Page 1

1


La deuxième édition de Sang d’encre a été rendue possible grâce à la précieuse collaboration des personnes suivantes : -

M. Richard Guay, Mme Huguette Maisonneuve et M. Jacques Lemaire : Direction des études M. Mario Demers : Coordonnateur du département de Lettres M. Gilbert Audette : Responsable de l’imprimerie Les professeurs du département de Lettres Les professeurs du programme Arts, lettres et communications

Le recueil a été créé grâce au travail accompli par les différentes équipes formées en classe dans les deux groupes du cours de création littéraire : -

-

-

Conception de la page couverture : Édith Jorisch, Laurence Labelle et Cassandra Vallée Conception de l’affiche publicitaire : Olivia Pia Audet, Joëlle Latour et Virginie Pichet Les comités de lecture pour la sélection des textes : tous les étudiants! Les équipes de mise en page : Kalina Bertin, Émilie Couture et Alex-André Piché pour les poèmes ; Vanessa Lafrance, Paméla Potvin et Alisa Trudeau-Malo pour les scènes théâtrales et Magali Rack, Raphaëlle Rousseau et Gabrielle St-Amour pour les nouvelles. Les équipes de relecture et révision : Laura Anthoni, Sandra Béraud, Shaanaze Belkhaouda, Camélie Boucher, Jac-Audrey Charbonneau, Alexia Gourd, Horatiu Ivan, William Kraushaar, Fanny Pascual, Octave Savoie-Lortie, Volodia Schneider et Alec Serra-Wagneur L’équipe de l’organisation du lancement : François-Michel Hastir, Noëmie NocitiDubois, Kristina Ousmanova et Pascale Thériault L’équipe de publicité : Suzie Milara David et Marcella Kémeid L’équipe de conception des projections : Laura Boily-Auclair et Jade GhaliLachapelle

Merci à tous pour votre précieuse collaboration! Marie-Andrée Michaud Mai 2009

2


Étudiants du cours de création littéraire Session Hiver 2009 Professeure : Marie-Andrée Michaud

Groupe 01 Sandra Béraud Laura Boily-Auclair Alexia Gourd François Michel Hastir Édith Jorisch William Kraushaar-Hébert Laurence Labelle Vanessa Lafrance Fanny Pascual Paméla Potvin Volodia Schneider Alec Serra-Wagneur Alisa Trudeau-Malo Cassandra Vallée

Groupe 02 Laura Anthoni Olivia Pia Audet Shaanaze Belkhaouda Kalina Bertin Camélie Boucher Jac-Audrey Charbonneau Émilie Couture Suzie Milara David Jade Ghali-Lachapelle Horatiu Ivan Marcella Kémeid Joëlle Latour Noëmie Nociti-Dubois Kristina Ousmanova Alexandre-André Piché Virginie Pichet Magali Rack Raphaëlle Rousseau Octave Savoie-Lortie Gabrielle St-Amour Pascale Thériault

3


TABLE DES MATIÈRES Poèmes Et si je te dis…………………………………………………………………………………………………………………………. 7 Rémige ..………………………………………………………………………………………………………………………………. 8 La croisière ..………………………………………………………………………………………………………………………… 8 À ton absence …………………………………………………………………………………….……………………………….. 9 Cœur étranger .……………………………………………………………………………….…………………………………… 9 Un silence ..…………………………………………………………………………………………………………………………. 10 Mon cœur …………………………………………………………………………………………………………………………… 10 Vide ……………………………………………………………………………………………………………………………………..11 Encarcannée …………………………………………………………………………………………………………………….….11 Toute petite …………….…………………………………………………………………………………………………………..12 Nuit morne et altérée …………………………………………………………………………………………………………..13 La terre continue son tour ……………………………………………………………………………………………………14 Regarde-moi les yeux fermés ……………………………………………………………………………………………….15 Le pas des saisons ………………………………………………………………………………………………………………..16 L’ultime souffle …………………………………………………………………………………………………………………….17 Toi ou moi ? ………………………………………………………………………………………………………………………….18 Scènes théâtrales 36 heures à Cité Soleil …………………………………………………………………………………………………………..21 Le Bleu porte-queue de l’est …………………………………………………………………………………………………24 L’homme pigeon …………………………………………………………………………………………………………………..27 Le voisin d’à côté …………………………………………………………………………………………………………………..30 Évidence parallèle ………………………………………………………………………………………………………………..34 Vickey’s ………………………………………………………………………………………………………………………………..38 Retrouvailles ………………………………………………………………………………………………………………………..43 Nouvelles Victime de sa folie ………………………………………………………………………………………………………………..49 Cerises de mai ………………………………………………………………………………………………………………………52 L’humain chez la bête …………………………………………………………………………………………………………..55 L’Étoile Rouge ………………………………………………………………………………………………………………………59 Le petit guide de la mère aimante ………………………………………………………………………………………..63 Le captif ……………………………………………………………………………………………………………………………….66 L’Autre bord …………………………………………………………………………………………………………………………69 L’autobus de 13h43 ……………………………………………………………………………………………………………..72 Frankie …………………………………………………………………………………………………………………………………75 Eaux-troubles ……………………………………………………………………………………………………………………….78 De blancs lilas …………………………………………………………………………………………………………………….…82 Chat-orange ……………………………………………………………………………………………………………………….…85 L’homme de ma vie ………………………………………………………………………………………………………..…….89 À l’envers ……………………………………………………………………………………………………………………………..93 La semaine …………………………………………………………………………………………………………………………...97 Histoire répétée ………………………………………………………………………………………………………………….101 4


Poèmes

5


6


Et si jE tE dis et si je te dis que la terre est mon linceul que je ne veux pas aller ainsi à la mort de nous deux je veux

casser le silence

si je te dis que

tu ravives la braise de ma mort éminente

que je veux toucher

le pétale de ta peau

toi ma vie

au conditionnel

toi

mon automne mon hiver toi mon été si je te dis que chaque jour je renais entre tes bras que l’évanescence que le temps une poussière un fantôme l’écume de nous que je ne t’attendrai plus peut-être qu’il est temps qu’en penseras-tu de ma première peau

prendre le large de ton sourire faire de ton nom mon Ave toi

Émilie Couture 7


Rémige Ô que de toi L'envahissement silencieux Et si près de très loin Que les mots s'enfuient Pour quêter un sens à l'antériorité Que console le vent frappant aux portes Portant, jusqu'à nous, des berges en mer La réminiscence de parfums salés ? Et sourdre aux pores de la peau Côtière, tu es continent Et dans mes mains ton dos se reflète Criant liberté en écho, fugace Elle s'éteint pour mieux revenir Elle s'attise entre les vagues lointaines Entre les corps qui flanchent Pour naître entre les pluies Et soupirer aux devantures de l'église Cherchant liberté toi en moi émoi La tête au ciel Sous l'escalier robuste et bien construit Sous les confessions, l'acclamation religieuse Souillée de sexualité sans sens L'encens qui protège ce lieu saint

Qui sent à plein ressentiment Mais qui ne m'épargne plus Auréole Nimbe Où poses-tu ton idéologie ? L'effort se condense à ton front Et fleurissent en phares naturels Bourgeons naissants Et roses en précision Précieuse cette embuscade Tes yeux emplis d'Afrique S'éclipsent au mêlant de ton iris et de ta pupille Couleur terre s'entrecoupent, fusionnent Opaque en coupure couleur nuit Et mise en abîme sous tes paupières délicates Détournement Manœuvre Confidence Et le sol froid si froid de toi Ton cynisme effleurant Tes paumes sur mes seins Emoi en moi L'émasculée conception embuscade Sexuée Entre mon apogée et ma mise à néant

Kalina Bertin La croisière Je suis matelot renonçons à la terre ferme la main sur le compas qui indiquera le chemin sans agitation nous voguons l’ancre ne sera pas jetée à chaque tournant notre navire se dirigera jusqu’à arriver là où la rivière descend vertigineusement Fracas d’un tonnerre redoutable dans le but de faire déguerpir les voyageurs j’ai la connaissance la plus légère du monde en ma possession une boussole et une destination à l’horizon chaque instant pétillant de promesses

Nous levons le voile vers un monde nouveau entre des draps bleus et blancs nous naviguons sans présomption sans direction nos doigts entrelacés des nœuds qui nous retiennent Des nuages brouillent mes repères j’ai erré trop longtemps sans doute peut être essayeras-tu de me retrouver ou le temps fera son œuvre l’eau coulera tranquillement avec un bruit assourdissant Une épave de plus dans le fond de l’océan

Kristina Ousmanova 8


À ton Absence Et Moi qui M’En éprEnds Je n’ai en mon aisance Que la fraîcheur du prochain jour Sa distance Lointaine et sévère Et le souvenir de ta présence rose De ton sourire danseur Et de ta main où repose ton cœur Inatteignable De tes charmes je ne connais Ni l’air ni les pas Seulement une plainte Fine et naïve Que je t’ai composée Mais que l’idéal qui me cerne M’empêche de te chanter

Et je reste Malgré les temps doux qui me font signe Mes ennemis qui s’épousent Et mes mots qui s’épuisent Impénétrable Car malgré la certitude de ma douleur En ce monde De mon calme lâche Et celle de ton humeur dorée Jamais nous n’existerons L’un pour l’autre

Octave Savoie-Lortie

Cœur étranger Ce cœur que j’ai connu jadis m’est aujourd’hui étranger ton regard croisé dans la rue une parole chuchotée par ta voix si connue ton corps à nouveau découvert encore et encore le corps y est mais le cœur n’y est point

comme une forêt enflammée cet espoir qui s’éteint quand tout ce que tu as à offrir c’est ce maudit corps encore et encore

Je ne te veux plus je n’en peux plus je ne veux pas de ton corps au cœur absent cet espoir que tu fais embraser en moi

ta parole ignorée ton corps ne sera plus découvert par le mien au cœur présent enfin prêt à abandonner.

Je t’ai aimé jadis aujourd’hui tu m’es étranger ton regard évité

Alisa Trudeau-Malo 9


Un silence Le jour s’endort Elle s’est éveillée Ta soif ton besoin ton vice Tu n’es pas le seul À céder trop Trop souvent Mais sache que l’alcool Dans ton corps fatigué T’a fait oublier Que ce qui bat Dans ton torse n’a plus la force De te faire vivre

Sous les arbres ton esprit embrouillé A voulu croire présente sa force disparue En voyant la côte comme un enfant Tu as voulu glisser Ta peur annihilée Malgré ton cœur blessé Tu aurais dû t’en douter Au bas de la côte À genoux tu es tombé Tu ne comprends plus, mais tu remarques L’accroc dans la couverture qui te réchauffe La sueur ou les larmes Sur la peau de cette femme Écoute Les battements de ton cœur

Tu t’es emporté Comme toujours bien mal entouré Par des amis qui en sont Mais seulement à leur manière T’ont-ils poussé ? As-tu insisté ? Peu importe

Entends-tu ce silence ?

Laurence Labelle Mon cœur mon cœur c’est le soleil au matin qui habille la soie de ton dos endormi

une envie au bord des cils et puis, inévitable c’est l’espace entre nos lèvres pendant l’attente exquise

c’est la brise de mes doigts qui s’essoufflent sur ta peau forêt soudaine, minuscules collines qui se dressent et se tendent, bouches avides comme pour embrasser la main qui glisse au-dessus d’elles

c’est l’hésitation vacillante, trébuchante brûlante de nos deux corps penchés sur la première fois

c’est le velours de ton regard quand il glisse, félin jusqu’à ma bouche et remonte dans mes yeux

mon cœur c’est tout de toi c’est tout de nous ne me le redonne pas

Camélie Boucher 10


Vide Être vide. Hier c’était le plus cher de mes désirs. Le néant sans l’amertume des jours livides un corps creux où résonne le moindre soupir. Les chimères de l’orgueil grugeaient mes passions tel un rongeur sournois. Tomber dans le gouffre de l’ambition ou mettre fin à mon désarroi ? Le fardeau de ma conscience pesait trop lourd j’allais céder. Évacuer me vider tout court tout pour ne pas simplement exploser. L’issue était triviale la purgation impérative afin que cesse la noyade impitoyable et qu’enfin je puisse rejoindre la rive. Vider l’enveloppe charnelle de ses résidus Un renouveau sans émoi. Un Moi aussi chaste qu’une pucelle ingénue fausse perfection qu’on pointait du doigt. Pourtant la purge demeurait sans effets ma nef affective sombrait dans les abysses. Mes idées noires je devais mettre en retrait pour faire cesser les ravages de mon vice. Hier je ne souhaitais pas être vide je l’étais. Aujourd’hui je suis pleine du désir avide d’être pleine des plaisirs que la vie me soumet.

EncarcannéE J’ai l’errance pour attache Tout m’échappe Devant moi défile un beau trop vrai Je me confonds et m’incrédule Encore

Je suis stoïque Je n’ai en bouche qu’un refrain ligoté par mon muscle parole Le silence me harcèle Longtemps

Par la césure de l’oubli je me dévoile au jeu de la mémoire Frêle, inerte, coupable À la fois inconnue et familière Qui suis-je, Qui étais-je Avant

Alexia Gourd Je m’enferme dans mon sarcophage de rêve Devant l’impitoyable vitesse du monde, L’illusion est parfaite Contradictoire je n’ai qu’une chose en tête Oser

Pourtant je fais taire mes instincts Rongée par un vide Faussement omnisciente Une parole, un acte reste à poser Me l’avouer

Gabrielle St-Amour 11


TouTe peTiTe Elle est faible, incertaine, fragile Incapable de bonheur Vulnérable comme une fillette déflorée Pauvre sotte vouée au malheur et à la solitude Anxieuse elle regarde la porte s'ouvrir à autrui Elle, condamnée par sa faute, à rester cette fillette jalouse et affamée de tendresse L’amour boulimique et écarté muselle sa créance et son culot d’auparavant Envahie par une violente volonté de plaire, de briller, de devenir Cherchant en vain à faire disparaître ce désir de se remodeler sans cesse Embrouillée, confuse, devoir choisir entre béatitude et angoisse Elle se recroqueville sur elle-même Telle une bête apeurée laissant le temps s'écouler Échappant aux questionnements Abrégeant ainsi cette souffrance vieillissante Évitant les cris inaudibles de son esprit bilieux Pourtant le choix candide pour le reste du monde s’avère brûlant pour elle, Entre bonheur et malheur, entre bon et mauvais, entre amour et haine, L’élégance naïve enjambe la noirceur maladive, Le malheur chevauche le bonheur, le mauvais baisse le bon, la haine cocufie l’amour Vivre sans insécurité, précarité et danger Avoir le courage d’être heureuse Elle en est depuis incapable

Jac-Audrey Charbonneau

12


Nuit MorNe et Altérée La nuit douce exhale son souffle humide Les poils jaunes de la plaine me picotent les chevilles J’erre dans la bruine tiède Sous la lune pâle qui me murmure ses songes. Mon paletot déchiré par les ronces du temps Foule l’herbe aux pieds Taches de poison, Le délirium vient à moi comme un vieil ami. Un homme de paille me salue au passage Je lui emprunte son couvre-chef et sa pipe Les bouffées rouges et jaunes me réchauffent la barbe. Plus loin, un champ de tournesols fatigués, D’où la douce mélodie d’un piano discordant Émane telle la pluie sur un toit rouillé de terre L’air s’évanouit et je perds mon souffle le temps d’un soupir. Mon ombre semble vouloir me quitter Elle ondule vers les arbres nus et creux Qui abritent les songes des promeneurs sans âme Et de ceux qui cherchent leurs pas perdus. Je ne sais plus où je vais, mais je me sens chez moi Au milieu de cette mer verte ondulée par le vent. Je me couche, la fraîche sueur de la terre pénètre mes tissus La lune me regarde à nouveau Mais ne me parle point, elle m’a oublié. Je m’enfonce lentement dans les profondeurs nocturnes Et mon esprit se perd dans les méandres mélancoliques de mon ennui.

Alec Serra-Wagneur

13


La Terre conTinue son Tour Quand mon regard a vu les vallons bouclés d'Albas pour la première fois a vu les odeurs dorées de muscat, lorsque sous la pinède, nous fumions la cigarette et lorsque ma tête cassée par le retour, et ma mère, le sourire blanc, me parle toujours. Quand ma nuque a touché les lèvres de Colombe pour la première fois, quand elles ont appelé mon ventre, quand moi toute prise, et lorsque ma nuque les a quittées, la Terre a continué son tour et mon père boit encore son café. La Terre continue son tour, et mes cheveux poussent et mes ongles se rongent, et Albas se meurt. Mon instant lucide d'éclat de verre blanc, comme une balle dans l'eau, vite freinée, aussitôt étouffée, le tireur l'entend. La Terre continue son tour, et, seule, elle voit mon silence, mon dernier murmure contre eux, sourire dissipé, la Terre continue son tour.

Fanny Pascual

14


RegaRde-moi les yeux fermés Elle a essayé Elle t’a fait comprendre Elle t’a montré le vide L’affiche était là Tu n’as rien vu Fermés, tes yeux sont restés Larmes, pleurs et cris de marbre te laissèrent Lettres et appels de glace te laissèrent Quel signal d’alarme t’atteindra ? Aucun malheureusement aucun Elle te montra le vide Elle te montra la sécheresse Elle te montra son cœur en détresse Elle te montra la cicatrice Tes yeux restèrent clos Des lumières De la couleur De la chaleur De la compréhension C’est tout ce qu’elle voulait De la noirceur Du gris Du froid De l’incompréhension Elle reçut

Laura Boily-Auclair

15


Le pas des saisons Au début, tout paraissait éternel J’étais petite; je bourgeonnais Le monde était grand; les lendemains nombreux Les soirs, j’attendais sa visite, insouciante. Puis, à mesure qu’Il faisait se succéder les jours, ce qui, jadis, m’avait paru des heures, devenait des minutes, des secondes, des souffles… ou était-ce ses visites qui étaient de plus en plus brèves ? Pourquoi soufflait-Il, emportant avec lui les vieillards qui en avaient trop vu ? Et pourquoi me dessinait-Il les traces de sa venue sur le visage ? Lui, qui ébranlait ma mémoire et me volait mes souvenirs, comme pour se les approprier Pourquoi décida-t-Il un jour de ne plus m’arroser, obligeant la fleur qui avait longtemps flamboyé à se courber, pour tranquillement faner... J’aurais voulu le ligoter pour qu’Il ne puisse plus empêcher mes genoux de fléchir, ma tige de plier Mon indifférence antérieure envers lui s’était rapidement transformée en une haine inhumaine, reflétant mon impuissance Tandis que le pas pressé des saisons me rappelait l’infériorité qu’Il choisissait de m’infliger… Quand mon heure sonna, Il cogna à ma porte Au tac, du tic-tac de l’horloge, je ne vis plus demain J’avais fait mon temps, Monsieur avait-Il décidé.

Edith Jorisch

16


L’uLtime SouffLe « Écoutez bien, jeune homme, les chuchotements que vous souffle votre cœur, pouvez-vous les décoder? »

chuchotements soufflés ? voici bel euphémisme vous auriez visé juste en parlant de séisme ! orage ! déluge ! ou tempête morose ! de mon cœur ne devrais-je tirer que ces roses ? car ce cœur est ce val en proie à ce vent qui tonne de l'Ouest et fauche le tyran ces fleurs que j'abreuve d'espoir et de rêves pour en voir s'arracher les ailes trop brèves il abrite des monts qui écartent le ciel arc-boutés de vertu et de péchés véniels des récifs taillés dans l'étain des nuages souvenirs d'enfance et témoins des ravages ils se tiennent bien droits parmi les songes ivres qui ballottent au gré du souffle de givre ce sont les certitudes d'un cœur maladif la tempête s'abat et j'arrive tardif mettant pied en mon cœur, que d'horreur alentours! j’aperçois sur le jade de l'herbe des vautours venus mettre à sac et piller mes jardins et autant de Peaux-Rouges agitant des gourdins

j'apostrophe mes monts : « vous qui déjà hier m'avez su voir daigner vous confier ma clairière ne vous ai-je gonflés jusqu'à la démesure ne vous ai-je érigés et plantés dans l'Azur ? et me voici berné ! loin de mes ambitions vous leur portiez ombrage de vos abdications vous saviez quelque mal, vous m'avez frappé ne vous ai-je bâtis forts que vous sachiez me happer? » et ces monts de se tordre d'un rire vicié se mêlant aux Peaux-Rouges, aux vautours outranciers qui hululent toujours sur la plaine funeste et encore le vent; ce damné vent de l'Ouest ! ce en quoi je croyais n'étant que circonstances j'ai dressé des mirages; leur ai dédié des stances ! et voici que l'Amour en rafales vermeilles est venu réveiller mon cœur de son sommeil et de son souffle sourd a semé des satyres se sifflant brise douce coite et sage et Zéphyr puis se faisant tumulte, écumant toute cime a rasé de mon cœur les pousses rarissimes.

Joëlle Latour

17


toi ou moi ? Je ne t'aime pas moins, malgré le fait que tu voulais devenir une âme flottante, je ne t'aime pas moins. Même si tu ne t'aimes pas, je ne cesserai d'aimer, de t'aimer... Aimer quelqu'un qui nous ressemble tant, mais qui ne nous ressemble pas en même temps. qui est le vrai moi, toi ou moi ? Toi, si jeune qui avais la joie de vivre, qui aimais la vie, heureuse, enfantine. Où est passé cette partie de toi ? N'est-elle pas cachée à l'intérieur d'une âme étant rêveuse autrefois ? Laisser passer les années avant de te retrouver ? je ne peux plus... je n'en peux plus... la vie meurt en moi. Il faut que je vive, vivre la vie avec toi en moi. Essaie de te retrouver, de me retrouver. il faut que je sois moi moi pour une fois. Vivre, laisser vivre. Laisser passer la vie, je ne peux plus. Autant en finir ainsi...

Noëmie Nociti Dubois 18


SCÈNES THÉÂTRALES

19


20


36 HEURES À CITÉ SOLEIL Suzie Milara David Joey est le grand frère de Pierre. Ceux-ci viennent de se faire kidnapper par des bandits de Cité Soleil. Cité Soleil est le coin le plus dangereux de Port-au-Prince, en Haïti, où prostitution, drogues et enlèvements sont choses courantes. La scène est plongée dans un noir complet. On entend les pneus d’une voiture puis un gros bruit comme si on lançait quelque chose de lourd par terre et, pour finir, le bruit d’une porte qui se referme. PIERRE (apeuré) : Jo, c’est toi? JOEY (soulagé d’entendre son frère) : Oui, c’est moi. Pierrot, es-tu correct? PIERRE : Non, je ne comprends rien à ce qui se passe (Il se met à pleurer) et je n’aime pas ça avoir les yeux bandés. JOEY (essayant de le réconforter) : Mon petit Pierrot, il te manquait des billes, n’est-ce pas? Eh bien, c’est la seule façon que j’ai trouvée pour que tu en aies. PIERRE : Mais Timarie1 m’a dit hier que si je revenais avec une bonne note en dictée, elle m’en achèterait cinq. (Il accentue le chiffre cinq.) JOEY : Justement, avec ce jeu, tu pourrais en avoir 50! PIERRE (avec étonnement et en cessant de pleurer) : 50! 50 billes! Jo, tu mens, je ne te crois pas! Avec 50 billes je pourrais… Je pourrais jouer avec tous les garçons dans la cour de l’école sans que Frère Georges2 m’attrape! JOEY : Mais attention Pierre, il faudra que tu travailles pour tes 50 billes, tu ne pourras pas les avoir facilement. Je te le dis tout de suite. PIERRE : D’accord! JOEY : Premièrement, tu vois les messieurs qui nous ont amenés ici… PIERRE : Oui, les méchants? JOEY : Eh bien, ils sont les chefs du jeu! Règle numéro un : il ne faut pas leur désobéir, jamais! Tu entends Pierrot? PIERRE : Oui, oui! JOEY : Règle numéro deux : lorsqu’ils nous maltraitent, nous frappent, il ne faut pas pleurer. Ils nous malmènent pour vérifier si nous sommes forts et si nous méritons vraiment les billes. Ils ne sont pas méchants pour vrai. PIERRE (désemparé) : Oh non! JOEY : Qu’est qu’il y a? PIERRE : J’ai pleuré quand j’ai vu qu’on t’amenait dans une voiture différente de la mienne. J’ai aussi pleuré quand on m’a bandé les yeux. J’ai pleuré quand on m’a attaché les mains. J’ai aussi pleuré quand on m’a amené ici et j’ai pleuré quand j’ai crié ton nom et personne n’a répondu. Je ne gagnerai jamais… JOEY : Ah! C’est pas grave ça, le jeu n’était pas encore commencé. Il commencera après que je t’aurai expliqué les règlements! PIERRE : Je comprends… Mais tu sais, je commence à avoir mal aux poignets. 1 2

Timarie est leur gardienne Directeur de l’école St-Louis de Gonzas 21


JOEY : Règle numéro trois : il ne faut pas se plaindre concernant le mal de poignets. PIERRE : Oh lala, joèt sa pa dwole.3 JOEY : Si tu ne veux pas jouer, on peut toujours rentrer à la maison… Silence. JOEY : Mais tu n’auras pas tes 50 billes. PIERRE (résigné) : D’accord. JOEY : Règle numéro trois… PIERRE : Il ne faut pas se plaindre concernant le mal de poignets, j’ai compris! JOEY : Ah! Je voulais vérifier si tu suivais bien les instructions. Alors, règle numéro quatre : il ne faut jamais mentionner papa et maman, tu m’entends? Il ne faut pas parler d’eux, ni de leur travail. Si on te demande, tu dis que tu ne sais rien; et il ne faut pas que tu pleures parce que tu veux les voir, seulement dans ta tête! PIERRE : Ok, mais je pense que maman doit être inquiète, ça fait longtemps qu’on aurait du être revenus de l’école avec Blanc4. Elle sera furieuse, tu sais? JOEY : Qu’est que tu crois Pierrot? Je l’ai déjà mise au courant de nos plans. PIERRE : Ah bon. Je commence à avoir faim, je pense qu’il est l’heure de la collation, non? JOEY : Règle numéro cinq : il ne faut pas se plaindre de la faim et manger ce qu’ils nous donnent… S’ils nous donnent quelque chose. PIERRE : Je vais essayer. JOEY : Bon, maintenant que tu connais les cinq règles, essaie de dormir un peu d’accord? Si j’ai d’autres règles, je te les dirai. PIERRE : C’est difficile, ça sent vraiment mauvais. JOEY : Ah, ça c’est vrai. À ce moment, la lampe s’allume et le public peut voir les deux garçons, les yeux bandés et les mains attachées à des chaînes. Un homme habillé tout en noir arrive et leur sert chacun une assiette tout en enlevant le foulard sur leurs yeux. PIERRE : Bonjour Monsieur! Merci de me laisser jouer au jeu qui me fera gagner des billes. L’homme ne lui répond pas et sort de la scène. JOEY : Pierrot, règle numéro six : il ne faut pas parler à ces messieurs s’ils ne t’adressent pas la parole. PIERRE (en regardant son plat) : Yark! C’est du maïs moulin5! Tu sais que je déteste ça! Je ne veux pas en manger! JOEY : Apapap Pierrot, te rappelles-tu de la règle numéro cinq?

3

Expression en créole qui veut dire : ce jeu n’est pas drôle Blanc est leur chauffeur 5 Plat typiquement haïtien composé de maïs moulu 4

22


PIERRE (d’une voix monotone comme s’il récitait une leçon) : Il ne faut pas se plaindre de la faim et manger ce qu’ils nous donnent, s’ils nous donnent quelque chose. Je sais, mais ça commence à être vraiment difficile, tu sais… JOEY : J’ai choisi de t’amener ici parce que je pensais que tu pouvais résister à tout ça. Je pensais que tu voulais vraiment ces billes. Avoir su, on ne serait jamais venus ici… PIERRE (en commençant à pleurer) : C’est pas ça, c’est juste que… JOEY (se fâchant) : C’est quoi Pierrot, c’est quoi? On entend le bruit d’une porte et un homme crier : « finmin bouch’nou6 ». PIERRE (en criant) : Ce jeu est stupide, vraiment stupide, juste stupide! Vous m’entendez? Je veux sortir d’ici! JOEY (en prenant une bouchée) : Hum, c’est vraiment bon. Tu devrais goûter Pierrot, je suis sûr que tu aimerais! PIERRE (en criant encore plus fort) : Tu n’entends pas ce que je t’ai dit? (En prononçant chaque syllabe séparément.) J’ai dit que c’était stupide! Le même bruit de porte se fait entendre et l’homme crie : « Nou pas con tendé, mwen diw, finmin bouch nou! Mpap répétél7! ». JOEY (un peu apeuré) : Sans blaguer, Pierrot, arrête au moins de crier d’accord? Ferme tes yeux, pense au moment où tu vas arriver dans la cour de l’école avec toutes tes billes de toutes les couleurs! Imagine la réaction de tes camarades! Oh la la! Quel chanceux! Silence. PIERRE : Si je ne mange pas le maïs, penses-tu que je pourrais quand même gagner les billes? JOEY : Peut-être mais le problème c’est que tu vas avoir faim. PIERRE (intrigué) : Jo, combien de temps dure le jeu? JOEY : En fait, je ne sais pas trop, cela dépend de toi… PIERRE : Comment ça? JOEY : Et bien, le jeu finira quand tu auras gagné tes 50 billes. Ensuite, on pourra rentrer à la maison. (Il commence à sangloter.) Après cette réplique, on voit Joey qui recommence à manger et qui semble douter de ses propres paroles. PIERRE : Pleure pas Jojo, je vais vite gagner ces billes et on pourra rentrer à la maison. (Il se couche et chante.) Dodo, tipitit manman, dododo, tipitit papa, si ou pa dodo, crab la va mangew, si ou pa dodo, crab la va mangew. 8 FIN 6

En créole, cela veut dire: fermez-la! En créole, cela veut dire : vous n’écoutez pas? Je vous ai dit de la fermer, je ne le répéterai pas! 8 Berçeuse haïtienne 7

23


LE BLEU PORTE-QUEUE DE L’EST William Kraushaar Une salle d’attente d’hôpital où sont assis quelques patients. Mireille, une jeune femme d’affaire ambitieuse, a le bras cassé et est assise les jambes croisées. Un grand homme maigre d’allure assez étrange et qui a également le bras cassé vient s’asseoir à côté d’elle sur la chaise libre. Après quelques minutes de silence, l’homme lui adresse la parole. MARTIN : Euh…s’cusez, vous avez le bras cassé? MIREILLE : … oui. MARTIN : Une mauvaise chute? MIREILLE (elle rit nerveusement car elle n’aime pas parler aux inconnus) : …oui oui, une mauvaise chute, ha ha! MARTIN (extrêmement pétillant) : Ah ben! Ça c’est drôle, moi aussi j’me suis cassé le bras, figurez-vous! Quel hasard, hein! MIREILLE (elle regarde ailleurs pour tenter de terminer la conversation) : Oui, c’est très surprenant. MARTIN (rire extrêmement étrange) : Au fait, je m’appelle Martin. Martin Legrand…c’est assez rigolo, parce que je suis plutôt grand, rha rha ha RHA RHA! MIREILLE (elle devient de plus en plus mal à l’aise) : Oui, hin hin…c’est très rigolo. MARTIN : Et vous, comment vous appelez-vous? MIREILLE : Mireille. MARTIN (il parle si fort que tout le monde l’entend dans salle d’attente, et cela gêne Mireille) : Pas vrai! Mireille? Ah ben tabarouette! Ça, c’est fou, je connais justement une Mireille qui travaille avec moi! Je suis gardien de nuit dans un stationnement au centreville et c’est elle qui vient me remplacer tous les matins! MIREILLE (blasée) : Incroyable. MARTIN : Je sais, j’en reviens pas! En plus, elle a les cheveux de la même couleur que toi! Euh…je peux vous tutoyer, Mireille? MIREILLE (elle se rend bien compte qu’elle est prise à parler avec ce Martin jusqu’à ce que les médecins l’appellent) : Ben…oui, d’accord… MARTIN : D’ailleurs, au travail, j’ai tellement de temps libre à rien faire que je suis rendu un as du solitaire, aux cartes! MIREILLE : Ah, ben tant mieux… MARTIN : Dis-moi, Mireille, aimes-tu les papillons? MIREILLE (étonnée par la question) : Euh, oui…oui, oui je les trouve jolis. MARTIN : Ah ben moi, figure-toi que c’est ma passion! Je les collectionne, si tu veux. MIREILLE (qui s’en fout complètement et roule les yeux) : Ah oui? C’est intéressant. MARTIN : Oui, toutes les sortes. Mais ceux que je préfère, c’est ceux de l’Amérique du Sud. MIREILLE (elle croise l’autre jambe) : Oui, ils sont beaux là-bas, il paraît. MARTIN : Quoique les papillons qu’on a ici sont beaux aussi : le Bleu porte-queue de l’est là, wow! Hey, ça c’est un beau papillon! MIREILLE : Ah ben oui, le fameux Bleu porte-queue de l’est…tout un insecte!

24


MARTIN (ne se doutant pas du tout que Mireille se fout un peu de sa gueule) : Oui, j’te le fais pas dire! Même si son envergure n’est que de 26mm, il est très impressionnant. MIREILLE (elle commence à prendre goût à cette discussion loufoque avec ce personnage qu’elle soupçonne un peu fou) : 26mm? C’est fascinant! MARTIN : Oui, et le monarque! Que dire du fameux monarque! Savais-tu qu’il migre chaque année jusqu’au Mexique? MIREILLE : J’en tombe de ma chaise! MARTIN : Et ce n’est pas tout : à chaque année, il revient au Canada! MIREILLE (qui le savait très bien mais qui fait semblant d’être étonnée) : Pas sérieux, en plus il revient? Qui l’eût cru! MARTIN : Oui, c’est vraiment génial. Il y a encore tellement de choses à découvrir sur les papillons…Un jour, j’irai au Brésil découvrir de nouvelles espèces. MIREILLE : Oui, je vous le souhaite! MARTIN : Et toi, c’est quoi ta passion? MIREILLE (blaguant) : Je m’intéresse beaucoup aux chauves-souris d’Afrique du Nord et aux monotrèmes de Tasmanie, mais j’aime encore mieux le tennis. En fait, j’me suis cassé le bras en jouant au tennis, figurez-vous. MARTIN : Ah, c’est palpitant! MIREILLE (surprise par sa sincérité) : Vraiment? MARTIN : Bien sûr, puisque moi aussi j’adore ça! MIREILLE : Les chauves-souris ou le tennis? MARTIN : Non, les monotrèmes. C’est quand même incroyable quand on y pense; des mammifères qui pondent des œufs! MIREILLE (désespérée par l’étrangeté de son interlocuteur) : Oui, c’est quelque chose, en effet… MARTIN : À vrai dire, j’aime beaucoup le tennis aussi. Ça me permet de garder la bonne humeur! MIREILLE : Oui, j’ai cru comprendre que vous êtes le genre de gars à être souvent de bonne humeur…Est-ce que vous vous êtes cassé le bras en jouant au tennis, vous aussi? MARTIN (changeant soudainement de ton et perdant d’un coup sec sa bonne humeur) : Non, j’ai essayé de me pendre. Mais en attachant la corde au plafond, je suis tombé de la chaise et me suis cogné le bras contre le bord de la table. MIREILLE : …c’est une blague? MARTIN : Non. Il y a un long silence de malaise. Ils se regardent dans les yeux pendant un bon moment; Martin a un visage complètement neutre, Mireille est complètement époustouflée. MIREILLE (après quelques secondes de silence) : Vous avez essayé de vous suicider?! MARTIN : Oui. MIREILLE (toute mal à l’aise) : Je…je suis vraiment désolée d’entendre ça. MARTIN (son visage neutre s’attristant tranquillement) : Oh, c’est rien… MIREILLE : Mais…pourtant, vous avez l’air tout à fait heureux et norm…enfin…heureux, du moins! MARTIN : Oui, en apparence peut-être…mais à l’intérieur, je suis seul et misérable.

25


MIREILLE (complètement estomaquée par ce qu’elle vient d’apprendre) : Mon Dieu…heureusement que vous êtes tombé! MARTIN : Pourquoi dis-tu ça? MIREILLE : Ben, parce qu’étant donné que vous êtes tombé, vous avez pas pu vous pendre! MARTIN (se mettant à pleurnicher) : Bof, tu sais, j’suis juste un lâche, j’ai un peu fait exprès pour tomber, j’suis vraiment minable… MIREILLE : Mais non, il faut pas dire ça! Vous n’êtes pas minable! MARTIN (se mettant maintenant à pleurer abondamment) : Oui, je suis un bon à rien… MIREILLE (tout ébranlée et tentant de le consoler) : Non, pas du tout, vous êtes quelqu’un de super…super intéressant avec vos histoires de papillons! MARTIN (cachant son visage dans ses mains pour pleurer) : Tu penses pas ce que tu dis… MIREILLE : Oui je le pense, je vous le jure! MARTIN : C’est vrai? MIREILLE : Mais bien sûr! MARTIN : Tu dis pas juste ça pour être gentille? MIREILLE (lui mettant la main sur l’épaule) : Je vous promets que je suis sincère! MARTIN : Vraiment? MIREILLE : Oui! Allez, je vous invite prendre un verre pour vous consoler! MARTIN (retrouvant subitement sa bonne humeur) : YESSS!!! FIN

26


L’HOMME PIGEON Magali Rack Un homme portant un long imperméable est situé côté jardin. Il est entouré de pigeons. Il y en a sur sa tête, sur son bras, à ses pieds…Il semble être en paix avec la nature. Une douce lumière d’après-midi perce les nuages. Une fillette joue à la maman non loin de lui. Elle fait son entrée côté cour transportant un bébé dans une poussette. Elle s’arrête devant cet homme étrange qui attire son attention et lui sourit. LA FILLETTE : Bonjour ! L’HOMME PIGEON (regardant autour de lui pour voir si cette petite fille s’adresse bien à lui) : Bonjour Mademoiselle ! LA FILLETTE : Il fait beau aujourd’hui, hein ? L’HOMME PIGEON : En effet, tu as raison ! LA FILLETTE : C’est quoi ton nom? L’HOMME PIGEON (souriant à son tour) : Je m’appelle Paul. LA FILLETTE : Paul quoi ? L’HOMME PIGEON : Juste Paul. LA FILLETTE : Tout le monde a un nom de famille, Monsieur. C’est quoi votre nom de famille? L’HOMME PIGEON (riant) : Tu en poses des questions toi ! Je ne connais pas mon nom de famille malheureusement. LA FILLETTE (perplexe) : Pourquoi ? L’HOMME PIGEON : Je n’ai jamais connu l’identité de mes parents. Très jeune, on m’a placé en adoption et je n’ai jamais pu les retracer. Tu sais que c’est de là que vient ton nom de famille, de tes parents? Je n’ai donc jamais connu le mien. Tu comprends? LA FILLETTE : Oui… L’HOMME PIGEON. Et toi comment tu t’appelles ? LA FILLETTE (lui serrant la main avec un air officiel). Lily-Rose Duguay. Ravie de faire votre connaissance. L’HOMME PIGEON : Et quel âge avez-vous Lily-Rose Duguay ? LA FILLETTE : Sept ans et demi. L’HOMME PIGEON : Ma foi, tu parais beaucoup plus vieille. LA FILLETTE (très fière) : Merci ! (gênée), pourquoi êtes-vous toujours entouré de pigeons ? L’HOMME PIGEON : Ce sont mes amis ! LA FILLETTE (dédaignée) : Vos amis ? Maman dit que les pigeons sont pleins de microbes. L’HOMME PIGEON : Je préfère avoir des amis avec des microbes que de ne pas avoir d’amis du tout. LA FILLETTE (blaguant) : Tu sais, il y a des humains dans ce monde à qui tu peux parler. L’HOMME PIGEON (riant tel un sage) : Je préfère les pigeons. L’homme s’assoit sur le banc de parc situé au centre en arrière-scène.

27


LA FILLETTE : Pourquoi ? La fillette va s’asseoir à ses côtés. L’HOMME PIGEON : J’ai plusieurs raisons. D’abord, les pigeons ne portent aucun jugement sur moi. Ils me respectent et c’est tout. LA FILLETTE : C’est vrai. Je connais ça, moi, les préjugés. À mon école, beaucoup d’enfants se font rejeter parce qu’ils sont gros ou laids. L’HOMME PIGEON : Ils sont aussi très fidèles. Tu ne verras jamais un pigeon coupable de trahison ou d’infidélité. LA FILLETTE : C’est quoi l’infidélité ? L’HOMME PIGEON : Oublie ça, c’est inutile que je t’en parle. Tu es encore jeune, profites-en ! LA FILLETTE (perplexe) : D’accord Paul. L’HOMME PIGEON : Aussi, les pigeons sont très reconnaissants. Je les nourris, je leur parle et ils m’aiment en retour. C’est très simple avec eux. Ils ne me laisseront jamais seul et je les aime énormément pour ça. LA FILLETTE (elle sourit et se lève) : Je crois que je commence à comprendre. L’HOMME PIGEON : Finalement, j’aime les pigeons parce qu’ils m’écoutent, contrairement aux humains qui, de nos jours, font souvent la sourde oreille. LA FILLETTE : Je sais, même ma mère elle ne m’écoute pas. Puis elle ne parle pas seulement que d’elle… Des fois, elle parle toute seule! C’est normal parce que moi, je ne veux plus l’écouter quand elle a bu. Elle dit n’importe quoi. L’HOMME PIGEON : Je comprends. Dans ce cas-là, parle avec ton papa. LA FILLETTE (allant chercher sa poupée) : Je n’ai pas de papa. L’HOMME PIGEON : Il est où ton papa ? LA FILLETTE (berçant «l’enfant») : Je ne l’ai jamais vu. Même ma mère ne sait pas où il est. Je l’ai déjà entendu dire à son amie que c’était une aventure d’un soir. Je ne sais pas ce que ça veut dire, mais je pense qu’elle ne le connaissait pas beaucoup. En tout cas (vexée), je n’aime pas parler de ça. L’HOMME PIGEON : Désolé, Mademoiselle, je ne voulais pas vous vexer. LA FILLETTE : Ce n’est pas grave. Au moins, je n’ai pas commencé à traîner avec des pigeons. L’homme pigeon rit très fort. L’HOMME PIGEON : J’ai lu dans un livre que si toute la vie s’éteignait sur la Terre, les seuls survivants seraient les pigeons. LA FILLETTE : Vous en avez de la chance ! L’homme rit. L’HOMME PIGEON : Habites-tu proche d’ici pour venir jouer au parc toute seule à ton âge ? LA FILLETTE : J’habite dans l’immeuble juste en face.

28


L’HOMME PIGEON (dissimulant son étonnement) : Ah oui ? Et comment s’appelle ta mère ? LA FILLETTE : Louisette L’HOMME PIGEON (semblant saisi et désorienté) : Je vois… LA FILLETTE : Vous avez l’air triste, Monsieur. L’HOMME PIGEON (souriant faussement) : Mais non… Tout va bien. LA FILLETTE : Ne vous en faites pas pour moi ! Je suis une grande fille. Et même si ma mère est spéciale, elle est très gentille avec moi et je sais qu’elle m’aime beaucoup. L’HOMME PIGEON : J’en suis certain. LA FILLETTE : Je dois rentrer, le soleil se couche. Ma mère doit m’attendre pour le souper. L’HOMME PIGEON (cachant sa déception d’un sourire discret) : Vite, ne la fais pas attendre. Ce fut un plaisir, Mademoiselle. LA FILLETTE : J’y vais maintenant. Je peux vous poser une question ? L’HOMME PIGEON (intrigué) : Tu peux me demander n’importe quoi Lily. LA FILLETTE : Je sais que je n’ai rien d’un pigeon, mais…voulez-vous être mon ami ? L’HOMME PIGEON : Bien sûr. LA FILLETTE (ravie) : À demain, alors ! La fillette quitte le parc et se dirige vers sa maison. L’homme ne la suit des yeux. Lily Rose quitte la scène côté jardin. Paul reste immobile et sourit. Il salue les oiseaux et quitte lui aussi la scène côté jardin. Les lumières s’éteignent. Les lumières s’allument et se concentrent lentement sur l’homme pigeon. Il est assis sur le sol en indien et contemple d’un regard mélancolique une photographie qui a été signée par la main d’une femme. On peut apercevoir le nom «Louisette». Fondu au noir. FIN

29


LE VOISIN D’À CÔTÉ Vanessa Lafrance Le rideau s’ouvre sur une petite chambre d’hôpital où deux lits sont collés au mur. Le patient de droite, un homme d’environ cinquante ans, semble faire des mots croisés. Ses gestes sont brusqués par la mauvaise humeur et l’impatience. Il jette de temps en temps des regards mauvais au patient de gauche qui dort profondément en émettant un ronflement aigu. FABIEN : Quelle malchance! Tu parles! Me voilà voisin d’un mourant qui ne peut s’empêcher de siffler en dormant. Finir sa vie aux côtés d’un inconnu qui siffle. Même lorsqu’on agonise, on n’a pas le droit à un peu de paix dans ce bas monde. Le sifflement du patient de gauche s’interrompt brusquement et l’homme murmure quelque chose d’incompréhensible. FABIEN : Pardon? PIERRE : J’ai besoin d’un mouchoir! FABIEN : Vous me demandez ça à moi? Vous trouvez que j’ai l’air d’une infirmière? PIERRE : Un mouchoir, s’il vous plaît. Fabien appuie sur le bouton pour appeler une infirmière. FABIEN : Garde! Nous avons besoin d’un mouchoir ici! Pierre se relève sur son lit pour regarder son voisin. PIERRE : Écoutez, je viens de me faire opérer les jambes, je ne peux pas me lever et j’aurais besoin d’un mouchoir maintenant. FABIEN : Arrêtez, je vais pleurer! Moi, j’ai une tumeur au cerveau qui m’a fait perdre un œil et qui me tuera dans environ trois mois. Les deux hommes se toisent. Fabien semble satisfait de l’altercation tandis que Pierre est complètement outré par son attitude. FABIEN : Garde! Saleté de gardes. Nous, les mourants, on passe toujours les derniers. De toute façon, elles savent bien qu’on va mourir d’une manière ou d’une autre. Mourir avec la guédille au nez ou non, quelle différence? PIERRE : Vous avez une belle vision des choses! FABIEN : Ça fait deux jours que je vous écoute siffler pendant que vous dormez. Vous m’excuserez, mais mon humeur a été légèrement assombrie. Pierre est complètement outré par l’humour noir de son voisin. Il regarde sur sa table de chevet et y trouve un papier. Il se mouche dedans en faisant bien attention de faire beaucoup de bruit puis le lance directement sur son compagnon de chambre.

30


PIERRE : Merci, mon pote, pour le mouchoir. Moi, c’est Pierre si ça t’intéresse. Fabien jette le papier souillé au bout de la chambre avec un frisson de dégoût. FABIEN (cynique) : Que voulez-vous! Ma mère m’a légué sa grande générosité avant de sacrer son camp quand j’avais deux ans. Et j’ai hérité de l’humour de mon père qui s’est pendu quand j’en avais douze. PIERRE (qui est de plus en plus mal à l’aise) : Depuis combien de temps êtes-vous ici? FABIEN : Cinq mois! Mais ne vous en faites pas pour moi, il ne m’en reste pas pour longtemps. PIERRE : Moi, c’est un cancer des os. Il a débuté dans ma jambe et on m’a opéré d’urgence. C’est un cancer qui se guérit très mal parait-il. Je me demande s’ils ont réussi. FABIEN : Tout ce que les médecins réussissent à faire, c’est de donner de faux espoirs. La question que tu dois te poser, c’est combien de temps il te reste à vivre. Les épaules de Pierre s’affaissent, son visage devient triste. Il se cale dans son lit comme pour se cacher de l’éventualité de la mort. PIERRE : Je n’aurais jamais pensé mourir si jeune. J’ai à peine 35 ans! C’est vrai, j’ai fait quelques mauvais coups sans conséquences, mais j’ai toujours aimé et respecté ma femme. J’élève quatre enfants. Dieu aurait pu m’épargner, non? FABIEN (en riant) : Ne mêle pas Dieu à tes délires de mourant! PIERRE (fâché) : Taisez-vous! Je ne suis pas mourant. FABIEN : La vie n’est qu’une question de hasard. Naître au Japon, au Canada ou en Afrique. Mourir d’un cancer, d’un accident ou d’une allergie. Être blanc ou noir. Mourir à cinq ans, à cent ans ou à trois semaines dans le ventre de sa mère. C’est le hasard, mon vieux, pas l’œuvre de Dieu. Nos vies sont régies par ce hasard. C’est le jeu de la roulette russe, mais en plus grand. PIERRE (haussant les épaules) : Depuis quelques temps, je ne sais plus vraiment en quoi croire. C’est bien triste de penser que nous ne sommes que de petites boules dans une roulette d’un jeu de hasard. On a tendance à croire que l’être humain mérite un destin. FABIEN (pensivement) : L’être humain mérite de mourir dans d’atroces souffrances. PIERRE (perdant patience) : Cessez de jouer les philosophes! Vous n’êtes qu’un homme frustré par la vie. Cela ne vous autorise pas à sceller le sort de l’homme ou encore à traiter de mourant un homme qui sort d’une salle d’opération. FABIEN : Est-ce que vous êtes rassuré quand les médecins vous disent ce que vous voulez entendre? Cela vous rassure de vous mentir en vous cachant sur votre mort imminente. Parce que si vous êtes dans cette chambre, ici avec moi, c’est que votre mort est imminente. PIERRE : Taisez-vous! FABIEN : Pierre, cessez de jouer l’autruche avec vous-même. Prenez exemple sur moi. J’attends la mort avec impatience. J’attends le jour où cette satanée tumeur va me faire mourir. Quelle joie alors de quitter ce monde où les gens sont lâches! Fabien éclate d’un rire sincère qui semble attendrir son compagnon. 31


PIERRE : Vous n’avez pas eu une vie facile, hein? FABIEN : Le hasard Pierre, le hasard. Avoir de bons parents présents ou avoir des parents lâches et égoïstes. Encore le hasard. PIERRE (compatissant) : Vous n’avez pas de femme ou d’enfants? FABIEN : Les femmes ne recherchent pas mon genre d’humour! J’ai fréquenté quelques femmes dans ma vie, mais j’ai toujours été incapable de les aimer. PIERRE (faiblement) : Vous avez trop de haine en vous. Il faut parfois oublier le passé pour avancer dans le futur. FABIEN : Ne te mets pas à pleurer pour moi, mon vieux! Je suis très bien comme je suis. Je ne prendrais pas ta place pour rien au monde. Il est bien plus facile de quitter un monde où nous n’aimons personne et où personne ne nous aime. Regarde-toi, tu te ronges le sang à penser que tu vas laisser ta femme seule avec tes quatre enfants. Tu paniques encore plus à l’idée de ne plus jamais les revoir. Alors, non, je suis aussi bien de mourir seul. Les deux hommes restent pensifs pendant quelques minutes. Pierre sourit alors de soulagement. PIERRE : Si vous avez raison et que je meurs dans quelques temps, je saurai au moins que je n’ai pas vécu pour rien. Au moins, moi, j’ai aimé, j’ai ri, pleuré, joué avec une femme indescriptible et avec des enfants trop tannants. Vous êtes passé à côté de la plus belle chose qui puisse arriver à un homme. FABIEN (soudainement très en colère): C’est à votre tour de vous taire! Vous êtes romantique et plein d’illusions. Et c’est cela qui vous empêche, aujourd’hui, d’accepter que vous allez mourir. PIERRE : Peut-être vais-je mourir! Mais au moins, j’aurai vécu. Je n’aurai pas passé ma vie à haïr tout le monde et à m’empêcher de vivre à cause de vieilles rancunes. Je connais bien peu de votre vie, mais vous me faites déjà pitié! FABIEN (cynique): C’est tout ce que j’ai toujours pu inspirer. PIERRE : Ce temps est révolu. Vous m’avez dit qu’il vous reste trois mois à vivre. Eh bien c’est assez pour vous faire connaître ma famille! Vous allez voir, vous allez adorer mon plus jeune, Maxime. Il vous fera rire, c’est certain. FABIEN (horrifié): Vous n’allez pas amener quatre enfants dans cette chambre, il n’en est pas question. PIERRE : Vous ne finirez pas vos jours seul. Je vais m’occuper de vous. FABIEN (encore plus horrifié): Sortez-vous ces idées de la tête. Nous ne sommes pas dans un film américain. Comment un mourant peut-il aider un autre mourant? Il se lève de son lit d’un bond et va éteindre la lumière en maugréant. FABIEN : Non, mais pour qui il se prend ? Venir déranger la quiétude d’un vieux mourant. (Plus fort pour que Pierre entende) Il est tard et j’ai sommeil. Dans l’obscurité, les deux malades s’installent confortablement dans leur lit.

32


PIERRE (en chuchotant) : Au fait, c’est quoi votre nom? FABIEN (impatient) : Fabien Il y a de nouveau un silence pendant quelques minutes. La tranquillité s’interrompt finalement par le ronflement sifflant de Pierre. FABIEN : Sacrament! FIN

33


ÉVIDENCE PARALLÈLE Marcella Kémeid Jean-Claude rend visite à sa mère Marie-Madeleine chez elle. JEAN-CLAUDE : Salut Maman! MARIE-MADELEINE : Tiens donc, mon plus jeune... JEAN-CLAUDE (découragé) : Bon, qu’est-ce que t’es encore allée ramasser cette fois? MARIE-MADELEINE : Ça te regarde pas ce que je fais jeune homme! JEAN-CLAUDE : Maman, arrête donc de faire tout ça, occupe-toi à autre chose. Tiens, tu pourrais aller aider les gens du bénévolat à la place. MARIE-MADELEINE : J’en fais déjà assez pour mes enfants et mes petits-enfants, tu devrais pas chialer! Pis tu sauras que ce que je ramasse, ça va servir aux petits quand ils seront prêts à partir de chez tes sœurs! JEAN-CLAUDE : Voyons donc Maman, tu garderas pas tout ça jusque là... Ça déborde dans ton salon pis la majorité des choses sont bonnes à jeter. MARIE-MADELEINE : Jean-Claude Fortier, je te le répète, mêle-toi de tes affaires! Est-ce que je te pose des questions sur tes occupations avec ton... ton ami, là... JEAN-CLAUDE : Robert, c’est ça? T’es même pas capable de te souvenir de son nom! À chaque fois, c’est pareil, Maman, j’ai l’impression que tu fais exprès. Ça fait six ans qu’on est ensemble lui et moi! MARIE-MADELEINE : Ben oui, pis après? JEAN-CLAUDE : Pis après? Oui, j’aimerais ça que tu m’en poses des questions, mais tu t’y es jamais intéressée! T’as jamais accepté mon homosexualité non plus. MARIE-MADELEINE : Arrête donc! Ton père et moi on l’a toujours soupçonné, on le savait. JEAN-CLAUDE : Justement, P’pa, à la place de se morfondre sur l’orientation sexuelle de son fils même si c’était pas ce qu’il aurait voulu, il m’a accepté comme j’étais, lui. Faut dire qu’en plus, c’était ben rare à l’époque qu’un père de famille accepte ça, surtout pour son fils unique, alors t’aurais dû te compter chanceuse que le père de tes enfants comprenne ça. Veux- tu ben me dire pourquoi toi tu l’as jamais pris? MARIE-MADELEINE (en s’assoyant) : Ben, parce que, Jean-Claude... j’ai eu deux filles pour jouer à la poupée et me ramener des gendres, pourquoi il a fallu que mon seul garçon le fasse aussi? On t’achetait des camions pis tu voulais rien savoir. T’aurais dû me ramener des jeunes filles à la maison ou tomber amoureux d’une amie de tes sœurs! C’était pas normal comme situation! JEAN-CLAUDE : Ça, Maman, c’est parce que t’as toujours eu peur de ce que les autres pensaient. Elle se lève brutalement. MARIE-MADELEINE : Tu dis n’importe quoi! JEAN-CLAUDE : Tu le sais très bien, P’pa te l’a toujours dit, mais t’as jamais voulu l’assumer.

34


MARIE-MADELEINE : Veux-tu arrêter de parler de ton père comme ça? Pourquoi t’as toujours été d’accord avec lui ? Vous êtes pareils! Les deux hommes de la maison contre moi, sans arrêt. JEAN-CLAUDE : Voyons Maman, P’pa a pas toujours été contre toi... MARIE-MADELEINE (en larmes) : Ah non? Pis quand il est parti vivre au Pérou, hein? C’était quoi ça pour toi? Il m’a pas abandonnée peut-être? Oui, il m’a laissée seule dans ma vieille maison, condamnée à finir ma vie seule. JEAN-CLAUDE : Maman, pleure pas... Ça arrive que les gens ont besoin de changement tu sais, c’est les circonstances de la vie. T’aurais très bien pu rencontrer quelqu’un d’autre quand il t’a quittée toi aussi si t’avais voulu. C’est toi qui a rien fait pour pas finir ta vie toute seule. MARIE-MADELEINE : Ton père a fait exprès de me laisser alors que j’avais déjà 52 ans. Comment tu veux espérer rencontrer quelqu’un à cet âge là? C’est à 18 ans que tu rencontres la personne de ta vie, tu l’épouses à 19 ans, à 20, t’as ton premier enfant et tu passes le reste de ta vie avec cette personne! C’est comme ça que c’est supposé se passer, mais lui il a gâché ma vie en faisant ça JEAN-CLAUDE : Je sais pas si c’est les gens de ton époque ou la religion qui t’ont mis ça dans la tête, mais pour moi c’est de la bullshit! Tout ça, c’est toi qui le dis. Tu t’es mis une barrière le jour ou il t’a laissée, alors que t’aurais dû te dire que toi aussi t’avais le droit de refaire ta vie. MARIE-MADELEINE : Ça a rien à voir ce que tu dis là! Regarde tout le monde autour de moi, toutes mes amies. Soit elles sont toutes encore avec leur mari, soit elles sont divorcées et couchent à droite et à gauche avec pleins d’hommes, soit elles sont seules comme moi. T’aurais voulu voir ta mère faire ça, hein? JEAN-CLAUDE : Arrête donc Maman. Tu fais juste à ta tête. Pis de toute façon, tout ça, P’pa l’a pas fait contre toi! MARIE-MADELEINE : Ah non ? Parce que de me laisser pour une autre femme, ça a pas rapport avec moi, hein? Il a même abandonné ses enfants. JEAN-CLAUDE : J’avais déjà 21 ans, Rosalie en avait 24 et Jocelyne, 25. C’est pas comme si il nous avait laissés alors qu’on le connaissait à peine et qu’on était tout petit. MARIE-MADELEINE : Tu prends encore sa défense, mais tu sais très bien que ça t’a fait du mal et que tu lui en as voulu! JEAN-CLAUDE : Ok, sur le coup je lui en ai voulu, mais après ça je me suis fait à l’idée. Il me semble qu’après 22 ans, tu pourrais t’y mettre toi aussi et lui pardonner. MARIE-MADELEINE : Ça changerait quoi que je lui pardonne? Ton père est mort il y a un mois et il m’a même pas laissé le temps de lui dire ce que je pensais! JEAN-CLAUDE : Justement, tu te fais du mal pour rien. Pis après tout, tu peux pas dire ça, t’as eu toutes ces années pour lui dire ce que tu pensais. MARIE-MADELEINE : Ben oui, il s’est ben arrangé pour que je lui dise pas aussi, il est parti à l’autre bout du continent. Penses-tu que j’aurais gaspillé mon argent juste pour lui faire part de ma frustration? JEAN-CLAUDE : Bon, ben arrête de te lamenter alors, relève-toi! Ta vie est pas si pire que ça, pourquoi tu continues à lui en vouloir? MARIE-MADELEINE : Jean-Claude, ton père me trompait avec une autre femme maudit! Je sais même pas combien de temps ça a duré, il a pas eu les couilles de me le dire! 35


JEAN-CLAUDE : Maman, écoute. J’ai eu beaucoup de peine pour toi et j’étais fâché quand je l’ai su, mais aujourd’hui, ça sert à rien de lui en vouloir, il est plus là. Tu pourrais au moins te dire qu’il a finalement eu les couilles de te laisser. Pis... MARIE-MADELEINE : Pis quoi? Ton père, c’est un lâche et c’est tout! JEAN-CLAUDE : C’est pas un lâche Maman, il allait pas bien! MARIE-MADELEINE : Comment ça il allait pas bien? Pis moi? Tu crois que je remarquais pas qu’il se passait de quoi, qu’il y avait sûrement une autre femme dans le décor? C’est moi qui souffrais! JEAN-CLAUDE : Maman, P’pa voulait pas que ça arrive, c’était plus fort que lui. Il est tombé amoureux. Il voulait pas, mais c’est arrivé. Il a pas voulu abandonner ses enfants et se séparer de toi, tu comprends que lui aussi il était désemparé. MARIE-MADELEINE : Bon tu le défends encore! Je trouve que tu le comprends un peu trop... JEAN-CLAUDE : P’pa allait vraiment pas bien durant des années, je le voyais moi. MARIE-MADELEINE : Ben oui moi aussi je le voyais. J’essayais de lui parler, mais il voulait rien savoir! Ça a duré six ans, Jean-Claude! C’est trop long six ans, trop long... C’est moi qui aurais dû le laisser. JEAN-CLAUDE : Tu l’aurais peut-être aidé si tu l’avais fait avant lui. MARIE-MADELEINE : J’avais pas le courage moi non plus, qu’est-ce que tu crois? Je pensais à vous moi aussi. Je voulais pas que votre père soit absent, surtout pour toi, t’avais besoin d’un exemple masculin. JEAN-CLAUDE : Bon, tu repars encore là-dedans, là? Tu penses qu’à toi et à l’image que tu projettes, j’en ai marre! T’acceptes pas les différences, pas même celle de ton propre fils. MARIE-MADELEINE : Jean-Claude! Comment tu peux dire que je pense juste à moi après tout ce que j’ai fait pour vous? JEAN-CLAUDE : Ben oui Maman, t’as été une bonne mère et même une très bonne femme, alors enlève-toi de la tête que c’était toi le problème et ouvre-toi les yeux un peu! Ton mari était gay! Il t’a laissé pour un autre homme! Il aurait jamais pu te le dire, t’aurais fait une dépression, mais lui il pensait à toi! MARIE-MADELEINE : Tu dis n’importe quoi... C’est pas vrai ce que tu dis, c’est pas possible! Il m’a épousée cet homme-là, il m’aimait! JEAN-CLAUDE : Il t’a aimée ben longtemps Maman, mais un jour il a réalisé qu’il était aux hommes et ça l’a détruit. Il voulait pas l’accepter. Pourquoi tu penses qu’il m’a toujours compris? Il l’a au moins accepté dès le début pour son fils. MARIE-MADELEINE : Je te crois pas ! JEAN-CLAUDE : Il fallait ben que quelqu’un te le dise un jour. MARIE-MADELEINE : Ben j’ai mon voyage ! Un temps. MARIE-MADELEINE : Est-ce que Rosalie et Jocelyne sont au courant, elles?

36


JEAN-CLAUDE : Je pense que P’pa a fini par leur dire. Il avait peur de ce qu’elles allaient penser. Moi, je l’ai su dès les premiers jours qui ont suivi son départ, il me faisait confiance, on se comprenait. À partir du moment où je l’ai su, je lui en presque plus voulu. Il avait vraiment besoin de s’exiler et de refaire sa vie. Tu sais, Maman, P’pa avait beaucoup d’affection pour toi, il voulait pas te quitter, mais il pouvait pas continuer à éviter ses émotions. MARIE-MADELEINE (secouée) : Ça se peut pas… Silence. MARIE-MADELEINE : Comme je l’ai toujours dit, t’es ben le fils de ton père. FIN

37


VICKEY’S Alexandre-André Piché

L’action se déroule dans un bar qui s’appelle Vickey’s sur la rue Crescent à Montréal. Un long bar fait presque la longueur de la scène côté jardin. Une horloge géante indique 2h30. Un homme dans la trentaine est en train de vider les tables. Près de la porte d’entrée, un néon indique « OUVERT ». Accrochée près du bar se trouve une cible avec plusieurs fléchettes. Au centre de la scène se trouve une table de billard avec une petite radio qui fonctionne, du Frank Sinatra joue en arrière-plan. Victor, le serveur de la place, est en train de ramasser les dégâts d’une soirée qui n’a pas été facile. Il chantonne les paroles de la chanson et danse légèrement lorsqu’un jeune homme entre dans la salle. VS (d’un air bête) : Vous êtes encore ouvert? VT : Eh Oui. Mais pas pour longtemps, prends-toi une place au bar, j’arrive. Le garçon s’assied et ne parle pas, quelque chose semble le troubler gravement. Victor achève de replacer les chaises. Le jeune homme admire la cible de fléchettes et aperçoit au-dessus de celle-ci une série de trophées. Victor ramasse plus rapidement, se dirige vers le bar d’un pas pressé et passe derrière celui-ci. Il regarde le jeune qui semble bouder comme un enfant dans un magasin de jouets. VT (amicalement) : Longue soirée? VS (froidement) : Ouais.... Donnez-moi un double de Jack. Victor saisit une bouteille et un verre. Avant de le servir, il le regarde attentivement. VT : Puis-je voir une pièce d’identité? Encore plus frustré, le jeune homme sort son portefeuille et lui montre son permis de conduire. Il tremble tellement il semble être enragé. Victor jette un coup d’œil sur la carte et sourit. VS (en s’énervant) : Qu’est qu’il a de drôle? VT : Victor Sauvé... ton nom.... C’est Victor, comme le mien. Victor Tremblay, un vrai. VS : Et alors??? VT : Bien, nous avons le même prénom et je trouvais ça marrant. VS : C’est pas drôle. VT (froidement) : C’est quatre et soixante-quinze. VS (en donnant un cinq dollars) : Tiens, garde le change. VT : Oh boy! Vingt-cinq cents de pourboire… Gâte-moi pas trop. VS : Fais ta job et laisse-moi tranquille! Victor met le billet de cinq dollars dans sa poche et se dirige vers les chaises renversées. Il augmente le volume du radio pour mieux apprécier son Frank Sinatra. Alors qu’il

38


range le reste des tables, il se met à murmurer les paroles de la chanson. Il arrête quelques instants et aperçoit le jeune homme en train de chanter lui aussi. VT : Alors, un fan de Sinatra? VS (en souriant) : Pas moi, mais ma mère me casse les oreilles avec ça. VT : Ta mère doit être très bonne. VS (s’énervant) : Ne parle pas de ma mère comme ça! VT : Désolé je ne... je ne voulais pas t’offusquer. Je vais me taire. Victor continue à passer son linge sur les tables. VS : C’est moi qui m’excuse. J’ai ... j’ai eu une longue journée. VT : C’est correct, des fois on a des mauvaises journées. Ça arrive souvent que ça finisse ici, les mauvaises journées. Le jeune Victor vide son verre d’un trait et ferme les yeux comme s’il avait pris un bonbon sûr. Il tend son verre et sans dire un mot fait signe qu’il en veut un autre. Victor finit son nettoyage et se dirige vers le bar où il sort un deuxième verre puis remplit les deux. Il fait glisser le verre du jeune et prend une grande gorgée du sien. VT : Alors, le jeune, raconte-moi ta longue journée. VS : Je déteste ma famille. Je déteste mon père, je déteste mon frère, je déteste ma sœur. Je les déteste tous. VT : Mais pas ta mère. VS : Quoi? VT : Tu ne détestes pas ta mère ou t’as oublié de la mentionner. De plus, tout à l’heure lorsque j’ai parlé de ta mère tu n’as pas trop aimé ça. VS : C’est parce que ma mère est morte il y a quelques années et elle m’a laissé dans une famille de pauvres cons. VT : Pourquoi ? T’as l’air pas mal bien parti avec ton chandail ARMANI et tes souliers PRADA. VS : C’est rien. Ce ne sont que des vêtements. Il se pourrait que ce soit des faux. VT : Oui, mais ta ROLEX dit le contraire. Elle doit valoir une fortune. Le jeune se fâche, enlève sa montre et de toutes ses forces, la lance en direction du néon « OUVERT » qui explose en mille miettes. Le signe est relativement loin du bar et Victor est très impressionné de la précision du lancer. VT : WOW! Quelle dextérité tu as! Est-ce que tu visais le néon ou est-ce que tu l’as frappé par hasard? VS : Je n’ai pas besoin de lui, de ses cadeaux, de son argent. Quel salaud! Victor sourit, vide son verre, met une nouvelle bouteille sur le comptoir et se dirige de l’autre coté du bar. Il s’assoit sur un siège à coté du jeune et remplit de nouveau les deux verres.

39


VT (en riant) : Au moins je ne vais pas oublier d’éteindre le néon ce soir. Bon, racontemoi un peu plus… de qui parles-tu lorsque tu dis : « Quel salaud! » Qui est ce salaud? Qu’a-t-il fait? VS : Bertrand, mon père. VT : Ton père? Il t’a battu. VS : Non. VT (en riant) : Il t’a touché? VS : NON! Je ne suis pas un enfant... (Il hésite un instant) Touché?! VT : Désolé, mais c’est souvent les deux seules possibilités. Qu’a t-il fait ton père, dismoi? VS : Il m’a tout donné pour rien. J’ai tout ce que je veux. J’ai une BMW, j’ai un appartement dans le bas de la ville, j’ai plein d’argent, il a même choisi ma blonde! VT (ironiquement) : Ah! Mesdames et Messieurs, voici Aurore, l’enfant martyre. Quel salaud de t’avoir donné une vie idéale remplie de filets mignons et de voitures sport. Quel salaud! VS : Arrête de rire! Il m’a avoué quelque chose de grave aujourd’hui. VT : Quoi? VS : Je suis un bâtard. VT : Que veux-tu dire… adopté? VS : Non! Ma mère s’amusait un peu trop quand elle était jeune. Puis, neuf mois plus tard, elle tombe en amour avec le docteur qui m’a mis au monde. Aujourd’hui, 19 ans après, mon père me l’avoue. VT (en remplissant encore les deux verres) : Mais ce n’est pas la fin du monde. Sérieusement, crois-tu être le seul enfant bâtard sur la planète? VS : Non. Mais comment réagiriez-vous si pendant toute votre vie, la personne que vous avez appelée « papa » devient du jour au lendemain un étranger ? VT : Premièrement appelle-moi Vick, me vouvoyer ne fait que me rappeler que je suis rendu vieux. Deuxièmement, de quoi te plains-tu, tu as un « sugar daddy »! VS (en buvant son quatrième verre) : Arrête de plaisanter, je suis en pleine crise d’identité. Je me sens seul au monde. Tu ne te sens pas seul? VT : Regarde où je travaille, regarde avec qui je travaille ; je suis toujours seul, j’habite au deuxième. Pour que je puisse pouvoir me sentir seul, il faut d’abord savoir c’est quoi ne pas se sentir seul. VS : Tu vas me dire que t’as jamais eu de femmes dans ta vie, même pas une blonde pour une fin de semaine? VT : Oui, une il y a très longtemps, mais on n’est pas ici pour parler de moi, on est ici pour parler de toi. C’est toi qui es venu te faire consoler par l’alcool pas moi. Moi, je suis ici tous les jours, alors bois un peu plus et finis ton histoire avec ton papa. Le jeune Victor finit son verre et s’approche du mur où la collection de trophées se trouve. VS : C’est toi qui as gagné tous ces trophées? VT (en remontant son pantalon) : Oui, je suis le meilleur lanceur de fléchettes au Canada. (En se vantant) J’ai gagné la compétition nationale des années 1995-96-97 et 98.

40


Mais continue avec ton histoire de « papa ne m’aime pas ». (Il prend une autre gorgée de son verre en rigolant.) Le jeune ramasse les fléchettes et s’assoit. VS : Je te parie que je peux te battre à ce jeu. VT (confiant) : N’importe quoi! VS : Si je gagne, on parle de cette femme que t’as eue. Si tu gagnes, je finis mon histoire. Victor accepte en riant. Il se place et lance ses trois dards avec une efficacité incroyable. Son pointage est de cent soixante en frappant le triple vingt-deux fois. VT (vaniteux) : Tiens! Essaie de battre ça, champion. Le jeune lance ses trois dards avec une rapidité incroyable. Il frappe trois fois le triple vingt. Cent quatre-vingt, le meilleur pointage possible. Il se retourne avec une fierté disant : «Moi aussi je suis bon à ce jeu!». VS : Alors, raconte-moi. Qui est cette femme? Victor complètement bouleversé par le dénouement du match prend une très grande gorgée directement de la bouteille. On peut imaginer l’alcool brûler l’intérieur de sa gorge. Il inspire profondément et expire longuement avant de commencer son histoire. VT : En 1980, j’étudiais en médecine à l’université. Je devais avoir dix-huit ou dix-neuf ans, environ ton âge. Je devais avoir environ la même taille que toi dans le temps. J’étais le premier de ma classe, même peut-être de mon niveau. Je suis entré en classe un jour et je l’ai vue : une déesse! Elle était plus belle que n’importe quelle plage ensoleillée ou coucher de soleil. Cette femme? D’où sortait-elle? Pourquoi je ne l’avais jamais vue auparavant? Elle marchait avec une élégance, une délicatesse, elle flottait presque. Dès cet instant, je savais qu’elle devait être à moi. Pendant des semaines, j’ai négligé mes études pour la fréquenter. J’étais nouveau à ce jeu de l’amour tandis qu’elle, elle trouvait ça charmant mon... manque d’expérience. Tous les soirs, je m’endormais avec elle dans mes bras en écoutant le meilleur de Sinatra. Ensemble, on se laissait emporter par la mélodie et on pouvait chanter toutes les paroles des chansons. Notre relation n’a duré que quelques mois. Un matin, je me suis réveillé et elle avait disparu. J’ai attendu longtemps avant de trouver une autre femme. Encore aujourd’hui, je n’ai jamais éprouvé pour une autre ce que j’ai eu pour elle. VS : Quel était son nom? VT : Madeleine Vézina VS : Madeleine? (Il fait un drôle de bruit) As-tu dis Madeleine Vézina? VT : Oui,Madeleine... tu connais une Madeleine? Victor vide son verre pour une dernière fois et sort de son portefeuille une photographie. L’autre Victor saisit la photo et la regarde.

41


VT : Mais... mais c’est elle, c’est ma Madeleine. VS : Tu veux dire que c’est ma mère... Pendant un moment, les deux hommes restent sur place, yeux dans les yeux en silence, ils se fixent. Le jeune homme avait dix-huit ans, ils avaient la même couleur d’yeux, le même physique, la même taille. Le menton, les oreilles, le front, la bouche, comment n’avaientils pas remarqué autant de similitudes auparavant? Le jeune Victor fouille dans sa poche et trouve son cellulaire. Il compose un numéro et attend un bref instant. VT : Oui.... Papa… euh… Bertrand, c’est Victor... Désolé de te réveiller. J’ai une question... oui... non, non tout va bien... Maman, elle t’a déjà dit le nom de mon vrai père? Ok, Victor? Victor quoi?... Il raccroche et regarde cet étranger devant lui. Il se lève pour partir. VS (en murmurant): Je reviendrai te voir demain... Papa. FIN

42


RETROUVAILLES François-Michel Hastir Jacques est assis sur le divan, il est complètement effondré psychologiquement. Michael est assis sur le fauteuil, son sac sur les genoux. JACQUES (hésitant): Alors... Ça fait longtemps que tu... MICHAEL (le coupant) : Deux ans. Il y a un long silence. Jacques n’en croit pas ses yeux, il est complètement déconcerté. JACQUES : Et ta mère? MICHAEL : Quoi ma mère? JACQUES : Elle le sait? MICHAEL : Penses-tu vraiment que je lui ai raconté ça? Il y a à nouveau un silence. Michael le brise soudainement. MICHAEL : Tu as de la bière? Je meurs de soif. JACQUES (répondant comme s’il n’avait pas réellement écouté ce que disait Michael) : Oui, oui. Michael se lève, laissant son sac sur le fauteuil, et se dirige vers le réfrigérateur. Il l’ouvre et en ressort une bière. Il reste accoté au réfrigérateur. JACQUES : Et tu… enfin, je veux dire, tu… MICHAEL : Entre trois et cinq par semaine. JACQUES (dégoûté) : Je voulais dire, t’as rien? MICHAEL : Non. Pour ça, t’inquiète pas, je fais ce qu’il faut. Il y a un court silence qui exprime le malaise entre les deux personnages. JACQUES : Tu aimes ça? MICHAEL : Non. (Pause) Disons… pas plus qu’il ne le faut. Mais ça paie les dépenses. JACQUES : Il y a d’autres moyens… MICHAEL : C’est facile à dire quand on ne vit pas dans la rue. JACQUES : Pourquoi tu ne viendrais pas vivre chez nous? MICHAEL : Non. JACQUES : Pourquoi? MICHAEL : Parce que. JACQUES : Parce que quoi? Tu viens de dire que tu n’as pas de toit, et moi je t’en offre un. Michael s’approche de Jacques.

43


MICHAEL : Ha! Parce que tu crois que pour moi c’est si facile! Tu me fais venir ici, moi je crois que tu es un client, et tu m’annonces comme ça, de n’importe où, que tu es mon père! Mon père qui m’a abandonné, mon père qui m’a laissé avec une folle et un trou de cul, et là, tu voudrais que comme ça, sans dire un mot, je vienne vivre chez toi! Il y a un silence. Les deux personnages se regardent. Jacques pose un regard suppliant sur Michael, qui ne semble pas s’en soucier. MICHAEL : Écoute, tu m’en demandes trop. Je veux dire, on ne se connaît même pas. Ces mots frappent Jacques de plein fouet. Jacques se lève à son tour, et fait face à Michael. JACQUES : Mais tu… mais tu es mon fils. Et je t’aime. Ce n’est pas assez? MICHAEL : Si tu m’aimais, alors pourquoi tu m’as abandonné, hein? Pourquoi est-ce que tu m’as laissé avec elle? Tu sais quelle bonne mère elle était? Le sais-tu? Pendant que moi, j’allais à l’école, elle, elle se bourrait la gueule d’alcool avec la pension que tu lui laissais. Et lui, le salaud, allait la tromper à gauche à droite, et lorsqu’elle se plaignait trop, il lui sacrait un coup de poing sur la gueule, en m’en laissant deux trois au passage. Quand j’ai quitté l’école, elle n’a même pas daigné me dire autre chose que : «C’est 200$ par mois de loyer pour rester ici». C’est parce que tu m’aimes que tu m’as laissé avec ces gens-là! Il y a un court silence. JACQUES (ne sachant quoi répondre) : Je… je… je n’étais pas au courant. MICHAEL (avec ironie) : Oh! Voilà qui change tout! JACQUES : Écoute. Le jour où ta mère m’a quitté pour cet homme, elle m’a annoncé qu’elle déménageait en Allemagne pour retrouver sa famille, mais surtout parce qu’elle voulait me tenir loin de toi. Elle m’a dit qu’elle me quittait parce que j’étais un mauvais mari, et que je serais un mauvais père, qu’il valait mieux que je sois loin de toi. J’ai cru qu’elle avait raison, que je serais un mauvais père, et que tu serais mieux avec elle qu’avec moi; j’ai donc décidé de renoncer à t’empêcher de partir. Cependant, je voulais que tu ne manques de rien, et c’est pour cette raison que j’ai laissé une pension à ta mère. MICHAEL (avec ironie) : On voit que ça a bien réussi. Jacques s’éloigne alors de Michael et se dirige vers le réfrigérateur. JACQUES : Alors! Qu’est-ce que tu vas faire? Silence MICHAEL : Je ne sais pas. Je ne resterai pas longtemps ici. En fait, je vais partir dès ce soir, faire le tour du pays. J’irai sûrement aux États-Unis. Et après, je ne sais pas. On verra où la route me mènera.

44


Jacques se rapproche de Michael, il lui met la main sur la joue, mais Michael se détourne de Jacques. Il lui fait maintenant dos. JACQUES : Voyons. Tu ne vas pas partir maintenant! Je veux dire, on vient de se rencontrer… Reste au moins quelques jours… MICHAEL : Écoute, je comprends que tu veuilles juste mon bien. Je comprends que tu veuilles me faire plaisir et que je reste. Mais moi, je ne te connais pas. Je ne sais même pas qui tu es. Et je ne me sens pas prêt à vivre ici, je ne me sens pas prêt à être le fils d’un inconnu. Silence JACQUES : Et… Tu vas revenir? MICHAEL : Je sais pas. Peut-être. J’imagine que mon chemin croisera à nouveau Montréal. JACQUES : Et… j’aurai de tes nouvelles? MICHAEL : J’imagine que ça va être possible. Je ne sais pas quand j’aurai accès à un téléphone, mais ce sera possible. JACQUES : Si tu veux, je peux te donner de l’argent. Comme ça, tu auras un petit lousse au cas où. Jacques sort une liasse de billets qu’il tend à Michael. MICHAEL : Non, c’est bon, je préfère me débrouiller seul. JACQUES : Prends-le quand même, au cas où… MICHAEL : Papa, j’ai dit non. Au son de « Papa », Jacques a les larmes aux yeux. Il range son argent. Michael se dirige vers le fauteuil, il prend son sac, et se dirige vers la porte. Il se retourne, se dirige vers son père et lui tend un billet qu’il vient de prendre de son sac. MICHAEL : Si jamais il y a une urgence, voici le numéro d’un de mes amis de Vancouver. Je devrais y être d’ici quatre à cinq jours… Jacques prend le billet qu’il met dans sa poche. Michael retourne vers la porte de sortie. Il s’arrête, sans se retourner, lorsque son père parle JACQUES : Donne-moi de tes nouvelles. MICHAEL : Au revoir papa. Michael sort de scène, et on ne voit que Jacques, seul sur scène, alors que la lumière s’éteint.

FIN 45


46


Nouvelles

47


48


Victime de sa folie Virginie Pichet Cette femme va me rendre folle. Je le dis depuis plusieurs mois déjà. Elle est insupportable, elle gère mal ses affaires, elle est invivable, elle est complètement démente et pourtant, je suis incapable de démissionner. Michelle me fait toujours sentir comme si j’étais essentielle à sa boutique, et pourtant… Je ne crois pas que ce soit vrai, car à chacune des petites choses que je n’effectue pas exactement comme elle l’aurait fait, elle fait une crise. En fait, elle est même capable de me détester pour des erreurs qu’elle-même a faites. Apparemment, selon elle, j’en fais souvent des erreurs. Par contre, à chaque fois que je lui demande un congé, la réponse est non parce qu’elle a « besoin de moi ». Qui l’eût cru?! Elle va me rendre folle. Vraiment. Je le dis et je le répète. C’est une conséquence inévitable lorsqu’on côtoie pareille aliénée. En plus, elle n’est qu’une lesbienne frustrée qui prétend tout savoir de la vie et elle est bipolaire par-dessus le marché. Et elle est assistée d’une folle doublement folle animée par la malveillance du diable et qui monte les employées les unes contre les autres afin de les faire renvoyer plus facilement par la suite. Ce serait si simple de démissionner… mais, malgré tout, j’ai de bons souvenirs dans cet endroit, je m’y sens trop attachée pour partir. Un autre emploi ne risque-t-il pas de me causer autant d’ennui? Sinon plus? Commençons par le début, c’est-à-dire il y a quelques années. Je cherchais un emploi et ma meilleure amie, qui travaillait pour Michelle, m’a proposé de venir appliquer. J’ai été engagée tout de suite, après une courte entrevue. J’appris plus tard qu’elle m’avait engagé parce qu’elle me trouvait belle… c’est dire l’efficacité de sa gestion. Au début, je me plaisais bien d’ailleurs dans cet atelier-boutique complètement en désordre, où il est impossible de garder un tant soit peu d’ordre, malgré tous nos efforts. Mon amie et moi faisions tout pourtant afin de garder la boutique bien ordonnée, de ranger tous les maillots classés par taille et par modèle, mais Michelle et son assistante ne s’en rendaient même pas compte, occupées comme elles l’étaient à tout défaire. J’étais tout de même motivée à devenir la meilleure conseillère et à tout savoir sur les maillots. Michelle m’a promis un tas de formations, elle m’a dit que je saurais tout, que j’acquerrais de l’expérience qui me servirait toute ma vie et que j’apprendrais énormément en travaillant pour elle. Finalement, elle m’a toujours laissée me débrouiller avec les critiques plus ou moins constructives qu’elle me faisait de temps en temps. C’est facile de critiquer le travail de quelqu’un, c’est moins facile de donner à cette même personne tout le savoir nécessaire à son accomplissement. C’est tout Michelle; forte dans les promesses, surtout dans les promesses jamais tenues. Michelle inspire le respect et la crainte tout à la fois. On veut se faire aimer d’elle, on veut qu’elle ait la meilleure opinion de nous possible, car Dieu sait qu’elle est capable de dire du mal sur ses anciennes employées, devant les clientes, devant ses amies, devant tout le monde. Le pire, c’est qu’une fois que son opinion est formée sur quelqu’un, elle n’en démord pas. C’est impossible d’y changer quoi que ce soit et on en souffrira jusqu’à la fin des temps. Elle a pourtant extrêmement bien réussi dans la vie grâce à son fort caractère et c’est pourquoi on veut tout faire pour qu’elle 49


nous aime. En plus, sa grande taille… ou plutôt son immense taille la rend extrêmement imposante avec ses six pieds de haut et ses douze pieds de large, son assurance et sa supposée sagesse d’une femme qui a tout vécu, qui connait tout et qui détient la vérité sur tout, y compris sur l’avenir et le passé de gens qu’elle connait à peine. Un matin, j’entrai dans la boutique sombre vers 9h, saluai la couturière aux doigts usés par des années de travail acharné à assembler les maillots et à faire la finition de paréos multicolores qui termineront quelque part dans les Caraïbes accrochés à la taille d’une vieille harpie partie se reposer après s’être plaint à qui voulait l’entendre qu’elle fut jadis belle et jeune, qu’elle a déjà eu un corps qui n’était pas flasque et mou et qu’elle haïssait toutes ces jeunes vendeuses de maillots de bain qui ne peuvent rien comprendre à son malheur. Bref, ce jour-là, Michelle avait décidé que je devais entreprendre de ranger l’ensemble de l’atelier et que je devais faire l’inventaire complet de tout ce que contenait son commerce. Tâche décourageante qui me donna immédiatement envie de pleurer et qui prendrait sans doute plutôt la semaine entière que la journée seulement, surtout que la pluie que je voyais tomber par la vitrine n’aidait pas mon humeur. Je m’attelai donc à la tâche, pendant que Michelle baratinait les clientes sur son savoir –imaginaire– qui ferait d’elles de jeunes sirènes sur les plages malgré leurs seins qui pendouillent et leurs ventres mous. Je me suis toujours demandé comment les clientes pouvaient s’imaginer qu’il soit possible de les amincir dans un maillot de bain; elles ne l’ont peut-être pas réalisé, mais un maillot de bain ne laisse pas trop de place à l’illusion, c’est plus comme une seconde peau, ça ne pardonne pas. Il serait temps qu’elles s’en rendent compte. Je les lorgnai donc d’un air méprisant en retournant dans l’arrière-boutique, tout en vérifiant que Michelle ne me voie pas… sa réputation pourrait en souffrir, ce qui est inacceptable, puisqu’elle a toujours raison. Le fait est que, pour elle, ma seule priorité dans la vie devrait être d’assurer à l’entreprise la meilleure image possible. Cela se traduit par être bien maquillée, coiffée, manucurée, habillée des vêtements les plus chers de l’entreprise toujours propres et repassés… un peu exagéré, non? Bref, je continuai le ménage avec Michelle qui accourait voir mon travail à chaque accalmie dans la boutique afin de me tomber dessus pour chaque retaille de tissu mal classée, mais je continuais dans la bonne voie, malgré le désordre complet et absolu de l’ensemble de l’espace utilisable. Je me rendis compte lors d’une de ses brèves visites qu’elle me regardait d’une manière étrange depuis le dernier souper qu’on avait organisé avec les autres employées pour resserrer les liens entre l’équipe. Son regard se faisait moins intimidant, plus doux et rieur. Je me demandais bien ce qui avait pu occasionner un tel changement d’attitude face à moi, car je n’avais absolument pas l’impression d’avoir amélioré la qualité de mon travail, bien au contraire. Ma motivation baissait plutôt en chute libre avec la mauvaise température de l’été et cet emploi qui bouffait tout mon temps. Au cours des jours qui suivirent, ma patronne me faisait sans cesse des commentaires encenseurs sur mon apparence, alors que je ne faisais rien pour sembler plus soignée que d’habitude. On aurait dit qu’elle voulait passer plus de temps avec moi sous n’importe quel prétexte. Le jeudi soir qui suivit, alors qu’elle me laissait habituellement fermer seule, elle resta avec moi pour que l’on finisse le grand ménage qui n’avait pas vraiment eu le temps d’avancer, vu sa propension à foutre le bordel partout où elle passe et, surtout, à ne jamais remettre quoi que ce soit 50


à sa place. Pour elle, il était clair qu’en me poussant un peu dans le dos, elle finirait par me donner des pouvoirs surnaturels qui m’aideraient à tout ranger à une vitesse phénoménale. Après quelques heures de travail, elle m’invita à partager un repas de chez Lenny; fastfood du coin plus gras que gras chez qui elle se nourrissait, ce qui ne faisait rien pour réduire son embonpoint. Devant le repas composé de poutine et de sous-marins au poulet, Louise, me semblait-il, commença à me draguer. Déstabilisée, je tentai de comprendre le sens de ses mots élogieux à mon égard et qui me gênaient plus qu’autre chose vu notre nette différence d’âge et notre relation habituellement beaucoup plus froide. J’étais dans la situation la plus inconfortable qui soit : ma patronne lesbienne, qui plus est casée depuis des années et qui a plus de deux fois mon âge, me fait des avances claires et directes. Que faire? Je réalisai que j’avais deux options : être franche et la confronter ou bien m’enfuir en courant et ne jamais revenir. Je lui dis alors, en essayant de ne pas vomir ou m’évanouir, que j’étais flattée, mais que je trouvais la situation plus qu’absurde et que rien ne pouvait arriver entre nous. Contre toute attente, elle nia tout le jeu de séduction qu’elle m’avait adressé et me hurla de retourner au travail. C’était sans doute mieux ainsi, car comment aurais-je pu revenir travailler pour elle si elle avait verbalisé clairement ses intentions. Je me remis donc à ranger les ****** de rouleaux de tissu tout en réfléchissant à la scène et en tentant de trouver une explication plausible. À peine quelques minutes plus tard, elle se fâcha en me regardant poursuivre ma tâche. J’étais épuisée et secouée par les événements et, apparemment, je travaillais trop lentement. Inutile d’ajouter que chaque rouleau est extrêmement lourd et qu’après plusieurs heures à en trimballer, je commençais à en avoir plus que marre de ses rouleaux de tissus et de ses maillots trop chers casés dans un espace quatre fois trop petit. Louise se fâcha donc de ma lenteur et se mit à gesticuler dans tous les sens en hurlant. Elle voulut alors me montrer le « bon » exemple et remua toutes ses chairs d’un seul coup pour me faire une démonstration. Cela eut un effet assez effrayant de la voir s’agiter ainsi. Je restai coite et acceptai les insultes sans rien dire. J’avais déjà tenté de lui répondre lors d’une situation semblable et ce ne fut pas très concluant. Elle s’acharna donc à trimballer les rouleaux le plus vite possible comme une folle. Erreur : la violence qu’elle utilisa en posant les rouleaux sur les fragiles supports métalliques provoqua une avalanche de tissus qui lui tomba sur la tête accompagnés des barres de fer qui les soutenaient tout en entrainant dans sa chute un rack plein de maillots et de vêtements. Le bruit d’enfer qui suivit me glaça le sang. Je ne voyais qu’un bout de sa chaussure à talon Stuart Weitzman à 750$ qui dépassait sous l’amas des immenses rouleaux. Comme elle ne répondait pas à mes cris, j’appelai le 9-1-1 et j’entrepris de déplacer tout ça en espérant que Michelle n’était pas trop amochée par l’incident. Je la retrouvai sans connaissance et la laissai partir en ambulance. J’appris le lendemain que la péripétie avait engendré plus de peur que de mal. Elle s’en tira presque indemne et revint à la boutique une semaine plus tard en geignant contre tous les malheurs qui s’acharnent contre elle. À partir de ce jour, elle devint encore plus insupportable qu’avant et me renvoya peu après. Il faut croire que je n’étais pas faite pour travailler avec une folle pareille.

51


Cerises de mai Horatiu Ivan

Un autre matin, doux comme tous les matins ici. Je me réveille, souriant, mais une partie de moi souffre légèrement, sans trop de crainte cependant. Ce qui m’étouffait par les jours morbides du passé n’est plus en moi, n’a plus de nom pour moi. À présent, je suis dorloté par une sérénité nourricière. Je suis presque en paix, pas encore tout à fait, mais presque. Des murs bleus m’entourent, la peinture nue étale ses fines bosses. Ma première œuvre d’art libre: des murs d’un bleu tranquille et reposant. J’ai une sensation indescriptible de légèreté, en caleçons, sous ma couverture. Je caresse une étagère de bois poli avec mes pieds. Je regarde en haut, mon plafond, où les traits d’un soleil craintif, qui fuit la froideur de mes rideaux, dansent. Ces rayons de feu, de vie, ces troubadours qui me donnent un spectacle, provoqué pourtant par des objets si désuets à première vue : des rideaux, un petit vent matinal qui les brasse et le soleil qui entre et sort par leurs interstices incessants. Tout moment anodin, lent, peut prendre la forme d’un spectacle magnifique ici. L’horloge lointaine manifeste une heure imprécise du matin, elle n’a plus d’importance, elle est débranchée. Mesurer nos vies par des chiffres, des heures, me semble grotesque à présent, après une vie de regards compulsifs dans le cadran de ma vieille montre que j'ai jetée depuis bien longtemps. John Lennon avait dit, dans une chanson dont j’oublie le nom : «Don’t need a watch to waste you time. Oh no ! Oh no !». J’y pense à chaque fois que je vois ces instruments qui étranglent notre temps et j’en ris. Plus de temps perdu ici. Ici, le temps ne peut se perdre. Il est partout, à portée de main, long, leste, un étalon silencieux qui nous emporte dans des endroits plaisants. Dehors, il doit faire beau, mais je ne me presse pas. Ma chambre est vieille, calme. Toute la maison regorge d’airs intemporels et aguerris. Elle a une âme mystique que je chercherai à comprendre. J'ai peinturé tout l'intérieur en bleu parce que ça sentait l’oublié. Je mets des shorts, des vieux «chino» brunâtres, que je n’ai pas mis depuis les belles années de jeunesse et une chemise lisse et blanche, que je boutonne à peine. Je me coiffe d’un noble chapeau de paille, me munis de ma pipe neuve, de mon tabac, d’allumettes et je sors. Dehors, la verdure se perd, s’amalgame à un ciel vierge, à des petits animaux et insectes de toutes sortes, à des oiseaux sans peur qui plongent et remontent vers le zénith de la création. Ma maison est encore un peu délabrée, mais je l’aime bien. Elle est petite, d’une hauteur moyenne. Je ne sais pas trop comment la peinturer encore. Je voudrais la faire en jets, en lançant des trucs sur ces murs presque fades. Pourtant, quand je les regarde, ils me semblent si calmes, des doyens auxquels je dois du respect, que je ne peux encore toucher. Je n’ai pas de voisins immédiats autres que les champs, qui sont en fait ma cour arrière, et un cerisier légendaire juste devant mon préau. Ce cerisier m’a fait choisir cette maison. Quand j’étais tout petit, j’étais venu avec ma grand-mère cueillir des cerises un été. J’en avais mangé au point d’exploser. Il n'y en a plus pour longtemps avant qu'elles reviennent. Mon père m’avait donné cette maison parce que sa mère lui en avait laissé deux et je suis enfant unique. Mon père a fini ses jours dans la deuxième et je suis venu à son modeste enterrement dans sa terre bien-aimée. C’est rare pour un homme de dire ça, mais je pense que mon père était mon meilleur ami, même quand j’étais adolescent. J’ai gardé la deuxième

52


maison aussi, mais je n’irai jamais y vivre. J’y vais pour me souvenir de lui parfois, par respect parce qu'il est enterré non trop loin de là. Il y a un vieux fauteuil basculant sur mon préau. Assis dessus, on peut voir s’étaler des portions du village : des champs, où les fermiers matinaux ont déjà amené quelques vaches, quelques chevaux. Il y aussi les fermettes et les maisonnettes lointaines qui s'étalent, disparates et tranquilles. Des passants intrigués me dévisagent quelques fois, surtout les plus âgés, qui croient voir un fantôme. Physiquement, je suis le clone de mon père. Des vieilles femmes pensaient bien frôler la folie quand elles m'ont entendu leur parler de la voix et avec le regard d'un fils du village qu'elles connaissaient si bien. Je m'étire un peu en faisant le tour de la maison, les pieds nus, contre la douce terre verte. Je commence à remplir ma pipe. Ce rêve m'a suivi toute ma vie et à présent je le réalise de temps en temps: j'ai toujours voulu fumer de ces longues pipes, dehors, dans la brise odorante, et souffler des anneaux mystiques de fumée vers un ciel sans fin. Aujourd'hui, je suis censé recevoir un chiot, mon premier animal domestique, un dogue allemand noir, comme mon chien préféré quand j’étais enfant. Je me réalise, je crois, en me laissant aller à tous mes fantasmes de jeunesse. Les rêves irréalisés d'une vie supposément glorieuse sont ce qu'il y a de plus tendre une fois qu’on décide de changer, de tenter véritablement d’être heureux. J'arrive derrière la maison, c'est l'infini: des champs verts, reposés, prêts à être engrossés, qui se suivent et s'embrassent comme une orgie de petits êtres verts ravissants, se laissant aller au soleil. J'ai planté des légumes derrière la maison, de maintes sortes et assez pour une subsistance propre et goûteuse, mais ces champs larges, ils sont pour le vin. Mon grand-père avait un vignoble ici et à plusieurs autres endroits dans le village, il me semble. Il a fini par tous les céder ou les laisser mourir à cause de sa femme qui ne voulait plus le laisser boire. Je ne bois que très peu, mais l'idée du vin me fait plaisir, du moins juste pour voir les raisins se propager. Si jamais le vin est aigre, je donnerai mes raisins aux enfants de la région. Je me couche dans l'herbe chaude qui me caresse le dos et j'en tremble presque de satisfaction. Si loin, c'est tout ce je me dis, si loin et si bien, dans la verdure ancestrale. Je me laisse aller à des méditations de toutes sortes pendant longtemps, puis je fais une petite sieste. «Victor, Victor!», crie la voix qui me réveille. Une main habile enlève le chapeau qui couvre mes yeux et je la vois. Jane porte une robe douce, presque transparente. Ses cheveux sont toujours aussi foncés, son regard me poignarde déjà. Elle m'enlace lestement, me monte comme un vieux cheval affaissé et commence à m'embrasser sauvagement. Je ne dis rien. Je finis par riposter avec une détermination redoublée: j'arrache, je déchire et je la touche. Long, presque triste, mais un bien si suprême ne peut être nié, même s'il dégage quelques ondes incertaines, quelques tristesses incomprises. Une fois terminé, nous sommes Adam et Ève, les vrais, les originaux, sans conscience, sans maudit arbre. Non, nous sommes mêmes mieux qu'Adam et Ève parce que nous sommes sans dieu, sans crainte d'être vus ou jugés. La liberté se fraie un chemin dans notre enlacement et nous allège pendant cet instant, ce climax, qui ne durera pas davantage sans des efforts surhumains. Le froid commence à se faire sentir. Je pars chercher des couvertures. Jane ne me suit pas. Elle m'attend patiemment derrière la maison, si belle, pour une fois si abandonnée. Je reviens: j'en place une sur le gazon, l'autre sur nos deux corps qui se retrouvent après une courte séparation déjà significative. Nous ne disons rien, nous formons un tout, un fort. Nous regardons le ciel, nous cherchons des mots dans ses vastes confins.

53


Elle cède, elle n'en peut plus. Son corps frêle se tortille, sa tête splendide est au-dessus de la mienne en un instant. Elle me pose la question inévitable: «Pourquoi?». Je suis muet, carpe incomprise, indéfinie, sans raison, sans excuse. Je lui dis qu'elle sait pourquoi. Elle me demande si c'est à cause de Walter. Je dis non. Walter, son amant, un de ses amants, mais moi aussi je couchais avec d'autres. Walter était un de ces faux romantiques insistants: il m'a confronté, me disant qu'il l'aimait et qu'il voulait l'amener loin d'un homme mort comme moi. Je lui ai dit de la prendre et il est parti, déçu. Non, ce n'est pas Walter, ni les autres amants, ni mes amantes à moi. D'ailleurs, elle le savait à chaque fois, ce n'était plus un secret, ça ne dérangeait plus. Je lui dis que c'est la vieille vie, la misère dans la grandeur humaine, qui m'a fait partir. Tout le plastique, tous les ustensiles, tous les gaz chimiques, tout ce qui est faux. Elle me regarde un peu intriguée, davantage attristée je crois. Elle dit que c'est la crise qu'ont tous les hommes quand ils commencent un peu à vieillir. Je lui dis que je ne me trouve pas vieux. Trente-huit ans, ce n’est pas vieux, plus maintenant. Elle dit ne pas comprendre. Je lui raconte alors ceci: « Tu sais après l'exposition, après les commentaires des snobs qui disaient comprendre les pulsions psychiques que je voulais illustrer, après toutes ces soirées de débauche superficielle, de prostitution insensée et de tant de regrets, je me suis vu. J'étais dans un hôtel, dans une salle de bain dont les lumières pénétraient mon crâne. J’avais vomi comme un animal, je me suis lavé, puis j’ai vu le visage d’un monstre, d’un masochiste dont les plaisirs sont expiés. Je ne pouvais plus supporter cette torture de détester chaque jour qui passe et chaque jour à venir, d’attendre quelque chose sans agir. Je me suis complu dans la fausseté, dans les conforts malsains, et je n’étais pas heureux. J’ai dû me libérer, c’est tout. - Et moi ? - Toi, tu étais devenue indifférente. Je t’avais parlé de partir, de changer, mais tu ne voulais rien entendre. - J’ai vécu dans le désespoir total pendant si longtemps. Tout le monde à New York te cherchait, te croyait mort. Je savais que tu n’allais pas t’enlever la vie. Je savais que tu allais fuir quelque part, comme dans tes peintures, c’est toi qui me l’avais dit qu’il fallait des fois fuir la réalité. - Notre réalité de là-bas, je ne veux plus jamais en faire partie. -J’étais sûre que tu allais revenir. Tu es parti le deux mai. J’ai attendu, je me suis frustrée, je n’ai pas voulu te chercher, mais un an plus tard, à la même date, je commençais à croire que tu étais mort et je ne savais plus quoi faire. Les gens m’ont cru folle de commencer à te chercher après un an. Ils m’ont pris pour une orgueilleuse, mais une semaine plus tard, je te trouve. -Je pensais que l’Europe de l’Est, c’était trop sale et trop pauvre pour que tu daignes y mettre les pieds. Oui, la vieille maison de mon père, je m’en suis souvenu juste avant de partir, il y a un an. J’ai pensé à mon enfance, à la saison des cerises et j’ai tout quitté. L’endroit est quand même magnifique, non ? - Oui, toi aussi tu as un autre visage. » Jane me regarde avec tendresse, elle me caresse, puis elle me murmure solennellement qu’elle ne pourra pas rester ici avec moi de façon permanente. Elle veut me secourir, m’amener à New York, en thérapie, en je ne sais trop. Je lui dis d’être patiente, de rester un peu : nous pourrions peindre ensemble, dans la nature, faire l’amour à l’air libre, vivre paisiblement, manger ensemble mes cerises délicieuses qui apparaîtront d’un moment à l’autre. Je dis le mot «bonheur». Elle rit légèrement, mais ne se moque pas comme d’habitude.

54


L’humain chez la bête Volodia Schneider Je suis né en 1931, dans un village sans histoire, dans l’est de la France. D’ailleurs ma famille était sans histoire. Ma vie entière n’a pas d’histoire. Enfance banale, adolescence, travail, mariage, travail, travail et retraite. Et j’en suis là. En fait, si, ma vie a peut-être une histoire, juste une seule qui vaille la peine d’être rapportée. C’était pendant le printemps 1945, en mars je pense. J’avais entendu la veille à la radio qu’un village à quelques kilomètres de là, Philippsbourg, avait été bombardé et libéré par les Américains de l’emprise allemande. Toute cette histoire de guerre, j’en entendais parler, mais c’était assez abstrait pour moi. Quelques hommes du village avaient dû partir au front, mais je n’avais vu aucun homme en uniforme de soldat. J’imagine que les adultes pensaient protéger leurs enfants en évitant d’en parler. Mon père m’avait demandé d’aller effectuer une tâche à la grange, sûrement chercher du bois, je me rappelle qu’il faisait encore frais. Je suis sorti en traînant un peu des pieds, et lorsque je suis entré dans la grange, j’ai surpris un homme, endormi dans les bottes de foin. Il était sale, n’était pas rasé et semblait blessé. Il portait un uniforme vert et de hautes bottes en cuir. Je lui aurais donné quarante ans environ. Je n’ai pas eu peur de lui, probablement à cause de sa vulnérabilité, et aussi parce qu’il ne m’était même pas venu à l’esprit que cet homme puisse être Allemand. Je suis donc sorti, en prenant soin de ne pas le réveiller, et je suis rentré à la maison prévenir mon père. En rentrant, j’ai pensé qu’il aurait peut-être soif et faim. Je lui ai donc rempli un seau d’eau, et je lui ai apporté avec un tasse et une miche de pain, en ayant totalement oublié d’en glisser mot à mon père. Quand je suis entré à nouveau dans la grange, il était assis, une arme à la main et me tenait en joue. Il a prononcé quelques mots dans une langue que j’ai reconnue comme étant de l’allemand, puis se tut, en gardant les yeux fixés sur moi. Cela a dû me prendre au moins quatre secondes avant de comprendre ce qu’il se passait, et de prendre conscience du danger imminent. J’ai figé, nous nous sommes regardés en silence quelques instants. Il avait l’air nerveux et faible. Pourtant, il semblait porter une très grande force dans ses traits de visage, qui étaient carrés, rigides, et il paraissait être un homme sévère. Son costume était imbibé de sang, et de son oreille semblait également en couler. Au fil des secondes, la panique s’est emparée de moi. Je n’avais peut-être pas vu la guerre de mes propres yeux, mais j’en avais entendu parler. J’avais entendu dire de quoi étaient capables les hommes. Ma mains se sont mises à trembler contre mon gré. Le seau a alors été secoué, renversant de l’eau à droite et à gauche. Cela a semblé attirer son attention puisqu’il a enfin décroché son regard de mes yeux pour apercevoir le seau et le pain. Il a parlé à nouveau, dans cette langue que je devinais comme l’allemand, mais à laquelle je ne comprenais strictement rien. Je n’ai donc pas réagi. Il a semblé répéter la même phrase mais cette fois en pointant le seau d’eau avec son menton, tout en le fixant des yeux, et l’arme toujours dirigée vers moi. Je me suis approché lentement, toujours en renversant de l’eau autour de moi. J’ai déposé le seau en faisant bien attention de ne faire aucun geste brusque, puis je lui ai donné le morceau de pain ainsi que la tasse. Il a alors pointé une motte de foin en face de lui avec le bout de son fusil. Je m’y suis dirigé puis je m’y suis assis. Il a alors enfin déposé son arme et a dû remplir sa tasse une dizaine de fois tellement il avait soif. Puis, il a plongé ses mains dans le fond d’eau qu’il restait pour se laver le visage. Le pain, lui, avait disparu, il avait dû le dévorer entre deux gorgées d’eau. Je pense qu’il avait peur de moi, peur que je ne dévoile sa cachette à mon père ou à quelconque adulte. J’ai appris plus tard que les Allemands racontaient des histoires comme quoi les alliés torturaient leurs prisonniers de guerre 55


afin qu’ils se battent jusqu’au bout et ne se rendent jamais. C’est probablement de cela qu’il avait peur. Mais moi, étrangement, je n’avais pas la moindre intention de le dénoncer. Cela me venait peut-être de mon père. Il avait perdu plusieurs amis juifs à Paris, là où il avait grandi, parce qu’ils avaient été dénoncés par des voisins. Je n’aurais pas pu faire comme eux, même s’il était un boche. Il a alors essayé de se lever, mais est aussitôt retombé sur sa motte de foin, en poussant un gémissement. Il était incapable de se lever, je me demandais bien comment il avait réussi à marcher tous ces kilomètres dans cet état, et dans la nuit. Il a relevé son pantalon jusqu’à la hauteur du genou, pour y découvrir une plaie dont la rougeur indiquait une infection. Je me suis alors levé spontanément, pour aller chercher de l’alcool fort, afin de désinfecter autant que possible. En me voyant sur le point de partir, il a bondi sur son arme et a crié en me tenant en joue. Nous nous sommes regardés. Il avait un regard très intense et je pouvais y lire beaucoup de choses. Il avait passé une nuit abominable, et avait dû voir beaucoup de sang, et beaucoup de morts. Il semblait prêt à n’importe quoi pour s’en tirer. J’avais très peur, j’étais terrifié même, mais Dieu sait comment je suis parvenu à le cacher. J’ai fait un pas de plus vers la porte et il a tiré. Heureusement pour nous deux, son arme ne fonctionnait plus. Aucune balle n’est sortie, et j’ai donc quitté la grange. Quand je suis revenu quelques minutes plus tard avec de l’alcool fort, il a semblé surpris. Je crois qu’il s’attendait plutôt à la visite de plusieurs hommes armés. Je pense bien que c’est à ce moment précis qu’un lien de confiance est né. Il était complètement vulnérable et avait tenté de me tuer. Pourtant, je ne l’avais pas dénoncé, et je persistais à le nourrir et à le soigner. Soit il a eu de la reconnaissance envers moi, soit il m’a vu comme une échappatoire, mais ce qui est certain, c’est que son attitude envers moi a soudainement changé. Deux fois par jour, pendant plusieurs semaines, je lui ai apporté de quoi boire et manger. Je lui avais aménagé un espace dans le grenier de la grange où personne n’allait jamais. Moi qui avais l’habitude de ne rien cacher à mon père, je ne lui en ai pourtant jamais parlé. Après quelques temps, sa jambe a été complètement guérie. Il est resté pourtant. Il n’avait probablement nulle part où aller, et ne parlant pas un mot de la langue, aurait eu vite fait de se faire repérer. Tous les jours, je passais quelques temps avec lui, tentant de lui enseigner le français. Je lui ai prêté mes livres d’école, je lui apportais le journal, pointais les objets, les insectes, les couleurs, les sons, et mettais un mot sur le plus d’éléments possibles. Il était plutôt doué il me semble, je crois qu’il s’est écoulé peu de temps avant que nous arrivions à échanger quelques idées, aussi rudimentaires soient-elles. Un jour, je suis venu le voir avec une vieille guitare désaccordée qui traînait depuis des années chez moi. Je voulais lui apprendre la seule chanson que je pouvais jouer, pensant que cela lui ferait plaisir, n’ayant que très peu de distraction dans son refuge. À la vue de celle-ci, son visage a semblé rajeunir de dix ans. Je n’ai pas eu le temps de jouer une seule note qu’elle était déjà dans ses mains. Il a joué un accord et a grimacé. Après avoir manipulé sans la moindre hésitation les clefs de la guitare, il rejoua le même accord. Il eu un rire gras, alors que la guitare semblait avoir repris vie, abandonnant les dissonances qui avaient lentement déformé mon oreille pour des consonances des plus harmonieuses. Puis il s’est mis à chanter. C’était une voix grave et chaude. Je ne comprenais pas un mot de ce qu’il disait, mais j’imagine que c’était très drôle puisqu’il semblait rire de ce qu’il chantait. Puis il s’est tu et a joué sans s’arrêter. Cela m’a semblé durer un certain temps en tous cas, c’était la première fois que j’entendais cet instrument de cette façon. Ses doigts se promenaient avec une agilité déconcertante le long du manche, et des mélodies arpégées comme des rythmes violents s’entremêlaient. J’étais venu lui donner une leçon, et c’est pourtant moi qui l’ai écouté toute l’après-midi ce jour là. Dès lors, il me rendait la monnaie de ma pièce. Chaque jour, après avoir parlé en français avec lui et l’avoir corrigé sur son accent, sa lecture et son vocabulaire, il m’enseignait la guitare. Il était bien plus sévère que moi dans la discipline qu’il m’enseignait, je 56


devinais que la musique était quelque chose de sérieux pour lui. Moi, j’adorais ça. Mon père se posait des questions en me voyant si souvent la guitare à la main, je lui disais qu’un ami à l’école me montrait des morceaux. Je pense que j’avais du talent, enfin j’imagine puisqu’il semblait assez content de moi. Une fois, pendant une chaude journée d’août, il m’a demandé de quoi écrire, et le lendemain, après la leçon, il m’a confié une lettre qu’il m’a fait promettre de poster. C’est ce que j’ai fait. Je n’ai pu m’empêcher de jeter un coup d’œil à la destination; elle devait se rendre à Berlin. Je me suis dit qu’il devait sûrement donner un signe de vie à sa famille, leur expliquant sa situation, et qu’il devait attendre encore quelques temps afin de parler le français sans accent pour sortir sans problèmes. Mais j’ai trouvé ça curieux, puisque la guerre était finie depuis plusieurs semaines déjà, et j’aurais pensé qu’on n’aurait pas fait trop de misère à un simple soldat maintenant inoffensif voulant rentrer au pays en temps de paix. Mais il avait l’air de savoir tellement plus de choses que moi. D’ailleurs, c’était le cas, et je n’ai jamais osé lui donner un conseil autre que ceux concernant la langue française. Cela faisait des mois qu’il n’était pas sorti dehors, mis à part des promenades dans les bois isolés de la montagne au pied de laquelle reposait notre village. Il n’avait vu personne d’autre que moi depuis tout ce temps. Un étranger dans un village aussi petit que le mien se faisait vite remarquer, chose qu’il semblait vouloir de toute évidence éviter à tout prix. Mais pour moi l’étranger rigide et à l’air sévère avait laissé place à un homme drôle, rieur, parfois triste, au passé lourd, mais au visage très humain. Je ne reconnaissais plus l’homme qui avait tenté de me tuer, d’ailleurs, je refoulais cette image puisqu’elle était totalement contradictoire avec l’image qu’il projetait à présent à travers son regard bienveillant. Les mélodies qu’il jouait à la guitare ne pouvaient que venir d’un homme bon. Un jour, alors qu’il était allé marcher sur la montagne en emportant avec lui la guitare, j’ai fouillé dans ses affaires. J’ai commencé par faire les poches de son uniforme, qu’il avait délaissé depuis que j’avais volé à mon père de vieux vêtements qu’il ne portait plus et dont la disparition ne se ferait pas remarquer. J’ai trouvé un carnet, avec une liste de noms. Cela ne semblait pas intéressant, je l’ai remis à sa place et poursuivi ma fouille. Dans la seconde poche, j’ai trouvé la photo d’une femme, ainsi qu’une pièce d’identité au nom de Weinmann, Erwin. Je n’avais aucune idée de la façon dont il devait être prononcé, mais je l’ai retenu. J’ai remis toutes ses affaires à leur place, puis je suis parti. Curieusement, ce soir là, il m’a parlé pour la première fois de sa femme. Combien elle était fantastique et combien elle lui manquait. J’étais heureux d’avoir fouillé dans ses affaires, et de pouvoir mettre un visage sur ses mots. Notre amitié s’est renforcée ce soir-là. À partir de ce moment, il s’est ouvert à moi. Il me parlait de sa vie avant la guerre, de ce qu’il comptait vivre après, mais jamais il ne parlait de la guerre en tant que telle. Moi je lui parlais de qu’il se passait à l’école. Je lui racontais à quel point j’étais fol amoureux de Sophie, et comment j’essayais de l’impressionner par tous les moyens, mais sans succès. Même la guitare était peine perdue. Je pense que mes histoires l’amusaient, et les siennes me fascinaient. Et un jour, un matin de novembre je pense bien, il faisait gris et on sentait que l’hiver était proche, je rentrais du marché. Je devais être à une centaine de mètres de la maison, quand j’ai aperçu une voiture, belle comme je n’en avais jamais vu, et ce qui m’a semblé être Erwin qui montait à l’intérieur. La voiture s’est mise en route, et a roulé dans ma direction, doucement. Arrivée à ma hauteur, j’ai reconnu la femme d’Erwin au volant, à côté de son mari. Celui-ci m’a fait un signe avec la tête, que j’ai interprété sur le coup comme une façon de s’excuser de partir aussi 57


brusquement. Puis la voiture m’a dépassé, sans ralentir, et a disparu au virage. J’ai été attristé de son départ, mais pas dévasté. J’avais hâte pour lui qu’il reprenne le cours de sa vie, et qu’il profite de ses projets qu’il avait planifiés, et dont il m’avait tant parlé. En arrivant à la maison, je suis d’abord passé à la grange. La guitare était là, accotée au mur, ses vêtements n’étaient plus là, mais il y avait un une feuille pliée en deux, sur laquelle il m’avait écrit. Je ne me souviens pas avec précision ce qu’il racontait, je dois sûrement l’avoir encore quelque part, mais je me rappelle qu’il me remerciait pour tout, qu’il me souhaitait bonne chance avec Sophie, et de continuer la guitare. J’ai alors repensé à son geste dans la voiture, et je l’ai réinterprété comme un hochement de tête signifiant un merci. Ce fut la dernière fois que je le vis. Deux ou trois années plus tard, j’ai trouvé dans un village avoisinant un avis de recherche contre deux hommes : Erwin et Ernst Weinmann, deux frères. Ils étaient accusés de crimes de guerre, de « de déportation, vol et meurtre ». Ils étaient vraisemblablement responsables de la mort de nombreux innocents. J’ai immédiatement reconnu Erwin sur la photo, que j’ai aussitôt arrachée, afin de garder avec moi un souvenir de son visage. De retour chez moi le soir même, j’ai ressorti l’avis de recherche et pris le temps de le lire. Il avait apparemment été engagé au parti nazi avec son frère Ernst. « Erwinn Weinmann a dirigé un commando de l'Einsatzgruppen C, commandant de la police de Sécurité à Prague en 1943 : introuvable après la guerre » Bref, il s’agissait d’une pourriture de la pire espèce. Cependant, je n’ai jamais réussi à lui enlever ce côté humain que j’avais découvert en lui. Aussi monstrueux que puissent avoir été ses actes, je gardais de l’affection envers lui. J’ai appris plus tard que son frère et lui n’avaient jamais été retrouvés, mais qu’Erwin avait été déclaré officiellement mort en 1949. Pour ma part, j’ai fini par sortir avec Sophie, mais nous ne nous sommes pas mariés, et je ne suis pas devenu un guitariste célèbre. J’ai une pensée pour lui de temps à autre, comme j’en ai pour plusieurs visages qui ont marqué ma vie, et qui font maintenant un peu partie de moi. Erwin n’a pas changé le cours de mon existence, mais il en a définitivement fait partie, et il y a laissé sa trace.

58


L’Étoile Rouge Sandra Béraud 12 Juin 2008, Paris, appuyé sur mon bureau, devant mon agenda, je reviens tout juste du café des Deux Magots, bredouille. Cela fait maintenant 25 ans que j’ai perdu contact avec mon ami Carrier. Seulement, aujourd’hui ce n’est pas uniquement l’anniversaire de nos 25 ans de séparation, c’est différent. L’angoisse s’empare peu à peu de moi, et ce que j’ai redouté faiblement le jour de son départ me tord les entrailles aujourd’hui. C’est en 1976 qu’une amie nous a mis en contact. Elle avait un copain qui cherchait une agence de voyage discrète. Pourquoi ? Je ne l’ai jamais su. Je me suis contenté de lui émettre son billet d’avion en classe affaire, et de me lier d’amitié avec ce personnage burlesque. Très grand, bel homme, les yeux bleus, les cheveux blonds, il était toujours habillé comme un vagabond. Bohème, il enfilait négligemment ses jeans délavés, se couvrait le buste d’une chemise largement ouverte, se chaussait de ses inséparables bottes « Santiags », juste avant de mettre, avec ce geste désinvolte, son blouson de cuir bleu déchiré. Sa BMW désuète -qui datait probablement de la fin des années 60soutenait le paradoxe de cet homme ni riche, ni pauvre, ni classe, ni « plouc », bref, tout simplement simple et à la fois mystérieux. Un lien s’était créé instantanément. Il m’avait humblement proposé de me payer la traite au café des Deux Magots, et même si je n’avais rien en commun avec ce personnage, il m’avait tout de suite intrigué. Il travaillait pour Vogue en tant que photographe, et il voyageait souvent : État-Unis, Angleterre, Asie, Pakistan, Afrique… Sept ans plus tard, après l’ascension d’une précieuse amitié, il m’a annoncé qu’il partait vivre en Afghanistan, pour réaliser son rêve : faire de la photographie de reportage. Une certaine tristesse m’a envahi, certes, cependant, elle n’égalait pas la nostalgie prématurée avec laquelle Carrier m’a fait ses adieux. J’ai tenté de le rassurer en lui rappelant que l’échange postal était une alternative à cette séparation. Cependant, peu convaincu, il avait expédié le sujet en me promettant de m’écrire dès qu’il saurait sa nouvelle adresse. « Sinon, on se revoit dans un quart de siècle, c’est beaucoup, mais c’est comme ça… Alors rendez-vous dans vint-cinq ans, au café des Deux Magots, première heure ! », avait-il dit en s’éloignant, sans me laisser la chance de l’interroger sur ce curieux rendezvous. Voilà les circonstances de notre séparation, et l’absence de mon ami à ce rendez-vous, si mystérieusement arrangé, m’inquiète. Le retrouver après toutes ces années doit être une tâche difficile, mais après-tout, Google est aussi là pour ça, fournir de l’information sur tout et rien, et peut donc, éventuellement, éclaircir le sujet, surtout si mon ami s’est démarqué dans la carrière qu’il souhaitait réaliser… C’est donc dans l’optique de retracer Carrier que je commence une recherche maladroite sur Internet. Après quelques mots clés et quelques clics exécutés nerveusement, je constate que « Raymond Carrier » est un nom plutôt usuel, et que toutes les pages visitées concernent des homonymes de mon ami. Je me surprends avec amusement à lire des articles sur Raymond Carrier, le gagnant d’un concours de pétanques, ou sur un autre Raymond, professeur de psychologie sociale à l’université Humboldt de Berlin, ou même un autre, celui-là

59


membre de l’Association Bardot pour la protection des phoques. Bref, pas de Raymond Carrier journaliste, ni photographe. Sonné par cet excès d’informations lues à même l’écran d’ordinateur, je continue, malgré la fatigue, à errer dans le labyrinthe d’Internet, las. En cliquant de nouveau sur une page contenant le prénom Raymond Carrier, je tombe alors sur cette page qui concerne une écrivaine, Margaret Linton, qui a publié un roman auquel je n’accorde pas vraiment d’importance, dans lequel un certain Raymond Carrier est mentionné. Je n’ai pas le livre, je n’en connais pas l’histoire, c’est probablement un autre homonyme. Soudain, pendant que mon œil parcourt paresseusement les lignes de l’article, je perçois le mot « Afghanistan ». La fatigue se dissipe immédiatement, je me redresse sur ma chaise, m’approche de l’écran, clique sur le lien. La page suivante m’amène au conflit entre la Russie et l’Afghanistan pendant les années 80. Mon cœur accélère. CIA, armée soviétique, armée rouge, Moscou, Carrier, Raymond, Carrier de nouveau, mon cœur bat de plus en plus vite. Les pages défilent sous mes yeux, et ne me laissent que des indices, avares d’information, furtives, mesquines. Mon cœur va me sortir de la poitrine. Est-ce que l’identité de mon ami m’aurait été cachée pendant tout ce temps ? Est-ce que j’aurais accordé ma confiance à un homme qui aurait pu me mettre en danger ? Et le billet d’avion que je lui ai fait sans facture ? Aurais-je été utilisé pour couvrir un criminel ? La sueur perle sur mes tempes. Immobile, je redoute les prochaines lignes dont je vais prendre connaissance. Habité d’une insoutenable appréhension, incapable de continuer, je me lève pour aller à la salle de bain et me rafraîchir le visage d’eau froide. Ce moment me confère un petit coup de fouet, et m’apaise légèrement. Je me rends au salon, où le whisky repose dans une carafe en cristal. Je m’empare de la bouteille et me sert un verre, généreusement. Requinqué, je décide avec conviction et fermeté de retourner à mon enquête, avec tout le sang froid dont je puisse faire preuve. En partant, j’avais laissé la souris sur un autre lien. Elle est toujours là, immobile et incitante, à me supplier de cliquer sur cette nouvelle piste. Je m’exécute. Je tombe alors sur une page plutôt intrigante. Des mots d’un jargon que je ne comprends pas, des graphiques, des diagrammes, des noms inconnus, des références à des groupes de résistance afghans… C’est là que je constate la récurrence d’un sujet dans un de ces diagrammes : Massoud, chef de la résistance afghane contre les Russes, Moudjahidines, guerriers saints, Peshawar et j’en passe... Je comprends alors que je suis sur un site non-sécurisé de je ne sais quelle organisation clandestine. C’est après m’être demandé pourquoi le nom de mon ami m’a mené à ces pages concernant la résistance afghane que je comprends qu’il n’était pas la personne que je croyais : un membre de cette résistance, probablement dans un réseau d’espionnage, vu le nom « Massoud »… Comment ai-je pu me méprendre à ce point sur l’identité de Carrier ? N’ai-je pas eu des indices qui auraient pu me laisser entrevoir sa double vie ? C’est alors que je me lance avec difficulté dans les souvenirs poussiéreux d’une amitié lointaine. Rien… Toujours rien, si ce n’est de ses nombreux voyages à l’étranger... Je nous vois refaisant le monde, débattant sur les situations politiques mondiales, pendant ces discussions nocturnes ancrées dans nos habitudes fraternelles. Un éclair me vient soudain. Je le vois, oui, je le vois, c’était en 1980, il avait sonné avec insistance à ma porte, alors qu’il n’était que quatre heures du matin. Comateux, je lui avais ouvert. Il semblait nerveux, pressé, et m’avait bêtement raconté une histoire de femme, dont le mari s’était aperçu de 60


leur liaison. En tant que meilleur ami, je m’étais contenté de me faire discret et l’avais accueilli chez moi pendant quelques jours, en attendant qu’il déménage dans un autre appartement. Le fait que Carrier ne m’a jamais parlé de cette femme, lui qui se confiait à moi comme on se confesse à un prêtre, ne m’avait pourtant jamais interpelé. Moi, naïf et confiant, et surtout lui, coureur de jupons qu’il était, j’avais « gobé » l’histoire, et avais laissé la chose se tasser, tout en profitant joyeusement de la présence de mon ami chez moi, heureux de ces circonstances exceptionnelles. Ce n’est que maintenant, après la lecture de ces articles, que je conçois à quel point je n’ai rien vu, que cette histoire de femme ne justifiait pas une telle angoisse, surtout pour un homme fort et insouciant comme lui. Il ne fuyait pas un pauvre mari, il était en cavale, sans nul doute à cause d’un faux pas lors d’une mission.

Abasourdi, je me surprends à me dire que, étonnamment, je ne suis pas en colère. Raymond a toujours été un personnage atypique, passionné, et a toujours entretenu une certaine part de mystère avec moi. Il semblait d’ailleurs très engagé dans les conflits mondiaux, et à présent, je me demande comment son implication viscérale n’a jamais éveillé de soupçons chez moi.

Presque serein, je repense sans amertume à notre amitié à laquelle, j’en suis sûr, j’ai beaucoup apporté par mon soutien involontaire. Jamais Carrier n’a voulu me confier cette part de sa vie, et ce secret a dû rendre son affection pour moi d’autant plus grande : il avait une oreille ingénue et ignorante qui l’écoutait parler de tout et de rien, et lui permettait de s’évader de cette part de son existence, peut-être lourde par moment. Envoûté par mes pensées, je nous revois prendre un rhum sur glace au café des Deux Magots, le jour où il m’a annoncé son départ. Au moment de trinquer, il a sorti spontanément de sa poche une étoile. L’étoile rouge de Lénine. « À la santé de son soldat propriétaire ! » avait-il lancé. Cette déclaration méritait explication, mais Carrier savait si bien expédier les sujets controversés que je m’étais contenté de rire et de trinquer à la santé de ce soldat mort que je n’avais jamais connu. Comme j’ai pu être inconscient ! D’ailleurs, un doute me prend tout à coup… Si mon ami était, ou est toujours du côté des Afghans, pourquoi trinquer au nom du communisme russe ?

Il me semble en plus avoir aperçu le mot « étoile rouge » dans l’un des articles… En retournant frénétiquement aux pages précédentes d’Internet, je survole les sites pour arriver à l’article sur cette écrivaine Margaret. L’Étoile Rouge, le titre de sa dernière publication. Je scrute de long en large tout le site avec la minutie d’un enquêteur. C’est là que j’y apprends que Margaret Linton, une Anglaise, s’avère être sa femme, et que sa dernière biographie raconte l’histoire d’un jeune soldat russe qui s’était fait enlever par la résistance afghane. Pourtant, un lien d’amitié s’était développé entre ses kidnappeurs et lui, malgré leur statut ennemi. Voilà d’où provenait cette étoile! Carrier faisait partie de ces membres de la résistance afghane, et s’était pris d’affection pour ce garçon. En me montrant l’étoile de son ami, il avait laissé échapper cette seule fuite la veille de son départ, peut-être volontairement, peut-être inconsciemment, je ne le saurai probablement jamais.

61


Après avoir lu, et relu les circonstances de l’écriture de cette œuvre, je tombe sur la dédicace de cette œuvre. Pendant un instant, mon cœur cesse de battre, les larmes s’accumulent déjà au bord de mes yeux. Ce n’est que lorsque je les cligne enfin qu’elles se répandent tristement sur mon clavier, pendant que je relis d’une voix déchirée, tremblante, les propos tenus à son mari :

« In memory of my glamorous CIA’s french spy, who was killed by a member of the soviet opposition, on the 1988’s Christmas day. Love, Margaret. » 9

9

Traduction française : « À la mémoire de mon glorieux espion français de la CIA, qui fut tué par un membre des services secrets soviétiques, le jour de Noël 1988. Avec tout mon amour, Margaret. » 62


Le petit guide de la mère aimante Pascale Thériault -Maman, il faut que je te parle, c’est assez important. On peut aller s’asseoir dans le salon? Lorsqu’elle entendit son fils prononcer ces paroles, l’air un peu troublé, Corinne savait ce qu’il allait lui dire. Elle l’avait toujours su. Une mère sent ces choses-là. Éric allait lui annoncer qu’il n’aimait pas les filles. Qu’il était homosexuel. Elle savait que bien qu’il se trouve dans une période de questionnement (pour cela, entre autres, l’adolescence n’était pas toujours rose), son fils était réellement attiré par les hommes. Il avait toujours été différent des autres garçons de son âge, un peu plus sensible, un peu plus doux. D’ailleurs, il ne s’intéressait pas au sport, mais aux arts, à la musique. Jamais il n’avait mentionné de copine et sa mère l’avait souvent remarqué en train de jeter des coups d’œil furtifs et coupables vers la gente masculine. Même lorsqu’il était petit, il préférait passer du temps avec ses petites voisines plutôt que de jouer à la voiture ou au hockey, par exemple. Oh ! Bien sûr, tout cela ne prouvait rien, mais on ne peut pas tromper l’instinct d’une mère. Mais c’est bien parce qu’elle était sa mère que Corinne allait continuer à l’aimer, quoi qu’il puisse être. Et c’est bien parce qu’elle l’aimait qu’elle avait déjà répété dans sa tête maintes et maintes fois la conversation qu’elle allait avoir avec son fils. Elle avait déjà prévu comment la conversation allait se dérouler. Tout d’abord, Corinne allait lui faire comprendre qu’elle l’acceptait et qu’elle l’aimait, qu’elle continuerait à l’encourager, à le soutenir et à l’aider. Elle allait lui dire qu’il n’y avait pas de quoi s’inquiéter, que de nos jours, l’homosexualité est beaucoup plus acceptée qu’avant. Elle protégera son fils de son père, si celui-ci ne l’accepte pas. Elle s’assurera que son fils se fasse accepter par les autres et par lui-même, parce qu’elle voulait avant tout qu’il soit heureux. C’est ça, l’amour d’une mère, lui dira-t-elle, vouloir le bonheur de ses enfants avant le sien. Puis, après s’être assuré qu’Éric comprendra que sa mère sera là pour lui, elle lui parlera des risques auxquels il sera confronté. Malgré les cours d’éducation sexuelle qu’il y a au secondaire, rien ne valait les avertissements et les conseils d’une mère. Corinne lui rappellera donc qu’il faudra toujours qu’il porte un condom, pour ne pas attraper le sida. Elle avait lu des articles qui disaient que parfois le virus prenait jusqu’à six mois avant de se faire détecter. Elle s’était alors dit qu’elle conseillerait fortement à son fils d’aller se faire tester aux six mois, même s’il avait des relations sexuelles protégées, ce qu’il devrait toujours faire. Il faudra qu’il apprenne à se protéger, parce que la dernière chose que Corinne voulait, c’est qu’Éric disparaisse de sa vie. Elle était là pour l’aider à se diriger dans la vie sans avoir trop de problèmes. Il faudra aussi que Corinne s’assure que son fils ne se fera pas harceler à l’école ou au travail, par exemple. Combien de fois avait-elle vu des reportages sur des jeunes homosexuels rejetés par leurs camarades. Pour s’assurer que cela n’arrivera pas à son fils, Corinne était prête à rencontrer des parents et leurs enfants pour les sensibiliser.

63


Viendrait ensuite la question des petits-enfants. D’accord, il était peut-être un peu trop tôt pour s’embarquer là-dedans, son fils n’avait que 17 ans tout de même! Corinne tenait néanmoins à lui faire comprendre que même si Éric était homosexuel, il pouvait quand même avoir des enfants, plus tard. Elle avait lu d’autres articles qui disaient que les enfants des couples homosexuels n’ont pas de séquelles psychologiques et qu’ils sont parfaitement normaux. Corinne pourra donc goûter aux joies d’être grand-maman, quand Éric sera plus vieux et qu’il sera bien installé avec son partenaire, avec qui il aura une relation stable depuis plusieurs années. Les deux hommes pourraient faire appel à une mère porteuse qui gardera l’anonymat, ou bien ils pourraient avoir recours à une de leurs amies homosexuelles, ce qui serait mieux pour l’enfant. Évidemment, Éric aura des amies lesbiennes, puisque lorsqu’il se sera plus affirmé, il aura un petit réseau dans la communauté gay, il aura des amis qui le comprendront. Prenant une grande respiration, Corinne se dit qu’elle était fière de son fils, qui enfin allait s’affirmer et qui s’était décidé à accepter la vérité et à la divulguer. Elle était aussi un peu fière d’elle-même. Elle était décidément une très bonne mère, aimante et acceptante. Elle avait entendu des histoires de fugues et de violence parce qu’un enfant était homosexuel. Jamais elle ne voudrait que cela arrive dans sa famille, c’est pourquoi elle s’était dit qu’elle ferait tout en son pouvoir pour que son fils se sente accepté. Elle marcha tranquillement en direction du salon, son fils derrière elle. Il devait être terrorisé, se dit-elle. Arrivée au salon, elle se retourna et prit son fils dans ses bras, lui murmurant qu’elle l’aimait et qu’il serait toujours son fils adoré. Puis, les deux s’assirent sur le divan, Éric se racla la gorge et, l’air un peu hésitant et nerveux, il prit la parole. -Tu sais… Papa et toi, vous m’avez toujours dit d’accepter les autres pour ce qu’ils sont, d’avoir l’esprit ouvert… Éric se tut un moment, semblant ne pas trouver ses mots. Corinne, qui savait que son fils aurait de la difficulté, l’encouragea. -Tu sais que tu peux tout me dire, je ne te jugerai pas, je suis ta mère et je t’aime. Semblant reprendre un peu courage, Éric se lança, sans toutefois oser regarder sa mère dans les yeux. -Ce que j’essaie de dire… en fait… je me posais beaucoup de questions mais… Mais maintenant je suis sûr de moi… Et peu importe comment les autres réagiront, je suis comme ça… En fait, maman, je suis… Je suis gay. Corinne sentit des larmes venir à ses yeux. C’était ridicule, elle s’était faite à l’idée que son fils était différent, elle l’acceptait comme il était, elle n’était pas malheureuse! Pourtant, les larmes continuaient à couler. Respirant profondément, elle contrôla ses larmes, répéta à son fils qu’elle l’aimait et que son bonheur était la seule chose qu’il lui importait, peu importe son orientation sexuelle. Corinne se calma et reprit contrôle d’elle-même. Elle détestait lorsqu’elle réagissait d’une manière différente de la réaction qu’elle avait prévue. Elle s’apprêtait à faire son petit discours sur l’amour maternel, sur l’importance de se protéger, ainsi que tout le reste. Elle commença à parler, lorsqu’Éric l’interrompit. 64


-Avant que tu dises quelque chose d’autre, j’aimerais te dire que j’ai un copain. Un peu étonnée, Corinne se dit que c’était normal pour cet âge, même si elle s’était attendue à ce qu’il prenne un peu plus son temps. -J’espère qu’il prend bien soin de toi! Est-ce qu’il t’aime? -Bien qu’il ne me l’ait jamais dit, il fait tout pour me le faire comprendre. Et moi aussi je l’aime. Un peu plus rassurée, Corinne sourit à son fils. Soudain, elle eût un éclair de génie! Son copain était très probablement Samuel, le fils de son amie Justine. Il était très mignon, gentil comme tout, bien élevé, poli et bien évidemment homosexuel. Il n’y avait aucun doute, c’était bel et bien lui. Corinne était heureuse que son fils se soit trouvé une personne aussi charmante que Samuel. -Pourrais-je le rencontrer bientôt, ce garçon? -En fait, ce n’est pas un garçon, c’est un homme. Il a 28 ans… Et il m’a demandé d’aller vivre avec lui. Le sang de Corinne se figea à ces paroles. Elle ne l’avait pas prévu, ce coup-là.

65


Le captif Alexia Gourd L’ambiance dans cet endroit était devenue invivable. Où étais-je? Malheureusement, je n’en avais pas la moindre idée. La seule chose que je pouvais affirmer avec certitude, c’est que j’étais captif. Oui, c’est cela : j’étais captif. Une corde épaisse qu’on avait implantée dans ma chair prévenait toute forme d’évasion. Vous savez, la captivité est un sentiment parfaitement exécrable. On est contraint, par la force des choses et malgré l’intense désir de s’échapper qui nous obsède, à demeurer dans un même endroit pour une période de temps indéterminée. D’ailleurs, j’insiste sur la pertinence du mot «indéterminée», car c’est justement cette absence d’aboutissement qui rend la captivité particulièrement invivable. Dans mon cas, un autre facteur venait accentuer le sentiment de désespoir que la captivité éveillait en moi : je ne savais absolument pas qui me gardait détenu ici. Je me suis simplement réveillé, un jour, dans cet endroit de malheur. Je n’ai jamais pu voir, sentir, frôler, ni même entendre mon ravisseur. Pourtant, tant de fois j’ai tenté de me souvenir, de puiser au fond de ma mémoire, une quelconque image, la moindre réminiscence d’une sensation tactile ou auditive qui puisse me permettre d’identifier le responsable de ma misère. Néanmoins, mes efforts surhumains m’ont toujours laissé bredouille. Cela m’a amené à une conclusion extrêmement alarmante : j’étais, à tout le moins, atteint d’une étrange forme d’amnésie. Non seulement j’étais piètrement incapable d’identifier mes ravisseurs, il m’était également parfaitement impossible de m’identifier moi-même. Je ne savais pas quel était mon nom, ni même si j’en avais un. Lorsque je me torturais l’esprit (et, croyez-moi, j’en avais le temps!), je n’arrivais pas à me souvenir d’une quelconque forme de passé pouvant être rattaché à ma triste existence. Rien. Je n’étais rien. Imaginez-vous comme cela peut être angoissant de ne savoir absolument rien de rien : de ne pas savoir où vous êtes, de ne pas savoir pourquoi vous y êtes, de ne pas savoir qui vous a mis là et, par-dessus tout, de ne pas savoir qui vous êtes. Cette pure absence de toute forme de mémoire me rendait complètement fou. En fait, tout de ce lieu m’inspirait la plus profonde inquiétude. Je vous ai déjà dit que je ne savais pas qui j’étais. Figurez-vous qu’il m’était également impossible de concevoir ce à quoi je ressemblais. J’étais plongé dans l’obscurité la plus totale. Pas la moindre parcelle de lumière n’arrivait à percer la noirceur qui enveloppait l’étau de ma captivité. Certes, j’arrivais à saisir que mon corps était pourvu de quatre membres mobiles puisque j’étais capable de les remuer comme bon me semblait, mais c’était, au bout du compte, la seule et unique conclusion vérifiable à laquelle j’étais parvenu en ce qui concernait mon existence toute entière. Triste, n’est-ce pas? Ma mémoire était singulièrement inefficace, mais mes sens, hormis la vue, eux, fonctionnaient avec une vivacité assez impressionnante. Pas très étonnant, je vous dirais. Lorsqu’on est plongé dans le noir toute la journée, on finit par développer une ouïe et un toucher d’une extrême finesse. Alors, si je ne pouvais pas voir où je me trouvais, je sentais précisément dans quel environnement je baignais et laissez-moi vous dire que «baignais» n’est point un terme mal choisi. Mon corps tout entier trempait dans une marre assez dense, sans être épaisse pour autant. La sensation n’était pas

66


désagréable, mais c’était particulier, très…humide! Je ne sais pas si j’étais dans une grotte ou une caverne, mais je peux vous dire que c’était bien mouillé. Bien que submergé par ce bassin indéfinissable, j’entendais certains sons avec une clarté qui était, malgré tout, assez considérable. Parfois, lorsque les bruits avaient des résonances trop aiguës ou désagréables à l’ouïe, je remuais mes membres de toutes mes forces afin que mes ravisseurs fassent cesser ce supplice auditif. Entre vous et moi, mes coups de pieds n’avaient à peu près jamais d’impact sur la durée des bruits, mais cela me faisait du bien de me défouler. Je donnais des coups à tout moment de la journée selon mon humeur, grognonne la plupart du temps. C’est déjà désagréable d’être captif. Ça l’est encore plus lorsque c’est dans un endroit outrageusement restreint et encore d’avantage lorsque cet endroit restreint doit être partagé. Hé oui, nous étions deux dans cette espèce de trou humide. Je ne vous ai pas parlé de l’autre plus tôt parce que je ne suis jamais parvenu à entrer en contact avec lui. Pourtant, je savais qu’il était là, juste à côté de moi. Jamais nous n’avons échangé la moindre parole et, étant donné les ténèbres qui nous entouraient, je ne savais pas à quoi l’autre ressemblait, mais, il était là et j’en étais sûr. Il m’emmerdait un peu. Il était las. Si je voulais qu’il réagisse, il fallait vraiment que je me mette à gigoter comme un diable dans l’eau bénite et, là, peut-être daignait-il remuer l’une de ses extrémités. Impossible d’imaginer un plan d’évasion avec un tel mollusque. Il m’est impossible de vous dire combien de temps je suis resté captif, mais je peux vous dire que je le suis resté longtemps. Si longtemps, qu’à partir d’un certain moment, j’ai commencé à perdre espoir d’un jour m’en sortir. Pourtant, les choses ont fini par prendre un autre tournant. Ce jour là, j’avais finalement réussi à calmer mon énervement et à somnoler un peu, mais cela n’avait pas duré très longtemps. Mon bassin tranquille s’est brusquement mis à s’agiter avec grande vigueur et, d’un coup, tout le fluide a quitté la grotte, la caverne, peu importe comment je devrais la désigner. Je n’étais plus submergé. Quelle étrange sensation c’était! La vision d’une infime luminosité perçant la noirceur est, par la suite, venue s’ajouter à mon ébahissement. De la lumière! Mon ravisseur allait-il enfin me libérer? C’était trop beau pour être vrai! Par contre, à mon grand désagrément, l’autre captif, pour la première fois a commencé à s’activer. Il glissait vers la source lumineuse qui prenait de l’expansion à vue d’œil. Ça, il n’en était pas question! Il n’allait certainement pas mettre les pieds hors d’ici avant moi alors qu’il était demeuré amorphe durant presque toute notre captivité. Je me suis alors mis à me débattre dans tous les sens. Sortir le deuxième (ou ne pas sortir du tout…), il n’en était pas question. Malheureusement, à force de m’agiter, je me suis sérieusement enroulé dans la corde qui me gardait captif. J’avais gauchement ouvert la voie à l’autre. Quel merdier! La corde commençait être vraiment très serrée autour de mon cou. J’avais peine à respirer et je commençais à paniquer. Graduellement, l’air ne parvenait plus à mes poumons : je commençais à perdre conscience. 67


Je sentais aussi les parois de la caverne se refermer sur moi. J’allais y rester coincé. J’allais y mourir. Puis, d’un coup, je me suis senti poussé par une force indescriptible vers la source lumineuse. Allais-je sortir? Les parois se refermant sur moi semblaient me pousser hors de la grotte. Elles m’ont entraîné dans une sorte de passage étroit, très très étroit. En fait, il était si étroit que j’ai cru, quelques minutes ne jamais être capable de le traverser étant donné mon gabarit considérable. Je ne pourrai jamais vous dire comment je l’ai traversé : je ne l’ai jamais su. La laisse à laquelle j’étais toujours attaché a continué de se resserrer autour de ma gorge alors que je glissais à travers l’infime passage si bien que j’ai fini par complètement perdre connaissance. C’est une fois complètement à l’extérieur de ma tanière de captivité que j’ai repris conscience, lorsque une lumière foudroyante a forcé mes yeux à s’entrouvrir avec difficulté. La laisse n’était plus autour de mon cou. En fait, je n’y étais plus du tout attaché. C’était bien étrange. Cette constatation m’a rempli d’une joie telle que je me suis mis à crier à pleins poumons, si heureux d’être enfin libre! Au même moment, une voix, s’est fait entendre de façon tonitruante. Elle était très grave. Les réverbérations secouaient mon corps tout entier. Je ne peux vous dire ce que ces mots signifiaient, mais voici ce que j’ai entendu : - Madame Gendron, vous n’avez pas un garçon, mais deux! Voici, le deuxième jumeau bien en santé!

68


L’Autre bord Paméla Potvin La fin... C'est ce qui m’attend. C'est ce qui me guette depuis le tout début. La fatalité se joue de moi et revient me talonner alors que j'atteins enfin la paix dont je rêvais tant. Ce dessein circulaire devient de plus en plus irritant. Je n'ai que faire de retourner à mon état premier et je me satisfais complètement de ma condition. Cruellement, ce sort est inévitable pour tous : il s'agit d’un imposant cadeau empoisonné duquel on doit s’accommoder. Et pour atténuer la douleur qui les attend, certains naïfs décrivent ce passage comme le commencement de quelque chose de meilleur, d'un univers sans limite à découvrir. J'ai bien peur de ne pas voir ce cycle de la même façon. De tout cela ne se prolifèrent que souffrance et amertume. Moi, un être pessimiste ? Vous vous trompez. Faire le deuil d'un objet significatif peut être assez difficile ; celui d'une personne proche, assurément pénible. Mais faire le deuil de sa propre existence est probablement l'épreuve terrestre la plus atroce à surmonter. Ce qui est marquant de la bêtise humaine est de voir comment chacun perd incroyablement son temps à s'intoxiquer en méditant sur sa propre mort, alors qu'il pourrait tout simplement jouir de ce qu'il souhaite garder intact le plus longtemps possible, c'est-à-dire sa vie. Chaque être fait un cas de sa petite personne et s'épouvante lui-même en donnant au décès le visage de ses plus grandes frayeurs. C'est du pur masochisme. Sincèrement, arrive-t-il un moment où l'être humain accepte finalement de se départir de tout ce qu'il connaît, y compris de lui-même ? C'est courir vers un but inatteignable. Voilà donc ce qui confirme ce que je disais : perte de temps. Malheureusement, on ne peut me traiter en demi-dieu et, évidemment, comme les autres, j'ai échoué. J'ai été contaminé par cette bêtise contagieuse le jour où l'on me confirma la décrépitude de mes organes vitaux. Tout se fit machinalement. À 12h45, j'arrivais à la réception du cabinet de mon médecin. À 13h, j'entrais dans son bureau. À 13h05, j'apprenais mon état critique. À 13h08, je séchais mes dernières larmes. Quinze minutes plus tard, j'avais signé les formulaires me rendant esclave des traitements à suivre. À vrai dire, à ce moment-là, j'aurais dû réserver l'encre de mon stylo à d'autres fins et signer mon testament sur-le-champ, j'aurais sauvé du temps ! Avec du recul, lorsqu'on se rend compte que toutes ces démarches ont mené à l'état où je suis... L'espoir est réellement surévalué, il faudrait que je me le rappelle, si possible, la prochaine fois. Enfin, quelques jours plus tard, j'étais étendu sur un matelas à ressorts ayant servi à des dizaines de personnes aussi mal foutues que moi et dont on est mieux de ne pas connaître l'histoire. Je n'étais vêtu que de cette fameuse légère jaquette bleue qu’on attache par de menus cordons blancs et qui laisse entrevoir les molles petites fesses de tous ces pauvres malades dès que se présente un coup de vent trop violent ou qu'ils décident, par mégarde, de faire un geste trop vif pour leur condition. À croire que les designers de ce vêtement chic pressentaient que ceux qui le porteraient n'auraient jamais la capacité d’être vigoureux dans leur mouvement. Quelle mésestime ! Enfin, l'engrenage s'était mis en marche. Dans ma petite cellule blanche, je n'arrivais pas à me faire à l'idée que mes jours étaient sûrement comptés. Pourtant, lors de l'entretien avec le spécialiste de la santé, on m'avait bien averti que suivre les traitements n'était pas une garantie de guérison. Ce n'était pas tous les patients qui y réagissaient de manière positive. Me battre jours et nuits jusqu'à atteindre le tonus d'un mollusque ne me promettait absolument rien. Bien sûr, la fièvre de la stupidité me faisant délirer, il fallait absolument que je tente le coup, comme un écervelé, peu importe les atrocités que j'allais 69


endurer. Tout cela sous prétexte que la vie en valait la peine... Ah, Seigneur ! Je ne veux pas passer de l'autre bord ! Plus les jours passaient, plus j'encaissais. Plus j'encaissais, plus je rageais. Pourquoi j'étais là, étendu comme un épaulard échoué ? Pourquoi c'était moi qui souffrais de tout ça ? Pourtant, j'avais mené une vie respectable jusqu'à maintenant. Je prenais soin de moi, je ne faisais que de rares excès, j'agissais moralement bien (... la plupart du temps), j'étais actif, j'étais encore assez jeune... Pourquoi tout cela s'acharnait sur moi ? Jamais je n'avais mérité un tel sort. Des milliers de meurtriers et d'autres criminels parcouraient les rues en ce moment, ayant toute la liberté qu'ils désiraient, mais, moi, je devais devenir un être minable incapable de s'occuper de lui-même. Je n’arrivais même plus à pisser seul ! Mon corps n'était plus qu'une loque humaine et la vie était injuste. Néanmoins, parfois, juste pour me faire plus mal, un soupçon d'espoir remontait à la surface de ce raz-de-marée de colère. Émergeait une parcelle de courage insensée suffisante à la préservation de ce désir de rétablissement. S'enrager ne réglerait rien ! Il me fallait absolument conserver mon énergie pour combattre le mal qui m'assaillait. Mais dès ce court moment d'optimisme passé, la chute était encore plus grande. Le monde n'avait plus aucun sens. Je refusais toute visite, car il était inacceptable qu'on ressente quelconque pitié à mon égard. La douleur me tuait petit à petit. Je crachais même sur les infirmières qui changeaient mon soluté. Au diable ces blanches tortionnaires ! Je refusai toute coopération ! Je me rebellais contre toute tentative de survie ! Jusqu'à temps qu'on augmente ma dose de calmants... Les journées étaient longues, sans fin et je n'avais d'autres activités que de penser... à moi, au sort qui m'attendait. Rien ne peut être plus alarmant que d'être conscient de l'achèvement de sa vie. Il faut s'imaginer un peu : avoir l'impression que tout ce qu'on a bâti depuis sa naissance n'a servi à rien, que tous ceux qu'on aime disparaîtront, que tous les rêves qu'on avait entretenus jusqu’alors ne se réaliseront jamais, ou pire, que quelqu'un d'autre les vivra à notre place. Chaque obstacle surmonté n'aura conduit qu'à une fin vide de sens. Chaque regret et erreur commise reviennent de plein fouet et l'on remet en question son existence au grand complet. J'étais perdu. Des crises de panique me saisissaient à n'importe quel moment de la journée ou de la nuit et je me surprenais à marchander un meilleur mode de vie avec une quelconque force supérieure dont, quelques semaines auparavant, je n'aurais jamais admis l'existence. Je marmonnais des promesses insensées, désespéré de voir mon cheminement se terminer aussi promptement. Si on me sauvait de cette maladie, je ferais plus attention à mon prochain, je partagerais mes biens avec les gens pauvres. Si je guérissais, j'adopterais un enfant et je n’espionnerais plus mes voisins avec mon télescope. Si je survivais, je ne rirais plus jamais des gens de petite taille et je me retiendrais la prochaine fois où l'envie de cracher à la figure d'une gentille infirmière se faisait sentir... Peu importait, en autant que je vive ! Les traitements et les tests se succédèrent jusqu'au jour où mon médecin me confirma que mon corps ne répondait plus assez bien aux soins. Triste vérité. Si je le désirais, je pouvais continuer les démarches, mais cela était en vain. Et puis, à quoi bon ? Peu importe ce que j'entreprendrais, tout finirait de la même façon : si je décide de continuer, JE MEURS ; je décide d'arrêter, JE MEURS; je décide de sortir et de retourner tenter de vivre normalement, JE MEURS; je décide de courir à poil dans un champ de porc-épic, JE MEURS. Je ne servais plus à rien. J'étais condamné. Je pourrissais de l'intérieur et bien vite je ne serais plus que la vague silhouette d'un homme qui avait soi-disant un « avenir prometteur » lors de son vivant. On allait me pleurer une ou deux semaines, peut-être même quelques mois si on parle de ma mère, puis le monde ferait comme si je n'avais 70


jamais existé. Je n'étais qu'un grain de sel dans cette machine infernale qu'est l'univers. J'aurais eu de la chance si une seule personne avait daigné prononcer mon nom un de ces jours. Il ne me restait plus qu'à me morfondre seul en attendant paisiblement que ce calvaire se termine. Si seulement j'avais réalisé... Présentement, tout va bien. Je n'ai jamais été aussi en paix avec moi-même. Finies les interrogations, finies les lamentations. Je n'ai jamais connu un bonheur aussi transcendant de toute ma vie, et ce, pour une seule et bonne raison : je suis mort. Je suis partout et nulle part à la fois. Je ne connais aucune limite. Je ne suis qu'une âme libre qui se délecte de ne pouvoir ressentir aucun regret, aucune douleur, aucun tourment, aucune remise en question et aucun doute. Jamais un choix ne s'offre à moi, jamais je ne risque de faire une erreur. Seul le plaisir de coexister en harmonie avec le reste du monde m'habite et c'est le sentiment que plusieurs êtres humains voudraient ressentir, sans jamais y accéder. Et voilà que ce que je redoute m'assaillira bientôt. Je sens la fin de mon paradis qui approche. Non ! Je veux rester encore un peu. D'ailleurs, cela fait combien de temps déjà que j'y suis : trois semaines, deux ans, un siècle ? Je ne sais plus. Le temps n'a aucune importance ici. Tout ce que je perçois présentement sont les souvenirs des corps habités. Les doucereux supplices qu’entraîne le déchirement humain. Encore une fois, j'incarnerai un nouveau corps dans lequel j'évoluerai sans me douter que je répète cette aventure pour la 107ème fois. Je serai de nouveau atteint par le fléau de la bêtise humaine. La lourde implication de ses sentiments jointe à son ignorance flagrante mènera la personne que je serai à s'embourber dans des hypothèses sans fondement qui lui serviront à se protéger de ce qui lui est inconnu. Autant mettre des lunettes fumées à un aveugle ! Jamais je ne croirai que le temps qui sépare la naissance du décès apporte quelconque élément bénéfique à notre univers et je ne comprends toujours pas pourquoi cette chère force supérieure nous ramène constamment à cette condition insignifiante. Si le genre humain pouvait au moins descendre de son piédestal, accepter qu'il ne puisse pas tout connaître par les « lumières de sa raison » et profiter de ce qu'il a de positif au lieu de se projeter et de se créer la majorité de ses problèmes, peut-être pourrait-il enfin vivre décemment. Mais non ! La vie serait beaucoup trop facile pour lui. Il faut absolument qu'il mette en place des épreuves inutiles qui le pousseront à déprécier son existence. C'est la beauté de l'homme ! Et en plus de se rendre la vie impossible, il tente par tous les moyens et avec désespoir de reculer sa mort, concept qu'il ne connaît même pas. La peur irrationnelle de l'inconnu... S'il savait tout le plaisir qu'il y trouve à chaque fois ! Il se rendrait sûrement compte du pathétisme de son comportement. Et bien, tant pis ! Je quitterai donc mon confort alléchant pour retomber dans la ô combien trépidante odyssée qu'est la réalité terrestre, en espérant jouer le rôle d'un suicidaire cette fois-ci... ou mieux encore ! Celui d'un enfant mort avant son premier souffle. Je pars, mais ne t'en fais pas belle mort : je reviendrai bientôt t'embrasser.

71


L’autobus de 13h43 Édith Jorisch Il est 13h25 lorsque je sors de mon appartement minable. Je cours, tout en boutonnant mon imperméable. Je cours, parce que l’autobus passe à 13h28 et que, habituellement, si je pars de chez moi après 13h24, je le manque et je dois attendre le prochain qui passe quinze minutes plus tard. Alors que je peux enfin apercevoir l’arrêt d’autobus au loin, j’entends le ronronnement provocateur du véhicule. Je fais des signes de mains pour que le chauffeur me voie et qu’il m’attende, en vain. L’autobus repart, grimaçant coquinement. La journée commence mal et je serai encore en retard au travail. Une autre journée ennuyante et vide de rebondissement s’annonce. L’autobus de 13h43, contrairement à son double baveux, décide d’arriver pile à l’heure. Puisque ce n’est pas l’heure de pointe, il n’y a pratiquement personne dans celui-ci et j’ai donc l’embarras du choix pour prendre place. Aujourd’hui, je ne m’assieds pas à l’avant comme à mon habitude parce qu’un vieillard étrange me regarde bizarrement et je ne vais certainement pas me placer à côté de lui. Non, je ne lui ferai pas ce plaisir. Je décide de m’asseoir au centre de l’autobus, dans l’allée de gauche. La journée étant si bien entamée, il fallait que j’oublie mon livre sur ma table de chevet. Tant pis… je passerai le trajet à observer les autres passagers de l’autobus; il y a souvent des bonnes femmes qui se parlent à ellesmêmes ou des jeunes collégiens qui ne se gênent pas pour raconter très fort leurs ébats sexuels de la fin de semaine. J’aime observer les gens et les juger, juste un peu… En face de moi, je ne sais pas comment je n’ai pas pu le remarquer en entrant dans l’autobus, il y a un jeune homme qui regarde par la fenêtre. Je le connais, j’en suis certaine. Du moins, j’ai l’impression de le connaître. Mais j’ai aussi l’impression étrange que ce gars, il me connaît aussi et qu’on est fait pour aller ensemble. On finira ensemble, il ne peut en être autrement. Il doit s’appeler Julien ou Charles. Un petit nom, simple, comme lui. Pas un de ces noms compliqués et difficiles à retenir comme ceux des jeunes adultes de notre nouvelle génération, châtiés par des parents en manque d’inspiration et désireux que leur fils ou leur fille soit unique et se démarque de la masse. Vous savez, ces noms trouvés dans les dictionnaires de noms pour enfants du style Un prénom unique et personnalisé pour bébé. Il faut dire que je ne suis pas bien placée pour parler. Je m’appelle Marie-Josiane, mais je déteste ça. Ma mère voulait qu’on m’appelle Marie, parce qu’elle trouvait que ça faisait innocent, frais, immaculé... Mon père préférait Josiane, en l’honneur de la petite sœur de sa meilleure amie, décédée dans la tuerie de la Polytechnique. Faute de consentement, ils ont opté pour le trait d’union, entrant brillamment dans le club des parents qui, eux, auront une fille exceptionnelle, parce qu’elle n’a pas un, mais deux noms et que, mathématiquement, il y a beaucoup moins de chance que quelqu’un d’autre s’appelle comme elle. Bref, lui, le gars en face de moi, il a un petit nom simple, pas compliqué, parce qu’avec lui tout sera simple. Simple et parfait. Le matin, on décidera l’horaire de notre dimanche après-midi et c’est lui qui aura proposé que nous ne fassions pas de plans à l’avance. Pas besoin de planifier le mercredi l’horaire du dimanche. Et, de toute manière, les choses sont beaucoup moins plaisantes quand on a des attentes. La spontanéité est tellement meilleure. J’aime les gens spontanés, qui vivent le moment présent, comme Julien. Peut-être parce que je les envie, eux, qui ne pensent qu’à leur 72


plaisir immédiat. J’ai toujours eu beaucoup de difficulté à ne pas envisager les conséquences futures, les répercussions de mes actes… Je crois que c’est parce que j’ai peur du risque, le risque de prendre la mauvaise décision et de ne plus pouvoir revenir en arrière. J’ai tendance à reculer devant le risque. Je préfère ne pas prendre la chance de connaître le bonheur, plutôt que de prendre celle d’être plus malheureuse que je ne l’étais…Mes amis me reprochent d’ailleurs beaucoup d’être peureuse, de reculer devant la vie, mais aussi devant des situations banales et légèrement stressantes : « Marie-Josiane la pissou! ». Je ris un peu par politesse, pour ne pas créer de conflits, mais je ne trouve pas ça drôle du tout. C’est comme si j’avais peur d’être heureuse. Devant les gars, c’est pire. On me dit que j’appréhende l’engagement…c’est peut-être vrai. C’est que je suis difficile et exigeante, sans compter que je suis dure envers les gens, je trouve toujours quelque chose à reprocher à tout le monde… Cette fois, je ne reculerai pas, pas devant cette vie avec Julien et puis je n’ai rien à lui reprocher, Julien est parfait. Julien est tout ce que j’ai toujours voulu chez un gars. Bon, physiquement, il n’a rien d’un métrosexuel, il a une petite repousse de barbe, il ne s’est pas rasé depuis peut-être trois ou quatre jours, mais pas comme les gars qui laissent pousser leur barbe pour impressionner les filles. Non, lui, il ne l’a pas fait volontairement, comme tous ceux qui se prennent pour quelqu’un d’autre et qui, comme dirait Rousseau, veulent « paraître » et oublient d’ « être ». Julien ouvre son sac à dos, un petit sac kaki de style militaire, qu’il a sûrement pris dans les vieilles affaires de son père. J’ai si hâte de rencontrer son père, le géniteur de l’homme le plus parfait qui soit. De son sac, Julien sort un appareil photo. Celui-ci n’a rien d’un appareil photo amateur, c’est un appareil à pellicule, que seuls les passionnés de la photographie utilisent. C’est fou parce que j’adore la photographie, je suis d’ailleurs allée à l'exposition du World Press Photo au Musée Juste pour rire la semaine passée. Peut-être que c’est là que j’ai vu Julien pour la première fois… Non, non je ne crois pas, je ne l’aurais pas oublié. Alors que Julien ouvrait son sac, je suis persuadée que j’ai vu un livre de cuisine, celui de Pinard. Je n’en reviens pas, j’ai toujours rêvé d’un gars qui cuisine bien et qui, le matin, m’apporterait mon petit déjeuner au lit. Et puis, quand je vais chez ma mère, elle me prépare toujours le canard du lac Brome à l‘orange et la compote d'oignons à votre manière de Pinard. Je suis certaine que la compote d’oignons à la manière de Julien saura éveiller mes papilles. Je n’ai jamais réussi à en faire une aussi bonne que ma mère, mais je sens que Julien le pourra. Julien et ma mère s’entendront bien, et elle ne pourra plus dire que les hommes ne savent pas cuisiner ou du moins, elle sera forcée d’admettre que Julien est l’exception à la règle. Julien n’a toujours pas remarqué que je le regarde, fascinée et le souffle coupé d’avoir trouvé ce que certains appellent l’âme sœur. Je le fixe pendant quelques secondes, mais je suis à l’affût, prête à détourner le regard vers la fenêtre juste derrière lui, dès qu’il tournera le regard vers moi. Il ne faut pas qu’il sache que je le regarde, pas maintenant, je suis beaucoup trop sous le choc. Je dois me ressaisir, je ne suis pas moi-même. D’un coup sec, comme s’il avait senti le poids de mon regard lui fusiller les yeux et qu’il voulait savoir où était positionné le tireur, il retourne sa tête dans ma direction. Je pense qu’il veut que je sache qu’il sait. Il sait que je le regarde depuis au moins trois minutes. Tout ce que j’avais prévu s’écroule, mon plan échoue lorsque j’oublie de détourner le regard vers la fenêtre, comme prévu plus tôt. La spontanéité s’empare de moi, j’oublie les conséquences futures. Mais comment savoir s’il me regarde parce qu’il a lui aussi l’impression étrange d’avoir trouvé une partie de lui-même, 73


un morceau du casse-tête du bonheur de sa vie ou s’il me fixe réciproquement parce qu’il me trouve bizarre et qu’il veut que je cesse de l’épier? Nos regards s’entrelacent pendant trois longues et interminables secondes, durant lesquelles, je le sens, mon visage est passé de pêche à tomate. Lequel de nous deux sera le plus lâche, le premier à détourner le regard? Qui déclarera forfait à cette joute oculaire? Le brave, authentique, simple et jeune Julien, passionné par la vie et vivant au jour le jour ou la lâche Marie-Josiane qui recule devant tout? Tatatadam... roulement de tambours! Il faut me comprendre, je ne pouvais pas avoir l’air de la fille facile, qui fond devant n’importe quel gars qui la regarde. Mes amies m’ont toujours dit que la meilleure tactique, c’est d’avoir l’air difficile d’accès, comme ça, tu deviens inatteignable, tu deviens un défi et les gars sont encore plus intéressés. Mais comment avoir l’air distant, sans reculer devant les gars ? Est-ce que ce ne serait pas plutôt un signe de lâcheté? Il n’en demeure pas moins que c’est moi qui perdis la lutte, moi qui fus la plus lâche d’entre nous deux. Je me contente en me disant que, quand je traverserai des moments difficiles, il sera toujours là, pour me réconforter, parce qu’il est fort, il est brave, il n’est pas un lâche. Il ne reculera pas, lui. Je me demande si son arrêt est avant le mien. Je dois débarquer dans environ six minutes. D’ici là, nous nous serons rencontrés. Je dois le laisser faire les premiers pas. Il pourrait me demander l’heure ou aller droit au but et me demander mon nom. Puis on fera plus ample connaissance, nous oublierons de descendre de l’autobus et nous tomberons amoureux. J’attends, impatiente, et je prépare quelques réponses intelligentes à la fameuse question brise-glace, tout en essayant de dérougir. Quand je pense que j’aurais pu m’asseoir à l’avant, face à la route et je ne l’aurais jamais vu. Et si je n’avais pas manqué l’autobus, si j’avais été à l’heure aujourd’hui, ou si l’autobus n’était pas passé deux minutes à l’avance… Imaginez si le chauffeur de l’autobus de 13h26 m’avait aperçue du coin de l’œil, il m’aurait attendue et je n’aurais pas pris l’autobus de 13h43. Alors je n’aurais jamais rencontré Julien et je n’aurais jamais connu l’amour. Peut-être que tout était prévu, que tout était destiné à m’arriver, comme si mon chemin était tracé à l’avance. Je suis réveillée de mes songes par un bruit aigu, violent qui me pince le cœur, celui de la sonnette de l’autobus. Julien l’a tirée. Il lui reste moins d’un arrêt pour m’aborder pour que débute notre vie amoureuse prédestinée par une force supérieure et bienveillante. Il met son sac à dos et se lève pour s’approcher de moi. Julien se dirige vers la porte sans même m’avoir parlé! Je ne comprends pas, pourquoi recule-t-il? Je pourrais me lever, lui parler, lui demander l’heure. Je dois faire vite, il va sortir. Julien met le pied droit à l’extérieur de l’autobus; les portes sont encore ouvertes. Je pourrais courir, sortir, lui parler, tenter ma chance… Dans le pire des cas, j’attendrai le prochain bus. Il passe aux quinze minutes. Il pleut. Les portes se referment et mes jambes sont toujours clouées au sol. Je regarde l’homme qui m’avait paru être mon âme sœur disparaître dans la brume. Je me dis : « Marie-Josiane le pissou, tu es encore une fois la spectatrice de ta vie. » 74


Frankie Fanny Pascual Je m'appelle Frankie. Je viens d'ouvrir les yeux il y a quelques heures. C'est comme si je venais de naître, sauf que je ne suis pas mauve, ni visqueux et que je n'ai pas la taille pour passer à travers un vagin. Mais j'ai les yeux collés et la bouche pâteuse avec un arrière goût salé. À mon avis, ça doit être comme ça quand on naît. La chambre est grise et ça pue. En fait, elle est aussi grise qu’hier et elle pue autant. Une journée comme on les aime. On a vissé ma tête au lit. Ils sont sympas, au moins, ils ont mis la télé en plein dans mon champ de vision. Ils ont aussi placé la télécommande juste au dessous des doigts de ma main gauche. Les doigts qu'il me reste. Je n'en ai plus que deux. Il ne me reste plus que deux doigts de la main gauche. Quelle chance, je suis droitier. Avec deux doigts on peut faire un tas de choses. On peut tenir une cigarette, on peut envoyer chier quelqu'un, on peut se gratter l'oreille, on peut faire la paix, on peut composer le 911. À la limite, on peut sauver le monde. C'est comme quand mes parents m'ont rendu visite la semaine dernière. Ma mère avait le visage bouffi et les yeux rouges d'avoir pleuré tout ce qu'elle pouvait. Je lui ai dit qu'elle devait arrêter de cuisiner avec des oignons. En me voyant avec ce corps en charpie bon à faire de la saucisse, j'ai eu l'impression qu'elle allait vomir. Fallait pas se gêner, je lui aurais prêté mon seau. Je lui ai dit que j'aurais bien voulu le lui donner, mais qu'avec deux doigts, ce n’était pas facile. Son regard mêlait la pitié, l'amour et la haine. Elle a quitté la chambre comme une souris qu'on essaye d'attraper et qui fuit dans le premier trou du garde-manger. Elle a dû aller regarder un de ces albums-photos où son petit chéri est dans son bain en train de jouer avec un de ses petits canards jaunes. Celui-là, il ne fait pas mal au cœur. Il ne donne pas envie de vomir. C'est bon maman, je te comprends. Et là, j'étais seul avec mon père. Muet comme une carpe. J'avais l'impression d'entendre la peinture des murs craquer tellement le silence était creux. Avec un peu de chance, j'espérais peutêtre m'endormir et pouvoir mourir un instant, le temps que ce moment lourd passe. Mais non, son regard me poignardait. J'ai voulu détendre l'atmosphère, je lui ai tendu la main en lui disant: « Serre-moi la pince papa! » . Il n'avait pas d'humour cette journée-là. Il avait les yeux rivés sur le drap posé sur ma hanche. On voyait précisément le pli du drap qui tombait dans le trou. Le vide, le puits creusé à l'endroit de ma hanche. Un gouffre qui aurait pu nicher un énorme rapace. Là où était ma hanche avant. Mon père regardait le trou comme on craint de tomber dans un précipice. Il avait le vertige. La peur du vide. J'avais mal à cet endroit. La persistance des yeux de mon père sur ce qui me restait de corps me blessait. Je savais qu'il ne fallait espérer une conversation avec lui. De toute manière, je n'en aurais pas été capable. Si au moins je pouvais me ronger les ongles pour exorciser mon angoisse. Mon père approcha le fauteuil beige près de mon lit et s'assit. Moi je fixais obstinément le plafond de la chambre pour contenir mes larmes, ma rage ou mon rire. J'entends encore sa veste de tweed frotter sur le fauteuil beige comme du papier sablé sur du verre. Et là, délicatement, il sortit de sa poche le ruban rouge et blanc de la médaille. Je voyais sa main tendue vers moi, consolante, m'offrant cette médaille. Ma médaille. Le reflet métallique sur sa main. Ma gorge se serra si fort, ma peau partout se tendit. Je m'étouffai dans mon cri.  Pourquoi tu me montres ça? Va-t’en ! Va-t’en! Sors!  Frankie... 75


Il a vite fait de quitter la chambre et d'aller rejoindre ma mère. Je crois que j'aurais pu lui cracher au visage ce jour-là. Me montrer cette médaille, comme une confirmation de mon infirmité. Une franche humiliation. Ils ne sont toujours pas repassés depuis. Et c'est peut-être mieux comme ça. En fait, je supporte difficilement la présence des gens. Mes amis, mes collègues, ma famille, tous arrivent avec une bonne volonté de compassion et de tendresse, mais ils sont incapables de cacher leur dégoût et leur pitié. Je préfère rester seul dans ma cage et ne pas m'offrir en spectacle. Il n'y a que Marion que je supporte. C'est la jolie infirmière qui vient tous les jours. C'est la seule qui me regarde dans les yeux comme si elle ne voyait pas mon corps. Elle a dû voir assez d'horreur à son travail pour me considérer comme une routine. Elle ne me parle jamais de mon état ou d'histoires d'hôpital. Elle n'est sûrement pas très intelligente, mais ça me convient. Elle me permet encore un brin de dignité et de fierté. Je crois même qu'elle me trouve beau. L'autre jour, elle est entrée doucement dans ma chambre. J'étais encore légèrement endormi, mais je sentais son odeur d'agrumes emplir la petite salle. Je l'ai vue s'asseoir délicatement sur mon lit. Elle a posé sa main dans mon cou puis sur mon épaule. Ses doigts comme des petites plumes d'oies. J'ai ouvert les yeux et elle me regardait, vivante et fraîche. Elle prit ma main gauche et embrassa les derniers doigts qu'il me restait. J'ai ressenti comme un grand soulagement à ce moment-là. Une petite paix. Une trêve sur le champ de bataille. Une autre chance qu'on me donnait.  La piste te manque? Me demande Marion de sa petite voix. Une question comme celle-là aurait vite fait de m'enrager habituellement, mais j'étais encore sous l'effet du sommeil léger et sa présence m'attendrissait. Je lui répondis qu'il y avait bien d'autres choses qui me manquaient avant la piste. J'en reviens au stade d'embryon qu'il faut nourrir à la cuillère et changer de couches. La piste, elle me manque bien moins que ma hanche. Mais c'est vrai, j'ai quand même un léger haut le cœur quand je repense au vertige des courbes que je ne retrouverai plus. Le vent comme une tronçonneuse dans mes oreilles. Ah, l'exaltation de la vitesse... Cette sensation si forte quand je posais mes mains sur le cuir du volant. Je repense au grand frisson qui me parcourait quand j'étais dans cette nuée de bolides, ce nuage de bourdons frénétiques. Et j'étais le meilleur de tous. Le plus têtu. Que j'aimais le rituel d'avant le départ! J'enfilais avec précision ma combinaison comme le cosmonaute qui s'apprête à partir pour l'espace. Je mettais mon casque comme une couronne glorieuse. Le chevalier était fin prêt à enfourcher sa monture endiablée. J'entrais dans l'habitacle hermétique, chaud et empli de mon odeur. Mes pieds rapidement trouvaient leur place sur les pédales. Et ça y est, on entendait retentir le crissement des pneus et j'étais parti. Je retrouvais dans la course un grand sentiment de liberté. J'assouvissais mon désir d'aller plus vite que le son, au-delà des photons et des particules. Je quittais le Frankie qui devait faire la vaisselle, payer les comptes, aller au souper de famille le dimanche soir, sortir avec les amis et faire semblant de s'amuser. Je devenais un surhomme. Comment les choses ont-elles pu se passer ainsi? Arriver si haut et redescendre aussi bas. Je suis ridicule et les gens en pleurent. Personne ne peut se le cacher.

76


Je vois la médaille que mon père a posée sur la table de chevet. Je ne comprends toujours pas pourquoi il me l'a amenée. J'imagine qu'il pensait que cela aurait été un réconfort. Je le reconnais bien, froid et très maladroit pour ce qui est des rapports humains. Cette médaille, je m'en rappelle comme si c'était hier. Monaco en pleine chaleur de début d'été. Les vagues de mirages volaient audessus de la piste. La foule criait à l'unisson. J'étais dans les premiers du peloton. Je guidais le troupeau. Et bien sûr que j'ai remporté la course. J'aurais voulu la rater et avoir un accident. J'aurais voulu perdre mes doigts et creuser ce trou dans ma hanche en me fracassant sur la voiture d'un autre pilote. J'aurais voulu que mes amis, mes collègues et ma famille lisent à la «Une» des journaux: «Le célèbre coureur accidenté sur la piste de Monaco», «Une course brutale pour Frankie le champion». Dignement, je me serais battu sur le front. Mais non, Frankie est un lâche. Ce soir-là, j'ai déversé cette bouteille de gin dans mon gosier qui criait famine. J'ai assommé mon corps et j'ai forcé mes mains à tenir le volant. Le vertige des courbes, l'exaltation de la vitesse...

77


Eaux-troubles Gabrielle St-Amour Souliers de cuir aux pieds, robe fleurie sur le dos et sac de toile à l’épaule, Maryse était si absorbée par ses pensées qu’elle en oublia d’apprécier les charmes de cette belle journée d’été. La chaleur était moins étouffante qu’au cours des dernières semaines et l’automne ne tarderait pas à pointer ses premières feuilles orange à l’horizon. Sans se presser, elle tourna machinalement le coin de rue, comme elle le faisait depuis tant de matins. Il ne lui restait que 137 pas à faire et elle serait arrivée à destination. Chaque jour depuis sa prime enfance, Maryse allait à la piscine du quartier. D’abord contrainte à suivre ses frères, puis obligée par le pensionnat à pratiquer une discipline sportive, elle avait appris, au fil du temps, à apprécier les longues heures à tremper dans l’eau tiède. Aujourd’hui âgée de 78 ans, elle ne pouvait plus se priver de sa baignade journalière et c’est avec la régularité d’un métronome qu’on la voyait arriver à huit heures pile tous les matins, à l’ouverture du bassin. Toute sa vie tournait autour de la piscine et elle considérait l'édifice de pierre grise comme étant sa seconde demeure. Pendant tout le long de son trajet, elle repensait inlassablement à la même histoire, sa rencontre avec Gilles, son défunt mari. Elle avait alors dixneuf ans, lui vingt-trois. Par un matin d'octobre brumeux, il y a de ça une petite éternité, il était venu la féliciter après qu'elle eut accompli une trentaine de longueurs. Troublée par la présence de ce séduisant jeune homme, elle n’avait su quoi répondre et s’était enfuie au fond de l’eau avant de reprendre de plus belle avec trente autres longueurs. Épuisée, elle était revenue au bord du bassin pour souffler un peu et lui, béat d’admiration, l’invita à sortir. Mortifiée, elle avait bredouillé une excuse incompréhensible et avait retraité au vestiaire le plus vite possible. Au bout de deux semaines à effectuer le même manège, elle avait cédé et avait accepté l’invitation de celui qui avait secrètement gagné son cœur. Sans remous, ils s'étaient mariés, flottant tous les deux, non pas sur un nuage de bonheur, mais bien sur les douces vagues chlorées de la piscine municipale. Gilles aimait encore plus cet endroit qu'elle et pouvait y passer des journées entières. Il était entièrement dévoué à sa tâche de gardien de piscine et fit de l'endroit un véritable havre de paix, une oasis de pureté qu'ils partageaient tous les deux. Maryse était comblée, elle avait trouvé auprès de son mari et de l'eau claire une sérénité calme et précieuse. Elle était maintenant arrivée devant les grandes portes vitrées de l’établissement. Alors qu’elle tenta de tirer la lourde poignée de fer, rien ne se produisit, c’était verrouillé. Surprise et nerveuse, elle émergea de ses pensées. Devant elle, collé à la porte, se dressait un écriteau orné de l’en-tête de la Ville. Battements de cœur accélérés, Maryse craignait de lire le message. Ce qu’elle redoutait depuis tant d’années était finalement arrivé : les services publics avaient fermé l’accès au bassin et un grand promoteur immobilier viendrait tout démolir d’ici quelques jours. Maryse eut de la difficulté à lire les dernières phrases tant la rage et le désespoir la tenaillaient. Tout était si soudain, si définitif... Sur l’écriteau, des problèmes d’hygiène étaient évoqués, la petite affluence également, mais la véritable motivation de fermeture était le délabrement général des lieux. En plus de sept décennies à fréquenter cet endroit, jamais elle n’avait été témoin de rénovations majeures et il tenait presque du miracle que le bassin soit encore ouvert au public. La piscine traînait son visage originel, un peu abîmé, certes, mais ô combien authentique. Cette raison la chagrinait particulièrement. Elle se remémorait tous les efforts vains de son pauvre Gilles pour sauver l'édifice de la ruine et elle se 78


sentait impuissante. Dans les années 1980, peu de temps avant sa retraite, le mari de Maryse avait tenté d’obtenir une subvention de la ville pour la réfection de la piscine. Les fonctionnaires ignorèrent sa demande, insensibles. Il avait également investi temps et efforts dans une onéreuse campagne de levée de fonds parmi les gens du quartier, mais les résultats obtenus ne furent pas ceux escomptés. Épuisé par ces échecs, il avait pris sa retraite, amer et déprimé. Malade et drainé de toute énergie, il ne pouvait plus porter le poids d’une telle responsabilité sur ses épaules et c’est le cœur crevé qu’il dut laisser sa place à une équipe de jeunes blasés et incompétents. Son agonie dura trois semaines. Trois semaines, c’est le temps que son cœur friable avait mis à se dessécher et à arrêter de battre, faute d'être imprégné de l'humidité rassurante de la piscine. Maryse avait partagé son calvaire jusqu’au bout. Elle savait à quel point la piscine était importante pour lui, pour elle, pour eux... Suite au décès de son mari, elle avait tenté de ne plus remettre les pieds dans ce lieu trop familier, mais elle en avait été incapable. Elle avait besoin de sa dose quotidienne d’immersion, c’en était devenu viscéral. Au début, elle s’était sentie traître. Elle avait l'impression de bafouer la mémoire de Gilles en revenant au bassin qui l'avait achevé et c’était avec remords qu’elle quittait l’édifice le plus vite possible, les cheveux encore humides, la tête basse. Toutefois, au fil des années, elle s'était réapproprié l'endroit et en était devenue la doyenne indélogeable. De drôles de murmures à son endroit avaient fait le tour du quartier. Au début, on trouvait étrange qu'une femme passe ses journées entières dans l'eau, muette et pensive, le regard vague. Peu importe l'heure du jour, que ce soit pendant le bain libre ou bien durant les cours de natation, elle était là. Les enfants avaient peur d'elle. Cette femme mystérieuse avait pour eux des allures de sorcière marine ou d'autres monstres menaçants. Maryse, elle, flottait dans son maillot lilas sans sembler se préoccuper de rien ni de personne. Les administrateurs de la piscine n'avaient pas eu le cœur de l'expulser, de toute manière elle ne faisait rien de mal et ils s'étaient habitués à cohabiter en parfaite harmonie avec Maryse. Elle était maintenant connue par les gens du quartier comme étant « la femme de l'eau » et tous toléraient sa présence. Tous, sauf la Ville qui fermait la piscine, tous, sauf le promoteur qui voulait détruire le lieu névralgique de son existence tout entière. Devant l’immense plan du projet illustrant des condos clonés qui était placardé dans la vitre, il lui fallut de nombreuses minutes pour reprendre son souffle et être capable de se tenir droite sur ses deux jambes maigres. Elle qui bouillonnait d'un fort sentiment d'injustice un instant plus tôt avait retrouvé son visage stoïque. Maryse rentra chez elle du même pas qu’elle était venue; il n'y avait plus de traces de colère ou d'effondrement dans ses rides profondes, elle avait puisé au fond d'ellemême un aplomb invraisemblable et rien dans ses yeux vitreux ne laissait paraître sa douleur. Ce fut comme une ascète dévouée à la sécheresse qu'elle passa les trois jours qui suivirent la fatidique nouvelle. Enfermée dans son petit trois et demi, elle avait évité tout contact avec toute forme de fluidité. Elle laissait sa chair sécher puis se durcir et espérait secrètement que cette carapace la protègerait des émotions trop violentes que lui avait apporté le monde réel. Hors de l'eau, elle était d'une vieillesse sans âge ni apparence, une sorte de corps grisâtre et poussiéreux. Loin de sa jouvence aquatique, elle avait pris conscience du passage du temps sur son corps, de ses pieds enflés, de ses rhumatismes et de ses longs cheveux hirsutes et de leur permanente odeur de caoutchouc. Elle n'était qu'une loque, une loque que l'on privait de son espace vital... Une femme désynchronisée, ayant perdu ses repères après avoir été contrainte si longtemps à la vie terrestre. Méditation et insomnie embrouillèrent ses pensées jusqu'à ce qu'elles convergent toutes en une seule et même avenue : la résignation, les adieux, la fin. C'est cette nuit que tout se passerait, à sa manière à elle, selon sa volonté et celle de Gilles. Il ne servait à rien d'attendre plus longtemps, de toute manière, elle n'était plus rien. 79


Deux-heures moins vingt, nuit sombre et fraîche. Souliers de cuir aux pieds, robe fleurie sur le dos et sac de toile à l’épaule, elle marchait de son pas de toujours en direction de la piscine. 137, 136, 135... Elle serait bientôt arrivée devant les lourdes portes austères. De ces portes, elle avait un double des clés. Elle ne s'en était jamais servi et, depuis la mort de Gilles, elle l’avait mis hors de sa vue dans un quelconque tiroir. Combien de fois avait-elle franchi ces portes clandestinement en compagnie de Gilles pour vivre leur passion à grands coups d'éclaboussures? Ce soir ne faisait pas exception, elle le savait auprès d'elle, il était là pour l'aider à affronter l'horreur qui l'attendait de l'autre côté. Elle eut un pincement sec dans sa poitrine. Son souffle sillait et si ce n'était des murmures de Gilles qu’elle entendait de plus en plus clairement, elle aurait rebroussé chemin tant ce qu'elle avait vu l'affectait. La vision des décombres ambiants venait d'écorcher à vif ses souvenirs. Toute l’architecture était réduite à un magma désertique de matériaux fracassés. En entrant dans ce qui était autrefois le vestiaire des dames, elle entreprit de se changer. Une à une, les couches de vêtements qui frôlaient son corps tombèrent, superflues. Abîmé, mais fidèle, le maillot lilas lui collait au ventre. Sans tenir compte des éclisses friables et des amas de tuiles coupantes qui lui tailladaient les pieds, elle avançait en direction des douches. Inespérée, froide et jaunâtre, l'eau s'écoulait en de minces filets troublés d'un pommeau à moitié arraché. À faible débit dégouttaient des cernes de rouille sur son visage serein. À faible débit, elle retrouvait une forme de paix. Tuméfiée et engourdie par le froid, elle s'était mise à parler à Gilles et à rire. Un rire qui se répercutait sur les parois de béton en écho cristallin. Le bassin triste résonnait sa sécheresse à chacun de ses pas. Craquelé, croûté d’une couche de saleté indécrottable, ses lignes défraîchies à peine visibles, il se mourait vidé de sa substance vitale. Arrivée devant la grande cuve asséchée, son rire s’arrêta aussi spontanément qu'il avait débuté. Les efforts de concentration perlaient maintenant sur son corps affaibli. Lentement, avec une précision rituelle, elle posa les gestes qu’elle avait vu son mari poser des milliers de fois; elle déroula l’énorme tuyau de plastique, inséra la clé dans le verrou de sécurité, leva le loquet et mit en marche le préhistorique système d’irrigation. L’eau clapotait au fond du bassin et un long frisson fit frémir Maryse, elle savourait cette renaissance, cette réconciliation avec l'humidité. C’est un souvenir d’eau vive et de fraîcheur qu’elle voulait garder de cet endroit. Un souvenir réel et qu’elle partagerait avec Gilles. De voir la grande cuve de béton se remplir et retrouver sa vocation apaisait ses tourments; un sourire effacé se redessina. Elle passa un long moment à contempler la piscine. Chaque fissure, chaque particularité elle les connaissait mieux que quiconque. Elle était en mesure d’en apprécier la moindre imperfection, elle seule en connaissait toute l’histoire, son histoire. C’est ici qu’elle avait tout vécu. De ses premiers instants à patauger en compagnie de ses frères insouciants qui l’avaient presque noyée, aux montées de pudeurs associées à la puberté, puis à ses flirts, ses premiers béguins pour finalement y rencontrer l’amour, son Gilles. Immobile devant le bassin, Maryse attendait qu’il termine de se remplir. Ses pensées divaguaient. Des images de destruction se faufilaient dans son esprit exténué. À coup de masse, on brisait à la fois la carcasse de cette oasis et celle de sa frêle échine de femme trahie. Trahie par la modernité qui voulait lui ravir ce qu’elle avait de plus cher, cette liberté qu’on tentait de lui arracher. Ici, elle était libre et le serait toujours. Patiemment, elle attendait le moment venu où elle pourrait s'évader et se sublimer en fines gouttelettes dès qu'elle toucherait les ondes salvatrices. Maryse alla fermer le robinet et enroula le lourd tuyau. Le bassin était maintenant plein. Le souffle saccadé, elle continuait d'écouter Gilles. Il lui parlait avec sa voix profonde et rassurante et guidait chacun de ses 80


gestes. Avec une force insoupçonnée, elle tira jusqu'à l'eau les immenses poches de préparation à ciment qui se trouvaient à la place des chaises longues. Animale, elle éventra les sacs à coups d'ongles et de dents et les poussa dans le bassin dans un sublime mélange d'éclaboussures et de poussières volatiles. Elle était fin prête. La voix de Gilles était de plus en plus couverte par le brouhaha de la piscine. Les jours prospères de cette dernière étaient revenus. Des familles d’un autre âge, spectres témoins et insouciants, profitaient des joies aquatiques sous le regard attentif de son Gilles. Il était là avec elle, au bord de l’eau sale et croupie et elle lui tenait la main, confiante. Dans un sourire partagé avec la foule hilare, elle sauta dans le vide. Haut, loin, toujours guidée par la main rassurante de Gilles, elle resta suspendue dans l'humidité ambiante le temps de trente longueurs, le temps d’une éternité. Les échos joyeux disparurent peu à peu et la voix de Gilles était maintenant réduite à un murmure inaudible. La gifle de l'eau grise et salvatrice l'atteignit de plein fouet. Elle se heurta à cette fluidité traitresse et, dans un bouillonnant éclat de rire et de douleur, elle sombra, liquéfiée dans la souillure, son corps meurtri à jamais prisonnier de ciment frais.

81


De blancs lilas Raphaëlle Rousseau Dans le sommeil de la jungle, le jeune soldat avance à pas de loup. Les godasses roussies par la terreur et les mains gercées par le désespoir, il erre depuis des jours sans repos, plein de solitude. Les fougères grandeur humaine effleurent nuit et jour les désastres de l’orgueil humain. Le sol grouillant de morts cherche sa vengeance dans l’hécatombe des vivants. Déserté par tous les dieux que la terre ait pu déshumaniser, criblé par la hantise d’une horreur inimaginable, le Mékong fascine le jeune homme par la sérénité de ses flots remplis de larmes. La seule trêve possible pour le conscrit est le souvenir de sa magnifique Jane, ineffable, doux, brouillé dans une expiration insipide de nicotine. Le soleil se lève lentement dans l’air oriental, démasquant les visages du bataillon 613, tous marqués par la haletante incertitude de l’avenir. Il est difficile de croire que les rayons qui s’éteignent sur les pires atrocités d’une guerre injuste et arbitraire ont autrefois caressé les traits suaves de la beauté éclectique promise au soldat dérouté. John et son bataillon suivent le fleuve dans les reflets d’une aube paisible en se remémorant les délicieux moments du passé, mais se sentant constamment poursuivis par la peur qui les guette de tous les côtés. Un temps de repos est décrété après cette longue nuit de marche sur une terre hostile aux pieds des étrangers. Le corps frêle de John s’affaisse d’un coup sur le sol, imitant le mouvement de ses paupières sur ses yeux verts autrefois tant admirés par les jeunes filles du High school. Des cris et des pleurs accablent ses tempes, du sang coule entre ses doigts et la boue astringente sous sa langue goûte plus salé que tous les Michigan hot dog qu’il a mangés dans sa courte vie d’adolescent. Il regrette ses soirées dans les cabarets à écouter du Blossom Dearie, à draguer les filles, à plonger profondément dans leurs yeux alors que l’existence semblait subitement plus légère et agréable et à les inviter à danser sous l’odeur sublime des lilas blancs, fleurs qui, selon poètes et rêveurs, tapissent le sol du paradis. BOUM! L’air frais des soirs de mai à Central Park et les cabarets disparaissent en un éclair, révélant un désordre chaotique brûlant qui laisse pourtant les assaillis de glace. La déflagration en a rendu plus d’un sourd ou aveugle, mais John s’en tire indemne. Il croit s’être tiré d’affaire alors qu’il réussit à se hisser dans les racines plantureuses d’un énorme baobab, mais il n’est pas au bout de ses peines. Les gouttes de sueur congestionnées dans ses sourcils fournis tressaillent sans vergogne, effrayées par les longues langues de feu qui s’élancent vers le ciel, dévorant la tranquillité de l’aube lointaine. Remords, rancune se donnent le relais dans l’esprit tourmenté du jeune soldat. « Comment les hommes ont-ils pu développer de telles armes sans même penser à inventer un appareil qui me permettrait de disparaître à l’instant même? » pense le jeune John, écœuré, désemparé. Il suffoque, pleure et, accablé par un élan soudain de violence féroce, élève son poing vers les cieux ténébreux, mais toute la force de son geste est canalisée d’un coup par un bras qui attrape son poignet au vol, ramenant John sur le baobab aux branches trop courtes, aux lianes trop longues et à l’allure grotesque. Un homme du même type de gabarit que le petit champion d’échecs du New Jersey de 1956 se tient fermement debout devant le jeune Américain. Il ressemble vraiment à 82


l’étoile de la stratégie qui avait dominé la page couverture des journaux locaux pendant plusieurs jours en 56, mais il n’est pas Américain du tout. Sa peau est basanée, ses yeux en forme d’amandes et son regard sont ceux d’un tigre affamé prêt à dépecer toute trace de proie susceptible d’assouvir son goût de sang frais. Sans bouger, le petit homme paralyse. John est mort de frayeur. Il est incapable de bouger, de parler, ni même de penser. Lorsque le Vietcong envoie sa première raclée à John, ce dernier voit le coup s’approcher lentement, avec certitude, au ralenti. La puissance de l’impact est certaine puisque sa tête semble pivoter autour de son axe central, sans fin. Pourtant, l’Américain ne ressent aucune douleur. Alors que sa vision s’éclaircit, la petite main ornée de longs ongles lui griffe le côté droit du visage, éparpillant ainsi les gouttelettes de sueur et de peur qui s’étaient réfugiées dans ses sourcils. Puis, c’est le déluge. Les coups se multiplient et détruisent morceau par morceau sa charpente affaiblie. Passif, il laisse sa tête valser sous la horde de coups qui s’abattent sur lui, mais au fur et à mesure que ses yeux effacent l’abominable silhouette sur lui, ses tripes pompent de ses viscères toute sa fureur. La vengeance lui sert les dents et la haine drainée et répartie également à travers toutes les cellules de son corps se transforme en pulsions qui, dans une coordination complexe et incompréhensible de mouvements incontrôlés, sauvages et brutaux, plaquent le petit homme basané au sol d’un trait. Renversement de vapeur, le soldat voit le diable en son adversaire et lui en fait voir de toutes les couleurs. Il s’acharne sur ce garçon qui n’a même pas son âge. Ses coups n’atteignent jamais leur cible, car John est débalancé et chaque mouvement de son adversaire vietnamien lui fait perdre la tête. Cela lui fait redoubler d’ardeur. Il empoigne la silhouette tant haïe d’une main et lui détruit aussitôt le nez. Cette fois, c’était la bonne. Il a senti le cartilage de l’extension nasale de son ennemi voler en mille miettes sous la pression foudroyante de son poing. La collision a détruit ses jointures. Sa main ruisselle de sang. Le nez de l’autre en est autant coloré. John ne perçoit que de vives taches rouges dans le décor de ses cauchemars, sa vision étant encore floue. Cette couleur a un effet pervers sur l’Américain. Ce rouge le ravive, le passionne et l’émerveille. Les yeux exorbités, il lèche goulûment sa main ensanglantée. Un regain de vigueur et d’énergie se fait alors en lui, à son insu, ravivant une force jusqu’alors inconnue, cachée dans les profondeurs de ses entrailles. Il s’est métamorphosé en créature prête à broyer tout sur son passage. Il n’est plus humain, il est animal, machine. La bête anticipe son futur régal et se délecte à la vue de sa succulente victime. D’une seule poignée, il saisit le minuscule corps de son antagoniste et, d’un geste de forcené, le catapulte sur le tronc immuable du géant baobab. Tel un projectile, l’ennemi percute l’obstacle avec une violence telle qu’on entend ses os se fracasser et se fendre sur l’écorce. Ce bruit atroce est suivi d’une longue plainte de détresse qui fait frissonner John jusqu’à la moelle. Cet appel à l’aide le déconcerte, le désaxe. Il s’assied pour tenter de reprendre un peu d’humanité. Alors que sa vue s’éclaircit de plus en plus et qu’elle est sur le point de lui dévoiler la gravité de ses infamies, un choc violent désagrège un petit bout de son crâne et l’ensevelit dans une torpeur obscure des plus silencieuses. Lorsqu’il ouvre les yeux, l’obscurité perdure et le plonge dans une angoisse fébrile. Il reste pourtant immobile, comme décontenancé par un choc encore plus violent que celui qu’il a reçu sur la tête. La terre ferme est maintenant moelleuse, la poussière, fraîche douceur. Autour de lui, une odeur familière le terrorise au plus profond de son être. Il connaît cet endroit, mais ne veut pas le reconnaître. Il touche sa main. Elle est ensanglantée. D’un mouvement anxieux, il saute hors du lit, les larmes aux yeux. Avec une grande appréhension et une hâte furtive, il tâte le tissu. Impact, 83


contact avec une matière douce et inerte. Au même instant, il ouvre la lumière, découvrant ainsi sur le front de sa bien-aimée la cause de la douleur sur sa main et dans son cœur. Jamais aussi horrible vision n’avait assombri les beaux yeux verts du vétéran. Jamais il n’aurait cru que l’enfer puisse être si proche de sa chère Jane. Jamais il n’aurait cru que, par sa main, sa douce Jane serait condamnée à marcher sur un sol de fleurs de lilas blancs pour l’éternité.

84


Chat-orange Alec Serra-Wagneur Le pavé est humide et luisant, mes souliers percés voguent sur des flaques noires de pluie couchées dans les inégalités des trottoirs. La lumière dorée des réverbères se mêle aux lueurs bleutées de la lune dans la nuit, et la rue ressemble à un immense miroir dans lequel la ville se regarde et s’admire. L’air est frais et sent l’asphalte mouillée, je respire par la bouche afin de voir ma buée percer la fine bruine qui remplit l’atmosphère. Au détour des rues et des ruelles, les âmes errantes se croisent et se regardent, une lueur de méfiance ou d’espoir dans les yeux, mais ne se parlent jamais. Ou alors très rarement. Il faut des circonstances assez exceptionnelles pour que deux âmes qui se connaissent entrent en contact à trois heures du matin. Mais lorsqu’elles se rencontrent, c’est le bonheur; comme si elles s’étaient toutes deux retrouvées dans le désert et qu’elles étaient chacune l’oasis de l’autre. Elles s’accrochent l’une à l’autre, se lançant des bribes de conversation afin de faire durer le plus longtemps possible ces retrouvailles sacrées. Puis vient l’heure de se quitter, de poursuivre seul sa traversée du désert de la ville endormie. Elles repartent, chacune de leur côté, sans se regarder. Je ne sais pas si ces âmes me considèrent comme l’une d’entre-elles quand je les croise. Une jeune femme vient dans ma direction, elle m’aperçoit. Elle est blonde, plutôt grande, et porte un blouson de cuir beige et des petits talons. La lumière des réverbères se contente de tracer au pointillé les lignes de son visage, mais alors qu’elle s’approche, la nuit me laisse voir sa beauté timide, son nez fin, sa petite bouche et ses yeux d’un vert électrique. Je vois d’abord la peur dans ses yeux, je sais qu’une pensée terrible assaille son esprit, comme un réflexe naturel qui est devenu une seconde nature chez les jeunes femmes de la ville; mais je m’attendais à une telle réaction, à cette peur instinctive du souffle chaud d’un inconnu dans sa nuque. Après la peur, elle se ressaisit et entame un rapide examen de mon apparence. Ma démarche ni trop lente, ni trop rapide, mon âge relativement jeune et ma tenue banale commencent à la rassurer. Je vois ses épaules se lever et se baisser dans un petit soupir de début de soulagement; elle revient à son état normal, chasse de son esprit ces pensées morbides et se dirige courageusement vers moi, avec un brin de méfiance dans son regard. Je déteste laisser un froid dans le dos des autres, surtout dans celui d’une belle femme. Je fais donc comme si de rien n’était, la regarde à peine et passe outre dans ma démarche typique de celui qui rentre au bercail un jeudi soir, ou en fait une jeudi nuit. Elle ne change pas de trottoir. Nous arrivons à égalité, elle me regarde un peu, puis baisse les yeux, un léger sourire esquissé au coin de sa petite bouche. Le bruit des talons battant le sol mouillé s’éloigne peu à peu. Je souris, fier de ma victoire. Les caniveaux semblent repus, ils ont assez bu. Je me demande soudain si ce ne sont pas leurs bouches béantes qui créent la bruine, comme si elles crachotaient doucement le surplus de liquide qui gargouille dans leur ventre, dans le ventre de la ville. Enfant, je croyais que des gens vivaient sous terre, non pas dans les égouts, mais qu’il y avait un autre monde au-delà des caniveaux: une sorte de ville parallèle inaccessible où les rues sont des rivières et où les gens voyagent en bateau, ou nagent près des maisons et des immeubles en marbre. L’eau est toujours chaude, et la peau des gens ne se froisserait pas à son contact, car il y aurait même de l’eau à chaque étage des maisons. Les habitants seraient tous très heureux de vivre dans cette ville, et promèneraient leurs poissons 85


ou leurs crocodiles en laisse. Le soleil se trouverait sous l’eau et projetterait des lueurs aquatiques comme celles que je voyais à la piscine aux plafonds et aux murs blancs de la ville souterraine, pour le plus grand bonheur de ses habitants et surtout des enfants. Un grondement sourd me sort alors de mes souvenirs fabuleux. Deux yeux jaunes grandissent dans mon dos et la bête pousse un soupir monstrueux en s’arrêtant à mes côtés. Elle est immense, le dos écaillé de bleu et de blanc, ses grands yeux perçant la timide opacité de la brume fraîche. Elle me regarde un peu, puis elle ouvre sa large gueule, m’invitant à rentrer dans son ventre. Je lui rends son regard un instant avant de m’y engouffrer. Le chauffeur semble décidé à faire comme si je n’existais pas, ou bien est-il trop occupé à écouter le long discours grandiloquent du pochard assis à sa droite sur la fin du monde et sur les oiseaux mangeurs de cerveaux, tandis que j’insère lentement la monnaie dans le parcomètre mobile. Le capitaine du monstre est un homme d’une trentaine d’années, le crâne déjà dégarni, un début de ventre poussant sur ses abdominaux, et le regard fatigué marqué d’un mépris pour l’existence qu’il mène. Je le comprends. Mis à part le pochard à la barbe hirsute, au nez sale, à la tuque verte et au manteau jaune et noir, l’autobus est vide. Je me dirige vers le fond afin de ne pas laisser les propos incohérents du parasite altérer ma pensée pure et saine. Arrivé dans l’estomac de la bête, je me rends compte que je m’étais trompé, l’autobus n’était pas vide. Un chat orange dort paisiblement sur un banc bleu. Surpris, je me frotte les yeux, croyant d’abord que la fatigue commençait à me jouer des tours, mais le matou est bien là, même qu’il ronronne et produit un bruit semblable à celui de l’humidificateur d’air de ma chambre dont le murmure m’aide à m’endormir. Je jette un regard vers les deux occupants du crâne du monstre, mais je n’ose pas interrompre le monologue endiablé de l’acteur maudit, encore moins de déranger le capitaine qui semble assez occupé sans avoir à traiter avec un chat dormeur. J’accepte donc la compagnie du félin. Ce genre de chose doit parfois arriver j’imagine, après tout il n’est écrit nulle part que les autobus sont interdits aux chats ou aux chiens ou même aux canaris, alors ce chat a autant le droit que moi d’être là, donc je ne vois pas pourquoi je le dérangerais. La bête se remet en route dans un grognement étouffé, je jette un coup d’oeil vers mon compagnon. Il n’a pas bronché, les bruits et les cahots ne semblent nullement perturber son sommeil, c’est peut-être un habitué. Je décide de l’ignorer et porte mon attention vers la fenêtre à mes côtés. Les sillons jaunes des réverbères défilent dans les rues vides, l’autobus perce les gouttelettes d’eau en suspension en déchirant la tranquillité de la nuit. Un sentiment de puissance m’envahit car je suis dans son ventre et je sens qu’il me digère, j’ouvre la fenêtre et laisse la bruine m’humecter le visage. Le monstre bleu et blanc s’arrête pour souffler; l’acteur ivre, épuisé de son monologue, a écœuré la bête qui le recrache dans la nuit avant de repartir. La bête va de plus en plus vite, impatiente de rentrer dans sa grotte et de pouvoir digérer tranquille, il faut que je trouve un moyen d’être recraché moi aussi si je ne veux pas finir coincé dans son ventre. Nous avalons encore des coins de rue et des lumières vertes avant que l’autobus ne demande à souffler encore une fois et ne s’immobilise à un carrefour désert. Personne n’attend au dehors et je ne semble pas manifester le désir de vouloir sortir à cet arrêt, j’en conclus donc que le chauffeur a décidé de prendre une pause et de reposer son monstre. Un petit bruit sourd tinte dans mon dos, mes épaules se resserrent un peu, à cause de la surprise; c’est chat-orange qui daigne enfin se lever. Il passe sans me regarder, traverse l’intestin grêle et le colon avant d’être rejeté à son tour dans la rue, n’agissant pas différemment que s’il avait été un homme, ou une femme, puis il s’éloigne dans la nuit, comme s’il rentrait tranquillement chez lui. Je ris un peu de la situation avant d’aller faire remarquer au chauffeur qu’un chat solitaire vient de sortir de son autobus. Il me toise avec son regard torve avant de me dire que c’est impossible, que si un chat était rentré dans son autobus, il l’aurait vu, saisi par 86


la queue et lancé de toutes ses forces dans la rue. Je souris, lui pas. La bête continue son périple alors que je retourne à ma place, le regard du capitaine fixé sur ma nuque par l’entremise de ses cinq rétroviseurs. Au dehors, la bruine commence à se dissiper. Mon arrêt est un peu plus loin, je ne dis rien le reste du voyage, laissant le paysage de plus en plus familier venir à moi. Quand le monstre s’arrête enfin pour moi, je sors par la bouche. Je trouve cela plus propre. La nuit semble encore plus froide, malgré la disparition presque totale de la pluie en suspens. Je pense soudain à mon lit, à la chaleur du sommeil. Mon pas s’accélère tandis que ma traversée du désert s’achève et que j’arrive aux portes du village isolé dans le sable. On me laisse entrer, je suis enfin chez moi. Un fin rayon de soleil perce l’obscurité de ma chambre à travers la fente entre mes deux rideaux. Le sol est jonché de pelures d’humain sales. Je sors lentement de ma torpeur, de mes rêves semiéveillés complètement incohérents et décide d’affronter les cloches qui résonnent dans mon crâne. J’aide donc le soleil à transpercer l’entièreté de ma fenêtre et à venir frapper ma chambre de toutes ses forces. Mes yeux frémissent, puis se ferment aussitôt, lacérés par les glaives du jour. Je les rouvre lentement, leur laissant le temps de s’habituer à la clarté diurne, et je regarde au dehors. Le pavé a séché, hormis quelques petites taches humides sur les trottoirs, et le soleil est haut dans le ciel clair parsemé de petites taches blanches mouvantes. Les réverbères sont éteints. La lune est couchée. Un carré de sucre se noie dans une petite mer noire et bouillante. Le café fort me remet les idées en place et me renvoie des images de ma traversée nocturne. Je les analyse et constate leur vraisemblance avec soulagement, jusqu’à ce que me revienne l’image d’un chat orange ronronnant sur le banc d’un autobus. Cette image me paraît absurde en premier lieu, et je l’impute à ma fatigue et à ma légère ivresse. Mais les images sont très claires, chat-orange était là. Je me rappelle même à quel endroit il a débarqué et le regard du chauffeur lorsque je lui parlais du matou orangé. De toute façon, cela n’a aucune importance. Je finis tranquillement mon café. Il fait doux. Une mince brise me caresse le visage. Je me sens bien. Les passants sont souriants, je présume que c’est grâce au beau temps tant attendu. Je dénoue mon foulard et détache les boutons de mon veston; je laisse la brise se mélanger aux rayons du soleil avant d’effleurer ma peau. Je laisse mes pas me guider. Mon esprit tente de vagabonder, mais l’image du chat ne cesse de me revenir en tête. Au hasard de ma marche, je me retrouve étrangement au carrefour où chat-orange était sorti de l’autobus. La curiosité me pousse vers la direction qu’il a prise. Dans ce quartier, les maisons sont hautes et minces, comme si elles avaient été construites l’une par-dessus l’autre, et les ruelles sont nombreuses. Même si je n’ai aucun moyen de savoir exactement vers où le matou est allé, une sorte d’instinct me dirige vers une ruelle au bout d’un cul-de-sac en pointe, où tous les angles de la ville semblent converger vers le même point. Je m’engouffre dans la ruelle étroite. Les poubelles poussent comme des arbres près des clôtures rouillées des habitations. Je n’entends aucun son, comme si toute la ruelle avait retenu son souffle à mon arrivée. C’est alors que je l’aperçois, perché sur la plus haute poubelle de la ruelle. Chat-orange. Il me regarde fixement, ses 87


grands yeux jaunes immobiles dans mon regard, la queue fouettant l’air dans un battement régulier. Je ne baisse pas les yeux. Un sac de plastique mêlé à quelques feuilles mortes traverse l’espace entre nous deux. Je m’approche à pas feutrés afin de ne pas lui faire peur. Il ne bronche pas, et se contente de me fixer d’un air supérieur. J’arrive à lui, il me regarde toujours. “Qui es-tu ?”, les mots sortent de ma bouche malgré moi, comme si je ne pouvais les contrôler. Chat-orange miaule, puis détourne son regard vers une hirondelle perchée sur une clôture de bois. Il bondit, saisit l’animal dans sa gueule commence à le dévorer. Puis il vomit et repart de l’autre côté, vers la rue, vers le monde. Je regarde le cadavre de l’hirondelle taché de vomi jaunâtre. L’odeur m’écœure. Je me retourne et constate que chat-orange a disparu. Les nuages se mettent lentement à recouvrir le soleil. La douce brise se transforme en vent glacial et un frisson traverse mon corps entier.

88


L’homme de ma vie Cassandra Vallée Vendredi 5 décembre 2009 Je suis amoureuse! C’est définitif. Bon, cela fait déjà plusieurs années que ça dure, mais cette relation a atteint son paroxysme. Il s’appelle François. Il est grand, toujours bien habillé. Il ne serait même pas exagéré de dire qu’il a autant de style qu’un mannequin dans les magazines. Il est extrêmement beau, avec de grands yeux verts, une petite barbe et des cheveux châtain-roux. Je le trouve si parfait que je le redessine constamment dans ma tête lorsqu’il n’est pas là. Il est tout ce dont une femme pourrait rêver : drôle, attentif, patient, passionné, etc. Je déteste les gens égoïstes et fermés d’esprit. François n’est pas comme ça. Je le vois très souvent, et, pourtant, nous deux, ça dure depuis presque trois ans déjà. Je ne l’ai pas vu aujourd’hui, mais j’ai rendez-vous avec lui demain à son appartement. Je suis si impatiente! En attendant, j’écris. C’est même lui qui m’a proposé de me faire un petit journal intime afin de ne rien manquer. Il est tellement attentionné! Sinon, aujourd’hui je suis allée au travail. Je travaille au centre Bell, dans le magasin souvenir. C’est modeste, mais vraiment divertissant. Mon père et moi, lorsque j’étais petite, nous écoutions toutes les parties du Canadien ensemble. C’était devenu notre rituel. Il y a d’ailleurs une partie ce soir et je compte bien le recevoir à mon petit appartement afin que nous puissions l’écouter ensemble, comme d’habitude. Ma mère, je ne l’aime pas beaucoup. Elle et mon père sont divorcés depuis presque 10 ans maintenant et je la vois rarement. Elle se prend vraiment pour une autre et, honnêtement, elle me casse les pieds, alors c’est mieux ainsi, j’imagine. Je n’ai jamais vraiment été une fille de famille, sauf avec mon père. Bon, je vais cuisiner pour ce soir, à demain journal! Samedi 6 décembre 2009 Matin : wow! Quelle belle journée! Les Canadiens ont gagné 6 à 3 hier, mon père et moi, nous jubilions! Il est un farceur et nous parions toujours sur le pointage final; j’ai gagné hier! Il m’a donc promis qu’il me paiera une paire de billets, un jour, puisque je gagne nos paris la plupart du temps. Ce matin, j’ai dit la bonne nouvelle à mes collègues de la boutique, et ils étaient tous très excités pour moi. Les clients étaient rares, j’ai donc pu rêvasser à souhait en pensant à mon rendez-vous avec François. Qu’est-ce que je devrais porter? Ma nouvelle robe rouge? Je me maquille? Oui! Oui! J’ai si hâte de lui montrer mon journal, afin qu’il sache exactement ce que je pense de lui. C’est vrai, j’ai été célibataire presque toute ma vie. À l’adolescence, j’ai eu un seul amour, mais ce n’était pas réciproque. Il s’appelait Jean et je le désirais de tout mon être. Malheureusement, j’ai eu beau tout faire, il n’a jamais voulu de moi. J’allais souvent le voir à ses pratiques de hockey (eh oui, que voulez vous, je suis une fan finie)! Il m’appréciait beaucoup, mais il m’expliquait souvent qu’apprécier et aimer, c’était deux choses distinctes… Bref, j’ai fini par comprendre. Il y a une limite à l’amour. Il ne devait pas être ma véritable âme sœur. Le temps me l’a confirmé, car François est apparu. Je savais qu’un jour ma patience serait récompensée. Que voulez-vous, le karma a souvent raison. À plus tard, journal! Soir : je ne sais plus quoi penser… Lorsque je suis entrée chez François, il m’a dit qu’il devait me parler. Je me suis assise devant lui; il avait l’air solennel. Un mariage? Ce serait trop beau. Il m’annonce alors qu’il a un congrès pour son travail et qu’il doit s’absenter deux semaines! C’est immensément long! J’ai tellement d’amour à donner en deux semaines, voyons! Il me rassure en 89


me disant qu’il m’appellera dès son retour. Depuis trois ans, je le vois au moins trois fois par semaine (je ne peux m’en empêcher). Il va falloir que je survive deux semaines sans ses beaux sourires, sa présence chaude et rassurante ainsi que l’attention qu’il me donne à volonté. Après réflexion, je suis une femme de défi, je suis très bien capable de supporter deux petites semaines loin de mon amoureux. Après tout, l’excitation sera à son maximum lorsque nous nous reverrons. Bonne nuit journal! Mercredi 9 décembre 2009 Je suis désolée journal de ne pas avoir écrit depuis quelques jours. J’ai beaucoup travaillé ces derniers temps (puisque je ne vois pas François et que la prochaine partie est vendredi, j’ai demandé des heures supplémentaires pour ne pas m’ennuyer). Dimanche dernier, j’ai écouté plusieurs films romantiques en ligne en mangeant de la crème glacée (il faut bien que je me divertisse). Il ne se passe rien d’intéressant, sinon l’appel de ma détestable mère. Je n’ai aucune raison de lui en vouloir, sauf d’avoir un jour pu briser le cœur de mon père. Elle est simplement mon opposé. Elle est terre à terre, logique, drastique, catégorique, etc… Toutes ces caractéristiques qui sont pour moi des défauts de première qualité. C’est simplement que moi, je suis une idéaliste. Ma mère vient toujours briser mes rêves et me rappeler que la vie est dure et qu’il faudrait que je retourne aux études et blablabla… Foutaises! J’ai seulement 22 ans et j’ai terminé mon cégep. Je n’ai simplement pas encore considéré un autre diplôme. Que voulez-vous? Je ne sais pas encore ce que je veux faire. Le domaine des arts m’intéresserait peut-être, mais, de toute façon, je gagnerais probablement le même salaire que maintenant (quelle ironie!). L’appel de ma mère avait bien entendu un but : elle veut que nous aillions prendre un café ensemble aprèsdemain soir afin de discuter. En gros, elle veut voir si je vais bien et elle veut prendre de mes nouvelles. Je lui ai communiqué mon impossibilité de venir puisque j’écoute la partie avec papa. Elle semblait triste et m’a simplement proposé une autre date, soit le 16 décembre. J’ai fait un effort et lui ai dit : « Parfait, à mardi maman! ». Vendredi 12 décembre 2009 Je m’ennuie tellement de François! Je crois que je vais laisser aller mes pulsions artistiques et peindre un portrait de lui cette fin de semaine, ça pourrait m’occuper. Aujourd’hui, j’ai travaillé et j’ai vu mon père, le soir. Je lui ai parlé de la peinture et il m’a affirmé que cela pourrait être une très bonne idée. Nous avons perdu ce soir… La tristesse était palpable. Nous nous sommes dit au revoir et à mercredi prochain. Mardi 16 décembre 2009 Mon dieu, quel malaise! Ma mère est venue me rejoindre au centre Bell et elle m’a invitée à manger à la Cage aux Sports juste à côté. Nous avons discuté de tout et de rien, jusqu’au sujet crucial : Noël! Chaque année, elle me demande de passer Noël avec elle et sa famille. Elle me répète que cela me ferait du bien de voir mes oncles ainsi que mes tantes, ils s’ennuient de moi. Je suis toujours extrêmement tranchante sur ce sujet : je passe les vacances avec mon père, point final. Elle est toujours si triste, mais je ne laisserais pas mon petit papa chéri tout seul. Il serait bien trop triste. Je lui annonce que j’ai déjà organisé un réveillon à mon appartement et que mon père y sera. Si elle veut venir, elle est la bienvenue. Elle se met à pleurer, me dit qu’elle accepte ma décision, que je peux faire mes choix toute seule, etc. Elle s’informe de la santé de François, je lui dis qu’il est parti… Le reste de la conversation n’a pas la moindre valeur à mes yeux. Bonne soirée journal. 90


Mercredi 17 décembre Je ne suis pas d’humeur à parler. Je repense encore à ma rencontre avec ma mère et ça me frustre. De plus, j’ai envie de mourir tellement je m’ennuie de François. Il aurait pu m’appeler au moins. Une chance, il revient samedi. Il ne reste plus que quelques jours. Je pense toujours à lui, à ses beaux yeux, à ses paroles tendres. Mon père a remarqué mon humeur misérable ce soir, pendant le match. Il n’a pas beaucoup parlé. Il me comprend tellement que je n’ai pas besoin d’expliquer quoi que ce soit. Il sait que j’ai vu maman, alors il devine le reste… En sortant, il me dit : « À mercredi prochain pour le réveillon ». Il me souhaite des bonnes retrouvailles avec mon amoureux et me recommande de bien me protéger. C’est bien les conseils d’un père protecteur!

Samedi 20 décembre Il est mort. C’est certain. Je suis tellement inquiète. Je reviens de son appartement, il est minuit. J’y suis allée aux alentours de 9 heures, puisqu’il doit nécessairement avoir eu le temps de ranger ses bagages à cette heure, mais il n’était pas là. Sa porte: barrée. J’ai attendu plusieurs heures dans le café d’en face… En vain. Il n’est jamais revenu. Je devrais garder mon sang-froid. Son avion a peut-être été retardé, ou les routes sont bloquées, ou son congrès quelconque a été rallongé! Oui, c’est ça! Il sera nécessairement revenu pour Noël, pour voir sa famille! Je vais tout simplement prendre mon mal en patience… Et attendre.

Mercredi 24 décembre 2009 Bonjour journal… Il s’est passé beaucoup de choses aujourd’hui… Ou devrais-je dire hier. Nous sommes maintenant le 25 décembre puisqu’il est passé minuit. Je vais tout te raconter… Ensuite je n’écrirai plus jamais de ma vie, ni dans ce journal, ni ailleurs. J’étais tout énervée et j’avais préparé le réveillon pour mon père. La décoration de mon appartement était flamboyante et la dinde, excellente. Juste avant l’arrivée de mon père, je suis retournée chez François… Personne. Je suis beaucoup trop persévérante pour me laisser arrêter par une porte deux fois, alors j’ai appelé. La femme enregistrée au bout de la ligne m’a gentiment confié que ce poste n’était plus en fonction. Je l’ai recomposé trois fois, seulement trois. Même réponse. Il n’est plus là-bas. Il est donc parti… Il m’a menti… Il ne m’aimait donc pas? Il voulait toujours me voir. Il était fou de moi, bordel! Pourquoi m’avoir trahie comme ça? C’est un salaud! Il a quitté ma vie comme tous les autres! Il ne mérite pas les larmes ni la haine que je lui dédie. Il s’est carrément sauvé. Cet amour devait être trop fort pour lui… Trop pur pour son petit cœur peut-être… Oui, il n’était pas prêt pour moi… Je devrais l’attendre… Car il va me revenir, j’en suis certaine. Il a peut être besoin de se purifier de ses actes passés pour être fin prêt à m’accueillir… J’espère. Je suis revenue à la maison, pensive. Mon père m’attendait là. Nous avons mangé la dinde tout en discutant de ma situation. Il m’écoutait longuement tandis que je lui expliquais les solutions possibles. Je me suis finalement endormie en pleurant.

91


Samedi 6 décembre 2009 Bonjour Monsieur Tougas, Ma requête est une demande de relocalisation dans les plus brefs délais. J’ai eu quelques problèmes avec mademoiselle Jeanne Boucher, patiente depuis environ trois ans dans ce centre de réadaptation psychologique. Voyez-vous, Mademoiselle, qui a perdu son père, Jean Boucher, il y a trois ans, ce qui est aussi la raison de son entrée ici, souffre d’un choc post-traumatique grave. En effet, elle fait face au deuil impossible de son père, ce qui cause chez elle un délire hallucinatoire au cours duquel elle fait revivre ce dernier. Ce chaos émotionnel ainsi que cette grande perte de repères a engendré le développement d’une haine totale à l’égard de sa mère. Mademoiselle était extrêmement proche de son père… Cette grande perte de l’autorité masculine, ainsi que modèle, a également pour conséquence une autre forme de délire : une paranoïa chronique au cours de laquelle le thérapeute est idéalisé. Cela ne peut que se transformer en haine ou bien même en sentiment « persécutif ». C’est la raison pour laquelle, Monsieur, je désire être transféré dans une autre institution, afin que mademoiselle ne puisse pas me retrouver. Il est mieux pour elle d’être en contact avec des gens proches qui pourront mieux l’aider à affronter la vérité. Je vous recommande aussi un de mes collègues qui est psychiatre et qui pourra peut-être mieux s’occuper de son cas que moi, puisque je n’ai qu’une formation de psychologue. Je ne peux pas explorer sa situation mentale aussi profondément qu’un psychiatre le ferait. Voici son numéro : Alain Dubois : (514)-527-8089 Merci d’avance, François Pigeon

92


À l’envers Laura Anthoni Nous sommes enfermés, isolés; à chacun sa tête. Personne ne partage, il règne un silence de glace. Loin de l’œil maternel et moralisateur, je suis toujours assis, mon regard se perdant sur la fenêtre donnant sur le blanc qui m’est paysage. Mon monde est à l’envers. Depuis combien de temps suis-je collé ici, à fixer ce néant couleur de lis, cette malédiction ? Depuis combien de temps mes réflexions sont-elles aussi inertes ? Depuis combien de temps est-ce que je refuse d’assumer ? Depuis combien de temps ? Combien de temps ? Tic. Tac. Tic. Tac. Je me marre. Qu’ils m’entendent, ça ne changera rien désormais. Leur opinion ne pourrait certes pas empirer. L’envie de cracher par terre me prend, mais le manque de salive m’en empêche. Ma gorge est asséchée. Ma tête veut se tourner, leur lancer un regard. J’en suis incapable. Ma position m’en empêche; la peur me retient. J’étouffe sous ces muettes accusations. Elles hérissent mes poils d’avant-bras, alourdissent mon crâne, métamorphosent ma respiration dans une fumée de dragon. Un arôme de rage me taquine les narines. Le goût de bondir à ma propre défense se fait urgent et, pourtant, mes membres demeurent lâches, immobiles, emprisonnés. Annie n’est plus à côté de moi. Sa silhouette s’est immobilisée à quelques mètres de distance. J’ose à peine chuchoter son prénom. En cas d’absence de réponse, je peux utiliser le volume de ma voix comme pathétique excuse. J’ai si peur de l’avoir perdue. Ils l’ont tellement humiliée au dîner. C’est normal qu’elle veuille prendre un peu d’air. Les flocons savent agir sur son côté tendre. Tout ira mieux. Pourquoi n’ai-je rien dit ? À chaque insulte, je me coupais stratégiquement la parole grâce à une coupe de vin. Moi qui lui avais juré un indéniable support devant l’air hautain de mon père. Moi qui lui avais promis un bouclier contre les répliques tranchantes de ma mère et les griffes de ma frangine. Qui aurait cru que je pouvais tomber plus bas ? J’aurais dû tenir bon, refuser de glisser. Je me suis laissé déraper et maintenant j’ai peut-être tout perdu. Ma princesse me connaîtra à jamais comme un mou. Annie ? Plus nez en l’air que les Desrosiers, c’est du rare. Gare au membre du clan qui oserait imposer un ajout à une base aussi stricte. Ma fiancée, avec ses allures d’hippie et sa passion pour un métier aussi instable que la peinture, était un cas damné d’avance. J’ai des doutes à propos de cette soirée qui résonnent sans cesse entre mes oreilles. Pourquoi ai-je donc tant insisté pour tous les amener au restaurant, leur imposer cette rencontre qui s’assurait maudite à l’avance ? 93


Aveuglé par mes peines, j’oublie mon manque de courage et ose enfin me retourner pour affronter mes parents. Le regard de ma sœur est le premier que je croise. Il est pleinement exposé sur sa figure vide et indifférente. Il me pénètre tel le doigt du diable. La panique m’agrippe la gorge, m’étouffant presque, et pourtant, je demeure de marbre devant leurs silhouettes paisibles. Ma mère, en véritable reine, dissimule son visage. Digne en toute occasion, elle ne connaît même pas l’odeur de la culpabilité. De toute manière, tout est toujours de ma faute selon ses dires. Quant à mon père, il m’est trop difficile de me retourner davantage pour l’apercevoir. J’essaye de m’imaginer son regard et mon cerveau fige, m’interdisant d’avancer vers une voie qui ne peut qu’empirer mon état. Une crise de claustrophobie folle-furieuse glisse soigneusement ses dents à l’intérieur de ma peau déjà sensible. Je veux sortir d’ici. Je veux aller loin de mes parents, de ma sœur, de ce silence qui me rend fou, de ma tête trop envahie. Je me sens comme un héros de bande dessinée oublié. On a négligé de remplir ma petite bulle de paroles. Elle flotte, vide, au-dessus de ma tête, moqueuse. Un manque de culot qui me hantera à jamais. Ça ne peut pas finir de la sorte. Tu resteras avec moi, n’est-ce pas? Annie ? Des larmes commencent à couler. Je me retourne, refusant que ce que je nommais auparavant famille m’aperçoive en moment de faiblesse. Elle m’écœure autant que je m’écœure. L’orgueil n’a plus de valeur, mais peu m’importe. C’est ma seule sortie. Je dois sauver mon honneur devant Annie. Lui prouver que je ne suis pas juste bon à manier une bouteille de vin. Regarde-moi, ma belle. Allez, tourne-toi. Tout sera différent maintenant. On passera au travers. J’ai fait ce que j’ai pu. Tu me pardonnes, ma douce ? Me reviendras-tu? Je suis devenu un homme solide, invincible. Un homme dont tu pourras être fière. Je sanglote maintenant. C’est difficile de respirer. Mon monde est à l’envers. Maman ? Je me retourne encore, mais elle refuse toujours autant de lever la tête dans ma direction. Je ne peux pas regarder papa. C’est trop difficile. Ma sœur me fixe avec insistance, me dévisageant sans intérêt. Elle m’a toujours cru insignifiant, voué à l’échec. Pourquoi personne ne dit rien? En temps normal, tous les membres de ma famille s’en donneraient à cœur joie de me piétiner les entrailles. Ce silence est-il enfin la preuve qu’il vous fallait? La preuve que je pouvais si facilement vous oublier? Vous ne le pensiez pas, ma bande de vauriens. Je me marre. Bon Dieu, je me marre. Sanglots et éclats de rire. Annie, toujours dehors. Viens ici, ma chérie, ils ont compris. Tu n’as plus rien à craindre. Annie ? 94


Attends. Ma respiration bloque. Un homme s’approche de toi. Qui est-ce ? Pourquoi empoigne-t-il tes hanches de la sorte ? Pourquoi te retourne-t-il ? Pourquoi regarde-t-il ton visage d’aussi près ? Tu le laisses toucher le cou. Ma belle, s’il te plaît, dis-moi que ce n’est personne. Dis-moi que tu ne m’as pas oublié aussi vite. Je viens de renier ma famille, de te choisir toi, de te mettre sur leur trône…ça ne vaut rien à tes yeux ? Et mes parents qui doivent regarder la scène. La honte me gifle les joues. Mon souffle de dragon s’intensifie avec ma respiration qui devient haletante, craintive. L’homme se retourne vers moi, me fixe. Allez, viens ici que je te dise deux mots, toi! Viens, si tu l’oses! Le voilà qui avance, qui t’abandonne et qui semble s’approcher de moi d’un air curieux. Il me crie quelque chose, mais ses paroles semblent distantes. Elles arrivent tel un éclat dans ma tête. Elles me font mal. J’ai le goût de lui dire de s’en aller, mais ma gorge est toujours aussi sèche. Il semble pourtant avoir compris mon regard, car il est reparti. Le silence à nouveau. Cependant, ses cris de tout à l’heure me font prendre conscience de ce bruit sourd qui persiste sans cesse dans ma tête, bloquant toute sonorité. Ma tête souffre, tourne. J’ai un haut-le-cœur. J’ai soudainement très peur. Je te regarde. Tu restes toujours loin. J’entends des bruits. Des voix. Maman? Je me retourne. Toujours immobile, elle ignore son enfant. J’en ai assez. C’est comme ça, ma vieille? Je vais te faire réagir, moi! Je commence à détacher ma ceinture. Elle va m’entendre, celle-là! Je suis incapable. Je reste immobile. Je suis bloqué. L’homme vient te voir. Il fait assez noir maintenant, j’ai de la difficulté à vérifier si c’est le même. On ne dirait pas. Tout à coup, ça devient chaotique. Une marée de bras attaque mon corps. On me tire de partout. Des ambulanciers. J’essaie de riposter, mais je n’ai plus de voix; je m’exprime en grognements. On arrive à détacher ma ceinture. Je suis libre, enfin. Je suis du bon côté. Le monde n’est plus à l’envers. Des lumières clignotent partout. Et du bruit, des voix, des cris! Le silence n’est plus, ce silence qui me pointait du doigt. Je commence à rire. Ça sort tout croche et maladroit, mais peu importe. C’est alors que je vois cet homme qui te transporte. Tu es rouge. Rouge de partout. Tu ne portais pas de rouge tantôt. De la vitre dans ta peau. 95


Le corps de maman passe devant moi. Je vois enfin son visage. Son air n’est plus celui d’une reine. Et ma sœur, elle, n’a plus ce regard vide. Ils lui ont fermé les yeux. Et papa…papa qui était assis en arrière de moi? Que je n’arriverais pas à me retourner pour voir? Je n’arrive pas à le trouver. Où est-il? Où l’ont-ils amené? Seigneur, qu’ai-je fait? L’auto est un spectacle de débris. Retournée, vitres brisées, cicatrisée à jamais par un soulon pathétique qui ne savait pas comment exprimer sa rage. La neige l’entourant est un lac écarlate. On me retient. Je pousse des râles. On me rentre dans une ambulance. On ferme les portes. Je suis au chaud maintenant. Mon souffle ne ressemble plus à celui d’un dragon. Tout est calme, malgré les bruits. Un calme plus terrible qu’auparavant : celui d’un temps où il faut assumer. Annie ? Annie, qui s’est fait propulser en dehors de l’auto. Je voulais seulement te venger, ma belle.

96


La semaine des quatre jeudis Olivia Pia Audet Je suis né un certain jeudi du mois de mars. Ma mère était infirmière et elle n’a jamais voulu se rendre à l’hôpital pour accoucher de moi! Elle était un peu « grano » et elle n’aimait pas trop les méthodes de l’hôpital même si elle y travaillait. Elle m’a toujours dit : « Mon fils, si t’as besoin d’argent, tu fais ce que ton boss te dit de faire et tu ne te poses pas de questions. » C’est vrai qu’on n’avait pas d’argent chez nous. Ma mère s’est toujours battue pour nous avoir une vie qui avait de l’allure. Mon père, lui, bof ! Je ne savais pas beaucoup de choses de cet homme. Ma mère l’avait rencontré dans les années 70. Elle a fait l’erreur de tomber amoureuse de lui, puis comme toutes les histoires d’amour qui finissent mal, il l’a laissée dans la rue en partant avec tout ce qu’elle avait, même son air ! C’est pour ça qu’elle s’étouffait tout le temps et qu’elle avait de la misère à respirer. Il ne lui avait laissé qu’une seule chose… Moi ! Ma mère me disait souvent que j’avais été sa bénédiction. Elle disait aussi que sans moi, elle n’aurait jamais eu accès aux services qu’on offrait aux « femmes seules avec trésor dans le ventre qui manquent d’air »! Maman m’a quitté un certain jeudi. Elle adorait les jeudis. Elle avait une théorie selon laquelle le jeudi était le plus beau jour de la semaine puisqu’il annonçait la fin de semaine sans trop nous en annoncer la fin. C’était le seul jour où elle disait qu’elle ne manquait pas d’air. Je ne l’ai jamais vu s’étouffer un jeudi, jamais ! (Tout ce que disait maman dans ma tête d’enfant était d’une vérité absolue). Le vendredi était une journée trop définitive puisqu’elle finissait la semaine, le mercredi symbolisait le milieu de la semaine et tous les autres jours étaient ordinaires pour elle. Est-ce une coïncidence si je suis né un jeudi ? Parfois, je me le demande. Cependant, le fait qu’elle soit décédée un jeudi plutôt que n’importe quel autre jour de la semaine me réjouit, car c’est ce qu’elle aurait voulu. En mourant, elle ne m’a pas laissé grand-chose, mais elle m’a laissé tout ce qui lui restait, dont une lettre. J’ai beaucoup tardé à l’ouvrir parce que sur l’enveloppe, ma mère avait inscrit : « À ouvrir dans la semaine des quatre jeudis. » Je savais très bien même à mon âge qu’une semaine avec quatre jeudis, ça n’existait pas ! Quatre jeudis dans une seule semaine pour ma mère aurait été un cadeau de Dieu. J’ai gardé la lettre secrète des quatre jeudis avec moi, même après mon déménagement chez ma tante. J’ai intégré une nouvelle école et je me suis fait quelques amis. J’ai grandi finalement assez normalement suite au décès de ma mère. J’ai pourtant hérité de ses grosses toux… Ma tante disait qu’en partant, ma mère avait pris une trop grosse respiration et qu’il restait un peu moins d’air pour la famille au complet. J’avais maintenant non seulement des cousins de mon âge à la maison, mais aussi un père que je n’avais jamais eu. Je suis devenu si proche de mon oncle que l’appellation « papa » devint courante avec lui lors de nos nombreux voyages de pêche, lui, mon cousin et moi. Comme j’ai de bons souvenirs dans la maison de ma tante! Je n’ai jamais craché sur la vie que m’avait offerte ma mère, car je l’aimais profondément, mais la vie chez ma tante fut d’un bonheur pratiquement inconcevable malgré l’air que ma mère avait pris en trop. Évidemment, un jour, je rencontrai une jeune fille, vous vous doutez bien quel jour c’était ! J’annonçai alors à toute la famille qu’il était temps pour moi d’emménager en appartement avec ma 97


nouvelle copine. C’est lors de ce déménagement que je retrouvai la lettre des quatre jeudis que ma mère m’avait écrite avant son décès. Elle avait bien vieilli. Une lettre comme une carte de chasse au trésor qu’un pirate aurait pu dessiner pour retrouver un trésor perdu. Elle avait bruni et ses côtés avaient été tant manipulés par l’enfant que j’étais que la lettre avait du mal à porter le poids du message qu’elle contenait. L’ouvrir ou ne pas l’ouvrir ? J’avais gardé, ou plutôt oublié, ce secret depuis si longtemps que j’avais l’impression qu’ouvrir la lettre au moment où je m’apprêtais à redéménager était une erreur. Sans vraiment réfléchir, j’ouvris la lettre. Je l’ouvris si rapidement que je fus moi-même assez surpris que cette mystérieuse lettre soit enfin découverte au grand jour. Pour un instant, mon inconscient s’était manifesté afin de titiller ma conscience sur la mort de ma mère. Malgré moi, je survolai la lettre. Mes yeux voyaient des mots, mais mon esprit, qui, un instant plus tôt m’avait piégé, recommençait à manigancer un plan afin de m’éviter une douleur qui m’était à ce moment encore inconnue. J’eus à peine le temps de cacher la lettre que ma copine rentrait dans ma chambre pour amener le reste des boîtes avec toutes les affaires du petit garçon que j’avais été. « Je te trouve plutôt lâche de me laisser descendre toutes tes boîtes toute seule !» dit-elle avec un rire. Je n’avais pas trop la tête à rire, mais je répondis en enlevant les poussières de tristesse qui envahissaient mes yeux. Même si j’avais voulu me lever, j’étais K.O. sans même m’être battu. « Je manque d’air un peu. Je prends une pause… » Mon corps ne répondait plus à mon esprit. J’avais mal sans avoir de blessures physiques, je respirais difficilement sans pourtant manquer d’air, j’étais anéanti sans comprendre pourquoi, je voulais disparaître et sombrer dans l’oubli sans pourtant perdre tout ce que j’avais. Je ressentais toutes sortes d’émotions contradictoires et si l’être humain que j’étais n’avait pas eu autant de mal à respirer, il aurait sûrement crié. « Tu viens manger avant de partir ? Ta tante a fait les pâtes que tu adores… - Je n’ai pas faim. - Tu es certain que tu vas bien. - Oui, oui, j’arrive dans 5 minutes. - D’accord… » Ma copine était partie perplexe à la cuisine. Que fallait-il que je lui dise ? Je n’en savais rien. Je n’étais même pas sûr de ce que j’avais lu. Comment communiquer mon état sentimental sans vraiment savoir moi-même ce que je ressentais face à cette lettre à ouvrir la semaine des quatre jeudis? Nous étions un jeudi, mais l’avais-je ouvert au bon moment ? Maman aurait-elle voulu que j’ouvre ses derniers mots à un moment plus important que celui-ci ? Je ne le saurai jamais. Je sortis de mon état végétatif lorsque j’entendis le camion des déménageurs arriver. Je mis la précieuse lettre dans une de mes boîtes et je descendis mes dernières antiquités pour les mettre dans le camion. Le dernier jeudi d’un certain mois d’une certaine année, ma fiancée et moi emménageâmes finalement dans notre nouveau chez nous. Quand les déménageurs furent partis, tous les deux trop heureux d’avoir enfin trouvé un nid d’amour pour vivre notre vie, nous avons sorti les pots de peinture et nous avons commencé à peinturer notre appartement. La lettre de ma mère fut vite oubliée et après plusieurs jeudis et plusieurs mois, nous étions enfin définitivement installés. J’épousai ma fiancée quelques jeudis après l’arrivée du printemps et ce fut une magnifique cérémonie. Suite à plusieurs discussions avec ma compagne, le dilemme d’avoir des enfants vint, évidemment, créer un questionnement au milieu de notre couple. Ma femme voulait à tout prix 98


avoir des enfants et moi, j’aurais bien voulu éviter un être humain de plus dans l’appartement qui nous pompe l’air. Notre fille fit pourtant son arrivée dans la famille non pas un jeudi, mais un vendredi matin, 12h01. J’en tombai amoureux et c’était désormais la perle rare que je protégerais aux risques et périls de ma vie. Ma femme et moi voulions trouver un nom significatif pour la nouvelle arrivante. Maïa était le nom parfait pour notre petite fille, car dans la mythologie grecque, Maïa, déesse de la croissance, était la deuxième femme de Zeus qui était Dieu du ciel et qui régnait sur l’Olympe. Le jour de la semaine attitré à Zeus était en vérité le jeudi. Subtile comme insertion, c’est vrai, cependant il me tenait réellement à cœur que ma fille connaisse la passion des jeudis de ma mère. J’ai su plus tard que Maïa signifie aussi « petite maman » comme quoi rien n’arrive pour rien.

Ma fille grandit dans un environnement sain avec ses deux parents biologiques et de l’air pur à profusion. Ce n’est pas donné à tout le monde… Elle a grandi sans la grand-maman Jeudi, comme on la surnommait chez nous, mais elle connaissait le mythe et chaque jeudi soir nous fêtions tous les trois un jeudi de plus dans notre vie avec un peu plus d’air pour nous trois. La lettre de ma mère ne m’est jamais sortie de l’esprit et j’appris à vivre avec la vérité en essayant de l’ignorer. Puis vint le jour où Maïa aussi eut l’intérêt de partir de sa maison d’enfance et de s’installer ailleurs, pour changer d’air. C’est dans des moments comme ceux-ci que la lettre de ma mère venait me hanter le plus… Que faire ? Attendre de lui donner la lettre des quatre jeudis (comme ma mère) et la faire souffrir autant que moi ou lui donner dans un moment opportun comme celui-ci ? La réponse semblait claire, mais il est beaucoup plus facile de dire quelque chose que de le faire. Lorsque la dernière boîte fut sortie de la maison, je pris ma petite fille dans mes bras et je lui dis : « Je suis fier de toi Maïa et je te souhaite de vivre ta nouvelle vie aussi intensément que tu le désires. Je dois cependant te donner quelque chose… » Maïa l’ouvrit instantanément sans même remarquer l’inscription du dessus. Ma fille est brillante : elle comprit vite le contenu de la lettre de sa grandmère et ne trouva aucun mot pour commenter ce qu’elle venait de lire. Les larmes aux yeux, la respiration courte, Maïa ouvrit la porte de l’entrée et me dit : « Je te téléphone papa. Je t’aime ». Je la vis disparaître dans sa voiture avec deux chutes de larmes débordant de ses beaux yeux bleus et une respiration difficile.

Sans même m’en apercevoir, les chutes que Maïa avait aux yeux étaient héréditaires comme la maladie que maman nous avait laissée à tous les deux, et je pleurais moi-même en regardant la porte d’entrée se refermer avec douceur par ma fille un certain jeudi… Bonjour mon fils, La semaine des quatre jeudis… Si tu lis cette lettre, c’est que tu n’as pas compris mon message de mise en garde et que tu as cédé à la tentation de lire mes dernières pensées. Je voulais tout d’abord m’excuser de la vie que je ne t’ai jamais offerte. Avec ta tante et ton oncle, tu seras bien ! Beaucoup de beaux moments t’attendent et la vie est parsemée de misère, mais elle mérite d’être vécue. Je t’écris cette lettre peut-être un peu en retard, ou en avance, ce sera à toi d’en juger, mais la vie ne m’a pas donné le courage de te dire le fond de mes pensées avant mes dernières heures. Je ne suis pas morte d’un cancer comme ta tante te l’a dit… Ma maladie s’appelle la fibrose kystique et c’est une maladie 99


grave qui dégénère assez rapidement. Te souviens-tu le soir avant de t’endormir quand je te disais de prendre une grande respiration pour que nos petits sacs d’air soient en forme le lendemain ? J’ai fermé les yeux sur le pourcentage de chance que tu aies la maladie comme moi, mais la vérité me hantait chaque fois que je te voyais tousser ou t’étouffer. Mon fils, la vie est courte, vis la tienne avec de l’air plein les poumons. Je suis désolée de ne pouvoir te léguer que ma dernière bouffée d’air. Elle sera dans ton cœur lorsque les jeudis te semblent loin dans ta semaine. Je t’aime mon fils, Ta maman essoufflée xxx

100


Histoire répétée Jade Ghali-Lachappelle Dans une maison au toit de tôle, où la pluie ricochait avec bruit, toute la famille Sen était assise dans le petit salon en attendant que le vacarme cosmique ne cesse. Le grand-père avec sa barbe blanche était assis sur le seul sofa qui trônait dans la pièce. Les autres étaient assis sur le tapis persan à même le sol de terre battue. Les plus jeunes jouaient avec tout ce qui leur tombait sous la main, même les perce-oreilles avaient la possibilité de devenir les personnages d’un monde fantastique, où les marabouts et les princesses noires se côtoient. La mère, elle, dormait sur le lit dans la chambre à côté avec le dernier venu qui avait à peine trois ou quatre mois. L’enfant avait dû s’endormir sans le bruit de la respiration de sa mère, car le son de la pluie résonnait de plus en plus. Il n’y avait qu’une seule personne dans la maisonnée qui ne disait rien et qui, les yeux fermés, écoutait la pluie tomber. Le père avait l’air de dormir, mais son oreille entendait tout ce qui se passait autour de lui, même les plus petits chuchotements qui l’entouraient, allant même jusqu’au grattement de la souris sous le plancher de la cuisine. Son cœur battait au rythme de la pluie qui faisait voguer ses sens sur les nuages. Il n’arrivait pas à s’endormir et pas plus à se lever pour jouer avec ses enfants. Le froid touchait ses vieux os et de vieilles douleurs lui revenaient dans le corps, une à la côte et une dans le genou. Ah ! Ces vieilles blessures d’un temps passé qui reviennent nous faire du mal. Elles sont souvent plus profondes que les nouvelles, surtout quand elles ramènent un souvenir aigre dans la tête. Soudainement, un chuchotement bien particulier vient le chercher là où il se trouve. Une toute petite voix belle et gracieuse essaye de se faire entendre par cet homme. - Papa, papa, tu dors, dit-elle à peine audible par les autres. Rockaya tapota avec son petit doigt le visage de son père pour savoir s’il dormait réellement ou, dans le cas contraire, pour le réveiller tout simplement. - Oui, je dors ! - Si tu dors, comment peux-tu me répondre? - Que veux-tu? Répondit le père avec les yeux fermés. - Une histoire. - Tu ne veux pas aller déranger ta mère ou ton grand-père à la place? Regarde comme je suis bien, là, seul et tranquille. - Non. - Inch’Allah, je pourrai dormir, enfin, lorsque tu ne seras plus là… Se rendant compte de ce qu’il venait de dire, le père ouvrit les yeux et regarda sa plus jeune fille dans les siens. De grands yeux noirs le fixaient, de grands yeux dont personne ne peut connaître le futur. Elle a les mêmes yeux qu’elle, se dit-il, la même vivacité, la même envie de vivre et de sourire, la même peur du futur. -

Pourquoi n’es-tu pas sur le tapis, tu sais que le froid peut te faire mal. Toi non plus tu n’es pas sur le tapis. 101


-

Bon, viens, on va se mettre dans un coin là-bas sur le tapis de prière, je vais te raconter une histoire de princesse, tu veux bien?

Il n’y a pas si longtemps vivait, pas très loin d’ici, une jeune fille pas plus grande que toi, qui habitait avec son père, sa mère et ses deux frères. Ils étaient trois enfants et deux d’entre eux étaient jumeaux. Le couple aurait bien voulu avoir plus d’enfants, mais la femme ne pouvait plus en avoir. Pour le père, ça n’avait pas d’importance, car sa famille était la chose la plus belle et la plus importante pour lui et il faisait juste assez d’argent pour subvenir aux besoins de sa petite famille. Le plus jeune enfant s’appelait Malik. -

Comme toi ! Oui, écoute.

C’est lui qui était jumeau avec la jeune fille. Elle s’appelait comme toi, Rockaya. Ils étaient, comme les doigts de la main, inséparables. Ils avaient fait toutes les bêtises du monde ensemble. Ils avaient volé des mangues dans l’arbre du voisin et ils s’étaient tous les deux fait mal au genou. Une autre fois, ils avaient mis des scorpions morts dans tous les lits de la famille, et, une autre fois encore, Malik avait dû se battre pour protéger sa sœur à l’école. Même s’il se blessait parfois, rien n’était grave pour lui tant que sa sœur était heureuse. Toute la famille vivait le bonheur dans un petit village qui se nommait Kisanne. Les enfants ne devaient qu’aller à l’école et jouer lors des grandes chaleurs. Le père travaillait dans les champs familiaux et cela était suffisant pour faire vivre sa petite famille. Un jour de pluie, un grand malheur s’abattit sur la famille. Une grande sorcière au nom de Maride 10 en voulut à leur bonheur. Elle jeta un sort sur la famille, mais en particulier aux jumeaux. Seul un prince en blanc pouvait les sauver de ce sort qui pouvait être mortel. La vie ne fut plus pareille. Les jumeaux eurent beaucoup de fièvre, qui fut suivie de tremblements, et leur corps rejetait toute nourriture. Ne pouvant plus subvenir aux besoins de leurs enfants, les deux parents durent aller à Dakar pour trouver des ressources afin d’attirer les princes habillés en blancs. Pendant leur absence, ils laissèrent les jumeaux aux mains du Marabout11 du village et de leur grand frère. Pour ajouter à leur malheur, le grand frère devenait de plus en plus jaloux de l’attention que les parents portaient aux jumeaux. Il voulut se venger croyant que ce qui lui arrivait était de leur faute, ce qui était faux, mais le frère avait le cœur noir et ne voulait pas comprendre. Il garda tout l’argent que ses parents envoyaient pour les deux enfants, ne les nourrissant que très peu. Lorsque les parents revinrent après plusieurs mois, sûrs de voir leurs deux enfants en meilleure santé et en meilleure forme, ils les trouvèrent seuls dans la petite maison sans rien à manger, ni à boire. Le frère devenu mauvais était parti à Dakar, avec tout l’argent que ses parents avaient envoyé. Le Marabout et lui désiraient commencer un commerce de talibé 12. Les parents, désolés, durent abandonner, encore une fois, leurs deux enfants. Cette fois, ils les laissèrent devant la porte 10

Maride= maladie(en arabe.) Sorte de shamans, le plus souvent lié à l'islam 12 Pratique religieuse ou instinct de survie - la mendicité des jeunes enfants. Des enfants en bas âge qui déambulent à la recherche de nourriture et d’argent pour donner à leur marabout en échange d’enseignement religieux. 11

102


d’une grande bâtisse. Ils partirent se venger et regagner l’argent perdu. Les deux enfants durent s’endormir seuls, abandonnés de tous, certains de mourir avant le lendemain. Au lever du soleil, le garçon fut réveillé par une ombre qui cachait son visage du bienfait réconfortant que lui profilait cette lumière naturelle. -

Lève-toi, prends ta sœur et viens, lui commandait une voix forte et grave.

Malik prit sa sœur, la réveilla et la traîna dans la bâtisse, la soutenant sous son bras. Dans la bâtisse, des gens, tous affairés au ménage, les regardèrent entrer sans surprise. En suivant le Monsieur, ils passèrent devant des chambres où des gens étaient tous couchés dans des lits de la même taille avec la même couverture. Il y en avait même qui étaient branchés à de drôles de machines. Il marcha jusqu'à la cuisine. La voix ordonna qu’on les lave, qu’on leur donne de quoi manger et de nouveaux vêtements. Après s’être rassasiés et changés, les deux enfants se firent enfermer à double tour dans une chambre semblable aux autres, aux murs froids et aux lits recouverts d’une couverture trop petite. C’était la première fois de leur vie qu’ils voyaient un lit et qu’ils pouvaient s’endormir dessus. Pour Malik, ces matelas semblaient peu confortables et puisqu’il était habitué, il prit les couvertures et s’endormit à même le sol. En plein milieu de la nuit, Malik se fit réveiller par les pleurs de Rockaya. Elle se fit bercer par son frère, qui lui promit de ne jamais la laisser, quoi qu’il arrive. Il se mit à lui chanter une chanson que leur mère leur chantait dans des temps meilleurs. « Manabot , manabot Rockaya manabot to Sen ya Sen minenga ye ga Safi yonder.» À répétition et à répétition, jusqu’à ce qu’elle s’endorme dans ses bras. Une fée habillée en blanc était cachée derrière la porte et entendit ce chant. La voix de Malik était si calme et si belle qu’elle fit pleurer la fée. En fait, sa voix aurait fait pleurer quiconque passait par là. Cette fée en blanc alla chercher son protégé, le prince en blanc, et lui fit jurer qu’il s’occuperait de ces deux enfants jusqu'à leur mort. Elle lui donnerait de l’argent pour assurer leur bonheur et leur éducation. C’est dans ces conditions que les deux enfants grandirent, jusqu'à leur majorité. Le jour de leur dix-huitième anniversaire, la sorcière Maride revint les visiter. Les deux jumeaux avaient été laissés seuls une petite semaine, car le prince était parti chercher leurs parents pour leur montrer ce que leurs enfants étaient devenus. Il était temps de rebâtir cette famille détruite. Pendant qu’ils étaient seuls, la sorcière Maride revint les visiter. Ils eurent beau lui jurer qu’ils étaient protégés par un prince en blanc, rien à faire, la sorcière ne les crut pas. Malik décida alors de se battre. Il sauta sur elle et se débattit comme une bête folle. Les femmes qui habitaient le château accoururent, mais personne ne put la repousser. Elle faisait des ravages sur sa santé. Elle finit par laisser Malik, mais elle emporta avec elle la jeune Rockaya. Le père ferma ses yeux plein d’eau et se recoucha sur le sol. Sa fille ne bougea pas et regarda son père sans comprendre la tristesse qui l’abattait. La mère regardait son mari et sa fille, essuyant une 103


larme qui coulait sur sa joue. Rockaya n’avait pas encore remarqué la présence des autres qui regardaient cet étrange ensemble, avec un sentiment d’impuissance devant cet homme détruit par les souvenirs et cette fillette détruite par l’avenir. La mère prit la fille dans ses bras et la serra fort. -

Maman pourquoi tu pleures ? Moi, je ne vais pas me faire emporter comme la sœur de papa. Je te le promets! Je vais me battre contre la sorcière et elle verra de quel bois je me chauffe.

La mère serra sa fille plus fort dans ses bras presqu’en l’étouffant. Pour l’endormir, elle lui chanta la même berceuse que dans l’histoire. Et elle berça sa fille jusqu'à ce qu’elle s’endorme avec le son de la pluie.

104


105

Profile for Collège Jean-de-Brébeuf

Sang d'encre - 2009  

Sang d'encre - chapitre II. Recueil de textes du cours de création littéraire.

Sang d'encre - 2009  

Sang d'encre - chapitre II. Recueil de textes du cours de création littéraire.

Profile for brebeuf
Advertisement