priai de la l u i e n v o y e r . Il e x é c u t a fidèlement

cette commission.

O n pressait v i v e -

m e n t n o t r e m a r c h e . L a cage de fer faisait c e p e n d a n t des p a u s e s , et j'en profitais p o u r é c r i r e ; je disais , en finissant q u e l q u e s ligne : « Tôt o u t a r d » Élise et S o p h i e les l i r o n t . »

5o fructidor(

16 septembre 1 7 9 7 ) . — O n n o u s

logea, à C h â t e l l e r a u l t , dans u n cachot, a u q u e l il n'y a de c o m p a r a b l e s q u e ceux d ' A r p a j o n : n i


84

CHAPITRE III.

le j o u r , ni l'air ne p o u v a i e n t

y p é n é t r e r . De-

grosses chaînes et u n c a r c a n p e n d a i e n t à u n p o teau. Un peu de paille n o u v e l l e , semée s u r l'anc i e n n e , n o u s servait de lit. J'avais g r a n d b e s o i n de repos ; les cahots de la cage

de fer m'avaient

occasionné une légère blessure à la t ê t e , j'avais de la fièvre; u n de mes amis e n t r a en négociation avec u n p r i s o n n i e r ,

qui

me loua

son g r a b a t

p o u r cette n u i t . Bien p o r t a n t , je n'en aurais a p p r o c h é qu'avec r é p u g n a n c e , et le p a v é semblé p r é f é r a b l e ;

m'eût

mais l'épuisement de mes

forces m e r e n d a i t le s o m m e i l n é c e s s a i r e , et je m'estimai h e u r e u x de r e p o s e r s u r cette paillasse, et sous la plus sale c o u v e r t u r e . Le lendemain , je d e m a n d a i à cet h o m m e u n b o u t de c o r d e p o u r n o u e r u n sac q u i contenait m o n linge. Ce p r i sonnier m e le d o n n a s e c r è t e m e n t , en m e disant : »Il n o u s est d é f e n d u d'en avoir ; m a i s , entre n o u s » a u t r e s , n o u s aimons à n o u s r e n d r e ces services. » Nous sûmes ensuite q u e ce collègue était c o n d a m n é p o u r vol avec e f f r a c t i o n : le m y s t è r e qui n o u s a c c o m p a g n a i t était si g r a n d , qu'il ne savait n i q u i n o u s é t i o n s , ni q u e l était n o t r e c r i m e . Il n o u s c r o y a i t destinés a u x t r a v a u x p u b l i c s . On p e u t c o n f o n d r e des h o m m e s considérables avec les p l u s vils c r i m i n e l s , e t , l o r s q u e ces c h â t i m e n s sont m é r i t é s , l e u r faire s u b i r des

traitemens

i g n o m i n i e u x . L o r s q u e des c o u p a b l e s , accusés et


CHAPITRE

III.

85

légalement c o n d a m n é s , les é p r o u v e n t , le v u l g a i r e p e u t y p r e n d r e p l a i s i r ; q u e l q u e f o i s m ê m e il se plaît à la v u e des victimes d'une p o l i t i q u e i n j u s t e et b a r b a r e . er

1 jour complémentaire ( 1 7 septembre

1797).

— V o u s m'avez dit à Blois , m a c h è r e Elise , q u e vous vouliez un j o u r n a l o ù il f û t s o u v e n t q u e s t i o n de m o i ; il m e sera facile de vous o b é i r , et p e u t être n e s e r a i - j e , c o m m e v o u s v e n e z d e v o i r , q u e trop o b é i s s a n t ; mais les m o r a l i s t e s m'ont e x c u s é d'avance. Il e s t , d i s e n t - i l s , p e r m i s à u n a c c u s é , n o n - s e u l e m e n t de p a r l e r de l u i - m ê m e , m a i s encore de faire son p r o p r e éloge. Qu'eussent-ils dit d'un i n n o c e n t c o n d a m n é sans j u g e m e n t ! e

2 jour complémentaire ( 1 8 septembre 1 7 9 7 ) . —Nous passâmes la n u i t à L u s i g n a n , d a n s une a u b e r g e . P i c h e g r u s'était p l a c é sous la c h e m i n é e , p o u r f u m e r sans n o u s i n c o m m o d e r ; u n

gen-

d a r m e s'assit p r è s de l u i , et p a r u t r e d o u b l e r de vigilance : « C r a i g n e z - v o u s , l u i dit le g é n é r a l , » q u e je m'en aille en f u m é e ? » Un é v é n e m e n t de q u e l q u e c o n s é q u e n c e

eut

lieu cette n u i t - l à : n o u s r e m a r q u â m e s des m o u v e m e n s d o n t n o u s ignorions la cause. Les g e n d a r m e s s ' a p p r o c h è r e n t de nos lits le s a b r e au p o i n g , et s'assurèrent q u e n o u s y étions. Ils se disaient à v o i x basse : V o i l à P i c h e g r u , voilà B a r t h é l é m y ; et ils nous n o m m è r e n t t o u s ainsi s u c -


86

C H A P I T R E III.

cessivement. Les c h a s s e u r s d e n o t r e g a r d e , p a r m i lesquels

il y a v a i t de la b i e n v e i l l a n c e «à n o t r e

é g a r d , ignoraient d'où p r o c é d a i t t a n t d ' a g i t a t i o n . Ils c h u c h o t a i e n t et s e m b l a i e n t c r a i n d r e u n e c a t a s t r o p h e . L a g a r d e n a t i o n a l e d u l i e u , aussi m a l i n f o r m é e , faisait

la

garde

à l'extérieur.

Un

h o m m e a u x fenêtres est a p e r ç u d'en-bas. On l u i crie q u ' o n v a t i r e r s u r l u i ; il v e u t p a r l e r , on le m e t e n j o u e ; enfin H p a r v i e n t à faire c o m p r e n d r e qu'il est l u i - m ê m e en faction à cette f e n ê t r e , q u ' o n v o u l a i t l u i faire q u i t t e r m o r t ou vif. A u p o i n t d u j o u r l'énigme f u t e x p l i q u é e . L e g é n é r a l D u t e r t r e était p a r t i d e P a r i s e n petit é q u i p a g e . Dès les p r e m i è r e s s t a t i o n s , il t i r a des caisses p u b l i q u e s l'argent qu'il disait nécessaire p o u r sa mission ( 1 ) . Un c o u r r i e r a r r i v a d e P a r i s ,

(1 ) L e p a y e u r d ' É t a m p e s a d e p u i s a d r e s s é a u tre'sor p u b l i c les p i è c e s d e c e t t e d é p e n s e , p o u r q u ' i l l u i e n fût t e n u c o m p t e ; c'était q u a t r e a n s a p r è s q u e sa caisse e u t é t é v i o l é e ; e t , m i nistre dû trésor, à cette é p o q u e , j ' a i pris soin de le m e t t r e à c o u v e r t des suites d'une violation e x e r c é e e n v e r s l u i , p o u r m e c o n d u i r e a u lieu d e m o n b a n n i s s e m e n t . L a lettre suivante appartient au J o u r n a l de la d é p o r t a t i o n . »

P a r i s , l e 13 t h e r m i d o r a n I X

( 1er a o û t

1801 ).

» Le ministre de la guerre au ministre des finances. « L e citoyen C h a r p e n t i e r - L a b o u l a y eme demande , mon » cher collègue, d'être c o u v e r t , p a r mon o r d o n n a n c e , d'une » s o m m e d e 2 , 0 7 2 f r . q u ' i l a a v a n c é e , en l'an V , au g é n é r a l


CHAPITRE

III.

87

p e n d a n t la n u i t , a p p o r t a n t l ' o r d r e de l ' a r r ê t e r . Un a u t r e officier p r i t le c o m m a n d e m e n t de l'escorte. Nous é p r o u v â m e s à L u s i g n a n ce q u e

nous

» D u t e r t r e , c h a r g e p a r le g o u v e r n e m e n t d e c o m m a n d e r l ' e s » c o r t e d e s t i n é e à c o n d u i r e les d é p o r t e s j u s q u ' à R o c h e f o r t . » J e v o u s p r i e d e p r o p o s e r a u x c o n s u l s d e m ' o u v r i r u n cre'dit » de l a d i t e s o m m e de 2 , 0 7 2 f r .

» Signé

: ALEX. BERTIER. »

J e fis p a y e r le c i t o y e n C h a r p e n t i e r . D u t e r t r e , à q u i le d i r e c t o i r e a v a i t confié les clefs d e n o s c a c h o t s r o u l a n s , j u g e a e n s u i t e ses s e r v i c e s m a l r é c o m p e n se's ; il se b r o u i l l a a v e c ses m a î t r e s , et c'est à n o t r e r e t o u r d e la G u y a n e qu'il r e m i t à B a r t h é l e m y et à m o i u n m é m o i r e i m p r i m é , o ù il e x p o s a i t ses g r i e f s . Il v a n t e la h a u t e v e r t u qu'il e u t de n e p a s s i m u l e r u n e a t t a q u e p o u r n o u s m e t t r e e n l i b e r t é , e t d e n ' a v o i r p a s usé de c e t a b o m i n a b l e s t r a t a g è m e p o u r n o u s faire f u s i l l e r d a n s le c o n f l i t . J e cite d e u x a r t i c l e s des i n s t r u c t i o n s qu'il p u b l i e : « Le g é n é r a l D u t e r t r e se p é n é t r e r a si f o r t de l a nécessité » de p r é v e n i r la f u i t e , l'évasion ou l'enlèvement des de'por» t é s , q u ' e n cas d ' a t t a q u e d e q u e l q u e i n d i v i d u , o u d ' i n s u l t e , » il d o i t a g i r m i l i t a i r e m e n t s u r l e s c o n d a m n é s , p l u t ô t q u e d e » se les v o i r r a v i r . » D u t e r t r e l è v e tous les d o u t e s ,

en a j o u t a n t : « O n a v a i t

» f o r m é le p r o j e t d e faire a s s a s s i n e r les d é p o r t é s en r o u t e ; » l ' o r d r e et m e s i n s t r u c t i o n s m e d o n n a i e n t t o u t e l a t i t u d e . J e » p o u v a i s , si j ' a v a i s é t é u n a s s a s s i n , c o m m e t t r e u n c r i m e . » L e s a d j u d a n s - g é n é r a u x Colin et G i l e t a v a i e n t la

confiance

» des d e u x d i r e c t e u r s q u i a v a i e n t d i r i g é l e 1 8 f r u c t i d o r . J ' i » g n o r e s'ils a v a i e n t r e ç u d e s i n s t r u c t i o n s p a r t i c u l i è r e s ; mais,


88

CHAPITRE

III.

avions eu à r e m a r q u e r d a n s p l u s i e u r s a u t r e s lieux de la r o u t e . Des p r o c l a m a t i o n s , des i m p r i m é s r é p a n d u s avec p r o f u s i o n n o u s a n n o n ç a i e n t a u p e u p l e c o m m e u n e t r o u p e d'ennemis c o n j u rés p o u r sa p e r t e . A n o t r e a r r i v é e , n o u s étions traités avec r u d e s s e , q u e l q u e f o i s m ê m e i n j u r i é s , soit p a r c e u x des h a b i t a n s d u lieu q u i n o u s g a r daient , soit p a r q u e l q u e s g r o u p e s

peu

nom-

b r e u x d ' h o m m e s et de f e m m e s a c c o u r u s p o u r nous

voir d e s c e n d r e

de nos

c a g e s ; mais

peu

d'instans suffisaient p o u r les d é t r o m p e r ; a u d é p a r t , les p r é v e n t i o n s a v a i e n t c e s s é , et n o t r e trait e m e n t ne r e s s e m b l a i t pas à c e l u i de l ' a r r i v é e . Dans l'intervalle , o n avait a p p r i s q u e les lois l e s p l u s maintes a v a i e n t été violées en nos personnes. L a tristesse et la c o n s t e r n a t i o n se faisaient r e marquer. L e c h a n g e m e n t s u r v e n u d a n s le c o m m a n d e -

» à p l u s i e u r s r e p r i s e s , la m u l t i t u d e a é t é p r o v o q u é e à d e s » excès. » L e s a n n a l e s d e la r é v o l u t i o n o n t a b o n d é en a c t e s

d'une

semblable atrocité ; mais les instructions qu'on donnait alors é t a i e n t v e r b a l e s , e t le d i r e c t o i r e se m o n t r a m o i n s s c r u p u l e u x que R o b e s p i e r r e . C'est à n o t r e r e t o u r e n F r a n c e q u e n o u s s o m m e s p l u s c o m p l é t e m e n t i n f o r m é s de la p e r v e r s i t é de nos e n n e m i s . p é s à la p e s t e d e C o n a n a m a et

de S i n n a m a r i ,

Échap-

félicitons-

n o u s de l ' i n a c t i o n d e n o s a m i s . L e s s e c o u r s d'un zèle i m p r u d e n t e u s s e n t é t é le signal d e n o t r e m o r t .


CHAPITRE

III.

89

m e n t de l'escorte n'influa pas s u r le t r a i t e m e n t que nous éprouvions. e

3 jour complémentaire ( 1 9 septembre 1797 ) . — A n o t r e a r r i v é e à N i o r t , on n o u s fit d e s c e n d r e au f o r t , dans un local s p a c i e u x , v o û t é et h u m i d e . Des s e n t i n e l l e s , placées s u r les r e m p a r t s et dans les fossés, t r o u b l a i e n t f r é q u e m m e n t n o t r e r e p o s , en s'excitant d'une g u é r i t e à l ' a u t r e à faire b o n n e g a r d e . Les voûtes de cette vaste cave s o n t c o n s t r u i t e s de m a n i è r e q u e , m a l g r é sa g r a n d e é t e n d u e , des d i s c o u r s p r o f é r é s à voix b a s s e , à u n e d e ses e x t r é m i t é s , sont e n t e n d u s d i s t i n c t e m e n t à l ' a u t r e . On se c r o i r a i t à d e u x pas de celui q u i est éloigné de c i n q u a n t e . Nous appelâmes cette cave

l'Oreille du directoire. Le fracas des v e r r o u x , des s e r r u r e s et de l e u r s é n o r m e s clefs , le b r u i t des p o r t e s t o u r n a n t s u r leurs gonds r o u i l l e s , les e n t r e t i e n s b r u y a n s de nos g a r d e s , n o u s

rappe-

l a i e n t , m ê m e au m i l i e u de n o t r e s o m m e i l , le lieu où n o u s étions. Il m ' a r r i v a bien des f o i s , en m ' é v e i l l a n t , de m e d e m a n d e r à m o i - m ê m e : « N'est-ce pas u n r ê v e ? Ces a r m e s , ces chaînes , » ces b a r r e a u x existent-ils r é e l l e m e n t a u t o u r d e « n o u s ? Ces g a r d i e n s , ces s o l d a t s , t e n a n t à la « m a i n des sabres n u s , n e s o n t - i l s pas des f a n » t o m e s q u i d i s p a r a î t r o n t q u a n d j e m'éveillerai ? » Dans u n a u t r e s o n g e , je croyais q u e les amis de t a n t de citoyens i n n o c e n s p a r v e n a i e n t à les faire


90

CHAPITRE

III.

r a p p e l e r , p o u r ê t r e j u g é s . L e réveil dissipait cette illusion , et la g r a n d e u r de n o s peines ne n o u s laissait a u c u n d o u t e s u r l e u r r é a l i t é . e

4 jour complémentaire ( 2 0 s e p t e m b r e 1 7 9 7 ) . — D e p u i s p l u s i e u r s j o u r s on avait r e n f o r c é n o t r e g a r d e à c h e v a l , et n o u s étions a c c o m p a g n é s p a r des d é t a c h e m e n s

de v o l o n t a i r e s n a t i o n a u x . A

S u r g è r e s , le p e u p l e s ' a t t r o u p a p o u r n o u s v o i r sig n a l e r et c o m p t e r . Il n o u s r e g a r d a i t avec c u r i o s i t é et étonnement. Quelques-uns, en petit n o m b r e , n o u s firent e n t e n d r e des i m p r é c a t i o n s ; d'autres laissèrent é c h a p p e r des m a r q u e s de tristesse. L a p l u p a r t s e m b l a i e n t s ' e m b a r r a s s e r fort p e u d e s a v o i r si n o u s étions i n n o c e n s o u c r i m i n e l s . V e n u s à n o t r e r e n c o n t r e , ils n o u s s u i v i r e n t p a r c u r i o s i t é , n o u s r e g a r d è r e n t , n o u s l a i s s è r e n t , et c h a c u n r e t o u r n a à sa profession.

I c i , le c o r p s - d e -

garde fut notre c h a m b r e même. Pendant toute la n u i t , les soldats et les g e n d a r m e s f u m è r e n t , s i f f l è r e n t , p a r l è r e n t ; les

fenêtres

fermées,

et

m ê m e c l o u é e s , r e n d i r e n t la f u m é e et le b r u i t encore plus insupportables. L e c o n v o i a p p r o c h a i t de R o c h e f o r t . Les c h a s s e u r s n o u s firent c o m p r e n d r e q u ' o n s'était a t t e n d u à d e la résistance de n o t r e p a r t . En cas d e fuite o u de r é v o l t e , dit u n d e ces h o m m e s ,

les

o r d r e s d o n n é s c o n t r e v o u s étaient a b s o l u s ,

et

plus que menaçans. Pendant notre souper, nous


CHAPITRE

III.

91

e n t e n d î m e s une c o n v e r s a t i o n , t e n u e dans u n e chambre dont nous

n'étions séparés q u e p a r

u n e m i n c e cloison. C'étaient les officiers d e l'escorte qui parlaient à h a u t e voix, comme p o u r se faire e n t e n d r e , et n o u s p r é p a r e r a n o t r e sort. Ils r é d i g e a i e n t d'avance le p r o c è s - v e r b a l des form a l i t é s à o b s e r v e r en n o u s r e m e t t a n t a u x officiers de m e r . Nous r e d o u t i o n s par-dessus un embarquement,

q u i eût fait cesser

tout toutes

nos e s p é r a n c e s d ' ê t r e jugés : n o u s avions c o m p t é passer q u e l q u e t e m p s à R o c h e f o r t , et y a c h e t e r t o u t ce q u i n o u s m a n q u a i t . Nous jouissions d'av a n c e d u repos q u e n o u s devions y

trouver.

T o u t le t e m p s q u ' o n p o u v a i t gagner était a u p r o fit de la justice. Il n'y avait pas lieu de d o u t e r q u e nos a m i s n'en fissent u n b o n e m p l o i . Nous c o n s e n t i o n s , au p i s - a l l e r , à r é s i d e r à O l é r o n , et le p r o j e t d e p r o c è s - v e r b a l ne n o u s i n q u i é t a pas beaucoup.

Nous n e songions pas q u e , p a r des

raisons c o n t r a i r e s , nos e n n e m i s étaient i n t é r e s sés à p r é c i p i t e r n o t r e d é p a r t de F r a n c e . er

1 vendémiaire an VI (21 septembre 1797)- — Le p r e m i e r jour

de l'an

r é p u b l i c a i n , partis

de S u r g è r e s , n o u s a r r i v â m e s , a v a n t m i d i , à la v u e de R o c h e f o r t . Nous t o u c h i o n s à la p o r t e p a r l a q u e l l e n o u s pensions e n t r e r dans la v i l l e ; e t , à la v u e d'un g r a n d c o r p s de b â t i m e n s , d o n t les fenêtres étaient garnies de b a r r e a u x , n o u s goû-


92

CHAPITRE

III.

tions en e s p é r a n c e la d o u c e u r

d'y ê t r e e m p r i -

sonnés ; n o u s e û m e s des i n q u i é t u d e s , le c o n v o i ,

lorsque

au lieu d ' e n t r e r d a n s l a v i l l e , en fit

le t o u r , et fut dirigé v e r s le p o r t . Les c h a s s e u r s n o u s avaient a c c o m p a g n é s

d e p u i s la p r i s o n d u

T e m p l e j u s q u ' a u rivage de la C h a r e n t e , o ù n o u s d e v i o n s q u i t t e r la t e r r e de F r a n c e . Dès le p r e m i e r j o u r , ils n o u s avaient t r a i t é s avec u n e sorte de r u d e s s e ; m a i s , soit q u e b i e n t ô t n o t r e m a i n tien

t r a n q u i l l e et

f e r m e m e n t résigné

les

eût

c h a n g é s , soit q u e l'opinion g é n é r a l e eût influé s u r e u x , l e u r s u r v e i l l a n c e , t o u j o u r s e x a c t e , cessa d'être d u r e . Une m u l t i t u d e d'habitans d e R o c h e f o r t et des e n v i r o n s c o u v r a i t les r e m p a r t s et les glacis. Nous d e s c e n d î m e s de nos cages,

e t , a p r è s a v o i r été

c o m p t é s et signalés à t e r r e p o u r la d e r n i è r e fois, n o u s f û m e s enlevés de cette F r a n c e où r é s i d e t o u t ce q u i m'est c h e r , de c e t t e belle c o n t r é e à l a q u e l l e n o u s avions c o n s a c r é n o t r e v i e . Nous e n t r â m e s d a n s u n e c h a l o u p e ,

pressés

e n t r e des r a n g s de soldats c h a r g é s de g a r d e r et c o n t e n i r seize h o m m e s d é s a r m é s . J ' e u s le c œ u r froissé a u s o u v e n i r de m a f e m m e , de m a f i l l e , de m a m è r e . J e ne les r e v e r r a i p e u t - ê t r e j a m a i s . Un seul s e n t i m e n t m e r e n d a i t c e p e n d a n t s u p é r i e u r à u n e aussi g r a n d e i n f o r t u n e : je m e sentais i r r é p r o c h a b l e . J e dirai p l u s , dussé-je m'exposer à la


CHAPITRE

III.

93

risée des e n n e m i s de m o n p a y s , je n e f o r m a i s pas un v œ u q u i n'eût p o u r objet le b o n h e u r d e m a patrie. J ' e n v o y a i à Élise le j o u r n a l qu'elle m'avait d e m a n d é dans n o t r e e n t r e v u e à Blois. Les occasions n e m a n q u a i e n t p a s , et l'intérêt q u e n o u s rions augmentait

inspi-

de j o u r en j o u r ; mais o n a

t r o m p é nos amis s u r n o t r e destination.

Nous

s o m m e s e n v i r o n n é s de f o r m e s mystérieuses

et

a b s o l u e s . Il m e f a u d r a user d'artifice p o u r faire passer u n a u t r e c a h i e r de b o r d à t e r r e . A d i e u , Élise! A d i e u , S o p h i e ! A d i e u , F r a n c e et t o u s les o b j e t s de mes affections ! J'ai été p r è s d e m'écrier : Adieu

p o u r j a m a i s ! A cet

instant,

l'espoir est r e n t r é dans m o n c o e u r , et ces fatales paroles ne sont p o i n t sorties de ma b o u c h e .


CHAPITRE

QUATRIÈME.

E m b a r q u e m e n t d e s d é p o r t é s . — M a u v a i s t r a i t e m e n s . — Ils d e v i n e n t le lieu de l e u r d é p o r t a t i o n . — C o n s i g n e s s é v è r e s . — M a l a d i e s . — P r i s e d'un n a v i r e p o r t u g a i s e t d'un n a v i r e a n g l a i s . — L i c e n c e et d e s o r d r e . — R é f l e x i o n s s u r les é v e nemens. — V u e de t e r r e .

U N E seule v o i x se fît e n t e n d r e q u a n d

nous

q u i t t â m e s le q u a i p o u r e n t r e r dans la c h a l o u p e . Un h o m m e c r i a : « A bas les t y r a n s ! » De q u e l s t y r a n s s'agissait-il? Les chefs le f i r e n t taire. Nous fûmes

conduits

s u r le l o u g r e

le Brillant , et

logés f o r t à l'étroit. Q u a t r e h o m m e s , a r m é s d e sabres n u s , n o u s g a r d a i e n t ; a p p a r e i l i n u t i l e , c a r la faim n o u s avait r e n d u s très-faibles. II était h u i t h e u r e s d u soir, et n o u s étions à j e u n d e p u i s la veille. A la fin d'une j o u r n é e aussi f a t i g a n t e , le besoin se faisait sentir. Un d e n o u s d e m a n d a d u p a i n . O n r é p o n d i t q u e le s o u p e r allait ê t r e a p p o r t é . J e m e sentais f o r t é c h a u f f é , e t j e dis q u e j e ne v o u l a i s q u e q u e l q u e s f r u i t s . Un

mousse,

q u ' o n n o u s avait d o n n é p o u r m a î t r e - d ' h ô t e l , se m i t à r i r e de m a n a ï v e t é , et p r o m i t d e m e s e r v i r des p ê c h e s , des raisins et des o r a n g e s . Il m i t d e v a n t n o u s d e u x s e a u x c o n t e n a n t des g o u r g a n e s bouillies d a n s l'eau ; n o u s e û m e s p e i n e


CHAPITRE

IV.

95

à o b t e n i r des cuillers d e b o i s , et les matelots qui n o u s les p r ê t è r e n t n o u s a v e r t i r e n t d'en user avec p r o p r e t é , si n o u s v o u l i o n s éviter le s c o r but.

Un d e

nous,

qui ne pouvait atteindre

j u s q u ' a u p a i n , le d e m a n d a à u n de nos gardiens., âgé de quinze à seize a n s . C e l u i - c i se fit r é p é t e r la d e m a n d e , e t ,

s o u l e v a n t n o n c h a l a m m e n t le

pain , il le l u i jeta d'un air d é d a i g n e u x . C'était a u g é n é r a l P i c h e g r u . « Q u a n d le soleil est c o u c h é , » dit c e l u i - c i , il y a bien des lâches à l ' o m b r e . » — « Ménagez vos e x p r e s s i o n s ,

dit

l'adolescent

» au c o n q u é r a n t de la B e l g i q u e , et prenez g a r d e » à qui vous parlez! » V e r s dix h e u r e s d u soir, des c h a l o u p e s a r m é e s n o u s t r a n s p o r t è r e n t d u Brillant

à b o r d de

la

Vaillante, c o r v e t t e de seize canons. Le capitaine p a r u t m e c o n n a î t r e , et m e p r é s e n t a la m a i n d'une m a n i è r e q u i , m a l g r é son s i l e n c e , a n n o n çait le d é s i r de n o u s é p a r g n e r des r i g u e u r s i n u t i les. Un c a d r e fut assigné à c h a q u e d é p o r t é . On n o u s c o m m u n i q u a les consignes. Il n o u s était p e r m i s d'être q u a t r e à la fois s u r le p o n t p e n d a n t une h e u r e le m a t i n , et a u t a n t le soir ; le reste d u t e m p s , il fallait d e m e u r e r d a n s n o tre c h a m b r e , déjà m é p h i t i s é e .

Un silence a b -

solu avec les soldats et les matelots était o r donné. et

Nous étions la p l u p a r t v a l é t u d i n a i r e s ,

obligés d e

nous

adresser

fréquemment à


96

CHAPITRE

IV.

u n des q u a t r e c a n o n n i e r s q u i n o u s g a r d a i e n t ; mais n o u s ne recevions a u c u n e r é p o n s e , et c e u x à qui nous

parlions semblaient

eux-mêmes

ef-

f r a y é s de n o t r e t é m é r i t é . Nous devions ê t r e à la r a t i o n des m a t e l o t s ; mais n o u s n o u s a p e r ç û m e s dès le p r e m i e r j o u r q u e n o s subsistances étaient gâtées. Notre e m b a r q u e m e n t a v a i t été i m p r é v u ; t o u t n o u s m a n q u a i t . Nous allions d ' a b o r d n a v i g u e r dans des l a t i t u d e s f r o i d e s , p o u r passer e n s u i t e d a n s des c l i m a t s t o u t ce

fort

chauds.

Dépourvus

de

q u e l ' h a b i t u d e r e n d nécessaire à des

h o m m e s â g é s , j a m a i s u n aussi l o n g v o y a g e n'av a i t été e n t r e p r i s avec aussi peu d e p r é p a r a t i f s . On n e n o u s avait pas laissé le t e m p s d e r e c e v o i r nos m a l l e s ; n o u s avions c o m p t é s u r la r e s s o u r c e des a c h a t s à R o c h e f o r t o u à la R o c h e l l e . Du f o n d de notre p r i s o n , nous écrivîmes au

capitaine,

p o u r le p r i e r d'envoyer à t e r r e faire ces a c h a t s ; mais l'instant d ' a p r è s , u n officier r a p p o r t a l ' a r gent et la l e t t r e , en n o u s disant : « V o u s avez » v i o l é la c o n s i g n e , m a l h e u r e u x q u e v o u s êtes ! « v o u s ne savez pas à q u o i v o u s v o u s exposez ; » et il d i s p a r u t . Nous f û m e s s u r p r i s de ce t r a i t e m e n t . L e c a p i t a i n e J u r i e u , q u i n o u s avait r e ç u s la v e i l l e , avait m o n t r é des dispositions h u m a i n e s q u i s'accordaient m a l avec la d u r e t é de ce p r o c é d é ; mais nous sûmes q u e , p e n d a n t la n u i t ,


CHAPITRE

IV.

97

il a v a i t été r e m p l a c é p a r u n l i e u t e n a n t d e v a i s seau de B a y o n n e ,

appelé L a p o r t e , et que

changement aurait une fâcheuse influence

ce sur

n o t r e t r a i t e m e n t p e n d a n t la t r a v e r s é e . « C'est, » nous dit-on, un homme » r i g u e u r et d u r e t é ses

qui exécutera

instructions.

avec

Comme

» elles l u i p r e s c r i v e n t d e v o u s n o u r r i r d e b i s c u i t » e t de v i a n d e s a l é e , v o u s p o u r r e z a v o i r le r e » b u t des galériens d e R o c h e f o r t . » Nous étions t o u j o u r s en v u e d e la R o c h e l l e , et les v e n t s c o n t i n u a i e n t à r e f u s e r . Le fils de Laff o n - L a d e b a t était a c c o u r u d e P a r i s a v e c u n e e x t r ê m e diligence;

il se jeta d a n s u n e c h a l o u p e ;

il a r r i v a , p a r u n g r o s t e m p s , j u s q u ' à p o r t é e d e la v o i x , et c r i a : « J e suis le fils d e L a f f o n - L a d e bat ; accordez-moi

la

grace d'embrasser

mon

p è r e ! » Le porte-voix répondit : « Eloignez-vous, o u n o u s ferons feu s u r la c h a l o u p e . » Ainsi il a v a i t fait c e n t t r e n t e lieues p o u r ne r e m p o r t e r q u e la c e r t i t u d e des

mauvais

traitemens que

n o u s é p r o u v i o n s . J u s t e ciel ! q u e l s b a r b a r e s o n t pu ordonner qu'on empêchât u n père d'embrasser son fils p o u r la d e r n i è r e fois! S i le d i r e c t o i r e , si le conseil des c i n q - c e n t s eussent été c o m p o s é s de p è r e s de famille , ces o r d r e s n'eussent p o i n t été d o n n é s .

Mais R e w b e l l n'était-il p o i n t é p o u x

et p è r e ! m a i s le conseil des a n c i e n s !

Du I

er

au 4 vendémiaire

том. ri.

an V I (26 s e p t e m b r e

7


98

CHAPITRE IV.

1 7 9 7 ) — O n était si pressé de n o u s faire p a r t i r , q u e la Vaillante de l e q u i n o x e .

mit

à la voile le j o u r m ê m e

Plusieurs

d'entre nous

étaient

v i e u x ; q u e l q u e s - u n s a v a i e n t des m a l a d i e s

que

les c h a l e u r s excessives r e n d e n t q u e l q u e f o i s m o r telles. Q u a n d , a u t e m p s

d e R o b e s p i e r r e , des

p r ê t r e s f u r e n t d é p o r t é s , on les fît v i s i t e r p a r des m é d e c i n s , et il f u t p e r m i s a u x m a l a d e s de r e s t e r . N o n - s e u l e m e n t n o u s n e f û m e s p o i n t visités, m a i s on ne t i n t m ê m e a u c u n c o m p t e des a t t e s tations q u e B a r t h é l é m y produisit t o u c h a n t le m a u v a i s état de sa santé. La petite t e r r e u r ( o n d o n n e ce n o m a u r é g i m e a c t u e l ) assassine sans l ' a p p a r e i l d u s u p p l i c e , e t se c r o i t m o i n s c r u e l l e p a r c e q u ' e l l e t u e sans faire c o u l e r l e sang. L'équinoxe nous tourmentait d'autant p l u s , q u e n o u s étions

renfermés dans un plus petit

espace. J e ne v o u s d i r a i pas à q u e l d e g r é l'infect i o n a v a i t été p o r t é e d a n s l ' e n t r e p o n t , p a r s u i t e d e l'impossibilité a b s o l u e d'en s o r t i r . Cette sévér i t é ne d u r a c e p e n d a n t continué,

q u ' u n j o u r ; si elle e û t

la c o n t a g i o n a u r a i t passé de n o u s à

t o u t l ' é q u i p a g e . On n o u s p e r m i t aussi de r e s t e r s u r le p o n t a u - d e l à d u t e m p s p r e s c r i t p a r la c o n signe. Il faisait froid , et je ne p u s y t e n i r q u ' e n veloppé de m o n m a n t e a u ; mais je m'aperçus q u e la cage de fer l'avait c r i b l é . J e le r a c c o m modai de manière à exciter une admiration gé-


CHAPITRE

IV.

99

n é r a l e . L'orgueil p e r ç a i t à t r a v e r s les t r o u s d u m a n t e a u d e D i o g è n e ; d'autres en v e r r o n t p e u t ê t r e a u t a n t a u x pièces mises p a r m o i au m i e n . L ' i n c e r t i t u d e s u r n o t r e s i t u a t i o n était u n m a l h e u r de p l u s . Le S é n é g a l , C a y e n n e , les S é c h e l l e s . n o u s v e n a i e n t s u c c e s s i v e m e n t à la pensée.

Tout

a n n o n ç a i t q u e les c l i m a t s les p l u s r u d e s seraient p r é f é r é s . A p r è s q u e l q u e s j o u r s de n a v i g a t i o n , u n e c i r c o n s t a n c e p a r t i c u l i è r e fît cesser nos d o u tes. Nous avions r e m a r q u é s u r le p o n t u n e caisse fort h a u t e e n v e l o p p é e d e toile cirée. On y p o r tait t o u s les j o u r s de l'eau p o t a b l e en a b o n d a n c e , et n o u s n e d e v i n i o n s pas la c a u s e de cette p r o d i galité et de ce m y s t è r e ; m a i s l'enveloppe e n l e v é e aussitôt q u e n o u s f û m e s

fut

a r r i v é s à des

l a t i t u d e s t e m p é r é e s . J e r e c o n n u s dans la caisse l ' a r b r e à pain , et je le dis à m e s c o m p a g n o n s . B a r t h é l é m y s'écria aussitôt : Nous allons à C a y e n n e ! La R é v e l l i è r e - L é p e a u x , p a r l a n t d e v a n t l u i a u m i n i s t r e de la m a r i n e , avait m o n t r é p l u sieurs fois l'impatience d ' a p p r e n d r e q u e cet a r b r e était p a r t i p o u r la G u y a n e .

On m e

ques-

t i o n n a aussitôt s u r le c l i m a t , le s o l , les h a b i t a n s , le p r i x d u p a i n , des v i a n d e s , les salaires d a n s cette c o l o n i e ; c a r le r a p p o r t q u e je devais f a i r e , au 18 f r u c t i d o r m ê m e , s u r le t r a i t é de paix avec le P o r t u g a l ,

m'avait

r e n d u plus savant

q u ' a u c u n d e n o u s s u r la G u y a n e f r a n ç a i s e , l i -

i


100

CHAPITRE

mitrophe

de la c o l o n i e

IV.

portugaise.

Mais

un

n è g r e d e C a y e n n e , q u i se t r o u v a i t à n o t r e b o r d , laissa v o i r qu'il en savait bien p l u s q u e m o i , et on a b a n d o n n a aussitôt mes leçons p o u r les s i e n n e s . N o t r e n o u r r i t u r e était m a l s a i n e , et le

con-

c o u r s des peines de l'ame a v e c les m a u x d u c o r p s e n g e n d r a des m a l a d i e s . Le c h i r u r g i e n et les officiers de q u a r t p o u v a i e n t s e u l s d e s c e n d r e

dans

n o t r e c h a m b r e , sans ê t r e a c c o m p a g n é s p a r u n h o m m e de n o t r e g a r d e . Un m a t i n , n o u s

vîmes

e n t r e r le c o m m a n d a n t des c a n o n n i e r s . Il n o u s dit d e u x m o t s i n d i f f é r e n s , e t a u s s i t ô t il se r e t i r a précipitamment.

Nous

nous

aperçûmes

qu'il

n o u s a v a i t laissé u n e cafetière pleine de t h é e t de la cassonade.

P e u de j o u r s a p r è s , u n a u t r e

officier n o u s a n n o n ç a q u e ses c a m a r a d e s e t l u i se d i s p o s a i e n t à n o u s faire u n e i m p o r t a n t e l i b é r a l i t é . En e f f e t , à l'entrée d e la n u i t , u n c h a r p e n t i e r v i n t m y s t é r i e u s e m e n t , la scie à la m a i n , ouvrir une communication bre

et

celle

qui

entre notre cham-

était v o i s i n e .

Le

moment

d ' a p r è s , o n fit e n t r e r p a r c e t t e o u v e r t u r e d e u x p a i n s et u n g r o s gigot. D e p u i s p l u s i e u r s j o u r s nous

n'avions,

p o u r la p l u p a r t , p r i s

n o u r r i t u r e s u b s t a n t i e l l e . C e gigot n o u s des o f f i c i e r s ,

aucune venait

q u i se p r i v a i e n t p o u r n o u s d ' u n e

p a r t i e de l e u r s o u p e r , et la t e r r e u r q u i r é g n a i t à n o t r e b o r d les obligeait à u s e r d'un g r a n d s e -


CHAPITRE

IV.

101

c r e t en n o u s faisant cette largesse. Il fallait p r o c é d e r a u p a r t a g e ; q u o i q u e j'eusse la r é p u t a t i o n d'être t r è s - v o r a c e , l'opinion de ma j u s t i c e p r é v a l u t , et mes c o m p a g n o n s m e c h a r g è r e n t de la d i s t r i b u t i o n . L ' o b s c u r i t é était p r o f o n d e , et je n e p r e n d s pas s u r m o i d'assurer q u e les p a r t s f u r e n t p a r f a i t e m e n t égales. L ' o s ,

qu'on

appelle

aussi le manche, m e r e s t a , et je c o n v i e n s qu'il n'était pas e n t i è r e m e n t d é g a r n i . Q u e l q u e s

con-

v i v e s a v a i e n t déjà d é v o r é l e u r m o r c e a u , q u a n d je commençai à manger.

Il m e s e m b l a , a p r è s

m a s é v è r e et l o n g u e d i è t e , q u e t o u t e s les p a r ties de m o n c o r p s s ' e m p a r a i e n t des sucs de ces a l i m e n s . J e songeais a u c o n t e n t e m e n t d'un m a l h e u r e u x , m o u r a n t d ' i n a n i t i o n , q u a n d il r e ç o i t u n e a u m ô n e faite e n b o n n e n o u r r i t u r e . C h a c u n d i g é r a i t ; le silence était p r o f o n d , q u a n d t o u t à c o u p R a m e l , l'insatiable R a m e l , s'avisa de m e d e m a n d e r « sa s e c o n d e t r a n c h e » . A ces m o t s , je f u s p é t r i f i é , et j e l u i dis l'impossible.

qu'il m e

demandait

« C o m m e n t , l'impossible ! m a i s

« v o u s mangez e n c o r e ! v o t r e p a r t a d o n c été la » p l u s f o r t e ? » Cet a r g u m e n t , v r a i m e n t r é v o l u t i o n n a i r e , e n t r a î n a la m u l t i t u d e ; v a i n e m e n t je v o u l u s p a r l e r , u n c r i u n a n i m e sortit d e ces e s t o m a c s affamés. L e j a c o b i n B o u r d o n fit u n aff r e u x tapage ; c h a c u n , d a n s l ' o b s c u r i t é , se c r u t m a l p a r t a g é ; d ' a i l l e u r s , eût-il fait g r a n d j o u r ,


102

CHAPITRE

IV.

j ' a u r a i s v o u l u en v a i n m e j u s t i f i e r . Les p r e u v e s de mon

innocence

avaient complètement

dis-

p a r u . J e pris B a r t h é l é m y et Laffon à t é m o i n . Lotion

se t u t , B a r t h é l é m y l u i - m ê m e

m'aban-

donna ; l u i , qui me connaît depuis trente ans , d i t t o u t b a s à T r o n s o n qu'il n e savait q u e p e n s e r , et qu'il ne p r e n d r a i t pas s u r lui d e r é p o n d r e de m o n i n n o c e n c e . amis,

Ainsi délaissé

par

j e m'adressai à B r o t i e r , c o m m e

mes

s'il e û t

é t é q u e s t i o n de r é s o u d r e u n p r o b l è m e de g é o m é t r i e . A p r è s y a v o i r s u f f i s a m m e n t r é f l é c h i , le savant a b b é ,

se c r o y a n t i n c a p a b l e

t a n t d ' i n c o n n u s , s'écria : Auri

d'éliminer

sacra

famés ,

quid non mortalia pectora cogis ! et traduisant ce b e a u vers à la m a n i è r e de S c a r r o n , il a j o u t a : S a c r é g i g o t , sujet de nos débats s t é r i l e s , Jusqu'où r a v a l e z - v o u s nos estomacs débiles !

Des

affamés

n'ont a u c u n e e n v i e d e r i r e ,

et

cette saillie de collége n e p a r u t plaisante à p e r s o n n e . J e n'étais d o n c ni a b s o u s , ni c o n d a m n é . J e d é c l a r e c e p e n d a n t q u e l'accusation était a u s s i fausse

q u e celle de m a p a r t i c i p a t i o n a u t r a i t é

d e P i l n i t z ; m a i s il n e m'était p a s aussi facile d e c o n f o n d r e les c a l o m n i a t e u r s . L'affaire de c e t t e d i s t r i b u t i o n est u n e de celles s u r lesquelles jugement

le

de l a p o s t é r i t é r e s t e r a à j a m a i s i n -

certain. Il y e u t , à la v u e de n o t r e faiblesse p h y s i q u e


CHAPITRE

et d e n o t r e c o n s t a n c e ,

IV.

103

d'autres

relâchemens

d a n s les m e s u r e s d e r i g u e u r . Il s'établit insensiblement quelques communications entre nous et des h o m m e s

q u i , a u d é b u t , loin de n o u s

p a r l e r , n'osaient u n m o m e n t a r r ê t e r l e u r s y e u x sur

les n ô t r e s . L e s m o u s s e s n o u s

procurèrent

des o i g n o n s , de l ' a i l , des c h o u x ,

et q u e l q u e s

a u t r e s m e t s d u m ê m e l u x e . L e u r adresse a l l a j u s q u ' à n o u s l i v r e r la m o i t i é d'un m o u t o n q u e les m a î t r e s n o u s v e n d i r e n t . A r i s t i d e , u n j e u n e m o u s s e a c t i f , c o m p l a i s a n t et d'un b o n n a t u r e l , n o u s a v a i t p r i s en a m i t i é , et s'exposa p l u s i e u r s f o i s , p o u r n o u s s e r v i r , à la p u n i t i o n d'usage. L e t e m p s s'écoulait, t a n t ô t d a n s la t o u r m e n t e , et t a n t ô t d a n s le c a l m e , q u e l q u e f o i s p i r e q u e la t e m p ê t e . Les v e n t s c h a n g e a i e n t f r é q u e m m e n t , et n o u s r e v e n i o n s p e n d a n t la n u i t s u r la r o u t e faite p e n d a n t le j o u r . Le 15 v e n d é m i a i r e , n o u s f û m e s a v e r t i s , a u m i l i e u d e la n u i t , q u e n o u s étions dans le v o i sinage d'un gros n a v i r e , p a v i l l o n et force i n c o n n u s , n o u s e n étions si p r è s , qu'il fallait p a r l e r bas,

de p e u r d'être e n t e n d u s . O n se p r é p a r a à

combattre.

T o u t e la n u i t se passa en m o u v e -

m e n s ; m a i s , au p o i n t d u j o u r , les d e u x v a i s seaux n e se v o y a i e n t p l u s .

22 vendémiaire ( 1 3 octobre

1 7 9 7 ) . — Nous

e û m e s c o n n a i s s a n c e d'un a u t r e b â t i m e n t , s u r


104

CHAPITRE

courûmes.

IV.

lequel

nous

Diane,

vaisseau p o r t u g a i s , v e n a n t d e P a r a , pos-

Il a m e n a .

session p o r t u g a i s e à l ' e m b o u c h u r e zone.

C'était

un mauvais b â t i m e n t ,

C'était

ta

de l ' A m a manœu-

v r a n t m a l , ce q u e les m a r i n s a p p e l l e n t u n sabot. Il f a l l u t p r e n d r e les p r i s o n n i e r s , et m e t t r e u n équipage

français à

portugais nous dont

leur place.

apprit que

Le

capitaine

le g r a n d vaisseau

la r e n c o n t r e n o u s a v a i t

inquiétés

trois

j o u r s a u p a r a v a n t , était de sa n a t i o n ; qu'il n ' é tait p o i n t a r m é ; et il d é s e s p é r a n o t r e c a p i t a i n e , en l u i d i s a n t q u e sa cargaison v a l a i t d e u x m i l lions. Il a v a i t eu sans d o u t e e n c o r e p l u s q u e nous. Nous vîmes p e u

peur

d'autres bâtimens.

Une p a r t i e d u c o m m e r c e e n t r e les n a t i o n s était i n t e r r o m p u e , o u se faisait s o u s des convois a n glais. S a i n t - D o m i n g u e s e u l , a v a n t la r é v o l u t i o n , consommait,

tous

les a n s , les cargaisons

de

t r o i s c e n t - c i n q u a n t e n a v i r e s f r a n ç a i s , et les r e n v o y a i t à la m é t r o p o l e c h a r g é s de ses p r é c i e u s e s p r o d u c t i o n s . T o u t e c e t t e n a v i g a t i o n était passée à l ' A n g l e t e r r e , et sa m a r i n e m i l i t a i r e p r o t é g e a i t des flottes m a r c h a n d e s de c e n t à d e u x cents n a v i r e s , q u a n d nos p o r t s n'en v o y a i e n t p l u s . C'est d a n s cette situation d e n o t r e c o m m e r c e , q u e le d i r e c t o i r e s'obstine à c r é e r , à r e c r é e r u n e m a r i n e , et à faire des sacrifices d o n t l'inutilité l u i e s t , d'année en a n n é e , d é m o n t r é e avec u n e


CHAPITRE

triste évidence.

IV.

105

L a g u e r r e de t e r r e exige t o u s

nos efforts ; e x a m i n o n s , sans r i e n d i s s i m u l e r , si n o u s p o u v o n s ê t r e à la fois puissans p a r t e r r e et p a r m e r , et si u n état q u i a u r a cette p r é t e n t i o n n e s'expose pas à n'être r e d o u t a b l e qu'à d e m i dans l'une et l ' a u t r e a r m e . L a m a r i n e f r a n ç a i s e s'est m o n t r é e d a n s t o u s les t e m p s égale et s o u v e n t s u p é r i e u r e à t o u t e s les a u t r e s m a r i n e s . L a science n a v a l e e t la v a l e u r g u e r r i è r e l'ont i l l u s t r é e , et le siècle q u i v a f i n i r en a d o n n é des p r e u v e s éclatantes. Un sang p r é c i e u x a été v e r s é ; la F r a n c e y a d é p e n s é p r è s d e t r o i s m i l l i a r d s d e p u i s la g u e r r e de la s u c c e s sion d'Espagne; nos forêts o n t été d é p e u p l é e s : qu'avons-nous

o b t e n u p a r t a n t d'efforts? J ' é -

p r o u v e de la peine à le d i r e , et c e p e n d a n t il n e f a u t pas c r a i n d r e de faire c o n n a î t r e des v é r i t é s u t i l e s : l'Acadie , T e r r e - N e u v e , l'Ile R o y a l e , l e C a n a d a , s o n t d e v e n u s des possessions anglaises ; a p r è s u n e g l o r i e u s e résistance , n o u s a v o n s cédé à n o t r e c o n s t a n t e r i v a l e la d o m i n a t i o n e n t i è r e de l ' I n d e , q u e n o u s ne d e m a n d i o n s qu'à p a r t a g e r ; sa jalousie a é t é , en 1 7 6 9 , j u s q u ' à ne p a s s o u f f r i r q u e n o u s eussions u n e r e l â c h e a u x îles M a l o u i n e s . La L o u i s i a n e , q u i n o u s a t a n t c o û t é , est passée à l'Espagne ; S a i n t - D o m i n g u e , s o u r c e t a n t d e r i c h e s s e s , n'est p l u s q u ' u n m o n c e a u d e r u i n e s , o ù la r a c e africaine persiste à r e s t e r


106

CHAPITRE

IV.

oisive. Si n o u s c o n s e r v o n s q u e l q u e s î l e s ,

elles

sont p e u a m b i t i o n n é e s p a r l ' A n g l e t e r r e , d e p u i s q u e la t r a i t e et l'esclavage sont abolis ; les d e n r é e s , d o n t elles e u r e n t si l o n g - t e m p s le p r i v i l è g e , a p p a r t i e n n e n t m a i n t e n a n t a u x vastes c o n trées c o n t i n e n t a l e s q u i sont e n t r e les t r o p i q u e s , et nos vent

colonies, devenues un f a r d e a u , ne peulutter

contre

cette

concurrence.

Notre

a l l i a n c e avec l'Espagne n'est p l u s d é s i r a b l e p o u r elle e t p o u r n o u s qu'à r a i s o n de n o s i n t é r ê t s en Europe,

e t les colonies é c h a p p e n t aussi

à la

m o n a r c h i e e s p a g n o l e . Obéissons enfin à des nécessités p l u s puissantes q u e t o u t e s les r é s i s t a n c e s , et a t t e n d o n s les s e c o u r s n o n s - n o u s à t e n i r nos

du

temps;

bor-

côtes , s u r l'Océan et

d a n s la M é d i t e r r a n é e , à l ' a b r i de t o u t e i n s u l t e ; encourageons , aidons n o t r e c o m m e r c e t i m e , soit

mari-

p a r l ' i n s t r u c t i o n , soit p a r d'utiles

traités; que toute n o t r e attention , que nos ress o u r c e s l i b r e s soient a p p l i q u é e s à n o t r e p u i s sance c o n t i n e n t a l e ; des é v é n e m e n s q u ' o n

peut

p r é v o i r f e r o n t le reste. L e café , l'indigo , le c a c a o d e la p r i s e q u e n o u s a v i o n s faite f u r e n t p a r t a g é s e t d i s t r i b u é s . Les

uns

semblaient

satisfaits , les

autres

se

c r o y a i e n t lésés a u p a r t a g e . L e c a p i t a i n e portud gais , t é m o i n de la d i s t r i b u t i o n de ses d é p o u i l l e s , avait u n e c o n t e n a n c e assortie à son m a l h e u r .


CHAPITRE

Puissent

les

IV.

107

nations r e n o n c e r à ces

droits

ou p l u t ô t à ces usages b a r b a r e s q u i e n v e l o p p e n t dans les c a l a m i t é s paisibles d o n t

de la g u e r r e des

hommes

la profession a p o u r o b j e t d'é-

t e n d r e des relations utiles e n t r e t o u s les p e u p l e s de la t e r r e ! Une puissance , la seule q u i soit a u j o u r d ' h u i r e d o u t a b l e à la m e r , osera m e t t r e ses i n t é r ê t s p r i v é s a u - d e s s u s d e la justice g é n é r a l e . Sa résistance sera v a i n e , si les a u t r e s p e u p l e s q u i n a v i g u e n t sont d ' a c c o r d , sans a u c u n e e x c e p tion , p o u r faire r e s p e c t e r l e u r n e u t r a l i t é . Un p r i s o n n i e r p o r t u g a i s s'étant placé p r è s de m o i s u r le b a n c de q u a r t , je rassemblai q u e l ques m o t s d e sa l a n g u e , q u i a b e a u c o u p d ' a n a logie avec l'espagnol. Nous n o u s c o m p r î m e s a s sez b i e n , et la c o n v e r s a t i o n était e n g a g é e , q u a n d un nègre affranchi, soldat du détachement qui n o u s g a r d a i t , s'approcha d e m o i ; il me t o u c h a l é g è r e m e n t d e son s a b r e , et m e d i t : « V o u s , p a r » lez p o i n t à b l a n c là. » Nous n o u s

séparâmes.

C e s t à l'âge d e c i n q u a n t e et soixante ans qu'il nous

fallait faire l'apprentissage d e la

soumis-

sion, et la l e ç o n n o u s en était d o n n é e p a r u n n o i r à p e i n e s o r t i d'esclavage. Les v i v r e s frais t r o u v é s s u r la Diane un peu

d'abondance

mirent

à b o r d d e la Vaillante

;

mais nos p r i v a t i o n s c o n t i n u è r e n t . Cette b r è c h e si m y s t é r i e u r e m e n t o u v e r t e n e s e r v i t q u ' u n e fois.


108

CHAPITRE

IV.

Nos a l i m e n s é t a i e n t o r d i n a i r e m e n t gâtés. Nous m a n g i o n s s u r le p o n t ,

incommodés tantôt par

l a p l u i e , t a n t ô t p a r le soleil. Des g o u r g a n e s , des fèves , et r a r e m e n t d u r i z , n o u s étaient servis d a n s des seaux.

L'un puisait avec une assiette,

l ' a u t r e avec u n gobelet d e f e r - b l a n c . Un j o u r , à la s u i t e de n o t r e d î n e r , n o u s e n g a geâmes l'officier c h a r g é d u détail à s ' a p p r o c h e r des seaux q u i c o n t e n a i e n t les d é b r i s d e la v i a n d e gâtée q u ' o n n o u s avait s e r v i e . L'infection le r e poussa.

Un

d e n o u s o b s e r v a q u e le d i r e c t o i r e

a v a i t d î n é p l u s d é l i c a t e m e n t . « O u i , dit u n j e u n e » m a r i n , m a i s a v e c p l u s d ' i n q u i é t u d e s et d'alar» m e s q u e vous.» A u c o m m e n c e m e n t

de notre

n a v i g a t i o n , les m a t e l o t s e t les c a n o n n i e r s é t a i e n t c u r i e u x de n o u s v o i r p r e n d r e n o s r e p a s .

Quel-

ques-uns riaient grossièrement de notre r é p u gnance

a u x prises avec

n o t r e f a i m , de n o t r e

e m b a r r a s à te n i r u n e assiette de l é g u m e s a p p r ê tés à l ' e a u , pont. dresse.

s u r le p l a n i n c l i n é e t glissant d u

Ils p a r a i s s a i e n t délectés Peu

de

de notre m a l a -

j o u r s a p r è s , ces gens é t a i e n t

c h a n g é s . Notre m a i n t i e n p a i s i b l e , c e t t e f e r m e t é à laquelle nous ne mêlions a u c u n e p l a i n t e , la g r a v i t é , les c h e v e u x gris d u g é n é r a l M u r i n a i s , l e u r inspiraient u n e sorte de respect. L e u r p r é sence cessa d'être i m p o r t u n e o u offensante. J e n e souffris q u e d e l ' é p u i s e m e n t

de

mes


109

CHAPITRE IV. forces. Quelquefois

i n c a p a b l e de me g u i n d e r

sur le p o n t , la cage de fer m e semblait à r e g r e t ter. Les p l u s faibles c e p e n d a n t o b t i n r e n t q u e l ques alimens m o i n s indigestes. Les a u t r e s c o m p a r a i e n t la n o u r r i t u r e

de ces privilégiés

à la

v i a n d e c o r r o m p u e qui l e u r était donnée. Les m a lades faisaient envie. J ' o b t i n s , p o u r

quelques

j o u r s , u n e place p a r m i e u x . Un de mes c o m p a gnons , en v o y a n t q u ' u n p e u de riz à l'eau m ' é tait d o n n é , m e dit : « V o u s êtes bien h e u r e u x , » vous voilà malade ! » Les vents

continuaient à nous

contrarier;

n o u s fîmes, dans n o t r e loisir, p l u s i e u r s o b s e r v a tions s u r cette clarté q u i , dans q u e l q u e s m e r s , e n v i r o n n e le vaisseau p e n d a n t la n u i t , et le suit dans son s i l l a g e , c o m m e la q u e u e suit u n e c o m è t e . Ce p h é n o m è n e , q u e les u n s a t t r i b u e n t à des a n i m a l c u l e s h u i l e u x et l u m i n e u x d o n t la m e r est p a r s e m é e , d'autres à u n e m a t i è r e p h o s p h o r i q u e , et q u e p l u s i e u r s enfin r a p p o r t e n t à l'électricité, a s o u v e n t excité l'attention des p h y siciens , et j e n'en p a r l e q u e p o u r m e n t i o n n e r une

expérience

q u ' u n e fois. En

qui

peut-être

n'a

été

faite

1 7 7 9 , je passai de L o r i e n t à

B o s t o n , s u r la frégate la Sensible.

A la suite de

t o u t e s les expériences c o n n u e s , j'imaginai de j e ter à la m e r u n b o u l e t cassé ; la n u i t était fort o b s c u r e . L e c o r p s , t o m b é de l'arrière de la f r é -


110

CHAPITRE

IV.

g â t e , fît jaillir des étincelles en t o u c h a n t la s u r face d e l ' e a u , il d e s c e n d i t e n s u i t e dans l ' a b î m e c o m m e u n g l o b e l u m i n e u x , e t d i s p a r u t à la v u e au b o u t de trois ou q u a t r e secondes. Lorsqu'une violence v é r i t a b l e m e n t i m p r é v u e m e sépara de v o u s , m a

douleur

fut extrême.

Incertain si je r e v e r r a i s j a m a i s v o u s et S o p h i e , si j ' h a b i t e r a i s e n c o r e cette m a i s o n ,

cette

terre

q u e j'ai pris plaisir à p l a n t e r , à o r n e r , p o u r y j o u i r p r è s d e v o u s d u r e p o s a u q u e l m o n âge va m e d o n n e r des

droits , je m e v o y a i s destiné

passer t o u t le reste de

m a vie dans u n

à

pays

s a u v a g e . L'ignorance d e l ' a v e n i r , m e s j o u r n é e s c o n s u m é e s d a n s u n e oisiveté l o n g u e et f o r c é e , le d é s o r d r e q u i s ' e m p a r a i t de t o u t e s m e s a f f a i res p a r u n r e v e r s a u - d e s s u s

de la p r é v o y a n c e

h u m a i n e , t o u t e s ces causes r é u n i e s m e j e t è r e n t d a n s u n e g r a n d e i n q u i é t u d e . Et c e p e n d a n t

je

me

je

souvins

n'avais pas

d'une

époque

été m o i n s

de m a

malheureux.

vie

Je

com-

p a r a i m a p e i n e p r é s e n t e à celle q u e m e causa la m o r t de n o t r e petite B e t z i , à cette d o u l e u r , q u e le t e m p s n'a p o i n t e f f a c é e , q u e la m o i n d r e c i r c o n s t a n c e m e r e n d p r e s q u e aussi

vive

que

q u a n d cette a i m a b l e c r é a t u r e s'éteignit s u r m o n b r a s , en

obéissant à l ' o r d r e q u e

nais d e p r e n d r e de mes

mains

je l u i

une

don-

médecine

i n u t i l e . Ma peine d ' a u j o u r d ' h u i n'est pas p l u s


CHAPITRE IV.

111

g r a n d e q u e les angoisses m o r t e l l e s q u e j ' é p r o u vai. A l o r s n o u s faisions u n e p e r t e i r r é p a r a b l e ; mais la p l a i e q u e la f o r t u n e vient de m e faire p e u t ê t r e g u é r i e . J e m e consolerais m ê m e

des

d i l a p i d a t i o n s d'un s é q u e s t r e , si v o u s et S o p h i e n'en deviez ê t r e atteintes. J ' a i eu , v o u s le s a v e z , p l u s d ' e m b a r r a s p e n d a n t u n e p a r t i e de m a vie à c o n s o m m e r u n g r a n d r e v e n u , qu'à m e r é d u i r e à une dépense

modeste,

q u a n d les t e m p s

ont

c h a n g é . Il est d'autres biens q u e la f o r t u n e n e peut

me

r a v i r : voyez à q u e l s

hommes

esti-

mables u n c o m m u n m a l h e u r m'associe ! Ne p a r lons pas de c e u x

d o n t je vais , dans le

ban-

nissement , p a r t a g e r la destinée ; mais P o r t a l i s , M u r a i r e , P a r a d i s , S i m é o n , t o u s si

recomman-

dables p a r des talens , p a r u n e é l o q u e n c e

unie

à la v e r t u ? Y a-t-il de m e i l l e u r s c i t o y e n s ,

des

h o m m e s q u i aient des m œ u r s p l u s p u r e s , et q u i soient plus r e l i g i e u x o b s e r v a t e u r s de l e u r s d e voir? Quoiqu'il puisse m ' a r r i v e r dans m a

déporta-

tion , fût-ce la m o r t , p l u s de la moitié des h o m mes n'ont-ils pas subi ses lois a v a n t l'âge o ù je suis p a r v e n u ? Qui sait m ê m e s i , en m'envoyant dans u n d é s e r t i n s a l u b r e , m e s e n n e m i s n e m ' o n t pas g a r a n t i , c o n t r e l e u r p r o p r e i n t e n t i o n ,

de

pires c a l a m i t é s ? J e v a i s , d a n s la c a p t i v i t é , m e t r o u v e r p l u s l i b r e q u e je n e

l'ai é t é à a u c u n e


112

CHAPITRE

é p o q u e de m a vie. J e n e

IV.

serai p l u s o b l i g é

de

p r o l o n g e r m o n t r a v a i l j u s q u e d a n s la n u i t ,

ou

d e d e v a n c e r le j o u r . J e p r e n d r a i d u r e p o s à m a v o l o n t é . J e n ' a u r a i de d e v o i r s i m p o r t a n s à r e m p l i r q u ' e n v e r s m o i - m ê m e , et ceux-là n'ont r i e n d e g ê n a n t . Mes d e v o i r s e n v e r s les a u t r e s se r é d u i r o n t à des p r o c é d é s d ' a m i t i é , d'égards ,

de

civilités ; o n ne se p l a i n d r a p l u s de m e s r e f u s , d e m o n a u s t é r i t é . J e n ' a u r a i p l u s à r e n d r e de jugemens qui mécontentent infailliblement une des p a r t i e s . J e n'ai p l u s q u e m o i - m ê m e à j u g e r . J e n e c r o y a i s p a s , m a c h è r e É l i s e , finir p a r v o u s p a r l e r des p l a i s i r s d e la zone t o r r i d e ; n'en dites rien à personne. Si mes p e r s é c u t e u r s p é n é t r a i e n t ce m y s t è r e , J e p o u r r a i s p a y e r cher u n e o m b r e de b o n h e u r ; P o u r les p ô l e s g l a c é s , B a r r a s , e n sa c o l è r e , M e ferait a r r a c h e r a u x f e u x de l'e'quateur.

Mais c'est p l u s s é r i e u s e m e n t q u e je v o u s a n n o n c e l ' e s p é r a n c e de m e r é c o n c i l i e r avec m o n m a l h e u r , et déjà j e v o u s a s s u r e qu'il n e

m'arri-

v e r a de m'en p l a i n d r e q u e q u a n d j e s o n g e r a i à v o u s et à S o p h i e .

28 vendémiaire

( 1 9 o c t o b r e 1 7 9 7 ) . — Nous

e û m e s , le 28 a u s o i r , c o n n a i s s a n c e d ' u n n a v i r e qui,

p a r suite de la s é c u r i t é a v e c l a q u e l l e les

Anglais n a v i g u e n t s u r ces m e r s , n e faisait p o i n t o b s e r v e r , et n e n o u s a p e r ç u t p o i n t . Nous le r e -


CHAPITRE IV.

113

vîmes au m a t i n , et la c o r v e t t e l u i d o n n a la chasse. Il a m e n a sans se faire l o n g - t e m p s p o u r s u i v r e , nous c r o y a n t de sa n a t i o n . C'était la Polly,

al-

lant de L o n d r e s à Antigues ; l'équipage f u t t r a n s porté à notre bord. L a l a n g u e a n g l a i s e , f a m i l i è r e à trois d'entre n o u s , r e n d i t les c o m m u n i c a t i o n s

faciles, m a l -

gré les p r o h i b i t i o n s , et n o u s fîmes usage

d'un

stratagème assez s i m p l e . L a v i l l e h e u r n o i s et moi, placés près des A n g l a i s , n o u s paraissions n o u s p a r l e r l'un à l ' a u t r e , et n o u s n o u s adressions à ces é t r a n g e r s . Ils n o u s r é p o n d a i e n t de

même,

sans n o u s r e g a r d e r , et en feignant de s'entretenir e n s e m b l e . Nous e û m e s , les j o u r s s u i v a n s , des

calmes

d o n t le capitaine p r o f i t a p o u r faire a p p o r t e r à son b o r d u n e partie d e la cargaison de sa prise. La d i s t r i b u t i o n , les v e n t e s , u n e foire e n règle établie s u r le p o n t , f u r e n t des causes de r e l â c h e m e n t dans la discipline.

Nous avions d ' a b o r d

a b s o r b é t o u t e l'attention d u

capitaine.

Nous

étions , p o u r ainsi d i r e , l'article capital d e

son

c h a r g e m e n t . Nous n e f û m e s p l u s q u e l'accessoire q u a n d on e u t mis à b o r d la cargaison anglaise. er

Du 1 au 5 brumaire an VI 1797) —

Je

n'avais

(22 au 26 octobre

transmettre à m o n frère

à l'Ile de F r a n c e la n o u v e l l e de m a d é p o r t a t i o n . Un n a v i r e d e B o s t o n , q u i se r e n d a i t d a n s cette том.

1.

8


114

CHAPITRE IV.

colonie , c o u p a i t n o t r e r o u t e d a n s celle qu'il faisait. Nous n o u s r e n c o n t r â m e s a u p o i n t d ' i n t e r section. Le second m a î t r e v i n t à n o t r e b o r d , et i n f o r m a n o t r e c a p i t a i n e de sa d e s t i n a t i o n . J e m e hâtai

d'écrire à m o n f r è r e , et p o r t a i a u s s i t ô t

m a l e t t r e a u capitaine ; m a i s

d é j à la c h a l o u p e

a m é r i c a i n e v o g u a i t en s'éloignant de n o u s .

Du 6 au

18

brumaire an VI

(8

novembre

1797).

— Nous e û m e s enfin des i n d i c a t i o n s d u v o i s i nage

de

la

terre.

Des

oiseaux

fatigués

se reposer sur le navire, et on en prit plusieurs.

venaient


CHAPITRE

CINQUIÈME.

A r r i v é e à C a y e n n e . — Hospitalité des h a b i t a n s . — L e citoyen J e a n n e t , a g e n t . — La d é t e n t i o n c o n t i n u e . — D é t a i l s s u r l e climat. — L e t t r e d e T r o n s o n à l ' a g e n t . — L e s d é p o r t é s sont e x i l é s à S i n n a m a r i . — D e s c r i p t i o n d u l i e u . — On l e u r offre des concessions p r o v i s o i r e s . — Nouvelles consignes.— M u n n a i s demande à aller à C a y e n n e ; r e f u s . — S a m o r t .

Les m a u v a i s t r a i t e m e n s avaient r e n d u n o i r e traversée f â c h e u s e : n o u s é p r o u v â m e s d o n c u n g r a n d c o n t e n t e m e n t à la v u e d u lieu de n o t r e b a n n i s s e m e n t , où

nous

n'avions

cependant

point d ' a m i s , point d'affaires, p o i n t d ' i n t é r ê t s ; et d o n t le sol d é v o r e ses h a b i t a n s . Nous p a s s â mes e n t r e d e u x r o c h e s appelées , l'une le grand, l ' a u t r e le petit

Connétable.

Nous a p p r o c h â m e s

de la p r e m i è r e à u n e d e m i - p o r t é e de c a n o n . Deux c o u p s tirés â m i t r a i l l e f i r e n t p r e n d r e la volée à des m i l l i e r s d'oiseaux,

q u i s o n t , avec

les lézards et les serpens , les seuls h a b i t a n s d e ce r o c h e r s t é r i l e . Nous m o u i l l â m e s , a u soir, à q u a t r e lieues d e C a y e n n e , en v u e d'une côte o ù la n a t u r e étale u n e g r a n d e magnificence. Ces b e a u tés n e se t r o u v e n t q u ' e n t r e les t r o p i q u e s . L a m e r b a i g n e ici u n rivage c o u v e r t d'une v e r d u r e


116

CHAPITRE

V.

continuelle. Les r e g a r d s , b o r n é s au loin p a r des montagnes , r e v i e n n e n t se reposer s u r des collines d o n t les pentes sont faciles et les aspects variés. La n a t u r e n'est p l u s i n a n i m é e p o u r n o u s . Des canots se font voir au s o m m e t de la v a g u e q u i les p o r t e , et disparaissent a u x y e u x q u a n d elle s'abaisse. Des Indiens et des n è g r e s , a r m é s de flèches et de h a r p o n s , p o u r s u i v e n t le p o i s son. La f u m é e s'élève d u faîte de q u e l q u e s cases éparses le long de la côte. Elles sont environnées d'arbres q u e l e u r s formes et l e u r s n u a n c e s n o u s firent r e c o n n a î t r e . Nous r e m a r q u â m e s les o r a n g e r s , les m a n g u i e r s , le c o c o t i e r , le palmiste et l'utile b a n a n i e r . Q u e l q u e s - u n s de n o u s c r u r e n t m ô m e distinguer les o d e u r s d u g i r o f l e , de la f l e u r d'oranger et d u c a n n e l l i e r . Mais ce q u i embellissait p a r dessus t o u t la G u y a n e à nos y e u x , c'est q u e sa vaste

étendue

devait a u t o r i s e r ,

m ê m e a u sein de l'exil, l'illusion de la l i b e r t é . Nous y c o m p t i o n s .

22 brumaire en VI

(12 novembre

Le 2 2 , n o u s q u i t t â m e s la Vaillante;

1797).—• u n e goé-

lette n o u s d é b a r q u a à C a y e n n e . Le p o r t , où il y avait q u e l q u e s v a i s s e a u x , ce fort qui

domine

la v i l l e , les îles et les montagnes

l'avoisi-

qui

n e n t , offrent u n ensemble p i t t o r e s q u e et v a r i é , et a u c u n sentiment p é n i b l e ne t r o u b l a en ce m o m e n t n o t r e attention.


CHAPITRE

V.

117

Un navire a m é r i c a i n , parti d'Amsterdam d e p u i s le

18 f r u c t i d o r , était a r r i v é

à Cayenne

a v a n t n o u s . Il avait a p p o r t é la n o u v e l l e d e n o t r e b a n n i s s e m e n t , mais on n'avait pas v o u l u y c r o i r e . Il a v a i t m ê m e été q u e s t i o n de p u n i r le c a p i t a i n e , comme un imposteur.

Notre

les d o u t e s . Il était m i d i

a r r i v é e fît cesser

quand nous descendî-

m e s . Nous v î m e s la plage se c o u v r i r de b l a n c s , de n o i r s , d e m u l â t r e s , a t t i r é s p a r la c u r i o s i t é . Les h o m m e s et les f e m m e s p o r t a i e n t des p a r a sols, q u i , au loin, ressemblaient, par l e u r m o bilité et la v a r i é t é d e l e u r s c o u l e u r s , a u x f l e u r s d'un p a r t e r r e , q u a n d u n p e u de v e n t les agite. L a ville d e C a y e n n e est p e t i t e , m a i s il y a u n f a u b o u r g é t e n d u et p e u p l é . Nous f û m e s e n t o u rés d ' u n e g r a n d e f o u l e ,

e t cet

empressement

n'avait rien d e d é s o b l i g e a n t . Les h a b i t a n s n o u s p r ê t a i e n t l e u r s p a r a s o l s , e t se c h a r g e a i e n t

des

p a q u e t s d o n t q u e l q u e s - u n s de n o u s étaient emb a r r a s s é s . Ils n o u s i n d i q u a i e n t les m e i l l e u r s sent i e r s , n o u s d o n n a i e n t la m a i n p o u r n o u s a i d e r à passer d ' u n e r o c h e à l ' a u t r e . Dans t o u t e l e u r c o n t e n a n c e , et le p e u q u ' i l s p u r e n t n o u s d i r e , ils n ' a n n o n c è r e n t

q u e le d é s i r de n o u s r e c e v o i r

hospitalièrement. Les d i r e c t e u r s a v a i e n t p u n o u s ô t e r la l i b e r t é , et n'avaient p u c o m m a n d e r à l'opinion. L e n o m de d é p o r t é , a b h o r r é à la G u y a n e , q u a n d il n'y


118

CHAPITRE

V.

en avait point d'autres que B i l l a u d - V a r e n n e s et Collot-d'Herbois,

devint u n titre d ' h o n n e u r et

de r e c o m m a n d a t i o n dès q u e nous fûmes a r r i v é s . Nous p û m e s

r e m a r q u e r , en celte c i r c o n s -

t a n c e , q u e les taîens militaires sont les p l u s c a pables d'exciter l'admiration , et q u e la r e n o m mée

acquise

par

les

actions

guerrières

est

s u p é r i e u r e , dans l'opinion g é n é r a l e , a u x a u t r e s genres de gloire. P i c h e g r u fixait les r e g a r d s . On s'empressait

s u r ses pas avec u n e p r é f é r e n c e

m a r q u é e ; p e r s o n n e ne d e m a n d a i t : O ù est l'orateur

Tronson,

le r o y a l i s t e L a v i l i e h e u r n o i s ?

B a r t h é l é m y , c o m m e d i r e c t e u r , h o m m e de b i e n , excitait cette curiosité qui attire v e r s les p h é n o m è n e s , et sa h a u t e s t a t u r e le faisait aisément distinguer. Pas u n seul n'eut l'idée de d e m a n der : Où est B a r b é - M a r b o i s ? et sans u n b o n m u l â t r e , qui e u t pitié de m o i , j'aurais sous le poids de m o n sac de n u i t .

succombé

Quelques-uns

se faisaient m o n t r e r un t e r r o r i s t e q u i était p a r m i n o u s , et i g n o r a n t qu'il était c o n v e r t i , ils se d é t o u r n a i e n t de son c h e m i n . L e c o m m a n d a n t de la p l a c e , q u i n o u s avait r e ç u s au rivage avec q u e l q u e s h o m m e s a r m é s , n o u s conduisit jusqu'à

la

maison d u

citoyen

J e a n n e t , agent p a r t i c u l i e r d u d i r e c t o i r e , e x e r ç a n t dans la colonie u n p o u v o i r q u i n'a p o i n t d e limites. Nous e n t r â m e s dans son

cabinet ; il


CHAPITRE

V.

119

nous adressa quelques paroles qui convenaient à sa s i t u a t i o n et à la n ô t r e , et n o u s fit p r é s e n ter des r a f r a î c h i s s e m e n s . L e s e c r é t a i r e - g é n é r a l d u g o u v e r n e m e n t l u t le p r o c è s - v e r b a l de n o t r e débarquement

à

Cayenne.

L'agent

nous

dit

q u e l q u e s m o t s h o n n ê t e s , et n o u s n o u s r e t i r â m e s . O n n o u s logea à l ' h ô p i t a l . C e t é t a b l i s s e m e n t est desservi p a r des soeurs

h o s p i t a l i è r e s . Elles

p o s s è d e n t et p r a t i q u e n t a u p l u s h a u t d e g r é les v e r t u s de l e u r

état. Nous é p r o u v â m e s d e

leur

p a r t t o u s les s o i n s d e l ' h u m a n i t é . Nous é t i o n s e x t é n u é s et a f f a m é s . R i e n d e ce q u e le lieu f o u r n i t n e n o u s m a n q u a ; les b o n s a l i m e n s , la s a v e u r et la v a r i é t é d e s f r u i t s g u é r i r e n t la p l u p a r t d ' e n t r e n o u s . Seize p e r s o n n e s , il est v r a i , n'ét a i e n t p a s a u l a r g e d a n s d e u x c h a m b r e s d o n t les lits o c c u p a i e n t

t o u t l ' e s p a c e ; m a i s on n e p o u -

vait faire m i e u x , e t l ' a p p r e n t i s s a g e d o n t s o r t i o n s n o u s e û t fait s u p p o r t e r b i e n

nous

d'autres

incommodités. V e r s la fin d u j o u r , n o u s n o u s disposâmes à p r o f i t e r de n o t r e l i b e r t é p o u r v o i r C a y e n n e et ses e n v i r o n s . Nous d e s c e n d i o n s , q u a n d o n n o u s notifia u n e c o n s i g n e à l a q u e l l e n o u s étions loin d e n o u s a t t e n d r e . On n o u s d i t q u e nous vions nous p r o m e n e r q u e s u r la place p u b l i q u e , à c e r t a i n e s h e u r e s , g a r d é s p a r des s o l d a t s , et qu'on ne p o u r r a i t n o u s p a r l e r sans u n e p e r m i s -


120

CHAPITRE

V.

sion spéciale. E n f i n , n o u s a p p r î m e s que n o t r e captivité n'était p o i n t finie, et q u e

l'inquiétude

de nos ennemis n o u s p o u r s u i v a i t j u s q u e

dans

u n lieu o ù cet excès de surveillance était

sans

objet. Une croix de b o i s , placée dans la s a v a n e , f r a p p a nos r e g a r d s . C'était p e u t - ê t r e l ' u n i q u e m o n u m e n t de ce genre q u i fût eucore s u r le sol

français. Elle

debout

disparut deux jours

après. L a v i l l e h e u r n o i s , mis d a n s une c h a m b r e p a r t i c u l i è r e , e u t occasion d e s'entretenir avec un jacobin fort exalté. « V o u s et vos c a m a r a d e s , l u i » dit cet h o m m e , avez été précédés ici p a r Col» lot-d'Herbois et B i l l a u d - V a r e n n e s . C'est Collot » q u i a d é m o l i L y o n et fait fusiller ses h a b i t a n s ; » mais c'est p a r c e q u e le s a l u t p u b l i c en d é p e n » dait. Il est le p è r e de la r é p u b l i q u e française , » et c'est s u r sa p r o p o s i t i o n q u e la c o n v e n t i o n a » aboli p a r a c c l a m a t i o n la r o y a u t é en F r a n c e . L e « f o n d a t e u r de n o t r e r é p u b l i q u e , b a n n i p a r ses » c o n c i t o y e n s , a été i n d i g n e m e n t

r e ç u p a r les

» colons. L e désespoir l u i a c a u s é u n e fièvre i n » flammatoire.

Il

craignait j u s q u ' a u x r e m è d e s

« q u ' o n l u i donnait.

Il b u t d u v i n

immodéré-

» m e n t , et h â t a sa m o r t p a r cet excès.

Rien ne

» fait c o n n a î t r e , dans le c i m e t i è r e de C a y e n n e , » le lieu de sa s é p u l t u r e . P e r s o n n e n'a a c c o m p a -


CHAPITRE V.

121

» g n é son c e r c u e i l ; et v o u s , a j o u t a le

jacobin,

» v o u s , r o y a l i s t e I v o u s habitez d a n s la c h a m b r e , » v o u s c o u c h e z d a n s le lit m ê m e o ù est m o r t cet » e x c e l l e n t r é p u b l i c a i n . Qu'il v o u s a r r i v e d e m o u » r i r ici,

j e suis s u r q u e la m o i t i é d e

Cayenne

» assistera à v o t r e e n t e r r e m e n t . » — « J e v a i s , l u i «répondit »tour

Lavilleheurnois,

une histoire : Un

vous faire à

jour,

mon

Charles-Quint

» étant à G ê n e s , et v o u l a n t h o n o r e r A n d r é D o » r i a , s ' e m b a r q u a d a n s u n c a n o t , et fit r a m e r » v e r s la g a l è r e a m i r a l e . Il y m o n t e , et d i t a u g é » n é r a l s u r p r i s : A n d r é , je viens d î n e r avec toi. » Sacrée majesté,

répondit

Doria,

vous

serez

« r e ç u d u m i e u x qu'il m e sera p o s s i b l e ; m a i s j e » n ' a i pas u n f a u t e u i l , pas m ê m e u n

tabouret,

» e t n o u s d î n o n s assis s u r les b a n c s des f o r ç a t s . »Le monarque » où

l'empereur

s'y a s s e y a n t , l u i dit : Un siège se p l a c e d e v i e n t

aussitôt

un

« t r ô n e impérial. Mon l i t , continua Lavilleheur»nois, a

été o c c u p é

par un

insigne

scélérat.

» q u a n d j ' y c o u c h e , c'est le lit d'un h o m m e

de

» bien. » C'était u n b o n h e u r d'être a r r i v é s d a n s la s a i s o n o ù les g r a n d e s c h a l e u r s allaient f i n i r ; il était p l u s f a c i l e de n o u s h a b i t u e r a u c l i m a t . Les tites p l u i e s c o m m e n c e n t

a u m o i s de

pe-

novembre

( f i n de b r u m a i r e ) ; elles d u r e n t e n v i r o n d e u x m o i s e t d e m i . L e petit été c o m m e n c e a u x p r e m i e r s


122

CHAPITRE V.

j o u r s d e février

Les pluies sont r a r e s , et il n'est

pas possible d'appeler ici ce mois pluviôse. L a c h a l e u r est m o d é r é e , l'air est r a f r a î c h i de t e m p s à a u t r e p a r des brises assez r é g u l i è r e s , et q u e l quefois p a r des p l u i e s douces : c'est le temps le p l u s sain de l'année. Les grandes pluies d u r e n t depuis le m i l i e u de m a r s j u s q u ' a u c o m m e n c e m e n t d'août. Si quelquefois le soleil perce les n u a g e s , il est d'une c h a l e u r a c c a b l a n t e . Les g r a n d s secs succèdent a u x grandes p l u i e s , e t ils

finissent

a u milieu de n o v e m b r e . C'est le

t e m p s le p l u s c h a u d

et le plus m a l s a i n

de

l'année. Vous voyez q u e les pluies t o m b e n t tandis q u e le soleil s'approche des t r o p i q u e s . D e u x fois p a r a n , il passera à p l o m b s u r nos têtes. Il dessèche la t e r r e , et il soulève des v a p e u r s s o u v e n t m o r telles.

Ces l i e u x seraient i n h a b i t a b l e s ,

si

les

n u i t s , aussi longues q u e les j o u r s , n e r e n d a i e n t q u e l q u e f r a î c h e u r à la t e r r e et à l'air, et s i , p a r u n e p r o v i d e n c e v r a i m e n t a d m i r a b l e , le soleil n'était caché p a r des nuages. Les c h a l e u r s sont plus s u p p o r t a b l e s ici q u e dans toutes les parties de l ' A f r i q u e , sous les m ê m e s l a t i t u d e s . Un t h e r m o m è t r e de R é a u m u r , placé dans u n lieu p r e s q u e f e r m é , v a r i e , dans le c o u r s de l ' a n n é e , e n t r e 17 degrés et 21 Le b a r o m è t r e varie e n t r e 28 pouces

et

28


CHAPITRE

V.

123

p o u c e s 1 ligne et d e m i e . A S a i n t - D o m i n g u e , o ù je l'ai r é g u l i è r e m e n t o b s e r v é , les e x t r ê m e s d e l a v a r i a t i o n étaient e n t r e d e u x lignes de p o u c e .

un

sixième

C e p e n d a n t , l o r s des g r a n d s

oura-

g a n s , il baissait s u b i t e m e n t de 3 o u 4 l i g n e s , e t remontait

aussitôt après. La

quantité

d'eau

t o m b é e d a n s u n e a n n é e o r d i n a i r e a é t é de

8

pieds 1 p o u c e 9 lignes5/10à C a y e n n e . Les r a z d e m a r é e s e n t f r é q u e n s i c i ,

m a i s ils

f o n t p e u d e d o m m a g e s , p a r c e qu'ils n e p e u v e n t a r r i v e r j u s q u ' a u x édifices et a u x c u l t u r e s . L e s t r e m b l e m e n s de t e r r e sont r a r e s et p e u d a n g e reux. Nous voilà à la G u y a n e ! O n a e u le p o u v o i r d e n o u s y d é p o r t e r sans j u g e m e n t , sans a c c u s a t i o n . O n s'est a f f r a n c h i d e ces f o r m e s q u e

le

g o u v e r n e m e n t le p l u s a b s o l u n ' o m e t t r a i t e n v e r s aucun coupable.

Nous n e connaissons q u e p a r

le fait la p e i n e q u i change

n o u s est

infligée , et elle

a u c a p r i c e de l'agent.

Le décret ne lui

a v a i t pas m ê m e é t é adressé officiellement ; mais il

le t r o u v a

d a n s u n e g a z e t t e , avec p l u s i e u r s

pièces relatives a u

18 f r u c t i d o r . Il fit c o p i e r

c i n q o u six feuilles de ce j o u r n a l , et les fit i m p r i m e r et p u b l i e r . Les c o l o n s r e ç u r e n t sous c e t t e forme

les n o u v e l l e s

les

plus

fausses à

notre

sujet. er

1 frimaire an VI

(22 n o v e m b r e 1 7 9 7 ) . — Il


124

CHAPITRE V.

m'est impossible d'écrire cette d a t e , s o u s la zone t o r r i d e , sans être f r a p p é de l'inconséquence

de

cette a p p l i c a t i o n de toutes les lois de la m é t r o p o l e à u n c l i m a t q u i les r e p o u s s e . Les f r i m a s , les n e i g e s ,

les p l u i e s , la f e n a i s o n , la

moisson,

la v e n d a n g e s e r v e n t a u j o u r d ' h u i à désigner, F r a n c e , les mois d e l ' a n n é e ; i c i , le soleil

en

brû-

lera la G u y a n e en f r i m a i r e et en nivôse. A n o t r e a r r i v é e , l'agent d u d i r e c t o i r e se p r o posa d ' a b o r d de n o u s d o n n e r p o u r d e m e u r e o u l'habitation de l'état, q u i est à u n q u a r t de l i e u e de C a y e n n e , ou celle de B e a u r e g a r d , q u i en est éloignée de d e u x lieues. C e l l e - c i avait a p p a r t e n u a u x jésuites. Nous n'avions p u

p r é v o i r qu'il n o u s

serait

i n t e r d i t d ' h a b i t e r le lieu de l a colonie qu'il n o u s p l a i r a i t de c h o i s i r . M a i s , p u i s q u e n o t r e d é t e n t i o n c o n t i n u a i t , n o u s eussions p r é f é r é l'une o u l'autre de ces d e u x h a b i t a t i o n s . Nous a p p r î m e s avec peine qu'on a v a i t a l a r m é l'agent s u r n o t r e v o i s i n a g e , et qu'il venait d ' a r r ê t e r qu'on

nous

t r a n s f é r e r a i t à S i n n a m a r i , u n des l i e u x les p l u s malsains de la colonie. O n n o u s faisait s u b i r ainsi u n e d é p o r t a t i o n n o u v e l l e , en aggravant le poids de la p r e m i è r e ; p l u s i e u r s la r e g a r d è r e n t c o m m e u n a r r ê t de m o r t , et v o u l u r e n t y r é s i s ter. Murinais adressa à l'agent des r é c l a m a t i o n s


CHAPITRE

pressantes.

V.

125

Tronson lui écrivit une lettre q u i

m é r i t e d'être r a p p o r t é e . Cayenne, I

E R

frimaire an V I .

« Citoyen agent, nous vous avions

demandé

» d e n e p a s p r o n o n c e r s u r n o t r e sort sans n o u s » e n t e n d r e . Il est p o u r t a n t a r r ê t é , d i t - o n , et v o u s «nous envoyez tous à Sinnamari. Vous t r o u v e r e z juste q u e n o u s vous adressions u n e r é c l a » m a t i o n c o n t r e v o t r e p r o p r e d é c i s i o n . Un a d « ministrateur ne peut t r o u v e r mauvais qu'on * p r o t e s t e d e v a n t l u i c o n t r e ses e r r e u r s . V o u s « n o u s avez d i t , à n o t r e a r r i v é e i c i , u n m o t aussi

« h u m a i n qu'ingénieux : Là où il me sera permis

» d'avoir une volonté personnelle,

elle vous sera

» toujours favorable : c h a c u n d e n o u s a r e t e n u c e «mot

obligeant.

Permettez-moi

de d i r e

qu'il

» devient notre texte a u j o u r d ' h u i , l o r s q u e n o u s » cherchons à expliquer votre conduite à n o »tre égard. Comme homme public, nous vous » v o y o n s l a loi à l a m a i n ; c o m m e h o m m e p r i v é , «nous

consultons

avec vous

les p r i n c i p e s d e

« j u s t i c e e t d ' h u m a n i t é ; e t , e n v é r i t é , s o u s ces « d e u x r a p p o r t s , il est difficile

de c r o i r e q u e

« v o u s n o u s exiliez à S i n n a m a r i . » O n a b e a u n o u s r é p é t e r t o u s les j o u r s q u e » nous n o u s alarmons t r o p , q u e nous y serons » t r è s - b i e n t r a i t é s , q u e n o u s y serons l i b r e s , e c t . ,


126

CHAPITRE V .

« je v o u s le dis f r a n c h e m e n t , c'est p o u r »tous

un nouveau

et

nous

véritable supplice ,

«cela p o u r des raisons qui

nous

sont

et

com-

» m u n e s ou p a r t i c u l i è r e s . J e vais v o u s i n s t r u i r e »des miennes. J'ai u n e f e m m e et p l u s i e u r s e n » fans ; j ' a i , en o u t r e , des parens dans la misère ; »je suis l e u r seul a p p u i à t o u s , et m a f o r t u n e »est

très-médiocre.

J'avais

donc

besoin

de

» m ' o c c u p e r u t i l e m e n t i c i , et j ' y c o m p t a i s ; j ' a » vais déjà p r o j e t é , avec q u a t r e de mes

amis,

» q u e l q u e s opérations c o m m e r c i a l e s . J e v o u l a i s , » dans

l'intervalle ,

m'occuper

de

quelques

» t r a v a u x c o m m e h o m m e de loi. J e m e c o n s o » lais d'ailleurs de m o n exil p a r l'espérance de » me lier avec q u e l q u e s h o m m e s instruits , q u e » déjà on m'avait indiqués. Tous enfin n o u s e s » p é r i o n s , u n e fois arrivés i c i ,

c'est-à-dire

» d é c r e t de d é p o r t a t i o n exécuté , j o u i r » de nos

droits c o m m e

le

chacun

citoyen. C o m m e n t

se

» fait-il q u e , t o u t à c o u p , n o u s en soyons p r i » vés? Ce n'est p a s , sans d o u t e , p a r u n e v o l o n t é » qui v o u s soit p e r s o n n e l l e ; celle-là, vous l'avez « d i t , n o u s sera t o u j o u r s f a v o r a b l e . C'est d o n c » u n e v o l o n t é q u i n'est pas la v ô t r e . Mais alors » cette v o l o n t é est celle de la loi ; o r , p e r m e t t e z » nous d'examiner celle-là , et de v o u s la r e m e t » tre sous les y e u x . Q u e dit le d é c r e t ? Que n o u s » serons d é p o r t é s dans le lieu q u e le p o u v o i r


CHAPITRE V.

127

» e x é c u t i f d é s i g n e r a . D o n c le p o u v o i r e x é c u t i f » n o u s a y a n t d é p o r t é s d a n s c e t t e c o l o n i e , le d é » c r e t a r e ç u t o u t e son e x é c u t i o n , d u

moment

» q u e v o u s y avez c o n s t a t é n o t r e a r r i v é e . Y e u t » on

n o u s m e t t r e s u r la ligne des

condamnés

» o r d i n a i r e s à la p r i s o n , a u x fers? q u a n d ils o n t » s u b i l e u r p e i n e , n e r e n t r e n t - i l s pas aussi d a n s » les d r o i t s d e c i t o y e n s , n e sont-ils pas c o m p l è » tement libres ? » Q u e d i t e n c o r e le d é c r e t ? Qu'en «aussitôt

qu'un

procès - verbal

» constatera l'exécution

du

France,

authentique

décret

m ê m e , le

« scellé a p p o s é s u r n o s b i e n s sera l e v é ; a i n s i , » p a r s u i t e d u m ê m e p r i n c i p e , nos b i e n s v o n t » ê t r e l i b r e s e n F r a n c e , c o m m e d e v r a i e n t l'être » ici n o s p e r s o n n e s . Qu'a dit e n c o r e le r a p p o r » t e u r de l a c o m m i s s i o n , c o m p o s é e des c i t o y e n s « S i e y e s , J e a n de B r y , Chazal ,

Eschassériaux

» a î n é , Villers, P o u l a i n - G r a n p r e y ? Colonisons» l e s ! s'est-il é c r i é ; la r é p u b l i q u e l e u r f o u r n i r a » des

instrumens

de

culture.

Nous

sommes

» d o n c ici c o l o n s c o m m e les a u t r e s citoyens. C'est » l ' e s p r i t , c'est le v œ u d u d é c r e t . Q u e v o u s f a u t »il d e p l u s ? et c o m m e n t » agent, que nous

voulez-vous, citoyen

puissions c o n c i l i e r , a v e c les

» p r i n c i p e s et avec des textes aussi c l a i r s , n o t r e » destination

forcée p o u r Sinnamari ?

A

nos

« y e u x , n é c e s s a i r e m e n t e l l e est u n e d é p o r t a t i o n


128

CHAPITRE

V,

» nouvelle ajoutée à la d é p o r t a t i o n que

noua

» avons subie. » Supposerons-nous

des

instructions

parti-

» cuîières? Mais celles-là n e p e u v e n t ê t r e c o n » traires au d é c r e t , et elles ne le sont p a s , p u i s » q u e , p e n d a n t les deux p r e m i e r s j o u r s , il était » q u e s t i o n , ou de n o u s disséminer dans les h a » bitations voisines , ou d e

n o u s r é u n i r dans

» l'habitation de l ' E t a t , à u n e demi-lieue de la » ville. A l l é g u e r a - t - o n ,

q u ' a u moins p o u r la

» t r a n q u i l l i t é de la c o l o n i e , v o u s avez d û v o i r » en n o u s des h o m m e s

d a n g e r e u x ? Mais cette

» t h é o r i e , q u i a p p a r t i e n t a u x t e m p s affreux de » la t e r r e u r , ne p e u t v o u s a p p a r t e n i r , citoyens » a g e n t , v o u s q u i jouissez ici de la r é p u t a t i o n » d'un a d m i n i s t r a t e u r h u m a i n

et

philosophe.

» Ce n'est pas à v o u s s û r e m e n t q u ' o n

pourra

» jamais r e p r o c h e r d'avoir r a m e n é ici la » t r i n e des suspects; vous avez s u r n o u s » de la p o l i c e , et v o u s p o u v e z n o u s » mais non

pas n o u s

doc-

l'action

surveiller,

p r i v e r d'avance de

nos

» d r o i t s , dans la supposition q u e n o u s p o u r r i o n s » en a b u s e r . Vous êtes t r o p éclairé p o u r contes» ter ce p r i n c i p e , et t r o p h o n n ê t e p o u r en p r a » tiquer volontairement un autre. » A u s u r p l u s , u n e observation t r è s - s i m p l e se » présentera à t o u t le m o n d e . » dangereux n e

Des h o m m e s

si

seront-ils pas bien m i e u x s u r -


CHAPITRE

V.

» veillés et c o n t e n u s ici s o u s

129

vos y e u x ,

et

au

» m i l i e u d e la f o r c e a r m é e q u i v o u s e n t o u r e ? » A v o n s - n o u s d'ailleurs d o n n é prétexte à de » n o u v e l l e s r i g u e u r s ? Q u e l s faits n o u s r e p r o c h e » t-on ? Q u e l l e s t e n t a t i v e s , q u e l l e s p l a i n t e s m ê m e ? » Non-seulement

nous sommes irréprochables,

» m a i s i n f o r m e z - v o u s a u x officiers de la c o r v e t t e » d e la c o n d u i t e q u e n o u s a v o n s t e n u e à b o r d . » Résignation,

discrétion, nulle plainte, nulle

» h u m e u r : voilà ce

que

vous en apprendrez.

» A u s s i , et à t e r r e , et p e n d a n t la t r a v e r s é e , les » p e r s o n n e s c h a r g é e s d e n o u s n e se s o n t

occu-

» pées q u e d ' a d o u c i r la s é v é r i t é d e l e u r s o r d r e s . » I c i , a u c o n t r a i r e , et p a r je n e sais q u e l l e f a t a » lité, à un début plein d'humanité

succèdent

» t o u t à c o u p des m e s u r e s s é v è r e s e t p r e s q u e p é » nales ! L'autorité devient rigoureuse à notre » é g a r d a u m o m e n t m ê m e o ù la loi cesse d e l ' ê t r e ! » C e t t e a u t o r i t é n o u s exile d a n s u n c o i n de l a colo» nie,

l o r s q u e la loi n o u s l ' o u v r e t o u t e n t i è r e !

» Elle n o u s c o n d a m n e à des p r i v a t i o n s c r u e l l e s » p o u r des h o m m e s i n s t r u i t s et sensibles, sexagé» n a i r e s , i n f i r m e s , l o r s q u e la loi n e n o u s » impose aucunes.

en

Elle n o u s p r i v e des m o y e n s

» d e n o u s o c c u p e r u t i l e m e n t , l o r s q u e la l o i n o u s » les laisse , et m ê m e n o u s en p r o m e t d e

nou-

» v e a u x ! Elle n o u s e n c h a î n e en p a r t i e , l o r s q u e » la loi n o u s d é c l a r e l i b r e s ! Elle n o u s d é p o u i l l e том.

1.

9


130

c h a p i t r e v.

»de n o s d r o i t s de citoyens , l o r s q u e la loi n o u s » les r e n d tous ! » J e finis en v o u s o b s e r v a n t q u e , dans t o u s les » t e m p s , l ' h o m m e p u b l i c s'est b i e n t r o u v é d ' a v o i r » suivi les p r i n c i p e s . C'est sa v é r i t a b l e s û r e t é , e t » q u a n d il r e d e s c e n d à l'état d ' h o m m e p r i v é , » c'est sa consolation. » TRONSON-DUCOUDRAY.

«

Nos r é c l a m a t i o n s f u r e n t i n u t i l e s . T o u t e la c o r respondance du citoyen Jeannet t o m b a ensuite entre

nos

mains.

il

rendit

c o m p t e a u d i r e c t o i r e des d e m a n d e s de

Tron-

son : « T o u t e

Voici

r e l a t i o n avec

comment

les

citoyens a été

» interdite au x d é p o r t é s , et leurs promenades » ont été c i r c o n s c r i t e s à la savane q u i fait face à » l ' h ô p i t a l . J e m e suis réglé s u r v o t r e d é p ê c h e » d u 1 9 f r u c t i d o r , et s u r l'article d u code p é n a l « q u i p r i v e les d é p o r t é s des

d r o i t s de c i t o y e n ,

» c o n f o r m é m e n t à la c o n s t i t u t i o n . L e l i b r e e x e r » cice des d r o i t s d e citoyen était la g r a n d e p r é t e n t i o n de T r o n s o n - D u c o u d r a y . » Notre d é p a r t p o u r S i n n a m a r i f u t fixé a u 26 novembre.

Cette nouvelle

condamnation

une

fois p r o n o n c é e , je m e r é s i g n a i , et je finis p a r l a t r o u v e r assez indifférente. J e d é s a p p r o u v a i s t o u tes ces c o r r e s p o n d a n c e s avec l'agent ; je r e g a r d a i s ses p e r s é c u t i o n s c o m m e u n e m a l a d i e q u e la p a -


CHAPITRE

V.

131

tience g u é r i r a i t , et j e m e t r o u v a i s aussi l i b r e q u e m o n é t a t le p e r m e t t a i t . 6 frimaire

an VI

(26 n o v e m b r e 1 7 9 7 ) . - — N o u s

q u i t t â m e s C a y e n n e sans a v o i r v u d ' a u t r e s m a i sons q u e celle de l'agent et l ' h ô p i t a l . O n n o u s e m b a r q u a , et n o u s fîmes v o i l e à m i d i . Nous p a s sâmes p r è s des îles d u S a l u t . Elles sont i n h a b i tées ; u n e v e r d u r e c h a r m a n t e les c o u v r e . A la v u e de ce s é j o u r ,

q u e l'injustice des

hommes

s e m b l e r e s p e c t e r , n o u s e û m e s le d é s i r d'y ê t r e é t a b l i s et a b a n d o n n é s . L e v e n t e t les c o u r a n s n o u s

portaient,

et,

q u o i q u ' i l y ait v i n g t - q u a t r e l i e u e s de C a y e n n e à S i n n a m a r i , n o u s a r r i v â m e s en h u i t h e u r e s d e t e m p s ; m a i s il ne f u t p a s p o s s i b l e d ' e n t r e r e n r i v i è r e . L a m e r baissait, et n o u s r e s t â m e s é c h o u é s s u r u n f o n d v a s e u x . Nous v î m e s p a s s e r a u t o u r de n o u s des m i l l i e r s d e poissons a p p e l é s yeux;

gros-

l e u r l o n g u e u r est de sept à h u i t p o u c e s ;

ils v o n t à la f i l e , e n s i l l o n n a n t r a p i d e m e n t

la

vase à p e i n e c o u v e r t e , à basse m e r , d'un o u d e u x pouces d'eau. A u m a t i n , des p i r o g u e s v i n r e n t n o u s p r e n d r e , et n o u s t r a n s p o r t è r e n t a u b o u r g de S i n n a m a r i , q u i est d a n s les t e r r e s , à u n e l i e u e de l ' e m b o u c h u r e d e la r i v i è r e d u m ê m e

nom.

L e c o m m i s s a i r e c h a r g é d e n o u s , dressa p r o c è s - v e r b a l d e la remise

de nos personnes

au

comman-


132 dant

CHAPITRE V. du lieu.

A lire c e l t e p i è c e , on a u r a i t p u

c r o i r e qu'il s'agissait d ' a u t a n t de têtes de bétail. E l l e était ainsi t e r m i n é e : « T o u t e s ces p r é c a u t i o n s p r i s e s , le c o m m a n d a n t d u p o s t e ,

nanti

» d e la p e r s o n n e des q u i n z e d é p o r t é s , q u i d e » m e u r e n t à sa c h a r g e , j'ai clos le

présent p r o -

» cès-verbal. « L a v i l l e h e u r n o i s , m a l a d e , était r e s t é » à Cayenne. S i n n a m a r i est à l'ouest de C a y e n n e . Ce b o u r g est b â t i s u r u n p l a n r é g u l i e r . A peine

a-t-on

p u t r o u v e r des h a b i t a n s p o u r le q u a r t des placemens,

em-

et m ê m e il n'y a s u r c h a q u e islet

o c c u p é q u ' u n e m a u v a i s e case et u n j a r d i n e n t o u r é de haies vives.

O n voit q u e l q u e s

chau-

m i è r e s a b a n d o n n é e s , et q u i s e r v e n t de r e t r a i t e a u x Indiens , lorsqu'ils v i e n n e n t a u village. Des r o n c e s c o u v r e n t le reste d u t e r r a i n et j u s q u ' a u x rues.

L a place

publique

produit une

h e r b e , q u i sert à la p â t u r e d u

bétail.

bonne Toutes

les cases sont c o n s t r u i t e s en bois et en t e r r e , la p l u p a r t c o u v e r t e s de feuillages secs. Les fenêtres n'ont q u ' u n c o n t r e v e n t sans jalousie et sans c a n e v a s . Les c a r r e a u x d e v e r r e sont p e u en usage d a n s les colonies. P l u s i e u r s cases ne s o n t f e r m é e s q u e p a r u n l o q u e t . Il n'y a ici q u ' u n e m a i son c a r r e l é e ; le sol de t o u t e s les a u t r e s est u n e t e r r e b a t t u e , m o i n s solide et m o i n s p r o p r e q u e les aires de nos granges. L'église est u n e g r a n d e


CHAPITRE V .

133

h a l l e o u v e r t e d e t o u s c ô t é s , c o n s t r u i t e , il y a q u a r a n t e a n s , p a r les j é s u i t e s . L e c r u c i f i x

est

e n c o r e s u r l ' a u t e l ; les o r n e m e n s d u p r ê t r e s o n t d a n s la sacristie. Q u e l q u e D i b u t a d e de la G u y a n e a p e i n t u n saint

Joseph,

a u x pieds

duquel

sont p r o s t e r n é s des I n d i e n s et des E u r o p é e n s . Nous v î m e s , peu de t e m p s a p r è s notre a r r i v é e , l'église c o n v e r t i e en m a g a s i n . Les jésuites a v a i e n t aussi u n e b o n n e c a s e , d o n t o n a v a i t fait l e p r e s bytère.

Nous y f û m e s logés.

Vis-à-vis

est

un

c o r p s d e c a s e r n e , et u n p e u p l u s l o i n u n h ô p i tal , m a i s o n m a l h e u r e u s e m e n t t r o p n é c e s s a i r e à S i n n a m a r i . L a r i v i è r e est l a l i m i t e d u b o u r g a u c o u c h a n t . Il est b o r n é des t r o i s a u t r e s c ô t é s p a r des s a v a n e s e n p a r t i e s u b m e r g é e s , et

souvent

i m p r a t i c a b l e s . Il y a v i n g t - u n m é n a g e s , o u , p o u r m i e u x d i r e , v i n g t - u n e cases h a b i t é e s ; et l e p l u s m i s é r a b l e v i l l a g e d e F r a n c e est m i e u x c o n s t r u i t et p l u s p e u p l é q u e c e l u i - c i .

Le m a i r e ,

de p a i x , le g a r d e - m a g a s i n

e t le c o m m a n d a n t

le juge

a v a i e n t t o u s la f i è v r e ; le m é d e c i n l u i - m ê m e n e pouvait

se

guérir.

Enfin,

t o u s les

habitans

a v a i e n t q u e l q u e i n f i r m i t é . Des v a p e u r s m a l f a i santes s'élèvent des m a r a i s , voisins. On y t r o u v e de p e t i t s c a ï m a n s ,

et

quelquefois

d'énormes

reptiles. N o u s s o m m e s d o n c confinés à l ' e x t r ê m e f r o n tière d e cette colonie f r a n ç a i s e , et à d e u x l i e u e s


134

CHAPITRE

V.

d'un village g a l i b i s ! A la v o c a t i o n p r è s ,

nous

r e s s e m b l i o n s assez , dans c e t t e T h é b a ï d e , à u n e société de cénobites v o u é s , loin d u m o n d e , à la r e t r a i t e , à la c o n t e m p l a t i o n , a u x t r a v a u x des d é f r i c h e m e n s , à l'abstinence

et à t o u t e l ' a u s -

t é r i t é de la discipline m o n a c a l e . Notre r é f o r m a t e u r l e citoyen J e a n n e t - O u d i n n o u s avait d o n n é des s t a t u t s d o n t voici les p r i n c i p a u x : « L e s é j o u r des d é p o r t é s à S i n n a m a r i , q u o i » que

conforme

aux

intentions d u

gouverne-

» m e n t , n'est c e p e n d a n t q u e p r o v i s o i r e . L'ingé« n i e u r est

a u t o r i s é à assigner à c h a c u n d'eux

» u n a r p e n t à titre nous

frappait

d'usufruit.

d'épouvante.

» Ce p r o v i s o i r e Les

malheureux

voudraient s a v o i r o à s'arrêteront leurs misères , et l'agent n o u s faisait e n t r e v o i r u n a v e n i r e n c o r e p l u s a f f r e u x q u e le p r é s e n t . O n d é t e r m i n a i t e n s u i t e les l i m i t e s de n o s e x c u r s i o n s . « Les d é p o r t é s étaient t e n u s de se t r o u » v e r chez e u x le c i n q u i è m e et le d i x i è m e j o u r » d e c h a q u e d é c a d e , p o u r y ê t r e visités p a r le » c o m m a n d a n t d u p o s t e , chargé » leurs

mouvemens.

» On nous

de

transmettre

assignait p o u r

subsistance une ration de m e r . « Il ne l e u r sera a c c o r d é p a r l a r é p u b l i q u e » d'outils a r a t o i r e s , i n s t r u m e n s d e p ê c h e et d e » chasse, q u ' a u m o m e n t o ù ils s e r o n t en posses-


CHAPITRE V.

» sion d u

local

qui

l e u r est

135

définitivement

» destiné. » Les l o g e m e n s , o u , p o u r m i e u x d i r e , les n u méros des lits, dans c h a q u e c h a m b r e , furent t i r é s a u s o r t . Il y en a v a i t c i n q d a n s u n e s e u l e , quatre dans une autre.

Nous e û m e s , P i c h e g r u

et m o i , u n e m ê m e c e l l u l e ; m a i s , dès le l e n d e main de notre a r r i v é e , j'appris qu'une d a m e , d e m e u r a n t d a n s le b o u r g , c o n s e n t a i t à p r e n d r e u n d é p o r t é e n pension ; qu'elle d é s i r a i t seulement

q u e ce f û t à l'année. Cette c o n d i t i o n fit

r e c u l e r d'effroi t o u s m e s c o m p a g n o n s , q u i n e se p r o p o s a i e n t n u l l e m e n t de vieillir à S i n n a m a r i . P o u r m o i , r é s o l u d'y a t t e n d r e la c h u t e d u d i r e c toire,

j'avais fait t o u s m e s

a r r a n g e m e n s avec

m o i - m ê m e , e t ils n e c o n t r a r i a i e n t p o i n t

ceux

d e m a d a m e T r i o n . J e c o n v i n s a v e c elle q u e

je

m e f o u r n i r a i s de p a i n , d e v i n et de q u e l q u e s a u t r e s o b j e t s , et q u e , p o u r le s u r p l u s , j e lui paierais u n e p e n s i o n a n n u e l l e de h u i t c e n t s l i v r e s . Ma c h a m b r e n'était p a s en é t a t de m e r e c e voir de suite.

J e r e l e v a i le sol a v e c de la t e r r e

n o u v e l l e ; c a r v o u s jugez b i e n qu'il n'est q u e s t i o n ici ni de c a r r e a u x , ni de p l a n c h e r s .

Pendant

ces t r a v a u x , je restai d a n s n o t r e h o s p i c e c o m mun ;

mais

Pichegru ,

mon

compagnon

de

c h a m b r é e , s ' i m p a t i e n t a d e m a l e n t e u r à le l a i s ser s e u l m a î t r e du logis. 11 e u t r e c o u r s à d i v e r s


136

CHAPITRE

expédiens p o u r me il e s s a y a ,

V.

forcer à évacuer. D'abord ,

avec des d é p o r t é s de sa s o c i é t é , des

s o u p e r s u n p e u b r u y a n s , q u i se p r o l o n g e a i e n t fort t a r d . Il s ' a p e r ç u t q u e m o n s o m m e i l en était à peine t r o u b l é . Il tint e n s u i t e u n petit conseil d e g u e r r e avec nos j e u n e s g é n é r a u x , et ils a r r ê t è r e n t u n siège e n f o r m e , p e r s u a d é s q u e , p r i s a u d é p o u r v u , je n e p o u r r a i s t e n i r l o n g - t e m p s . O n fit des a p p r o c h e s , o n m i n a la m u r a i l l e , e t , sous p r é t e x t e de

d é t r u i r e les s c o r p i o n s et les

m i l l e - p a t t e s , on b r û l a q u e l q u e s grains de p o u d r e d a n s les fentes q u ' o n a v a i t o u v e r t e s . « V o u s v e r » r e z , me dit l'artilleur A u b r y , que

Pichegru

» fera s a u t e r la case. » — « J e n e c r a i n s r i e n , lui » r é p o n d i s - j e , aussi l o n g - t e m p s q u e le m i n e u r » y reste. » J'avais fixé le j o u r d e m a s o r t i e , et j e n e l'avançai pas d'une h e u r e . E n f i n , a u t e r m e a r r ê t é p a r m o i , j'allai m ' é t a b l i r chez Trion.

Cette

dame

n'était

plus

madame

jeune,

était

v e u v e , d e p u i s d e u x m o i s , d'un a n c i e n c a p i t a i n e d'infanterie ; et la m o r t d e son m a r i la r é d u i s a i t à v i v r e des faibles p r o d u i t s d'une petite h a b i t a tion. Le citoyen R o d r i g u e , son n e v e u , r a i t avec elle. Ce j e u n e h o m m e ,

demeu-

b o n , docile e t

l a b o r i e u x , était le m e i l l e u r c h a s s e u r et le p ê c h e u r le p l u s a d r o i t d u c a n t o n ; p o u r ces d e u x exercices, il n e le cédait pas a u x Indiens e u x - m ê m e s . Il sera m o n c o m p a g n o n p e n d a n t u n t e m p s


CHAPITRE

V.

d o n t la d u r é e m'est i n c o n n u e .

137

J'ai e u

part,

c o m m e bien d ' a u t r e s , a u x jouissances d e la f o r t u n e ; les délices d e nos t a b l e s , les a m u s e m e n s d e la s o c i é t é ,

la p o m p e d e n o s fêtes n e

m'ont

p a s été é t r a n g e r s . J ' é p r o u v e c e p e n d a n t

qu'on

p e u t se passer de t o u t cela. J e m'attendais à ê t r e seul d a n s u n d é s e r t , et j e vais v i v r e a v e c d e u x ê t r e s civilisés. M a d a m e T r i o n et son n e v e u p r e n n e n t p a r t à mes peines ; ils en é c o u t e n t le r é c i t a v e c i n t é r ê t ; ils m e r a c o n t e n t les l e u r s . Rien n e m e m a n q u e r a dans leur cabane hospitalière. J e m'y t r o u v e r a i s h e u r e u x , je v o u s en a s s u r e , sans des s o u v e n i r s , q u i n e sont pas c e u x de m o n a n c i e n n e aisance. Si la vie m e p a r a î t b o n n e à c o n s e r v e r , m ê m e à S i n n a m a r i , jugez d u p r i x q u e j'y a t t a c h e r a i , si j a m a i s j e m e r e t r o u v e près d e vous. J e n e v o u l u s a v o i r q u e des o c c u p a t i o n s casan i è r e s . P l u s i e u r s d e mes c o m p a g n o n s se m i r e n t à c u l t i v e r les l é g u m e s e t les p l a n t e s p o t a g è r e s d u p a y s , et l e u r s j a r d i n s e u r e n t d'abord p o u r e u x t o u t l'attrait de la n o u v e a u t é . Nous savions t o u s q u e les p l u s o c c u p é s é p r o u v e r a i e n t le m o i n s d'ennui.

Pendant

la t r a v e r s é e , n o u s

avions

f o r m é des p r o j e t s q u i d e v a i e n t s'exécuter à n o t r e a r r i v é e à l a G u y a n e . B o u r d o n était r é s o l u d'y i n t r o d u i r e la c h a r r u e ; T r o n s o n se p r é p a r a i t à p l a i d e r ; L a f f o n , B a r t h é l é m y , M u r i n a i s et moi


138

CHAPITRE

V.

avions f o r m é u n e société de c o m m e r c e ; D e i a r u e v o u l a i t e x e r c e r la m é d e c i n e ,

et c o m p t a i t s u r le

c l i m a t p o u r a v o i r des p r a t i q u e s . Les p l u s j e u nes et les p l u s r o b u s t e s , les m i l i t a i r e s s u r t o u t , à q u i la chasse r a p p e l a i t la g u e r r e , se c h a r g e a i e n t d ' a p p r o v i s i o n n e r les a u t r e s d e gibier. Enfin , les m o i n s agiles d e v a i e n t s'adonner à la p ê c h e . Mais la c h a s s e , ment

a u t r e f o i s si p r o f i t a b l e , est p r é s e n t e -

f o r t négligée ; u n e épizootie a

tellement

d i m i n u é le g i b i e r , q u e les m e i l l e u r s c h a s s e u r s p a r c o u r e n t les bois des j o u r s entiers sans r i e n t u e r . L a t e r r e est c o u v e r t e d e reptiles et d'insectes d a n g e r e u x . L'air est r e m p l i d e redoutables. p a r le s o l e i l ,

Les e a u x

stagnantes,

moustiques échauffées

en p r o d u i s e n t des n u é e s , q u e

plus intrépide chasseur ne p e u t braver. Le

le dé-

p o r t é m é d e c i n i n s p i r a p e u de confiance. Q u a n t a u c o m m e r c e , il se r é d u i t à S i n n a m a r i , à v e n d r e d u t a f i a , des p i p e s , d u t a b a c , q u e l q u e s toiles grossières. L e c o t o n est la p r i n c i p a l e p r o d u c t i o n d u c a n t o n ; m a i s les p l a n t e u r s le v e n d e n t

eux-

m ê m e s à des c a b o t e u r s d e C a y e n n e . A l'égard de la p l a i d o i r i e , c h a c u n

est ici son a v o c a t . Il

n'y a g u è r e d e d é m ê l é s q u e c e u x q u i p r e n n e n t naissance

et q u i m e u r e n t a u c a b a r e t . Les p r e -

cès s o n t fort r a r e s ; et ce serait u n

grand bon-

h e u r , si la c a u s e de ce b o n a c c o r d n'était l ' a b a n d o n de p r e s q u e t o u t e s les p r o p r i é t é s . Ici, le tien


CHAPITRE

V.

139

et le m i e n sont à peine a p p l i c a b l e s à l a t e r r e . C e u x q u i a s p i r e n t à de vastes d o m a i n e s

n'ont

qu'à c h o i s i r ; des milliers d'arpens d'un sol f r a n c s'offrent à l e u r activité ; mais il sera l o n g - t e m p s stérile , f a u t e de b r a s p o u r c u l t i v e r , et de c a p i t a u x p o u r la c o n s t r u c t i o n des édifices sans l e s quels il n'y a p o i n t d'exploitation. S o u s tous les r a p p o r t s , il n'y a v a i t r i e n de plus r i d i c u l e

que

la d i s t r i b u t i o n p r o v i s o i r e d'un a r p e n t à c h a q u e déporté. L e c o m m i s s a i r e q u i n o u s a v a i t installés c r u t se r e n d r e a g r é a b l e à J e a n n e t p a r u n r é c i t t r a g i comique

de son o p é r a t i o n . Il l u i é c r i v i t u n e

l e t t r e d o n t j'extrais q u e l q u e s lignes. « J'ai t r o u v é » le local u n peu é t r o i t , mais assez c o m m o d e a u » m o y e n de l'église, q u i p o u r r a s e r v i r d'atelier » p o u r t r a v a i l l e r , de p r o m e n a d e et de salle à » m a n g e r . Mais on m u r m u r e , on crie ; le local » est i n s a l u b r e ; on y m o u r r a b i e n t ô t .

A tout

» cela je n'ai à opposer q u e le silence et l'exécu» tion de m e s o r d r e s ; m a i s ces h o m m e s ne sont » p a s r a i s o n n a b l e s , le m a l h e u r les a i g r i t , et la » raison n e les r a m è n e pas aux p r i n c i p e s d'éga» lité q u i doivent l e u r r e n d r e c o m m u n s

leurs

« m a u x et les adoucissemens q u e v o u s leur p r o » curez. Quelques-uns » terre

v e u l e n t l e u r a r p e n t de

la majorité n'en v e u t point. En p r e n -

» d r a q u i v o u d r a ! J e l e u r ai fait d o n n e r t o u s


140

CHAPITRE

V.

» les soirs u n e c h a n d e l l e p a r c h a m b r é e . Il m'en » f a u d r a i t p o u r les d i s t r i b u e r p a r l i v r e à

ceux

» q u i m'en d e m a n d e r a i e n t , à la c h a r g e d e » payer

M u r i n a i s , ce m a t i n ,

les

avait s u r son

» c o r p s son h a b i t b o u t o n n é sans l i n g e , p e n d a n t » q u ' o n l a v e le peu qu'il a. L'eau est si r a r e e t si » m a u v a i s e , q u e le p l u s g r a n d s e r v i c e à l e u r r e n » d r e est de l e u r faire c h e r c h e r q u e l q u e s j a r r e s » p o u r la p u r i f i e r . » On s a u r a , v e r s l a fin d e ce J o u r n a l , p a r quelles c i r c o n s t a n c e s n o n p r é v u e s n o u s e û m e s connaissance

d e ces c o r r e s p o n d a n -

ces et de t o u s les secrets d e l ' a d m i n i s t r a t i o n . C e u x de n o u s q u i v o u l u r e n t c u l t i v e r n e s'aperç u r e n t pas d ' a b o r d q u e l e p l u s g r a n d obstacle viendrait d u climat.

Bourdon,

le p l u s a r d e n t

de t o u s , d e m a n d a i t s é r i e u s e m e n t des b œ u f s . Il t o u r m e n t a i t l'ingénieur et l e f o r g e r o n p o u r a v o i r u n e c h a r r u e . Il v o u l a i t la c o n d u i r e

lui-même,

et q u a n d o n l u i p a r l a i t d e l ' a r d e u r i n s u p p o r t a b l e d u soleil, il r é p o n d a i t qu'il fixerait u n p a r a sol s u r l'essieu. S i j'eusse o b j e c t é le v e n t , il y a u r a i t a d a p t é u n e caisse d e c a b r i o l e t . R é d u i t à la b ê c h e , à la h o u e , il t r a v a i l l a sans r e l â c h e p e n d a n t p l u s i e u r s j o u r s . Une m a l a d i e g r a v e et l o n gue l'arrêta soudainement ; d'autres furent i n disposés. C e l u i d o n t la m a l a d i e n o u s causa d e t r o p justes a l a r m e s , f u t M u r i n a i s . Il était le p l u s âgé,

mais aussi u n des p l u s r o b u s t e s

d'entre


CHAPITRE

V.

141

n o u s ; sa c o n s t a n c e , q u e les t r a i t e m e n s de la t r a v e r s é e n'avaient p o i n t é b r a n l é e , le fut p a r u n e (

s e c o n d e d é p o r t a t i o n à S i n n a m a r i . A son a r r i v é e d a n s cette s a u v a g e d e m e u r e , n o u s le v î m e s souc i e u x , et l u i - m ê m e il c o n n u t son d a n g e r ; mais, encore

plein de v i g u e u r ,

il

demanda

à être

t r a n s p o r t é à C a y e n n e . L'agent seul p o u v a i t le p e r m e t t r e , et M u r i n a i s l u i

adressa u n e l e t t r e

d o n t ce q u i suit est e x t r a i t : S i n n a m a r i , l e 1 7 f r i m a i r e an V I .

« C i t o y e n a g e n t , m a l g r é l'inviolabilité de m o n » c a r a c t è r e de r e p r é s e n t a n t , j'ai été c o m p r i s d a n s «une

loi d u

19 f r u c t i d o r . E n f e r m é d a n s

une

» c a g e de f e r , et c o n d u i t p a r la force a r m é e à «Rochefort,

j'ai été

entassé dans l ' e n t r e p o n t

« d ' u n e corvette, nourri c o m m e soldat-matelot » d e v i v r e s de la p l u s m a u v a i s e q u a l i t é . A r r i v é à » C a y e n n e , je

c r o y a i s q u ' o n n'aggraverait p a s

» m o n s o r t , en p r o l o n g e a n t m a d é t e n t i o n , et e n » prononçant contre moi un nouvel

ordre de

» d é p o r t a t i o n . Mais je m e vois d é p o r t é p r o v i » soirement

à S i n n a m a r i , o ù il n'existe

» q u ' u n e vingtaine de f a m i l l e s l u t t a n t c o n t r e

plus un

» c l i m a t b r û l a n t et malsain. » C'est là q u e v o u s venez de d é p o r t e r seize » c i t o y e n s , d o n t q u a t o r z e n'ont été ni a c c u s é s , » ni e n t e n d u s , ni j u g é s , et d o n t les j o u r s s e r o n t


142

CHAPITRE V .

» abrégés p a r les p r i v a t i o n s et les i n c o m m o d i t é s » sans n o m b r e a u x q u e l l e s v o u s les assujétissez. » A m o n âge et dans les c i r c o n s t a n c e s p r é s e n t e s , » on est p e u effrayé de sa f i n ,

et o n d é s i r e r a i t

» m ê m e la v o i r a p p r o c h e r , m a i s je dois aussi à » m o i - m ê m e , et a u c a r a c t è r e d o n t je suis e n c o r e » r e v ê t u , de vous p r é v e n i r , p o u r éviter toute d é » pense s u p e r f l u e , q u e je n e v e u x ni ne

puis

» a c c e p t e r a u c u n e concession d e t e r r a i n ,

qui

» puisse,

sous a u c u n r a p p o r t ,

être

regardée

» c o m m e u n e i n d e m n i t é o u c o m m e u n acquiesce» m e n t à la p r i v a t i o n de m a l i b e r t é . Les a n c i e n s » h a b i t a n s n e p e u v e n t e u x - m ê m e s , f a u t e de b r a s » et d e m o y e n s , s o u t e n i r l e u r s c u l t u r e s . » En a t t e n d a n t q u e m a s i t u a t i o n d é p e n d e d e » m o n c h o i x l i b r e et v o l o n t a i r e , je r e s t e r a i d a n s » l'état d e c a p t i v i t é o ù v o u s m e t e n e z , e t j ' a t t e n » d r a i d e la j u s t i c e d u g o u v e r n e m e n t , et

de

» soixante-sept a n n é e s d'une vie sans r e p r o c h e , » u n s o r t m o i n s m a l h e u r e u x , et qu'il n e t i e n d r a i t » qu'à v o u s d ' a d o u c i r en n e c o n s u l t a n t q u e la loi. » D'AUBERJON-MURINAIS.

L'agent é c r i v i t , le 27, poste,

au commandant

»

du

de d i r e a u d é p o r t é M u r i n a i s q u e la c o -

pie de sa l e t t r e serait e n v o y é e a u m i n i s t r e p a r le p r e m i e r b â t i m e n t . La l e t t r e d'un h o m m e q u i , se v o y a n t m o u r i r , d e m a n d e d u s e c o u r s ! C'était


CHAPITRE

V.

143

u n e i r o n i e b a r b a r e ; et le j o u r s u i v a n t , le c h i r u r g i e n de S i n n a m a r i é c r i v i t qu'il n'y a v a i t p a s de

temps

à

perdre

pour

le

transporter

à

C a y e n n e . L'agent se c o u r r o u ç a , et , sans i n t e r r o m p r e son j e u , il r e f u s a d'un t o n a b s o l u . M u r i n a i s a v a i t d ' a b o r d tenté des t r a v a u x m a n u e l s ; obligé , dès le t r o i s i è m e j o u r , de r e n o n cer à sa b ê c h e , p r i v é , p a r la faiblesse

de

sa

v u e , de la faculté de l i r e , il était c o n d a m n é à u n e inaction q u i , d a n s n o t r e situation , est aussi m o r t e l l e q u e le t r a v a i l sous le soleil. Il n'avait p u t r o u v e r u n jeu d'échecs ; il c o m m e n ç a i t à e n s c u l p t e r u n , q u a n d la f i è v r e le p r i t . II était a l o r s chez le m a i r e de S i n n a m a r i , mais il y m a n q u a i t des choses nécessaires à u n m a l a d e ; e t , d è s le l e n d e m a i n , on p r i t le p a r t i de le t r a n s p o r t e r a u poste

commun.

On

amarra

aux

extrémités

d'une p e r c h e les c o r d e s d'un h a m a c . Le m o r i b o n d y f u t m i s sous u n e c o u v e r t u r e , et d e u x nègres le p o r t è r e n t . Une famille d'Indiens é t a i t a u m i l i e u d u c h e m i n ; ils étaient o c c u p é s à p e i n d r e l e u r c o r p s avec d u r o c o u ; ils ne se d é t o u r n è r e n t p a s m ê m e p o u r faire p l a c e à ce t r i s t e convoi ( 1 ) .

(1) C ' e s t l e

s u j e t d'un dessin q u e j ' a i fait à S i n n a m a r i .

M . R o b e r t en a depuis peint le p a y s a g e ; M . P e r r i n a peint les

figures.


144

CHAPITRE

V.

Sa famille était à d e u x suivais , avec à la

mes

m i l l e lieues : je

compagnons,

en

le

songeant

mienne.

Murinais milieu

était

résigné ;

de la n u i t ; il

j'allai

le

voir

était é t e n d u

au

sur

une

paillasse , d a n s u n lit sans r i d e a u x ; u n e vieille négresse en ve-souris.

é c a r t a i t les insectes et

11 m e

reconnut

les

à la l u e u r

chaude

la

l a m p e , et m e r e g a r d a f i x e m e n t , sans m e p a r l e r . Il

observa

pendant

qu'au dernier i n s t a n t , comme

d e u x j o u r s , et un

silence

jus-

profond,

p o u r n e laisser a p r è s l u i a u c u n e t r a c e

d e r e s s e n t i m e n t . Nous a v o n s c e p e n d a n t r e t e n u cette p a r o l e : « P l u t ô t » sans r e p r o c h e ,

mourir à

que vivre

Sinnamari

coupable

à

Pa-

» r i s . » Il m e u r t s u r c e t t e t e r r e de p r o s c r i p tion , l u i

à q u i la n a t u r e destinait

e n c o r e vingt

peut-être

ans d e vie ! et la t y r a n n i e l'en-

l è v e p r é m a t u r é m e n t à la société , sans q u ' a u cun

des siens ait p u l u i f e r m e r les y e u x ! Il

m o u r u t le 27 le

jour

même

frimaire ( 1 7 décembre o ù l'agent

é c r i r e q u e ses d e m a n d e s

Jeannet lui

seraient

P a r i s . Nous l ' a c c o m p a g n â m e s

1797)? faisait

envoyées

à

j u s q u ' à la fosse.

Des enfans et q u e l q u e s f e m m e s s u i v a i e n t . C e l les q u i

avaient connu

ce bon vieillard

pleu-

r a i e n t , s'agenouillèrent et r é c i t è r e n t des p r i è er

res. L e 1

nivôse (21

décembre

1797) , l'agent


CHAPITRE V.

lui

fit

expédier

Cayenne.

Il

une

ne

145

permission

pouvait

de

ignorer

revenir

que

à

depuis

q u a t r e j o u r s la m o r t a v a i t r e n d u sa p e r m i s s i o n inutile. Chaque jeton que

représentant

d'argent, sur lequel son

du

n o m , étaient gravés.

f u t e n t e r r é e avec

J e n'ai

avait

qualité, Cette

médaille

lui

rien à demander,

a causé et v o i l à

c a u s e de m o r t é c a r t é e .

TOM.

1.

un ainsi

M urinais.

Il est m o r t d u c h a g r i n q u e refus.

peuple

cette

10

un une


CHAPITRE Occupation l e i l est

SIXIÈME.

d e s d é p o r t é s . — L e t r a v a i l à la b ê c h e e t a u s o m o r t e l p o u r les

arrivans. — Billaud-Varennes.

— V u e et d e s c r i p t i o n de S i n n a m a r i . — I n s a l u b r i t é . — T r o n son

malade

est f o r c é

communications

d'y r e s t e r . — C o r r e s p o n d a n c e et

interceptées.—Emploi

de

la j o u r n é e .

— H a b i t a t i o n s des d é p o r t é s . — P r i x d e s c o m e s t i b l e s et d u travail.

V O I L A , m a c h è r e É l i s e , des pages bien lancoliques ! tous nos m o m e n s

mé-

n e sont p o u r -

tant pas c o n s a c r é s a u d e u i l . J e v o u s ai dit q u e , dans n o t r e t r a v e r s é e , la Vaillante

avait p r i s u n

n a v i r e anglais ; mais v o u s n e savez pas qu'il y avait s u r cette prise des a s s o r t i m e n s d'outils de menuiserie.

J ' a c h e t a i les

plus nécessaires,

et

a u j o u r d ' h u i j'ai l'avantage d ' e x e r c e r mes b r a s à l ' o m b r e , et sans sortir de chez m o i . cupe

J e m'oc-

à f a b r i q u e r différens petits m e u b l e s

qui

m e c o û t e r a i e n t b e a u c o u p , et q u e j'estimerais moins par un

q u e c e u x q u e j'ai faits. J e

commençai

c a d r a n : o n n e connaissait a u p a r a v a n t

les h e u r e s ici q u e p a r le sablier ; cet i n s t r u m e n t fragile est p a s s é , à S i n n a m a r i , des m a i n s d'un vieillard , q u i p o u r n o u s vole t r o p l e n t e m e n t , dans les m a i n s des soldats d u d é t a c h e m e n t . Ils sont c h a r g é s de s o n n e r les h e u r e s d u j o u r et de la n u i t . Vous savez q u e les p r o d i g u e s

s'en-


CHAPITRE

VI.

147

t e n d e n t fort m a l à tenir les c o m p t e s : c e u x - c i a v a n c e n t o u r e t a r d e n t l'horloge a u g r é de l e u r s besoins,

de l e u r s a m u s e m e n s , de l e u r

Quelques-uns

des

nègres

ennui.

du détachement

ne

savent c o m p t e r q u e jusqu'à c i n q , e t , passé ce n o m b r e , ils ne sonnent p l u s ; m a i s e u x et n o u s , avons b e a u

f a i r e , il

f a u t q u e l'année

ait son

c o m p t e , et le j o u r ses v i n g t - q u a t r e h e u r e s . C e u x q u i connaissent le prix d u t e m p s i n v e n t è r e n t les c l e p s y d r e s , les horloges , les m o n t r e s . Mon c a d r a n f u t b i e n t ô t f i n i ; mais les pluies cèrent,

et,

souvent

pendant

commen-

plusieurs

jours

de suite , le soleil n e paraissait q u e d a n s des éclaircies. Je

fis ensuite

équerres, un

un

niveau,

des

règles,

des

p u p i t r e , u n e escabelle et b e a u -

c o u p d'autres petits m e u b l e s g r o s s i e r s ,

mais,

tels qu'ils é t a i e n t , p r é c i e u x p o u r u n solitaire. J ' e n t r e p r i s m ê m e de f a b r i q u e r u n v i o l o n , et il n'y a p e r s o n n e q u i , en Voilà u n v i o l o n ,

plutôt

le v o y a n t , n e dise : q u e : Voilà u n sabot.

Une b r o u e t t e est aussi r a r e à S i n n a m a r i . C'est u n p r é s e n t q u e la F r a n c e d u t à Pascal. Si la m i e n n e r é u s s i t , j'en serai p l u s g l o r i e u x q u e d'av o i r fait u n violon. J e prenais g r a n d plaisir à finir t o u s

ces

petits o u v r a g e s ,

et

ils c o n t r i -

b u a i e n t à m e d i s t r a i r e . Mais u n p r o d u i t inestim a b l e de m o n

i n d u s t r i e fut une é t a g è r e , u n


148

CHAPITRE

VI.

v r a i c o r p s de b i b l i o t h è q u e , d o n t je fis toutes les pièces.

Malheureusement,

assembler,

q u a n d il fallut les

t o u t S i n n a m a r i ne p u t m e f o u r n i r

q u e l q u e s clous d'épingles nécessaires. Un fais e u r de r é b u s m e conseilla d'user de la ressource des m a u v a i s poètes q u a n d ils sont e m b a r r a s s é s . Le c o r p s de b i b l i o t h è q u e fut d o n c lié p a r des chevilles. J ' e m p l o y a i s à ces o u v r a g e s le b a r a t t a , les bois de l e t t e , de s a t i n e t , l'acajou , le c è d r e . Ils sont Ja p l u p a r t fort d u r s , et j'aurais d o n n e vingt a c a j o u s , d e b o u t d a n s les forêts v o i s i n e s , p o u r u n e p l a n c h e de sapin. Ce c o r p s de b i b l i o t h è q u e v o u s s u r p r e n d , c a r j'étais, en q u i t t a n t la F r a n c e , e n t i è r e m e n t d é p o u r v u de l i v r e s ; mais la f o r t u n e

répara

ce

m a l h e u r . J'en t r o u v a i p a r t o u t à e m p r u n t e r o u à a c h e t e r . La prise anglaise fut la p l u s

abon-

d a n t e s o u r c e de nos richesses. Il y avait u n ass o r t i m e n t de livres anglais et latins ; et c o m m e c h a c u n d e n o u s avait e u son l o t , n o u s n o u s faisions des p r ê t s ,

et

j'étais s û r

de ne

pas

manquer. J ' a v a i s a p p o r t é q u e l q u e s b a r r i q u e s de vin de C a y e n n e à S i n n a m a r i . Mes c a m a r a d e s , m a l a p provisionnés , v i n r e n t m e d e m a n d e r de l e u r en v e n d r e q u e l q u e s b o u t e i l l e s , et se m o n t r è r e n t d'abord blessés de mes r e f u s . Q u e l q u e s j o u r s se passèrent,

et bientôt je vis a r r i v e r

Pichegru


CHAPITRE VI.

149

avec une partie de ses livres. L'échange fut facil e m e n t c o n c l u ; je fis d'autres t r o c s , et c'est ainsi q u e m a b i b l i o t h è q u e fut plus que triplée. P i c h e g r u était fort libéral du vin ainsi acquis. Nous

étions

quelquefois en contestation

sur

u n e bouteille de p l u s o u de m o i n s , p o u r u n H é r o d o t e ou u n Tite-Live ; semblables à b e a u c o u p de

négociateurs,

un

de n o u s d'eux

croyant

avoir d u p é son a d v e r s a i r e , riait en secret de sa c r é d u l i t é . Les convives de P i c h e g r u

se

mo-

q u a i e n t de m a simplicité, l o r s q u e , faisant les h o n n e u r s de ses joyeux b a n q u e t s , il l e u r disait : « B u v o n s u n v e r r e de m o n V i r g i l e , sablons u n e » s t r o p h e de m o n H o r a c e , u n e rasade à la m é » m o i r e d'Homère. » P o u r m o i , je croyais sinc è r e m e n t m'être e n r i c h i . Celui q u i a r r o n d i t son d o m a i n e p a r l'acquisition de q u e l q u e s n'est pas p l u s h e u r e u x q u e

moi,

arpens

quand

un

n o u v e l o u v r a g e p e u t grossir m a c o l l e c t i o n , et je n'eus jamais t a n t de g o û t p o u r la l e c t u r e et le travail. J e n ' é p r o u v e rien de s e m b l a b l e dans u n e g r a n d e b i b l i o t h è q u e . P a r m i tant

d'ouvra-

ges i m m o r t e l s , je n e sais a u q u e l d o n n e r la p r é f é r e n c e , et je r e n o n c e à l i r e . S u i s - j e tenté d'éc r i r e ? il suffît,

pour

en p e r d r e l ' e n v i e ,

de

r e g a r d e r a u t o u r de soi. T o u t e s les places sont prises. Qui oserait a j o u t e r un seul v o l u m e a u x cent mille ouvrages qui remplissent ces vastes


150

CHAPITRE

VI.

dépôts , et p a r m i lesquels il y en a d e t r è s - b e a u x , qu'on ne lit c e p e n d a n t p l u s ? Désormais je n'ai à r e d o u t e r , ni le d é s œ u v r e m e n t , ni l'ennui. P o u r la p r e m i è r e fois , V i r gile, C o r n e i l l e , R a c i n e , H o r a c e ,

C e r v a n t e s , le

Tasse, P o p e , B o s s u e t , s o n t l u s d a n s le

voisi-

nage d'une p e u p l a d e d'Indiens Galibis , et

ces

b e a u x génies e x e r c e n t s o u v e n t à S i n n a m a r i la s u p e r b e p r é r o g a t i v e de n o u s consoler de l'injustice des h o m m e s . Les soirées n o u s s e m b l a i e n t l o n g u e s . II n'y a q u ' u n e différence d e d o u z e

m i n u t e s e n t r e les

j o u r s les p l u s c o u r t s et les j o u r s les plus longs. Il m e fallait d o n c lire et é c r i r e à la l a m p e ; m a faible l u m i è r e était agitée p a r l è v e n t , ou a t t i r a i t mille insectes. Un b o c a l , o u m ê m e u n e l a n t e r n e de v e r r e passait les b o r n e s de

mon

industrie,

et o n n ' a u r a i t pas t r o u v é dans t o u t S i n n a m a r i un c a r r e a u d e v e r r e g r a n d c o m m e la m a i n . M a d a m e T r i o n se s o u v i n t qu'il y avait sous le toit u n v i e u x f a n a l , q u i servait à son m a r i q u a n d il faisait ses

r o n d e s et visitait les postes.

Ce f u t

une t r o u v a i l l e ; et q u o i q u e cette m a c h i n e c o u v r î t la moitié de m a t a b l e , je m e félicitai d'en avoir l'usage , et

je fus le

citoyen

le

mieux

éclairé de S i n n a m a r i . Ma c h a m b r e s'embellissait d e j o u r en j o u r . A u lieu d e ces t a b l e a u x d o n t j e me plaisais a l'orner à P a r i s , des scies ,


CHAPITRE

VI.

151

des r a b o t s , des é q u e r r e s , des maillets t a p i s saient la m u r a i l l e . Mon m a n t e a u f u t c o n v e r t i en baldaquin , p o u r m e défendre , à mon b u r e a u , de la p o u s s i è r e d u t o i t ,

et quelquefois

même

de l'eau qui en t o m b a i t ; mes h a b i t s , mes b o t tes é t a i e n t p a r e i l l e m e n t étalés , c a r la c h a l e u r , l ' h u m i d i t é , les vers d é t r u i s e n t t o u t ce qui n'est pas exposé à l'air. 29

frimaire

nous

fûmes

(19

décembre

1797).

— Quand

transférés à S i n n a m a r i , Laville-

h e u r n o i s r e s t a seul à l'hôpital de C a y e n n e . Dès qu'il f u t r é t a b l i , il v i n t n o u s r e j o i n d r e , sous la g a r d e d'un soldat. Il p r i t la c h a m b r e de M u r i n a i s , qu'on avait e n t e r r é q u e l q u e s j o u i s a u p a r a v a n t . B a r t h é l é m y , m a l a d e , e u t la p e r m i s s i o n de se r e n d r e à Cayenne. Les h o m m e s

en place a S i n n a m a r i

étaient

m o i n s r é s e r v é s dans les m a r q u e s de l e u r i n t é r ê t q u e c e u x de C a y e n n e , gênés p a r la présence de l'agent. nous,

Nous dînions chez en

eux , et eux

t o u t e l i b e r t é ; on d o n n a m ê m e

espèce de festin a u x d é p o r t é s . V o u s ne

chez une com-

p r e n d r e z s û r e m e n t pas p a r m i les convives u n autre déporté f a m e u x , qui nous a tous précédés ici de q u e l q u e s années : c'est B i l l a u d - V a r e n n e s ; et p u i s q u e je v o u s l'ai n o m m é ,

autant

v a u t a j o u t e r q u e l q u e s circonstances relatives à cette d é p o r t a t i o n . V o u s savez qu'on y c o n d a m n a


152

CHAPITRE

VE

C o l l o t , B i l l a u d et B a r r è r e , à la suite d'un j u g e m e n t o ù ils e u r e n t d u m o i n s la f a c u l t é de se déf e n d r e . B a r r è r e s'évada ; les d e u x a u t r e s a p p o r t è r e n t a u g o u v e r n e u r d e la G u y a n e des lettres de r e c o m m a n d a t i o n . marine

étaient

Celles d u m i n i s t r e de la

conçues

d'une

manière

é q u i v o q u e , On p o u v a i t j u g e r à son style

fort qu'il

r e d o u t a i t l'instabilité de la f o r t u n e , q u i , ainsi q u e d'autres q u e m o i l'ont d i t , r e l è v e s o u v e n t c e u x q u ' e l l e a r e n v e r s é s , e t r e n d à la v e r t u les f a v e u r s qu'elle ôte a u c r i m e . A p r è s la m o r t d e Collot-d'Herbois , Billaud-Varennes fut envoyé d e C a y e n n e à S i n n a m a r i . Il y d é b a r q u a le

27

o c t o b r e 1 7 9 6 . L e t o n n e r r e , à cette é p o q u e , se fait r a r e m e n t e n t e n d r e ; m a i s il g r o n d a et éclata s u r S i n n a m a r i a u m o m e n t d e son d é b a r q u e m e n t . Les colons et les I n d i e n s v i r e n t u n

pro-

dige d a n s u n a c c i d e n t n a t u r e l , et p r é t e n d i r e n t q u e le ciel t o n n a i t c o n t r e u n g r a n d

coupable.

Cet h o m m e p a r v i n t difficilement à t r o u v e r u n e p e n s i o n , et la m a i s o n o ù o n le r e ç u t f u t a u s s i t ô t a b a n d o n n é e p a r les a m i s q u i la f r é q u e n t a i e n t a u p a r a v a n t . Il la q u i t t a q u e l q u e t e m p s a p r è s n o t r e a r r i v é e , et f u t , dès ce m o m e n t , r é d u i t à u n e p r o f o n d e s o l i t u d e . Il s'amusait à faire p a r ler

u n e p e r r u c h e , qu'il p o r t a i t s u r le poing

d a n s ses p r o m e n a d e s . Un j o u r ,

u n oiseau

de

p r o i e , a p p e l é P a g a n i , f o n d i t s u r e l l e , et la d é -


CHAPITRE V I .

153

v o r a à ses y e u x . Cette m o r t fit verser des l a r m e s à celui q u i p r o n o n ç a t a n t d'affreuses e x é c u t i o n s , et les vit d'un œil sec.

V o u s voudrez-

s a v o i r c o m m e n t il se c o m p o r t e ici : sa c o n d u i t e a t o u j o u r s été r é s e r v é e , d é c e n t e , é g a l e , et sans bassesse c o m m e sans a r r o g a n c e . Je ne l u i ai j a m a i s p a r l é , m a i s , q u a t r e fois p a r j o u r , il p a s sait d e v a n t m a c a s e ; c'était sans éviter et sans c h e r c h e r m a v u e ; il m e saluait d'un air s i m p l e et c o u r t o i s . S o n i s o l e m e n t devait être u n s u p p l i c e , q u a n d il songeait à la c a u s e qui éloignait de l u i t o u t l e m o n d e .

Si n o u s eussions i g n o r é

son h i s t o i r e , n o u s a u r i o n s p u le p r e n d r e p o u r un p h i l o s o p h e c h a g r i n , m é c o n t e n t d e la r a c e h u m a i n e , et q u i , sans la h a ï r , se b o r n e à la d é daigner. 2 ventôse

an VI

(20 f é v r i e r 1 7 9 8 ) . — C'est à

trois mois d e sa d a t e , m a c h è r e Élise , q u e je reçois v o t r e lettre de f r i m a i r e a n V I . V o u s êtes p l u s t o u c h é e de m o n b a n n i s s e m e n t q u e je n e dois le p a r a î t r e m o i - m ê m e . Je n e veux p a s ê t r e p l a i n t p l u s qu'il n'est n é c e s s a i r e , et j'ai à c œ u r de dissiper u n e p a r t i e de vos i n q u i é t u d e s .

Je

vais r e d i r e vos paroles p o u r m i e u x y r é p o n d r e . « L a d é p o r t a t i o n , d i t e s - v o u s , ôte u n c h e f à sa » f a m i l l e , a r r a c h e la famille à son chef. Ma soli» t u d e doit ê t r e une i n s u p p o r t a b l e c a l a m i t é . » Il est v r a i , m a b i e n - a i m é e , q u e votre a m i t i é


154

CHAPITRE VI.

est p o u r m o i un besoin de p r e m i è r e nécessité , et ici r i e n n e p e u t m e t e n i r lieu d e v o t r e p r é sence. J e suis m ê m e

menacé

d'une g r a n d e p e r t e ;

T r o n s o n est m o u r a n t ; si j'excepte B a r t h é l e m y et L a f f o n ,

rien ne me

proscrits,

et l e u r s

rapproche

habitudes

des

ne

autres

les a t t i r e n t

point vers m o i . J e m'attendais à ê t r e seul à Sinn a m a r i , et déjà a v a n c é en â g e , la s o l i t u d e m e semblait

doublement

pendant

que

à redouter. Je veux

vous appreniez par

ce-

moi-même,

que si je faisais cette g r a n d e p e r t e , je serais u n peu m o i n s à p l a i n d r e q u e v o u s n e le

pensez.

Madame Trion me resterait : par b o n h e u r ,

elle

n'est p l u s j e u n e , et l'amitié e n t r e n o u s a p u s'établir sans a l a r m e r les p l u s s c r u p u l e u x . L o i n de ce q u i m'est le p l u s c h e r a u m o n d e , n o t r e e n t r e t i e n n'a s o u v e n t p o u r o b j e t q u e le m a l h e u r que j'ai d'être s é p a r é de v o u s . Les f o r ê t s , les c a t a r a c t e s , les r o c h e r s et les lieux

les p l u s sauvages

sont les t r é s o r s d e

la

p e i n t u r e . L e pays o ù n o u s s o m m e s n e laisserait rien à désirer à R o b e r t . Le b o u r g n'offre c e p e n d a n t pas des aspects v a r i é s , mais

la r i v i è r e et

ses b o r d s m é r i t e n t d'être dessinés. Ils s o n t c o u verts d e v e r d u r e ; les

eaux,

claires et

q u a n d elles c o u l e n t des m o n t a g n e s ,

pures

sont t r o u -

blées p a r la vase q u a n d la m e r les r e f o u l e . A u -


CHAPITRE VI.

155

c u n e h a b i t a t i o n , n u l o u v r a g e de la main

des

h o m m e s n e se p r é s e n t e a u x y e u x s u r le rivage opposé. Une forêt p r o f o n d e le b o r d e , et la v u e est a r r ê t é e p a r ce r i d e a u i m p é n é t r a b l e . Des I n d i e n s et des n o i r s d a n s l e u r s c a n o t s , des p ê c h e u r s dans l e u r s p i r o g u e s , d o n n e n t d u m o u v e m e n t à la s c è n e ; t o u t c e l a , m e suis-je dit, est a u b o u t de ces c r a y o n s et d a n s ces c o q u i l l a ges à c o u l e u r ; il n e s'agit q u e de placer la r i v i è r e , les a r b r e s , les cases et les h o m m e s s u r le p a p i e r ; essayons : S o p h i e v e r r a avec i n t é r ê t u n e i m a g e d u lieu où son père f u t d é p o r t é , et elle fera u n j o u r u n e copie m e i l l e u r e q u e le m o d è l e . J e m e l i v r a i avec plaisir à cette nouvelle

occu-

p a t i o n . J e plaçai d a n s le t a b l e a u M u r i n a i s p o r t é m o u r a n t d a n s u n h a m a c , suivi de tous ses c o m p a g n o n s . J e fis p l u s i e u r s a u t r e s d e s s i n s ; j ' i n t r o duisis de la sorte q u e l q u e v a r i é t é dans mes p e tits

travaux,

et j'eus u n e r e s s o u r c e de

plus

c o n t r e l'ennui. Ce

tableau

resta p e n d a n t

plusieurs

jours

exposé d a n s m o n atelier. B e a u c o u p de c u r i e u x v i n r e n t le v o i r , et les louanges m e f u r e n t p r o diguées. J e faisais aussi e n t r e r chez moi les p a s sans , sous q u e l q u e p r é t e x t e ; m o n t a b l e a u était là c o m m e p a r h a s a r d , e t , de g r é ou de f o r c e , ils r e m a r q u a i e n t les b e a u t é s

de

cet o u v r a g e ;

mais W i l l o t , q u i est p e i n t r e c o m m e m o i , m e r e -


156

CHAPITRE

VI.

fusa son a d m i r a t i o n . J e n e vis d a n s son d é d a i n q u e jalousie de m é t i e r . Les Indiens admirèrent: beaucoup

le g r o u p e d'une f a m i l l e de l e u r c o u -

l e u r ; je l e u r en sus b o n g r é . J ' é p r o u v a i qu'à la G u y a n e , c o m m e en E u r o p e , on n e p r e n d de la peine q u e p o u r ê t r e r e g a r d é , les u n s p a r l ' u n i vers , et m o i p a r les sauvages et les n é g r i l l o n s de S i n n a m a r i . J e m e mis aussi à p e i n d r e le p o r t r a i t ; m a i s n ' é t a n t pas e n c o r e g r a n d c o l o r i s t e , je c r u s p r u d e n t de c o m m e n c e r p a r c e l u i de m o n » n è g r e Adonis. J e m'en tins m ê m e p o u r ce p r e m i e r essai à u n s i m p l e p r o f d .

Le nègre

posa

trois fois , et il n e se t e n a i t pas d'aise de v o i r , à chaque séance,

son p o r t r a i t p l u s r e s s e m b l a n t .

J'avais f i n i , t o u t le m o n d e m e félicitait s u r la v é r i t é de ce profil. E n c o u r a g é p a r ce s u c c è s , je m e p r é p a r a i s déjà p o u r d ' a u t r e s t r a v a u x , q u a n d A d o n i s vint m e d e m a n d e r u n e n o u v e l l e séance. » T o u t est fini, » l u i dis-je. « C o m m e n t , f i n i ! c i » t o y e n d é p o r t é ; v o u s d o n c pas v o i r q u e je n e » suis là qu'à m o i t i é . Q u a n d m e ferez-vous l'au» t r e zieu et l ' a u t r e zoreille ? » P a r m i les écoles de p e i n t u r e , m a petite S o p h i e , celle de S i n n a m a r i n'est pas e n c o r e t r è s connue,

mais j'en

suis

incontestablement

le

f o n d a t e u r et le p r e m i e r p e i n t r e . Cultivez avec s o i n , m a c h è r e É l i s e ,

les d i s -

positions de S o p h i e p o u r le dessin : q u i sait si


CHAPITRE

les

femmes

VI.

157

ne seront pas u n j o u r d é p o r t é e s

c o m m e les h o m m e s ? J u s q u e là le s y s t è m e

de

colonisation d u citoyen B o u l a y d e m e u r e i n c o m plet. Ne p e r d e z p o u r t a n t pas de v u e ce q u e je v o u s ai dit à ce s u j e t , à Blois. Q u a n d n o t r e e n fant est p r i v é de son p è r e , v o u s n'avez pas le d r o i t de l u i ô t e r aussi sa m è r e ; et si m a fille elle-même

vous demandait à venir,

j'use de

m o n a u t o r i t é p o u r le lui i n t e r d i r e Q u e S o p h i e , sans négliger les talens a g r é a b l e s , c u l t i v e tous c e u x q u i sont utiles. J ' o b s e r v e q u e ceux d'entre n o u s q u i ont le plus t r a v a i l l é à é t e n d r e l e u r s c o n n a i s s a n c e s , o n t aussi p l u s d e m o y e n s de c o m b a t t r e l ' e n n u i , et m ê m e les m a ladies. Ils s u p p o r t e n t l e u r m a l h e u r avec p l u s de constance,

ils ne s'irritent ni c o n t r e la P r o v i -

d e n c e , ni c o n t r e une injustice d o n t ils p r é v o i e n t le t e r m e . Il est v r a i que n o u s avons ici mille c h a n c e s d'une m o r t p r é m a t u r é e , e t , p o u r r e t o u r n e r e n F r a n c e , il faut

vivre

, c'est là le hic , d i t n o t r e

juge de p a i x , et vous v o y e z b i e n qu'il sait le latin ;mais toutes mes infirmités se r é d u i s e n t à u n e faiblesse de v u e si g r a n d e , qu'il m e faut quelquefois

suspendre

mon

travail.

Je

suis

n é a n m o i n s résigné à la m o r t , et c'est p e u t - ê t r e le m o y e n de p r o l o n g e r m a vie. Q u e l q u e s v o y a g e u r s , a p r è s un mois de s é j o u r


158

CHAPITRE

VI.

à P a r i s et à L o n d r e s , en o n t fait la d e s c r i p t i o n . J'ai a t t e n d u p l u s l o n g - t e m p s p o u r faire la stat i s t i q u e de S i n n a m a r i . Ce h a m e a u est le cheflieu d'un c a n t o n d u m ê m e n o m , o ù l'on c o m p t e cent q u a t r e - v i n g t s citoyens v o t a n s . La p o p u l a v

tion d e S i n n a m a r i e s t c o m p o s é e d'environ cent dix i n d i v i d u s de t o u t â g e , sexe et c o u l e u r . Les h a b i t a n s , p r e s q u e t o u s d a n s le m a l a i s e , v i v e n t ou

de

la p ê c h e ,

ou

de

quelques

cultures;

celles-ci o n t été t o u t à c o u p a r r ê t é e s dans l e u r s p r o g r è s p a r la r é v o l u t i o n . Elles p r o d u i s e n t a u x p l u s r i c h e s u n r e v e n u de d e u x à trois mille livres, et à d'autres à peine le strict nécessaire. L e c o ton est la p l u s i m p o r t a n t e p r o d u c t i o n d e

ce

c a n t o n ; il est r e m a r q u a b l e p a r sa b e a u t é , sa finesse et sa b l a n c h e u r . L a r i v i è r e de S i n n a m a r i , d o n t l'eau n o u s d é saltère , d o n t

le

poisson est n o t r e n o u r r i t u r e

p r i n c i p a l e , a d o n n é son n o m a u b o u r g o ù n o u s s o m m e s . Elle a sa s o u r c e d a n s les moyennes

montagnes

d e la G u y a n e , à e n v i r o n t r e n t e - c i n q

lieues de la m e r . Les c a t a r a c t e s , les récifs, a p p e lés sauts,

n e p e r m e t t e n t pas de n a v i g u e r a u - d e l à

de quinze lieues de son e m b o u c h u r e , si ce n'est dans des canots q u i t i r e n t p e u d'eau. L e s t e r res qu'elle b a i g n e sont m e i l l e u r e s d a n s l ' i n t é r i e u r que vers la m e r ; mais les établissemens indiens y sont r a r e s . Ils sont p l u s n o m b r e u x à m e s u r e


CHAPITRE VI.

159

qu'on s'éloigne des l i e u x h a b i t é s p a r les E u r o péens. Il ne f a u t pas a t t r i b u e r toutes les maladies q u i r é g n e n t a c t u e l l e m e n t a u x i n t e m p é r i e s d u clim a t . Les h a b i t a n s se r a p p e l l e n t l e u r s anciennes jouissances , et une aisance d o n t il ne reste plus de t r a c e . L e c h a g r i n de l e u r s p e r t e s , des d a n gers t o u j o u r s m e n a ç a n s , voilà des causes t r o p n a t u r e l l e s d e la f r é q u e n c e

des maladies

à la

G u y a n e . Ce pays est d'ailleurs malsain p r e s q u e p a r t o u t o ù l'on i n t r o d u i t d e n o u v e l l e s c u l t u r e s , et p l u s e n c o r e dans les l i e u x o ù il a f a l l u les a b a n d o n n e r . Les b l a n c s s o n t , dans t o u s ces l i e u x , o u m a l a d e s , o u p r è s des r e c h u t e s ; et la G u y a n e s e m b l e ê t r e p o u r n o t r e r a c e u n e vaste i n f i r m e r i e , o ù t o u t l'art de la m é d e c i n e consiste à différ e r la m o r t d u patient. Il y a d'autres f l é a u x d o n t l ' h o m m e le m i e u x p o r t a n t ne p e u t se g a r a n t i r . Ce sont des m i l l i e r s d'insectes ailés , q u i s'annoncent

p a r des b o u r -

donnemens

piqûre

précurseurs

m e u s e . Le l i n g e ,

d'une

veni-

les h a b i t s , les l i v r e s , les

pa-

piers sont la proie des r a v e t s , des p o u x de bois; h e u r e u s e m e n t nous a v o n s les f o u r m i s , les a r a i gnées et les s c o r p i o n s ,

qui

leur

font

bonne

g u e r r e . Mais ces auxiliaires n o u s sont aussi q u e l quefois

fort

à charge.

L'araignée-crabe ,

les

mille-pattes e t d'autres b ê t e s , d o n t le venin est


160

CHAPITRE

très-subtil, quoiqu'il

VI.

n e soit p a s m o r t e l , sont

p l u s c o m m u n s ici qu'à S a i n t - D o m i n g u e , o ù ils v o u s o n t s o u v e n t é p o u v a n t é e . L e s b a i n s à la r i v i è r e n e sont pas sans d a n g e r , c a r les

caïmans

et les r e q u i n s la r e m o n t e n t en é t é j u s q u ' a u d e s sus d e n o t r e v i l l a g e . L e s c o u l e u v r e s d'eau s o n t plus communes

et

f o r t grosses , m a i s

elles n e

f o n t pas d e m a l . II y a ici des s e r p e n s à s o n n e t tes s e m b l a b l e s à c e u x q u e j'ai v u s

aux Etats-

Unis. O n est p e r s u a d é , d a n s les d e u x p a y s , d u p o u v o i r q u e les r e g a r d s d e ce r e p t i l e e x e r c e n t s u r d ' a u t r e s a n i m a u x . V o u s savez c o m m e n t les c h i q u e s se c a n t o n n e n t d a n s la c h a i r ; elles y m u l t i p l i e n t et y f o n t d e t e r r i b l e s r a v a g e s , si o n l e u r en laisse le t e m p s . Mais j e n e p u i s m e t a i r e s u r les p e r s é c u t i o n s

d'un a u t r e insecte, q u i ,

ce m o m e n t m ê m e ,

dans

me vexe d'une manière i n -

s u p p o r t a b l e . C'est le p o u d ' A g o u t i ; fléau d e l ' A g o u t i , il l'est a u s s i , à l a G u y a n e , d e t o u t e s les créatures t e r r e s t r e s , à l'exception

des

qu'il n ' a t t a q u e p o i n t , et des I n d i e n s ,

nègres, qui,

en

se t e i g n a n t d e r o c o u , en s o n t s u f f i s a m m e n t g a rantis.

Nous ne p o u v o n s

m a r c h e r sur l'herbe

sans e n ê t r e assaillis. La g r a n d e m o u c h e à d r a g u e fait des p i q û r e s p l u s s e n s i b l e s , m a i s , ainsi q u e l ' a b e i l l e , elle ne p i q u e j a m a i s q u e p o u r sa défense. Ces m o u c h e s

s'obstinent à faire leurs

c e l l u l e s d a n s les m a i s o n s ,


CHAPITRE VI.

161

J ' a i inventé les bottines de gros papier contre t o u s ces e n n e m i s des j a m b e s h u m a i n e s . Ma d é couverte est fort a p p r o u v é e , et ces bottines sont à la m o d e .

L ' e m b a r r a s , c'est d'en faire

nous-

m ê m e s u n e paire n e u v e tous les j o u r s . On vient c h e z moi c o m m e chez un bottier de profession. Un j o u r , L i n d o r , nègre de m a d a m e T r i o n , a p r è s m ' a v o i r r e n d u c o m p t e d u travail de l a journ é e , m e d i t , en s'en a l l a n t , q u ' i l avait t u é u n serpent. J e le r a p p e l a i , et lui d e m a n d a i s'il était v e n i m e u x . — « M o i , crois pas. » — « Était-il g r a n d ? » — « Cinq ou six fois c o m m e lit à v o u s , » c ' e s t - à - d i r e trente à t r e n t e - c i n q pieds. Il ajouta q u e cet a n i m a i femelle a v a i t , en m o u r a n t , et avec d'horribles convulsions , m i s deux serpens a u j o u r ; q u ' i l l'avait o u v e r t , et en avait trouvé n e u f a u t r e s . L i n d o r m e contait cet é v é n e m e n t c o m m e u n fait t r è s - o r d i n a i r e , et ne se doutait pas q u e c'était un exploit. J e n'ai j a m a i s v u de serpent q u i eût p l u s de six à sept pieds. Vous m e d e m a n d e z c o m m e n t , a u m i l i e u d e tant de t r i b u l a t i o n s , il est possible d e s e bien porter. D'abord , personne n e s e porte bien ; m a i s ceux d'entre n o u s q u i ont un p e u m i e u x résisté doivent b e a u c o u p à l e u r résignation e t à l e u r sobriété. P r é p a r é s à m a n q u e r d e t o u t , il l e u r fut aisé d e s e contenter d e peu. C e u x q u e том. 1.

I1


162

CHAPITRE

VI.

l ' a b o n d a n c e e n v i r o n n e , q u i d i s s i p e n t les a n n é e s dans la

recherche du

plaisir, apprendraient

p e u t - ê t r e d e n o u s en q u o i c o n s i s t e le b o n e m ploi d u t e m p s , et q u e la t e m p é r a n c e est le m e i l leur médecin. J e v o u s ai d i t q u e p l u s i e u r s d é p o r t é s a v a i e n t d'abord imaginé

qu'ils p o u r r a i e n t e u x

mêmes

c u l t i v e r la t e r r e ; sept à h u i t p r i r e n t r é s o l u m e n t la b ê c h e

et la h o u e , mais

en peu d e j o u r s ils

tombèrent tous malades. Vous connaîtrez succ e s s i v e m e n t la destinée

des u n s et des a u t r e s .

A u x r a v a g e s é p o u v a n t a b l e s q u e la m o r t fit p a r m i n o u s , v o u s j u g e r e z q u e S i n n a m a r i était le p a y s le p l u s m a l s a i n d e la d o m i n a t i o n f r a n ç a i s e . L e c i t o y e n B . . . connaissait-il b i e n la f o r c e de ces p a r o l e s , qu'il p r o f é r a Colonisons-les

a u conseil des c i n q - c e n t s :

! A u t a n t eut-il v a l u dire : C o m -

m e n ç o n s p a r les a s s a s s i n e r , et q u a n d ils ne p o u r ront plus r é p o n d r e , nous prouverons que leur m o r t était j u s t e . C'est p o u r n o u s coloniser doute,

,

q u e l e d i r e c t o i r e o r d o n n a à son

de n o u s p l a c e r s u r des t e r r e s i n c u l t e s , vaient nous être concédées.

sans agent

q u i de-

Le citoyen Jeannet

e n v o y a , en c o n s é q u e n c e , u n i n g é n i e u r à S i n n a m a r i , p o u r n o u s a n n o n c e r q u e n o u s n'y é t i o n s q u e provisoirement.

Cet officier a v a i t o r d r e

de

m e s u r e r , p o u r c h a c u n de n o u s , u n a r p e n t de t e r r e , d o n t la j o u i s s a n c e n o u s s e r a i t ô t é e d è s


CHAPITRE

q u e n o u s serions p r ê t s

VI.

163

à n o u s établir s u r les

t e r r e s qu'on v o u l a i t n o u s

donner à défricher.

Cette offre était d é r i s o i r e ; et si d e tels o r d r e s étaient é m a n é s d u m i n i s t r e des c o l o n i e s , ils a n nonçaient

une profonde ignorance du régime

colonial. D e v i o n s - n o u s r e s t e r à S i n n a m a r i ? u n a r p e n t ne p o u v a i t suffire p o u r a u c u n e c u l t u r e . Mais si ,

comme

on

nous

l'annonçait ,

nous

devions, dans peu de m o i s , être transférés ailleurs , il e û t été insensé de c o n s u m e r n o s r e s sources et nos forces p a r des avances et des t r a vaux sur une terre donnée à titre précaire , pour ê t r e a b a n d o n n é e a p r è s le d é f r i c h e m e n t . D e u x d'entre n o u s

a c c e p t è r e n t cette o f f r e ; u n

seul

c o m m e n ç a à c u l t i v e r , et en f u t b i e n t ô t las. L e grand bétail, poste,

q u i v a g u e sans g a r d i e n s d a n s le

r o m p a i t les c l ô t u r e s , d é v o r a i t les légu-

m e s , et d é t r u i s a i t en u n e n u i t les t r a v a u x d'une décade. Il y a des t e r r e s destinées a u x g r a n d e s c u l t u r e s , m a i s u n e loi r é c e n t e en i n t e r d i t les c o n c e s sions j u s q u ' à la p a i x ; i n t e r d i c t i o n i n u t i l e , p e r s o n n e n'en v e u t , et on voit de t o u t e s p a r t s des établissemens

abandonnés

au moment

c o m m e n ç a i e n t à p r o s p é r e r . Cette

o ù ils

interdiction

d e c o n c é d e r est un s t r a t a g è m e i n v e n t é p a r des hommes bien coupables,

p o u r faire c r o i r e a u x

a r m é e s q u ' o n l e u r r é s e r v e des t e r r e s , et q u e l -


164

CHAPITRE VI.

les l e u r s e r o n t d i s t r i b u é e s à la paix. On n'envoie p a s i m p u n é m e n t des milliers d ' h o m m e s h a b i t e r et d é f r i c h e r des t e r r e s m a l s a i n e s s o u s la l i g n e , sans m o y e n s de c u l t u r e , et les a r m é e s ne se l a i s sent pas d é p o r t e r . Et p u i s , o ù t r o u v e r en p a r e i l n o m b r e les f e m m e s nécessaires? L'ingénieur remonta

la S h m a m a r i

jusqu'au

village indien de S i m a p o , p o u r y m a r q u e r , disait-il, le t e r r a i n q u i n o u s était d e s t i n é . De r e t o u r , le j o u r s u i v a n t , il se t r a n s p o r t a s u r la r i v i è r e d e C o n a n a m a , à q u a t r e lieues ouest d ' i c i , p o u r y r é p é t e r la m ê m e s i m a g r é e . 11 r e v i n t , et n o u s invita p a r é c r i t à d é c l a r e r s u r l a q u e l l e d e s d e u x r i v i è r e s n o u s v o u l i o n s des concessions. P i c h e g r u d i t qu'il e n d e m a n d a i t u n e o ù il y e u t de l ' i n d i g o , d u c a f é , d u s u c r e , des v i g n e s , d u g i b i e r , de la p ê c h e , et les h o m m e s nécessaires à l'exploitation. J e p r o m i s de faire m a r é p o n s e a p r è s m o n j u g e m e n t . Nous ne p o u v i o n s r e g a r d e r c o m m e sérieuse la p r o p o s i t i o n d ' a l l e r ,

à

n o t r e âge , sous la l i g n e , sans c a p i t a u x , sans o u v r i e r s , e n t r e p r e n d r e des c o n s t r u c t i o n s , des édifices, des abatis , des d é f r i c h e m e n s a u x q u e l s des hommes même

robustes succombent

le

plus

souvent. Les maladies faisaient

des progrès parmi

nous.

T r o n s o n avait des i n f i r m i t é s c o m p l i q u é e s , et les médecins prononcèrent

qu'elles ne

pouvaient


CHAPITRE

VI.

165

ê t r e traitées qu'à l'hôpital de C a y e n n e ; il é c r i vit à J e a n n e t , le 25 pluviôse a n VI ( 1 3 février 1798 ) , la lettre suivante : « C'est à v o u s - m ê m e q u e je veux m ' a d r e s s e r , » c a r il n'est pas p o s s i b l e , q u ' i n s t r u i t d e mon » é t a t , vous me refusiez d'aller à C a y e n n e ; le » refus m e mettrait a u désespoir, et serait » rêt de mort.

un ar-

Il n'y a ici rien de ce q u i est n é -

» cessaire p o u r u n e m a l a d i e a u s s i c o m p l i q u é e « q u e la m i e n n e . Le m a u v a i s a i r , d ' a i l l e u r s , et « l ' h u m i d i t é c o n t r a r i e r a i e n t l'effet des r e m è d e s . » Il ne s'agit point de m ' a c c o r d e r un privilège. » Tout h o m m e ,

en pareil c a s , a le droit

de

» vous d e m a n d e r son transport à C a y e n n e . » L e citoyen J e a n n e t trouva p l u s simple de l u i envoyer de Cayenne u n m é d e c i n , à q u i cette mission ne p l u t g u è r e . Tronson écrivit u n e

se-

conde l e t t r e , ainsi c o n ç u e : « 4 ventôse an VI » (22 février 1 7 9 8 ) . — Ce n'est pas un m é d e c i n » d e p l u s q u ' i l m e f a u t , m a i s u n air p u r et des » m o y e n s de guérison q u e je ne p u i s avoir i c i , » d u b o u i l l o n , des b a i n s , des soins d o m e s t i q u e s , » c'est-à-dire tout ce q u ' i l est impossible de se » p r o c u r e r à S i n n a m a r i . Le local est excessive» m e n t h u m i d e et m a r é c a g e u x ; tout m a n q u e et » ne peut être s u p p l é é ; vous pouvez d ' u n seul » mot t r a n c h e r la difficulté. Ce m o t , le d i r e z » v o u s ? vous en êtes le m a î t r e . S'il faut

rester,


166

CHAPITRE

» je m e » serai

r é s i g n e r a i , quoique ta victime.

VI.

convaincu

que

j'en

J'attends votre réponse avec

» c o n f i a n c e , c a r l ' h u m a n i t é v o u s la dicte. » L e m a l h e u r e u x ne p u t r i e n o b t e n i r . Il se d é b a t t a i t déjà c o n t r e la m o r t ; m a i s il e u t e n c o r e à souffrir pendant quelque temps. Nous c o m p r î m e s qu'il fallait t i r e r t o u t e s nos r e s s o u r c e s de n o u s m ê m e s , et ne n o u s laisser a l l e r ni à l ' a b a t t e m e n t ni a u

découragement.

L'administration mettait une grande i m p o r t a n c e à n o u s c a c h e r la v é r i t é . Les gazettes

amé-

r i c a i n e s n e n o u s a r r i v a i e n t q u e p a r des voies i n directes et m y s t é r i e u s e s .

Nous f û m e s ,

depuis

n o t r e d é p a r t d e F r a n c e , six m o i s sans a v o i r des n o u v e l l e s . V e r s cette é p o q u e , n o u s r e ç û m e s d e S u r i n a m des gazettes h o l l a n d a i s e s . P o u r p o u v o i r les d é c h i f f r e r , il f a l l u t a p p r e n d r e cette l a n g u e ; les n u i t s m ê m e f u r e n t e m p l o y é e s à c e t t e é t u d e ; mais ce ne fut p a s u n e l o n g u e affaire. a p p r i s le s y r i a q u e p o u r

savoir des

J'aurais

nouvelles.

T o u t e c o m m u n i c a t i o n a v e c la F r a n c e était p o u r ainsi d i r e i n t e r r o m p u e , et la c o r r e s p o n d a n c e , m ê m e p a r les n e u t r e s , é t a i t f o r t h a s a r d é e . Ils ne se c h a r g e n t p a s v o l o n t i e r s de l e t t r e s , o u ils les j e t t e n t à la m e r à la m o i n d r e p o u r s u i t e , de p e u r qu'elles ne d e v i e n n e n t des p r é t e x t e s o u des tifs d e saisie e t d e c o n d a m n a t i o n

de l e u r s

mona-

vires et c a r g a i s o n s . C e t t e l o n g u e i n c e r t i t u d e s u r


CHAPITRE

VI.

167

la destinée de t o u t ce q u i nous était c h e r aggravait n o t r e m a l h e u r . V o t r e s i t u a t i o n , à cet é g a r d , m a c h è r e Elise, est p e u t - ê t r e p i r e q u e la m i e n n e . Par

une barbarie gratuite, on

vous

a

laissé

i g n o r e r o ù j'existe, si m ê m e j'existe. Vos pensées sont e r r a n t e s s u r t o u s les l i e u x d u globe.

Pour

m o i , m o i n s i n c e r t a i n , je m e f i g u r e ici t o u t ce q u i v o u s o c c u p e . J e vois l'emploi utile d e v o t r e t e m p s , la paix m é l a n c o l i q u e et solitaire de v o t r e m a i s o n , les leçons soins

domestiques

d o n n é e s à n o t r e e n f a n t , les auxquels

vous

l'habituez.

T o u s les m a t i n s , S o p h i e venait n o u s e m b r a s s e r et d é j e u n e r avec n o u s . J e l'entends nous r a c o n t e r u n e f a b l e , et n o u s d e m a n d e r u n e histoire. Mais i c i , je p r e n d s s o u v e n t seul ce r e p a s , si a i m a b l e et si gai q u a n d n o u s étions t r o i s . E n c o r e u n e f o i s , c e p e n d a n t , n'allez pas m e c r o i r e p l u s à p l a i n d r e q u e je n e le suis. Otez d e m e s s o u v e n i r s n o t r e e n f a n t et sa m è r e , je p o u r rais m e c r o i r e ici a v e c m e s

parens. J ' é p r o u v e

chez m a d a m e T r i o n les soins de l ' h o s p i t a l i t é , e t t o u t e sa c o n d u i t e p r o u v e à q u e l p o i n t la b i e n v e i l l a n c e l u i est n a t u r e l l e . Bien accueilli dès le p r e m i e r j o u r , j'ai c o n s t a m m e n t t r o u v é chez elle t o u t ce q u ' o n p e u t a v o i r d a n s u n lieu aussi s a u v a g e . On n'est ni g ê n é , ni e m b a r r a s s é de m a p r é sence. Si j'ai été a b s e n t u n e p a r t i e d u j o u r , o n p a r a î t c o n t e n t de m e r e v o i r . La petite p e u p l a d e


168 de

CHAPITRE V I . Sinnamari

s'empresse

à nous donner

des

p r e u v e s d'affection. L e n o m d e d é p o r t é est u n e d i s t i n c t i o n h o n o r a b l e , et l'on ne v o i t d a n s n o t r e bannissement

qu'une vengeance

politique.

Je

m e s u i s , à cette o c c a s i o n , r a p p e l é b i e n s o u v e n t v o t r e e x c e l l e n t a m i le v i e u x B e n e z e c h , de P h i l a d e l p h i e . Ce b o n et v e r t u e u x q u a k e r p o r t a i t a v e c o r g u e i l le l i t r e de r é f u g i é , q u e l'on a v a i t d o n n é a u x p r o t e s t a n s fugitifs de F r a n c e . J e ne l'ai j a m a i s v u m o n t r e r d e v a n i t é , si ce n'est q u a n d il p o u v a i t p a r l e r de son p è r e m i s a u x g a l è r e s , d e ses p a r e n s p e r s é c u t é s

p o u r cause

de religion.

La vénération que nous attirait une

infortune

n o n m é r i t é e n o u s é t a i t m a r q u é e p a r les s o l d a t s , p a r les n è g r e s , et m ê m e p a r des é t r a n g e r s

qui

n e faisaient q u e t r a v e r s e r S i n n a m a r i . Ils

ve-

naient nous voir c o m m e

o n visite des

ruines,

o u p o u r n o u s o f f r i r des c o n s o l a t i o n s . II y a v a i t a u bas de n o t r e rivière jour,

Un p a r l e m e n t a i r e . Un

de g r a n d m a t i n , c o m m e

j'ouvrais m o n

v o l e t , d e u x m a t e l o t s de ce b â t i m e n t p a s s a i e n t , et u n

d'eux, me saluant,

m e d i t : « Puissiez -

» v o u s r e v o i r b i e n t ô t v o t r e p a y s et v o t r e f a m i l l e ! » L'autre a j o u t a : « Voilà c o m m e

nous

pensons

» t o u s ; » e t ils p o u r s u i v i r e n t l e u r c h e m i n .

Ces

p a r o l e s m e r é j o u i r e n t p o u r t o u t e la j o u r n é e . V o u s ne serez p a s é t o n n é e

de m e v o i r levé

d'aussi g r a n d m a t i n , q u a n d je v o u s a u r a i a p p r i s


CHAPITRE V I .

169

l ' h e u r e d u c o u c h e r . Voyons c o m m e n t se passe la j o u r n é e , et d'abord il faut q u e vous sachiez où c h a c u n est logé J e vous envoie le p l a n d e S i n n a m a r i . J e l'ai levé p o u r v o u s , par u n t e m p s où le soleil était c a c h é . Ce chef-lieu de canton n'a g u è r e p l u s de cent toises en c a r r é , d a n s sa p a r t i e habitée. C'est u n e ville de huit à dix a r pens d ' é t e n d u e , et les j a r d i n s p r e n n e n t p l u s des neuf d i x i è m e s de cet espace. L e pavillon appelé le Gouvernement ne p o u vait n o u s contenir tous , et au b o u t d e q u e l q u e s mois , il n'y e u t p l u s q u e dix

personnes

d a n s cette m a i s o n . Rovère et B o u r d o n ,

que

l e u r s goûts et l e u r s h a b i t u d e s s e m b l a i e n t d e voir s é p a r e r , étaient r é u n i s p a r l e u r désertion d u p a r t i a u q u e l tous d e u x avaient été a t t a c h é s . L a patience et la flexibilité d e R o v è r e , et l'usage

q u ' i l avait d u

monde,

lui rendaient

s u p p o r t a b l e s les e m p o r t e m e n s et la p é t u l a n c e de son c o m p a g n o n ; m a i s il était souvent

ob-

sédé de la société de cet h o m m e , q u i ne p o u vait ni lire ni écrire , et q u i s'en d é d o m m a g e a i t p a r d u partage.

Ils d e m e u r a i e n t et faisaient m é -

n a g e ensemble. P i c h e g r u réunissait le soir A u b r y , D e l a r u e , R a i n e ! ; il s'exerçait sans cesse à tirer d e l'arc , à c o n d u i r e u n c a n o t , et il y était devenu aussi adroit

qu'un

Indien.

Sa persévérance

à

ces


170

CHAPITRE

VI.

e x e r c i c e s m e fit p e n s e r qu'il se p r é p a r a i t à f u i r d é g u i s é en G a l i b i , si o n p e u t a p p e l e r d é g u i s e m e n t la n u d i t é et l ' a p p l i c a t i o n d e q u e l q u e s c o u ches

d e r o c o u s u r la p e a u . A u r e s t e , il

n'usa

p o i n t d e ce s t r a t a g è m e . D e l a r u e h a b i t a i t u n e case l o u é e . Barthélémy, p a r Jeannet

toléré pendant quelque

à

Cayenne,

avait été

temps

contraint

de r e v e n i r à S i n n a m a r i . Il d e m e u r a i t , ainsi q u e son f i d è l e d o m e s t i q u e , d a n s l a case d u G o u v e r n e m e n t , a v e c h u i t a u t r e s d é p o r t é s . Ils y é t a i e n t fort

gênés,

quoique

Vous verrez tous b o u r g et d e ses

ces

réduits

d e seize à

d é t a i l s s u r le

plan

dix. du

environs.

N o u s a v i o n s la l i b e r t é d e n o u s l e v e r q u a n d nous

voulions;

l'aurore.

les

plus

diligens

devançaient

L e s p r e m i è r e s h e u r e s d e la m a t i n é e ,

et celles q u i s u i v e n t le d é j e u n e r , é t a i e n t

em-

ployées à lire , à écrire , à dessiner. Lavilleheurnois

d o n n a i t des l e ç o n s d'anglais à T r o n s o n ,

q u i s'y l i v r a i t l a b o r i e u s e m e n t ; il e n d o n n a i t a u s s i au g é n é r a l jeu;

Pichegru,

qui

n'en

faisait q u ' u n

m a i s le s o l d a t laissait b i e n l o i n d e r r i è r e

l u i l ' h o m m e d e c a b i n e t . Q u e l q u e s - u n s faisaient de p e t i t s o u v r a g e s d e m e n u i s e r i e o u d e m a r q u e t e r i e . Il n'était p l u s q u e s t i o n d e c u l t u r e . L ' a r t d o n t a u t r e f o i s n o u s e u s s i o n s fait le m o i n s

de

c a s , était à S i n n a m a r i le p l u s u t i l e et le p l u s


CHAPITRE VI.

171

p r i s é . Un m a u v a i s c h a r p e n t i e r s'y t i r e r a i t m i e u x d'affaire q u e le p l u s h a b i l e o r a t e u r , et il y a v a i t tels d'entre n o u s q u i eussent t r o q u é t o u t le d r o i t p u b l i c de l ' E u r o p e et t o u t e l e u r science m i l i t a i r e contre

la

force o u

l'adresse

nécessaire

pour

c o n s t r u i r e et g o u v e r n e r u n canot. Il y a c e p e n d a n t d ' a u t r e s professions m o i n s r u d e s d a n s l e s quelles il est p l u s facile d'exceller. Enlevés p r é c i p i t a m m e n t de la p r i s o n d u T e m p l e , e m b a r q u é s avec

des

précautions

b a r b a r e s , nous

étions

tous f o r t m a l p o u r v u s d'habits. Nous p r î m e s le p a r t i d'en faire n o u s - m ê m e s rajeunir

de n e u f s ,

et

de

les v i e u x . W i l l o t n'est pas aussi b o n t a i l -

l e u r q u e m o i . Nous s o m m e s r i v a u x d a n s

tous

les a r t s . Un t r a v a i l

d'utilité p u b l i q u e

me

semblait

p r é f é r a b l e à tous les a u t r e s . J ' e n t r e p r i s de c o n v e r t i r en

p r o m e n a d e s et en

communications

faciles les r u e s de S i n n a m a r i , j u s q u ' a l o r s b o u r beuses et i m p r a t i c a b l e s dans le temps des p l u i e s . Les r o u t e s q u e j'ai fait o u v r i r à S a i n t - D o m i n g u e ne m'ont pas o c c u p é p l u s a g r é a b l e m e n t ; j'étais levé a v a n t le j o u r , j'animais les nègres p a r de petites l i b é r a l i t é s ; je l e u r r e n d a i s f a m i l i e r l ' u sage des v o y a n s , des

jalons , du

niveau.

Je

m ' a d m i r a i s dans m e s s u c c è s . J e d e m a n d a i s avec o r g u e i l a u x c e n s e u r s ce qu'ils pensaient de lt u r objection d e la veille. J e m e t r o u v a i s h e u r e u x


172

CHAPITRE VI.

d e laisser a p r è s m o i

q u e l q u e bien. Pichegru ,

A u b r y , D'Ossonville

prenaient plaisir à m e se-

conder.

eurent

Quand

ils

quitté Sinnamari,

j'eus p o u r p i q u e u r s , a u l i e u d e g é n é r a u x ,

des

c u r é s , des c h a n o i n e s et des g r a n d s - v i c a i r e s . Les

déjeuners

étaient

ordinairement

pris

s é p a r é m e n t , m a i s o n se r é u n i s s a i t q u e l q u e f o i s , s u i v a n t les liaisons. L ' a b b é B r o t t i e r , q u ' o n pelait

le c o m m i s s a i r e

du

roi,

était m a l

apavec

t o u s les p a r t i s . Il a v a i t t r o u v é le m o y e n de h a n t e r u n a u t r e d é p o r t é , u n i q u e ici d a n s son e s pèce.

C e t t e liaison

avee B i l l a u d a v a i t le

plus

c o n t r i b u é à nous éloigner de Brotier. L e g é n é r a l W i l l o t , sans h a b i t e r c h e z m a d a m e T r i o n , était a v e c m o i son p e n s i o n n a i r e , et n o u s étions d é b a r r a s s é s d u soin d ' a p p r ê t e r n o t r e s u b sistance. R é d u i t s q u e l q u e f o i s à faire petite c h è r e , n o u s avions r e c o u r s à de Mais W i l l o t , h o m m e

m a u v a i s e s salaisons.

d'esprit,

d'une

société

d o u c e et g a i e , a v a i t aussi u n t a l e n t d o n t je m ' a c c o m m o d a i s f o r t , et q u i est t r è s - u t i l e en d é p o r tation.

Il

faisait

en p e r f e c t i o n le m a c a r o n i et

q u e l q u e s p l a t s d ' e n t r e m e t s . J e p r o f i t a i s d e son h a b i l e t é , et je c o n v i e n s q u e ce f u t sans p o u v o i r y a t t e i n d r e . Les a u t r e s d é p o r t é s plupart

é t a i e n t p o u r la

du temps mal p o u r v u s de

vivres.

Ils

a v a i e n t d ' a b o r d e m p l o y é des I n d i e n s à c h a s s e r e t à p ê c h e r p o u r e u x , m a i s ils y r e n o n c è r e n t b i e n -


CHAPITRE V I .

173

tôt. L'abondance régnait u n j o u r ou d e u x , il y avait ensuite disette ; c'est vivre c o m m e les I n d i e n s e u x - m ê m e s , et rien n'est plus d a n g e r e u x p o u r nous q u e leurs excès o u leurs i r r é g u l a r i t é s . La t e m p é r a n c e , nécessaire p a r t o u t , est comm a n d é e ici sous peine de mort. Quelquefois aussi u n habitant tue u n b œ u f , u n e vache o u u n mouton. C'est à coups de fusil q u ' o n abat le g r a n d b é t a i l ; souvent l ' a n i m a l m u t i l é fuit dans les b o i s , où il faut de n o u v e a u le poursuivre. On le met en q u a r t i e r s sur la place où il a expiré. Des nègres apportent o u traînent les morceaux j u s q u ' a u poste : vous j u gez quelle viande cela p e u t donner. Les c h a s seurs tuent des pièces de gibier grand et petit ; m a i s rien n'est p l u s r a r e , et cette p r é t e n d u e a b o n d a n c e , si vantée p a r les v o y a g e u r s , n'est c o n n u e ni à S i n n a m a r i ni à Cayenne. On n e s'avise pas de chasser p o u r son p l a i s i r ; q u a n t a u profit, il ne paie pas t o u j o u r s la peine. L e s tortues de mer sont assez c o m m u n e s d a n s u n e saison de l'année. Celles de terre, b e a u c o u p p l u s p e t i t e s , se trouvent en tout t e m p s ; m a i s elles sont rares. C'est u n mets sain et quelquefois délicat. La volaille est encore une r e s s o u r c e , m a i s elle exige de g r a n d s soins. Nos cases étant c o n s t a m m e n t o u v e r t e s , nous s o m m e s s o u vent i m p o r t u n é s de la visite des mères e t d e s


174

CHAPITRE

VI.

c o u v é e s . Elles ne se r e t i r e n t q u ' a p r è s a v o i r r e ç u u n e p o i g n é e de riz o u de m i l l e t . LafFon a t r o i s o u q u a t r e p o u l e s c o u v e u s e s d a n s sa c h a m b r e . Nous a v o n s , s u i v a n t les saisons , des o r a n g e s , des m a n g u e s ,

des b a n a n e s , et p l u s i e u r s a u t r e s

fruits fort bons. Moins délicats q u e ceux d'Eur o p e , ils sont c e p e n d a n t s a v o u r e u x , r a f r a î c h i s sans e t assez sains. Il y a , juin,

une grande

p e n d a n t le m o i s d e

abondance

d'ananas,

g o û t e x q u i s . « L e b o n p a y s ! disait u n les p o r c s y s o n t n o u r r i s d ' a n a n a s e t

d'un

matelot, d'oranges,

et les oies a v e c d u r i z a u l a i t . » A v a n t l'évasion d e h u i t d é p o r t é s ,

et la m o r t

de six a u t r e s , n o u s n o u s a s s e m b l i o n s , a u n o m b r e de q u a t r e ou c i n q , chez l'un de n o u s , et plus c o m m u n é m e n t

dans la c h a m b r e q u ' h a b i -

t a i e n t T r o n s o n , B a r t h é l é m y et L a f f o n . O n c a u s a i t , o n r e v e n a i t s u r le p a s s é , o n p r é d i s a i t l'aven i r . S i la p r é d i c t i o n n e s'accomplissait

p a s , le

p r o p h è t e en é t a i t q u i t t e p o u r g a r d e r u n silence p r u d e n t et m o d e s t e .

S i elle s ' a c c o m p l i s s a i t ,

il

se félicitait d e sa p é n é t r a t i o n , et n e m a n q u a i t p a s d e d i r e : « je l'avais b i e n p r é v u . » J ' a u r a i s f a i t c o m m e u n a u t r e , si je n e m e fusse r a p p e l é l ' h i s t o i r e d e v o t r e m e u n i è r e , à q u i son m a r i , las d e ses p r é d i c t i o n s p o s t h u m e s , v i n t d i r e : « L e c h e » val a m a n g é

la m e u l e

d u m o u l i n . » — « Ce

» n'est pas m a f a u t e , je te l'avais b i e n dit. » C e -


CHAPITRE

VI

175

lui q u i p r é d i t sans cesse est q u e l q u e f o i s

pro-

phète, R o v è r e , qui voulait avoir tout p r é v u , n o u s disait u n j o u r : « J'avais t o u t a n n o n c é a u x » c o m m i s s i o n s des i n s p e c t e u r s d e nos c o n s e i l s , » et j'étais s û r de m o n fait. » T r o n s o n l u i r é p o n dit : « I l n e fallait pas a n n o n c e r , il fallait c o n » v a i n c r e . » T r o n s o n n o u s faisait des l e c t u r e s ; nous étions,

p a r b o n h e u r , en possession des

L e t t r e s P r o v i n c i a l e s . Il les lisait p a r f a i t e m e n t . J e n'ai pas p r i s plus d e plaisir à v o i r r e p r é s e n t e r P h è d r e qu'à l ' e n t e n d r e r é c i t e r p a r T r o n s o n . Les d é p o r t é s étaient à S i n n a m a r i t o u t

aussi

p e u u n i s q u e dans les conseils et n o u s y r e p r é sentions, comme

p a r e x t r a i t s , les é l é m e n s i n -

conciliables d e la r é v o l u t i o n . S o u v e n t n o s d é bats s'établissaient s u r u n fait d o n t n o u s a v i o n s t o u s été les t é m o i n s , et c e p e n d a n t n o u s ne p û mes p r e s q u e j a m a i s n o u s a c c o r d e r . On s o u p e à sept h e u r e s ; on se p r o m è n e e n s u i t e , si le t e m p s le p e r m e t . Nous voilà à la fin de la j o u r n é e , et v o u s concevez c o m m e n t ,

cou-

c h é s à n e u f o u dix h e u r e s du soir , il ne f a u t pas ê t r e f o r t diligent p o u r se l e v e r à c i n q o u six. On n e p e u t c e p e n d a n t , p a r u n e belle n u i t

d'été,

se r e t i r e r de b o n n e h e u r e , sans r e g r e t . L e

fir-

m a m e n t b r i l l e d'un éclat e x t r a o r d i n a i r e . Les astres o n t u n f e u p l u s s c i n t i l l a n t , et l ' a t m o s p h è r e , p l u s t r a n s p a r e n t e ici qu'en E u r o p e , laisse a r r i -


176

CHAPITRE VI.

v e r j u s q u ' a u x y e u x la l u m i è r e des m o i n d r e s é t o i les.

Les p l a n è t e s d o n n e n t , p l u s d e c l a r t é , et la

l u n e , d a n s c e r t a i n s t e m p s , r é f l é c h i t des r a y o n s si v i f s , q u e l'œil a p e i n e à la f i x e r . La t e r r e est c o u v e r t e d e m o u c h e s l u m i n e u s e s , et ces p e t i t s m é t é o r e s sont si m u l t i p l i é s qu'ils é c l a i r e n t le l i e u d a n s l e q u e l ils s o n t r a s s e m b l é s . O n e m p l o i e r a i t ces belles n u i t s à v e i l l e r , s'il é t a i t p o s s i b l e

de

d o r m i r p e n d a n t le j o u r ; m a i s l ' e x t r ê m e c h a l e u r n e le p e r m e t p a s . A u m o m e n t o ù je v o u s é c r i s , u n e t r a n s p i r a t i o n excessive m e r é d u i t à u n e f a i b l e s s e g é n é r a l e . Un v e n t sec e t b r û l a n t s o u l è v e u n e p o u s s i è r e i m p a l p a b l e ; elle se m ê l e à l'air q u e je r e s p i r e , et p é n è t r e j u s q u ' à m o n c o r p s , à travers mes vêtemens. Q u e l q u e s d é p o r t é s n e négligeaient

pas

une

s e u l e des d i s t r a c t i o n s qu'ils c r o y a i e n t p r o p r e s à rendre

leur

bannissement

plus

supportable.

T r o n s o n e n m o n t r a de l ' i n q u i é t u d e . 11 c r a i g n a i t q u e cela n e fit u n t r è s - m a u v a i s effet à P a r i s . » S o y e z t r a n q u i l l e à cet é g a r d , l u i d i s - j e ; P a r i s «est t o u j o u r s u n lieu de p l a i s i r et d e d i s s i p a t i o n , »et à l'exception de q u e l q u e s

maisons,

qu'on

» p e u t c o m p t e r , o n ne s'y e m b a r r a s s e g u è r e si n o s » j e u n e s d é p o r t é s a u g m e n t e n t o u n o n la r a c e m é » tisse à la G u y a n e . » P u i s q u e v o u s v o u i e z et d e vez s a v o i r t o u t ce q u e j e f a i s , v o u s n'ignorerez p l u s r i e n , en a p p r e n a n t q u e je p a s s * sept à h u i t


CHAPITRE VI.

177

h e u r e s a v e c mes c o m p a g n o n s et d a n s m o n c a b i n e t , et e n v i r o n d e u x avec m e s h ô t e s .

Quel-

q u e f o i s aussi j e l i m e , je scie et pousse le r a b o t . Rodrigue,

neveu

de

madame

Trion,

est

h o n n ê t e , a t t e n t i f , et aussi p e u c a u s e u r q u e les I n d i e n s , d o n t il a t o u s les t a l e n s , sans a v o i r u n seul de l e u r s d é f a u t s . Les m a î t r e s de c e t t e m a i son o n t u n e des q u a l i t é s q u e j'aimais le p l u s d a n s les h ô t e s de la m i e n n e : u n c a r a c t è r e égal. L a l i v r e de poisson c o û t e ici trois o u q u a t r e sous t o u r n o i s , et la v i a n d e , q u a n d il y en a , n e u f à dix s o u s ,

ainsi q u e le p a i n . Les c o m e s -

tibles plus délicats , tels q u e la volaille , s o n t u n p e u m o i n s c h e r s qu'à P a r i s .

T o u t ce

q u i est

l ' o u v r a g e d e l'art c o û t e des p r i x e x o r b i t a n s . U n o u v r i e r d'un t a l e n t m é d i o c r e d e m a n d e six l i v r e s p o u r sa j o u r n é e . Il y a v a i t u n p r i x fait d e d i x h u i t livres t o u r n o i s p o u r la seule façon de n o s c e r c u e i l s ; il en c o û t a i t a u t a n t p o u r la f o s s e , et n o u s e n fîmes b e a u c o u p faire. D ' u n a u t r e c ô t é , le sol est p r e s q u e sans v a l e u r . J'ai u v v e n d r e p o u r c e n t vingt l i v r e s t o u r n o i s u n t e r r a i n d ' e n v i r o n u n q u a r t d ' a r p e n t , situé a u m i l i e u d u b o u r g , a v e c u n e case. La

société est ici c o m p o s é e

d u m a i r e , d'un

j u g e de p a i x , d u c o m m a n d a n t , d u c h i r u r g i e n et d e trois o u q u a t r e c a b a r e t i e r s et b o u t i q u i e r s . La p l u p a r t sont m a r i é s , et o n t des e n f a n s . ТОМ.

1.

12

Sous


17 8

CHAPITRE

VI.

s o m m e s assez b i e n a v e c t o u t le m o n d e .

Celte

p e t i t e p e u p l a d e p r o v i e n t , e n p a r t i e , des F r a n ç a i s et d e s A l l e m a n d s q u e le g o u v e r n e m e n t fît p a s ser i c i , en 1 7 6 4 . C e t t e d é p l o r a b l e e x p é d i t i o n a d o n n é à la G u y a n e u n e b i e n

mauvaise r é p u t a -

t i o n . Elle est r e g a r d é e c o m m e d é s o l é e p a r u n e contagion

perpétuelle.

Ce pays d u t n a t u r e l l e -

m e n t s'offrir à l'idée d e c e u x q u i c o n ç u r e n t n o tre déportation. Et v o u s , É l i s e , q u e l s l i e u x h a b i t e z - v o u s ? P a r courez-vous q u e l q u e f o i s , avec S o p h i e , le vallon é c a r t é et s o l i t a i r e d e Bêrupt?

Vous demande-t-

elle d e la m e n e r v e r s c e t t e p r a i r i e q u e t r a v e r s e le joli

ruisseau

la b r e b i s qu'elle

? C h e r c h e - t - e l l e d a n s le t r o u p e a u

qui arrachait

feignait

de

de r e t e n i r ?

ses m a i n s

l'herbe

Va-t-elle p r e n d r e

p a r t a u d é j e u n e r des e n f a n s d e la f e r m i è r e ? Qu'il m e soit p e r m i s u n j o u r d ' h a b i t e r a v e c v o u s le p e t i t m a n o i r d e c e t t e m é t a i r i e ; et si n o u s s o m m e s d é p o u i l l é s d u r e s t e , si la v u e d u c h â t e a u excite mes r e g r e t s , Sinnamari.

ils

s'apaiseront a u

souvenir

de


CHAPITRE

Voyage

de

cinq déportés

SEPTIÈME.

à S i m a p o , peuplade

d'Indiens.

— F e s t i n s : ivresse des indigènes , leurs habitations , leurs u s a g e s , l e u r i n d u s t r i e . — H i s t o i r e d'un I n d i e n f o r m a n t u n e société

à p a r t . — L e u r s p r a t i q u e s e t l e u r r é g i m e d a n s les

m a l a d i e s . — D e s I n d i e n s . S a u v a g e s d e l ' A m é r i q u e , et ticulièrement

par-

d e c e u x de la G u y a n e f r a n ç a i s e . — R t e o u r

à Sinnamari.

L E S Indiens

Galibis o n t

l e u r s villages

épars

dans les f o r ê t s q u i a v o i s i n e n t les G u y a n e s f r a n çaise et h o l l a n d a i s e .

Il y en a u n e petite

peu-

p l a d e à trois lieues d e S i n n a m a r i . C'est la t r i b u de S i m a p o . L e s Indiens v i e n n e n t

fréquemment

ici d e différens e n d r o i t s , soit p o u r la p ê c h e o u la chasse , soit p o u r s e r v i r , c o m m e r a m e u r s , les caboteurs dans

les voyages q u e c e u x - c i font à

C a y e n n e o u à S u r i n a m . J ' a i v i s i t é , il y a q u a torze ans , d a n s l e u r s f o r ê t s , les I n d i e n s

voisins

du C a n a d a et des g r a n d s l a c s , et j'étais c u r i e u x de v o i r les Galibis , à S i m a p o .

Cette

peuplade

a u r a i t e n c o r e son i n n o c e n c e et sa b a r b a r i e o r i ginelles , si le voisinage des b l a n c s ne l'avait à l a fois u n p e u civilisée et f o r t c o r r o m p u e . M a l g r é ces c h a n g e m e n s ,

et a p r è s d e u x

cent-cinquante

années , le c a r a c t è r e p r i m i t i f p r é d o m i n e .


180

CHAPITRE

VII.

Nous désirions d e voir l e u r é t a t n a t u r e l s u r les lieux m ê m e s . Ces e x c u r s i o n s n o u s é t a i e n t p e r mises , et je c r o i s q u e le d i r e c t o i r e e û t a p p r i s sans r e g r e t q u e n o u s é t i o n s p e r d u s p a r m i les sauvages. P i c h e g r u , La (Von , W i l l o t , R o d r i g u e T r i o n et m o i , n o u s fîmes la p a r t i e d'aller à S i m a p o . Il n'y a p a r t e r r e q u e d e u x à trois lieues d'ici à ce v i l l a g e ; m a i s le c h e m i n est p e u p r a t i c a b l e . Nous p r é f é r â m e s la r i v i è r e , q u o i q u ' i l y ait c i n q lieues p a r cette voie. T r o n s o n e u t u n e l u e u r d e s a n t é . Il désira ê t r e d u v o y a g e ,

et n o u s

vîmes

avec

satisfaction qu'il p o u v a i t en s u p p o r t e r les p e t i t e s fatigues. 5 pluviôse

an

VI

(24

j a n v i e r 1 7 9 8 ) . — Nous

p a r t î m e s a v a n t le j o u r , p a r u n b e a u t e m p s . L a m a r é e n o u s p o r t a i t . Nous a v i o n s t r o i s b o n s r a meurs,

et c e p e n d a n t n o u s f û m e s c i n q h e u r e s

en r o u t e . Nous t r o u v â m e s les Indiens en

boisson.

Nous e û m e s occasion d e voir u n de ces

festins

d é g o û t a n s et b r u t a u x d o n t les l i q u e u r s f e r m e n tées font les f r a i s ,

et q u i n e sont

qu'un

état

d'ivresse q u i d u r e p l u s i e u r s j o u r s . C'était u n e fête qu'ils r e n d a i e n t à c e u x d ' u n e t r i b u voisine , c a r ils s'invitent r é c i p r o q u e m e n t , et c'est d a n s ces orgies c i r c u l a i r e s q u e le t e m p s s'écoule.

On

t r o u v e b i e n , p a r m i les p e u p l e s civilisés, des g o u r m a n d s q u i se p l a i s e n t aussi à d e f r é q u e n s b a n -


CHAPITRE

VII.

181

q u e l s , m a i s ce n'est p a s , c o m m e i c i , la société t o u t e n t i è r e . Ils ne n o u s a t t e n d a i e n t pas ; n o t r e a p p a r i t i o n les d é c o n c e r t a , et R o d r i g u e n o u s d i t qu'à la v u e de nos d e u x p i r o g u e s et des

fusils

q u e n o u s p o r t i o n s ils a v a i e n t d'abord p r i s l'al a r m e , et s'étaient imaginé q u e n o u s r e m o n t i o n s p o u r f u i r les Anglais, d é b a r q u é s s u r la c ô t e e n force s u p é r i e u r e . On l e u r a i n s p i r é une g r a n d e h a i n e c o n t r e cette n a t i o n . Telle était la p o l i t i q u e r é c i p r o q u e des Français et des A n g l a i s , q u a n d n o u s étions possesseurs de la L o u i s i a n e et d u C a n a d a . R o d r i g u e les r a s s u r a , et l e u r v i e u x c a p i t a i n e se d é t a c h a de la f ê t e , a v e c u n p e u d e répugnance cependant,

p o u r venir nous r e c e -

voir. Il n o u s installa dans le tapouï.

On a p p e l l e

de ce n o m la case c o m m u n e , et il n o u s d i t q u e n o u s en a v i o n s l'entière d i s p o s i t i o n ;

mais

ni

l u i , n i a u c u n I n d i e n ne s'occupa d e n o t r e d î n e r , et il f a l l u t y songer n o u s - m ê m e s .

Nous a v i o n s

a p p o r t é d u pain et d u v i n . D e u x de nos n è g r e s a b a t t i r e n t à c o u p s de h a c h e u n

chou-palmiste

dans la f o r ê t . Les Indiens a p e r ç u r e n t des b o u teilles de tafia dans nos b a g a g e s , et v i n r e n t a l o r s n o u s p r o p o s e r des p o u l e s en échange ; m a i s ces volailles et les a u t r e s articles qu'ils n o u s v e n d i rent ne nous

f u r e n t l i v r é s q u e q u a n d ils tin-

r e n t nos b o u t e i l l e s . A c o u p s û r , les b l a n c s l e u r ont d o n n é des leçons p o u r se g a r a n t i r c o n t r e l a fraude.


182

CHAPITRE

VIL

Les h a m a c s sont les sièges o r d i n a i r e s des Indiens. Ils s'y a s s e y e n t , ils y p r e n n e n t l e u r s r e p a s , ils y d o r m e n t , et dans q u e l q u e l i e u q u e la n u i t ou le besoin de r e p o s e r les s u r p r e n n e , il l e u r suffît d'y t r o u v e r u n a r b r e p o u r a t t a c h e r le tissu de c o t o n q u i l e u r sert d e l i t , e t ils sont s û r s d'être logés. Nos h a m a c s f u r e n t d ' a b o r d p l a c é s ; nous eûmes

aussi t r o i s sièges d ' u n e f o r m e b i -

z a r r e ; u n c o f f r e , d e f a b r i q u e h o l l a n d a i s e , était là p a r h a s a r d , et n o u s s e r v i t de t a b l e . L e v i e u x c a p i t a i n e d î n a a v e c n o u s ; il a v a i t à la m a i n

ou

p r è s de l u i sa c a n n e d e c o m m a n d e m e n t ; les chefs o u c a p i t a i n e s la r e ç o i v e n t d u g o u v e r n e m e n t f r a n ç a i s , l o r s q u ' i l s o n t été é l u s p a r l e u r s compagnons. Après notre d î n e r , nous allâmes les v o i r m a n g e r , o u , p o u r p a r l e r p l u s e x a c t e m e n t , voir u n e d e l e u r s scènes d e boisson.

La

fête a v a i t c o m m e n c é la veille , de g r a n d m a t i n , et elle d e v a i t d u r e r e n c o r e q u e l q u e s j o u r s , j u s qu'à ce qu'ils eussent é p u i s é c i n q g r a n d s vases , de t e r r e c u i t e , r e m p l i s c h a c u n d ' e n v i r o n d e u x cents pintes d ' u n b r e u v a g e f e r m e n t é , qu'ils a p p e l l e n t viçou.

Il est c o m p o s é des sucs d e q u e l -

q u e s p l a n t e s , et s u r t o u t d e cassave infusée. Ces fêtes finissent q u a n d on a t o u t b u . On n e r é s e r v e rien p o u r les a b s e n s , et c'est p o u r cette c a u s e q u e p e r s o n n e ne v o u l u t aller à l a chasse o u à la p ê c h e p o u r n o u s , q u o i q u e le village t o u c h e d ' u n


CHAPITRE

VII.

183

côté à la f o r ê t , et soit b a i g n é d e l ' a u t r e p a r le S i n n a m a r i . S o i t ivresse , soit i n d i f f é r e n c e , ils n e p a r u r e n t pas s'apercevoir de n o t r e p r é s e n c e , et ils c o n t i n u è r e n t la f ê t e , sans s ' e m b a r r a s s e r des témoins.

Les f e m m e s seules p a r u r e n t u n p e u

p l u s a t t e n t i v e s . Les h o m m e s , assis o u c o u c h é s s u r l e u r s h a m a c s , r e c e v a i e n t d'elles des jattes pleines de vicou; se faisaient NOUS

à peine avaient-ils b u ,

v o m i r , p o u r b o i r e de

qu'ils

nouveau,

r e m a r q u â m e s un vieillard devant lequel

étaient d e u x f e m m e s d e b o u t ; elles se

tenaient

e m b r a s s é e s d une m a i n posée s u r l'épaule l'une de l ' a u t r e , et p o r t a i e n t u n e n f a n t s u r les a u t r e s m a i n s entrelacées.

Elles

deux

formaient un

g r o u p e q u i n e m a n q u a i t pas d ' a g r é m e n t . Elles c h a n t a i e n t , e t , sans s o r t i r de p l a c e , elles se p o r taient en c a d e n c e d'un pied s u r l ' a u t r e . L ' h o m m e assis les é c o u t a i t et les r e g a r d a i t f i x e m e n t .

Une

ivresse p r o f o n d e a v a i t r e n d u ses y e u x h u m i d e s et r o u g e s , et il semblait é g a r é . Il tenait aussi u n e n f a n t s u r ses g e n o u x , et l u i enseignait à bien b o i r e . D ' u n e m a i n , qu'il n'étendit pas sans peine v e r s n o u s , il n o u s p r é s e n t a la c o u p e o ù il avait b u . D'autres d o n n a i e n t à l e u r s f e m m e s

ce q u i

restait a u fond du v a s e , et elles se soûlaient à l e u r t o u r . L e c a p i t a i n e , vieillard de

soixante-

dix ans , n e n o u s a v a i t pas q u i t t é s , et il avait été sobre d e p u i s n o t r e a r r i v é e ; m a i s il ne p u t r é s i s -


184

CHAPITRE VII.

ter en r e v o y a n t le f e s t i n , e t se r e m i t à b o i r e a v e c les a u t r e s . 11 n o u s i m p o r t u n a i t sans cesse p o u r a v o i r d u t a f i a ; n o u s en f û m e s a v a r e s , c a r

on

n o u s avait a v e r t i s q u e l'excès d e cette l i q u e u r d o n n e r a i t lieu à q u e l q u e scène v i o l e n t e . Les f e m m e s , en p r é s e n c e des h o m m e s , n o u s b a i s è r e n t à la b o u c h e , n o n sans u n p e t i t i n c o n v é n i e n t , q u i v i e n t de la m a n i è r e d e p a r e r l e u r m e n t o n . Elles p e r c e n t , a u - d e s s o u s de l e u r l è v r e i n f é r i e u r e , u n t r o u assez g r a n d p o u r y faire p a s ser u n faisceau d e h u i t à d i x épingles. Elles les f o n t e n t r e r p a r la b o u c h e , de s o r t e q u e les têtes t o u c h e n t le b a s d e l e u r g e n c i v e i n f é r i e u r e ; les p o i n t e s s o r t e n t en d e h o r s , e t , r e t o m b a n t s u r l e b a s de l e u r m e n t o n , s'agitent c o m m e u n e touffe de b a r b e , q u a n d elles m a n g e n t o u p a r l e n t . Les I n d i e n n e s s o n t , en g é n é r a l , d'une p e t i t e s t a t u r e . Les j e u n e s filles sont assez b i e n f a i t e s ; m a i s les p r o p o r t i o n s sont b i e n t ô t d é t r u i t e s p a r le t r a v a i l , et p a r l'usage o ù sont t o u s les p e u p l e s n o n civilisés de faire p o r t e r p a r les f e m m e s d e l o u r d s f a r d e a u x , soit s u r la t ê t e , soit s u r les é p a u l e s . Les f e m m e s galibis o n t u n e

coutume

i n c o n n u e d a n s le reste d e l ' A m é r i q u e . Dès l'âge de d e u x o u t r o i s mois , elles o n t les j a m b e s e n t o u r é e s d e b a n d e l e t t e s o u j a r r e t i è r e s en d e u x end r o i t s , l'une a u - d e s s o u s d u

genou , l'autre a u -

dessus de la c h e v i l l e . Ce tissu n e les q u i t t e p o i n t ,


CHAPITRE

q u a n d m ê m e la

VII.

j a m b e grossit.

185

Ces

parties,

ainsi pressées et c o n t e n u e s , r e s t e n t fort m e n u e s . La

chair,

refoulée

e n t r e les d e u x

ligatures,

f o r m e u n l a r g e b o u r r e l e t v e r s le m i l i e u d u tibia ; le mollet,

a u lieu d ' ê t r e en a r r i è r e , se r é p a n d

t o u t a u t o u r d e la j a m b e , q u i p r e n d la f o r m e d'un fuseau à d e n t e l l e , ou d'une c o l o n n e de b a lustrade;

et cette

d i f f o r m i t é c h a r m e les

yeux

d u n Galibi. Les f e m m e s c e s s e n t , p e n d a n t l e u r v e u v a g e , de p o r t e r ces b a n d e s . Elles m a r q u e n t aussi l e u r d o u l e u r en c o u p a n t l e u r s c h e v e u x , t a n d i s q u e les a u t r e s f e m m e s e t les filles les laissent c r o î t r e et t o m b e r sans a r t s u r l e u r sein et s u r l e u r s é p a u l e s . Il est d'usage chez les p e u p l e s b a r b a r e s q u e les f e m m e s d o n n e n t des t é m o i g n a ges e x t r a o r d i n a i r e s d e d o u l e u r à l a m o r t d e l e u r s maris. chez

Cette

coutume

s'est m ê m e

perpétuée

q u e l q u e s n a t i o n s , après l e u r civilisation.

S o l o n d é f e n d i t a u x A t h é n i e n n e s de d é c h i r e r l e u r visage,

d e m e u r l r i r l e u r sein a u x f u n é r a i l l e s ,

et d'ensevelir les m o r t s a v e c p l u s de t r o i s r o b e s . Les

jésuites p a r v i n r e n t à cette r é f o r m e p a r la

religion , et elle e u t s u r les Indiennes le m ê m e e m p i r e q u e les lois s u r les A t h é n i e n n e s . Elles o n t a u t o u r de l e u r s b r a s et à l e u r c o u des c o l l i e r s d e rassade : elles y s u s p e n d e n t des d e n t s de tigre, o u de quelques autres a n i m a u x féroces, et des pièces de m o n n a i e de c u i v r e ou d ' a r g e n t .


186

CHAPITRE

VII.

Elles se c o u v r e n t q u e l q u e f o i s d'un v o i l e , o u de q u e l q u e s a u n e s de toile p e i n t e ; m a i s p l u s h a b i t u e l l e m e n t , et m ê m e

q u a n d elles sont p a r m i

n o u s , le v ê t e m e n t d e la G a l i b i la p l u s m o d e s t e n e consiste qu'en u n petit m o r c e a u de toile d e c o t o n g r a n d c o m m e u n e feuille d e f i g u i e r . Ce n'est p a s qu'elles d é d a i g n e n t de se p a r e r , m a i s elles o n t u n g o û t assez b i z a r r e d a n s l e u r s p a r u r e s . A S i n n a m a r i et d a n s l e u r s v i l l a g e s , elles ne m a n q u e n t p a s , q u a n d elles d o i v e n t ê t r e v u e s , de se p e i n d r e de r o c o u , d e p u i s le s o m m e t

de

la tête j u s q u e sous les p i e d s . L o r s q u ' e l l e s v i e n n e n t a u b o u r g , la c r u c h e a u x c o u l e u r s et

la

brosse de c o t o n sont tirées d e la p i r o g u e t o u t en d é b a r q u a n t . Elles p r e n n e n t t o u r à t o u r le p i n c e a u , et se r e n d e n t le s e r v i c e r é c i p r o q u e d e se c o l o r e r d e r o c o u . Cette g r a i n e , b r o y é e avec de l'huile de c a r a p a t , p r e n d s u r la p e a u des h o m m e s e t des f e m m e s la c o u l e u r de la b r i q u e . Elle les g a r a n t i t efficacement

d e la p i q û r e des

in-

sectes , d o n t le d a r d n o u s a t t e i n t m ê m e à t r a v e r s nos v ê t e m e n s .

S u r ce f o n d r o u g e , o n

dessine

avec u n e c o u l e u r b r u n e des f i g u r e s a u t r a i t . O n voit d a n s l e u r i r r é g u l a r i t é u n e s o r t e d e s y m é t r i e , et cet assemblage de s p i r a l e s , d e l o s a n g e s , d e serpens, d'oiseaux,

de feuilles, r a p p e l l e , m a l -

gré sa g r o s s i è r e t é , les dessins a r a b e s q u e s . C e l l e qui p e i n t est assise, l ' a u t r e , à g e n o u x o u d e b o u t ,


CHAPITRE

VII.

187

présente les b r a s , les j a m b e s , et se r e t o u r n e p o u r faire p e i n d r e le d e v a n t , q u a n d le dos et le derrière sont achevés.

Notre

présence

ne

les

gêne p o i n t . Notre a t t e n t i o n les fait q u e l q u e f o i s s o u r i r e . A u m o y e n de cette c o u c h e de r o c o u , e t des f i g u r e s q u i y sont t r a c é e s , elles se c r o i e n t à la fois p a r é e s et v ê t u e s . L e u r m o d e s t i e et l e u r c o q u e t t e r i e satisfaites, elles paraissent a v e c u n e e n t i è r e a s s u r a n c e . Une Galibi fort b e l l e e n t r a u n j o u r c h e z m o i , a u m o m e n t o ù elle v e n a i t d'être ainsi tapirée

; elle tenait l'arc et les flèches

de son m a r i . C'était c o m m e une B a c c h a n t e a y a n t u n t h y r s e à la m a i n . Elles r e n d e n t aussi

quel-

quefois a u x h o m m e s le service de les p e i n d r e , et r i e n n'est o u b l i é . L ' h o m m e est h a b i t u e l l e m e n t sans v ê t e m e n t , à l'exception d'un pagne d e six p o u c e s e n c a r r é , q u e l q u e s - u n s p o r t e n t u n g r a n d m o r c e a u d'étoffe é t r o i t et long. T a n t ô t ils le laissent f l o t t e r e t d e s c e n d r e à t e r r e , t a n t ô t ils le r e p l i e n t et le j e t t e n t s u r l'une o u l ' a u t r e é p a u l e , c o m m e la d r a p e r i e d e l ' A p o l l o n d u B e l v é d è r e . Ils n e s o n t pas g r a n d s , m a i s ils sont b i e n p r o p o r t i o n n é s e t r o b u s t e s . Ils se t i e n n e n t f o r t d r o i t s , sans a u c u n air d e c o n t r a i n t e , et nos s o l d a t s , bien r o i d e s et b i e n e m p e s é s , ont m a u v a i s e grâce a u p r è s d'eux. L e u r s d e n t s sont b l a n c h e s et f o r t belles , s a u f c e p e n d a n t les accidens des rixes et des c o u p s .


188

CHAPITRE VII.

L e u r c h e v e l u r e , é p a i s s e , c o u r t e et p l a t e , ne b l a n c h i t p a s , m ê m e avec l'âge. Une vieille I n d i e n n e , qui

e x e r c e à C a y e n n e la profession

de

sage-

f e m m e , m'a a s s u r é qu'elle n'avait j a m a i s v u n a î t r e d'Indien q u i n'eût des c h e v e u x , q u e l q u e f o i s m ê m e longs d'un p o u c e . O n m'a d i t aussi q u ' i l n'y

a v a i t pas u n

seul i n d i g è n e

aux

cheveux

b l o n d s , r o u x o u c e n d r é s . O n les c r o i r a i t

im-

b e r b e s ; m a i s ils s'épilent o u se r a s e n t a u s s i t ô t q u e la b a r b e v i e n t à p a r a î t r e .

Ils n e g a r d e n t

pas u n poil des s o u r c i l s . Il s o n t , d a n s l e u r s cases b i e n p l u s f r é q u e m m e n t q u e les f e m m e s , le m i r o i r et la pincette à la m a i n . O n n e les voit p r e s q u e j a m a i s sans l e u r a r c , leurs

flèches,

l e u r casse-tête et u n e

calebasse.

Q u e l q u e s - u n s o n t aussi d a n s l e u r é q u i p a g e

une

f l û t e , faite d ' u n g r o s r o s e a u ; elle n'a q u e t r o i s t r o u s ; elle r e n d des sons g r a v e s ,

mélancoli-

q u e s et d o u x . Un seule n'est pas d é s a g r é a b l e à e n t e n d r e ; mais ils n e s a v e n t pas en m e t t r e p l u sieurs à l ' u n i s s o n , à l ' o c t a v e , o u t i r e r de q u e l q u e s flûtes

r é u n i e s des a c c o r d s

capables

de

p l a i r e a l'oreille. L e u r s c o n c e r t s n e sont q u ' u n e bruyante cacophonie. Les h o m m e s n'étalent p o i n t d e d o u l e u r

à la

m o r t de l e u r s f e m m e s . Esclaves p e n d a n t l e u r v i e , elles excitent r a r e m e n t des r e g r e t s à l e u r m o r t . J e crois

que

cette i n d i f f é r e n c e ,

et

même

cette


CHAPITRE VII.

189

o p p r e s s i o n , est u n e des p r i n c i p a l e s c a u s e s q u i , p e n d a n t t a n t de siècles, a r e t e n u ces

peuples

d a n s l e u r m i s é r a b l e état de b a r b a r i e . P a r t o u t les a r t s , les sciences, et t o u t ce q u i e m b e l l i t la vie d e l ' h o m m e , s e m b l e n t ê t r e le p r i x de l'égalité e n t r e les sexes. I c i , les f e m m e s , p r e s q u e aussi féroces q u e les h o m m e s ,

n'ont a u c u n m o y e n et n'ont

p a s m ê m e le d é s i r d ' a d o u c i r les m œ u r s de l e u r s s a u v a g e s é p o u x . Il n'y a d ' a u c u n côté n i i n t e n t i o n , ni besoin d e plaire. La f e m m e n'est p o i n t la c o m p a g n e de l ' h o m m e ; c'est u n e p r o p r i é t é qu'il c o n s e r v e c o m m e son a r c et ses

flèches,

et

il v e u t la t r o u v e r aussi docile à toutes ses v o l o n t é s . Cette i n j u s t i c e p a r a î t d o u b l e m e n t o d i e u s e à celui

p o u r qui

l'union

conjugale

a été

une

s o u r c e i n é p u i s a b l e de félicité d o m e s t i q u e . Leurs cases, au dehors c o m m e a u dedans, a n n o n c e n t la p a r e s s e , l ' i n s o u c i a n c e , e t j ' a j o u t e rais

une

e x t r ê m e m i s è r e , si l ' h o m m e p o u v a i t

ê t r e m i s é r a b l e q u a n d il a peu d e désirs, et q u a n d t o u s c e u x qu'il f o r m e sont aisément satisfaits. Q u e l q u e s vases placés

au

hasard , entiers o u

b r i s é s , d e b o u t o u r e n v e r s é s ; des tas d'argile p r é p a r é s p o u r en f a b r i q u e r d ' a u t r e s ; i c i ,

quelques

m o r c e a u x de bois à b r û l e r ; l à , d u poisson g â t é , des l a m b e a u x d'étoffe t r è s - s a l e s , des o s , d e la cassave r e b u t é e p a r les c h i e n s , d u r o c o u de t o u s les c ô t é s , voilà ce q u ' o n t r o u v e o r d i n a i r e m e n t


190

CHAPITRE

dans la c a b a n e d ' u n

VII.

Indien.

Ils n e s a v e n t pas

m ê m e arranger quelques planches p o u r y poser leurs m e u b l e s et l e u r s a l i m e n s . L a p o u s s i è r e et la b o u e

q u i t o m b e n t s u r l e u r s p l a t s et l e u r s

écuelles sont e n c o r e m o i n s m a l p r o p r e s que

la

graisse q u ' i l s y laissent v i e i l l i r . Ils n e p r e n n e n t soin q u e de l e u r s a r m e s , et ils les p l a c e n t d a n s l'endroit le p l u s a p p a r e n t de la case. L'arc et le casse-tête sont le p r o d u i t d e la p a t i e n c e et d ' u n e sorte d ' i n d u s t r i e . Nous a d m i r o n s ces o u v r a g e s , p a r c e qu'ils s o n t sortis des m a i n s d ' h o m m e s f o r t i g n o r a n s et m a l p o u r v u s d ' o u t i l s ; mais si n o u s c o n s i d é r o n s , d'un c ô t é , qu'ils y e m p l o i e n t b e a u c o u p d e t e m p s , et d e l ' a u t r e , q u e le m o i n s a d r o i t d e nos m e n u i s i e r s est d'une h a b i l e t é b i e n s u p é r i e u r e , cette a d m i r a t i o n n e sera g u è r e d i f f é r e n t e d e celle q u e n o u s a c c o r d o n s a u x a b e i l l e s , a u x castors, aux fourmis. L ' e n s e m b l e des ceses o u c a r b e t s q u i f o r m e n t l e u r s villages n'offre pas u n p l u s b e l o r d r e

que

l ' i n t é r i e u r d e l e u r s h a b i t a t i o n s . Elles sont é p a r ses sans règle et sans s y m é t r i e ; les sentiers s o n t e m b a r r a s s é s p a r des h e r b e s ou des a r b u s t e s . Ils p r e n n e n t plus de soin de l e u r s g r a n d e s p l a n t a tions d e m a n i o c , de p a t a t e s , d ' i g n a m e s , de m a ï s , et l e u r subsistance est u n p e u que

celle

des

Indiens

mieux assurée

septentrionaux,

qui

s o u f f r e n t bien s o u v e n t d e la l o n g u e u r des h i v e r s .


CHAPITRE

II.

191

Les Galibis n'ont à c r a i n d r e p o u r l e u r s plantages q u e des sécheresses ou des p l u i e s t r o p c o n s t a n tes , des v e n t s d u n o r d t r o p v i o l e n s , les

insec-

t e s , les a n i m a u x des

f o r ê t s , et q u e l q u e f o i s

f e u , q u i s'y m e t p a r

l e u r négligence.

le

Il faut

assez s o u v e n t s e m e r ou p l a n t e r j u s q u ' à t r o i s fois. S u r la r i v e g a u c h e d u S i n n a m a r i , vis à vis d u village

de S i m a p o ,

on voit

l'habitation

d'un

I n d i e n q u i n'est m e m b r e d ' a u c u n e t r i b u . S e m b l a b l e a u s a u v a g e d o n t a p a r l é D r y d e n , «c'est le » n o b l e fils d e la n a t u r e , tel q u ' o n le v o y a i t a v a n t » les h o n t e u s e s lois de la s e r v i t u d e , p a r c o u r a n t » e n l i b e r t é les forêts ; I am as f r e e a s n a t u r e first m a d e m a n E r e h e base l a w s of s e r v i t u d e began , W h e n w i l d in t h e w o o d s t h e n o b l e s a v a g e r a n ( 1 ) .

O u r a v a g a r é avait a p p a r t e n u à une t r i b u éloignée. Elle f u t d é t r u i t e et d i s p e r s é e p a r la g u e r r e , Il se réfugia à S i m a p o , d o n t le c h e f v e n a i t

de

m o u r i r , et il s'offrit p o u r le r e m p l a c e r . S u r u n r e f u s , a u q u e l il a u r a i t d û s ' a t t e n d r e , il a n n o n ç a qu'il c o n s e n t i r a i t à v i v r e au sein de la n a t i o n , p o u r v u qu'il n'en f û t p o i n t m e m b r e e t r e s t â t indépendant.

Il élevait a i n s i , . d a n s u n e

petite

p e u p l a d e , e t sans s'en d o u t e r , u n e des g r a n d e s (1)

DRYDEN

first part of the conquest of Grenada.


192

c h a p i t r e

vii.

q u e s t i o n s q u i puissent ê t r e agitées dans l'état social : Y a u r a - t - i l u n état d a n s l ' é t a t ? Le b o n sens des I n d i e n s de S i m a p o fit p a r e i l l e m e n t r e j e t e r cette o u v e r t u r e . C'est ainsi q u e l ' a m b i t i e u x s'est t r o u v é d a n s l'isolement. C o m m e d a n s ce p a y s il y a place p o u r t o u t le m o n d e , il s'est é t a b l i p r è s de la n a t i o n q u i le r e p o u s s a i t , et c e p e n d a n t il en est s é p a r é p a r le S i n n a m a r i . S a f e m m e e t ses enfans composent

avec l u i u n e société d e sept

i n d i v i d u s , s u r l a q u e l l e il r è g n e p a r le d r o i t p a t e r n e l et p a r c e l u i de la f o r c e . S e u l m a î t r e d a n s son d o m a i n e ,

il r é u n i t les p o u v o i r s l é g i s l a t i f s ,

exécutifs et j u d i c i a i r e s . J e crois b i e n q u e t o u r à t o u r , s u i v a n t la n é c e s s i t é , l'un des trois p r é d o m i n e , m a i s a u c u n des t r o i s aussi n'a s u j e t d e c r a i n d r e la d é p o r t a t i o n . Ses enfans sont ses p e u ples. Ils n ' e n t e n d e n t j a m a i s p a r l e r ni d e r é q u i sitions f o r t d u r e s , ni de c o n t r i b u t i o n s , ni d'emp r u n t s forcés o u v o l o n t a i r e s , p o u r f a i r e

une

p r é t e n d u deescente chez son voisin S i m a p o . L ' i n convénient

le p l u s réel d e son

i s o l e m e n t , c'est

qu'aucune

société ne l u i doit p r o t e c t i o n

et se-

c o u r s ; mais il p r é t e n d q u e , d a n s l'état d e c o n f u s i o n et de faiblesse où celles d e s I n d i e n s sont

qui

voisines des b l a n c s sont t o m b é e s , il p e r -

d r a i t p l u s qu'il n e g a g n e r a i t à en ê t r e r e c o n n u m e m b r e , et q u e , t o u t b a l a n c é , u n h o m m e r o b u s t e , intelligent et c o u r a g e u x c o m m e l u i , t r o u v e m i e u x son c o m p t e à ê t r e seul.


CHAPITRE

VII.

193

L e p u r état de la famille s é p a r é e de t o u t e association n'a p e u t - ê t r e j a m a i s existé. C e r t a i n e m e n t il n'est p o i n t c o n n u d a n s les p e u p l a d e s i n d i e n n e s , et l'on p e u t y r e m a r q u e r les p r e m i e r s l i n é a m e n s d e la société.

Mais si D o m i n i q u e n e

d é p e n d de p e r s o n n e , et fait t o u t ce q u ' i l v e u t , je n e crois pas qu'il en soit p l u s h e u r e u x .

Il

p r é t e n d a v o i r d r o i t à t o u t , et a u fond r i e n n e lui

appartient

que

cultivé l u i - m ê m e ;

ce

qu'il

a

ce d r o i t idéal

fabriqué

ou

à t o u t e s les

choses ne l u i p r o c u r e a u c u n a v a n t a g e r é e l ; e t cet h o m m e isolé , q u i v o i t des r i v i è r e s e t des f o r ê t s dans son d o m a i n e , n'a s o u v e n t ni poisson , ni gibier p o u r n o u r r i r sa famille. Il ne r e c o n n a î t p o i n t de c h e f , m a i s , sans ê t r e en g u e r r e a v e c t o u s les h o m m e s , il est d u m o i n s exposé à t o u t s o u f f r i r d e l e u r p a r t ; son i n d u s t r i e ne p e u t l u i t e n i r lieu d'un b o n v o i s i n a g e , q u i lui a s s u r e r a i t u n échange

de b o n s offices. Ses passions n'ont

d ' a u t r e frein q u e sa sagesse : et qu'est-ce q u e l a sagesse d ' u n h o m m e d é p o u r v u d ' i n s t r u c t i o n , e t q u i n'est c o n t e n u p a r a u c u n e règle i n t é r i e u r e o u e x t é r i e u r e ? S a f a m i l l e , il est v r a i , p a r t a g e sa s o l i t u d e et son isolement ; m a i s elle le c r a i n t , elle é p r o u v e sa b r u t a l i t é , et s o u v e n t il est seul, m ê m e e n t o u r é de sa f e m m e et de ses enfans. L a case d ' O u r a v a g a r é est s u r u n p l a t e a u élevé de dix p i e d s a u - d e s s u s de la r i v i è r e ; les r a c i n e s том.

1.

13


194

CHAPITRE

VII.

des a r b r e s voisins d u r i v a g e o n t été disposées avec a r t , et t i e n n e n t lieu d e m a r c h e s p o u r m o n ter à sa d e m e u r e . Un p a l é t u v i e r i n c l i n é sert d e r a m p e . L a c a b a n e est c o u v e r t e d e feuillages. Elle n'est

f e r m é e d ' a u c u n côté , et elle p o r t e

s u r des p o t e a u x d o n t les i n t e r v a l l e s ne sont p a s m ê m e r e m p l i s . L e froid n e l ' i n c o m m o d e p o u r t a n t j a m a i s , et à l ' é p o q u e d e n o t r e v i s i t e , a u 25 j a n v i e r , il y faisait p l u s c h a u d qu'en F r a n c e a u m i l i e u de l'été. C e t t e case e s t m o i n s m a l p r o p r e q u e celles d u village d e S i m a p o : o n y voit m o i n s de c o n f u s i o n et de d é s o r d r e . Nous é t i o n s a t t e n d u s ; les f e m m e s n o u s r e ç u r e n t d ' u n air satisfait; elles n o u s m o n t r è r e n t l e u r s o u v r a g e s , et r é p o n d i r e n t avec c o m p l a i s a n c e à nos q u e s t i o n s . D o m i n i q u e p r i t plaisir à n o u s faire v o i r son j a r d i n et ses a b a t i s . Un sentier, o ù le soleil ne p é n è t r e j a m a i s , y c o n d u i t , et n o u s les t r o u v â m e s m i e u x soignés q u e c e u x des a u t r e s I n d i e n s .

S'il v e u t

p ê c h e r o u c h a s s e r , et q u e le t e m p s le favorise , la r i v i è r e l u i f o u r n i t d u poisson et la f o r ê t d u gibier. Il a d u m a n i o c , des i g n a m e s , des p a t a tes, u n p e u de m a ï s et des a n a n a s ; moins f a i n é a n t q u e les a u t r e s Indiens , il j o u i t aussi d'une p l u s g r a n d e aisance.

Il c o n s e r v e n é a n m o i n s l e u r s

m œ u r s et l e u r s h a b i t u d e s ; aussi p a s s i o n n é p o u r les l i q u e u r s fortes , il s'enivre c o m m e e u x . Despote , à l e u r e x e m p l e , dans sa f a m i l l e ; il p a r l e ,


CHAPITRE

VII.

195

et son p r e m i e r e s c l a v e , sa f e m m e ,

o b é i t . Il ne

c o n n a î t p o i n t la félicité d e ces e n t r e t i e n s c o n s o l a t e u r s , d e ces c o m m u n i c a t i o n s

égales et f r a n -

ches q u i a u g m e n t e n t le b o n h e u r , d i m i n u e n t les peines. L e m a r i et l a f e m m e o n t ici p e u d e chose à se d i r e . S é p a r é s d a n s l e u r s o c c u p a t i o n s , s o u v e n t m ê m e d a n s l e u r s p l a i s i r s , ils se négligent réciproquement.

L'homme

est l o i n de s a v o i r

c o m b i e n les a t t e n t i o n s , le respect p o u r les f e m m e s s o n t p r o p r e s à é l e v e r son a m e . Elles n e se d o u t e n t g u è r e à l e u r t o u r des avantages q u e la d o u c e u r , la s e n s i b i l i t é , l a p a t i e n c e m ê m e , l e u r donneraient

s u r les m a î t r e s qu'elles

servent.

T r a n s p o r t e z O u r a v a g a r é d a n s n o t r e E u r o p e , qu'il ait r e ç u u n e é d u c a t i o n soignée, et q u ' a v e c les connaissances q u e n o u s d e v o n s a u x t r a v a u x d e c e n t g é n é r a t i o n s , il a r r i v e à l'âge o ù l ' a m b i t i o n , l ' a m o u r de l a gloire e t d e la r e n o m m é e se d é v e l o p p e n t chez les h o m m e s ; qu'il c o n s e r v e p a r m i les E u r o p é e n s ce s e n t i m e n t d ' i n d é p e n d a n c e q u i est

ici son

principal

mobile,

Ouravagaré ne

p o u r r a ê t r e i n d é p e n d a n t qu'en se faisant c h e f d e p a r t i ; et si la f o r t u n e l'a p l a c é d a n s u n p a y s m û r p o u r u n e g r a n d e r é v o l u t i o n , il en sera le C é s a r , le R i c h e l i e u , o u m ê m e le C r o m w e l l . L a vie s'écoule p o u r les I n d i e n s aient occasion

de d é v e l o p p e r les

sans qu'ils talens qu'ils

o n t r e ç u s d e la n a t u r e Ce f l û t e u r , qui t i r e des


196

CHAPITRE

VII

sons t o u c h a n s et m é l a n c o l i q u e s d e son roseau à trois t r o u s , e û t été u n a u t r e G l u c k . Cet O r a n o , si r e n o m m é mens

à S i m a p o p o u r p e i n d r e les o r n e -

s u r les c o r p s des I n d i e n s ,

serait le r i v a l

de l ' A l b a n e o u de R a p h a ë l ; et l ' a d r o i t S a r a Tous i n , q u i a c o n s t r u i t avec t a n t d ' i n d u s t r i e la c a b a n e o ù je v o u s écris en ce m o m e n t , le d i s p u t e rait a u P a l l a d i o et à V i t r u v e . S i m a p o m e disait u n j o u r : « Mes gens m ' o b é i s s e n t , p a r c e q u e je » n e l e u r d e m a n d e rien q u e d e b o n p o u r eux.» S i m a p o i n s t r u i t e û t p e u t - ê t r e été L y c u r g u e . Quels c h a n g e m e n s

p o u r r o n t s'opérer s u r le

g l o b e e n t i e r , q u a n d t o u t e l ' A m é r i q u e sera c i v i l i sée c o m m e l ' E u r o p e ! A la m a r c h e r a p i d e des r é p u b l i q u e s des E t a t s - U n i s , c'est l'affaire d e p e u de siècles; mais q u i sait s i , a v a n t cette é p o q u e , l ' E u r o p e n e sera pas dans u n état r é t r o g r a d e . Le sauvage,

q u ' a n i m e l'instinct

p a r c o u r t en m a î t r e les e n v i r o n n e n t sa p e u p l a d e .

de sa f o r c e ,

v a l l o n s , les f o r ê t s q u i Il s'indigne des

lois

q u i a i l l e u r s divisent les p r o p r i é t é s , des c o n v e n tions q u i les c o n s e r v e n t

aux héritiers de

ceux

q u i en o n t j o u i en v e r t u d ' u n p r e m i e r p a r t a g e , ou comme premiers occupans. Le testament qui t r a n s m e t t r a i t un l a c , u n e c a b a n e , u n e p i r o g u e , cet a c t e ,

q u i fait q u e la v o l o n t é d'un

homme

vit e n c o r e l o r s q u ' i l a cessé d e v i v r e , l u i s e m b l e r a i t u n excès de folie. Il c o m b l e r a , b o u l e v e r s e r a


CHAPITRE VII.

197

ces c a n a u x d ' a r r o s e m e n t , et il v e u t q u e le r u i s seau c o u l e en l i b e r t é , q u a n d ce serait avec d o m m a g e . Il t r a v e r s e r a , il f o u l e r a le c h a m p et les m o i s s o n s de son v o i s i n , selon ses p r o p r e s b e soins. Il le p r i v e r a des p r o d u i t s de sa chasse et d e sa p ê c h e , s'il en est d é p o u r v u l u i - m ê m e , et l'assailli se laissera d é p o u i l l e r sans r é s i s t a n c e , s'il est p l u s faible q u e l'assaillant. V o u s q u e la n a t u r e n ' a pas d o u é s d'une g r a n d e force d e c o r p s , de b e a u c o u p d'adresse à la chasse , d'une agilité e x t r a o r d i n a i r e à la c o u r s e ; v o u s q u i ne soulevez qu'avec p e i n e u n p o i d s de d e u x q u i n t a u x , q u i n e m a n i e z pas une m a s s u e aussi a i s é m e n t q u ' u n e b a g u e t t e , faites des v œ u x p o u r que v o t r e é t a t social se m a i n t i e n n e ! Il n'y a pas de s a l u t p o u r les débiles p a r m i les sauvages. Nous r e p a s s â m e s la r i v i è r e p o u r r e t o u r n e r à S i m a p o . Les f e m m e s , t r è s - f a m i l i è r e s , t r a v e r s è r e n t d'une r i v e à l ' a u t r e , n a g e a n t a u t o u r d u c a n o t ainsi q u e des sirènes. Un m o m e n t i m m o b i l e s , et r e p o s a n t s u r le d o s , elles disparaissaient en naient

bientôt

le m o m e n t d'après

plongeant;

se m o n t r e r , n o u s

elles r e v e appelaient,

n o u s j e t a i e n t de l ' e a u , p o u s s a i e n t la p i r o g u e o u la r e t e n a i e n t , s'y s u s p e n d a i e n t , c o m m e

pour

la s u b m e r g e r . T o u t e s ces agaceries n e s e r v a n t d e r i e n , elles n o u s d i r e n t : » Restez , n o u s v o u s » apprendrons encore quelque

chose.

» Celles


198

CHAPITRE

d'Homère,

VII.

p o u r arrêter Ulysse,

lui dirent de

même : « P e r s o n n e , après être demeuré » n o u s , ne n o u s

avec

a q u i t t é e s sans ê t r e r i c h e d e

» connaissances n o u v e l l e s . » Elles

ne pouvaient

n o u s a d r e s s e r r i e n d e p l u s s é d u i s a n t , car le d é sir d e s a v o i r des choses n o u v e l l e s est p e u t - ê t r e u n des mobiles les p l u s puissans des a c t i o n s h u maines ; m a i s , c o m m e le sage Ulysse, n o u s r é sistâmes à la t e n t a t i o n , et m ê m e

sans b o u c h e r

n o s oreilles. J e c r o i s p o u r t a n t q u e q u e l q u e s - u n s ne p u r e n t é c h a p p e r

à la s é d u c t i o n

qu'en

fer-

m a n t les y e u x . A n o t r e r e t o u r à S i m a p o , n o u s t r o u v â m e s les I n d i e n s ainsi q u e n o u s les a v i o n s laissés; les u n s b u v a i e n t , les a u t r e s d o r m a i e n t ; comme

hébétés,

quelques-uns,

allaient, venaient

sans

rien

faire. A la v u e d e c e t t e c r a p u l e , d e cette f a i n é a n tise, n o u s fûmes tous attristés. La n u i t v e n u e , n o u s a l l i o n s n o u s

coucher,

q u a n d Laffon s ' a p e r ç u t q u e la t e r r e était n o u v e l l e m e n t r e m u é e sous son h a m a c . O n l u i dit q u e , d e u x j o u r s a u p a r a v a n t , les I n d i e n s a v a i e n t e n t e r r é la f e m m e d u c a p i t a i n e , q u i était m o r t e d e la petite v é r o l e , p r e s q u e t o u j o u r s i n c u r a b l e p a r m i e u x . L'usage les g o u v e r n e si a b s o l u m e n t ,

qu'ils

e n t e r r e n t d a n s l e u r s cases c e u x m ê m e s q u i sont m o r t s de cette m a l a d i e contagieuse. Cette i n s o u ciance excessive m e r a p p e l l e u n e p r é c a u t i o n bien


CHAPITRE

o p p o s é e à cette négligence.

VII

199

On m'a r a c o n t é

fait d a n s v o t r e p a y s , o ù il a dû se p a s s e r ,

le

et je

v e u x le c o n s i g n e r ici. O n allait e n t e r r e r u n m o r t , et les p r ê t r e s d a n s l'église r é c i t a i e n t les p r i è r e s a c c o u t u m é e s , q u a n d une f e m m e ,

v e u v e d e p u i s six m o i s v i n t en h â t e

i n t e r r o m p r e le s e r v i c e , et t i r a n t l'officiant p a r la m a n c h e , l u i dit : « Il f a u t q u e je v o u s p a r l e . » Il r é p o n d i t : « B o n n e f e m m e , attendez la fin d u « s e r v i c e . » — « J e ne p u i s , monsieur,

il n'y a

» p a s u n m o m e n t à p e r d r e ; cet h o m m e est m o r t » de l a p e t i t e v é r o l e , et on fait sa fosse a u p r è s » de c e l l e d e m o n p a u v r e d é f u n t , q u i n e l'a j a » m a i s e u e . » Le b o n c u r é la r a s s u r a , et il se servit depuis d e c e l t e histoire c o m m e d ' u n e railerie p r o p r e à t r a n q u i l l i s e r de zélés protestans q u i c r a i g n a i e n t u n e a u t r e c o n t a g i o n si l'on souff r a i l q u ' u n c a t h o l i q u e e n t r â t d a n s l e u r église Les Galibis de t o u t â g e , inhumés

de t o u tsexe,sont

a v e c les m e u b l e s q u i

l e u r o n t servi

p e n d a n t l e u r vie ; l ' a r c , les f l è c h e s , les colliers, les h a m a c s , s o u v e n t d'un g r a n d p r i xparmieux, sont

m i s e n t e r r e a v e c le m o r t . On scie même

la p i r o g u e en d e u x . Une p a r t i e este n t e r r é esi elle n'est p a s t r o p g r a n d e , l ' a u t r e r e n v e r s é e couv r e le t o m b e a u .

C e t usage

s'observe m o i n s ri

g o u r e u s e m e n t p a r t o u t o ù les m i s s i o n n a i r e s ont p u faire p r é v a l o i r la raison et l'intérêt s u r la superstition.


200

CHAPITRE

Nous f û m e s

VII.

t o u r m e n t é s , p e n d a n t la

nuit,

p a r des légions d'insectes f o r t avides d u sang des b l a n c s . J e m'assis le m a t i n s u r m o n h a m a c ; e t , les pieds assez p r è s d e t e r r e , je

dessinais

l ' i n t é r i e u r de la c a s e , q u a n d t o u t à c o u p L a f f o n me crie :

P r e n e z - g a r d e ! u n s e r p e n t est sous vos

» pieds. » J e relevai mes j a m b e s , et P i c h e g r u le t u a d'un c o u p de fusil. L e p l o m b ricocha j u s q u ' a u x cases des I n d i e n s ; ils a c c o u r u r e n t , et à la v u e d u s e r p e n t , ils n o u s d i r e n t q u e c'était u n de c e u x q u ' o n a p p e l l e chasseurs s u r e est s o u v e n t

, et d o n t la m o r -

m o r t e l l e . Exposés à ces

acci-

d e n s , les n a t u r e l s c o m b a t t e n t le v e n i n p a r des s i m p l e s ; m a i s q u a n d il est t r è s - a c t i f , ils o n t r e c o u r s au piaye

o u m é d e c i n . A u r e s t e , les s e r p e n s ,

communs

dans ce p a y s , et les a u t r e s a n i m a u x ,

ouf é r o c e so u

l'homme

venimeux , attaquent rarement

, et ne sont d a n g e r e u x q u e q u a n d

sont provoqués. Iln'estpas facile à u n m a l a d e de faire v e n i r le piaye à S i m a p o . Il d e m e u r e à six lieues. Il a des malades

à d i x o u d o u z e lieues les u n s des a u t r e s ,

et ne peut g u è r e les visiter t o u s . Il f a u t , p o u r devenir piaye,

passer p a r d e r u d e s é p r e u v e s . Ces

hommes connaissent des simples d'une g r a n d e vertu ; mais la s u p e r s t i t i o n est le fond de l e u r

science.Ilsp r é t e n d e n t sance q u i les m e t en

aussi e x e r c e r u n e p u i s communication

avec

les


CHAPITRE VII.

201

m a u v a i s esprits. P o u r les é v o q u e r , ils s'envel o p p e n t la tête d ' u n e g r a n d e pièce d'étoffe , sous a q u e l l e ils l e u r p a r l e n t , les g o u r m a n d e n t , les i n t e r r o g e n t , et m ê m e en o b t i e n n e n t des r é p o n s e s q u e t o u s les assistans e n t e n d e n t .

La v o i x

d é m o n r e s s e m b l e b e a u c o u p à celle d u

du piaye;

m a i s les Indiens n e sont pas difficiles s u r les miracles.

Ce magicien t i e n t o r d i n a i r e m e n t la

p e u p l a d e à u n e distance r e s p e c t u e u s e d e sa p e r s o n n e . S o n p o i s s o n , sa v i a n d e cuisent à p a r t , e t on p r é t e n d qu'il y en a q u i se laisseraient m o u r i r p l u t ô t q u e d e m a n g e r des m ê m e s choses q u e les p r o f a n e s , et en c o m m u n avec e u x . On dit q u e le piaye

t u e p l u s d e m a l a d e s qu'il n'en g u é r i t ; e t ,

q u o i q u e t o u s les h ô p i t a u x de la c o l o n i e l e u r s o i e n t o u v e r t s , p o u r y ê t r e soignés g r a t u i t e m e n t , il est r a r e qu'ils e n p r o f i t e n t . L a diète qu'il f a u t y o b s e r v e r l e u r est i n s u p p o r t a b l e . Les I n d i e n s se l o u e n t a u x b l a n c s . Ils s'engag e n t aussi p o u r des v o y a g e s p a r m e r ;

comme

o n les n o u r r i t , p e u l e u r i m p o r t e qu'ils a i e n t p l u s o u m o i n s d e d u r é e . Ces o c c u p a t i o n s , c o n f o r m e s à l e u r s h a b i t u d e s , l e u r plaisent ; m a i s on n e p o u r r a i t les a s s u j é t i r a u x m ê m e s t r a v a u x

que

les nègres. P o r t e r d e l'eau , servir à t a b l e , faire la c u i s i n e p o u r u n a u t r e ; e n f i n , la p l u p a r t des o c c u p a t i o n s de la d o m e s t i c i t é , l e u r paraissent indignes d'eux.


202

CHAPITRE VII.

L'Indien n'est p o i n t a t t a c h é à la p r o p r i é t é territ o r i a l e ; son affection p o u r le lieu o ù il est établi d i m i n u e , a u c o n t r a i r e , à m e s u r e qu'il y d e m e u r e p l u s l o n g - t e m p s , et il a s p i r e à se t r a n s p o r t e r s u r u n e t e r r e p l u s r i c h e en gibier. Nous v î m e s p l u s i e u r s fois des Galibis a r r i v e r à S i n n a m a r i en q u a t r e o u c i n q p i r o g u e s ; les f e m m e s , les vieillards, les enfans les a c c o m p a g n e n t ; t o u t l e u r m o b i l i e r est d a n s la b a r q u e ; ils a m è n e n t m ê m e l e u r s c h i e n s et l e u r s volailles. Ces voyages sont q u e l quefois des é m i g r a t i o n s ; p l u s s o u v e n t ce sont d e simples p r o m e n a d e s , o u bien ils o n t p o u r objet d e p r e n d r e b e a u c o u p de poisson o u

de

récolter du carapat. C'est a u x I n d i e n s de la G u y a n e qu'on a t t r i b u e s p é c i a l e m e n t la b i z a r r e c o u t u m e d e se m e t t r e a u lit q u a n d l e u r s f e m m e s s o n t a c c o u c h é e s , et d'y p r e n d r e de b o n s c o n s o m m é s q u e celles-ci l e u r p r é p a r e n t . Les Indiens d e S i n n a m a r i n ' o n t p o i n t d e l i t s , et ils n'ont j a m a i s p r i s de c o n s o m més ; mais q u a n d leurs femmes mettent au j o u r un enfant, leurs voisins, leurs parens viennent les féliciter. L e p è r e les r e ç o i t s u r son h a m a c , q u i est son siège o r d i n a i r e . On l u i a p p o r t e d u vicou,

d u cahiri;

ils b o i v e n t et c é l è b r e n t , en

s ' e n i v r a n t , l'accroissement de la famille et de la peuplade. Cette passion p o u r les l i q u e u r s s p i r i t u e u s e s


CHAPITRE

VII.

203

d é t r u i t ces petites n a t i o n s , et e l l e exerce

aussi

ses r a v a g e s p a r m i les b l a n c s . Ces b r e u v a g e s f u nestes f u r e n t i n c o n n u s

des a n c i e n s ; on

n'en

t r o u v a i t q u e dans les p h a r m a c i e s , et o n

s'en

servait s e u l e m e n t c o m m e d e r e m è d e s . Nos g o u vernemens surveillent,

i n t e r d i s e n t m ê m e la fa-

b r i c a t i o n des poisons; ils e n c o u r a g e n t c e p e n d a n t celle d e ces p h i l t r e s b r û l a n s ,

d'autant

plus

dangereux, que leurs ravages, moins apparens, sont m o i n s r e d o u t é s . Qui sait si u n u s a g e , q u i d e v i e n t de j o u r en j o u r p l u s g é n é r a l , n e f i n i r a i t pas p a r a b â t a r d i r l ' e s p è c e h u m a i n e ? On d o n n e ici d u tafia a u x e n f a n s des b l a n c s , sous

pré-

texte de d é t r u i r e les v e r s , et dès le b e r c e a u , o n l e u r fait u n besoin des l i q u e u r s fortes : elles n e contribuent néanmoins

à la f o r m a t i o n ni

s a n g , ni de la c h a i r , ni des os.

Elles

du

tendent

p l u t ô t à r e n d r e les enfans r a c h i t i q u e s , e t c o n t i e n n e n t les g e r m e s d e p l u s i e u r s m a l a d i e s i n c u r a b l e s . Les I n d i e n s n e résistent pas à la v i o l e n c e de ce p e n c h a n t , et o n ne l e u r v o i t p r e s q u e j a mais g a r d e r d u tafia p o u r le l e n d e m a i n . Ils p r i r e n t avec u n e a v i d i t é i n c r o y a b l e celui q u e n o u s leur donnâmes. Il y a t r e n t e - c i n q ans qu'ils

étaient

encore

n o m b r e u x s u r le S i n n a m a r i . Les jésuites e x e r ç a i e n t s u r e u x , p a r la r e l i g i o n , u n e m p i r e qui s e m b l a i t t e n i r d u p r o d i g e . A l'extinction d e l ' o r -


204

CHAPITRE

VII.

d r e , ces nations f u r e n t t o u t à c o u p p r i v é e s de l e u r s g u i d e s , et des p r o t e c t e u r s q u i les d é f e n daient

contre

les

exigences

continuelles

des

blancs. C e u x - c i les v o y a n t sans a p p u i , v o u l u r e n t les gouverner

militairement,

les

e m p l o y e r à des

c o n s t r u c t i o n s , à des c u l t u r e s , et les p a y a i e n t fort m a i . Les I n d i e n s , sans r i e n e n t e n d r e a u x leçons d o g m a t i q u e s bien c o m p r i s

leurs

des m i s s i o n n aires , avaient préceptes

de

douceur

et

d ' h u m a n i t é . Ils s'y m o n t r a i e n t dociles , q u a n d la r é v o l u t i o n en a r r ê t a les b o n s effets. Ils o n t c o n servé n é a n m o i n s u n g r a n d a t t a c h e m e n t p o u r les p r a t i q u e s religieuses.

Ils c é l è b r e n t e n c o r e a u -

j o u r d ' h u i le d i m a n c h e p a r le r e p o s , et en s'abst e n a n t de la chasse et de la p ê c h e ; mais ils n'ont aucunes notions justes du christianisme. Il y a quinze ans q u e le g o u v e r n e m e n t s'occ u p a s é r i e u s e m e n t de l e u r c i v i l i s a t i o n . Le g r a n d obstacle se t r o u v a dans l e u r i n d i f f é r e n c e p o u r la p r o p r i é t é et dans l e u r paresse. Ils r i e n t de c e l u i qui

plante a u j o u r d ' h u i u n

arbre,

p o u r n'en

c u e i l l i r les f r u i t s q u e dans six ou sept ans ; il l e u r f a u t des jouissances p r o m p t e s , et m a l g r é des disettes

assez fré q u e n t e s , ils c r o i e n t faire

un

grand effort lorsqu'ils s è m e n t ou p l a n t e n t p o u r ne recueillir q u e dans h u i t

m o i s . Ils r e c e v a i e n t

n é a n m o i n s avec plaisir les i n s t r u m e n s a r a t o i r e s


CHAPITRE

VII.

205

q u ' o n l e u r p r ê t a i t o u d o n t on l e u r faisait d o n , et o n espérait q u e l e u r i n d u s t r i e ferait des p r o g r è s à m e s u r e qu'ils c o n n a î t r a i e n t les jouissances qu'elle p r o c u r e . On l e u r d e m a n d a i t d u c o t o n , d u s i m a r o u b a , de la s a l s e p a r e i l l e , d u t a b a c , des g o m m e s et diverses p r o d u c t i o n s d e l e u r s f o r ê t s . Ils r e c e v a i e u t

en

é c h a n g e des

marchandises

d'Europe. On avait i n s p i r é à q u e l q u e s - u n s la v a n i t é de s'habiller c o m m e les b l a n c s ; m a i s les a u t r e s n e s o u f f r a i e n t cette distinction q u e d a n s les h a b i t s de l e u r s c h e f s , et c e u x - c i en étaient très-vains.

L'ancien

d o n n é des

v a c h e s , des t a u r e a u x , des buffles :

gouvernement

l e u r avait

ils a v a i e n t des m o u t o n s , des volailles ; m a i s o n n e p u t les faire passer de la vie v a g a b o n d e et l i b r e d e c h a s s e u r s à l'état s é d e n t a i r e et l a b o r i e u x de p a s t e u r s . Ils n e

comprenaient

pas

qu'un

h o m m e e m p l o y â t s o n t e m p s à g a r d e r des b ê t e s . Un

d'eux,

à qui

pleine, vint,

au

on

a v a i t d o n n é une

vache

b o u t de q u e l q u e s j o u r s ,

en

c h e r c h e r u n e a u t r e ; on l u i d e m a n d a ce qu'il e n voulait

faire : « La t u e r c o m m e la p r e m i è r e ,

» dit-il i n g é n u m e n t ,

et v e n d r e l a v i a n d e

pour

» d u tafia. » Nos a ï e u x o n t é l e v é des t e m p l e s , des palais ; ils o n t fortifié des p l a c e s , ouvert

des

c r e u s é des c a n a u x ,

r o u t e s , fertilisé des lieux stériles

qu'habite a u j o u r d ' h u i leur postérité ; nos e n t r e -


206

CHAPITRE VII.

prises s e r o n t utiles à nos d e s c e n d a n s ; m a i s les races

sauvages

ne

songent

point à

l'avenir.

L ' h o m m e y p o u r v o i t c o m m e il p e u t à son exist e n c e passagère : c e u x q u i l ' o n t p r é c é d é n ' o n t r i e n fait p o u r l u i , il ne fait r i e n p o u r c e u x q u i le s u i v r o n t . Il n e laissera a u c u n e t r a c e d e son passage s u r la t e r r e ; et sa c a b a n e , son c a n o t , les m o n u m e n s les p l u s d u r a b l e s d e son i n d u s t r i e , ne lui survivront pas. J ' a i e u avec e u x d e f r é q u e n s e n t r e t i e n s , o ù Rodrigue m e servait d'interprète. J'ai recueilli ce q u i m'a p a r u digne de q u e l q u e i n t é r ê t . T o u t se r é d u i t à p e u d e p a g e s , d o n t v o i c i les p r i n c i pales. J e les i n t e r r o g e a i s s u r l e passé ; ils é t a i e n t si i g n o r a n s , qu'ils n e p o u v a i e n t m e d i r e l e u r âge. Ils ne connaissent p o i n t de p é r i o d e s

finies,

si ce n'est celle des d e u x o u t r o i s a n n é e s p r é c é d e n t e s . Un siècle l e u r s e m b l e r a i t u n e d u r é e i n c o m p r é h e n s i b l e ; e t a u f o n d , qu'est-ce

qu'un

siècle ? n e s e r a i t - i l pas d e c e n t q u a r a n t e - q u a t r e a n s , si le s y s t è m e d u o d é c i m a l e û t été a d o p t é ? L'administration s'appliquait s u r t o u t à m a i n t e n i r l'égalité e n t r e les indigènes et les F r a n ç a i s . Elle e n c o u r a g e a i t les m a r i a g e s e n t r e les

deux

r a c e s . C e r é g i m e b i e n f a i s a n t s'étendait j u s q u ' à r é c o m p e n s e r c e u x q u i , d a n s l e u r s forêts , d é t r u i s a i e n t les bêtes féroces. O n p a y a i t q u a r a n t e f r a n c s p o u r c h a q u e p e a u de tigre. O n les e x h o r -


CHAPITRE VII.

207

tait à n e p o i n t se l o u e r a u x b l a n c s

pour

la

c h a s s e , la p ê c h e , la n a v i g a t i o n , et à r e s t e r s u r l e u r s p l a n t a g e s et d a n s l e u r s familles. On t â c h a i t de l e u r d o n n e r s u r le j u s t e et l'injuste les n o tions

reçues

p a r m i les n a t i o n s

policées.

On

s'abstenait en m ê m e t e m p s de l'exercice de t o u t e j u r i d i c t i o n s u r e u x . Si q u e l q u e s - u n s a v a i e n t fait une bonne action,

o u r e n d u des services a u

g o u v e r n e m e n t , on les r é c o m p e n s a i t en p r é s e n c e d e t o u t e la p e u p l a d e , et ils r e c e v a i e n t des éloges p u b l i c s , a u x q u e l s ils n'étaient p o i n t insensibles. Les Anglais n'ignorent

point

les r a v a g e s

que

les l i q u e u r s fortes f o n t

p a r m i les I n d i e n s ,

et

c e p e n d a n t ils l e u r en d i s t r i b u e n t avec p r o f u s i o n . Le gouvernement français avait proscrit

cette

p o l i t i q u e , et le tafia était s é v è r e m e n t e x c l u des articles d'échange. L a r é v o l u t i o n r u i n a cet o u v r a g e . Les Indiens r e t o m b è r e n t dans l e u r a n c i e n n e a p a t h i e , s u r c h a r g é s des vices e u r o p é e n s . Ils

sont devenus

méfians ,

t r o m p e u r s et v o -

l e u r s . C e u x d e S i n n a m a r i s o n t les p l u s p a r e s s e u x d e t o u s . O n en c o m p t a i t e n c o r e q u a t r e c e n t s , il y a d i x ans. A u j o u r d ' h u i , ils ne sont p l u s s o i x a n t e - n e u f ; ils

p r é v o i e n t l'extinction

que pro-

c h a i n e de l e u r t r i b u . Ils n e p r e n n e n t p l u s i n t é r ê t à sa c o n s e r v a t i o n . A v a n t cette g r a n d e r é d u c t i o n , ils f u r e n t s o u v e n t engagés c o m m e alliés o u a u x i liaires d a n s

d e s g u e r r e s c o n t r e les

Indiens

du


208

CHAPITRE V I I .

M a r o n i . Les causes étaient s o u v e n t légitimes, et quelquefois

frivoles : c'était le

désir d e faire

r e s t i t u e r q u e l q u e s f e m m e s enlevées , le

dessein

d'en e n l e v e r e u x - m ê m e s , p a r c e qu'ils en m a n q u a i e n t . o u q u e l e u r s chefs n'en a v a i e n t p a s assez ; le besoin d e v e n g e r le m e u r t r e d'un des leurs.

Ces g u e r r e s e n t r a î n e n t des p e r t e s r é c i -

p r o q u e s „ et s o u v e n t l'extinction t o t a l e d'une des deux nations. Les Indiens d e la

G u y a n e française parlent

des l a n g u e s d o n t q u e l q u e s - u n e s sont sans a n a logie avec le galibi. Ces l a n g u e s s o n t p e r d u e s , si la n a t i o n v i e n t à s'éteindre. Les i n t e r p r è t e s r a p p o r t e n t a u langage g a l i b i

les différens d i a -

lectes q u i se c o n s e r v e n t , c o m m e à u n e s o u c h e commune.

Au reste, on

nétré

des

loin

côtes,

n'a pas

e t , a p r è s trois

l'état de cette g r a n d e r é g i o n , rante lieues

encore

pé-

siècles,

a u - d e l à de q u a -

d a n s les t e r r e s , est

presque

in-

connu. L o r s q u e des n a v i g a t e u r s v e n u s d ' E u r o p e a b o r d è r e n t p o u r la p r e m i è r e fois a u x côtes de la G u y a n e , les p o p u l a t i o n s o f f r i r e n t à C h r i s t o p h e C o l o m b les alimens d o n t ils se n o u r r i s s a i e n t , et n e l u i p r é s e n t è r e n t ni o r , ni a r g e n t . Il n e vit p o i n t d ' a n n e a u x à l e u r s o r e i l l e s , p o i n t de cercles d e ces p r é c i e u x m é t a u x à l e u r s b r a s , p o i n t d e p l a q u e s s u r l e u r p o i t r i n e . Il jugea ce p a y s indigne


CHAPITRE

VII.

209

d e son a t t e n t i o n , et il p o u r s u i v i t sa n a v i g a t i o n . La G u y a n e française f u t visitée p a r d ' a u t r e s n a v i g a t e u r s , et dès le c o m m e n c e m e n t d u 1 7 cle , les P o r t u g a i s ,

e

siè-

les H o l l a n d a i s , les F r a n ç a i s

et les Anglais y a v a i e n t f o r m é des établissemens. D'autres é c r i v a i n s o n t r a c o n t é l e u r s p r o g r è s et fait c o n n a î t r e les avantages q u e l e u r en r e t i r e . J e v e u x s e u l e m e n t

commerce

c o n s i d é r e r si les

indigènes o n t gagné ou p e r d u à cette c o m m u n i c a t i o n : u n e é p r e u v e d e trois siècles suffît

sans

d o u t e p o u r d é c i d e r cette q u e s t i o n , et c e t t e r e c h e r c h e n e sera pas e n t i è r e m e n t inutile , si elle c o n t r i b u e à a m é l i o r e r le s o r t d e ces

malheu-

reuses nations. J e a n L a e t est u n des p r e m i e r s v o y a g e u r s

qui

n o u s aient d o n n é des détails s u r la G u y a n e ; W a l ter R a l e g h e t K e y m i s s'y a r r ê t è r e n t en

1595

1 5 9 6 , et n o u s a v o n s l e u r s j o u r n a u x . M.

et

Biet,

m i s s i o n n a i r e f r a n ç a i s , p u b l i a , il y a c e n t q u a r a n t e - c i n q a n s , le r é c i t d'une d a n s cette sur

contrée,

et

expédition

des détails

les sauvages q u i l ' h a b i t e n t . J'ai

faite

intéressans comparé

les r é c i t s d e ces v o y a g e u r s avec l'état a c t u e l , et je m e suis a s s u r é qu'il n'y était s u r v e n u a u c u n c h a n g e m e n t . On n'aperçoit d ' a m é l i o r a t i o n n u l l e p a r t . Les m œ u r s , les les m ê m e s .

usages,

la c u l t u r e , sont

On r e m a r q u e s e u l e m e n t

que

par-

t o u t o ù ils sont d a n s le voisinage des E u r o p é e n s , ТОМ.

1.

14


210

leur

CHAPITRE

nombre

diminue

VII.

sensiblement.

Il

n'y a

q u ' e n v i r o n soixante i n d i v i d u s d a n s la capitainerie d e S i m a p o , la p l u s voisine de S i n n a m a r i , n o t r e d e m e u r e , et l'on en c o m p t a i t , il y a t r e n t e a n s , q u a t r e cent c i n q u a n t e . Ce n e sont pas les g u e r r e s qui les d é t r u i s e n t , q u o i q u ' i l y en ait d e c r u e l l e s dans l ' i n t é r i e u r d u p a y s . C e t t e p e u p l a d e voisine j o u i t de la paix d e p u i s p l u s d'un siècle ; mais la d é b a u c h e , les l i q u e u r s , la m a l p r o p r e t é et la petite v é r o l e e x e r c e n t p a r m i e u x d ' a f f r e u x ravages. Le poison s e r t l e u r s vengeances , l e u r s j a l o u s i e s , et q u e l q u e f o i s des familles e n t i è r e s e n ont été v i c t i m e s . Ils se d é p l a i s e n t aussi d a n s l e voisinage des b l a n c s , et q u e l q u e s - u n s s'en é l o i gnent

et v o n t se r é u n i r à d'autres n a t i o n s de

l'intérieur. C e u x q u i r e s t e n t , et q u i n o u s f r é q u e n t e n t c o n t i n u e l l e m e n t , n'en s o n t pas m o i n s plongés d a n s la p l u s p r o f o n d e b a r b a r i e : n o s l e ç o n s , n o t r e e x e m p l e , la v u e des a v a n t a g e s q u e nos sociétés o n t s u r les l e u r s , l'usage

même

qu'ils font des p r o d u i t s de n o t r e i n d u s t r i e , d e nos i n s t r u m e n s de c u l t u r e , de nos m e u b l e s , d e nos a r m e s , r i e n n'a p u les t i r e r d e l'état d'ignor a n c e et d'apathie d a n s l e q u e l les p r e m i e r s voyageurs les o n t t r o u v é s . Ils v o i e n t la t e r r e p r o d u i r e au d é c u p l e et d a v a n t a g e p a r les p r o c é d é s d ' u n e c u l t u r e r é g u l i è r e , ils d e m e u r e n t les b r a s croisés d e v a n t ces p r o d i g i e u x succès de l ' i n d u s t r i e h u -


CHAPITRE VII.

211

m a i n e , et n o t r e s u p é r i o r i t é ne d é v e l o p p e p a r m i eux a u c u n genre d'émulation.

Ils savent

com-

bien nos a r t s et nos c o n n a i s s a n c e s c o n t r i b u e n t a n o u s r e n d r e p u i s s a n s ; ils n e p e u v e n t i g n o r e r q u e de petites colonies d ' E u r o p é e n s o n t p u a s s u j é t i r des p e u p l e s mille fois s u p é r i e u r s en n o m b r e , et l'intérêt m ê m e de l e u r p r o p r e c o n s e r v a t i o n n'a pas été assez fort p o u r les a r r a c h e r à l e u r i n d o l e n c e . L'expérience a p r o u v é c e p e n d a n t q u e les h a b i t u d e s des n a t i o n s d e ce c o n t i n e n t n e sont pas t e l l e m e n t e n r a c i n é e s ,

qu'il n e soit possible

de f o r m e r p a r m i e u x des sociétés r é g u l i è r e s , gouv e r n é e s p a r d e b o n n e s lois. Q u a n d les E u r o p é e n s a r r i v è r e n t , ce n o u v e a u m o n d e était en p r o i e à la p l u s p r o f o n d e i g n o r a n c e , à l'exception du M e x i q u e et d u P é r o u . Il n'y a v a i t pas q u a t r e siècles , si on doit en c r o i r e l e u r s i m p a r f a i t e s a n n a l e s , q u e M a n c o - C a p a c et sa f e m m e a v a i e n t civilisé les Péruviens.

Les Mexicains n'étaient

sortis

que

d e p u i s cent t r e n t e ans de l'état q u e n o u s a p p e lons sauvage.

Des t e m p s aussi

courts avaient

suffi n é a n m o i n s p o u r c h a n g e r e n t i è r e m e n t les p a y s et les h o m m e s s o u m i s à l e u r p o u v o i r . Ces p e u p l e s , si r é c e m m e n t c i v i l i s é s , s'étaient sensib l e m e n t avancés d a n s les a r t s utiles. Une c i r c o n s t a n c e semblait s'opposer a u x p r o grès d e ces sociétés ; les c h e v a u x et le g r a n d b é tail à c o r n e s , ces agens utiles et puissans

de


212

CHAPITRE VII.

l ' a g r i c u l t u r e et d u c o m m e r c e , n'existaient p o i n t a u M e x i q u e et au P é r o u , et il p a r a î t qu'il n'y e n avait p o i n t d a n s le reste d e l ' A m é r i q u e . B i e n ne cause a u t a n t d'effroi a u x Galibis q u e d'être c o n t r a i n t s à n o u s r e s s e m b l e r . Un c a p i t a i n e g u y a n a i s , q u i sait le f r a n ç a i s , f i t , il y a q u e l q u e temps,

un

voyage

à C a y e n n e ; on l ' e n t r e t i n t

d ' u n p r o j e t de civilisation des I n d i e n s ; il en parla,

à son

que l u i ,

retour, à ceux-ci,

et t o u s ,

ainsi

en c o n ç u r e n t d e g r a n d e s a l a r m e s . C i -

vilisation n e l e u r p r é s e n t e a u j o u r d ' h u i d ' a u t r e i d é e q u e celle d u travail sans salaire , de l'obéissance sans

récompense,

et de la

dépendance

sans p r o t e c t i o n . En u n m o t , l'état social et ses c h a r g e s sans d é d o m m a g e m e n t l e u r p a r a i s s e n t le d e r n i e r d e g r é d e la m i s è r e h u m a i n e . L a c i v i l i s a t i o n , c'est p o u r e u x l'esclavage.

On ne p e u t

o u b l i e r , p a r m i les e x t r a v a g a n c e s qu'a enfantées la r é v o l u t i o n , u n d é c r e t d e l'assemblée coloniale de 1 7 9 0 . Il o r d o n n e q u e les C a r a ï b e s o u I n d i e n s se c h o i s i r o n t des officiers m i l i t a i r e s et des officiers

municipaux;

sans d o u t e aussi des n o t a -

b l e s , des greffiers, des a g e n s , et le reste. J e m e suis e n t r e t e n u avec p l u s i e u r s I n d i e n s q u i p a r l a i e n t f r a n ç a i s ; j'ai c o n v e r s é avec q u e l q u e s a u t r e s p a r le m o y e n d'un i n t e r p r è t e ; j'ai tenté . sans s u c c è s , d'obtenir d'eux des

notions

s u r l e u r h i s t o i r e : ils n'ont p o i n t de t r a d i t i o n s .


CHAPITRE

VII.

213

On n e t r o u v e point p a r m i e u x d e ces faits e x t r a ordinaires

que

la m é m o i r e des h o m m e s

con-

s e r v e ; a u c u n de ces n o m s q u e la r e c o n n a i s s a n c e , l ' a d m i r a t i o n et la s u p e r s t i t i o n r e n d e n t f a m e u x c h e z les p e u p l e s les p l u s b a r b a r e s , et q u e les g é n é r a t i o n s se t r a n s m e t t e n t . Ils n'ont p o i n t l e u r T h é s é e , l e u r H e r c u l e , l e u r Ossian , l e u r C o n f u c i u s , leur A b r a h a m , l e u r Irminsul. Les époq u e s , l ' o r d r e des t e m p s l e u r sont e n t i è r e m e n t étrangers. T o u t ce q u ' o n p e u t c o n s t a t e r , c'est q u e ces p e u p l a d e s ont t o u j o u r s été b a r b a r e s , et n'ont été soumises à a u c u n e s lois ; c a r o n ne p e u t d o n n e r ce n o m à l e u r s usages.

T o u t a n n o n c e des

p e u p l e s t r è s - i g n o r a n s . O n n'y t r o u v e a u c u n s m o n u m e n s p u b l i c s q u i a p p r o c h e n t de c e u x d u M e x i q u e et d u P é r o u . Les G u y a n a i s f a b r i q u e n t u n c a n o t à l'aide d u feu , de l'eau et d e q u e l q u e s outils g r o s s i e r s ;

ils taillent avec

intelli-

gence et p r o p r e t é u n c a s s e - t ê t e , u n a r c ; et les j o n c s l e u r f o u r n i s s e n t des

flèches

a u x q u e l l e s il

n e m a n q u e r i e n q u e le f e r . Ils y s u p p l é e n t p a r un bois fort

dur

qu'ils aiguisent. Les f e m m e s

filent le c o t o n au fuseau , et l e u r s h a m a c s sont tissus p r o p r e m e n t et s o l i d e m e n t . L e u r s p a n i e r s et les outils nécessaires à la p r é p a r a t i o n d u m a nioc sont si c o m m o d e s , qu'ils ont é t é

imités

p a r les

cases,

Européens

eux-mêmes.

Leurs


214

CHAPITRE

VII.

g r o s s i è r e m e n t c o n s t r u i t e s , sont de simples a b r i s c o n t r e le soleil et la pluie. A ces f a b r i q u e s , j o i gnez celle des

vases de t e r r e , et v o u s

connaî-

trez t o u s les arts des sauvages. L e u r p o t e r i e est c u i t e a u feu ; ils m ê l e n t u n p e u de c e n d r e à l ' a r gile d o n t ils se s e r v e n t , et ils savent f o r m e r et c u i r e des vases q u i t i e n n e n t j u s q u ' à trois cents pintes , et q u i sont assez bien p r o p o r t i o n n é s . Ces p e u p l e s

nous résistèrent lorsque

e n t r e p r î m e s , au milieu

d u siècle

nous

d e r n i e r , de

n o u s é t a b l i r dans l e u r p a y s . Ils n o u s firent u n e g u e r r e o b s t i n é e , et ils p a r v i n r e n t m ê m e à c h a s ser la c o l o n i e e n t i è r e , q u i se réfugia à S u r i n a m , et de là a u x îles de la M a r t i n i q u e et de la G u a d e l o u p e . Des e n t r e p r i s e s m i e u x c o n ç u e s o n t d e puis r e n d u l e u r résistance i n u t i l e . L e g o u v e r n e m e n t f r a n ç a i s , en cessant

de les c r a i n d r e , a

cessé de les t y r a n n i s e r ; il a m ê m e fait des efforts réitérés p o u r les c i v i l i s e r : il a v o u l u s'assurer de l e u r affection p a r la b i e n f a i s a n c e . Mais on n'a p u p a r v e n i r j u s q u ' à ce j o u r à les r e n d r e d é p e n d a n s et dociles à nos lois. Les chefs r e ç o i v e n t les p r é s e n s , se p a r e n t des u n i f o r m e s , et p o r t e n t la c a n n e d u c o m m a n d e m e n t

qu'on

l e u r d o n n e ; mais ils se g o u v e r n e n t à l e u r m a n i è r e et d a n s une i n d é p e n d a n c e a b s o l u e de n o u s . Il n'y a d'exception qu'à l'égard de q u e l q u e s v i l l a ges q u i t o u c h e n t à nos é t a b l i s s e m e n s , et d o n t


CHAPITRE

VII.

215

les chefs , sous le n o m de c a p i t a i n e s , t r a n s m e t tent a u x Indiens les r é q u i s i t i o n s que nos

com-

m a n d a n s l e u r font q u e l q u e f o i s . Ils s'empressaient, a u t e m p s de la m o n a r c h i e , à e x é c u t e r t o u s les t r a v a u x q u i l e u r étaient d e mandés p a r l e gouvernement français. Quelques l i b é r a l i t é s , des présens p e u c o û t e u x et assortis à l e u r s g o û t s et à l e u r s o c c u p a t i o n s , les a t t i r a i e n t à C a y e n n e . Ils étaient e x a c t e m e n t et suffis a m m e n t payés p o u r t o u t ce qu'ils faisaient ou f o u r n i s s a i e n t . Il n'est p l u s q u e s t i o n a u j o u r d ' h u i d e p r é s e n s ; e t , q u a n t a u x salaires, ils ne sont pas m i e u x payés q u ' o n n e paie en F r a n c e t o u s les t r a v a u x de r é q u i s i t i o n . Aussi les v o i t - o n d e j o u r e n j o u r p l u s indociles : ils f u i e n t les c o m m a n d a n s et les officiers d u g o u v e r n e m e n t ; ils c r a i g n e n t des vexations a u x q u e l l e s ils sont i n c a p a bles

de résister, et qu'ils n'évitent qu'en

l o i g n a n t d e nos

s'é-

p o s t e s , et en se r e t i r a n t d a n s

l ' i n t é r i e u r d u p a y s . En é n o n ç a n t la c a u s e

du

m a l , j'en i n d i q u e s u f f i s a m m e n t le r e m è d e . Q u e l q u e s sauvages c r o i e n t q u e les différentes p e u p l a d e s de Galibis o n t

formé autrefois

un

c o r p s de nation , et il est a u m o i n s certain qu'ils avaient des intérêts c o m m u n s , qu'ils se r é u n i s saient p o u r faire la g u e r r e à des n a t i o n s e n n e m i e s , et qu'ils s'assistaient r é c i p r o q u e m e n t en fidèles

alliés.

A u j o u r d ' h u i ils sont divisés

en


216

CHAPITRE VII.

p l u s i e u r s petites t r i b u s . Elles n'ont d'affinité q u e dans leur l a n g a g e ,

q u i diffère p l u s ou m o i n s ,

selon l e u r é l o i g n e m e n t les u n e s des a u t r e s . En p é n é t r a n t p l u s a v a n t dans l ' i n t é r i e u r d u p a y s , on t r o u v e des n a t i o n s q u i n'ont

aucune

connaissance des E u r o p é e n s , o u q u i d u m o i n s sont

sans r e l a t i o n s avec e u x . Elles sont

assez

s o u v e n t en g u e r r e , et il p a r a î t certain q u ' e l l e s mangent

leurs

p r i s o n n i e r s . Mais c'est

moins

p o u r satisfaire u n h o r r i b l e a p p é t i t , q u e

pour

c o n t e n t e r l e u r h a i n e et n o u r r i r l e u r a n i m o s i t é . P l u s i e u r s b o i v e n t s e u l e m e n t le sang de l e u r s enn e m i s , et r é d u i s e n t les c o r p s e n c e n d r e s . Ils f o n t e n t r e r ces c e n d r e s d a n s u n b r e u v a g e qu'ils d o n n e n t à l e u r s e n f a n s , p o u r p e r p é t u e r les haines et les v e n g e a n c e s .

Ils n e m a n g e n t

jamais ceux

de l e u r p r o p r e t r i b u q u i sont t u é s d a n s l e u r s q u e r e l l e s p r i v é e s o u d a n s u n e bataille. Nous r e v î n m e s p a r eau à S i n n a m a r i . La r i v i è r e est b o r d é e d'habitations compte

a b a n d o n n é e s ; on

en

dix q u e l'activité des c o l o n s a v a i t fait

f l e u r i r . Les p r o p r i é t a i r e s o n t f u i à l ' é p o q u e d'une t r o p j u s t e t e r r e u r . Q u e l q u e s - u n s sont r e v e n u s , mais les b r a s o n t m a n q u é à Ja c u l t u r e . Cette scène, qu'elle a n i m a i t a u t r e f o i s , m a i n t e n a n t d é s e r t e ; ces cases, q u e les p l u i e s , les v e n t s et le soleil o n t p r e s q u e d é t r u i t e s , p r é s e n t e n t

un as-

pect p l u s m i s é r a b l e q u e les lieux q u i n'ont j a mais été cultivés.


CHAPITRE

VII.

217

De r e t o u r à S i n n a m a r i , je c o m p a r a i m a s i t u a t i o n à celle des

sauvages q u e je v e n a i s

de

q u i t t e r . J e t é s u r cette t e r r e i n c u l t e , en p r o i e à plus

de m i s è r e q u e

je n'avais j a m a i s d û

en

c r a i n d r e , j'ai c e p e n d a n t c o n s e r v é des a m i s d o n t r i e n n e p e u t m e s é p a r e r : c'est le t r a v a i l , ce s o n t m e s l i v r e s . C o m m e le v o y a g e u r a r r ê t é d a n s ses m a r c h e s l o n g u e s et pénibles se r e p o s e d a n s le b a i n , ou r é p a r e ses forces p a r d e b o n s a l i m e n s , a i n s i , d a n s le b a n n i s s e m e n t , et p r i v é d e t a n t d e choses q u e l'on c r o i t nécessaires au b o n h e u r , l ' é t u d e a t o u j o u r s r a m e n é la sérénité d a n s m o n c œ u r , e t r e m p l i m o n a m e d e c o u r a g e et

de

force. A g é de c i n q u a n t e - d e u x a n s , je n'ai p a s e n c o r e r e n o n c é à m ' i n s t r u i r e . J ' a i t o u t s u j e t de c r a i n d r e q u e m a c o u r s e n e finisse dans ce lieu d e m o n exil. J e t o u c h e p e u t - ê t r e au d e r n i e r t e r m e , cependant

je fais des p r o v i s i o n s c o m m e

c o n t i n u e r u n long v o y a g e .

et

pour


CHAPITRE

HUITIÈME.

O n i n q u i è t e les c o l o n s qui fre'quentent les

déportés—Dépor-

t a t i o n . — R e l é g a t i o n . — E v a s i o n de huit

déportés.—Motifs

qui e m p ê c h e n t l e s a u t r e s d e f u i r . — L e s fugitifs s o n t b i e n accueillis à S u r i n a m . — B e l l e s

21 germinal

an VI

actions récompensées.

( 1 0 a v r i l 1 7 9 8 ) . — Les

gazettes et les j o u r n a u x a u r a i e n t fait cesser l'ignorance absolue où nous

étions

s u r ce

que

nous avions t a n t d'intérêt à s a v o i r ; mais J e a n n e t s e m b l a i t se j o u e r de nos i n c e r t i t u d e s . Il t é m o i gnait d u m é c o n t e n t e m e n t

à ceux

des h a b i t a n s

q u i n o u s d o n n a i e n t q u e l q u e m a r q u e d'amitié. Un d é j e u n e r fait avec n o u s était un délit. On p a r l a i t de l'arrivée p r o c h a i n e d'un g r a n d n o m b r e de p r ê t r e s d é p o r t é s . On r é p a n d a i t q u e la t e r r e u r et les sévérités ne faisaient q u e c r o î t r e en F r a n c e , e t on se r é g l a i t , dans le t r a i t e m e n t qu'on

nous

faisait é p r o u v e r , s u r la r i g u e u r des actes d u d i rectoire. Dans ces circonstances , u n c o r s a i r e f r a n ç a i s d e C a y e n n e a r r ê t a u n n a v i r e danois , qui , s u r la foi des t r a i t é s , faisait t r a n q u i l l e m e n t

roule


CHAPITRE

VIII.

219

p o u r S u r i n a m . Sa cargaison était r i c h e ; mais , p o u r n o u s , ce qu'il p o r t a i t de p l u s p r é c i e u x é t a i t u n e c o l l e c t i o n d e gazettes a l l e m a n d e s de f r a î c h e d a t e . Elles

furent

promptement traduites,

et

n o u s e û m e s d e la s o r t e q u a r a n t e pages de n o u velles à la m a i n , q u i f o u r n i r e n t

abondamment

à nos c o n j e c t u r e s . Nous n'y t r o u v â m e s r i e n q u i p e r m î t d'espérer u n e j u s t i c e p r o c h a i n e ; et c e u x d'entre

nous

qui

ne pouvaient

se

résigner

à

r e s t e r captifs , é p r o u v è r e n t u n g r a n d d é c o u r a g e m e n t . Q u a t r e de nos c o m p a g n o n s étaient m o u r o n s , et les m i e u x p o r t a n s c r a i g n a i e n t de s u c comber à leur tour. Les p r o j e t s d'évasion o c c u p e n t sans cesse des p r i s o n n i e r s . L a nécessité de f u i r d e v i n t b i e n t ô t le s u j e t de nos e n t r e t i e n s . J ' e x c e p t e de ces c o m munications Brotier, Lavilleheurnois, B o u r d o n et R o u v è r e ; on ne cessa jamais de l e u r m o n t r e r de la défiance , et les a u t e u r s d e l'entreprise n e v o u l a i e n t p o i n t les y associer. O n g a r d a aussi le silence e n v e r s Laffon et T r o n s o n , t r o p m a l a d e s p o u r qu'il f û t à p r o p o s de les c o n s u l t e r .

Les

h u i t é t a i e n t bien s û r s de m a discrétion. J e l e u r avais c e p e n d a n t

d é c l a r é q u e j'étais bien r é s o l u

a

Les

ne

pas

fuir.

entretiens

furent

bientôt

concentrés entre Pichegru , W i l l o t , Barthélémy, A u b r y , D e l a r u e , R a m e l , D ' O s s o n v i l l e et Le Tellier. Ils se p r o p o s a i e n t d e faire voile p o u r S u r i n a m ,


520

CHAPITRE VIII.

où les v e n t s et les c o u r a n s p o u v a i e n t les c o n d u i r e en d e u x j o u r s . Ils t r o u v è r e n t aisément u n e petite p i r o g u e : c'était u n e b a r q u e e n t i è r e m e n t d é c o u v e r t e , a p p e l é e Postillon

dans ce p a y s . Elle

a d e u x mâts et d e u x voiles. Mais pas u n d'entre eux ne connaissait la c ô t e , ne savait la

ma-

n œ u v r e , et n'était c a p a b l e de j e t e r l'ancre à p r o pos. La g r a n d e difficulté était d'avoir u n pilote. Les d é p o r t é s associés au p r o j e t allaient t o u s les j o u r s se p r o m e n e r a u b o r d d e la m e r . Le 8 prairial

(27 m a i 1 7 9 8 ) , ils v i r e n t u n petit n a v i r e q u i

s'efforçait de gagner l ' e m b o u c h u r e d u S i n n a m a r i , en r e m o n t a n t c o n t r e le v e n t et le c o u r a n t . Il e u t à m a n œ u v r e r assez l o n g - t e m p s

a v a n t d'y

par-

v e n i r , et il était p r è s d ' e n t r e r en r i v i è r e , q u a n d il f u t a r r ê t é p a r u n corsaire de C a y e n n e . Cette prise était l'Eulalie,

bâtiment marchand venant

de P h i l a d e l p h i e . L e s u b r é c a r g u e , a p p e l é T i l l y , f u t , s u i v a n t l'usage , i n t e r r o g é p a r les c a p t e u r s , et l e u r dit q u e son n a v i r e , c h a r g é de c o m e s t i b l e s , était destiné p o u r C a y e n n e .

C'était,

en

e f f e t , sa destination. Il devait de là s'expédier en a p p a r e n c e p o u r u n p o r t n e u t r e ; m a i s son véritable dessein était de faire v o i l e p o u r l'établissem e n t e n n e m i de P a r a , a p p a r t e n a n t a u x P o r t u gais. 11 fut p e r m i s à t o u t l'équipage lui-même

et à Tilly

de v e n i r à S i n n a m a r i . Les d é p o r t é s

e n t r e t i n r e n t ce s u b r é c a r g u e , et a p p r i r e n t de l u i


CHAPITRE VIII.

221

un des objets secrets de sa r e l â c h e : c'était de se c o n c e r t e r avec B a r t h é l é m y s u r les

mesures à

p r e n d r e p o u r e n l e v e r lui et m ê m e les a u t r e s d é p o r t é s . Des amis a v a i e n t d é t e r m i n é Tilly à cette e n t r e p r i s e h a r d i e . Ce p r e m i e r v o y a g e a v a i t p o u r objet d'eu p r é p a r e r d'avance les m o y e n s , et il s'était p r o p o s é de r e v e n i r u n e seconde fois p o u r l'exécuter. Il devait aussi se p r o c u r e r c l a n d e s t i n e m e n t , à C a y e n n e , des p l a n s et s e m e n c e s des épiceries v e n u e s des M o l u q u e s , et les p o r t e r a u P a r a . Ce l a r c i n se faisait p a r o r d r e de la c o u r de L i s b o n n e , c o m m e o n s'en a s s u r a p a r des lettres i n t e r c e p tées. Les puissances refusent de se faire r é c i p r o q u e m e n t les présens de la n a t u r e . Elles les d é r o b e n t a u lieu de se les d e m a n d e r avec f r a n c h i s e , et d e se les d o n n e r avec u n e générosité r é c i p r o q u e , d o n t la g u e r r e m ê m e ne d e v r a i t p a s i n t e r r o m p r e l'exercice. L a prise de l'Eulalie fuir une

offrait à c e u x q u i v o u l a i e n t

facilité i n a t t e n d u e p o u r a v o i r s u r l a

p i r o g u e u n h o m m e c a p a b l e de g o u v e r n e r et ent e n d u à la m a n œ u v r e . Ils c o n v i n r e n t t r è s - s e c r è tement avec Tilly,

q u e le p a t r o n d u

navire,

a p p e l é B a r y , se c h a r g e r a i t de g o u v e r n e r l e u r p e t i t b â t i m e n t . Dès qu'on f u t d'accord s u r ce p o i n t c a p i t a l , l'attention des fugitifs se p o r t a s u r le c h a r g e m e n t de l e u r s effets et des subsistances


222

CHAPITRE VIII.

nécessaires j u s q u ' à S u r i n a m . Il fallait a v o i r des v i v r e s p o u r q u a t r e j o u r s , c a r t o u t e s sortes d e v é n e m e n s p o u v a i e n t p r o l o n g e r la t r a v e r s é e . Il y avait u n e l i e u e et d e m i e d e p u i s S i n n a m a r i j u s qu'à l'anse d'où l'on devait faire voile. Le p a i n , la v i a n d e salée, l ' e a u , l e v i n , f u r e n t p r ê t s en t e m p s utile. T o u s les soirs , D'Ossonville , le p l u s fort d'ent r e e u x , p r e n a i t le p a q u e t d'un d e ses c a m a r a d e s , et le j e t a i t , p a r - d e s s u s l a h a i e , dans le j a r d i n d ' u n h a b i t a n t d e nos a m i s . C e l u i - c i r é u n i t t o u s ces effets d a n s u n e b a r r i q u e , et la fit d é p o ser h a r d i m e n t c o m m e m a r c h a n d i s e d a n s le petit f o r t q u i g a r d a i t l ' e m b o u c h u r e d e l a r i v i è r e , en r e c o m m a n d a n t a u x soldats d'en a v o i r g r a n d soin. Ils n'y m a n q u è r e n t p a s , et c o n t r i b u è r e n t a i n s i , sans s'en d o u t e r , à l'évasion. C e p e n d a n t t o u s ces mouvemens

n ' a v a i e n t p u se f a i r e sans

exciter

l ' a t t e n t i o n d u c o m m a n d a n t . Ses affidés l'assuraient qu'il y avait u n c o m p l o t prochaine;

d o n t l'exécution était

il e n a v a i t d o n n é avis a u

citoyen

J e a n n e t , et l'on n o u s a dit d e p u i s q u e cet a g e n t avait aussitôt e x p é d i é des o r d r e s p o u r qu'on n o u s t r a n s f é r â t s u r la r i v i è r e d ' O y a p o k ,

lieu e n c o r e

p l u s m a l s a i n q u e S i n n a m a r i , et d'où

l'évasion

e û t été b e a u c o u p p l u s difficile. Le 15 prairial

a n V I ( 3 j u i n 1 7 9 8 ) , l'officier

fit son i n s p e c t i o n a c c o u t u m é e à sept h e u r e s d u


CHAPITRE VIII.

223

m a t i n . Il n o u s vit t o u s , e t , t r a n q u i l l e p o u r ce j o u r - l à , il s ' e m b a r q u a d a n s u n e c h a l o u p e , p o u r a l l e r d î n e r à b o r d d e l'Apollon,

ce n a v i r e danois

d o n t j'ai p a r l é et q u i était à d e u x lieues a u l a r g e . A l'instant m ê m e , les h u i t associés

s'achemi-

n è r e n t s u c c e s s i v e m e n t vers le lieu où la p i r o g u e devait les a t t e n d r e . L e général W i l l o t et R a m e l étaient à pied et faisaient l a v a n t - g a r d e . Ils e n t r è r e n t chez moi u n p e u a v a n t midi.

« Il est

» e n c o r e t e m p s , m e d i t W i l l o t ; v o u s avez j u s q u ' à » la n u i t p o u r n o u s j o i n d r e ; c o m m e n t p o u r r i e z » v o u s h é s i t e r ? v o u s êtes

p r i s o n n i e r dans

un

« l i e u p e s t i f é r é ; T r o n s o n et Laffon sont e x p i » r a n s ; vous aurez votre t o u r , ou

bien,

livré

» a u désespoir et à l ' e n n u i , v o u s resterez seul » p a r m i les s a u v a g e s , p e r d u p o u r v o t r e f a m i l l e , » qui n'existe déjà p l u s p o u r v o u s . Décidez-vous: » a p r è s c e t t e occasion, n'en espérez p l u s d ' a u » très. » J e déclarai fermement au général q u e m a r é s o l u t i o n était i n v a r i a b l e . J e les e m b r a s s a i , et n o u s n o u s s é p a r â m e s . P e u de m o m e n s

a p r è s , B a r t h é l é m y e n t r a et

fit u n e n o u v e l l e t e n t a t i v e . « N'attendez pas p l u s » long-temps,

m e d i t - i l ; ne c o m p t e z

plus sur

» u n j u g e m e n t s o l e n n e l , cet e s p o i r n'est q u ' u n e » illusion d e v o t r e p e r s é v é r a n c e

ou

de v o t r e

» c o u r a g e . » J e l u i r é p o n d i s : « Ne m e faites p a s » p l u s g r a n d q u e je ne le suis. J e r e s t e , mais ce


224

CHAPITRE VIII.

» n'est pas s e u l e m e n t d a n s l'espérance d ' o b t e n i r » j u s t i c e p o u r m o i . Voyez aussi c e u x q u i seraient » atteints p a r m a f u i t e ; v o u s qui p a r t e z , v o u s » n'avez ni f e m m e , ni e n f a n s

q u ' o n puisse d é -

» p o u i l l e r , e n v o u s i n s c r i v a n t s u r la liste des » é m i g r é s ; et m o i

» — « A h ! je vous

com-

» p r e n d s , m e dit alors m o n ami ; adieu

pour

» t o u j o u r s ! » L ' e n t r e t i e n s'était p r o l o n g é ;

son

c a n o t t o u c h a i t a u seuil d e m a case , p o u r le c o n d u i r e à la p i r o g u e destinée à l'évasion , il s'y j e t a : en m e d i s a n t de f a i r e ses d e r n i e r s a d i e u x à ses a m i s . L a f f o n était m o u r a n t ; les fugitifs c r u r e n t m ê m e qu'il était m o r t , e t , s u r la n o u v e l l e qu'ils en d o n n è r e n t à sa f e m m e ,

à leur arrivée

en

E u r o p e , elle p r i t le deuil. B a r t h é l é m y se s é p a r e d e m o i , et je v e u x consig n e r ici les s o u v e n i r s qu'il m e laisse. Né p l é b é i e n , c'est sans effort e t sans

ambition

qu'il se v i t

élevé a u r a n g d ' a m b a s s a d e u r , et qu'il f u t e n s u i t e n o m m é à la p l u s h a u t e m a g i s t r a t u r e q u i existât a l o r s en F r a n c e . Disgracié p a r ses c o d i r e c t e u r s , ils n'eussent désiré de sa p a r t q u ' u n e a b d i c a t i o n v o l o n t a i r e . Il c r u t qu'elle d o n n e r a i t l i e u de p e n ser qu'il n'était pas sans r e p r o c h e , et le c o m b l e de l ' i n f o r t u n e l u i s e m b l a p r é f é r a b l e à u n m e n songe h u m i l i a n t . Modeste a u faîte des g r a n d e u r s , il f u t s i m p l e dans le b a n n i s s e m e n t ; je n e l'entendis pas se p l a i n d r e u n e

seule fois

d e son


CHAPITRE

VIII

225

sort. L a m i t i é q u i n o u s avait unis au t e m p s d e sa f o r t u n e d e v i n t e n c o r e

p l u s étroite d a n s u n

m a l h e u r q u i n o u s était c o m m u n ,

et il ne se

souvint peut-être jamais , qu'auteur principal de son é l é v a t i o n , c'était m o i qui a v a i t ainsi

con-

t r i b u é à son exil. Les fugitifs s'éloignèrent vers d e u x h e u r e s d e l ' a p r è s - m i d i , t a n t en canot qu'à pied. Ils affectèr e n t de faire e n t e n d r e des c h a n t s et des cris de joie à l e u r d é p a r t , et paraissaient se r e n d r e à u n e p a r t i e de chasse o u de p ê c h e . C'est sans m y s t è r e q u e le c a n o t q u i t t a i t la r i v e p o u r a l l e r v e r s le Postillon.

J e l e u r criai : Bon v o y a g e ! et

je m e r e t i r a i dans m a c a b a n e , i n q u i e t de l ' é v é n e m e n t , et a t t r i s t é p a r m a solitude. A v a n t la fin du

j o u r , ils étaient t o u s d a n s le b o i s , s u r le

bord

de la m e r . Du

lieu

de l e u r r e t r a i t e ils

v i r e n t la c h a l o u p e qui p o r t a i t le c o m m a n d a n t q u i t t e r l ' A p o l l o n et r e n t r e r d a n s la r i v i è r e d e S i n n a m a r i . Ils c r a i g n a i e n t q u e la v u e de l e u r p i r o g u e ne l u i d o n n â t l'éveil. Elle s'avançait en ce m o m e n t ; mais le p a t r o n B a r y d é c o u v r i t le c o m m a n d a n t sans en ê t r e a p e r ç u , et il r a m a v e r s des p a l é t u v i e r s , qui le c a c h è r e n t . Les f u g i t i f s , s ' a c h e m i n a n t v e r s le l i e u c o n venu pour l'embarquement, furent arrêtés par un incident inquiétant. Le Tellier, fort chargé de p a q u e t s , m a r c h a i t p l u s l e n t e m e n t . B a r t h é l e m y том.

1.

15


226

CHAPITRE

VIII.

réglait ses pas s u r c e u x de son fidèle c o m p a g n o n . T o u t à c o u p il e n t e n d

u n e voix f o r t e , et les c r i s

r e d o u b l é s : « N'avancez pas ! n'avancez pas ! » Des nuages r e c e v a i e n t q u e l q u e s r a y o n s d u s o l e i l , d u c ô t é où cet a s t r e s'était c o u c h é , et les r é f l é c h i s saient s u r le sentier o ù les fugitifs m a r c h a i e n t . A la f a v e u r d e cette f a i b l e c l a r t é , B a r t h é l é m y aperçut un n è g r e ,

et c o u r u t a u s s i t ô t v e r s L e

Tellier. « Nous voilà s u r p r i s : l u i d i t - i l ; le c o m « m a n d a n t n o u s a d é c o u v e r t s . et n o u s fait a r r ê « ter. » Ils d é p l o r a i e n t l e u r s o r t , q u a n d le n è g r e l e u r c r i a : « A v a n c e z m a i n t e n a n t , a v a n c e z ! » Ils a l l è r e n t à l u i . « J e v o u s ai c r i é d ' a r r ê t e r , l e u r « dit-il,

parce que j e venais d'apercevoir cette

« t o r t u e q u e la m e r a jetée s u r l'anse. J e v a i s « l'assommer.

» Ce qu'il fit a u s s i t ô t .

La b r i s e , q u i était f o r t e , a v a i t p o r t é les c r i s d u n è g r e a u x six a u t r e s d é p o r t é s . Ils a c c o u r u r e n t et a p p r i r e n t de cet h o m m e qu'il a p p a r t e n a i t à l ' h a b i t a t i o n voisine.

Ils c o n t i n u è r e n t à e r r e r

s u r la p l a g e , e n t r e la m e r et le bois. Il était onze h e u r e s d u soir : la p i r o g u e n ' a r r i v a i t pas. I n q u i e t s et t r o u b l é s , ils se d i s p e r s è r e n t s u r l'anse p o u r l a c h e r c h e r ; ils a l l u m è r e n t u n feu de sig n a l , et enfin elle p a r u t . Il f a l l a i t , p o u r la j o i n d r e , f a i r e d o u z e à quinze pas d a n s la m e r . L e p a t r o n B a r y , h o m m e g r a n d et r o b u s t e , les t r a n s p o r t a s u c c e s s i v e m e n t s u r ses é p a u l e s , et e n s u i t e


CHAPITRE VIII.

227

ils l e v è r e n t l'ancre. Les fugitifs étaient a r m é s d e fusils et a v a i e n t u n e b o n n e p r o v i s i o n de p o u d r e . Ils étaient gens de c o u r a g e , la p l u p a r t h a b i t u é s à bien

se b a t t r e ,

tous résolus à une

défense

v i g o u r e u s e s'ils étaient p o u r s u i v i s , et m ô m e à se j e t e r à l'abordage s u r t o u t n a v i r e , p l u t ô t q u e de d e v e n i r sa proie ; m a i s o n n ' e u t , p e n d a n t près d e d e u x j o u r s , a u c u n s o u p ç o n d e l e u r évasion. D e p u i s l o n g - t e m p s on était h a b i t u é à les v o i r p ê c h e r en c a n o t , c h a s s e r d a n s la savane , et l e u r a b s e n c e n e f u t pas r e m a r q u é e . Il est difficile d e p e n s e r q u e les d o m e s t i q u e s qu'ils laissèrent à S i n n a m a r i n'eussent r i e n p é n é t r é ; m a i s l e u r s m a î t r e s n'avaient j a m a i s cessé d e les t r a i t e r a v e c b i e n v e i l l a n c e , et si ces gens f u r e n t d e l ' é v a s i o n , il n'y e u t p o i n t d e

instruits

dénonciateur

parmi eux. D ' a i l l e u r s , t o u t favorisait l ' e n t r e p r i s e : la m e r é t a i t belle e t descendait a u m o m e n t m ê m e où ils s ' é l o i g n è r e n t d u r i v a g e . L a soirée avait été o b s c u r e ; la l u n e , d a n s son p l e i n , se leva , et ils firent b e a u c o u p d e c h e m i n cette p r e m i è r e n u i t . Quelq u e s - u n s c r a i g n a i e n t e n c o r e q u e le c o m m a n d a n t d e S i n n a m a r i ne les fît p o u r s u i v r e p a r des c a n o t s à la voile et à la r a m e ; d ' a u t r e s , a u c o n t r a i r e , d e v i n r e n t si confians a p r è s a v o i r p e r d u d e v u e l ' e m b o u c h u r e d u S i n n a m a r i , qu'ils v o u l u r e n t , dès le l e n d e m a i n ,

aller à terre

pour prendre


228

CHAPITRE

VIII.

le plaisir de la chasse. Ce n'est q u ' a p r è s un d é b a t fort a n i m é q u ' o n les fit c h a n g e r de s e n t i m e n t , Il était bien e x t r a o r d i n a i r e d e v o i r n e u f h o m m e s , gènes dans l e u r p i r o g u e , n e p o u v a n t p o u r ainsi d i r e se m o u v o i r d'une place à l ' a u t r e , se d i s p u t e r la b a r r e p o u r g o u v e r n e r , les u n s vers la t e r r e , les a u t r e s en r o u t e . Les p l u s r a i s o n n a b l e s l ' e m portèrent. Le

patron américain

cette c ô t e , et c o m m e

ne

connaissait

point

il était le seul m a r i n à

b o r d , la m a n œ u v r e était f o r t i r r é g u l i è r e d a n s les

changemens

de vents.

C o n t r a i n t s d'aller à

t e r r e , à la M a n a , s u r le t e r r i t o i r e f r a n ç a i s , d é c o u r a g é s p a r diverses c o n t r a r i é t é s , affaiblis p a r le m a l d e m e r , q u e l q u e s - u n s v o u l a i e n t passer u n j o u r ou d e u x d a n s cette r e l â c h e . P i c h e g r u p r i t

un

t o n de c o m m a n d e m e n t q u i en i m p o s a a u x é t o u r dis ; ils r e m i r e n t à l a voile , et a r r i v è r e n t s u r l a côte de S u r i n a m . Des soldats h o l l a n d a i s r e c o n n u r e n t P i c h e g r u et W i l l o l . T o u s f u r e n t accueillis p a r F r é d é r i c i , g o u v e r n e u r , sous les n o m s qu'ils a v a i e n t e m p r u n t é s , et il f e i g n i t , en p u b l i c , d e n e pas les c o n n a î t r e . Ils f u r e n t logés chez d i v e r s habitans,

qui

se d i s p u t a i e n t l'avantage de les

b i e n r e c e v o i r . La c o n d u i t e d e P i c h e g r u , l o r s q u ' i l c o m m a n d a i t l'armée française d a n s les P a y s - B a s , e t q u a n d il c o n q u i t les P r o v i n c e s - U n i e s , n'avait laissé q u e

des s o u v e n i r s h o n o r a b l e s ; il s'était


CHAPITRE

VIII.

229

s u r t o u t r e n d u r e c o m m a n d a b l e p a r son n i t é et u n désintéressement

huma-

a u - d e s s u s de

tous

les éloges. Les H o l l a n d a i s de S u r i n a m s'empressèr e n t d ' o u v r i r l e u r s b o u r s e s à ce g é n é r a l ; il p o u v a i t y p u i s e r à discrétion ; il ne v o u l u t rien r e c e v o i r . » J e n e p u i s , disait-il, m a n q u e r ni d ' e a u , ni d e » pain , n i de tabac à f u m e r ; c'est t o u t ce qu'il » m e f a u t . » Il passa en A n g l e l e r r e a v e c

une

p a r t i e des c o m p a g n o n s de sa fuite. W i l l o t , p e n d a n t qu'il c o m m a n d a i t à Marseille, a v a i t m i s en l i b e r t é u n g r a n d n o m b r e d ' A l g é r i e n s , de Tunisiens.

Les A f r i c a i n s , p a r r e c o n -

naissance, avaient, à leur tour,

et aussi

r a n ç o n , b r i s é les f e r s , n o n - s e u l e m e n t

sans

de p l u -

sieurs F r a n ç a i s , m a i s aussi de b e a u c o u p d'autres captifs,

et p a r t i c u l i è r e m e n t d ' A m é r i c a i n s

des

Etats-Unis. Il fut r e c o n n u à S u r i n a m p a r un c a pitaine p e n s y l v a n i e n , q u i l'appela son b i e n f a i t e u r , son p è r e , son s a u v e u r . L e l e n d e m a i n , c e t h o m m e v i n t le t r o u v e r . Il l u i dit : q u ' i n s t r u i t q u il m a n q u a i t d ' a r g e n t ,

il lui

apportait mille

p i a s t r e s , q u e le g é n é r a l l u i r e n d r a i t

q u a n d il

pourrait. T o u s , à l'exception de Tellier,

B a r t h é l e m y et de

Le

p a s s è r e n t de S u r i n a m a D é m é r a r y , o ù

m o u r u t A u b r y . L'état désespéré d e W i l l o t ne l u i p e r m e t t a i t pas de s ' e m b a r q u e r ; les q u a t r e a u t r e s fugitifs p a r t i r e n t sans lui p o u r l ' A n g l e t e r r e . C'é-


230

CHAPITRE

taient

Pichegru .

VIII.

Delarue,

Ramel

et

D'Os-

sonville. On a c c u s e la c o n v e n t i o n d'un c r i m e si a b o m i n a b l e , q u e je n e puis e n c o r e y c r o i r e , et d a n s le b a n n i s s e m e n t , je n'ai pas le m o y e n de c o n n a î t r e la vérité. P i c h e g r u , d i t - o n , a y a n t fait p r i s o n n i e r s h u i t o u n e u f cents A n g l a i s , r e ç u t d e la

convention

l ' o r d r e d e les faire fusiller. Il désobéit. Cette

gé-

n é r e u s e résistance n e p o u v a i t ê t r e o u b l i é e ,

et,

à son a r r i v é e en A n g l e t e r r e , Le d u c d ' Y o r c k c r u t d e v o i r lui e n t é m o i g n e r la r e c o n n a i s s a n c e

natio-

nale. A p r è s les b r u i t s , fondés o u n o n , q u i a v a i e n t c o u r u , n o u s eussions d é s i r é q u e P i c h e g r u

se

réfugiât dans un pays neutre. Barthélémy

ne

quitta

Surinam

qu'après y

a v o i r s é j o u r n é p r è s de d e u x m o i s .

Il se r e n d i t

à D é m é r a r y , o ù il t r o u v a W i l l o t c o n v a l e s c e n t . Ils firent

voile p o u r l ' A n g l e t e r r e . C'est

dans

t r a v e r s é e q u e B a r t h é l é m y p e r d i t son

cette

fidèle

do-

m e s t i q u e Le T e l l i e r . Q u e nos n o m s r e s t e n t c o n f o n d u s et o u b l i é s

p a r m i t a n t d ' a u t r e s , le sien

sera c o n s e r v é aussi l o n g - t e m p s q u e la

fidélité

et

l'amitié s e r o n t en h o n n e u r . L'agent d u d i r e c t o i r e se h â t a d ' e n v o y e r à S i n n a m a r i u n officier s u p é r i e u r p o u r faire u n e e n q u ê t e , et r e c u e i l l i r les c i r c o n s t a n c e s

de l ' é v a -

sion. C e m i l i t a i r e y m i t p l u s d ' a p p a r e i l q u e d e


CHAPITRE

VIII

231

s é v é r i t é , et nous n ' e û m e s en ce m o m e n t à n o u s p l a i n d r e d'aucun s u r c r o î t de r i g u e u r s . Un c o l o n , v o y a n t m ê m e q u e cette évasion était a p p r o u v é e p a r t o u s les h o n n ê t e s

g e n s , laissa c r o i r e , p o u r

se d o n n e r d e l ' i m p o r t a n c e , qu'il n'avait p a s é t é i n u t i l e a u x fugitifs : il n'avait pas m ê m e été i n s t r u i t d e l e u r p r o j e t ; m a i s son i n d i s c r é t i o n le fit c o n d u i r e à C a y e n n e , e t p a r suite de cette i m p o s t u r e , q u e lui avait suggérée sa b i e n v e i l l a n t e v a n i t é , il allait ê t r e e n v o y é en F r a n c e , q u a n d , p a r b o n h e u r p o u r l u i , le h a s a r d a p p r i t à l'agent tous les secrets q u e l'enquête n'avait p u l u i d é couvrir. L e s u b r é c a r g u e T i l l y , en p a r t a n t d e P h i l a d e l p h i e , a v a i t c a c h é , d a n s u n b a r i l de f a r i n e , d e s p a p i e r s relatifs a u v r a i

b u t de

son v o y a g e , et

u n e l e t t r e c o n f i d e n t i e l l e q u e les amis de B a r t h é l é m y lui é c r i v a i e n t . A r r i v é à C a y e n n e , Tilly a p p r i t q u e sa cargaison était c o n f i s q u é e ,

et q u e

les f a r i n e s , déposées dans le m a g a s i n p u b l i c , d e v a i e n t s e r v i r a u x r a t i o n s des soldats.

Dans l a

c r a i n t e qu'il eut d'être d é c o u v e r t , il se h â t a d e d e m a n d e r u n b a r i l de f a r i n e p o u r sa n o u r r i t u r e , et il i n d i q u a m a l a d r o i t e m e n t c e l u i qu'il l u i i m p o r t a i t d e r e t i r e r . C'était d i r e qu'il fallait l'exam i n e r a v e c soin. On y t r o u v a les lettres et d ' a u t r e s pièces q u i f u r e n t remises à l'agent. L e p a u v r e s i n n a m a r i e n , q u i , p a r son b a b i l , a v a i t a t t i r é


532

CHAPITRE VIII.

s u r lui dos s o u p ç o n s mal fondés , fut justifié , et t o u t e l ' a n i m a d v e r s i o n se t o u r n a c o n t r e T i l l y . Ce m a r i n f u t e m b a r q u é s u r la frégate la

Décade,

q u i fit voile p o u r R o c h e f o r t . On p r é v o y a i t u n sort m a l h e u r e u x p o u r l u i ,

m a i s la Décade

fut

prise p a r les A n g l a i s . Tilly cessa d'être p r i s o n nier,

et

il r e t r o u v a à L o n d r e s c e u x q u i lui

a v a i e n t l'obligation de l e u r l i b e r t é . P e u de t e m p s a p r è s l'évasion , les fugitifs f u r e n t , par une p r o c l a m a t i o n , déclarés émigrés, et le p e u d'effets qu'ils a v a i e n t laissés f u r e n t v e n d u s . En o u v r a n t la case de P i c h e g r u , o n t r o u v a s u r sa t a b l e le billet s u i v a n t : « J e d o n n e à Y i c » toire t o u t ce q u e je laisse

à Sinnamari; je ne

» d o i s r i e n . A d i e u . »Un s a u v a g e vit p a r m i les effets laissés p a r ce d é p o r t é u n e c o u p e de coco. Il la p r i t . « J e la g a r d e , d i t - i l , p a r c e q u e celui à » q u i elle a p p a r t i e n t m e la p r é s e n t a i t t o u j o u r s » pleine de tafia. » S i n n a m a r i , a p r è s cette évasion , d e v i n t d ' a u t a n t p l u s triste q u e la p l u p a r t des d é p o r t é s r e s tés étaient m a l a d e s . A u c u n d u conseil des a n ciens n'avait f u i ,

et c e u x q u i ne f u r e n t pas

c o n s u l t é s eussent p r o b a b l e m e n t refusé de f u i r . T o u s étaient pères d e f a m i l l e . V o u s voyez q u e je me sers des m o t s de et déportation;

déporté

mais c'est i m p r o p r e m e n t q u e je

les e m p l o i e . Nos r o i s ont q u e l q u e f o i s

confondu


CHAPITRE VIII.

233

l'exil e t la relégation ; les lois nouvelles n e c o n naissaient p o i n t ces peines. Elles exigent q u e la d é p o r t a t i o n n'ait lieu qu'en v e r t u d'un j u g e m e n t , et j e n'avais été ni j u g é , n i m ê m e accusé o u e n t e n d u . J e n'étais p o i n t d é p o r t é , j'étais r e l é g u é , a u x t e r m e s des lois r o m a i n e s ; c e p e n d a n t j'ai r a r e m e n t e m p l o y é les m o t s d e relégué gation.

et de

relé-

Ils n e seraient pas si facilement c o m p r i s ,

q u o i q u ' i l s soient les seuls p r o p r e s a u x actes i l l é g a u x d o n t je subis la r i g u e u r . Nous a v i o n s q u e l q u e f o i s occasion de v o i r des v o y a g e u r s a r r i v a n t d e F r a n c e ; et m a l g r é le d a n ger

d e n o u s f r é q u e n t e r , ils c é d a i e n t à l ' i n t é r ê t

que nous

i n s p i r i o n s , o u à la c u r i o s i t é d e n o u s

voir. B o u r d o n , toujours impatient, demandait u n j o u r à l'un d e u x : « Q u e d i t - o n de n o t r e b a n » n i s s e m e n t ? » — « J e n'en ai p a s e n t e n d u p a r » 1er , » d i t le j e u n e h o m m e . B o u r d o n , le seul m e m b r e d u conseil des cinq-cents qui f û t resté à S i n n a m a r i , se l i v r a a l o r s à t o u t e sa c o l è r e . J e c r u s e n t e n d r e P h i l o c t è t e p a r l a n t à P y r r h u s , et m a u d i s s a n t Ulysse et les A t r i d e s :

« O comble de l'injure ! » L a F r a n c e de m e s m a u x n'est p a s m ê m e i n f o r m é e , » On e n étouffe ainsi j u s q u ' à la r e n o m m é e ; » E t q u a n d l e mal a f f r e u x d o n t j e suis c o n s u m e » D e v i e n t plus d é v o r a n t e t p l u s

envenimé,


234

CHAPITRE

VIII.

» Mes lâches oppresseurs , dans leur secrète joie , » I n s u l t e n t a u x t o u r m e n s d o n t ils m ' o n t l'ait la p r o i e . » LA HARPE ,

Philoctète.

B o u r d o n s u p p o r t a i t le b a n n i s s e m e n t avec i m patience. Les fugitifs n ' a v a i e n t p o i n t v o u l u p o u r c o m p a g n o n de l e u r fuite u n h o m m e p l u s c o n n u p a r ses excès r é v o l u t i o n n a i r e s q u e p a r son r e p e n t i r . Il f u t

consterné

d u m y s t è r e qu'ils

lui

a v a i e n t fait. Ils a v a i e n t p a r e i l l e m e n t célé l e u r p r o j e t a u x deux commissaires heurnois,

r o y a u x , B r o t i e r et L a v i l l e -

et ils t é m o i g n a i e n t

ainsi

que

nulle

liaison et n u l s i n t é r ê t s p a r t i c u l i e r s ne les r a p p r o c h a i e n t d'eux.

Rovère portait à Sinnamari

l'esprit de r e c h e r c h e et de c o n t r e - p o l i c e

qu'il

avait v o u l u i n t r o d u i r e d a n s les c o m m i s s i o n s des i n s p e c t e u r s , q u a n d il en était m e m b r e . Il y e u t , à ce s u j e t , e n t r e l u i et m o i , u n e scène d o n t je m ' a m u s a i . Il v o u l a i t a v o i r la r é p u t a t i o n d ' ê t r e i n f o r m é p o n c t u e l l e m e n t de t o u t ce q u ' u n

bon

c o m i t é de r e c h e r c h e s doit s a v o i r . L e l e n d e m a i n de l'évasion , j'allai le v o i r , et j e l u i d e m a n d a i d'un t o n m y s t é r i e u x s'il savait ce q u i s'était passé la v e i l l e . « Et v o u s ? » m e dit-il. — » J e le sais, r é » pondis-je ; mais qu'en pensez-vous? » — « C e » q u e j'en pense, c'est q u e la chose m é r i t e g r a n d e «attention. » — « Q u e

parlez-vous

d'attention,

» l u i r é p o n d i s - j e à m o n t o u r ; c'est chose f a i t e ,


CHAPITRE VIII. » et

je voulais

en

savoir

235

votre sentiment. »

— » Mon s e n t i m e n t , c'est q u e c'est u n

événe-

» m e n t assez é t r a n g e . A u s u r p l u s , il f a u t a t t e n » d r e . » — « F o r t b i e n dit ; m a i s

si,

en

atten-

» d a n t , o n n o u s r e n d r e s p o n s a b l e s ? » — A ce mot,

Rovère

fut d é c o n t e n a n c é :

« Expliquez-

» v o u s n e t t e m e n t , » m e dit-il d'un air i n q u i e t . — « Vous saurez tout demain. «Rovère r é p l i q u a : « J e sais

tout présentement

peut-être ;

mais

» p o u r q u o i n e v o u l e z - v o u s pas d i r e v o u s - m ê m e » ce d o n t il s'agit? » J e le tins ainsi p e n d a n t

un

q u a r t d ' h e u r e e n t r e la peine e x t r ê m e d e n e p a s ê t r e i n s t r u i t le p r e m i e r d ' u n e n o u v e a u t é , e t l a c u r i o s i t é d e l ' a p p r e n d r e ; à la fin, il se leva i m p a t i e n t é , e t m e d i t : « J e vais d é j e u n e r chez A u » b r y , q u i sera m o i n s m y s t é r i e u x . » — « A u b r y , » l u i d i s - j e , et sept de nos c o m p a g n o n s sont e n « c e m o m e n t à t r e n t e o u q u a r a n t e lieues en m e r . » Il f u t u n m o m e n t s t u p é f a i t ; p u i s , se r a s s u r a n t , il m e dit : » Ils m ' a v a i e n t confié l e u r dessein d e « f u i r , mais je n'y c o m p t a i s q u e p o u r ce soir. » Me v o i l à seul! c a r T r o n s o n et Laffon s o n t e n d a n g e r . Mes r o u t e s sont d é s e r t e s ; je n'ai p l u s à q u i m o n t r e r mes dessins.

Plus d'admirateurs,

p l u s de c e n s e u r s ! J e ne p r e n d r a i d é s o r m a i s plaisir à r i e n . Mais si le d é p a r t de mes c o m p a g n o n s

m'at-

t r i s t e , j e n e r e g r e t t e pas p o u r cela d'être r e s t é ;


236

CHAPITRE VIII.

et si je puis j a m a i s m'en

aller d ' i c i , ce ne sera

q u e p o u r r e t o u r n e r en F r a n c e . Le r a m i e r , pigeon,

le

t r a n s p o r t é à d e u x cents lieues de son

c o l o m b i e r , y est r a m e n é e n u n seul j o u r p a r son i n s t i n c t . S'il y r e t r o u v e sa c o m p a g n e , il o u b l i e la violence q u ' o n l u i a f a i t e , et ce long t r a j e t ne l'a p o i n t f a t i g u é . C'est d a n s sa f a m i l l e , d a n s sa p a t r i e qu'il est r e v e n u ; et j ' a u r a i s p u f u i r p o u r u n a u t r e lieu q u e c e l u i q u ' h a b i t e É l i s e , p o u r u n a u t r e p a y s q u e celui où j'ai m a m è r e , m a fille , o ù s o n t t o u s mes a m i s ! M o n e s p r i t se r é v o l t a i t à la p e n s é e q u e m a fuite a u r a i t r o m p u les liens q u i m'unissaient

e n c o r e à m o n p a y s , et q u e ,

victime d'un décret i n j u s t e , j'aurais p u

cesser

d'être F r a n ç a i s . J e r e v e r r a i m o n c o l o m b i e r ( 1 ) .

( l ) L a v i e q u e m è n e le p a u v r e e n sa c a b a n e est m e i l l e u r e q u e v i a n d e s e x c e l l e n t e s en p a y s é t r a n g e r s sans d o m i c i l e .

Prov

de

Salomon.


CHAPITRE

L a G u y a n e française

NEUVIÈME,

a é t é p o s s é d é e p a r les

L'arbre à pain.—Le manguier

Hollandais.—

Le cannellier.—Le gi-

r o f l i e r . — L e m u s c a d i e r . — L e p o i v r i e r . — É t a t s d e ces p r o d u c t i o n s à l a G u y a n e f r a n ç a i s e . — L e sol et l e c l i m a t l e u r conviennent.

LES

Hollandais

ont

été

possesseurs

de

la

G u y a n e f r a n ç a i s e, et on r e n c o n t r e des traces d e l e u r p r é s e n c e d a n s les e n v i r o n s d u b o u r g q u e nous habitons.

Nés a u m i l i e u des e a u x ,

dont

ils o n t à se d é f e n d r e de t o u s c ô t é s , ils o n t a s s u j é t i cet é l é m e n t , et l'ont r e n d u u n d e s agens les p l u s p u i s s a n s d e l e u r p r o s p é r i t é . O n t r o u v e ici des c a n a u x à d e m i c o m b l é s , et des t r a n c h é e s q u i c o n d u i s a i e n t j u s q u e dans le S i n n a m a r i les e a u x des savanes s u b m e r g é e s . Ils o n t a p p o r t é d a n s ce c o n t i n e n t l'art q u i a c o n q u i s s u r la m e r u n e p a r t i e des P a y s - B a s ; et sans d o u t e ils e u s sent notre

donné

une

Guyane,

g r a n d e v a l e u r aux t e r r e s d e s'ils

en

fussent d e m e u r é s

les

m a î t r e s . Les F r a n ç a i s , q u i la r e p r i r e n t s u r e u x , n e p r o f i t è r e n t pas d e l e u r s t r a v a u x , et l ' i n d u s trie hollandaise n a servi qu'à r e n d r e t é m o i g n a g e


2 38

CHAPITRE

d e la b o n t é

d'un

IX.

sol q u e n o u s a v o n s négligé

p e n d a n t p l u s d'un siècle. Les F r a n ç a i s a v a i e n t aussi f o r m é u n établissem e n t , en 1 6 4 0 , s u r les b o r d s d u S u r i n a m ; mais les t e r r e s é t a n t m a r é c a g e u s e s et m a l s a i n e s , ils l'a" b a n d o n n è r e n t . Les Hollandais n o u s r e m p l a c è r e n t , e t en

les f e r t i l i s a n t , ils les o n t r e n d u e s

moins

i n s a l u b r e s . A i n s i , le sol q u e n o u s a v o n s r e c o n q u i s , et celui qu'ils

ont occupé

après

nous,

attestent en m ê m e t e m p s l e u r h a b i l e t é e t n o t r e maladresse. 11 y a b e a u c o u p de b o n s o u v r a g e s s u r l'histoire n a t u r e l l e d e la G u y a n e . J e n e v o u s d i r a i r i e n de ce qu'ils p e u v e n t v o u s a p p r e n d r e ; m a i s les a u t e u r s n'ont p u p a r l e r d e q u a t r e p r o d u c t i o n s d o n t la possession e x c l u s i v e

a long-temps

en-

r i c h i les négocians h o l l a n d a i s , et q u e les F r a n çais n'ont d é r o b é e s à l e u r a v a r i c e q u e d e p u i s p e u d'années : ce s o n t le g i r o f l e , la c a n n e l l e , la m u s c a d e e t le p o i v r e . Un h a s a r d h e u r e u x m e fit a v o i r à S i n n a m a r i le s u p e r b e o u v r a g e de R u m p h i u s , et les Belges d é p o r t é s m ' a i d è r e n t à en t r a d u i r e p l u s i e u r s a r ticles. Les épiceries p r é c i e u s e s o n t été a p p o r t é e s d e l'Ile d e F r a n c e à C a y e n n e en 1788.

1772,

On est p a r v e n u p a r la m ê m e aliser

1788 voie

m a n g u i e r et l ' a r b r e à p a i n .

et à y


CHAPITRE

L e socus

IX.

539

f u t t r o u v é p a r nos n a v i g a t e u r s d a n s

les îles de

la m e r

d u S u d , o ù il est u n

des

p r i n c i p a u x alimens des i n s u l a i r e s . Les Français et les Anglais l ' a p p e l è r e n t l ' a r b r e à pain, n o m fit sa f o r t u n e p a r m i n o u s .

On

et ce

s'empressa

d ' e n v o y e r l ' a r b r e à pain d a n s des c o n t r é e s o ù il était i n c o n n u . L a n a t u r e l'avait placé à p e u de distance des côtes occidentales de l ' A m é r i q u e . Il n'était s é p a r é des Antilles q u e p a r l'isthme d e P a n a m a ; et des siècles i n n o m b r a b l e s s'écoulèrent sans qu'il f r a n c h î t cette d i g u e é t r o i t e q u i s é p a r e les d e u x m e r s . Il e û t s e m b l é p l u s c o u r t de l ' a p p o r t e r p a r cette r o u t e à S a i n t - D o m i n g u e et a u x Antilles. On r e n o n ç a à ce m o y e n , p a r la c r a i n t e d ' a l a r m e r la jalousie q u i f e r m e les colonies e s p a gnoles a u x é t r a n g e r s . On e n v o y a d o n c ces a r b r e s à la G u y a n e en l e u r faisant p a r c o u r i r les t r o i s q u a r t s d u t o u r d u g l o b e , dans u n e n a v i g a t i o n de h u i t à

n e u f m i l l e lieues.

L'Ile de F r a n c e

servit de station i n t e r m é d i a i r e , et c'est p a r elle q u e l ' A m é r i q u e a r e ç u de l'Asie ces utiles magnifiques

présens.

et

L ' a r b r e â pain se plaît

à la G u y a n e ; il y d o n n e des f r u i t s en a b o n d a n c e ; ils p e u v e n t servir à la n o u r r i t u r e de l ' h o m m e , et les a n i m a u x en m a n g e n t a v e c

avidité.

Ils

r e s s e m b l e n t aux c h â t a i g n e s , m o i n s p a r la f o r m e q u e p a r le goût. J e p l a n t a i à S i n n a m a r i des semences p r o v e n a n t des a r b r e s q u i s o n t à C a y e n n e ;


240

CHAPITRE

IX.

a u b o u t d'un a n , mes plants a v a i e n t q u a t r e pieds d e h a u t e u r . Cet a r b r e se déplaisait à P a r i s , m a l g r é les secours des poêles et des s e r r e s . L e d i r e c t o i r e l'envoya d a n s u n e c o n t r é e q u i l u i est f a v o r a b l e , p a r le m ê m e vaisseau q u i n o u s a enlevés a u x c l i m a t s t e m p é r é s de l ' E u r o p e , p o u r n o u s f a i r e s u b i r les r i g u e u r s de la zone t o r r i d e . J ' i g n o r e si l'envoi q u i fut fait à S a i n t

Domin-

g u e , il y a douze a n s , a p a r e i l l e m e n t r é u s s i : il était c o m p o s é des

plus précieuses

tions de l'Asie.

frégate

Une

produc-

anglaise v i n t

de

la J a m a ï q u e au P o r t - a u - P r i n c e ; je fus i n f o r m é q u e M. G a r d n e r , c a p i t a i n e , s'était adressé sans succès au jardinier d u g o u v e r n e m e n t p o u r obten i r des plants d e c h a q u e e s p è c e ; j'en p a r l a i a u g o u v e r n e u r , et n o u s n ' h é s i t â m e s

pas à lui faire

d o n n e r u n e caisse de c h a q u e a r t i c l e . Nous p e n sions qu'il était p e u digne de n o t r e g r a n d e n a t i o n d'être a v a r e de t r é s o r s q u i a p p a r t i e n n e n t à t o u t l ' u n i v e r s , et d o n t on est s û r d ' a u g m e n t e r l a c o n s o m m a t i o n , en les d i s t r i b u a n t l i b é r a l e m e n t . Les Hollandais c o n t i n u e n t , au c o n t r a i r e , à e m p ê c h e r a u t a n t qu'ils p e u v e n t la sortie des p r o d u c t i o n s privilégiées c a p a b l e s d ' ê t r e p r o p a gées. J e les c o m p a r e à ces j a r d i n i e r s q u i n e v e n d e n t les f r u i t s p r é c i e u x de l e u r s j a r d i n s qu'à c o n d i t i o n q u e le n o y a u l e u r sera r e n d u . L e m a n g u i e r a p a r e i l l e m e n t réussi à la G u y a n e :


CHAPITRE

IX:

241

ce f r u i t b a l s a m i q u e et sain y est t r è s - a b o n d a n t . Les I n d i e n s en sont a v i d e s ; m a i s , p a r u n e suite de l e u r paresse et de cette instabilité q u i

le

fait e r r e r d'un lieu à u n a u t r e , ils en o n t

né-

s

gligé la c u l t u r e . Elle e s t facile c e p e n d a n t : il ne faut q u e laisser t o m b e r u n n o y a u

à terre,

et

sarcler a u t o u r de l ' a r b u s t e q u i lève i m m a n q u a b l e m e n t . Il y a dans l'Inde des m a n g u e s

grosses

c o m m e la tête d'un enfant. « C'est, dit R u m p h i u s , » un fruit

humide ;

il

échauffe

pourtant

le

» sang , et il est b i l i e u x . » J e n'en ai j a m a i s été i n commodé.

Peut-être que

cet a r b r e r é u s s i r a i t

dans les p r o v i n c e s m é r i d i o n a l e s de F r a n c e . Le c a n n e l l i e r p r o s p è r e dans cette colonie a u t a n t qu'à Ceylan m ê m e . 11 y en a p l u s i e u r s d a n s les jardins de cantons;

S i n n a m a r i et d a n s c e u x des a u t r e s mais j u s q u ' à

présent,

cette c u l t u r e

n'est p o u r ainsi d i r e q u ' u n objet de

curiosité.

Les c a n n e l l i e r s a p p o r t é s de l'Asie à la G u y a n e sont de la m e i l l e u r e e s p è c e , et v i e n n e n t

origi-

n a i r e m e n t d e Ceyian. 11 y en a d e u x a r b r e s à q u e l q u e s toises de m a case.

Ils ne sont

plantés

q u e d e p u i s q u a t r e à cinq ans , et le tronc a déjà quinze demi

p o u c e s de c i r c o n f é r e n c e , à u n pied et d u sol. Le c a n n e l l i e r v i e n t ici en h a i e

ou

en p l e i n v e n t . Il ne d e m a n d e p r e s q u e p o i n t de c u l t u r e ; la p l u p a r t des t e r r a i n s lui c o n v i e n n e n t . Le giroflier a été c u l t i v é a v e c soin à la G u y a n e ТОМ.

1.

16


242

CHAPITRE

IX.

Française ; le girofle qu'on y r é c o l t e est a u m o i n s fégal à celui d ' A m b o y n e . R u m p h i u s a d é c r i t cet arbre

p r é c i e u x avec son

Ce s a v a n t était

au

exactitude ordinaire.

service de

h o l l a n d a i s e ; mais cette

la

compagnie

c i r c o n s t a n c e n'excuse

p o i n t ce qu'il dit de l'impossibilité de le n a t u raliser a i l l e u r s q u ' a u x M o l u q u e s . «Les h a b i t a n s » d e J a v a , d i t - i l , et c e u x d e Macassar o n t t r a n s » p o r t é chez e u x des a r b u s t e s et des semences » d u giroflier. L e s p l a n t s o n t » g r a n d e u r o r d i n a i r e de ces » n'ont pas p o r t é de f r u i t s .

c r û j u s q u ' à la

a r b r e s , mais On en p e u t

ils

con-

» c l u r e q u e Dieu a sagement d i s t r i b u é à c h a q u e » n a t i o n des richesses , des p r o d u c t i o n s d i v e r s e s , » et qu'il a r e n f e r m é le g i r o f l e d a n s «des

Moluques,

hors desquelles

l'enceinte

aucune

» d u s t r i e h u m a i n e n e p e u t le p r o p a g e r , o u

inle

» c u l t i v e r j u s q u ' à sa p e r f e c t i o n . » H e u r e u s e m e n t , le g o u v e r n e m e n t f r a n ç a i s s'est bien g a r d é de p r ê t e r ces v u e s d'épiciers à la P r o v i d e n c e . L a G u y a n e française est au n o r d

de

la ligne, à à la m ê m e distance q u e les M o l u q u e s en sont a u m i d i . L'intention d u g o u v e r n e m e n t était

d'encou-

r a g e r cette c u l t u r e d a n s la c o l o n i e , et p l u s i e u r s h a b i t a n s s'y

l i v r a i e n t avec s u c c è s ,

lorsque

le

b a r o n de Besner, g o u v e r n e u r , i n t e r r o m p i t l e u r s


CHAPITRE

IX.

24 3

p r o g r è s . On a p r é t e n d u q u ' u n p r i v i l é g e exclusif a v a i t été d o n n é a u c o m t e de P r o v e n c e , et q u e le gouverneur, bon

c o u r t i s a n et

mauvais admi-

n i s t r a t e u r , avait été c h a r g é de l'exécution.

Quoi

qu'il en soit, en 1 7 7 9 , il fit p r e n d r e p a r le conseil s u p é r i e u r de C a y e n n e u n a r r ê t é p o r t a n t « q u e » c e u x des h a b i l a n s qui a v a i e n t p l a n t é des g i r o » f l i e r s , eussent à en faire la d é c l a r a t i o n ; et d é » fense

fut

faite h eux et à t o u s

autres

d'en

» p l a n t e r à l ' a v e n i r , à p e i n e de c i n q c e n t s livres » d'amende. » Yillebois, administrateur éclairé, succéda h e u r e u s e m e n t à Besner : il était p o r t e u r des o r d r e s d u m a r é c h a l de Castries , m i n i s t r e de la m a r i n e , citoyen sous la m o n a r c h i e . Villebois s'empressa à r é p a r e r le m a l q u ' a v a i t fait son p r é d é c e s s e u r . Cette c u l t u r e r e p r i t f a v e u r , et ses p r o g r è s étaient r a p i d e s , q u a n d

la

r é v o l u t i o n l'arrêta t o u t à c o u p . Les n è g r e s c o u p è r e n t les girofliers s u r p l u s i e u r s

habitations;

s u r d ' a u t r e s , ils négligèrent les sarclages et l'entretien.

Cependant

de n o u v e a u x

efforts o n t

t r i o m p h é de tant d'obstacles. P l u s i e u r s h a b i t a n s o n t des p l a n t a t i o n s florissantes : celle d e la brielle

Ga-

doit être c i t é e ; c'est là q u e le m a r q u i s

de L a f a v e t t e , c o n s t a m m e n t a n i m é de s e n t i m e n s généreux,

v o u l u t faire en g r a n d u n essai

n o i r s a f f r a n c h i s , et en

même

temps

de

cultiva-

\


244

CHAPITRE

IX.

t e u r s . Il ignorait q u e les r a c e s a f r i c a i n e s , essentiellement

f a i n é a n t e s , ne

croient

qu'autant

qu'elle a l'oisiveté p o u r

à la l i b e r t é compagne.

L ' e x p é r i e n c e n'a p u ê t r e c o n d u i t e à son t e r m e . L'habitation

de

la

Gabrielle

est

aujourd'hui

c u l t i v é e p a r de p r é t e n d u s a f f r a n c h i s r e t o m b é s dans u n e condition très-voisine de On y c o m p t a i t ( e n

1796 ) c i n q

l'esclavage.

m i l l e girofliers

s u r v i n g t - h u i t c a r r é s , le c a r r é a y a n t c i n q u a n t e toises s u r c h a q u e c ô t é . Un seul a r b r e a d o n n é j u s q u ' à c i n q u a n t e - q u a t r e l i v r e s de f r u i t . f é c o n d i t é est r a r e

Cette

(1).

A u r e s t e , la c o n q u ê t e des

épiceries est

con-

s o m m é e ; les Hollandais n ' a u r o n t pas p l u s l o n g t e m p s la j o u i s s a n c e exclusive

de ce

q u a n d m ê m e les e s p é r a n c e s d e c e u x

t r é s o r , et qui

culti-

v e n t p r é s e n t e m e n t le g i r o f l i e r à la G u y a n e s e r a i e n t r e n v e r s é e s p a r le m a l h e u r des t e m p s , il a p p a r t i e n t i r r é v o c a b l e m e n t à t o u s les p e u p l e s q u i o n t des c o l o n i e s et u n c o m m e r c e . On n'a pas c u l t i v é à la G u y a n e l e p o i v r e a v e c

( 1 ) Q u a n d j e r e v i n s d e la G u y a n e à P a r i s , j ' e u s o c c a s i o n d e p a r l e r de la

Gabrielle

au p r e m i e r

consul,

et j e l u i fis

c o n n a î t r e q u ' e l l e a v a i t été v e n d u e c o m m e b i e n d ' é m i g r é . Il m e d e m a n d a ce q u e c e t t e h a b i t a t i o n p o u v a i t a v o i r c o û t é à M . de L a f a y e t t e ; j e l e lui d i s , e t j ' i g n o r e s'il a é t é q u e l q u e suite à c e t t e c o m m u n i c a t i o n .

donné


CHAPITRE

IX.

245

la m ê m e activité q u e le giroflier. Cette é p i c e r i e est c e p e n d a n t d'une c o n s o m m a t i o n rale.

plus

géné-

On se p r o p o s e d'en é t a b l i r l'exploitation

en g r a n d . Cet assaisonnement à b o n m a r c h é est le l u x e d u p a u v r e . R u m p h i u s , fidèle a u x v u e s de la n a t i o n qu'il s e r v a i t , c o m m e n c e la description d u m u s c a d i e r p a r u n p r é a m b u l e q u ' u n h o m m e aussi é c l a i r é n'a p u é c r i r e s é r i e u s e m e n t . « L e C r é a t e u r , d i t - i l , » p o u r obliger les h o m m e s «à s'occuper de t r a » v a u x et d'exercices

u t i l e s , a c a c h é d a n s 1 es

» e n t r a i l l e s m ê m e de la t e r r e les d i a m a n s , l'or « et les choses les p l u s p r é c i e u s e s , et c'est p a r » la m ê m e raison qu'il l u i a p l u de r e c e l e r d a n s » u n des coins d e l ' O r i e n t , à la p l u s

grande

» d i s t a n c e , et d a n s de petites îles peu n o m b r e u . » s e s , la m u s c a d e et le girofle. La noix m u s c a d e » c r o î t n é a n m o i n s dans u n p l u s g r a n d n o m b r e » d'îles q u e le g i r o f l i e r , et o n » p r e s q u e toutes ceci p e u t

la t r o u v e d a n s

les M o l u q u e s . » 11 a j o u t e , e t

ê t r e v r a i , « q u ' a u t r e f o i s il y e u t des

» conventions

entre

les h a b i t a n t s

d'Amboyne

» et c e u x de B a n d a , en v e r t u desquelles la c u l » ture du

giroflier était

interdite

à

Banda,

» c o m m e celle d u m u s c a d i e r à A m b o y n e . C a r » le Dieu t o u t - p u i s s a n t , disent ces i n s u l a i r e s , « a r é p a r t i ses d o n s d i v e r s a u x différentes î l e s ,


246

CHAPITRE

IX.

» et c h a c u n e doit en être satisfaite. Les m u s c a » diers croissaient c e p e n d a n t à K e l a n g e e r a m et » dans les îles d u s u d - o u e s t ; mais ils y o n t é t é « d é t r u i t s , soit p a r la g u e r r e , soit p a r des traités » c o n c l u s e n t r e n o u s et les indigènes.» Les bonnes gens q u e ces Hollandais ! ils c r o i e n t qu'avec des t r a i t é s et un p e u de force a r m é e , les d é c r e t s de la P r o v i d e n c e

n'en iraient q u e

mieux. Le j a r d i n b o t a n i q u e de la G u y a n e est éloigné de C a y e n n e d ' e n v i r o n ainsi d i r e , principales

une lieue. Il est, p o u r

a b a n d o n n é ; on y t r o u v e e n c o r e les productions

apportées

de

l'Asie;

m a i s , à l'exception d u giroflier et d u c a n n e l l i e r , on

prend peu

de soin de les m u l t i p l i e r .

s o m m e s considérables ont é t é dépensées

Des pour

ces utiles t r a n s p l a n t a t i o n s . L a n a t u r e a secondé les efforts des h o m m e s . Le p l u s difficile est f a i t ; un p e u de zèle et de t r è s - m o d i q u e s

dépenses

bien

tant

peines

appliquées

suffisent

et d'avances

p o u r que

de

n e soient pas p e r d u e s . 11

f a u t e m p ê c h e r q u ' u n d é s o r d r e g é n é r a l ne d é p o u i l l e l ' A m é r i q u e des trésors si h e u r e u s e m e n t d é r o b é s à l'Asie. J'ai aussi m o n j a r d i n des plantes , et

comme

il t o u c h e à ma c a s e , je n'y t r a v a i l l e q u ' a v a n t le lever d u soleil et q u a n d il est c o u c h é . Le

travail


CHAPITRE

délasse

les peines

du

v é r i t é se p r o p a g e ,

cœur.

IX.

24 7

J e désire q u e

cette

et j'y reviens s o u v e n t p o u r

la r e n d r e familière. C'est là ce q u e j'ai a p p r i s d a n s le b a n n i s s e m e n t ; d'autres v o y a g e u r s

ont

v u plus de p a y s , et t o u s n'ont pas fait u n e d é c o u v e r t e aussi i m p o r t a n t e . J e ne dois p o u r t a n t pas v o u s

cacher

j'use ma v u e à lire à la l a m p e . M a d a m e

que Trion

m'a dit s o u v e n t : « V o u s d e v i e n d r e z a v e u g l e . » Elle m e g r o n d e et s'afflige de m o n

obstination.

Hier m a t i n , elle est e n t r é e d a n s ma c h a m b r e u n b a n d e a u à la m a i n , et , m o i t i é g r é , m o i t i é f o r c e , je l'ai laissée

l'attacher s u r m e s

« J e vous conjure , m'a-t-elle d i t ,

yeux.

de le g a r d e r

j u s q u ' a u soir. « Il a fallu s é r i e u s e m e n t en p r e n dre

l'engagement;

e t , en e f f e t ,

pendant toute

la j o u r n é e , j'ai été a v e u g l e , m a r c h a n t à t â t o n s , m ' e n n u y a n t de ne p o u v o i r lire ou

travailler,

obligé de m e faire c o u p e r les m o r c e a u x à table , me

h e u r t a n t p o u r aller d'un l i e u à u n

autre.

J'ai m ê m e cassé u n vase. « Eh bien! m e dit-elle » au

s o i r , en d é n o u a n t m o n

bandeau,

vous

» savez m a i n t e n a n t ce q u e c'est ; l i r e z - v o u s e n » c o r e à la l u m i è r e ? » J e r é p o n d i s : « N o n , » bien

résolu

de t e n i r m a

promesse.

Mais pas

p l u s tard q u e le l e n d e m a i n , je r e ç u s de S u r i n a m lui gros p a q u e t de gazettes a l l e m a n d e s .


24 8

CHAPITRE

Il m e

p a r v i e n t aussi

IX.

des

p a m p h l e t s et des

mémoires où nous sommes indignement traités. Mes c o m p a g n o n s

morts

ou m o u r a n s ne p e u -

v e n t p l u s y r é p o n d r e . On n'a pas t r o u v é d a n s t o u t e m a c o n d u i t e en

France

la m a t i è r e d ' u n

r e p r o c h e . P o u r y s u p p l é e r , on s'est d o n n é c a r rière sur mon administration à Saint-Domingue; mais

si v o u s avez p u

c o n s e r v e r les

documens

q u i s'y r a p p o r t e n t , v o u s n'y t r o u v e r e z q u e des témoignages

d u c o n t e n t e m e n t des h a b i t a n s de

cette c o l o n i e , c e u x des c h a m b r e s d ' a g r i c u l t u r e , les lettres d e conseils

de

nos places

m e r c e . De t o u s ces a c t e s , E l i s e ,

de c o m -

p u b l i e z ce q u e

v o u s v o u d r e z , et p r i n c i p a l e m e n t c e u x q u i s o n t a u x a r c h i v e s de la m a r i n e . J e n'ignore pas q u e les l e t t r e s d e s m i n i s t r e s d e L o u i s X V I , et celle q u e ce p r i n c e m'écrivit l u i - m ê m e , p a r a î t r o n t a u j o u r d'hui u n e p r o d u c t i o n h o r s de s a i s o n , et c e p e n d a n t je n'ai

pas d ' a u t r e m o y e n d e r e p o u s s e r

d'insignes i m p o s t u r e s . Joignez le t o u t à m a l e t t r e du 8 juin dernier. J e sais bien aussi qu'il f a u t s ' a t t e n d r e , dans les t e m p s d e f a c t i o n s , a u x mensonges et a u x c a l o m nies ; et si j'étais en l i b e r t é , je ne l e u r o p p o s e r a is q u e le silence.

Mais je subis

une affreuse con-

d a m n a t i o n sans a v o i r été j u g é . L e m o i n s q u i m e soit p e r m i s , c'est d'opposer des actes a u t h e n t i -


CHAPITRE

IX.

249

q u e s , d o n t la date est c e r t a i n e , à des mensonges inventés à plaisir en m o n

a b s e n c e , et q u a n d on

m e c r o i t p r i v é de t o u s m o y e n s d'y r é p o n d r e . 12 prairial

an VI

( 16 j u i n 1798 )

(1)

( 1 ) V o i r à la suite de c e J o u r n a l d e u x l e t t r e s q u e j ' é c r i v i s à ma f e m m e . E l l e les fit i m p r i m e r . J ' a i su q u ' e l l e s a v a i e n t e x cité le c o u r r o u x du d i r e c t o i r e , m a i s elles r a n i m è r e n t l ' i n t é r ê t p u b l i c , et c'est c e que j ' a v a i s e s p é r é . E l l e s s o n t du 2 4 fe'vrier et du 8 juin 1 7 9 8 .


CHAPITRE

DIXIÈME.

P r o d u i t d e la p ê c h e d'un j e u n e I n d i e n . — T r o n s o n et B o u r d o n d e l'Oise m e u r e n t à la m ê m e h e u r e . — D é t a i l s s u r ces deux

déportés.— Mort

de B e r t h e l o t - L a v i l l e h e u r n o i s . —

D é t a i l s s u r ce d é p o r t é . — Arméniens en c o u r s e a v a n t a g e u x à q u e l q u e s p a r t i c u l i e r s , p r é j u d i c i a b l e s à la c o l o n i e . — L e t t r e d e l'agent J e a n n e t ,

UN j o u r q u e le soleil était c a c h é , j ' a l l a i , en me p r o m e n a n t ,

j u s q u ' a u b o r d de la m e r . J ' y

t r o u v a i u n j e u n e I n d i e n . Il s e m b l a i t t r è s - a f f l i g é , se f r a p p a i t la t ê t e , et s e p a r l a i t à l u i - m ê m e d u ton le plus l a m e n t a b l e .

J ' e n fus d ' a u t a n t p l u s

s u r p r i s , q u e je voyais p r è s de l u i p l u s i e u r s poissons très-gros, p r o d u i t d e

sa p ê c h e .

Il m e fit c o m -

p r e n d r e q u e son c h a g r i n v e nait d e ce qu'il ne p o u v a i t t o u t e m p o r t e r . J e vins à son s e c o u r s : j'attachai les d e u x p l u s gros de ces poissons a u x d e u x b o u t s d'un b â t o n , et je plaçai le petit f a r d e a u s u r m o n é p a u l e . J e mis ainsi à sa d i s p o s i tion t o u t e sa f o r t u n e , d o n t , u n m o m e n t a u p a r a v a n t , la g r a n d e u r faisait son désespoir. Nous nous a c h e m i n â m e s ,

et de r e t o u r a u b o u r g , il

p r i t son poisson , sans m e r e m e r c i e r . J e c o m p r i q u e , dans sa p e n s é e , je n'avais fait q u e r e m p l i


CHAPITRE

un devoir.

X.

251

J e lui fis d e m a n d e r c o m m e n t il dis-

poserait de son s u p e r f l u . « J e le d o n n e r a i , d i t - i l , » à c e u x q u i a u r o n t fait u n e m a u v a i s e p ê c h e . » Cette r é p o n s e m'a r a p p e l é l o r d Clive. C e g o u v e r n e u r , q u i avait r a p p o r t é d u Bengale en A n g l e t e r r e u n e i m m e n s e f o r t u n e , en fit d ' a b o r d u n usage l i b é r a l . Il s'ennuya b i e n t ô t de ne r e n c o n t r e r q u e des ingrats. Il cessa de d o n n e r , e t

finit

par u n suicide. Mon j e u n e s a u v a g e , au c o n t r a i r e de ce m a l h e u r e u x r i c h e , r e g a r d a i t les b o n s offices c o m m e un d e v o i r ; il n'était p o i n t r e c o n n a i s sant de c e u x qu'on l u i r e n d a i t , et à son t o u r , il n'exigeait l a reconnaissance

de p e r s o n n e

pour

p r i x de ses libéralités. Nous étions , p a r l a m o r t d e M u r i n a i s , e t p a r l'évasion de h u i t de nos c o m p a g n o n s , r é d u i t s à sept ; mais

bientôt

nos pertes se

succédèrent

avec r a p i d i t é . Ayez le c o u r a g e d e lire les récits q u e je vais en f a i r e ! L ' e s p é r a n c e , cette amie des e x i l é s , a v a i t , pendant neuf m o i s , soutenu Tronson-Ducoudray ; ses m a u x n e

faisant q u ' a u g m e n t e r , il d e m a n d a

e n c o r e u n e fois d'aller à C a y e n n e , et il r e ç u t u n n o u v e a u r e f u s avec m o i n s d e résignation q u e le p r e m i e r . J e p u s r e c o n n a î t r e â ses discours qu'il pressentait u n e m o r t t r è s - p r o c h a i n e . Il p a r l a i t avec u n i n t é r ê t p a r t i c u l i e r des affaires p u b l i q u e s , et c'est dans un de nos d e r n i e r s


252

CHAPITRE X.

e n t r e t i e n s , qu'il m e fit e n t e n d r e q u e l q u e s m o t s q u i m e p a r u r e n t ê t r e son t e s t a m e n t p o l i t i q u e . J e les consigne ici, c o m m e a p p a r t e n a n t a u J o u r nal de la d é p o r t a t i o n . Ils sont p r o p r e s à f a i r e mieux

connaître

u n des h o m m e s q u i a v a i e n t

m é r i t é d'être p o u r s u i v i s j u s q u ' à la m o r t p a r l e directoire. « J e t o u c h e à m a f i n , m e d i t - i l , et nos e n n e » mis n e m'ont pas laissé le t e m p s de t é m o i g n e r » par m a conduite combien j'attachais d'impor» t a n c e a u x d e v o i r s d'un r e p r é s e n t a n t . J ' a u r a i s » v o u l u s u b s t i t u e r u n sincère a m o u r de la p a t r i e » à ces e r r e u r s , à ces fausses m a x i m e s

qui p r é -

» p a r e n t la dissolution d e la société.

Il n o u s

«faut

un a u t r e mobile

q u e c e l t e c r a i n t e des

» c h â t i m e n t s , q u i m a i n t i e n t à la C h i n e une s o r t e » de t r a n q u i l l i t é . L a religion est, en E u r o p e , u n e » condition nécessaire de l ' o r d r e ; et c e p e n d a n t , « c h a q u e j o u r , ce m y s t é r i e u x

et saint é l é m e n t

» de la paix sociale p e r d de sa puissance : cette » puissance m ê m e s'était p e u t - ê t r e a c c r u e à force » d ' a b u s ; mais p u i s q u e n o u s les a v o n s r é f o r m é s , » essayez

de r e n d r e à la religion sa p r e m i è r e

» innocence.

Les

c r o y a n c e s c h r é t i e n n e s , si on

» les c o m p a r e à celles q u i , d e p u i s t a n t de siècles, » se p a r t a g e n t le m o n d e ,

sont les plus

pures

» et les p l u s favorables au b o n h e u r de la société. « Je ne veux

point

cependant

d'une

religion


CHAPITRE

X.

263

» e x c l u s i v e m e n t établie; Ce qui est c h r é t i e n m e «semble

incomparablement préférable à

tout

« ce q u e je vois dans d'autres contrées. L ' a r r i v é e » des d e u x p r e m i e r s tiers dans nos conseils m'a » r e m p l i d'une e s p é r a n c e q u e je c o n s e r v e m ê m e » à l'instant o ù t o u t s e m b l e fini p o u r m o i . C'est » d o n c s u r les v e r t u s religieuses et m o r a l e s » nouveaux

représentons que

des

j'ai p r i n c i p a l e -

» m e n t c o m p t é . J e v o u l a i s qu'ils fissent a b n é g a » lion de t o u s

p r o j e t s d'ambition p e r s o n n e l l e ,

» de t o u t i n t é r ê t de f a m i l l e ; q u e l e u r sollicitude » nous

conservât

l'inestimable

institution

du

» j u r y , p r o t e c t e u r spécial des faibles c o n t r e les «puissans. » moins

L'économie

ne

me

semblait

pas

nécessaire ; mais déjà le d i r e c t o i r e a

» oublié

que

c'est

le déficit q u i a e n f a n t é

la

« r é v o l u t i o n ; il n o u s dit qu'il f a u t de l'argent » p o u r faire la g u e r r e , et il dit v r a i ; m a i s p o u r » faire la g u e r r e , il f a u t des finances en b o n é t a t ; » et

si

»vous

vos dettes sont payées si v o u s

pouvez

passer d ' e m p r u n t s , si les i m p ô t s

sont

» facilement a c q u i t t é s , cette situation c o n t i e n d r a « l ' e n n e m i q u i v o u s o b s e r v e , et v o u s » comme

vous

nous

vaudra,

l'avez dit s o u v e n t ,

» seconde a r m é e . En d o n n a n t

t o u s nos

une soins

» à la p r o s p é r i t é i n t é r i e u r e , n o u s devions aussi » ê t r e en g a r d e c o n t r e les dispositions p e u f a v o r a b l e s de nos v o i s i n s , et c'est en ce p o i n t q u e


254

CHAPITRE

» je craignais de

me

X.

t r o u v e r en c o n t r a d i c t i o n

» d i r e c t e avec le s e n t i m e n t

n a t i o n a l . Un désir

» de c o n q u ê t e avait gagné j u s q u ' à ceux » a u r a i t c r u les p l u s m o d é r é s .

Pour

qu'on

m o i , je

» c r o y a i s q u e n o u s n'avions à e s p é r e r d e

salut

» q u e d a n s la paix. J e m e disais q u e t a n d i s q u e » n o u s m é d i t i o n s des p r o j e t s d'invasions et d'a» grandissemens,

l ' E u r o p e e n t i è r e concevait des

» a l a r m e s ; qu'il ne fallait pas t a n t négliger

ce

» q u i se disait à M a d r i d , à V i e n n e , à L o n d r e s , » à P é t e r s b o u r g , et q u e n o u s n'étions p as assez » puissans p o u r résister à u n e coalition de t o u s » c o n t r e n o u s ; qu'il fallait r a s s u r e r ces

puis-

» s a n c e s , et en m ê m e t e m p s l e u r f a i r e c o n n a î t r e » que nous ne

s o u f f r i r i o n s pas l a p l u s légère

» i n s u l t e de l e u r p a r t . A y e z u n e a r m é e suffisante » p o u r u n e défense v i g o u r e u s e ; elle le s e r a , a u » besoin , p o u r a t t a q u e r u n e n n e m i i n j u s t e . » J e m e plais t r o p , p e u t - ê t r e , à ces s o u v e n i r s . Je reviens à m o n Journal.

Tronson

avec u n e g r a n d e é c o n o m i e ,

était, parmi nous,

un

qui vivait

d e c e u x q u i a v a i e n t le p l u s d e r e s s o u r c e s .

Incertain

d e la d u r é e d e son

bannissement,

il les g a r d a i t p o u r l ' a v e n i r . Ce n'est q u e p r è s du

d e r n i e r m o m e n t qu'il

m e r e m i t son

petit

trésor. Il h a b i t a i t la m ê m e

c h a m b r e q u e L a f f o n ; la

fièvre les p r e n a i t a u x m ê m e s j o u r s , à la m ê m e


CHAPITRE

X.

255

h e u r e ; j'étais f r é q u e m m e n t p r è s de l e u r lit ; c h a c u n d ' e u x , livré p o u r l u i - m ê m e

à l'espérance,

j u g e a i t l'état de l ' a u t r e p i r e q u e le sien. deux me

Tous

disaient : « Il ne se c r o i t pas si m a l

» qu'il est. » L'évasion d e W i l l o t laissait sa c h a m b r e v a c a n t e . J ' y fis p o r t e r T r o n s o n . celle qu'il venait de

Tandis q u e j'étais d a n s

q u i t t e r , je f u s fort é t o n n é

de l'y v o i r r e n t r e r , m a r c h a n t o u p l u t ô t se t r a î n a n t avec peine. « M o n n è g r e , m e d i t - i l d'une » voix éteinte et t r e m b l a n t e , v i e n t de m ' a p p r o » c h e r , ayant un couteau

à la m a i n .

Il en

a

» fait u n geste m e n a ç a n t ; p r e n e z g a r d e q u e cet » h o m m e n'entre p l u s ici. Il v e u t m e t u e r , et sa » v u e seule hâte m a m o r t . » J e c r u s q u e la f i è v r e t r o u b l a i t sa raison. J ' a p p e l a i le n è g r e , p o u r l u i p a y e r ses gages ; mais q u a n d je v o u l u s , s u i v a n t l ' u s a g e , le c o n d u i r e d e v a n t le juge de paix , p o u r c o n s t a t e r ce p a i e m e n t , il s'enfuit

précipitam-

m e n t . Cette fuite m e fit penser q u e l'effroi

du

m o r i b o n d n'était pas , c o m m e je l'avais c r u d'ab o r d , l'effet d'un d é l i r e f i é v r e u x . B r o t i e r , unissant la piété a u c o u r a g e , r e n d a i t à T r o n s o n les offices les p l u s difficiles.

On n e

sait pas ce q u e c'est q u e la profession d ' i n f i r m i e r , q u a n d on n e l'a jamais r e m p l i e ; quelles c r a i n t e s p e r s o n n e l l e s il f a u t c o m b a t t r e ,

quels

dégoûts

il f a u t s u r m o n t e r ! T r o n s o n p r é f é r a i t m a p r é -


2 56

sence,

CHAPITRE

et c e p e n d a n t

X.

B r o t i e r le s e r v a i t m i e u x .

J e dois r e c o n n a î t r e q u e p o u r u n s e m b l a b l e d é v o u e m e n t , la c h a r i t é q u ' i n s p i r e la religion s u r passe l'amitié m ê m e .

B r o t i e r e u t b e s o i n de r e -

lâche. J e demandai au c o m m a n d a n t de permettre à un s o l d a t n o i r , q u i s'offrait de b o n n e v o l o n t é , d e g a r d e r le m a l a d e .

Cet officier y

consentit

d'assez m a u v a i s e grâce. J ' a p p r i s , le l e n d e m a i n , q u e le soldat était en p r i s o n , et j e fus r é d u i t à

faire veiller et g a r d e r T r o n s o n

par l'autre

n è g r e d o n t la p r é s e n c e l u i causait de si

justes

a l a r m e s . J e r e c o m m a n d a i à cet

d e se

homme

c a c h e r a u t a n t qu'il le p o u r r a i t , m a i s déjà son m a î t r e n'était p l u s en état de le r e c o n n a î t r e . V o u s jugerez p a r - l à de la difficulté d e p r o c u r e r à nos m a l a d e s les s e c o u r s e t les p l u s indispensables.

les p l u s

gardés q u e p a r c e u x d'entre n o u s conservé leur santé,

ordinaires

Ils n e f u r e n t s o u v e n t qui

avaient

ou p a r des h a b i t a n s t o u -

chés d'un aussi d é p l o r a b l e a b a n d o n .

La veille

m ê m e de sa m o r t , il m e d i t : « J e laisse des e n » f a n s , j'ai é c r i t p o u r e u x u n e i n s t r u c t i o n q u e » vous l e u r ferez p a r v e n i r ; elle s u p p l é e r a » i m p a r f a i t e m e n t a u x leçons

bien

v e r b a l e s de l e u r

» p è r e ; et q u a n d le d i r e c t o i r e m'a f r a p p é , c'est » eux autant que

m o i qu'il a atteints. » Cette

instruction commençait

p a r ces

paroles : « J e

» m e u r s , mes enfans 1 vous p e r d e z , à deux mille


CHAPITRE X.

257

« l i e u e s , u n ami t e n d r e , q u e v o u s connaissez à » peine ; m a i s la P r o v i d e n c e v o u s reste. » Il m e dit e n s u i t e : » Tirez d e cette p o c h e

un papier

» d o n t je n'ai v o u l u m e s é p a r e r qu'à l a m o r t , » et lisez-le. » C'était u n billet q u e sa f e m m e lui avait é c r i t le 18 f r u c t i d o r , le j o u r m ê m e q u ' o n n o u s avait c o n d u i t s a u T e m p l e .

11 é t a i t ainsi

c o n ç u : « S'il m'était a r r i v é un t r è s - g r a n d m a l » heur., ce serait de v o u s q u e j ' a t t e n d r a i s u n e « l e t t r e . J ' e s p è r e qu'en o u v r a n t c e l l e - c i ,

vous

» é p r o u v e r e z u n i n s t a n t d'adoucissement à vos «peines.

D e p u i s ce m a t i n ,

q u e je sais v o t r e

» m a l h e u r , j'ai c o u r u t o u t P a r i s , p o u r essayer » d'y a p p o r t e r q u e l q u e r e m è d e . J e sors d e chez » B a r r a s : j e n'ai pas p u l u i p a r l e r , m a i s je lui ai « é c r i t , et j'espère a v o i r d e l u i la p e r m i s s i o n de » v o u s v o i r . Puissé-je ê t r e la p r e m i è r e q u i v o u s « a p p o r t e r a q u e l q u e c o n s o l a t i o n ? N . . . T . Duc.» P. S. « C'est m o i - m ê m e q u i v o u s a p p o r t e m o n » b i l l e t . J ' e n a t t e n d s la r é p o n s e a u g u i c h e t . » T r o n s o n a j o u t a : « R e n v o y e z ce billet à m a » f e m m e , a p r è s e n a v o i r p r i s copie. Ne l u i l a i s » sez pas i g n o r e r avec q u e l soin je l'ai conservé.» S o n agonie fut l o n g u e , et son silence n e f u t p l u s i n t e r r o m p u q u e p a r les m o t s d ' é t e r n i t é , d e justice. 4 messidor

an VI

(22

j u i n 1798). — L e m o r t

é t a i t e n c o r e gisant s u r son l i t ; je m'occupais d e s том. i.

17


258

CHAPITRE

X.

d e v o i r s de l'exécution t e s t a m e n t a i r e d o n t j'étais c h a r g é , q u a n d u n passant m e c r i a : « B o u r d o n se m e u r t , et v o u s a p p e l l e . » J e c o u r u s à sa case ; il v e n a i t de m o u r i r . La frégate la Décade,

arrivée

p e u d e j o u r s a u p a r a v a n t , a v a i t a p p o r t é des l e t t r e s p o u r t o u t le m o n d e , e x c e p t é a p p r i t qu'il y avait s u r la Décade

p o u r lui. Il cent q u a t r e -

vingt-treize d é p o r t é s , et l'on r é p a n d a i t qu'il y avait b e a u c o u p de V e n d é e n s p a r m i e u x . Le m a l h e u r e u x f u t à son t o u r f r a p p é de la t e r r e u r qu'il avait a u t r e f o i s i n s p i r é e ; il m o u r u t de la p e u r d'être t u é . C'était un h o m m e p a s s i o n n é , v i o l e n t et sans pitié ; m a i s on ne p o u v a i t l u i r e p r o c h e r cette c u p i d i t é q u i a , d a n s le c o u r s de n o t r e r é v o l u t i o n , e n g e n d r é t a n t d e forfaits. J e crois qu'ainsi q u e p l u s i e u r s a u t r e s , il a v a i t v o u l u d e b o n n e foi u n e r é f o r m e d e v e n u e n é c e s s a i r e ; mais il é t a i t aussi de c e u x d o n t la tête exaltée

ne

connaissait ni r è g l e , ni m e s u r e . S e m b l a b l e s a u x fdles de P é l i a s , a u x q u e l l e s M é d é e a v a i t p e r s u a d é qu'elles r a j e u n i r a i e n t l e u r p è r e , ils a v a i e n t d é p e c é le c o r p s de l ' é t a t , ils en a v a i e n t jeté les m o r c e a u x dans la c h a u d i è r e , e t , les r e g a r d a n t b o u i l l i r , ils a t t e n d a i e n t avec u n e s t u p i d i t é féroce le m o m e n t de la r é g é n é r a t i o n . B o u r d o n ,

t r a n s f u g e de son

p r e m i e r p a r t i , s'y é t a i t fait p l u s d'ennemis qu'il n'avait t r o u v é d'amis dans celui a u q u e l il s'était joint. Il n'était p o i n t exclus de n o t r e société ,


CHAPITRE

X.

259

mais il disait q u ' o n n e l'y t o l é r a i t q u e p a r c o m m i s é r a t i o n ; q u e les h u i t fugitifs a v a i e n t g a r d é a v e c l u i u n silence offensant ; q u ' o d i e u x à t o u t le m o n d e , la vie lui était a c h a r g e , p u i s q u ' i l n e v o y a i t p l u s de m o y e n s de r e c o u v r e r sa l i b e r t é . Il venait s o u v e n t , a p r è s d î n e r , d é b i t e r d e v a n t n o u s sa p o l i t i q u e r é v o l u t i o n n a i r e . Ses fausses o u d e m i - c o n n a i s s a n c e s le r e n d a i e n t d i s c o u r e u r ; et n o u s , las de c o m b a t t r e u n h o m m e q u i n e savait pas c o n v e r s e r , n o u s l ' a b a n d o n n i o n s q u e l q u e f o i s a u m i l i e u de ses a r g u m e n t a t i o n s , q u ' a c c o m p a g n a i e n t des c o u p s de poing f r a p p é s s u r la t a b l e , o u le d é p l a c e m e n t b r u y a n t de q u e l q u e c h a i s e . B o u r d o n a v a i t d ' a b o r d c o n ç u t o u t e s sortes de p r o j e t s p o u r faire p r o s p é r e r la G u y a n e . B i e n t ô t , c o n v a i n c u qu'ils étaient i m p r a t i c a b l e s , il d e v i n t oisif. Il e r r a i t a l o r s d a n s le bois ; ou b i e n , r e t i r é d a n s sa c a b a n e , il n'y a v a i t d ' a u t r e société q u ' u n n è g r e , qu'il n e c o m p r e n a i t p a s , et d o n t il ne pouvait

se faire

comprendre.

Il n e

se r a s a i t

p o i n t , e t , c o m m e O v i d e , il s'imaginait q u e d u linge b l a n c s'accordait m a l avec le d e u i l de sa situation : Quaeque s e m e l v e s t i s t o t o m i h i s u m i t u r a n n o , S u m a t u r fatis d i s c o l o r a l b a m e i s .

Il ne d i s s i m u l a i t pas le m é p r i s qu'il a v a i t p o u r t o u s les systèmes p h i l o s o p h i q u e s , c o m m e p o u r


CHAPITRE

260

X.

les c r o y a n c e s religieuses. Il m ê l a i t m ê m e mauvaise

plaisanterie

une

à ce qu'il y a de p l u s

g r a v e a u m o n d e . « Si n o u s d e v i o n s v i v r e p e n d a n t ennui à

» l ' é t e r n i t é , d i s a i t - i l , cela s e r a i t d ' u n » mourir. »

Il faut être d o u é d ' u n e é t r a n g e f o r c e de t ê t e et d'une v o l o n t é r o b u s t e , p o u r ê t r e l ' a u t e u r d e m a l h e u r s a c t u e l s et

c e r t a i n s , sous

le

d'un bien à venir au moins douteux.

prétexte Bourdon

d i s a i t , q u a n d o n l u i p a r l a i t de la c o n d u i t e qu'il a v a i t t e n u e d a n s les m i s s i o n s d o n t la c o n v e n t i o n le c h a r g e a : « J ' a v a i s besoin d e t o u t m o n c o u » rage p o u r s u p p o r t e r la v u e des m i s é r a b l e s q u e » je faisais. » Mais c e p r é t e n d u b r a v e n e p u t a t t e n d r e la fin d e ses m a u x

du

cours

des é v é n e m e n s o u d e

l a j u s t i c e de ses c o n c i t o y e n s . L o r s q u e j'entrai d a n s sa c e l l u l e , je n'y t r o u v a i q u ' u n n è g r e c h a r g é de g a r d e r le c o r p s , et q u i fouillait d a n s les p o c h e s d u m o r t et d a n s sa m a l l e . 5 messidor

an VI

( 23 j u i n

1 7 9 8 ). —

Jetais

s e u l avec B r o t i e r e t les f o s s o y e u r s , l o r s q u e T r o n son

et B o u r d o n

furent

enterrés.

Nos a u t r e s

c o m p a g n o n s m a l a d e s n'avaient p u ê t r e p r é s e n s . J e r e g a r d a i v e r s le t o m b e a u de M u r i n a i s : il était d é j à c a c h é p a r u n e h e r b e é p a i s s e , et r i e n n'en m a r q u a i t la p l a c e . P o i n t de

flambeaux,

p o i n t de

p o m p e o u de c h a n t s f u n è b r e s . L e seul b r u i t q u i


CHAPITRE

s e fit e n t e n d r e f u t c e l u i de les d e u x la

cercueils. Quand

X.

261

la t e r r e

jetée s u r

ils f u r e n t c o u v e r t s ,

solitude du cimetière m e p a r u t encore plus

a f f r e u s e . Ce d é l a i s s e m e n t et t o u t e s sortes de s o u venirs douloureux me causèrent une vive émot i o n . J e m'éloignai p r é c i p i t a m m e n t , par un

mouvement

machinal,

en

et c o m m e m'écriant *

« A d i e u , T r o n s o n , e t p o u r t o u j o u r s ! » L'abb( B r o t i e r r e s t a j u s q u ' à la f i n , et a c c o m p l i t ,

sans

qu'il y p a r û t , q u e l q u e s c é r é m o n i e s religieuses. L é g i s l a t e u r s ! v o u s q u i avez u s u r p é le c a r a c t è r e d e j u g e s , c'est d a n s le m ê m e j o u r , d a n s le m ê m e a c t e , q u e v o u s avez p r o n o n c é la

même

p e i n e c o n t r e des h o m m e s d o n t la c o n d u i t e

fut

b i e n d i f f é r e n t e . Ils s o n t m o r t s d e v a n t m o i

au

m ê m e instant, dans

la f o r c e d e l'âge,

à deux

m i l l e lieues de l e u r p a t r i e , sans q u ' u n seul r e n t ait p u f e r m e r l e u r s y e u x . J e viens

pa-

d'ense-

v e l i r l'un p r è s d e l ' a u t r e . Si c e t t e v i e ne f u t p o u r e u x q u ' u n e é p r e u v e p a s s a g è r e , et s'ils se r e t r o u v e n t déjà a i l l e u r s , subissent-ils l a m ê m e d e s t i n é e ? Q u a n d la c o n d u i t e d e l'un p a r a î t ê t r e la

con-

d a m n a t i o n de l ' a u t r e , le n é a n t p o u r t o u s d e u x m e s e m b l e i m p o s s i b l e , e t le d o u t e seul

confon-

drait ma raison. O qu'ils sont insensés leur savait

ceux qui veulent

dévoile l'avenir! Qui d'avance

tout

ce

qu'on

pourrait vivre, qui

lui

s'il

arrivera !


262

CHAPITRE

X.

G a r d o n s n o t r e i g n o r a n c e , et comme

conduisons-nous

Tronson.

Le c o m m a n d a n t militaire d u poste prétendit q u e le soin de g é r e r la l u i était d é v o l u .

succession

Il a n n o n ç a

du

défunt

la v e n t e p o u r

l e n d e m a i n . Il f i t , en e f f e t , l e v e r les scellés. tendis,

au

l'encan

d u déporté

m a t i n , le t a m b o u r Tronson.

p o u r p r o c é d e r à l'exécution

le

J'en-

qui

appelait à

Je me

présentai

du testament.

m e fît e n t e n d r e , a v e c t o u t e la politesse

On

possi-

b l e , q u e le d é f u n t n ' a v a i t p u t e s t e r , p a r c e q u ' i l était m o r t c i v i l e m e n t , et q u e j e ne p o u v a i s ê t r e son e x é c u t e u r t e s t a m e n t a i r e , p a r c e q u e

j'étais

d a n s le m ê m e c a s . Q u e l q u ' u n a v a i t m ê m e

fait

la l e ç o n à l'officier, c a r il m e c i t a le Digeste ( 1 ) . « 11 n'y a d e d é p o r t é s , l u i r é p o n d i s - j e , q u e c e u x » q u i o n t é t é c o n d a m n é s p a r j u g e m e n t . Les i n » c a p a b l e s et les i n f a m e s s o n t c e u x q u i v i o l e n t » les lois. J e f o r m e o p p o s i t i o n à la v e n t e . » C e t t e opposition

f u t h e u r e u s e m e n t r e ç u e p a r le j u g e

d e p a i x , et les c h a l a n d s se r e t i r è r e n t . J ' e u s ainsi le t e m p s

de m'adresser

département

et

à l'administration du

a u t r i b u n a l civil

de Cayenne.

La validité d u testament y fut r e c o n n u e , q u e la f a c u l t é d e t e s t e r , q u e l'officier

( l ) Lex

ainsi

comman-

15 , de i n t e r d i c t i o n e , r e l e g a t . e t d e p o r t .


CHAPITRE

dant

X.

263

r e f u s a i t à t o u t d é p o r t é . « T r o n s o n et M a r -

» b o i s , r e n d u s a u lieu d e l e u r d é p o r t a t i o n , ils y » o n t r e p r i s l'exercice d e l e u r s d r o i t s civils. »

( Décision

de l'administration

du

département.)

Voilà b i e n des détails s u r cet é v é n e m e n t , m a i s j'ai été l o n g - t e m p s o c c u p é de ce c o l l è g u e e n l e v é à sa f e m m e , à ses e n f a n s . Et n e s u i s - j e pas a u s s i p e r d u p o u r t o u s les m i e n s , et s é p a r é d'eux p a r la fosse l a r g e de l'Océan a t l a n t i q u e ? R o v è r e était m a l a d e d e p u i s q u e l q u e s m o i s . II a v a i t p a r t a g é sa c h a u m i è r e a v e c B o u r d o n , m a i s il c r a i g n a i t d e r e s p i r e r

l'air d a n s

lequel

son

c a m a r a d e était m o r t . Il v i n t , le m ê m e s o i r , d e m a n d e r asile à B e r t h e l o t - L a v i l l e h e u r n o i s , c a r le m a l h e u r et l'exil a v a i e n t r a p p r o c h é les h o m m e s q u e leurs opinions

et l e u r c o n d u i t e p o l i t i q u e

semblaient avoir séparés p o u r t o u j o u r s . L a v i l l e h e u r n o i s l ' a c c u e i l l i t , et l u i d o n n a p l a c e

dans

sa c h a u m i è r e , n o n sans i n q u i é t u d e c e p e n d a n t , c a r la c o n t a g i o n était d a n s S i n n a m a r i . L e m ê m e j o u r , il m e dit d ' u n t o n m o i t i é a l a r m é ,

moitié

p l a i s a n t : « V o u s savez q u e je n e p o u v a i s s o u f f r i r » B o u r d o n , et q u e je

n'aspire q u ' a u r é t a b l i s -

» s e m e n t d e la r o y a u t é . B o u r d o n p r o t e s t a i t , a u » c o n t r a i r e , q u e si les f a c t i o n s r e n d a i e n t u n r o i » à la F r a n c e , il se c h a r g e r a i t d e le p o i g n a r d e r . » Nous n o u s s o m m e s évités ici avec a u t a n t d e » soin q u e n o u s a u r i o n s p u le faire e n F r a n c e .


CHAPITRE

264

X.

» N'est-il pas é t r a n g e q u e , m a l g r é m e s

efforts,

» je sois exposé à g a g n e r la m a l a d i e d o n t il est » m o r t , et qu'elle m e soit a p p o r t é e p a r R o v e r e . » Les craintes de Lavilleheurnois perçaient à t r a v e r s sa feinte i n d i f f é r e n c e . d ' h o m m e désirer

plus

Je

n'ai

franchement

guère de

vu faire

parler de lui. Un j o u r , le c o m m a n d a n t l u i fit u n e a v a n i e p o u r je n e sais p l u s q u e l l e c a u s e . J e m e s o u v i e n s s e u l e m e n t qu'elle était l é g è r e , et q u e le d é p o r t é n'avait n u l l e m e n t m é r i t é ce m a u v a i s t r a i t e m e n t . Il a r r i v e chez m o i , j o y e u x

et t r i o m p h a n t , il

m e r a c o n t e l ' a v e n t u r e et il a j o u t e : « Cette scène » n'est-elle pas i m p a y a b l e ;

je l'aurais a r r a n g é e

m o i - m ê m e qu'elle n ' a u r a i t pas été p l u s c o m » plète. N'est-ce pas q u e v o u s la r a c o n t e r e z d a n s » votre j o u r n a l ? Cherchez encore quelque chose » q u ' o n puisse r a p p o r t e r c o m m e u n e p a r o l e d e » L a v i l l e h e u r n o i s d a n s l'exil, et q u i d o n n e

une

» j u s t e idée d e m o n c a r a c t è r e . » — « V o l o n t i e r s , » lui r é p o n d i s - j e , je n ' a u r a i qu'à é c r i r e ce q u e » v o u s venez d e m e dire.» Il m e c o m p r i t , et se fâcha.

J e lui dis q u e je

ne m a n q u e r a i s

pas

d ' a j o u t e r qu'il s'était f â c h é . Il t o m b a m a l a d e , et les p r o g r è s f u r e n t si r a p i d e s , qu'il m o u r u t le c i n q u i è m e j o u r , 10 t h e r midor

an VI

(28

juillet

m o r t , il s'étonnait

que

1798).

Peu

avant

les gens d ' u n e

sa

santé


CHAPITRE X .

265

d é l i c a t e ne fissent p o i n t l e u r t e s t a m e n t l o r s q u ' i l s se p o r t a i e n t b i e n . « Ils c r a i g n e n t la m o r t , d i s a i t » i l , et t o u t ce q u i p e u t l e u r r a p p e l e r qu'ils s o n t » m o r t e l s . » Il m o u r u t l u i - m ê m e sans a v o i r fait a u c u n e disposition. Lavilleheurnois

s u p p o r t a son

b e a u c o u p de constance. contenance au milieu de

m a l h e u r avec

Il e u t u n e nos

Il n e m o n t r a i t d e r e s s e n t i m e n t

excellente

petites

factions.

que contre

les

d i r e c t e u r s . « Qu'ils t r i o m p h e n t ! d i s a i t - i l d a n s ses » d e r n i e r s j o u r s ; qu'ils t r i o m p h e n t ! le sang n'a » p a s c o u l é , et j e m e u r s . » C o n s i d é r é c h e f o u m e m b r e d'un p a r t i ,

comme

il a v a i t é t é

à la

fois e n t r e p r e n a n t e t t i m i d e , c r é d u l e et s o u p ç o n neux.

Il a v a i t e u ,

d a n s la p r i s o n d u

Temple,

des liaisons p a r t i c u l i è r e s a v e c sir S i d n e y S m i t h , et il s ' a t t e n d a i t d e b o n n e f o i , à S i n n a m a r i , q u e cet officier o u les l o r d s d e l ' a m i r a u t é e n v e r r a i e n t u n e f r é g a t e et des t r o u p e s pour

le r e m e t t r e e n

de d é b a r q u e m e n t ,

liberté. L'abbé

commissaire royal c o m m e l u i ,

Brotier,

ne rejetait pas

c e t t e e s p é r a n c e . P a u v r e s gens p o u r u n e

conspi-

r a t i o n ! ils n e c o n n a i s s a i e n t g u è r e les c o u r s , s'ils n e s a v a i e n t pas

qu'une

seule

chaloupe

n i è r e e û t é t é p o u r les A n g l a i s d ' u n p l u s

canogrand

p r i x q u e t o u s les d é p o r t é s à la G u y a n e . La m o r t d e Lavilleheurnois m ' ô t e encore un des h o m m e s

dont

la société allégeait le

poids


266

CHAPITRE

X.

d e m e s peines. O v e n g e a n c e d u d i r e c t o i r e , q u e vos effets s o n t é p o u v a n t a b l e s et r a p i d e s ! J'ai t o u j o u r s été r é v o l t é d ' u n passage de M a b l y , q u i a p r o b a b l e m e n t été c o n n u

des d i r e c t e u r s ,

q u o i q u e ces h o m m e s n e f u s s e n t pas f o r t e x p e r t s en lecture. Cet a u t e u r , dans

ses

observations

s u r les R o m a i n s , r a p p o r t e ces m o t s d ' u n e l e t t r e d e C i c é r o n à B r u t u s : « Quod it lumus, il d i t

nunquam Excisa

» quant fructificetur

deerunt

bella

est arbos vides.

si clémentes civilia. non

esse

vo-

» Ailleurs

evulsa.

Itaque

»

» En effet, d i t M a b l y , » s'ils se fussent c o n d u i t s » en h o m m e s

d ' é t a t , il n'est p a s d o u t e u x qu'ils

» n'eussent c o m p r i s d a n s l e u r p r o j e t les f a v o r i s » de C é s a r , les i n s t r u m e n s d e sa t y r a n n i e , et t o u t » ce q u i d e v a i t a s p i r e r à l u i s u c c é d e r . Mais B r u » t u s , le v e n g e u r d e s l o i s , n e c r o y a i t pas q u ' i l » lui fût

p e r m i s d e les

violer,

en

punissant

» c o m m e des t y r a n s des c i t o y e n s q u i n e l'étaient » p a s e n c o r e . L e s é n a t d e v a i t o s e r d a v a n t a g e . 11 » est m a l h e u r e u s e m e n t des c o n j o n c t u r e s d é s e s p é » r é e s o ù la p o l i t i q u e o r d o n n e d e p u n i r les

in-

» t e n t i o n s et j u s q u ' a u p o u v o i r de faire le m a l . » L e s é n a t , en p r o s c r i v a n t l a m é m o i r e de C é s a r , » a u r a i t d û faire périr A n t o i n e , et étouffer

les

» espérances d u jeune Octave.» A h ! g a r d o n s - n o u s de p u n i r les intentions, (I) Epitre V I I .

et


CHAPITRE

jusqu'au

pouvoir

de faire

X.

267

le m a l ! S'il existe

des

t r i b u n a u x , c'est à e u x s e u l e m e n t qu'il a p p a r t i e n t de j u g e r les délits et de les p u n i r . S'ils s o n t sans v i g u e u r , les factions sont b i e n t ô t a u x p r i s e s , e t l'état est d é c h i r é p a r la g u e r r e civile. Si A n t o i n e , si l e j e u n e O c t a v e e u s s e n t p é r i , P o m p é e , bella et u n e f o u l e d'autres a m b i t i e u x pris l e u r p l a c e .

Dola-

auraient

La r é p u b l i q u e était à sa fin ;

q u e l q u e s m e u r t r e s de p l u s ne l'eussent p o i n t sauvée. Q u a n d le c o u r s des é v é n e m e n s a m è n e

un

g o u v e r n e m e n t u s u r p a t e u r , il y a e n c o r e de l a r e s s o u r c e p o u r les gens de b i e n : c'est d e r e s t e r i n é b r a n l a b l e s à la p l a c e o ù le s o r t les a m i s , d e s e r v i r l e u r p a y s , q u e l l e q u e puisse ê t r e l a f o r m e du gouvernement; de

c'est d e d o n n e r , a u

milieu

l'abattement u n i v e r s e l , l'exemple d u

cou-

r a g e , et d e se m o n t r e r i n c o r r u p t i b l e s d a n s la c o r r u p t i o n m ê m e . Les e n t r e p r i s e s v i o l e n t e s , a u c o n t r a i r e , a m è n e n t des e n t r e p r i s e s s e m b l a b l e s , et l ' e n t i e r e d i s s o l u t i o n d u c o r p s social p e u t en ê t r e la s u i t e . Le d i r e c t o i r e , et les m e m b r e s d e s conseils q u i l u i étaient v e n d u s , o n t d i t ,

comme

M a b l y , qu'ils n o u s e n v o y a i e n t à la m o r t pour

nir

nos intentions,

de faire

le mal.

et nous

ôter jusqu'au

Nous v e r r o n s ce q u i

pu-

pouvoir les a t t e n d

eux-mêmes. J ' a v a i s u n g r a n d éloigneraient p o u r le d i r e c t o i r e . P e u t - ê t r e a v i o n s - n o u s les m o y e n s de f a i r e


268

CHAPITRE

X.

p é r i r ces h o m m e s c o u p a b l e s . J e m'y serais o p p o s é , et si m a l h e u r e u s e m e n t

d'autres

avaient

c o m m i s ces a s s a s s i n a t s , je suis p e r s u a d é q u e les a r m é e s e u s s e n t pris p a r t i c o n t r e n o u s ; les affaires a u r a i e n t été e n c o r e p l u s d é s e s p é r é e s . Des actes de v i o l e n c e , des assassinats e u s s e n t e n g e n d r é la g u e r r e c i v i l e , et flétri cette p a l m e qui présente

d'innocence

e n c o r e q u e l q u e s e s p é r a n c e s à la

n a t i o n française. J'ai

de l ' A p o l l o n , ce n a v i r e

parlé

pris p a r u n

corsaire

de C a y e n n e .

d'Altona Il

y avait Wol-

s u r ce b â t i m e n t u n c h i r u r g i e n , a p p e l é fangsberg.

Il m e

d o n n a des n o u v e l l e s de l'Eu-

r o p e ; je l'écoutais

avec a v i d i t é ,

de

qui

n'avoir

plus à

au gouverneur propres

Surinam

des

à sauver cette colonie.

Frédérici aux

de

était

lui-même

Anglais , p l u t ô t

ber entre nos

et r e g r e t t a i s

les r e d i r e .

que

de

portait

instructions Je

disposé

mains , tant

11

crois à

que

la

livrer

la laisser

tom-

on r e d o u t e n o t r e

amitié î Nos c o l o n i e s ,

fondées

par

des

flibustiers,

nos c o l o n i e s q u i j e t è r e n t , d e p u i s , u n si g r a n d éclat , avaient nial

semblaient

devoir

commencé.

se t r o u v a i t , p a r

Le

finir

comme

gouvernement

son

propre

fait ,

des c o n j o n c t u r e s t r è s - e m b a r r a s s a n t e s . vait é p a r g n é

ni p r o c l a m a t i o n s ni

elles colodans

On n'a-

instructions


CHAPITRE

X.

269

particulières , pour persuader aux

nègres que

l e u r c o n d i t i o n p r é s e n t e était en t o u t s e m b l a b l e à celle des b l a n c s . Ils n e v o y a i e n t a u c u n s d e c e u x ci

occupés

ture ,

si

aux

travaux manuels

dangereuse

pour

de la

l'espèce

cul-

blanche

e n t r e les t r o p i q u e s , et ils se f i g u r a i e n t en

étaient

même

pareillement

dispensés.

qu'ils

Plusieurs

r e f u s a i e n t d e c u l t i v e r les v i v r e s

néces-

saires à l e u r s u b s i s t a n c e ; et ces h o m m e s prévoyans

consommaient

im-

les p r o d u i t s d e l e u r

a n c i e n t r a v a i l , sans s o n g e r à l ' a n n é e s u i v a n t e . On essaya, g u ë s , de gres

sur

faire la

l i b e r t é ; ces tredire

dans

des

proclamations

p r e n d r e le

véritable

change

aux

nè-

du

mot

parurent

con-

signification

explications

leur

ambi-

u n sens c l a i r et n a t u r e l .

Ils

persistè-

r e n t à s'en t e n i r à la l e t t r e , à se l i v r e r à fainéantise être

la

dont

une

les n a v i g a t e u r s e n n e m i s ,

a m i s , é v i t è r e n t des se

ce q u ' o n avoir

devait

et

même

parages dangereux.

dirigèrent

t o u t e s les n a t i o n s mazone

générale

suite.

Bientôt

corsaires

famine

une

alors contre

commerçantes.

j u s q u ' à la c o l o n i e

Nos

presque

Depuis l'A-

de S u r i n a m , t o u t

r e n c o n t r a i t était a r r ê t é . O n s e m b l a i t

adopté

cette

tor Hugues : « Un

maxime

du

fameux

vaisseau q u i a u n e

Vic-

cargai-

» son d e q u e l q u e v a l e u r est de b o n n e p r i s e . »


270

CHAPITRE

Des

administrateurs

X.

qui

ne

se

seraient

pas

c o n t e n t é s d e v i v r e a u j o u r le j o u r , a u r a i e n t soigneusement évité d e causer u n préjudice i r r é parable

à

embarras

la

colonie ,

pour

du

moment.

Le

pourvoyeur

plus

habile

et

se

délivrer

commerce moins

des

est

un

cher

que

Mais le d i r e c t o i r e c r o y a i t a v o i r r e m p l i

tou-

la g u e r r e .

tes ses

o b l i g a t i o n s e n v e r s les c o l o n i e s ,

envoyant un agent p o u r laissait le

soin

de

à la s u b s i s t a n c e sespérait Il é t a i t

recevait q u e duite

qu'il

les g o u v e r n e r . Il l e u r

pourvoir à

abandonné sans

de

devait

tenir

envers

envoyés

à

m a r i n e , est t o m b é e modèle

de

la

et dé-

ignorance. ou

incomplètes

l e t t r e , q u ' i l é c r i v i t à ce

est u n

défense

à son

instructions ,

fort

successivement

la

la

d e s h a b i t a n s . J e a n n e t se

d'être même

en leur

il

n'en

s u r la

con-

les

déportés

Guyane.

Une

sujet a u ministre de

e n t r e nos mains.

servilité,

et m é r i t e

Elle d'être

textuellement rapportée. « Citoyen

ministre ,

» votre lettre du

il

m'est p r e s c r i t , p a r

25 v e n t ô s e , d ' e x e r c e r s u r les

» d é p o r t é s la s u r v e i l l a n c e n é c e s s a i r e p o u r q u ' i l s » ne

puissent

ni

nuire,

ni

s'échapper.

S'ils

» s o n t p l a c é s à C o n a n a m a , s'ils o n t la f a c u l t é d e » c o m m u n i q u e r a v e c les c i t o y e n s , d e c h a s s e r , » de

pêcher , de

former dans

les

différentes


CHAPITRE

«parties

du

continent

X.

des

271

établissemens

de

» c u l t u r e e t de c o m m e r c e , et t o u t e s ces c h o s e s » s o n t des c o n s é q u e n c e s i m m é d i a t e s des o r d r e s » q u e j'ai r e ç u s , j e dois v o u s » n e c o n n a i s pas d e m o y e n s d e «d'influencer,

à leur g r é ,

déclarer que je les

empêcher

l'esprit d e s

habi-

» t a n s , d ' a l a r m e r les n o i r s s u r l e u r l i b e r t é , o u » d e les s o u l e v e r p a r la s u p e r s t i t i o n , d ' i n t r i g u e r , » e n f i n , soit p a r l ' é t r a n g e r , soit p a r e u x - m ê m e s , » contre l'ordre

public ,

et de

compromettre

» f o r t e m e n t la s û r e t é des p e r s o n n e s et d e s p r o » priétés. » » Q u a n d je p o u r r a i s a t t a c h e r a u x p a s des » d é p o r t é s d e u x soldats a r m é s , l ' o r d r e » pêcher

les

déportés

d'échapper

» trait encore inconciliable » local où

j e suis

» a v e c la l a t i t u d e

tenu qu'il

me

d'emparaî-

a v e c la n a t u r e d u

d e les

colloquer,

m'est e n j o i n t

et

de leur

» laisser. » J e connais , » la

s u r le m o d e

d é p o r t a t i o n à la G u y a n e ,

d'exécution un

arrêté

» l a c i - d e v a n t a s s e m b l é e c o l o n i a l e , et des

de de ob-

» s e r v a t i o n s d u c i t o y e n P o m m e . Dans ces d e u x » pièces,

on

place au

» g r a n d e distance » déportation ,

et

» communication

v e n t , et â u n e

très-

d u c h e f - l i e u , le l i e u

de la

dans

toutes

les

deux,

la

des d é p o r t é s avec l ' i n t é r i e u r

» est i n t e r d i t e s o u s les p e i n e s les p l u s s é v è r e s .


27 2

CHAPITRE

» J e pense m o i - m ê m e

X.

que

si ces

» n e suffisaient

pas

» l'évasion

déportés , du

« raient

des

utiles

tout-à-fait

précautions

pour moins

prévenir elles

se-

p o u r assurer la t r a n q u i l l i t é de

« l a colonie. » Ainsi,

Conanama,

péri , semblait tuné,

et

il

pas

un

des pêcheurs » n'a

point

» lui

tant

de

bannis

ont

à J e a n n e t u n séjour t r o p for-

préférait

core plus inclément, et

un

de

pu

de la

vivre.

caboteurs , « la

séjour

Jeannet

inhabité,

p l u s voisin

seul n'eût e t des

lieu

plus

proposait

affreux au

FIN DU

ligne,

Au

PREMIER VOLUME.

dire

Guyane que

directoire

» nous envoyer. »

en-

cede


TABLE DES

CHAPITRES

DU

PREMIER

VOLUME,

PAGES.

Avis

i

Note

iii

O b s e r v a t i o n s s u r les a c t e s d u 1 8 e t d u

1 9 fructidor

a n V , o u I n t r o d u c t i o n au J o u r n a l

vii

D o c u m e n t officiel r e l a t i f à la d e ' p o r t a t i o n d u 1 8 f r u c t i dor

. xlviii CHAPITRE

PREMIER.

S i t u a t i o n pacifique du conseil des anciens et de celui des c i n q - c e n t s , en 1 7 9 6 et 1 7 9 7 , et dispositions

mena-

ç a n t e s d u d i r e c t o i r e a v a n t l e 1 8 f r u c t i d o r an V ( 4 s e p tembrei797)

1 CHAPITRE

Evénemens

du

18

chasse's d u l i e u

DEUXIÈME.

fructidor. — Les

représentans

de leurs séances p a r les

soldats.—

D i v i s i o n d a n s le d i r e c t o i r e . — T r i u m v i r a t . — C a r n o t s'évade.—Barthélémy,direeteur,conduitauTempIe. —Déportation.

— G é n é r o s i t é et c o u r a g e d'un

do-

mestique de Barthélemy CHAPITRE

2З TROISIÈME.

D é p a r t p o u r R o c h e f o r t dans les cages de

fer.—Noms

des seize d é p o r t é s . — C a c h o t s . — G é n é r a l D u t e r t r e .

ТОМ.

1.

18


274

TABLE Pages.

— M a f e m m e v i e n t à B l o i s , et veut m ' a c c o m p a g n e r . —Dispositions du p e u p l e . — I l nous juge innocens, parce qu'on

refuse

de

nous j u g e r . — A r r i v é e

des

d é p o r t é s au p o r t de l ' e m b a r q u e m e n t CHAPITRE

65

QUATRIÈME.

E m b a r q u e m e n t des d é p o r t é s — M a u v a i s traitemens. — I l s d e v i n e n t l e lieu d e l e u r d e ' p o r t a t i o n . — C o n s i g n e s s é v è r e s . — M a l a d i e s . — P r i s e d'un n a v i r e p o r tugais e t d'un n a v i r e a n g l a i s . — L i c e n c e et d é s o r d r e . — R é f l e x i o n s s u r les é v é n e m e n s . — V u e d e t e r r e . CHAPITRE

94

CINQUIÈME.

Arrivée à Cayenne.—Hospitalité

des

habitans.—Le

citoyen J e a n n e t , agent. — La détention continue. — Détails sur le climat.— Lettre de Tronson à l'agent.— Les

déportés sont

Description

d u l i e u . — O n leur offre

exilés

sions p r o v i s o i r e s . — Nouvelles rinais

à Sinnamari.— des

conces-

consignes. — M u -

demande à aller à Cayenne ;

refus. —

mort

Sa . . 1 1 5

CHAPITRE

SIXIÈME.

Occupation

des d é p o r t é s . — Le t r a v a i l à la b ê c h e et

au soleil

e s t m o r t e l p o u r les a r r i v a n s . — B i l l a u d -

Varennes.—Vue

et description de S i n n a m a r i . —

Insalubrité. — Tronson

malade

est

forcé

d'y

r e s t e r . — C o r r e s p o n d a n c e et c o m m u n i c a t i o n s i n t e r c e p t é e s . — E m p l o i d e la j o u r n é e . — H a b i t a t i o n s d e s d é p o r t é s . — P r i x des comestibles CHAPITRE

et

du t r a v a i l .

SEPTIÈME.

V o y a g e de cinq déportés à S i m a p o , peuplade

d'In-

d i e n s . — Festins : ivresse des i n d i g è n e s , leurs h a b i tations, leurs usages, leur industrie. — Histoire d ' u n

146


275

DES C H A P I T R E S .

Indien f o r m a n t u n e société à p a r t . — L e u r s p r a t i q u e s e t l e u r r é g i m e d a n s les m a l a d i e s . — D e s Sauvages ceux

de

de l ' A m é r i q u e , la G u y a n e

Indiens.

et p a r t i c u l i è r e m e n t

française.-—Retour

de

à Sinna-

mari

179 CHAPITRE

HUITIÈME.

O n i n q u i è t e les c o l o n s q u i f r é q u e n t e n t l e s —Déportation. — Rélégation.—Evasion

déportés. de

huit

d é p o r t é s . M o t i f s q u i e m p ê c h e n t l e s a u t r e s de

fuir.

—Les

fugitifs

sont bien accueillis

à

Surinam.—

Belles actions récompensées. CHAPITRE

218

NEUVIÈME.

L a G u y a n e française a été possédée p a r les Hollandais. L ' a r b r e à pain. — L e m a n g u i e r . — L e cannellier. — L e giroflier.—Le muscadier.— Le — E t a t de

poivrier. —

ces p r o d u c t i o n s à la G u y a n e

française.

— L e s o l et le c l i m a t l e u r c o n v i e n n e n t CHAPITRE

237

DIXIÈME.

P r o d u i t d e la p ê c h e d ' u n j e u n e I n d i e n . — T r o n s o n Bourdon

d e l'Oise m e u r e n t à la m ê m e

et

heure.—

D é t a i l s s u r ces d e u x d é p o r t é s . — M o r t d e B e r t h e l o t L a v i l l e h e u r n o i s . — Détails

s u r ce

déporté.—Ar-

méniens en course avantageux à quelques p a r t i c u liers, préjudiciables à la c o l o n i e . — L e t t r e de l ' a g e n t Jeannet

FIN

290

DE

LA T A B L E

DU P R E M I E R

VOLUME.


Journal d'un député non jugé, ou déportation en violation des lois : Tome I  

Auteur : François Barbé de Marbois / Ouvrage patrimonial de la bibliothèque numérique Manioc. Service commun de la documentation Université...

Journal d'un député non jugé, ou déportation en violation des lois : Tome I  

Auteur : François Barbé de Marbois / Ouvrage patrimonial de la bibliothèque numérique Manioc. Service commun de la documentation Université...

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